La modernité est l’un des grands objets de l’antimaçonnisme. Liberté de conscience, sécularisation, démocratie, école publique, droits de l’homme : tout ce qui a transformé les sociétés européennes depuis le XVIIIe siècle a pu être attribué, par ses adversaires, à l’action cachée des loges. De Barruel à Maurras et à la « révolution nationale » de Vichy, cette lecture a fait de la franc-maçonnerie la coupable commode d’une mutation de civilisation. Elle mérite d’être comprise, car elle révèle autant les angoisses de ses auteurs que l’histoire réelle des loges.
La coupable idéale
La franc-maçonnerie naît au début du XVIIIe siècle, en même temps que l’Europe des Lumières. Ses loges pratiquent la discussion entre égaux, la tolérance religieuse, l’élection des dirigeants : des pratiques qui préfigurent, à petite échelle, la sociabilité démocratique. Discrète, ancienne par ses symboles et moderne par ses usages, elle offre aux adversaires de la modernité un visage à des mutations qui n’en ont pas : on lui impute la Révolution, la laïcité, le parlementarisme, la sécularisation.
Les grandes étapes du réquisitoire
1797-1798 : l’abbé Barruel fait de la Révolution le fruit d’un complot des philosophes, des loges et des Illuminés.
1864 : le Syllabus de Pie IX refuse de réconcilier l’Église avec « le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ».
1884 : Humanum genus associe la maçonnerie au naturalisme et à la laïcisation des États.
Vers 1900 : Charles Maurras range les francs-maçons parmi les « quatre États confédérés » qui domineraient la France.
1940-1944 : Vichy fait de la répression antimaçonnique un pilier de la « révolution nationale ».
Une fonction psychologique et politique
La modernité est ambivalente : elle libère et déracine, émancipe et isole, ouvre les sociétés et les fragilise. Devant cette complexité, l’antimaçonnisme offre une explication simple : tout viendrait des loges. Il transforme une crise de civilisation en procès et dispense de penser des phénomènes dont personne n’est l’auteur unique. La sécularisation, la République, les droits de l’homme sont le produit de longues maturations philosophiques, juridiques et politiques, non des décrets d’une société initiatique.
Ce que disent les historiens
Les historiens ont pris au sérieux la question des liens entre loges et modernité, sans y voir un complot. Augustin Cochin, au début du XXe siècle, a étudié les « sociétés de pensée » comme matrices de la démocratie révolutionnaire, analyse relue par François Furet dans Penser la Révolution française (1978). Reinhart Koselleck a montré comment la sociabilité des loges et la critique des Lumières ont miné l’absolutisme. Ces travaux décrivent des espaces de sociabilité, non une direction occulte de l’histoire.
Une modernité avec ses ombres
Une pensée maçonnique sérieuse ne doit pas idéaliser la modernité : elle a ses violences, ses brutalités économiques, ses illusions de progrès automatique et ses désenchantements. Le plus intéressant est que la critique de la modernité a aussi existé au sein du monde initiatique : René Guénon, dans La Crise du monde moderne (1927), dénonçait l’Occident moderne tout en voyant dans la maçonnerie une voie initiatique authentique, bien qu’en partie dégénérée.
Une perspective initiatique
Il ne s’agit ni d’adorer ni de maudire la modernité, mais de l’éprouver et de la rectifier. L’homme moderne a gagné l’autonomie et risque de perdre la profondeur ; il a gagné la vitesse et peut perdre la patience. Le temple peut alors jouer un rôle singulier : introduire de la lenteur, remettre le symbole dans un monde saturé d’images, rappeler la verticalité dans un monde horizontal. Il n’est pas le moteur secret de la modernité, mais l’un des ateliers où l’homme moderne tente de ne pas se perdre.
Pour approfondir : ouvrages de référence
Augustin Cochin, Les Sociétés de pensée et la démocratie, Plon, 1921.
François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978.
René Guénon, La Crise du monde moderne, Bossard, 1927.
Emmanuel Kreis, Les Puissances de l’ombre, CNRS Éditions, 2009.
La méthode complotiste imite l’enquête sans en accepter les règles : elle part de la conclusion, une puissance cachée qui tirerait les ficelles, puis rassemble les indices qui semblent la confirmer. Dans l’antimaçonnisme, elle s’applique depuis plus de deux siècles aux loges, accusées d’avoir fait la Révolution, la République, la laïcité ou la mondialisation. La connaître permet de reconnaître ses procédés récurrents, sélection, accumulation, généralisation, irréfutabilité, et de leur opposer la démarche critique de l’historien, qui est aussi une éthique.
Une anti-méthode reconnaissable
Le schéma est toujours le même : un symbole devient signature, une présence individuelle devient infiltration, une coïncidence devient causalité, un démenti devient aveu. Si un franc-maçon occupe une fonction publique, c’est la preuve d’une influence ; s’il n’en occupe pas, c’est que les vrais pouvoirs restent cachés. La théorie se protège ainsi contre toute réfutation. Le philosophe Karl Popper a montré qu’une thèse que rien ne peut contredire n’est pas plus solide pour autant : elle sort simplement du champ de la connaissance vérifiable.
Les procédés les plus fréquents
Partir de la conclusion et ne retenir que les faits qui l’illustrent.
Accumuler noms, dates, images et citations pour produire un effet de masse : dix coïncidences ne font pas une preuve.
Changer d’échelle : un frère compromis devient la preuve d’une corruption générale, une loge locale devient toute l’institution.
Inverser la charge de la preuve : l’absence de preuve devient preuve de dissimulation.
Décontextualiser les symboles : l’équerre, le compas ou l’œil sont lus comme des signatures d’un pouvoir occulte.
Disqualifier le contradicteur : l’historien qui nuance devient complice.
Une généalogie ancienne
La méthode prend forme à la fin du XVIIIe siècle. En 1797-1798, l’abbé Augustin Barruel publie ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, qui font de la Révolution l’aboutissement d’une conspiration de philosophes, de francs-maçons et d’illuminés ; la même année, l’Écossais John Robison publie à Édimbourg ses Proofs of a Conspiracy. Ces ouvrages fixent le modèle : une immense compilation d’indices dont la masse tient lieu de démonstration. Le XIXe siècle y ajoute le soupçon judéo-maçonnique, puis les mystifications de Léo Taxil ; le XXe siècle les Protocoles des Sages de Sion, dont le Times démontra en août 1921 qu’ils plagiaient une satire de Maurice Joly.
