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Vichy marque l’un des moments les plus graves de l’antimaçonnisme d’État en France. Dès le 13 août 1940, une loi porte interdiction des associations secrètes, organise le séquestre des biens et leur liquidation. Cette politique n’est pas seulement administrative. Elle s’inscrit dans un imaginaire antijudéo-maçonnique ancien, nourri par Édouard Drumont, les ligues antisémites, l’Action française, Mgr Ernest Jouin, la Revue internationale des sociétés secrètes et les fantasmes du complot contre la France.
Les francs-maçons désignés

Vichy désigne les francs-maçons comme responsables d’une part de la défaite, de la décadence républicaine, de la laïcité, du parlementarisme et de l’esprit de 1789. La franc-maçonnerie devient l’un des ennemis à extirper de la communauté nationale. Le régime prétend purifier le pays. Il commence par nommer des coupables. Dans cette logique, le franc-maçon n’est plus un citoyen. Il devient symptôme de la chute.
Des formes concrètes
L’antimaçonnisme de Vichy prend des formes concrètes. Les loges sont dissoutes. Les biens sont placés sous séquestre. Les archives sont saisies. Les fonctionnaires doivent déclarer leur non-appartenance. Des listes circulent. Des noms sont publiés. Des expositions et des publications nourrissent le récit d’un complot républicain, juif, maçonnique et parlementaire. Le soupçon devient procédure.
C’est ici que se mesure la gravité de l’antimaçonnisme. Le pamphlet n’est plus seulement un texte violent. Il devient préparation symbolique. La rumeur n’est plus seulement un murmure. Elle devient catégorie administrative. Le fantasme d’un pouvoir maçonnique caché trouve une traduction dans la loi, dans les fichiers, dans les saisies, dans les vitrines d’exposition, dans la presse de propagande. Ce qui circulait dans les discours entre dans les bureaux.
Un héritage durable
L’héritage antijudéo-maçonnique de Vichy est particulièrement dangereux parce qu’il transforme une mythologie en administration. Le soupçon devient formulaire, décret, exclusion, inventaire, publication, dépossession. La haine prend le masque de l’ordre. Elle ne crie plus seulement dans les journaux. Elle classe, elle tamponne, elle confisque, elle radie, elle expose. L’État donne au préjugé une puissance matérielle. Pour une lecture maçonnique, Vichy est une blessure et une leçon. Blessure, parce que des frères furent désignés, dépouillés, exclus, humiliés, parfois livrés à d’autres formes de répression. Leçon, parce que l’histoire montre ce qui arrive lorsque la République renonce à protéger la liberté de conscience. La mémoire de Vichy oblige à ne jamais traiter l’antimaçonnisme comme un folklore. Sous certaines conditions, la rumeur devient État. Et lorsque la rumeur devient État, les temples ferment, les archives disparaissent, les noms sont publiés, les vies basculent.
Cette entrée doit donc rester l’un des points les plus forts de l’abécédaire. Elle rappelle que la violence symbolique peut devenir violence institutionnelle. Elle montre que l’antimaçonnisme n’est pas seulement ridicule ou délirant. Il peut être efficace, administratif, froid. Il peut prendre la forme d’une loi. Voilà pourquoi il faut le combattre dès le mot, dès la rumeur, dès l’amalgame. Car le décret vient parfois très tard, mais il a été préparé longtemps.
Voir aussi : Vichy, Loi du 13 août 1940, Judéo-maçonnisme, Action française, Revue internationale des sociétés secrètes, Persécutions, Fichier antimaçonnique, Documents maçonniques.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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