mer 21 janvier 2026 - 06:01
Accueil Blog

Louis XVI, complot maçonnique ou besoin d’un coupable ?

Naissance d’un récit et contagion d’un mythe

Pierre-Antoine_Demachy,-exécution-place_de_la_Révolution

Il est des morts qui ne cessent pas de mourir. Celle de Louis XVI, le 21 janvier 1793, continue d’être rejouée dans l’imaginaire français, comme si l’événement, trop visible, trop public, trop irréversible, appelait nécessairement un envers secret. Très tôt, l’Histoire a été doublée par un mythe, mû par deux moteurs puissants.

Le premier est le complot, qui exige une main cachée.
Le second est la malédiction, qui réclame une justice supérieure.

Entre ces deux tentations, la franc-maçonnerie a été placée au centre de la scène, non parce que les archives l’y conduisent, mais parce que l’idée même d’initiation et de secret fournit une forme idéale à l’accusation. Quand un peuple cherche une cause à la hauteur d’un séisme, il se tourne volontiers vers ce qui ressemble à une clé.

Ce que disent les faits

Le procès de Louis XVI et sa condamnation – désigné sous le nom de « Louis Capet » dans l’acte d’accusation – relèvent d’une séquence institutionnelle établie et rigoureusement documentée, et non d’une exécution clandestine. Le 15 janvier 1793, la Convention procède à l’appel nominal, et les députés votent publiquement, à voix haute, sur des questions décisives, engageant chacun devant la Nation. Dans le climat de guerre, de peur et de radicalisation, c’est ce mécanisme politique, lourd, exposé, assumé, qui mène à l’exécution du 21 janvier.

Ce rappel est la clef. Une théorie du complot prospère d’autant mieux qu’elle efface la pesanteur du réel, ses procédures, ses contradictions, ses responsabilités multiples. Elle remplace la complexité par un dessein unique.

Comment naît l’idée du complot maçonnique

L’idée ne tombe pas du ciel après coup. Elle se fabrique pendant la Révolution, puis se consolide après.

Première étape, le soupçon pamphlétaire (1791–1792)

Dès ces années brûlantes, un texte cristallise le geste accusateur, Le Voile levé pour les curieux, ou le Secret de la Révolution révélé à l’aide de la franc-maçonnerie, de l’abbé François (Jacques-François) Lefranc, prêtre eudiste, réédité aux Éditions du Cosmogone en 2011 et préfacé par notre confrère Yonnel Ghernaouti. Tout est déjà dans le titre. La Révolution serait un secret, et la franc-maçonnerie en serait la clef. L’ouvrage se présente comme le prolongement de la Conjuration contre la religion catholique et les souverains et transforme l’événement en machination posant l’un des premiers cadres narratifs du complot maçonnique.

Une rumeur, souvent répétée mais difficile à établir, affirme que des francs-maçons se seraient mobilisés pour racheter des exemplaires dès la parution afin d’en freiner la diffusion. Qu’elle soit exacte ou non, elle dit le climat. Le livre devient aussitôt un objet de guerre symbolique, un projectile d’encre et une cible.

Ici, la logique est simple. Si la Révolution renverse le monde, elle ne peut pas n’être que le produit de crises sociales, économiques et politiques. Il faut un artificier. La société initiatique devient alors un accusé commode, parce qu’elle offre un vocabulaire prêt à l’emploi. Serment, signes, mots, silence. Une grammaire entière déjà disponible pour fabriquer une culpabilité.

Seconde étape, la synthèse totalisante (1797–1799)

Augustin Barruel

Après la Révolution, l’accusation change d’échelle et devient système. Avec les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1re éd. 1797–1799, 5 vol., souvent daté 1798 pour l’édition P. Fauche de Hambourg), l’abbé jésuite Augustin Barruel transforme le soupçon en architecture. Philosophes, sociétés de pensée, francs-maçons, Illuminati, puis Jacobins, tout est raccordé, hiérarchisé, rendu cohérent dans un récit unique, censé expliquer la Révolution comme l’aboutissement d’une entreprise clandestine de longue haleine, tournée contre l’autel, le trône et l’ordre social.
C’est là que l’on bascule. Du pamphlet, on passe au grand modèle explicatif. La rumeur devient tradition, et le récit conspirationniste moderne trouve l’un de ses textes fondateurs.

21 janvier 1793, exécution de Louis Capet (dénomination dans l’acte d’accusation de son procès)

Comment l’idée se propage, trois voies de contagion

Une théorie ne se diffuse pas seulement parce qu’elle est affirmée. Elle se diffuse parce qu’elle est utile.

D’abord, la simplification salvatrice. Le procès du roi, la fracture politique, les peurs de guerre, les violences, les revirements, la pression de la rue, tout cela compose une causalité complexe, inconfortable. Le complot offre une économie du tragique. Un seul centre. Un seul dessein. Un seul coupable.

Sans-culottes_en_armes_-_Lesueur,-musée-Carnavalet

Ensuite, l’accord parfait avec le climat d’après-catastrophe. Après la Terreur, entre 1793 et 1794, lorsque le gouvernement révolutionnaire, articulé autour du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale, instaure une répression d’exception au nom du salut de la République, beaucoup cherchent une explication qui tienne. Les Mémoires d’Augustin Barruel rencontrent ce besoin. Ils seront lus, commentés, réédités, et deviendront une matrice durable.

Enfin, la transportabilité européenne par l’imprimé. Le récit d’Augustin Barruel n’est pas seulement français. Il est exportable. Il devient une clé universelle. Si l’ordre chancelle, c’est qu’une société secrète travaille. Voilà la force des récits à serrure unique. Ils s’adaptent à tout, donc survivent à tout.

Pourquoi la franc-maçonnerie est la cible parfaite

Parce qu’elle distingue, par définition, ce qui se dit au dehors et ce qui se transmet au dedans. Mais confondre secret initiatique et secret politique est précisément l’erreur fondatrice du récit complotiste. Les archives disponibles sur la période révolutionnaire ne montrent pas une chaîne de commandement maçonnique dirigeant le procès du roi. Elles montrent, au contraire, une décision prise dans la lumière violente de la souveraineté révolutionnaire, par des votes publics, avec des acteurs identifiables et des responsabilités assumées.

Le complot maçonnique apparaît alors pour ce qu’il est. Un récit qui feint d’expliquer l’Histoire, mais qui, en réalité, la remplace.

Le contrepoint templier

Quand le complot ne suffit plus, vient la malédiction.

À côté de la quête d’un auteur, il existe une faim de fatalité sacrée, une soif de justice qui ne passe plus par les hommes mais par le Ciel. La figure de Jacques de Molay, dernier grand maître de l’Ordre du Temple, brûlé à Paris le 18 mars 1314 après la chute voulue par Philippe le Bel et entérinée par le pape Clément V, a engendré une postérité légendaire dont la plus célèbre est la « convocation » lancée, au pied du bûcher, contre le roi et le pape, appelés à comparaître devant le tribunal de Dieu.

Malédiction des templiers mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314

La mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314 ont donné à ce récit une puissance d’évidence, comme si le temps lui-même venait signer la sentence. Les historiens rappellent pourtant qu’il s’agit surtout d’une construction tardive, amplifiée au fil des siècles, mais elle s’est enracinée avec une force rare dans la culture, précisément parce qu’elle transforme l’histoire en parabole.

Et voici le point fascinant. Une variante populaire a même voulu compter les générations jusqu’à Louis XVI, comme si le régicide relevait d’une arithmétique du châtiment, tout en reconnaissant que le calcul généalogique ne tient pas. Peu importe, au fond : ce qui compte, c’est la forme. Le complot propose une intention.

Le complot dit : quelqu’un a voulu.
La malédiction dit : quelque chose devait arriver.

L’un cherche un coupable. L’autre impose une loi.

Ce que l’on peut affirmer sans trembler

La mort de Louis XVI s’explique d’abord par un processus politique public, procès, appel nominal, votes, contexte de guerre et de radicalisation, non par une preuve de direction maçonnique. L’idée du complot se forme dans le feu révolutionnaire avec François Lefranc, puis se systématise après coup avec Augustin Barruel, jusqu’à devenir une matrice durable des lectures contre-révolutionnaires. Quant à la malédiction des Templiers, elle relève du registre mythique, mais répond au même besoin. Donner au traumatisme une forme intelligible, une justice supérieure, une métaphysique du châtiment.

Et c’est ici que l’histoire se fait chair, presque littéralement

Car, chaque 21 janvier, une autre scène se rejoue dans un coin de mémoire républicaine et polémique. Celle de la tête de veau. Dès l’an II, l’idée circule de marquer la date du régicide par un banquet, d’abord autour d’une tête de cochon, caricature du « roi-cochon », avant que la tête de veau ne s’impose, comme un rite de table retournant la mort en symbole. Il y eut, dans cette cuisine politique, une manière de prolonger l’exécution par un théâtre du signe, de faire de l’événement un repas, donc une répétition.

Tête_de_veau_du_marché_de_Louhans

Ainsi la Révolution, même lorsqu’elle ne cache rien, produit malgré tout ses liturgies. Et l’on comprend, en un éclair, pourquoi l’esprit humain aime tant les récits à coupable unique. Parce qu’ils se retiennent comme une légende, et qu’ils se partagent comme un plat.

« Libre et de bonnes mœurs » pour être un maçon accepté

À l’origine, dans le Moyen Âge, les tailleurs de pierre spécialisés — les « masons » — pouvaient bénéficier d’un certain statut : être « libres » signifiait qu’ils n’étaient pas liés comme serfs ou ouvriers soumis à un maître unique, mais pouvaient se déplacer pour travailler sur différents chantiers, être « free ». Le dictionnaire maçonnique indique : « Free … signifie qu’il n’était pas captif, pas en captivité, … et que cette liberté résidait dans le fait d’être « free of the craft » ou libre de la guilde. »

Mackey explique les termes, libre et accepté, à partir des anciens textes utilisés en Angleterre qui donnent le récit suivant de leur origine : Les maçons qui furent choisis pour construire le Temple de Salomon furent simplement déclarés libres et furent exemptés, avec leurs descendants, des droits et des impôts. Ils avaient aussi le privilège de porter des armes. Au cours de leur déportation à Babylone, Cyrus leur donna la permission d’élever un second Temple, les ayant mis en liberté à cette fin. C’est de cette époque que nous portons le nom de Maçons Libres et Acceptés [sic].

Le mot « accepted » (accepté) se rapportait à des hommes qui, bien que n’étant pas tailleurs de pierre en exercice, pas réellement « operatifs », étaient « acceptés » dans la loge maçonnique. Autrement dit : des « maçons acceptés » (accepted masons) qui étaient admis pour participer à la fraternité ou à la dimension symbolique de la maçonnerie. Par exemple, dans l’édition de son journal, publiée en 1774, Ashmole mentionne: « We all dinned at the half Moone Taverne in Cheapeside, at a noble dinner prepared at the charge of the New-Accepted Masons. » Tous les présents étaient membres de la Worshipful Company of Masons of the City of London, à l’exception d’Ashmole lui-même, de Sir W. Wilson et du Capt. Borthwick. Cette entrée prouve de manière concluante qu’à côté de la Compagnie des Maçons existait une autre organisation à laquelle étaient admis des non-membres de la Compagnie et dont les membres étaient connus sous le nom d’Accepted Masons.

La Livery (ou livrée) désigne, dans le contexte historique et institutionnel de la Cité de Londres, le statut de membre de rang supérieur au sein d’une Livery Company (compagnie de livrée), c’est-à-dire de l’une des quelques anciennes guildes corporatives qui régissaient les métiers et le commerce dans la capitale anglaise depuis le Moyen Âge.  La Livery conférait à ses membres — les liverymen — des privilèges économiques, sociaux et surtout politiques (notamment l’élection des magistrats de la Cité). Dans le cas de la Worshipful Company of Masons of the City of London (à laquelle appartenait Christopher Wren, également fellow de la Royal Society et de la Franc-maçonnerie spéculative), l’accès à la livrée passait, pour les non-opératifs, par l’« acceptation » préalable dans une loge spéculative, ce qui montre le chemin détourné par lequel la maçonnerie spéculative s’est insérée dans les structures corporatives traditionnelles.

L’expression « Free and Accepted Masons » désigne ainsi à la fois les membres opératifs qui étaient libres de leur guilde et les membres spéculatifs qui avaient été acceptés en tant qu’étrangers.