Le sentiment de lucidité
Source : Wikimedia Commons – Augustin Barruel – Public domain
La méthode complotiste séduit parce qu’elle flatte. Celui qui l’adopte croit voir derrière le décor, posséder une clé que les autres ignorent. Elle ressemble à une contrefaçon d’initiation : elle promet une révélation sans travail sur soi, une lumière immédiate sans épreuve. L’initiation demande au contraire de suspendre le jugement, d’écouter, de rectifier, d’accepter de ne pas savoir tout de suite. Le complotisme hait le hasard et refuse la complexité ; il veut que tout soit voulu, signé, relié.
Le saviez-vous ?
Lorsque Philip Graves révéla dans le Times, les 16, 17 et 18 août 1921, que les Protocoles recopiaient le Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, satire de Napoléon III parue en 1864, la démonstration fut sans appel. Elle n’a pourtant jamais suffi à arrêter la diffusion du faux : pour la méthode complotiste, la réfutation elle-même devient une pièce du dossier.
Restaurer la méthode véritable
La réponse n’est pas l’indignation mais la méthode : identifier les sources, comparer les documents, distinguer corrélation et causalité, ne pas confondre possibilité et preuve, replacer un symbole dans son contexte, se demander ce qui pourrait infirmer l’hypothèse. Cette discipline protège les personnes contre la calomnie et la cité contre les emballements. Elle n’éteint pas le mystère ; elle l’empêche d’être livré aux marchands de peur.
Une perspective maçonnique
Source : Wikimedia Commons – Bureau of Engraving and Printing (work for hire) – Public domain
Dans le langage des loges, la méthode complotiste est une pierre brute qui refuse le ciseau : massive, opaque, sûre de sa forme. Le travail initiatique enlève, mesure, rectifie et accepte la lenteur. Entre les deux, il y a la distance entre une lumière patiemment travaillée et l’éclair qui aveugle.
Pour approfondir
Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, 1945 (trad. française, Seuil).
Richard Hofstadter, Le Style paranoïaque, essai publié en 1964.
Pierre-André Taguieff, Court traité de complotologie, Mille et une nuits, 2013.
Notice adaptée de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti (Éditions L.O.L., 2026).
Le mensonge est la matière première de l’antimaçonnisme. Faux documents, citations tronquées ou inventées, rumeurs, amalgames, confessions fabriquées : depuis le XVIIIe siècle, l’hostilité aux loges a souvent pris appui sur des affirmations fausses, parfois grossières, parfois très habiles. Les plus durables ne sont pas toujours les plus spectaculaires, mais celles qui déforment un élément vrai en le sortant de son contexte. Étudier le mensonge antimaçonnique, c’est comprendre comment se fabrique une légende noire, pourquoi elle convainc et quelle méthode lui opposer.
Une matière première ancienne
Dès les premières condamnations, la franc-maçonnerie attire les spéculations, parce qu’elle pratique la discrétion et que ses rites sont mal connus. À la fin du XVIIIe siècle, l’abbé Augustin Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), fait des loges les instruments d’une conspiration ayant produit la Révolution. Dès 1801, Jean-Joseph Mounier, ancien président de l’Assemblée constituante, en publie une réfutation argumentée. Le schéma est posé : une thèse spectaculaire circule plus vite que les démentis, et la réfutation reste moins lue que l’accusation.
Les grands mensonges documentés
La mystification Taxil : de 1885 à 1897, Léo Taxil publie de prétendues révélations sur un culte luciférien des loges et invente une « Diana Vaughan » ; le 19 avril 1897, il avoue publiquement la supercherie à Paris.
La fausse instruction d’Albert Pike : un texte attribuant au dignitaire américain une profession de foi luciférienne, issu des milieux taxiliens, continue de circuler comme « citation » authentique.
Les Protocoles des Sages de Sion : faux antisémite fabriqué au début du XXe siècle, qui associe Juifs et francs-maçons dans un plan de domination ; le Times démontre en 1921 qu’il plagie un pamphlet de Maurice Joly dirigé contre Napoléon III.
Les listes et fichiers : sous Vichy, la publication au Journal officiel de noms de dignitaires transforme le soupçon en mesure administrative.
Les procédés du mensonge
Le mensonge antimaçonnique n’a pas toujours besoin d’inventer. Il lui suffit souvent de tordre un élément vrai : un symbole devient signature de complot, un frère engagé dans la vie publique devient la preuve d’une infiltration, une photographie devient aveu, un refus de répondre devient opacité. D’autres procédés reviennent sans cesse : la citation tronquée, la traduction biaisée, l’attribution d’un texte à une autorité qui ne l’a jamais écrit, la généralisation d’un fait isolé, la confusion entre une obédience et l’ensemble de la franc-maçonnerie. Le mensonge le plus efficace suggère plutôt qu’il ne prouve : il laisse au lecteur l’illusion de découvrir lui-même la vérité cachée.
Les mensonges de structure
Au-delà des faux ponctuels existent des cadres entiers de perception. Affirmer que la franc-maçonnerie serait un bloc unique obéissant à une volonté centrale, alors qu’elle se compose d’obédiences multiples, souvent rivales et parfois sans reconnaissance mutuelle. Affirmer que le secret initiatique serait un secret politique. Présenter l’universalisme comme un projet de gouvernement mondial, ou la laïcité comme une guerre contre Dieu. Ces affirmations ne se réfutent pas d’une phrase : elles exigent de rappeler la diversité réelle des loges, leur histoire et leurs divisions.
Pourquoi le mensonge convainc
Le mensonge antimaçonnique répond à un besoin. Il met de l’ordre dans le chaos : si tout va mal, c’est que quelqu’un agit dans l’ombre. Il désigne un responsable, transforme l’angoisse en accusation et donne à celui qui y croit le sentiment d’être lucide. Il prospère sur l’ignorance, puisque les rites, les grades et les usages sont mal connus du grand public, et sur la répétition, qui finit par donner aux affirmations l’apparence de l’évidence. Internet et les réseaux sociaux ont accéléré cette circulation sans en changer la logique.
