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À la fin de 1922, le IVe congrès de l’Internationale communiste, réuni à Moscou du 5 novembre au 5 décembre, impose au jeune Parti communiste français, alors Section française de l’Internationale communiste, de rompre avec la franc-maçonnerie et avec la Ligue des droits de l’homme. Sous l’impulsion de Léon Trotsky, les militants concernés doivent annoncer publiquement leur départ avant le 1er janvier 1923, sous peine d’exclusion définitive. Le parti applique la décision en décembre. C’est la naissance d’une incompatibilité durable entre communisme et maçonnerie.
Date : novembre-décembre 1922
Lieu : Moscou, Russie soviétique, et Paris, France
Une vieille querelle du socialisme français

La question de la double appartenance n’est pas nouvelle. Les congrès de la SFIO de 1906 et de 1912 débattent déjà de motions visant les militants francs-maçons ou membres de la Ligue des droits de l’homme ; en 1912, chacun reste libre de ses choix. En 1920, parmi les conditions d’adhésion à l’Internationale communiste, une « 22e condition », proposée par l’Italien Giacinto Serrati, déclare la maçonnerie incompatible avec le communisme. Elle vise directement les socialistes français, mais disparaît du texte adopté au congrès de Tours en décembre 1920.
Le IVe congrès de l’Internationale
Deux ans plus tard, Moscou juge le parti français trop peu discipliné et trop marqué par ses traditions républicaines. Au IVe congrès, Léon Trotsky, qui s’en était déjà pris aux maçons en 1921, rédige la résolution sur la question française. Les membres du parti appartenant à une loge doivent rompre et le faire savoir, à leur organisation comme dans la presse communiste, avant le 1er janvier 1923. Ceux qui ne s’exécutent pas seront exclus sans droit de réadhésion, et les anciens maçons privés pendant deux ans de responsabilités importantes.
Les arguments de Trotsky
Pour Trotsky, la franc-maçonnerie est une institution bourgeoise, secrète, qui lie les militants à leurs adversaires de classe et entretient l’esprit réformiste, parlementaire et patriotique. La Ligue des droits de l’homme est dénoncée comme une organisation du radicalisme bourgeois, accusée d’avoir soutenu l’État pendant la guerre. La même résolution exige des collaborateurs de la presse bourgeoise qu’ils choisissent entre leurs journaux et le parti. Dissimuler son appartenance à une loge est assimilé à l’infiltration d’un agent ennemi.
L’application en France

Le parti s’incline : L’Humanité publie la décision le 23 décembre 1922. Le 19 décembre, plusieurs centaines de francs-maçons communistes se réunissent au siège du Grand Orient pour protester ; reçus le 21 par le comité directeur, ils n’obtiennent rien. Le secrétaire du parti Antoine Ker démissionne de la Grande Loge de France le 17 décembre et quitte ses fonctions ; il meurt en juillet 1923. D’autres, comme Charles Auray, Antonio Coen, Jean-Maurice Lahy ou Gaston Delavière, quittent les loges. Le 18 janvier 1923, L’Humanité annonce l’exclusion de 86 « traîtres », dont certains francs-maçons.
La réaction des obédiences
Le Grand Orient de France, par une circulaire du 15 janvier 1923, et la Grande Loge de France envisagent d’abord d’exclure les frères démissionnaires sous la contrainte d’un parti. La Grande Loge y renonce le 5 mars 1923. Le nombre exact de maçons concernés reste inconnu : le Grand Orient évoque en juin 1923 des démissions « en très petit nombre », tandis que la Grande Loge écrira en 1946 que la plupart des maçons communistes se sont inclinés. Contrairement à une idée répandue, Louis-Oscar Frossard, qui quitte le parti au tournant de 1923, n’est initié au Grand Orient qu’en 1926.
Portée et postérité
La décision de 1922 inaugure une incompatibilité qui marquera durablement le communisme français : les militants maçons devront longtemps choisir. Le futur dirigeant André Marty, membre de la Grande Loge de France, démissionne en août 1923 avant d’adhérer au parti. L’épisode, souvent cité dans l’histoire de l’antimaçonnisme de gauche, montre que l’hostilité aux loges ne fut pas l’apanage de l’Église ou de l’extrême droite. Les relations entre communistes et maçons ne se détendront que bien plus tard, au fil du XXe siècle.
Repères chronologiques
- 1906 et 1912 : débats sur la double appartenance aux congrès de la SFIO.
- Été 1920 : la 22e condition d’adhésion à l’Internationale communiste vise la maçonnerie.
- 25-30 décembre 1920 : congrès de Tours, naissance de la SFIC.
- 5 novembre-5 décembre 1922 : IVe congrès de l’Internationale communiste à Moscou.
- 23 décembre 1922 : L’Humanité publie la décision.
- 1er janvier 1923 : date limite pour quitter loges et Ligue des droits de l’homme.
- 5 mars 1923 : la Grande Loge de France renonce à sanctionner les démissionnaires.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Alchimie et soupçon antimaçonnique (antimaçonnisme), Lalande, Helvétius et les débuts de la réforme du Grand Orient de France, 1771 (date historique), Musée de la Grande Loge de France (Musée maçonnique), Accusation de double appartenance (antimaçonnisme), Jean-Maurice Lahy (Personnalité), André Marty (Personnalité).