On trouve la toute première attestation de l’expression « Free and Accepted Masons » dans les  Constitutions de Roberts de 1722  dont le titre est titre : The Old Constitutions belonging to the Ancient and Honorable Society of Free and Accepted Masons)

Cette Expression fut adoptée seulement après la deuxième édition du Livre des Constitutions d’Anderson, en 1738, dont le titre devient  Le Nouveau Livre des Constitutions de l’Ancienne et Honorable Fraternité des Maçons Libres et Acceptés.
Dans la première édition de 1723 le titre était, Les Constitutions des francs-maçons.
Dans les Constitutions de 1723, Anderson parle (page 48) du port des « Badges of a Free and Accepted Mason » et emploie l’expression dans la Règle 27, bien qu’il ne l’utilise pas aussi fréquemment que dans l’édition de 1738, où « the Charges of a Free-Mason » deviennent « the old Charges of the Free and Accepted Masons », les « General Regulations » deviennent « The General Regulations of the Free and Accepted Mason », et la Règle n° 5 : « No man can be made or admitted a Member » devient « No man can be accepted a Member ».

Le titre plus récent continue à être utilisé par la Grande Loge d’Angleterre, suivi par celles de l’Écosse et l’Irlande ; une majorité des Grands Loges aux États-Unis ont adopté le même style et se disent Grandes Loges de Maçons libres et acceptés.

Libre et de bonnes mœurs sont les qualités aujourd’hui nécessaires à tout profane qui souhaite entrer en Franc-maçonnerie.

Dans le contexte du Royaume d’Angleterre, au début du XVIIIe siècle,  « être libre » était en fait très précis. Être Freeman permettait de monter une affaire et d’être autorisé à travailler dans la Cité ou le Bourg, plus une zone d’exclusivité et réglementée de quelques miles autour (de 1 à 8 miles selon la Guilde/Livery). Être freeman était lié :
– aux Liberties des Cités face à la Couronne, notamment de la Cité de Londres, écrite dès 16 juin1215 dans la Magna Carta,
– aux privilèges des guildes (Liveries aujourd’hui, et toujours en usage) d’affranchir des hommes pour en faire desfreemen dans les Cités et Bourgs.
– aux Charges attribués aux Freemen élevés au statut de Liverymen, chargés de réglementer les affaires de la Cité ou du Bourg (édicter de nouvelles lois et taxes locales, régler des actes de Justice).
Pour être un freeman, deux possibilités principales étaient offertes :
– obtenir rédemption par achat et après 7 années d’apprentissage minimum obligatoire auprès d’un Freeman,
– obtenir rédemption par achat (mais plus cher bien sûr).

Il s’agissait d’une règle de Corporations dont ils se portaient également garant de la qualité des produits et services (surveiller par les Maîtres et Surveillants des Liveries). Il y avait un aspect protectionniste des marchés économiques et des savoir-faire, puisqu’il était interdit dans les Liveries d’embaucher des apprentis qui n’étaient pas fils de freeman (pas d’étrangers, pas d’esclaves).

Dans le plus ancien texte connu des Devoirs anglais, le Manuscrit Regius (ou Halliwell), daté de la fin du XIVe siècle, il y est clairement spécifié que «le maître doit bien veiller à ne pas prendre de serf comme apprenti, ni à en engager un par obstination, car le seigneur à qui le serf est lié peut venir le chercher où qu’il se trouve». Il y est encore dit que « l’apprenti doit être bien né, de naissance légitime ». Ainsi, ces constitutions laissaient clairement entendre qu’il fallait être fils de freeman. James Anderson l’était d’ailleurs, puisque fils d’un Maître verrier d’une Loge de la Cité d’Aberdeen (il fut d’ailleurs Maître de Loge et a reconstitué le Livre des Marques des membres de la loge).

Les plus anciens manuscrits réglementaires de la maçonnerie opérative anglaise – collectivement désignés sous le nom d’Old Charges ou Ancient Constitutions – contenaient une variante de la condition d’admission fondamentale pour l’apprenti ou le compagnon : il doit être « né libre et de bonnes humeurs » (free born and of good humours).
Cette formule, attestée dès le Regius Manuscript (c. 1390-1410) et dans la plupart des versions du XVe siècle, a donc évolué progressivement au cours des XVIe-XVIIe siècles pour devenir « libre et de bon renom » (free and of good report), puis, au XVIIIe siècle, « libre et de bonnes mœurs » (free and of good morals).

– « De bonnes humeurs » good humours
Ce terme issu de la théorie galénique des humeurs (sang, phlegme, bile jaune, bile noire).
Il désigne un tempérament équilibré, non colérique ni mélancolique, donc apte au travail collectif sur les grands chantiers (cathédrales, châteaux).
Au XVIIIe s., l’expression devient un archaïsme médical : la théorie des humeurs est encore connue, mais dépassée par la médecine.

– « De bon renom » good report
C’était une expression juridique courante dans les assises et les cours de justice (good report among his neighbours).  C’était exiger une réputation publique irréprochable : pas de condamnations, pas de dettes criantes, pas de scandales. La Grande Loge de Londres de 1717 conserve cette formule dans ses premières versions des Constitutions.  « Bon renom » devient un critère social pour les gentlemen : pas de duel, pas de faillite, pas d’hérésie.

– « De bonnes mœurs » good morals.  L’expression  remplace good report par un jugement moral interne plutôt qu’externe.  Elle s’inscrit  dans la philosophie morale des Lumières comme disposition vertueuse intérieure.  Elle induit une exigence éthique explicite : probité, tempérance, charité, rejet du vice (ivrognerie, débauche, athéisme).

Comparaison sémantique

Critère« Né libre et de bonnes humeurs » (XIVe-XVe)« Libre et de bon renom » (XVIe-XVIIe)« Libre et de bonnes mœurs » (XVIIIe)
Champ principalBiologico-juridiqueJuridico-socialÉthico-philosophique
Type de libertéLiberté de naissance (non-serf)Liberté de statut (freeman)Liberté de conscience (indépendance morale)
Critère dominantTempérament physique (équilibre des humeurs)Réputation publique (témoignages)Vertu intérieure (jugement moral)
Mode de vérificationExamen physique et généalogiqueEnquête de voisinageInterrogatoire et serment
Exclusions typiquesSerfs, fous, colériquesCriminels, débiteurs, vagabondsAthées, ivrognes, libertins
Contexte idéologiqueFéodalité, médecine galéniqueRenaissance, justice royaleLumières, déisme, vertu républicaine
Interprétation spéculative naissantePréfigure la « bonne disposition »Préfigure la « respectabilité »Consacre la maçonnerie comme école morale

Le glissement de « bonnes humeurs » → « bon renom » → « bonnes mœurs » reflète la métamorphose de la maçonnerie opérative (corporative, technique) en maçonnerie spéculative (éthique, philosophique). Dans les sociétés influencées par le protestantisme et le puritanisme, les deux notions  de « bon renom » et « bonnes mœurs » sont très liées. Cependant, au XVIIIe siècle, « libre et de bonnes mœurs » n’est plus une simple condition d’entrée : c’est le fondement idéologique d’une fraternité qui se veut « centre d’union » des hommes de bien comme l’écrit Anderson en 1723.

À la première fête solsticiale d’hiver qui suivit la fondation du Grand Orient, le 27 décembre  1773, un discours sur le caractère et le rôle de la Franc-maçonnerie fut prononcé par le F. Henrion de Pensey. On remarquera ce qu’il dit des « bonnes mœurs » : « Les [bonnes] mœurs, aussi bien que les lois, sont les colonnes sur lesquelles repose la prospérité des empires. Avec des mœurs on se passerait de lois. Sans les mœurs, les plus sages règlements sont inefficaces. »

Le Convent de Lausanne en  septembre 1875 (qui réunit les Suprêmes Conseils de onze pays) proclame : «depuis la préparation au premier grade jusqu’à l’obtention du grade le plus élevé de la Maçonnerie écossaise, la première condition sans laquelle rien n’est accordé à l’aspirant, c’est une réputation d’honneur et de probité incontestée ».

Les deux notions fréquemment accolées de mœurs et de coutumes perdurent de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle. Si la première regarde les manières d’être comme implicitement structurées par des systèmes de valeurs, la seconde désigne des habitudes, et donc des systèmes de pratiques.

Pierre-Joseph Proudhon a exploré des définitions du mot «mœurs» à partir de la page 57 de son ouvrage De la justice dans la révolution et dans l’église, nouveau principes de la philosophie pratique : «le mot «mœurs» vient du latin mos, génitif moris, lequel signifie coutume, usage, habitude, institution et aux pluriel mours. La racine de ce mot est la même que celle de modestia, qualité de l’âme qui consiste à garder en tout la mesure et les convenances, vir modestus est l’homme de bonnes manières d’un ton distingué, mesuré dans ses paroles et ses sentiments… 

Le droit français ne maintient plus l’interdiction de déroger aux bonnes mœurs, toutefois encore évoquée aujourd’hui dans l’article 6 du code civil créé par la loi n° 1803-03-05 du 15 mars 1803 (On ne peut déroger, par des conventions particulières, aux lois qui intéressent l’ordre public et les bonnes mœurs) ainsi que dans le code de la propriété intellectuelle et dans le code de commerce. Cette notion apparaît en effet désuète au regard de l’évolution de la société ; la jurisprudence l’a progressivement abandonnée au profit de la notion d’ordre public dont elle n’a eu cesse de développer le contenu.

Il existe une morale coutumière, adaptée à tel lieu et à tel temps, qui est la morale des honnêtes gens dans une société donnée. Elle traduit les bonnes mœurs qu’il est souhaitable de suivre pour l’harmonie de la collectivité ; elle est à la mesure de quiconque et ne réclame aucun élan intérieur ni vertu supérieure. C’est ce minimum de morale sociale qui est exigée ; le casier judiciaire du profane doit être vierge lors de sa demande d’entrée en Franc-maçonnerie. Cependant, aux exigences des bonnes mœurs citoyennes, la Franc-maçonnerie ajoute des exigences qui lui sont propres parmi lesquelles l’esprit du lien fraternel.

À la morale coutumière, la Franc-maçonnerie associe une morale, ou plutôt un idéal moral développé dans les catéchismes devenus mémentos et dans les rituels à travers questions et réponses.

Ainsi viendront, suivant les grades, des propositions d’élévation morale.

Voir aussi l’article paru le 28 janvier 2025 sur le journal Les libertés que les francs-maçons chérissent

Et surtout, sur ce sujet, le très bon article Libre et de bonnes mœurs, la belle affaire !

Nouvelle histoire de France, un chantier de mémoire

Ce livre n’avance pas comme un manuel qui viendrait ranger la France dans une vitrine, il avance comme un chantier où l’on entend encore le bruit des outils. La Nouvelle histoire de France dirigée par Éric Anceau a ceci de rare qu’elle refuse le confort du récit unique.

La nouvelle histoire de France

Elle ne cherche pas à faire rentrer le pays dans une formule, ni à distribuer des bons et des mauvais points selon les passions du moment. Elle travaille autrement, par strates, par éclairages successifs, par retours de perspectives, comme si l’histoire n’était pas une ligne mais une profondeur. Et cette profondeur, tu la sens immédiatement, parce que l’ouvrage n’a pas l’ambition de convaincre par la posture, il veut convaincre par la méthode. Ce n’est pas une France exhibée, c’est une France examinée.

Le choix d’une entreprise chorale, vaste, rigoureuse, dit déjà quelque chose de l’intention

Ici, la France n’est pas confisquée par une voix souveraine. Elle est rendue à sa pluralité, non pour dissoudre toute cohérence, mais pour rappeler que la cohérence nationale s’est toujours construite dans la contradiction, dans l’assemblage, dans le frottement des provinces et du centre, des élites et des marges, des croyances et des institutions, des rêves d’unité et des réalités de fracture. L’effet d’ensemble est très particulier. On lit, et l’on comprend que l’histoire ne sert pas à se donner raison. Elle sert à apprendre à voir.