La réponse : une discipline du vrai
La riposte maçonnique ne peut être l’idéalisation inverse. Elle commence par la méthode : vérifier avant d’affirmer, citer sans tronquer, contextualiser, distinguer le possible du prouvé, refuser l’amalgame, corriger lorsqu’on s’est trompé. Elle suppose aussi d’accepter les critiques légitimes et de ne pas couvrir des comportements indignes sous le manteau de la fraternité. La rigueur est moins spectaculaire que l’accusation, mais elle seule tient dans la durée. Dans une perspective initiatique, le mensonge est une pierre mal taillée : il fausse tout l’édifice et dégrade la parole, qui est l’un des matériaux les plus précieux du travail humain.
Le saviez-vous ?
Lors de sa conférence d’aveux d’avril 1897, Léo Taxil expliqua avoir voulu mesurer la crédulité de ses lecteurs ; l’ampleur de la diffusion de ses faux, traduits en plusieurs langues, montre qu’un mensonge peut survivre longtemps à la confession de son auteur.
Pour approfondir
Jean-Joseph Mounier, De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France, 1801.
Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les Protocoles des sages de Sion, Gallimard, 1967.
Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Éditions L.O.L., 2026, dont cette notice est adaptée.
Mein Kampf, le livre-programme d’Adolf Hitler publié en deux volumes en 1925 et 1926, occupe une place à part dans l’histoire de l’antimaçonnisme. Le texte y reprend le vieux mythe du « complot judéo-maçonnique » en présentant la franc-maçonnerie comme un instrument au service des Juifs. Ce qui n’était jusque-là qu’un thème de pamphlets devient un élément de doctrine d’un parti qui, une fois au pouvoir, dissout les loges, pille leurs archives, fiche leurs membres et les persécute. Étudier ce passage, ce n’est pas donner audience au livre : c’est comprendre comment un mensonge ancien a été intégré à une idéologie de destruction.
Un livre de prison devenu doctrine
Hitler rédige le premier volume de Mein Kampf en 1924, à la prison de Landsberg, après l’échec du putsch de la Brasserie à Munich. L’ouvrage paraît chez l’éditeur du parti nazi, en 1925 pour le premier tome et en 1926 pour le second. Mêlant récit autobiographique, programme politique et vision raciale du monde, il devient après 1933 un texte officiel du régime, tiré à des millions d’exemplaires et offert notamment aux jeunes mariés. Il est le cadre idéologique dans lequel s’inscrivent les persécutions, dont celles visant les francs-maçons.
Ce que dit le texte
La franc-maçonnerie n’occupe que quelques passages du livre, notamment dans le chapitre consacré au « peuple et à la race » du premier volume. Hitler y affirme que les Juifs se seraient servis de la franc-maçonnerie, comme de la presse, pour obtenir l’égalité politique et dissoudre les nations de l’intérieur. Les loges n’y sont donc pas attaquées pour elles-mêmes, mais comme rouage d’un prétendu complot juif mondial. Cette construction fait de la franc-maçonnerie un ennemi secondaire, mais indispensable à la cohérence du récit complotiste.
D’où vient le mythe judéo-maçonnique ?
Hitler n’invente rien. L’abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), avait accusé les loges d’avoir fomenté la Révolution, sans y associer les Juifs. C’est au XIXe siècle que des auteurs comme Henri Gougenot des Mousseaux, en 1869, ou l’abbé Emmanuel Chabauty fusionnent les deux soupçons. Les Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué au début du XXe siècle en Russie, diffusent ensuite en Europe l’idée d’un plan de domination juive dans lequel la franc-maçonnerie joue un rôle d’exécutant. Dans l’Allemagne des années 1920, Erich Ludendorff et Alfred Rosenberg popularisent le thème : Mein Kampf le recueille et le radicalise par la race.
1797-1798 : Barruel accuse les loges d’avoir préparé la Révolution.
1869 : Gougenot des Mousseaux associe Juifs et francs-maçons.
Début du XXe siècle : fabrication des Protocoles des Sages de Sion.
1925-1926 : parution de Mein Kampf.
1933-1935 : mise au pas puis dissolution des loges allemandes.
Des mots aux actes
Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, les obédiences allemandes subissent une pression croissante : certaines tentent de se transformer en « ordres chrétiens » et d’exclure leurs membres juifs, sans échapper à la dissolution, achevée en 1935. Le service de sécurité de la SS ouvre un département consacré à la franc-maçonnerie, où travaille un temps Adolf Eichmann, chargé de constituer des fichiers. Les archives et bibliothèques des loges sont saisies, des expositions antimaçonniques montrent au public les décors confisqués. Après 1938 et 1940, ce modèle est exporté dans les pays occupés.
En France occupée
En France, le régime de Vichy, sans attendre de demande allemande, dissout les « sociétés secrètes » par la loi du 13 août 1940. Les listes de dignitaires sont publiées au Journal officiel, les fonctionnaires francs-maçons sont exclus de la fonction publique, un service des sociétés secrètes, dirigé par Bernard Faÿ, exploite les archives saisies. À Paris, l’exposition « La Franc-maçonnerie dévoilée » s’ouvre au Petit Palais en octobre 1940. La rencontre entre l’antimaçonnisme français traditionnel et l’idéologie nazie produit alors une persécution d’État, qui conduit nombre de francs-maçons à la déportation et à la mort.
Lire Mein Kampf aujourd’hui
En 2021, les éditions Fayard ont publié une édition critique du texte, sous le titre Historiciser le mal, où chaque passage est encadré par l’appareil d’une équipe d’historiens. Cette démarche illustre la manière dont il convient d’aborder le livre : non comme une curiosité ou un objet de fascination, mais comme un document à déconstruire. Pour l’histoire de l’antimaçonnisme, il montre comment des accusations venues de la polémique religieuse et politique ont pu être absorbées par une doctrine raciale et exterminatrice.