Nouvelle histoire de France sous la direction d’Éric Anceau

Elle oblige à tenir deux choses à la fois, la fidélité aux faits, et l’acceptation que ces faits produisent plusieurs vérités de lecture selon l’échelle, le contexte, l’angle. L’ouvrage embrasse ainsi la longue durée, des origines et des héritages antiques à la lente cristallisation des pouvoirs médiévaux, des métamorphoses de la monarchie à l’invention de l’État moderne, des déchirures religieuses aux recompositions culturelles, des révolutions politiques aux révolutions économiques, de l’expérience impériale aux relectures contemporaines de l’identité nationale. À chaque époque, il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui arrive, mais de comprendre comment une société se fabrique, comment elle se gouverne, comment elle se représente, comment elle se dispute.

L’ouvrage révèle une France travaillée par des architectures invisibles autant que par des événements

L’ouvrage révèle une France travaillée par des architectures invisibles autant que par des événements, des architectures d’autorité, de savoir, d’appartenance, de transmission, qui organisent la durée bien plus sûrement que les formules du moment.

L’histoire de France

Certaines de ces architectures se cristallisent en rites civils. Nous les croyons familiers tant ils reviennent dans l’espace public, mais l’histoire les rend à leur épaisseur, et parfois à leur charge dangereuse, car un signe peut unir, autant qu’il peut blesser ou être capté. De page en page, la nation cesse d’apparaître comme un bloc. Elle devient une construction reprise, réparée, agrandie, fissurée, reconsolidée, un édifice dont les pierres changent sans que l’on cesse d’y habiter. Nous passons des cadres du royaume à ceux de la citoyenneté, des fidélités locales aux imaginaires communs, des guerres fondatrices aux conflits de mémoire, des progrès techniques aux crises sociales, des conquêtes coloniales à leurs conséquences durables, des espérances républicaines aux désillusions, des reconstructions aux recompositions identitaires. Rien n’est lisse, et c’est précisément cette rugosité qui donne à l’ensemble sa vérité.

Dans cette traversée, trois stations éclairent plus vivement la lecture et aident à tenir le fil. Les Lumières, d’abord, comme apprentissage collectif du jugement. La franc-maçonnerie, ensuite, comme sociabilité initiatique, à la fois force de lien et cible récurrente de soupçons. La devise républicaine, enfin, comme promesse gravée, où l’idéal se fait rite, puis pierre, et où la pierre réclame, toujours, d’être rendue vivante.

D’abord, Pierre-Yves Beaurepaire sur les « Lumières »

Le siècle des les Lumières

L’historien, spécialisé en histoire culturelle de l’Europe et du monde au siècle des Lumières, montre que les Lumières ne sont pas seulement un moment d’idées, elles sont une manière d’habiter le monde, une circulation, une sociabilité, un apprentissage collectif du débat, de la critique, de la preuve, de la justice. Ce qui frappe, c’est la manière dont il fait descendre la lumière des sommets abstraits vers les pratiques, vers des lieux, des réseaux, des disciplines de parole. Les Lumières deviennent alors une pédagogie du discernement, un art de relier l’indignation et la méthode, la sensibilité morale et la rigueur intellectuelle. Elles ne sont pas un décor prestigieux, elles sont un atelier. Et dans un livre qui refuse les simplifications, ce chapitre agit comme un rappel de fond, la liberté ne naît pas d’un cri seul, elle naît aussi de formes patiemment construites pour penser ensemble.

Ensuite, Pierre-Yves Beaurepaire sur la franc-maçonnerie

Ici, il restitue une réalité que l’on trahit presque toujours en la caricaturant. Ni folklore, ni complot. Une sociabilité initiatique, c’est-à-dire un système de réunions, de symboles, de rites et de règles qui produit du lien, de la confiance, de la correspondance, de la transmission. Il rappelle le contexte, la mode anglaise qui n’est pas une frivolité mais une matrice d’organisation, une manière d’apprendre la liberté réglée. Il montre aussi comment la franc-maçonnerie traverse les bascules politiques, comment la Révolution éprouve la question du secret, comment les régimes successifs transforment les cadres, comment la visibilité attire la suspicion, comment l’antimaçonnisme se nourrit des crises et des passions.

Nouvelle-histoire-de-France–la-franc-maçonnerie

Et quand l’histoire bascule dans le XXe siècle, l’Occupation révèle le pire, la fabrication de l’ennemi intérieur, la mise en accusation de ce qui travaille dans la discrétion. Le chapitre sur les femmes rappelle enfin une vérité salutaire, l’initiatique n’est pas hors du social, il le traverse, il en porte les contradictions, et c’est précisément pour cela qu’il peut devenir un lieu de transformation si l’on accepte de regarder l’écart entre l’idéal et les pratiques. À ce stade, tu tiens un fil majeur pour relire tout le volume, l’histoire de France n’est pas seulement celle des institutions visibles, elle est aussi celle des sociabilités qui fabriquent silencieusement des habitudes de pensée, des réseaux, des manières d’être ensemble.

Vient enfin Jacqueline Lalouette sur « Liberté, Égalité, Fraternité »…

Liberté-Égalité-Fraternité

Et c’est comme si le livre, après avoir traversé les structures et les conflits, se resserrait soudain sur trois mots qui paraissent aller de soi. Or le chapitre te les rend. Il les rend à leur destin, à leurs éclipses, à leurs résurrections, à leurs déplacements de sens. Il rappelle que la devise n’est pas tombée du ciel comme un axiome, qu’elle a été un combat, une hésitation, une formulation progressive, une réapparition parfois fragile selon les régimes. Et surtout, Jacqueline Lalouette fait entendre ce que l’usage finit par étouffer, ces trois termes ne vivent pas bien séparés. La liberté sans égalité peut devenir le masque poli de la domination. L’égalité sans liberté peut basculer dans la mécanique. La fraternité, elle, demeure la plus mystérieuse, parce qu’elle touche à une décision intérieure, à une reconnaissance de l’autre qui ne s’impose pas par décret. C’est là que l’histoire devient presque spirituelle, on peut légiférer sur des droits, on ne décrète pas la fraternité.

Liberté-Égalité-Fraternité

Quand la devise passe du papier à la pierre, lorsqu’elle s’inscrit sur les frontons, l’enjeu devient brûlant. Écrire au dehors ce qu’on n’est pas encore au dedans peut devenir un mensonge institutionnalisé, mais écrire peut aussi servir d’aiguillon, comme une injonction à se hausser à la hauteur de ses propres mots. Le chapitre ouvre alors sur les débats contemporains, solidarité, adelphité, et l’on comprend que le langage politique est un laboratoire où une société tente de réparer, d’inclure, de renommer le lien pour qu’il cesse de reconduire des exclusions invisibles. On peut discuter les termes, mais on ne peut pas esquiver la question qu’ils portent, que faisons-nous de la promesse républicaine quand nos mots ne suffisent plus à dire le commun.

La Marseillaise

Le même mécanisme, Jacqueline Lalouette le fait sentir avec les autres signes, la Marseillaise, le drapeau, la visibilité des emblèmes

L’hymne n’est pas un simple chant, il est un rite sonore, un appel à l’unité, mais aussi un texte d’époque, donc une zone de friction. Le drapeau n’est pas une étoffe, il est une mémoire disputée, une histoire d’adoptions, de retours, de réappropriations. Et l’on touche là un point décisif pour l’ensemble du livre, un symbole peut rassembler, mais il peut aussi blesser, être retourné, capté, et parfois même devoir être protégé par la loi, signe que le sacré républicain, parce qu’il est laïc, n’est jamais totalement assuré. Cette fragilité n’est pas une faiblesse, elle est une condition. Elle oblige à veiller.

La Nouvelle histoire de France n’est pas un roman national remaquillé, c’est une mise en responsabilité

Elle donne à voir une France toujours en travail, où l’unité n’a jamais été simple, où la souveraineté s’est construite dans la contrainte autant que dans le consentement, où l’État et la société se façonnent mutuellement, où la religion et la laïcité, l’école et la culture, la guerre et la paix, la colonisation et ses héritages, les fractures sociales et les élans collectifs, composent une matière instable, dense, humaine.

Et tes trois focus agissent comme trois clefs, les Lumières pour comprendre la naissance d’une discipline du jugement, la franc-maçonnerie pour saisir la puissance des sociabilités initiatiques et la mécanique des soupçons, la devise républicaine pour mesurer comment un idéal devient rite, comment le rite devient pierre, et comment la pierre, parfois, exige qu’on la fasse enfin vivre.

Cette force tient aussi à l’ampleur de la traversée proposée

Des grandes séquences politiques aux terrains longtemps relégués, de l’histoire des femmes et du genre aux façons dont le cinéma a mis en scène le pays, jusqu’à cette évidence rappelée au fil des pages, l’histoire demeure en France une passion vive, disputée, jamais indifférente.

Nouvelle-histoire-de-France

La composition elle-même accompagne le lecteur avec une précision d’atelier. L’ouvrage est structuré en quatre ensembles, « Régimes et violences », « Politiques et spiritualités », « Espaces et sociétés », « Patrimoines et identités », repères solides qui orientent sans enfermer. Et l’appareil final prolonge cette clarté, avec un répertoire alphabétique des chapitres, des listes d’éclairages organisées, la présentation des auteures et des auteurs, des index des personnes et des lieux, et une table des matières développée qui permet de revenir, de croiser, de relire. Tout concourt à faire de ce monument non une forteresse savante, mais une architecture praticable, où la connaissance circule et travaille.

Ce qui demeure, une fois refermé le volume, c’est une sensation presque initiatique

La France apparaît comme une œuvre inachevée. Non pas une œuvre ratée, mais une œuvre toujours reprise. La devise n’est pas un acquis, elle est une tâche. La République n’est pas une statue, elle est une épreuve. L’histoire, enfin, n’est pas un refuge pour nos certitudes, elle est un apprentissage du discernement. Tenir l’équerre du vrai et le compas de la nuance, sans céder aux vertiges de l’appropriation, voilà ce que ce livre, silencieusement, exige et transmet.

Éric Anceau – Source Wrkipédia

Nouvelle histoire de France 

Éric Anceau (dir.)

Passés composés, 2025, 1106 pages, 36 € – numérique 24,99 €

Lire l’échantillon

Chez Passés composés, l’histoire n’est pas conçue comme un territoire réservé aux seuls spécialistes. La maison revendique d’abriter des sensibilités diverses pour nourrir le débat historiographique et faire entendre le dynamisme de la pensée historique, française comme internationale.

Elle assume une logique de médiation, afin que les travaux des historiennes et historiens puissent réellement investir la cité, en rendant la connaissance plus accessible sans l’appauvrir. Le plaisir de lecture y est une exigence, parce que la dramaturgie propre à l’histoire mérite une écriture à sa hauteur, où les auteurs, tout en restant historiens, savent aussi se faire écrivains. Enfin, Passés composés affirme une recherche d’excellence, autant dans la qualité des contenus que dans celle des objets, au service d’une histoire neuve, originale et dépassionnée, capable d’éclairer sereinement le débat et d’alimenter les questions des Français du XXIe siècle.

L’éditeur, le SITE

Les illustrations, sauf mention contraire, sont générées par l’intelligence artificielle (IA)

Rideau : du rituel maçonnique comme théâtralité libératrice

0

 « Le théâtre est ainsi pour moi un couvent. L’agitation du monde meurt au pied de ces murs et à l’intérieur de l’enceinte sacrée une communauté de moines travailleurs voués à un seul but, tourné vers une seule méditation, prépare inlassablement l’Office qui sera célébré pour la première fois.

Albert Camus (12 mai 1959. « Albert Camus et le bonheur)

Si besoin en était, Albert Camus nous rappelle ici l’origine religieuse du théâtre que Friedrich Nietzsche évoque dans « La naissance de la tragédie » (1872) comme naissance d’une « catharsis », dans un lieu où les dieux nous adressent un message que les hommes, pris dans la banalité des jours ou leur mythologie personnelle, ont peine à discerner. Opinion que partage Lou Andréas-Salomé (1) : « Quand les images émergent du domaine religieux avec une poésie naïve, c’est que le phénomène de la foi confine au processus créateur ; tous deux sont issus d’un stade originel où ils sont inclus, sous une forme encore indifférenciée et non spécifique, avec tous les types d’activités humaines. De même l’art confine-t-il à la magie et à la religion, qui sont une façon de conjurer ce qu’on croyait pouvoir transformer en réalité ». Une sorte de volonté de « n’en rien savoir », pensant que seule la volonté humaine peut diriger le destin (2).

Bien entendu nous savons tous que les Maçons pratiquent l’« Art Royal » et que nous aurions le droit de nous réclamer d’une pratique artistique symbolique. Mais nous savons que cet Art Royal désignait en particulier l’architecture et que, dès le début de la Franc-Maçonnerie, l’introduction dans les loges de personnes éloignées de l’art de construire rendait la chose purement symbolique. En revanche, l’instauration de rituels nous rapprochait du monde du théâtre, Lequel est amené à conduire acteurs et spectateurs à une « autre scène » qui est celle de l’inconscient, qui dépasse les mots du texte ou même le symbolisme qui en est proposé (parfois à la limite d’une forme étrangement religieuse !). C’est pourquoi prenons l’audace de dire que le théâtre s’inscrit, par excellence, dans la pratique de la liberté de conscience. Quelque chose se joue aussi dans le domaine de la révélation : « çà parle », « ça me parle », au-delà du texte.

I- DONNER NAISSANCE A…

D’emblée se pose à nous le problème de l’origine de la création artistique qui demeure un acte mystérieux qui est rattaché, dans de très nombreuses cultures, au processus créateur à l’idée du divin. Nous associons à la création un sentiment du surnaturel que nous avons quand rien n’était et que quelque chose se met brusquement à être qui n’y était pas auparavant. Il ne peut y avoir de création sans mystère et sans une certaine transgression de l’interdit : créer c’est imiter ou prendre la place de la figure du Créateur supposé, lié à la culture. Par rapport à cet acte fondamental, toute création devient copie incertaine ou volonté de renverser « Celui qui n’existerait pas ». Donc, d’obéir à la figure paternelle ou la tuer !

L’art, contrairement à d’autres créations, s’inscrit dans un acte personnel qui prend distance vis-à-vis du collectif : il y a toujours quelque chose de l’ordre de l’anarchie dans la création artistique. On y trouve aussi la recherche illusoire que l’on connaît de survivre, de créer un objet, une substance, qui défie l’éphémère et qui devient incarnation à partir du désir. L’artiste se veut le créateur qui dépasse l’homme en concevant l’inconcevable à partir d’un processus qui demeure intérieur, propre à l’inconscient individuel du sujet, lequel est incapable d’en donner la Genèse. Stefan Zweig écrit (3) : « Or, nous sommes confrontés à un phénomène remarquable : il se trouve que les créateurs, écrivains, musiciens ou peintres, se comportent exactement comme des criminels endurcis et ne donnent jamais la moindre précision sur ce moment le plus intime de leur création » !

Cette non-présence de l’artiste au moment de sa production qui demande de sa part un certain éloignement de lui-même, dans un moment d’extase, nous rappelant qu’en grec le mot « extasis » se traduit par « être en dehors de soi-même ». C’est pourquoi, il n’est pas en mesure de témoigner de quelque chose de son monde à lui (4) : « Un extraordinaire état de totale concentration intérieure doit accompagner l’acte créateur. Quand il crée, le véritable artiste est immergé dans sa création comme l’homme pieux dans sa prière ou le rêveur dans son rêve ». La création, dans son essence même est un acte invisible guidé par une assurance somnambulique qui se saisit de lui et il devient ainsi l’objet hypnotisé d’une volonté supérieure où l’intellect est relégué. Cette intériorité incontournable pour le créateur et son public les obligent à une impérative loi du silence qui crée la rencontre. Sevré de silence, l’homme vit à la périphérie de lui-même et réduit les relations humaines à de superficielles conventions sociales : l’homme qui n’intègre plus le silence perd une composante structurelle de son être profond. L’objet de la création artistique doit s’exprimer dans le silence, le laisser parler, le recevoir et non le prendre. Accepter la musique du silence. L’homme ne supporte ni l’isolement total ni la présence continue des autres et l’alternance de solitude-présence apparaît comme la loi fondamentale de l’équilibre de son être. Jean-Paul Sartre, dans « Huis clos » illustre cela, en faisant dire à l’un de ses personnages : « Nous resterons jusqu’au bout seuls ensemble » ! Ce silence est-il pour l’homme confrontation à son inconscient ou la découverte d’un « silence habité » par un Principe, dont l’artiste devient l’interprète ?

L’antiquité fait l’éloge du bonheur que procure le théâtre, mais il convient pour nous de replacer, avant toute chose, le contexte du mot « heureux » qui n’est pas le résultat de l’accomplissement du plaisir et donc la cessation de la tension vers ce plaisir, comme le pensait les épicuriens de manière minoritaire, mais voulait dire « conforme à un idéal admiré ». Aristote, dans « Politique », dit que la cité grecque n’a pas pour seul but de faire vivre ensemble les hommes, mais de les faire vivre « heureusement », ce qui signifie que la cité doit conformer les citoyens à une conception idéale de l’homme : Platon dans les « lois » appelle d’ailleurs indifféremment « vie belle » et « vie heureuse ». Et le théâtre devient alors un instrument d’une morale de l’idéal, mais non une finalité. Il ne peut y avoir de théâtre « en soi », en revanche, existe une permanence d’orientation vers une morale de la cité, même quand il semble amoral dans son scénario où hommes et dieux se font concurrence de déloyauté, mais où la morale finit par triompher même si le « héros » meurt, au service de l’idéal groupal. Le théâtre devient ainsi une sorte d’engagement, parmi d’autres, au service de la cité. Sénèque écrit (5) : « Ainsi l’idéal est, sans aucun doute, de combiner oisiveté et activité chaque fois qu’une vie pleinement agissante sera rendue impossible par les obstacles fortuits ou par la situation politique ; jamais en effet, toutes les voies sont barrées en même temps au point de ne laisser place à aucune activité honorable ». Le théâtre antique devient cette sorte d’espace où s’exprime la morale au-delà des contraintes politiques.

II- DERRIERE LE RIDEAU UNE « AUTRE SCENE »

Le théâtre, même expérimental, dépend étroitement d’un rituel, à plus forte raison si le but est de se débarrasser au maximum du dit rituel ! Pour interroger la nature même, l’essence du rituel, nous prendrons comme référence la Chine, haut-lieu par excellence des pratiques rituélique, y compris de manière contemporaine dans le vécu politique de « l’Empire du Milieu », héritage de la très présente pensée confucéenne. Ainsi, dans « Le discours sur les rites » (« Li Lun »), nous pouvons lire ce passage fondamental (6) : « Quelle est l’origine des rites ? Je réponds ceci : les hommes sont nés avec des désirs. S’ils ne peuvent obtenir ce qu’ils désirent, ils rechercheront cet objet avec plus de force encore. Si cette recherche n’est pas régulée et circonscrite dans certaines limites, les hommes se jetteront inévitablement dans le conflit. Le conflit entraîne le désordre, et le désordre entraîne l’épuisement. Les anciens rois refusèrent ce désordre et instituèrent rites et sens du juste afin de poser les limites. Ils nourrirent ainsi les désirs des hommes, assouvirent leurs besoins, de façon à ce que les désirs ne s’épuisent pas dans les choses, et que les choses ne soient pas épuisées par les désirs, désirs et choses se développant de concert. C’est ainsi qu’émergèrent d’abord les rites. Le rite est nourrissement : en mêlant harmonieusement les cinq saveurs des céréales et des viandes, on nourrit les bouches. En déployant les fragrances des divers parfums, on nourrit le nez. En gravant et ciselant, en brodant et décorant, on nourrit les yeux. En frappant cloches et tambours, en faisant résonner flûtes et cithares, on nourrit les oreilles ».

Prodigieuse interprétation de type analytique nous venant de la dynastie Han (125O avant notre ère-22O après notre ère) qui nous montre que le rituel est là pour combler le désir manquant de l’homme en lui offrant des substituts symboliques à son attente. Ajoutons à cela, pour la petite histoire, un intérêt sans faille dans la civilisation chinoise pour la numérologie, notamment la présence constante du chiffre 3 dans les rituels et hiérarchisation de la société. C’est l’utilisation de cette numérologie qui fait, dans la société chinoise, la différence entre« L’homme de Bien » et« L’homme de Peu ». Le rite est aussi, dans les rôles donnés, un régulateur social.

Le rituel se superpose à la nature humaine, mais ne se contente pas de la bloquer : il la transcende. En fait, le rite n’est pas une relation sacrée, mais une relation structurante, nous ouvrant la perspective d’une « autre scène » qui transforme le désir et le manque en théâtralité qui se déroule dans l’horizontalité et la verticalité. Le but de l’inconscient groupale étant de vivre une unité momentanée, par la cérémonie religieuse, le spectacle théâtral ou musical. Le « Faire Un » étant la communion recherchée, mais perçue comme fatalement impossible dans sa durée car l’altérité va reprendre ses droits.

Plus tardivement, enrichie par la réflexion littéraire et la pratique psychiatrique en recherche tâtonnante, la psychanalyse va découvrir, ou redécouvrir, la problématique du double chez le sujet qui ne sait pas trop ce qu’il est et qui ne s’explique pas ses contradictions internes. Ce qu’écrit Pascal Quignard (7) : « Si le commencement est partout, notre demeure n’est nulle part. Il n’y a qu’une entrée qui se fait perpétuelle dans ce monde à l’intérieur de chacun des fragments qu’il approvisionne. Même la mort est une entrée dans le monde. Ce qui ne revient pas ne cesse de jaillir ». L’homme est donc condamné à mettre en scène une pièce qui rassemblerait, fictivement, de façon très aléatoire, des personnages qui fatalement sont des personnages de montage scénique. Seul le psychotique fait corps, fait « Un » avec ce double inconscient qui l’habite, comme nous le décrit Guy de Maupassant dans son « Horla » (8). L’altérité, nous dit la psychanalyse, se déroule en nous-mêmes, avant la confrontation à l’autre.

Cette « vocation théâtrale » naturelle est renforcée de l’extérieur par l’environnement familial : même avant sa conception, l’enfant est imaginé comme « Idéal du Moi » par les géniteurs, venant là combler des idéaux théoriques ou des frustrations, et cette accumulation de double image, va créer un enfant imaginaire, aussi vivant (sinon plus !) que l’enfant à venir. Ce dernier, dès sa naissance, va percevoir que s’il veut être aimé et donc être en sécurité, il doit adopter l’image de son double pour répondre au désir parental. Cette image va bientôt entrer en conflit avec son vécu narcissique, son « Moi Idéal » qui tend à la réalisation de ses propres désirs. L’adolescence traduira le rejet ou l’acceptation inconditionnelle à l’idéal parental et qui sera projeté sur toute la vie du sujet après-coup : relations amoureuses, vie professionnelle, vécu parental et ce, comme désir de poursuivre l’image souhaitée par l’entourage ou son rejet. D’où la permanence inconsciente d’une incontournable théâtralité qui se révolte encore comme adulte contre le rôle que l’on voulait lui faire jouer ou, au contraire, comme représentant-héritier du désir familial, ce qui rend caduc ses propres désirs ! Dans ces deux cas qui conduisent à la névrose, quelle est la marge de manœuvre, le libre-arbitre du sujet ? La Maçonnerie peut-elle lui prêter main-forte en aidant son discernement par rapport à des forces inconscientes qui le dépassent ?

III- LEVER DE RIDEAU EN FRANC-MACONNERIE.