Une leçon de vigilance
Le cas de Mein Kampf rappelle que les associations d’ennemis, Juifs, francs-maçons, élites, « cosmopolites », ne sont jamais anodines. Elles fabriquent une figure unique du mal, à laquelle on peut imputer toutes les crises. La même structure se retrouve, sous des formes renouvelées, dans certains discours complotistes contemporains. La réponse maçonnique consiste à historiciser, à établir les faits et à défendre sans relâche la liberté de conscience, que tous les totalitarismes ont combattue.
Pour aller plus loin
Historiciser le mal. Une édition critique de Mein Kampf, Paris, Fayard, 2021.
Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, dont la notice d’origine était extraite.
Voir aussi dans le glossaire : Protocoles des Sages de Sion, Judéo-maçonnisme, Exposition antimaçonnique de 1940, Loi du 13 août 1940.
La mémoire antimaçonnique désigne l’ensemble des traces laissées par l’hostilité aux loges : d’un côté les mythes, pamphlets, listes et faux documents produits par les adversaires de la franc-maçonnerie ; de l’autre, le souvenir des francs-maçons persécutés, fichés, spoliés, déportés ou exécutés. Elle concerne des épisodes précis, comme la législation de Vichy, la répression nazie ou franquiste, et des archives qui ont parfois connu d’étonnants destins. Travailler cette mémoire, c’est refuser à la fois l’oubli confortable et la posture victimaire, pour tenir les faits et en tirer une vigilance civique.
Une mémoire double
Il existe d’abord une mémoire produite par l’antimaçonnisme lui-même : celle des légendes noires, de l’abbé Barruel aux Protocoles, transmises de génération en génération comme des évidences. Il existe ensuite la mémoire des victimes, longtemps discrète, que les obédiences, les historiens et les musées maçonniques ont progressivement reconstituée. Les deux se répondent : la première a préparé les persécutions dont la seconde garde le souvenir. Le pamphlet prépare parfois le fichier, le fichier l’exclusion, l’exclusion la spoliation.
Quand le soupçon devient administration
Italie : la loi fasciste de 1925 sur les associations conduit à la dissolution des loges.
Allemagne : à partir de 1933-1935, les loges sont contraintes de se dissoudre et leurs biens sont saisis.
France : la loi du 13 août 1940 dissout les « sociétés secrètes » ; les noms de dignitaires sont publiés au Journal officiel à partir de 1941 et les fonctionnaires concernés révoqués.
Espagne : la loi franquiste du 1er mars 1940 réprime la franc-maçonnerie et le communisme par un tribunal spécial.
France libre : l’ordonnance d’Alger du 15 décembre 1943 annule la législation de Vichy contre les sociétés secrètes.
Vichy et la propagande
En France, l’antimaçonnisme d’État se double d’une propagande intense. Un Service des sociétés secrètes, dirigé par l’historien Bernard Faÿ, exploite les archives saisies et alimente la revue Les Documents maçonniques. Une exposition antimaçonnique ouvre au Petit Palais à l’automne 1940 ; le film Forces occultes (1943) met en scène un prétendu complot des loges. Des milliers de personnes sont fichées, et des francs-maçons, souvent également résistants, sont déportés ou fusillés. Cette période constitue le cœur de la mémoire antimaçonnique française.
Le destin des archives
Les archives des obédiences françaises, saisies en 1940, sont transférées en Allemagne par les services nazis, puis capturées en 1945 par l’Armée rouge et conservées secrètement à Moscou. Elles ne reviennent en France qu’au tournant des années 2000, à la suite d’accords franco-russes. Leur retour a permis aux historiens de travailler sur des fonds que l’on croyait perdus. En Espagne, les documents saisis par le franquisme ont été rassemblés à Salamanque, aujourd’hui au Centre documentaire de la mémoire historique.
Éviter la mythification inverse
La mémoire ne doit pas faire de la franc-maçonnerie une victime perpétuelle et pure, ni transformer toute critique en persécution. Elle doit tenir les faits : qui a accusé, qui a interdit, qui a dénoncé, qui a résisté, qui a souffert, qui a réparé. Une mémoire mal travaillée peut nourrir le ressentiment et l’incapacité à entendre les critiques légitimes. Une mémoire juste enseigne la vigilance sans nourrir la peur, et rappelle que les libertés ne sont jamais acquises.
Une mémoire civique
Lorsque des loges sont interdites, que des archives sont saisies et que des citoyens sont fichés pour leurs convictions, ce n’est pas seulement la franc-maçonnerie qui est atteinte : c’est la liberté d’association, la liberté de conscience et le pluralisme. C’est pourquoi la mémoire antimaçonnique intéresse aussi les historiens de la démocratie. Les musées maçonniques, comme celui du Grand Orient de France à Paris, consacrent une place à ces années noires, et des plaques rappellent le souvenir des maçons morts sous l’Occupation.
Répondre au présent
Les vieilles images reviennent sous des formes nouvelles : les vidéos remplacent les tracts, les listes circulent en ligne, les fantasmes de pouvoir caché se recomposent autour de l’« État profond », du mondialisme ou des élites. Connaître la mémoire antimaçonnique permet de reconnaître ces structures quand elles réapparaissent. Le mensonge change de costume, mais garde souvent la même ossature.
Pour approfondir
Lucien Sabah, Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Klincksieck, 1996.
Dominique Rossignol, Vichy et les francs-maçons, Jean-Claude Lattès, 1981.
Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Éditions L.O.L., 2026, dont cette notice est adaptée.
Les médias jouent un rôle ambivalent dans l’histoire de l’antimaçonnisme. Ils peuvent enquêter, contextualiser, donner la parole aux historiens et déconstruire les fantasmes. Mais ils ont aussi été, de la presse de combat du XIXe siècle aux réseaux sociaux, de puissants amplificateurs du soupçon : listes de noms, couvertures sur les « réseaux », titres qui promettent une révélation. Comprendre ce rôle suppose de distinguer l’enquête légitime, nécessaire en démocratie, de la mise en scène du secret qui transforme la franc-maçonnerie en décor inquiétant.
La presse de combat
L’antimaçonnisme moderne est né avec la presse. À la fin du XIXe siècle, les journaux et revues catholiques intransigeants, puis la presse nationaliste, font de la maçonnerie une cible quotidienne. La Libre Parole d’Édouard Drumont associe antisémitisme et antimaçonnisme. La mystification de Léo Taxil, qui invente de toutes pièces un satanisme maçonnique avant d’avouer sa supercherie en 1897, prospère grâce à des publications à grand tirage. En 1912, l’abbé Ernest Jouin fonde la Revue internationale des sociétés secrètes.
Propagande et persécution
Sous l’Occupation, les médias deviennent instruments de persécution. Le régime de Vichy publie les noms de dignitaires maçonniques au Journal officiel ; la revue Les Documents maçonniques, dirigée par Bernard Faÿ, diffuse archives saisies et accusations ; le film Forces occultes (1943) met en scène le complot maçonnique. L’exemple rappelle que la « révélation » du secret peut servir l’exclusion plutôt que la vérité.
Un sujet médiatiquement tentant
Aujourd’hui encore, la franc-maçonnerie est un sujet porteur : discrétion, symboles, personnalités, patrimoine, pouvoirs réels ou supposés. Les couvertures de magazines sur les « francs-maçons » reviennent régulièrement. Le danger apparaît lorsque la révélation remplace l’explication : le titre promet ce que l’article ne démontre pas, l’image suggère ce que le texte nuance, le mot « réseau » remplace le mot « fraternité ». La franc-maçonnerie devient décor.
L’accélération numérique
Le numérique a brouillé la frontière entre média, blog, chaîne vidéo et commentaire militant. Une rumeur peut être reprise, amplifiée, puis revenir dans l’espace public comme un fait installé ; un extrait de reportage devient « preuve » dans un montage. Les algorithmes récompensent l’émotion et l’indignation : le spectaculaire circule plus vite que la nuance. Des sites conspirationnistes ont ainsi recyclé à grande échelle le vieux mythe judéo-maçonnique.
Fin XIXe siècle : presse antimaçonnique et affaire Taxil.
1912 : Revue internationale des sociétés secrètes.
1940-1944 : Les Documents maçonniques, film Forces occultes.
XXIe siècle : couvertures de magazines, vidéos et réseaux sociaux.
Le rôle essentiel d’une presse libre
La réponse ne consiste pas à mépriser les médias. Une presse libre doit pouvoir questionner les obédiences comme les Églises, les partis ou les entreprises. La franc-maçonnerie n’a pas à demander l’immunité, mais la rigueur : accepter l’enquête lorsqu’elle porte sur des faits, refuser l’amalgame lorsqu’elle devient insinuation. Éclairer, c’est vérifier, nommer les sources, distinguer le fait du commentaire ; incendier, c’est suggérer sans prouver.
La responsabilité maçonnique
Les obédiences ont aussi une responsabilité. Le silence initiatique n’est pas le mutisme institutionnel : ne pas expliquer, c’est laisser d’autres expliquer à sa place. Depuis plusieurs décennies, elles ouvrent leurs temples, publient, organisent des conférences publiques, et une presse maçonnique s’est développée, en France comme ailleurs. Le journaliste et le maçon partagent au moins une exigence : chercher la lumière, avec des outils. Cette notice reprend une entrée de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
Pour approfondir : ouvrages de référence
Rudy Reichstadt, L’Opium des imbéciles, Grasset, 2019.
Emmanuel Kreis, Quis ut Deus ? Antijudéo-maçonnisme et occultisme en France sous la IIIe République, Les Belles Lettres, 2017.
Pierre-André Taguieff, L’Imaginaire du complot mondial, Mille et une nuits, 2006.
Charles Maurras, né le 20 avril 1868 à Martigues et mort le 16 novembre 1952 à Saint-Symphorien-lès-Tours, est l’une des grandes figures de la droite nationaliste française, du monarchisme intégral et de l’Action française. Écrivain, journaliste, polémiste, théoricien politique, il occupe une place majeure dans l’histoire intellectuelle de l’antirépublicanisme français. Son antimaçonnisme ne doit pas être isolé de l’ensemble de sa doctrine. Il appartient à une construction plus vaste, où la nation française serait menacée par des forces intérieures accusées de la détourner de son être profond, de ses héritages monarchiques, catholiques, classiques et historiques.
Les quatre États confédérés
La formule des quatre États confédérés, désignant les Juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques, constitue l’un des noyaux les plus célèbres et les plus redoutables de cette pensée de l’anti-France. Elle concentre en quelques mots une vision de la nation assiégée. La France véritable serait minée de l’intérieur par des groupes considérés comme étrangers à son génie national. Non pas seulement des adversaires politiques, mais des puissances de dissociation. Non pas seulement des opinions divergentes, mais des corps supposés hostiles à l’unité organique du pays.
Chez Maurras, la franc-maçonnerie n’est donc pas seulement une association suspecte parce qu’elle serait secrète. Elle devient l’un des signes majeurs de la France moderne qu’il rejette. Elle est associée à la République parlementaire, aux droits de l’homme, à la laïcité, à l’individualisme démocratique, à l’universalisme abstrait, au cosmopolitisme, au régime des partis, au primat de la loi sur l’héritage, à la substitution du citoyen à l’enraciné. L’antimaçonnisme maurrassien relève ainsi moins du seul registre religieux que d’une métaphysique politique de la nation close.
La franc-maçonnerie dans la doctrine maurrassienne
Maurras n’était pas d’abord un penseur religieux au sens spirituel du terme. Sa défense du catholicisme fut largement politique, sociale, historique, civilisationnelle. L’Église lui apparaissait comme une puissance d’ordre, de continuité, d’encadrement et d’unité nationale. C’est ce qui rend son antimaçonnisme particulier. Il ne combat pas seulement la franc-maçonnerie comme adversaire doctrinal de l’Église. Il la combat comme force supposée de désorganisation nationale, comme laboratoire de la République, comme fabrique de l’abstraction moderne, comme lieu où se formerait une fidélité supérieure ou parallèle à celle due à la nation monarchique rêvée.
Ce point est essentiel. Pour lui, la franc-maçonnerie incarne la France légale contre la France réelle. Cette opposition entre pays légal et pays réel est décisive. Le pays légal désignerait les institutions visibles, les élections, les assemblées, les partis, les lois, les discours parlementaires, les droits proclamés. Le pays réel désignerait, selon lui, les familles, les métiers, les provinces, les traditions, les héritages, les corps sociaux, la continuité historique. Par ce renversement, les institutions républicaines ne sont plus l’expression légitime d’un peuple souverain. Elles deviennent l’écran derrière lequel agiraient des minorités organisées. Derrière la République, le soupçon cherche la loge.