Quitte à prendre le risque de frôler l’hérésie et le bûcher comme conséquence, je dois avouer que l’impression théâtrale saute immédiatement aux yeux quand on entre dans nos loges : le décor est théâtral par excellence et, sans public, nous revêtons nos propres décors-costumes de scène, dans lesquels nous allons tenter de jouer ou rejouer des scénarios que nous avons répété à de multiples reprises et dans lesquels nous allons tenter de nous investir le plus possible, comme le recommande le célèbre metteur en scène théâtral et professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski (9) Les acteurs, naturellement, vont être plus ou moins bons dans leur rôle et jouer avec conviction en vivant le personnage mis en scène ou de façon « un peu trop théâtrale », décalée. Dans les deux cas de figure, l’investissement incarnée ou la distance calculée, c’est la distance entre l’acteur et sa manière de jouer qui est intéressante, dans ce « No Man’s Land » où l’inconscient se dévoile et fait progresser l’acteur, l’incite à jouer plus juste, d’être le bon acteur de lui-même. Mais, quelle est donc la pièce qu’un profane pourrait qualifier de « Grand Guignol » ou de dérive romantique ? La réponse technique en serait que les rituels maçonniques se situent dans le domaine de la comédie. La distinction théâtrale entre drame et comédie est la suivante : la pièce est qualifiée de dramatique quand elle commence bien pour les protagonistes, mais se termine mal pour eux et, inversement, commence mal mais se termine bien. L’optimisme foncier de la Franc-Maçonnerie, débouche fatalement sur la lumière : même les ténèbres de la mort sont dépassées par la luminosité de la Résurrection ou de la Réincarnation. Donc, la comédie…

Mais, cette lumière a, en premier lieu, une signification qui ne peut qu’être personnelle et liée à son histoire intime, une révélation au-delà du spectacle. Ce que le philosophe Jacques Touzé écrit (10) : « Une obscurité ou une lumière ne produisent un effet que sur un récepteur capable de les capter et d’en faire quelque chose. Capter la lumière physique nécessite des yeux pour la saisir et un cerveau capable de former des représentations. Capter la lumière au sens métaphorique nécessite non seulement des yeux et des oreilles, mais aussi et surtout un « appareil à penser » qui fonctionne ». Cet appareil à penser, à l’insu du Maçon lui-même, est de l’ordre de son inconscient qui va le solliciter et l’interroger, à-travers les répétitions qui, à-travers les degrés des rituels, ne font que dérouler la vie de chaque être humain du stade avant la naissance à celui de sa disparition. C’est dans ce cheminement que se joue le destin, le but n’étant qu’aléatoire. Ce que nous dit le poète chinois Li-Tseu (11) : « Hou-Kieou-Tseu dit : « Quel est le but suprême du voyageur ? Le but suprême du voyageur est d’oublier où il va. Le but suprême de celui qui contemple est de ne plus savoir ce qu’il contemple. Chaque chose, chaque être, est l’occasion de voyager, de contemplation. Voilà ce que j’appelle voyager, voilà ce que j’appelle contempler. C’est pourquoi je dis : voyage en fonction du but suprême ». Jouer correctement c’est lâcher prise, c’est s’autoriser à l’improvisation en rejetant les dogmes qui nous ramènent à des comportements infantiles. D’une certaine manière, la Franc-Maçonnerie peut nous y aider grâce à la pratique d’un rituel, si nous entendons notre propre voix afin de trouver notre voie, au-delà de textes qui ne sont pas « paroles d’Evangile », mais support théâtral à ce monde mystérieux, double, qui est « en nous » et qui « est nous ». En fait, respecter et conserver, en souplesse, notre indispensable frontière du « Surmoi ». Celui qui nous appartient réellement et qui ne relève pas d’une redite de cathéchumènes ou de la récitation de mantras d’adhérents à une secte !…

Are you ready to play again ?

 NOTES

(1) Andreas-Salomé Lou : Lettre ouverte à Freud. Paris. Ed. Lieux Commun. 1983. (Page 107).

(2) De Romilly Jacqueline : La tragédie grecque. Paris. PUF. 1970.

(3) Zweig Stefan : le mystère de la création artistique. Paris. Ed. Pagine d’Arte. 2024. (Pages 16 et 17).

(4) Zweig Stefan : idem (Page 21).

(5) Sénèque : De la tranquillité de l’âme. Pais. Ed. Rivages poche. 1988. (Page 94).

(6) Parillon Béatrice : Traduction du « Mémoires sur les rites (Li Ji) » compilés à l’époque des Han antérieurs. Paris. Institut Ricci. Facultés Loyola. 2026.

(7) Quignard Pascal : Il n’y a pas de place pour la mort. Bonnieux. Ed. Hardies. 2026. (Page 100).

(8) De Maupassant Guy : Le Horla. Paris. Ed. Livre de Poche. 1994.

(9) Constantin Stanislavski (1863-1938) : auteur de deux ouvrages célèbres qui influencèrent énormément l’Actors Studio américain (Où sera formé, entre autres, Marlon Brando) :

La formation de l’acteur (1936). Paris. Ed. Payot.

– La construction du personnage. Paris. Ed. Pygmalyon.

(10) Touzé Jacques : Obscurité et Lumière dans la vie psychique. Paris. Revue Etudes. Juillet-Août 2015. (Page 56).

(11) Li-Tseu : Sur le destin. Paris. Ed. Gallimard. 1961. (Page 23).

 BIBLIOGRAPHIE

– Artaud Antonin : L’art et la mort. Paris. Ed. Gallimard. 1969.

– Artaud Antonin : Le théâtre et son double. Paris. Ed. Gallimard. 1971.

– Chasseguet-Smirgel Janine : Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité. Paris. Ed. Payot. 1971.

– De Romilly Jacqueline : La tragédie grecque. Paris. PUF. 1970.

– Fessier Guy : Le mythe antique dans le théâtre contemporain. Paris. PUF. 1998.

– Foucault Michel : Le Souci de soi. Paris. Ed. Gallimard. 1984.

– Quinet Antonio : L’inconscient théâtral / Psychanalyse et théâtre : Homologies. Paris. E d. Nouvelles du Champ lacanien. 2021.

Arcane XI : La Force – La puissance dans le calme

Ou comment dompter son lion intérieur

Le Rappel de l’Aventure : la quête initiatique dont vous êtes le héros

Oswald Wirth

La force, tarot Oswald Wirth. Où en sommes-nous, chers amis voyageurs ? Nous avons survécu au vertige de La Roue de Fortune (X). Nous avons compris que le destin était une machine implacable, mais qu’il fallait avoir le courage d’en saisir la manivelle pour ne pas être broyé. Vous avez saisi cette manivelle. Vous avez pris la décision. La mécanique s’efface maintenant et disparaît. Nous retrouvons l’humain, bien vivant. Mais saisir son destin demande une énergie colossale. Vous voilà devenus la source même de cette énergie. Vous incarnez… La Force.

Le Billet d’Humeur : L’épreuve de la panne (ou le calme triomphant)

On imagine souvent la Force comme un guerrier terrassant un monstre. Quelle erreur ! La vraie Force est celle qui sourit face à l’épreuve. Mon expérience de la maîtrise du Lion tient dans une anecdote de vacances qui aurait pu tourner au cauchemar. Imaginez : un tour de la péninsule ibérique en famille, la voiture chargée à bloc, les hôtels réservés… et la panne mécanique à deux encablures de la frontière. C’est là que le Lion rugit : la panique, la colère, le sentiment d’injustice, la peur de tout perdre. Pourtant, j’ai ressenti cette étrange satisfaction intérieure : celle de rester calme. J’ai affronté un par un les problèmes (l’assurance, le garagiste, l’hébergement) avec sérénité. Je n’ai pas « tué » le problème, je l’ai géré. Le résultat ? Ces deux jours d’arrêt forcé dans un lieu inconnu sont devenus une source de découvertes et d’imprévus joyeux. Des années plus tard, on en parle comme d’une belle expérience.

C’est cela, la leçon de l’Arcane XI : quand on maîtrise le Lion (l’épreuve) sans violence, il devient notre allié et nous porte plus loin que prévu. Certes, il s’agit d’un événement très concret et matériel, mais il faut comprendre que les archétypes que nous étudions dans les cartes ne sont pas uniquement théoriques : ils se concrétisent au quotidien.

La Problématique : Ouvrir ou fermer la gueule ? (Le retour du Bateleur)

XI La Force – Tarot Oswald Wirth – Paris 1889

Regardez cette femme. Elle est seule, sans armure, sans épée. Elle pose ses mains nues sur la gueule d’un lion. La question éternelle est : Est-elle en train de l’ouvrir ou de la fermer ? En réalité, peu importe. Ce qui compte, c’est sa maîtrise.

Observez son chapeau : ce signe de l’infini nous rappelle quelqu’un… C’est le Bateleur (I) ! Mais quel chemin parcouru depuis la première carte. Le jeune novice masculin qui jouait avec ses outils/éléments sur une table a mûri. Il a intégré sa part féminine pour atteindre une forme de maîtrise supérieure. Il n’a plus besoin de sa baguette magique : sa volonté seule suffit désormais. Telle un Chevalier Jedi qui a terminé sa formation, notre héros ne compte plus sur ses « trucs » de magicien mais utilise « la Force » directement. Il a compris que la vraie puissance n’est pas l’agression, mais une connexion mentale et spirituelle.

Le Lion représente nos pulsions, nos instincts, notre colère, mais aussi notre vitalité brute.

Si vous tuez le lion (répression totale), vous devenez un être sans énergie, apathique.Si vous laissez le lion vous dévorer (colère incontrôlée), vous vous détruisez.La Force est l’art de la canalisation. C’est la « douceur invincible » qui permet d’utiliser l’énergie brute de la bête pour accomplir sa volonté.

Focus Maçonnique : Vaincre ses passions

En Loge, cet arcane résonne puissamment avec l’un des premiers devoirs du Maçon : « Vaincre ses passions ». Mais attention au sens des mots. « Vaincre » ne veut pas dire anéantir. Le Maçon ne doit pas être un être sans émotion. Il doit être celui qui « tient la gueule du lion ». C’est l’image parfaite de la parole en Loge : on a envie de réagir, de couper la parole, de s’emporter (le lion veut rugir). Mais la discipline maçonnique (la femme) retient cette énergie, l’affine, et ne laisse sortir la parole que lorsqu’elle est juste et nécessaire. La Force est aussi l’un des trois piliers du Temple (avec Sagesse et Beauté). Elle est la stabilité morale qui permet à l’édifice de tenir, même quand le sol tremble (comme lors de ma panne de voiture).

L’Analyse Mystérieuse (Ce que le miroir reflète sans tout dévoiler)

Dans Le Tarot miroir des symboles, nous regardons au-delà de l’image.

La Main qui prend : La Lettre Kaph (כ)

L’Arcane XI est associé à la lettre hébraïque Kaph. Elle représente la paume de la main, le creux capable de contenir, de saisir, ou de mouler. C’est exactement le geste de la femme sur la carte : elle ne frappe pas, elle « saisit », elle contient. Le Kaph est l’outil qui permet de canaliser l’énergie divine pour lui donner une forme concrète.

L’Archétype de Propp : L’Épreuve Qualifiante

Dans la morphologie du conte, après avoir reçu sa mission (Roue de Fortune), le Héros subit souvent une première épreuve pour prouver sa valeur avant le grand combat final. C’est l’affrontement contre le gardien ou la bête. En maîtrisant le Lion, le Héros prouve qu’il a la « Force » morale pour continuer. Il acquiert son statut de Maître de l’aventure.

Le Miroir Brisé : Le Pendu (XII)

Qui fait face à la Force (XI) dans le grand miroir du Tarot (la somme faisant 23) ? C’est Le Pendu (XII). C’est l’opposition la plus totale et la plus belle du jeu :

La Force (XI) est debout, active, elle agit sur l’autre (le lion), elle maîtrise par la volonté.

Le Pendu (XII) est inversé, passif, il n’agit plus, il accepte, il maîtrise par le non-agir.

La Force est la puissance de l’Ego qui se tient droit ; Le Pendu sera le sacrifice de l’Ego qui accepte de voir le monde à l’envers. L’un ne va pas sans l’autre.

En Aparté : La Mi-Temps du Grand Jeu (Des Sphères aux Sentiers)

Faisons ici une pause structurelle majeure, car nous sommes à un tournant exact.

Avec le numéro XI (11), nous sommes arrivés à la moitié précise des 22 Arcanes Majeurs.

Le Sommet de la Colline : Les 11 premières cartes (du Bateleur à la Force) ont servi à construire votre personnalité, votre ego, votre ancrage dans le monde matériel. Vous êtes désormais au sommet de votre puissance « solaire » et active.

Le Basculement à venir : Regardez ce qui arrive après. L’Arcane XII est le Pendu. Nous allons basculer. Le monde va se renverser. Après la maîtrise de la Force, il faudra apprendre le lâcher-prise. Nous allons passer du monde de l’action au monde de l’esprit, de l’extérieur vers l’intérieur. C’est le début du « Retour ».

Une révélation sur l’Arbre de Vie (La Kabbale) : Jusqu’à présent, nous avons souvent associé les cartes aux Sephiroth (les 10 sphères d’énergie comme Malkuth ou Keter). Mais le Tarot comporte 22 Arcanes Majeurs. Or, dans la tradition kabbalistique, il y a 22 Sentiers (ou Chemins) qui relient les 10 Sephiroth entre elles. À partir de maintenant, comprenez que les cartes ne sont pas seulement des « étapes » statiques, mais des Chemins. La Force n’est pas un lieu où l’on s’arrête, c’est le mouvement, le « fluide » qui circule entre la Justice (Rigueur) et la Miséricorde. Le Tarot est le GPS de votre âme sur ces sentiers complexes.