Une capacité de systématisation
La puissance de Maurras tient à sa capacité de systématisation. L’antisémitisme, l’antiprotestantisme, la xénophobie et l’antimaçonnisme ne sont pas juxtaposés au hasard. Ils s’organisent dans une doctrine politique cohérente dans sa logique interne, mais profondément dangereuse dans ses effets. Le Juif, le protestant, le franc-maçon et l’étranger deviennent des figures de la séparation. Chacun est accusé de porter une fidélité autre, une mémoire autre, une loi autre, un rapport autre à l’universel, à la conscience, à l’État, à la nation ou au monde.
La franc-maçonnerie occupe dans ce dispositif une place singulière. Elle n’est pas seulement suspecte d’appartenir à un ailleurs religieux, ethnique ou national. Elle est suspecte d’organiser l’abstraction même. Elle est accusée de substituer aux fidélités charnelles une fraternité universelle, aux traditions héritées une morale de la raison, aux hiérarchies organiques l’égalité civique, à l’autorité historique la loi discutée, à la nation enracinée l’humanité comme horizon. C’est pourquoi elle devient, dans cette vision, l’une des grandes matrices du monde moderne honni.
L’affaire Dreyfus constitue l’arrière-plan brûlant de cette construction. Dans la France de l’après-Dreyfus, la République victorieuse, la défense du droit, la mobilisation des intellectuels, la question juive, l’armée, l’Église, la presse, les ligues, tout se cristallise. Maurras lit cette crise comme la preuve d’une France livrée aux forces de dissolution. La franc-maçonnerie y est convoquée comme l’un des noms de cette puissance supposée qui déferait la nation de l’intérieur. L’antimaçonnisme devient alors un élément d’une guerre culturelle contre la République.
Cette vision a exercé une influence durable parce qu’elle offrait une explication globale aux désordres de la France contemporaine. La défaite de 1870, la crise parlementaire, l’anticléricalisme, la séparation des Églises et de l’État, la montée du socialisme, les transformations sociales, l’instabilité ministérielle, les mutations des mœurs, tout pouvait être relu comme le résultat d’une action des forces de l’anti-France. La franc-maçonnerie devenait l’un des noms de la modernité ennemie.
Il faut comprendre ce que cette doctrine fait au réel. Elle retire à la République son épaisseur historique. Elle retire aux citoyens leur responsabilité politique. Elle retire aux débats leur légitimité. Si les institutions sont l’œuvre d’un pays légal capturé par des groupes anti-nationaux, alors la discussion démocratique devient suspecte. Le désaccord n’est plus une respiration normale de la vie publique. Il devient trahison. Le pluralisme devient corruption. La minorité devient menace. La liberté de conscience devient dissolvant.
La condamnation de 1926
La condamnation pontificale de l’Action française en 1926 montre aussi la complexité du maurrassisme. Une partie du catholicisme français fut séduite par son ordre, son style, son nationalisme, son combat contre la République laïque et son hostilité aux ennemis désignés de la tradition. Mais Rome finit par condamner un mouvement dont le catholicisme apparaissait trop instrumental, trop politique, trop subordonné au nationalisme. Cette tension révèle que Maurras ne se situe pas simplement dans une défense religieuse de l’Église. Il utilise le religieux comme armature de civilisation et comme puissance d’ordre.
La suite de son parcours ajoute une ombre supplémentaire. Élu à l’Académie française en 1938, il est condamné à la Libération, en 1945, à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale pour son attitude sous l’Occupation. Sans réduire toute sa pensée à ce seul moment, cette fin politique éclaire la pente d’un nationalisme qui, au nom de l’ordre et de la tradition, put se compromettre avec un régime né de la défaite et de l’exclusion. L’antimaçonnisme maurrassien appartient à cette même pente, celle qui préfère souvent l’unité imposée à la liberté pluraliste.
La réponse maçonnique
La réponse maçonnique doit être nette. Maurras pense la nation comme clôture, hiérarchie, héritage ordonné, enracinement exclusif. La franc-maçonnerie, dans son idéal le plus haut, peut penser la nation autrement. Non comme idole exclusive, mais comme lieu d’incarnation de valeurs universelles. Non comme essence fermée, mais comme mémoire vivante. Non comme corps à purifier, mais comme communauté politique à élever. Elle ne nie ni l’histoire, ni l’enracinement, ni la langue, ni les morts, ni les paysages, ni les fidélités. Elle refuse seulement que l’amour d’un pays serve à fabriquer des ennemis intérieurs.
L’antimaçonnisme maurrassien oblige aussi à réfléchir aux dangers d’une intelligence brillante mise au service d’une logique d’exclusion. La phrase peut être classique, la construction séduisante, l’ordre conceptuel impressionnant. Mais l’ordre peut devenir prison lorsqu’il ne laisse plus place à la pluralité des consciences. La pensée peut bâtir une architecture puissante et y enfermer l’homme. Elle peut donner à la haine les apparences de la mesure, à l’exclusion les apparences de la raison, à la clôture les apparences de l’enracinement.
Une tentation permanente
Dans une lecture initiatique, Maurras représente une tentation permanente. La tentation de préférer l’ordre à la justice, l’identité à la fraternité, l’enracinement à l’ouverture, la tradition à la liberté intérieure, la continuité à la conscience. Or le Temple ne nie pas la tradition. Il la travaille. Il ne détruit pas l’enracinement. Il l’oriente vers l’universel. Il ne méprise pas la nation. Il refuse d’en faire un absolu idolâtre. La pierre n’est pas fidèle parce qu’elle demeure immobile. Elle devient fidèle lorsqu’elle trouve sa juste place dans l’édifice commun.
Les rapports entre marxisme et franc-maçonnerie oscillent entre proximité militante et rejet doctrinal. Pour une partie de la tradition marxiste, la loge est une sociabilité bourgeoise, idéaliste et interclassiste, qui masquerait la lutte des classes sous une fraternité abstraite. Cette critique est devenue règle politique en 1922, lorsque l’Internationale communiste a exigé que ses membres français quittent les loges. Distinguer la critique sociale, qui peut être féconde, de l’antimaçonnisme qui réduit et condamne, est l’enjeu de cette entrée.