Conclusion

La Force est la carte de la confiance absolue. Pas celle qui dit « je vais tout écraser », mais celle qui dit « je peux tout affronter ».

XII Le Pendu – Tarot Oswald Wirth – Paris 1889

Vous avez dompté la bête. Vous êtes au sommet de votre puissance, debout, calme, maître de vos passions. Mais ne vous y trompez pas : cette maîtrise n’est pas une fin en soi, c’est une préparation. Si l’Initiation vous donne aujourd’hui cette puissance, c’est parce que l’étape suivante va exiger de vous bien plus que des muscles.

Profitez de cet instant de verticalité triomphante, car pour monter plus haut vers le ciel, il va falloir accepter paradoxalement de perdre pied. On ne peut s’abandonner (Le Pendu) que si l’on s’est d’abord possédé pleinement (La Force).

Le lion est calme ? La volonté est solide ? Alors, respirez une dernière fois l’air des sommets, car vous êtes prêts à voir le monde sous un tout autre angle avec l’Arcane XII.

La Force a dit : « Je ne tue pas la colère, je l’invite à ma table et je lui apprends à manger avec des couverts. Car sa faim est mon énergie. »

Autres articles dans cette série

Laïcité 1905, la querelle des héritiers

Quand la liberté et la République se disputent le même mot

Deux tribunes, publiées à un mois d’intervalle autour du 120e anniversaire de la loi de 1905, dessinent une fracture nette dans le paysage intellectuel français. D’un côté, une tribune portée notamment par la LDH (Ligue des droits de l’homme) alerte sur une laïcité devenue « régime de surveillance » et défense d’une « identité nationale » supposée.

De l’autre, le Collectif laïque national (où figure le Grand Orient de France) répond qu’il s’agit là d’une caricature, et réaffirme la laïcité comme « défense et consolidation de la République ». Derrière l’affrontement, une question plus nue apparaît.

La laïcité est-elle d’abord un bouclier pour l’individu, ou l’ossature d’un monde commun ?

Deux textes, un même autel, deux liturgies

La tribune du 7 décembre 2025, relayée par la LDH, part d’un constat d’alarme. Selon ses signataires, le régime de laïcité aurait, « au cours des trois dernières décennies », subi un « dévoiement » : d’un dispositif protégeant la liberté individuelle, il serait devenu un « appareil de défense » d’une prétendue « identité nationale », passant d’une laïcité de « l’autonomie » à une laïcité de « la surveillance ».

Dans cette perspective, l’État, au nom d’un récit anxieux du séparatisme, entrerait dans des zones auparavant laissées libres, « en réglementant le port du vêtement », en multipliant contrôles et dispositifs.

La tribune appelle alors à « retrouver le sens » d’une laïcité de liberté nourrie de « fraternité et de bien commun », et à reconstruire l’indépendance du politique vis-à-vis des cléricatures.

La tribune du Collectif laïque national (7 janvier 2026) répond frontalement à ce diagnostic

Elle accuse la tribune du 7 décembre de réduire la laïcité à un simple mécanisme de protection des libertés religieuses, en évacuant sa « dimension républicaine » et en la renvoyant abusivement à un « identitarisme » d’extrême droite.

Le CLN défend explicitement l’idée que la laïcité « vise à la défense et consolidation de la République ».

Il rappelle l’histoire de 1905 comme sortie du Concordat et rupture avec le catholicisme politique, et insiste sur une conséquence logique de la séparation : « qui veut séparer doit forcément définir des limites. »

D’où, dans sa lecture, la légitimité de la loi de 2004 et, surtout, l’acceptation du principe d’extension de neutralité aux salariés du privé quand ils participent à une mission de service public, au nom de l’égalité d’accès des usagers et de leur liberté de conscience.

Les deux textes regardent donc la même statue, mais n’y voient pas la même figure.

L’un y reconnaît d’abord un visage de liberté menacée. L’autre y reconnaît d’abord une architecture républicaine qu’on fragilise en la dissolvant dans l’émotion et le soupçon.

Le vrai différend : la laïcité « contre » ou la laïcité « pour »

Si l’on veut dépasser l’affrontement, il faut nommer ce qui s’y joue vraiment.

La tribune LDH met la focale sur la laïcité comme protection de l’individu contre l’ingérence, et redoute une pente où l’État, à force de vouloir émanciper, finirait par prescrire des conduites, fabriquer des catégories, organiser une police des apparences.

La tribune du CLN, elle, rappelle que la laïcité n’est pas seulement un droit subjectif, mais un régime politique. Elle ne sert pas uniquement à “laisser faire”, elle sert à rendre possible un commun qui ne soit pas capturé par des appartenances, des pressions, des assignations.

Autrement dit, la LDH parle d’une laïcité pensée d’abord contre l’abus de puissance. Le CLN parle d’une laïcité pensée d’abord pour la République, c’est-à-dire pour l’égalité, l’universalité du service public, la possibilité, pour chacun, de n’être pas réduit à un marqueur communautaire.

Cette opposition n’est pas un simple débat de mots. Elle produit des conséquences pratiques immédiates.

Le CLN le formule nettement en citant Catherine Kintzler : la laïcité rend possible « le droit de n’être comme personne », non pour s’endormir dans un « vivre-ensemble » de façades, mais pour « faire République ».

Catherine Kintzler

Neutralité : frontière fixe ou frontière mobile

La question la plus inflammable tient en un mot : neutralité. Pour la tribune LDH, la neutralité doit rester essentiellement celle de l’État et de ses agents, faute de quoi elle devient un instrument social de contrôle qui déborde son lit.

Pour le CLN, la neutralité n’est pas un fétiche administratif mais une condition d’égalité des usagers, ce qui justifie qu’elle s’étende quand une mission de service public est assurée par d’autres mains que celles de l’État, par exemple dans les transports scolaires.

On voit ici l’épreuve décisive. La laïcité n’est pas seulement une idée, c’est une mécanique institutionnelle. Et toute mécanique a ses zones d’engrenage. Là où la LDH redoute l’extension du contrôle, le CLN redoute la rupture d’égalité dans l’accès au service public. Les deux peurs sont réelles. La difficulté est de construire une doctrine qui ne sacrifie ni l’une ni l’autre.

Le nœud rhétorique : surveillance, Big Brother et invisibilité sociale

Le CLN attaque aussi le vocabulaire de la tribune adverse. Il raille l’idée d’une laïcité « surveillance de l’opinion », allant jusqu’à citer « Big brother », puis affirme qu’on chercherait vainement une mesure législative ou réglementaire visant une “invisibilité sociale” des convictions religieuses. Cette réfutation a une force. Elle oblige à distinguer deux niveaux souvent confondus dans le débat public : l’intention proclamée du droit, et les effets sociaux de sa mise en œuvre. On peut ne pas trouver dans les textes juridiques l’objectif d’invisibilité, et constater pourtant des effets de stigmatisation dans certains contextes. Le débat sérieux commence précisément là : non dans l’invective, mais dans l’examen des effets, des procédures, des garanties, des recours.

La tribune LDH, de son côté, met en scène le risque d’un État « gardien des bons comportements ». Ce motif parle à l’époque, car nous vivons dans des sociétés où le contrôle se fait rarement par la force brute. Il se fait par normes, par formulaires, par suspicion diffuse, par bureaucratie morale. La laïcité, si elle devient une étiquette apposée sur toutes les peurs, court le risque d’être transformée en outil d’assignation. Mais si l’on refuse toute limite au nom de la liberté, on court un autre risque, plus silencieux : la privatisation du commun par des pressions identitaires, le retour de l’intimidation, la fragmentation de l’espace civique.

Un passage révélateur : qui parle au nom de tous ?

L’un des points les plus révélateurs de la tribune du CLN concerne la parole publique sur la laïcité. Elle dénonce la mise en scène médiatique de « chefs de culte » commentant la loi de 1905, et y voit un « mépris de la liberté de conscience », rappelant qu’une part importante de la population ne se réclame d’aucune religion.

C’est ici que l’on touche un enjeu rarement assumé

La liberté de conscience ne se réduit pas à la liberté de religion. Elle inclut aussi le droit de ne pas croire, le droit de douter, le droit de ne pas être enrôlé. La laïcité, dans sa lettre, protège toutes ces positions. Dans son théâtre médiatique, elle est trop souvent ramenée à une négociation entre cultes visibles. Sur ce point, la critique du CLN frappe juste : l’espace commun ne peut être représenté seulement par ses institutions religieuses, sans quoi l’universalisme républicain se trouve remplacé par un paysage de communautés.

À « 16 Cadet », cette question n’est pas théorique. Elle touche au cœur du projet laïque tel que de nombreuses traditions initiatiques l’ont compris : faire advenir un lieu où la parole ne dépend pas d’un clergé, où la conscience n’est pas assignée, où l’humain précède l’étiquette.

Le troisième terme : la laïcité comme art de la limite juste

Si l’on veut sortir du duel, il faut introduire un troisième terme, celui que les deux tribunes invoquent sans toujours le construire : la limite juste. La tribune LDH a raison de rappeler que l’indépendance du politique est une conquête fragile, et que la liberté ne se confond pas avec la mise au pas. La tribune du CLN a raison de rappeler qu’une séparation réelle implique des bornes, et que ces bornes servent aussi l’égalité, donc la liberté de conscience des usagers.

La question devient alors très concrète : quelles bornes, où, comment, avec quelles garanties. Non pas plus de laïcité ou moins de laïcité, mais une laïcité mieux outillée : procédures claires, proportionnalité, formation, contrôle juridictionnel, refus des humiliations, et refus symétrique des pressions. C’est l’endroit où le débat français manque souvent de méthode : il oscille entre grand récit et procès d’intention.

La proposition qui change la donne : constitutionnaliser 1905

Le CLN avance enfin une proposition lourde : « constitutionnaliser » les principes des deux premiers articles de la loi de 1905. C’est une manière de refermer la querelle par un verrou supérieur. Mais un verrou, s’il n’est pas pensé, peut devenir un cadenas. Tout dépendrait donc de l’écriture et de ses garde-fous : protéger la liberté de conscience dans toutes ses formes, et garantir l’égalité du service public sans fabriquer une société de soupçon. À ce niveau, la prudence n’est pas tiédeur : elle est exigence démocratique.

La France aime la laïcité comme on aime un héritage, avec l’émotion des anciens biens de famille. Mais un héritage n’est vivant que s’il se transmet sans se figer. Entre la laïcité-bouclier et la laïcité-ossature, il y a peut-être une voie plus fidèle à 1905 que les anathèmes : considérer la laïcité comme un art du commun, un art de la limite juste, où la conscience de chacun demeure souveraine précisément parce que nul signe, nul culte, nul pouvoir ne peut prétendre régner sur la place publique. Et si le débat est si âpre, c’est peut-être qu’il touche à ce point sensible où une République se reconnaît. Non dans ce qu’elle proclame, mais dans la manière dont elle tient ensemble la liberté et la loi.

Tribune de la Ligue des droits de l’homme (LDF), disponible sur son site

Tribune du Collectif laïque national (7 janvier 2026) sur le site de l’association EGALE

La banalisation, ce poison : Jean-Francis Dauriac contre l’extrême droite et ses masques

Ce livre frappe par sa densité et sa fonction de veille. Il s’avance là où l’époque glisse, non dans le fracas, mais dans l’accoutumance. Il serre la gorge, parce qu’il parle moins de l’extrême droite comme d’un « ailleurs » que comme d’un glissement ici, dans nos phrases, nos renoncements, nos prudences…

Jean-Francis Dauriac* écrit contre la somnolence civique. Il écrit aussi contre une tentation plus intime, plus dangereuse peut-être. Celle de se donner de beaux principes, puis de les laisser s’endormir au fond de soi.

Il faut partir de l’avant-propos, parce qu’il est déjà un symptôme, au sens presque clinique du mot

Jean-Francis Dauriac y explique un aléa de publication qui n’est pas un simple détail d’édition mais une miniature de ce qu’il ausculte tout au long du texte : la puissance des mots, leur charge, leur capacité à ouvrir ou à fermer, à rassembler ou à fracturer.