Une critique de fond
Le marxisme pense d’abord les structures : rapports de production, classes, exploitation. Vue sous cet angle, la franc-maçonnerie présente plusieurs traits suspects : elle réunit des personnes de classes différentes dans une fraternité qui suspend leurs antagonismes ; elle valorise le travail intérieur plus que la transformation des conditions matérielles ; elle recrute largement dans les classes moyennes et les élites. Cette critique peut être légitime : la maçonnerie a parfois parlé d’universel en restant sociologiquement étroite.
1922 : l’incompatibilité
Dès 1920, au congrès de l’Internationale communiste, une condition rendant l’appartenance maçonnique incompatible avec le parti est discutée, sans être alors appliquée en France. Au IVe congrès de l’Internationale communiste, réuni à Moscou du 5 novembre au 5 décembre 1922, Trotski exige que le jeune Parti communiste français soit débarrassé de la franc-maçonnerie et de la Ligue des droits de l’homme, qu’il veut chasser d’un « balai de fer ». La décision doit être appliquée avant le 1er janvier 1923.
Des militants francs-maçons sont exclus ou sanctionnés.
D’autres démissionnent de leur loge pour rester au parti.
Certains quittent le parti plutôt que leur obédience.
L’épisode marque une rupture durable entre communisme et maçonnerie en France.
Gramsci et la maçonnerie italienne
La position marxiste n’est pas monolithique. En mai 1925, dans son unique discours à la Chambre des députés, le communiste italien Antonio Gramsci s’oppose à la loi fasciste sur les associations, qui visait d’abord la franc-maçonnerie. Il y analyse la maçonnerie comme l’organisation réelle de la bourgeoisie libérale italienne, tout en dénonçant une loi qui préparait la destruction de toutes les libertés d’association. Critique de classe, donc, mais refus de la persécution.
Rencontres et proximités
L’histoire réelle est moins simple que l’accusation. Des francs-maçons ont été socialistes, syndicalistes, défenseurs de l’école laïque, de la protection sociale et des droits civiques. Des loges ont travaillé sur la question ouvrière, l’instruction, la misère. Inversement, les régimes communistes d’Europe de l’Est ont interdit les loges après 1945, comme l’avaient fait avant eux les régimes fascistes, signe que les totalitarismes de tous bords se méfient d’un espace de libre parole qu’ils ne contrôlent pas.
Quand la critique devient antimaçonnisme
La critique sociale bascule dans l’antimaçonnisme lorsqu’elle cesse de distinguer les obédiences, les époques, les pays, les engagements individuels. Toute maçonnerie devient alors bourgeoise, toute fraternité mystification, tout symbole diversion. L’institution n’est plus étudiée, elle est condamnée par fonction supposée. Cette réduction peut devenir aussi pauvre que les lectures réactionnaires qu’elle combat.
Ce que la critique peut apprendre aux loges
Reçue avec exigence, la critique marxiste rappelle que l’égalité symbolique n’excuse pas l’inégalité réelle, que la liberté de conscience est fragile pour qui est écrasé par la misère, et que le temple ne doit pas devenir un refuge confortable hors de la douleur sociale. La maçonnerie peut répondre, à son tour, qu’une société plus juste demande des institutions, mais aussi des consciences. L’enjeu est de tenir ensemble la pierre sociale et la pierre intérieure.
Pour approfondir : ouvrages de référence
Léon Trotski, textes de novembre-décembre 1922 sur le Parti communiste français et la franc-maçonnerie, consultables sur marxists.org.
Antonio Gramsci, discours à la Chambre des députés du 16 mai 1925, dans ses Écrits politiques.
Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie française, Fayard, 1974-1975.
Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, notice d’origine de cette entrée.
Le mal absolu est la catégorie la plus dangereuse de l’antimaçonnisme. Dès que la franc-maçonnerie y est rangée, elle cesse d’être une institution humaine, critiquable, traversée de courants et de contradictions, pour devenir une puissance métaphysique de corruption. Le franc-maçon n’est plus un contradicteur mais l’agent d’une force noire. De l’encyclique Humanum genus aux mystifications de Taxil et à la propagande de Vichy, cette diabolisation a préparé l’exclusion et parfois la persécution. La reconnaître permet de distinguer la critique légitime de la croisade.
Une structure qui traverse les époques
Satanisme, « synagogue de Satan », gouvernement mondial luciférien, religion inversée, guerre contre Dieu : le vocabulaire change, la structure demeure. La maçonnerie n’est plus un adversaire d’idées, elle devient l’incarnation du mal. Cette qualification produit une évidence émotionnelle qui dispense de démontrer : si l’autre est le mal, il n’a plus droit à la nuance, au contexte, à l’écoute. La calomnie se présente alors comme une défense du bien.
Repères historiques
1884 : l’encyclique Humanum genus de Léon XIII décrit le monde comme partagé entre le royaume de Dieu et celui de Satan, auquel elle rattache la franc-maçonnerie.
1885-1897 : Léo Taxil invente un culte luciférien, le Palladium, qui aurait dirigé les loges ; Le Diable au XIXe siècle, signé « Dr Bataille », en multiplie les récits fantastiques. Taxil avoue la supercherie le 19 avril 1897.
Début du XXe siècle : les Protocoles des Sages de Sion associent Juifs et francs-maçons dans un même complot universel.
1940-1944 : le régime de Vichy dissout les sociétés secrètes, publie des listes de dignitaires et organise une propagande antimaçonnique, dont une exposition au Petit Palais à l’automne 1940 et le film Forces occultes en 1943.
Une matrice de déshumanisation
Lorsque la maçonnerie est associée aux Juifs, au bolchevisme, au cosmopolitisme ou à l’« anti-France », elle entre dans une mythologie de l’ennemi total. Le mythe du complot judéo-maçonnique permet de désigner des hommes comme responsables d’un désordre universel. Il ne s’agit plus de les critiquer, mais de les neutraliser, de les exclure de la cité. L’histoire du XXe siècle a montré que la violence symbolique prépare la violence réelle : sous l’Occupation, des francs-maçons furent révoqués, surveillés, déportés.