Pierre Bertinotti

L’auteur rappelle que le titre initial visait explicitement l’islamophobie, et que Pierre Bertinotti, Grand Maître en exercice, a d’abord demandé le retrait du terme sur la couverture, puis, « au vu de premières réactions internes », a finalement retiré la préface qu’il avait rédigée. Jean-Francis Dauriac choisit de rendre compte de ces raisons avec l’accord de l’intéressé, et il y voit l’illustration d’un malaise, de non-dits, d’une tension à pacifier au sein même d’une obédience qui se veut pourtant école de discernement.

Surtout, l’avant-propos pose un cadre décisif

Il ne s’agit pas, dit-il, d’organiser un débat sémantique abstrait, mais de dénoncer des amalgames, voulus ou non, qui servent à masquer, parfois, un racisme anti-arabe ou anti-maghrébin largement sous-estimé. Et il replace cette question dans un contexte de fractures récentes, où l’émotion légitime, les violences, la peur, les accusations réciproques, finissent par nourrir des confusions morales : s’indigner d’un massacre ne devrait pas faire basculer automatiquement dans une catégorie infamante, pas plus que dénoncer des discriminations ne devrait déclencher l’accusation inverse. Tout l’effort du livre consiste à refuser ces pièges de l’étiquetage, précisément parce qu’ils sont l’une des matières premières de la polarisation contemporaine.

Une fois cette porte franchie, on comprend mieux la forme globale de l’ouvrage

Jean-Francis Dauriac

Jean-Francis Dauriac le dit clairement. Il s’adresse d’abord à celles et ceux qui doutent, ceux qui ne supportent plus l’écart entre les discours et les faits, ceux que la saturation d’images, de guerres, d’injustices, de pauvreté, rend à la fois lucides et épuisés. Il part d’un monde où les promesses semblent s’être dissoutes, où la défiance envers les institutions nourrit le besoin d’autorité, et où l’extrême droite prospère moins par éclat que par installation.

De là naît un premier mouvement

Démonter les faux prétextes qui autorisent le silence. Le livre a cette intelligence rude : il ne se contente pas de dénoncer l’ennemi, il débusque les alibis intérieurs. « On a été surpris », « ce n’est qu’un avertissement », « il faudrait d’abord réparer la République », « il faut traiter toutes les menaces en bloc », « Marine Le Pen a changé », « il faudrait dénoncer l’extrême droite et l’extrême gauche en même temps ». Jean-Francis Dauriac ne nie pas la complexité. Il montre comment la complexité devient parfois un paravent, une manière de remettre à plus tard l’acte le plus simple : nommer le danger, sans dilution. Et c’est l’un des points les plus justes du livre : amalgamer l’extrême droite à d’autres extrémismes peut, paradoxalement, la rendre plus acceptable, parce que l’on transforme une menace politique précise en brouillard général.

Son argument n’est pas seulement politique

Il est moral, presque initiatique. Dans l’économie symbolique de nos vies, se taire a toujours un goût commode : on s’épargne le conflit, on se donne le masque de la prudence, on évite l’inconfort. Mais Jean-Francis Dauriac renverse la table. Le silence n’est pas un vide, c’est un choix. Et quand il écrit, avec une netteté de pierre de touche que « se taire n’est plus une neutralité : c’est un positionnement », il place chacun devant une obligation intérieure. La liberté de conscience, l’émancipation, la souveraineté du jugement, dit-il, ne se maintiennent pas par inertie. Elles exigent des gestes, parfois modestes, souvent inconfortables.

Le deuxième mouvement, plus frontal, s’adresse explicitement aux francs-maçons du Grand Orient de France et s’ancre dans un épisode précis

L’« affaire Daniel Keller ». Là, Jean-Francis Dauriac fait quelque chose d’assez rare dans ce type d’ouvrage. Il travaille le langage comme un terrain stratégique. Il ne se contente pas de dire « c’était grave ». Il analyse comment trois mots peuvent déplacer le réel, comment une interview peut produire un glissement, comment parler d’« expérience gouvernementale » à propos d’une arrivée possible de l’extrême droite dédramatise, banalise, installe l’idée que tout cela serait une alternance parmi d’autres. La thèse est forte. Nommer, c’est orienter. Et l’extrême droite, depuis des décennies, travaille précisément à devenir une option recevable.

Ce passage éclaire une dimension plus profonde du livre

La bataille n’est pas seulement dans les urnes, elle est dans les mots.

Jean-Francis Dauriac ne fait pas de la rhétorique pour la rhétorique. Il rappelle un fait anthropologique. Quand la peur monte, l’esprit cherche des récits simples, des oppositions nettes, des solutions rapides. Les extrêmes droites offrent cette simplification comme une délivrance. Or la franc-maçonnerie, quand elle est fidèle à elle-même, est l’école inverse. Elle entraîne à tenir la nuance sans la transformer en faiblesse, à distinguer sans haïr, à examiner sans se réfugier derrière des slogans.

Dans le livre, cela prend une forme très concrète. L’auteur mobilise les “outils” de la franc-maçonnerie libérale et adogmatique – adogmatisme, universalisme, humanisme, laïcité – non comme des mots-totems, mais comme des instruments de travail. Il les propose comme une boîte d’outillage intellectuelle pour ne pas déléguer à d’autres la responsabilité de penser.

Sur le terrain du racisme, le texte est d’autant plus intéressant qu’il n’essaie pas de fermer la discussion, mais de la clarifier

Il rappelle que l’histoire récente et les attentats ont nourri des rejets, des méfiances, des discriminations, parfois confondues sous le même mot, parfois dissociées. Il évoque aussi la manière dont les cibles ont pu se déplacer, comment l’attention se porte désormais beaucoup sur les musulmans souvent amalgamés aux islamistes, et comment cela rend une religion incompatible par essence avec les autres dans certains discours. À ce stade, le livre ne s’enferme pas dans une guerre de définitions. Il revient à son point fixe, la dignité humaine et le refus des hiérarchies de légitimité.

Puis vient un troisième mouvement, plus large, sur la démocratie et la politique

Jean-Francis Dauriac y défend une idée qui résonne fort aujourd’hui. Les démocraties ne s’effondrent pas toujours dans le fracas. Elles se contractent. Elles se rigidifient. Elles cessent progressivement de tolérer ce qui les a fondées : pluralité, dissensus, liberté de conscience. Et il y a là, dans sa conclusion, une page particulièrement saisissante : la figure du « Malin Génie » cartésien est déplacée. Le « Malin Génie » contemporain, écrit-il en substance, ne nous trompe pas : il installe un point de non-retour, celui où l’on sait, où l’on voit, et où l’on ne peut plus prétendre ne pas savoir. À partir de là, il n’y a plus d’innocence, seulement des choix.

Nicolas Penin, Passé Grand Maître du GODF

La postface de Nicolas Penin, Ancien Grand Maître (2024 – 2025), prolonge cette exigence par une injonction simple

L’indifférence détruit l’humain, l’indignation est une composante essentielle, et l’engagement en est la conséquence. Nicolas Penin, dans ce texte, réaffirme aussi que les fléaux ne sont pas isolés, qu’ils relèvent d’une logique de rejet et de fragmentation, et il les inscrit dans l’horizon maçonnique de tolérance, de respect et de fraternité.

Cela donne au livre une double voix : la voix analytique, outillante, parfois tranchante de Jean-Francis Dauriac, et la voix d’appel, plus directement politique, de Nicolas Penin.

Reste la question que le lecteur ne peut pas esquiver

Que fait-on de ce livre, une fois refermé.

Son efficacité tient à ce qu’il ne propose pas un confort. Il ne caresse pas. Il oblige. Il rappelle que « parler quand le silence s’installe » n’est pas une posture héroïque, mais un geste de maintien, comme on maintient une flamme, comme on maintient une promesse. Il suggère aussi, en filigrane, une autocritique : l’entre-soi menace toujours les institutions de pensée, et une obédience qui se veut « libérale et adogmatique » ne peut pas se contenter d’énoncer des valeurs, elle doit les exercer, y compris lorsqu’elles frottent, y compris lorsqu’elles divisent, y compris lorsqu’elles demandent de tenir ensemble la fermeté contre l’extrême droite et la lucidité contre les mécanismes de stigmatisation.

Et l’aléa éditorial du début, finalement, devient presque la parabole de l’ensemble

On retire un mot en couverture, on retire une préface, on explique, on ajuste, on apaise. Très bien. Mais le texte, lui, demeure, et il dit exactement pourquoi ces gestes comptent.

Parce que le combat se joue aussi là, dans ce qu’on ose écrire, dans ce qu’on n’ose plus écrire, dans ce qu’on reformule pour ne pas heurter, et dans ce que cette reformulation révèle de nos lignes de fracture. Le manuscrit est « inchangé pour le reste » et c’est précisément là que l’ouvrage garde sa force ! Il ne laisse pas l’époque s’endormir dans un arrangement de surface.

Ce livre n’est pas un coup de tonnerre

C’est plus inquiet, plus durable, tel un signal d’alarme tenu à hauteur de conscience. Il rappelle que la banalisation est une pédagogie de l’ombre, qu’elle avance à pas comptés, et qu’elle gagne chaque fois que nous appelons prudence ce qui n’est que renoncement. Au fond, Jean-Francis Dauriac ne demande pas des héros. Il demande des veilleurs. Et, dans une époque qui s’habitue trop vite, veiller redevient un acte spirituel autant que civique.

Jean-Francis Dauriac

*Jean-Francis Dauriac incarne une manière d’être au travail qui refuse l’apparat. Chez lui, la recherche ne relève pas d’une vitrine, elle relève d’un chantier, avec sa poussière, ses reprises, ses angles à redresser et cette patience qui finit par faire tenir la pierre. Cette exigence se cristallise dans un organe essentiel du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France, le Chapitre National de Recherche, le C N R, où il engage une vision très précise de la démarche initiatique, chercher n’est pas collectionner, chercher n’est pas briller, chercher consiste à éprouver, à vérifier, à transmettre sans simplifier, à rendre la pensée praticable.

Président du Chapitre National de Recherche, Jean-Francis Dauriac porte une responsabilité qui n’a rien de décoratif. Il s’agit d’organiser la fécondité d’un travail collectif, de faire dialoguer les traditions, les sources, les lectures, puis de donner à cette matière une forme qui éclaire au lieu d’éblouir. Dans le même esprit, il exerce la fonction de Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures, en charge du développement et de la communication, au sein du Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF. Là encore, l’enjeu n’est pas de produire un discours d’image, mais de relier, de faire circuler, d’animer une communauté de travail, de transformer une dynamique intérieure en présence structurée, cohérente, fidèle aux exigences du Rite Français.

Sa qualité de Préfet du Vᵉ Ordre du Rite Français donne à l’ensemble une profondeur particulière. Nous ne sommes plus seulement dans l’administration ou l’organisation. Nous sommes dans une fonction de garde et d’orientation, au sens initiatique du terme, veiller à ce que l’exigence ne se dilue pas, veiller à ce que le sens ne se réduise pas à des formules, veiller à ce que la recherche demeure une école de discernement, et non un théâtre de certitudes.

Ce portrait, s’il devait tenir en une phrase, pourrait se dire ainsi. Jean-Francis Dauriac travaille la recherche comme une discipline de la durée, une construction patiente, une fidélité à l’essentiel, et il lui donne une forme institutionnelle sans jamais lui enlever sa vérité première, celle d’un chantier où la pensée se taille, se polit, se rectifie, et se transmet.

Francs-maçons contre les extrêmes droites, l’antisémitisme, toutes les formes de racisme

Jean-Francis DauriacConform édition, coll. « Repères maçonniques », 2025, 94 pages, 10 €, ou 13 € port inclus.

Conform Edition, éditeur N°1 de la franc-maçonnerie française

L’œuvre de René Guénon : Les 7 Tours du diable

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

Nous avons précédemment introduit un sujet controversé consacré à la notion des « Tours du diable » ou « maisons de pouvoir » apparaissant dans un compte rendu rédigé par Rene Guenon d’un livre de William B Seabroock, Voyage en Arabie (1927 édition américaine, traduit en français en 1934). Il n’a jamais été fait mention des « Tours du diable » dans aucun texte ni tradition orale connue. Et pourtant Rene Guenon prit au sérieux celle-ci et ce de 1934 à 1937. Après cette dernière date, Rene Guenon n’y fait plus mention dans sa correspondance. 