Une catégorie paresseuse
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Le mal absolu dispense de penser. Il évite de distinguer, de reconnaître qu’une institution humaine comporte des grandeurs et des faiblesses, de préciser une critique. Or une critique précise peut être utile et même nécessaire : sur l’influence de réseaux, sur des dérives individuelles, sur des affaires judiciaires. Une accusation démoniaque, elle, détruit le jugement et rend toute discussion impossible.
La réponse maçonnique
La réponse doit être ferme sans être aveugle. Elle ne consiste pas à prétendre que la franc-maçonnerie serait sans défauts : comme toute œuvre humaine, elle connaît erreurs, vanités et contradictions entre ses principes et ses pratiques. Mais reconnaître cela n’autorise jamais à expulser des hommes du champ humain par une qualification démoniaque. Critiquer n’est pas diaboliser ; combattre une idée n’est pas déshumaniser une personne.
Une perspective initiatique
La maçonnerie travaille avec des oppositions : lumière et ténèbres, pierre brute et pierre taillée, ordre et chaos. Mais ces couples sont d’abord des figures de l’âme humaine, non des étiquettes à coller sur autrui. Le mal existe, dans la violence, le mensonge, l’humiliation ; il commence souvent lorsqu’un homme croit pouvoir en désigner un autre comme mal absolu. Le complotisme antimaçonnique projette au-dehors ce qu’il refuse de travailler au-dedans : il fabrique un ennemi pour ne pas descendre en lui-même.
Le saviez-vous ?
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Lors de sa conférence du 19 avril 1897 à la Société de géographie, Léo Taxil qualifia ses douze années de mystification d’« aimable plaisanterie ». La salle réagit si violemment que la police dut intervenir. Pourtant, les thèmes sataniques qu’il avait inventés circulent encore aujourd’hui sur les réseaux sociaux.
Pour aller plus loin
Léon XIII, encyclique Humanum genus, 20 avril 1884.
Notice adaptée de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti (Éditions L.O.L., 2026).
L’idée que la Révolution française aurait été préparée et dirigée par les francs-maçons est l’un des piliers de l’antimaçonnisme. Formulée dès les années 1790 par l’abbé Barruel, reprise par la contre-révolution, l’Église intransigeante puis les ligues et Vichy, elle remplace une crise aux causes multiples par un complot unique. Les historiens reconnaissent que les loges ont été des lieux de sociabilité nouvelle où circulaient des idées de réforme, mais ils distinguent soigneusement influence, participation individuelle et direction occulte.
La naissance du mythe
En 1797-1798, l’abbé Augustin Barruel, jésuite émigré à Londres, publie ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Il y décrit trois conjurations : celle des philosophes contre la religion, celle des écrivains contre les rois, celle des francs-maçons et des Illuminés de Bavière contre toute société, réunies dans le club des Jacobins. L’ouvrage connaît plusieurs éditions dès 1799 et des traductions en plusieurs langues. La même année, l’Écossais John Robison publie un livre de thèse voisine. Le récit est désormais disponible pour deux siècles.
Les premières réfutations
La thèse est contestée dès son apparition. En 1801, Jean-Joseph Mounier, ancien député à l’Assemblée constituante, publie De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France, où il ramène la Révolution à ses causes politiques et sociales. Joseph de Maistre, pourtant contre-révolutionnaire et lui-même ancien maçon, juge fausses les accusations de Barruel contre les loges.
Ce que disent les historiens
Le travail historique sur les loges, mené à partir des tableaux de membres et des correspondances, permet de nuancer :
Une sociabilité nouvelle : les loges ont habitué des hommes de conditions diverses à débattre, voter, élire, gérer en commun.
Des idées partagées : tolérance, bienfaisance, vertu, égalité de loge ; mais elles circulaient aussi dans les académies, les salons, les sociétés de lecture.
Des maçons dans tous les camps : révolutionnaires, monarchistes constitutionnels, contre-révolutionnaires, victimes de la Terreur.
Une institution désorganisée : pendant la Terreur, la plupart des loges cessent leurs travaux et le Grand Orient est quasiment en sommeil.
Au début du XXe siècle, Augustin Cochin a proposé l’étude des « sociétés de pensée » comme matrice de la démocratie révolutionnaire, sans adopter la thèse du complot. L’historiographie ultérieure a confirmé que les loges furent un foyer de la culture politique moderne, non le poste de commandement de 1789.
Influence, participation, commandement
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Toute la question tient dans cette distinction. Une influence intellectuelle ne prouve pas une manipulation. Une participation individuelle ne prouve pas un ordre collectif. Une proximité de vocabulaire, comme la devise Liberté, Égalité, Fraternité, ne prouve pas une conspiration. La méthode antimaçonnique consiste à repérer des maçons dans la Révolution, à constater que certaines idées circulaient en loge, puis à transformer cette circulation culturelle en direction occulte.
Pourquoi le mythe persiste
Le complot a une grande puissance narrative : il donne un auteur caché à l’effondrement de l’Ancien Régime et évite de regarder la dette de la monarchie, la crise fiscale, les tensions entre ordres, les disettes, les aspirations à la représentation. Il retire aussi au peuple sa capacité d’agir : si tout fut ourdi en loge, personne n’a vraiment voulu la fin des privilèges. Le mythe a été réactivé à chaque crise, des débuts de la IIIe République aux expositions antimaçonniques de Vichy.
Le saviez-vous ?
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Dès 1796, avant Barruel, Charles-Louis Cadet de Gassicourt publiait Le Tombeau de Jacques Molai, qui faisait des francs-maçons les héritiers vengeurs des Templiers et les artisans secrets de la chute de la monarchie. Le mythe templier et le mythe révolutionnaire sont nés presque ensemble.
Pour approfondir : ouvrages de référence
Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Londres, 1797-1798 (source primaire).
Jean-Joseph Mounier, De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France, 1801.
Augustin Cochin, Les Sociétés de pensée et la démocratie, Plon, 1921.
Ran Halévi, Les Loges maçonniques dans la France d’Ancien Régime, Armand Colin, 1984.
Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, notice d’origine de cette entrée.