Dans un livre consacré à cette énigme et intitulé « Rene Guenon & les sept Tours du diable » (1), Jean-Marc Allemand fait le lien entre ces « Tours du diable » et les « Géants » ayant régné sur terre. Il cite Dante (2) qui assimilait le corps des Géants aux tours. Il cite aussi Catherine Emmerich que Rene Guenon prenait très au sérieux :

« J’ai vu beaucoup de choses sur ce peuple de Géants. Ils se livraient à la sorcellerie… Ils se construisaient de grosses tours rondes en pierre semblable à du mica, au pied desquelles s’adossaient des constructions plus petites qui conduisaient à de vastes cavernes. Ils montaient au sommet de ces tours pour observer le lointain à travers des tubes. Ce n’était pas comme avec des télescopes, mais par un procédé satanique. Ils voyaient où se situaient les autres contrées et s’y rendaient, détruisaient tout, libérant tout, en abolissant toutes lois. » (3).

Ces 7 tours du diable sont les centres principaux de la contre-initiation et une 8e située dans un lieu resté secret représente la Parodie du Pôle suprême. 

Ces géants ne sont autre que les descendants des enfants nés de la copulation entre les « Nephilim » (Cités dans la Genèse et dans « Le livre d’Enoch ») et des femmes humaines. Ces enfants qualifiés de géants régnèrent sur terre, se nourrissant de sang et de chair humaine, donnant naissance à la contre-initiation. Ils symbolisent la révolte de la caste des guerriers absorbant en son sein celle des prêtres (comme dans le bouddhisme tibétain) et développant un tantrisme dévié et une magie cérémonielle. Cette aristocratie « sombre » a survécu jusqu’à nos jours en se mêlant à la caste des marchands. 

Le règne de cette contre initiation ne peut pas pour autant atteindre les grands mystères. Leur pouvoir repose sur la manipulation psychique, l’illusion, les mirages. Son rôle est d’éloigner les hommes de la lumière pour les rendre prisonnier dans une véritable toile d’araignée, un egregore, dont ils deviennent la source d’énergie. 

René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)

Rene Guenon partit en Égypte en 1930 avec une femme Mme Mary Dina avec qui il souhaitait fonder une collection composée de traduction de textes soufis. Il avait envisagé ce voyage en 1908. Il restera définitivement en Égypte, où il se consacrera à son œuvre dans le quartier français du Caire (4). Or cette terre d’Égypte représente le Pôle inversé de la Tradition – même si l’Islam est venu protégé celle ci (Comme le Christianisme le fit en Occident empêchant des pratiques païennes décadentes, se réduisant à de la sorcellerie, de faire régner les ténèbres). Rene Guenon affirmera que le culte Sethien continuait à se maintenir mettant en garde devant cette fascination « égyptienne » remontant en Occident à la Renaissance : trafics de poudres de momies, prophétie des pyramides, pratiques de rituels de magie égyptienne déviée, …

Il y a donc 7 tours du Diable, que Rene Guenon a plus ou moins réussit à localiser, puis des centres secondaires comme Florence, Venise, Lyon… des contre initiés,  de valeur très différente, et pouvant s’opposer les uns aux autres tout en répandant la même erreur dans des domaines très différents, Aleister Crowley, Jacob Frank, Zaharoff, Blavatsky… et des courants neo-spiritualistes, occultistes… éloignant les hommes de la métaphysique. 

L’être humain s’est fragilisé dans le monde moderne, proie d’une intelligence inconnue qui manipule son psychisme et joue avec lui. C’est cette même source qui est à l’origine, durant l’histoire, de phénomènes d’apparitions (Fées, démons, navires volants, vierge, ovni…) qui prennent une forme correspondant aux croyances des populations ciblées.  Mais cette « intelligence déviée » prend petit à petit le pouvoir au fur et à mesure du kali-yuga (5). Pour autant, cette descente cyclique n’aboutira au final qu’à la fin d’une illusion.

À suivre : un agent de la contre initiation : Basil Zaharoff. 

Notes 

(1) Éditions Guy Tredaniel, 1990, 229 pages.

(2) Dante, Enfer XXXI, 43, 46.

(3) Catherine Emmerich, « Mystère de l’ancienne Alliance », Tequi éditeur. 

(4) Voir Xavier Accart, « L’ermite de Duqqi », édition Arche Milano, 2001. 

(5) « À l’échelle du Temps, des Dieux et des Hommes. Depuis le début de la création, 28 caturyuga se sont succédés. Un caturyuga englobe 4320000 années, réparties en quatre ères yuga. Il faut 1000 caturyuga (ou un kalpa) pour un seul jour de la vie du Dieu Brahma. L’année 2025 qui vient de se terminer est la 1 995 885 127eme depuis la création. Actuellement, nous vivons dans le 28eme caturyuga dans l’ère du Kali Yuga où 5127 années se sont écoulées depuis son commencement. Il reste 426 873 années à parcourir avant que le Kali Yuga s’achève » Pandit Shastri. Vishwanath Hindu Panchang, 2026.

Article précédent de cette série

La Princesse de Lamballe, une femme doublement célèbre

Article proposée par Lucène Ophiucus

Elle fut la victime sacrifiée lors des massacres de 1792 en France pour son attachement à la monarchie et au couple royal. Mais aussi une figure de la Franc Maçonnerie en tant que Grande Maitresse de toutes les loges d’adoption féminines Ecossaises régulières de France après un engagement commencé à 28 ans à Paris.

Une origine aristocratique italienne et une amitié royale

Princesse de la branche cadette de la famille royale de Piémont-Sardaigne, Marie-Thérèse Louise de Carignan-Savoie, princesse de Lamballe, (1749-1792) devient française par son mariage, en 1767, à l’âge de 17 ans, avec Louis-Alexandre de Bourbon-Lamballe (1747-1768), fils très débauché du très pieux et très charitable duc de Penthièvre, lui-même prince du sang, fils de Louis de Bourbon, comte de Toulouse, bâtard légitimé de Louis XIV.

Le duc de Penthièvre, richissime aristocrate, restera son protecteur bienveillant, conscient que la jeune femme a eu une vie de couple affligeante avec son fils volage, libertin et mort de la syphilis. Devenue veuve, sans descendance et attristée par cette alliance sans le bonheur promis lorsqu’ elle a quitté sa famille italienne, le Duc eut à cœur de l’introduire à la cour de Louis XV. Elle y noue une amitié solide et fidèle avec Marie Antoinette d’Autriche. En effet en 1770, le jeune dauphin Louis-Auguste épouse cette archiduchesse. Présente au mariage célébré au château de Versailles, les deux jeunes femmes font ainsi connaissance. Elle a vingt-et-un ans, Marie-Antoinette presque quinze.

À compter de l’année 1771, la princesse se montre de plus en plus souvent à la cour et la dauphine voit en elle une alliée sûre et une amie sincère. Le roi Louis XV étant mort le 10 mai 1774, Marie-Antoinette devenant reine de France, pour que la princesse Lamballe reste proche, la reine demande à son mari Louis XVI, que la princesse soit nommée Surintendant de la maison de Versailles. Une fonction qui attire alors à la princesse beaucoup de jalousies mais qui va démontrer vite qu’elle ne possède pas les épaules d’un chef d’entreprise pour assurer les tâches importantes liées à cette charge. Qu’importe, la jouissance d’un appartement au château va avec la charge et lui évite le retour en carrosse à Paris !

L’amitié fidèle à la reine de France Marie Antoinette jusqu’au sacrifice

Devant le contexte social effervescent, durant l’été et l’automne de 1791, la princesse de Lamballe émigre, par prudence en Allemagne et réside à Aix-la-Chapelle. Mais à l’appel de son amie, la reine, elle revient en France pour la soutenir. D’abord emprisonnée avec Marie Antoinette aux Tuileries, la princesse est incarcérée, à la prison La Force, le 10 août 1792 rejoignant 212 prisonnières. Alors même que les autres femmes sont relâchées, la princesse de Lamballe, elle, est traduite devant le tribunal populaire, pour y être interrogée.

Au tribunal, elle est jugée trop proche de la reine et suspectée d’être impliquée dans les affaires d’État. Après que le juge a prononcé la phrase « qu’on élargisse madame ! », le terme ambigu signifiant soit sa libération, soit sa mise à mort, deux hommes la prennent, la font sortir du greffe et elle tombe comme une proie pour une foule de révolutionnaires en colère. Assassinée ce jour du 3 septembre 1792, son cadavre est décapité et sa tête promenée au bout d’une pique, jusqu’au Palais Royal. Le corps et la tête amenés vers 19 heures à la section des Quinze-Vingts sont enterrés, en début de nuit, au cimetière des Enfants trouvés.

Cet épisode très sombre de la Révolution française a fait de la princesse de Lamballe une victime expiatoire de la rage populaire et une réprobation de la vindicte du peuple parisien.

L’adhésion à la Franc Maçonnerie féminine dans les loges d’adoption de la Princesse de Lamballe

Douce, bonne, obligeante, la princesse Lamballe est entrée sans difficulté dans la Franc-maçonnerie en 1777 présentée dans la loge d’adoption « La Candeur », avec recommandation de son illustre beau-père. Il faut dire que l’entrée en loge obéit à cette époque à une logique de caste. La volonté est d’associer à des loges maçonniques masculines des loges d’adoption pour permettre à des femmes de la noblesse exclues des institutions politiques et militaires, de trouver en ces loges d’adoption un nouveau lieu de sociabilité. En première ligne pour les fréquenter se trouvent en proximité et en lien de parenté des princesses de sang dont la Princesse de Lamballe.

En 1781, elle devient la Grande Maîtresse de toutes les loges d’adoption féminines Ecossaises régulières de France, reconnues par Le Grand Orient de France. Un titre qu’elle gardera jusqu’à son arrestationavecle prestige reconnu dans le milieu maçonnique.

En effet, des loges huppées, comme La Candeur et la Loge de Saint Jean du Contrat Social (dont Madame de Lamballe est après son initiation, devenue rapidement la Grande Maîtresse), maintiennent l’entre-soi nobiliaire en organisant des manifestations culturelles diverses et des divertissements pour ses membres. Ces manifestations sont le prolongement des quelques tenues maçonniques : ce sont des bals, des concerts, le théâtre, et les réunions d’échanges sur les idées du siècle qui permettent à des sœurs et des frères d’y être « sans gêne » dans une visibilité publique… En même temps qu’elle favorise la cohésion et l’harmonie du groupe, cette expression de sociabilité et de respectabilité, est censée prouver l’utilité de la franc-maçonnerie, à la fois aux yeux des pouvoirs aristocratiques et du « monde profane » de la haute bourgeoisie. Par leur présence dans les loges d’adoption, les femmes propagent leur goût pour les débats et les échanges nouvelles des idées. Une nouvelle attitude féminine se remarque car dans leur activité maçonnique, les Dames initiées investissent beaucoup de temps et d’argent…

Ainsi la princesse de Lamballe à Paris, après le retour de la famille royale à Paris, en octobre 1789 n’hésite pas à tenir un salon contre-révolutionnaire, ses idées restant fermement attachées à la légitimité de la monarchie et au couple royal. Effectivement la Franc Maçonnerie dont elle est devenue une personne de premier plan reconnue par les loges d’adoption, ne prône pas les notions de liberté et d’égalité des classes sociales. Mais un tel prisme de vue n’annule pas un intérêt à considérer comme importants des problèmes liés à la pauvreté ou à l’éducation ou à la santé pour justifier s’il y a lieu, différents projets envisagés par les membres des loges féminines sur le territoire. Même si à l’examen de leurs comptes, les aides financières aux plus démunis sont restées bien inférieures aux dépenses pour l’organisation des bals, des concerts, des fêtes, des spectacles… il n’en demeure pas moins un changement : l’aide de bienfaisance « coutumière » aux nécessiteux n’était plus du monopole de l’Eglise.

Les loges féminines de cette époque se mêlent également d’ésotérisme, de mysticisme : ainsi n’échapperont pas à la curiosité de la Grande Maitresse de toutes les loges Ecossaises, le Rite Egyptien de Cagliostro et celles de l’Ordre de l’Harmonie, (une organisation paramaçonnique fondée par le magnétiseur et stupéfiant Mesmer, qui innove dans les moyens de lutte contre des maux de santé)

Autre exemple dans la loge La Candeur que la Princesse a assurément fréquentée, un rituel particulier s’appliquait pour gérer la tenue des Franc Maçonnes car il s’agissait d’assurer à toutes « « les conditions d’une liberté à cultiver dans le cœur et dans l’esprit » (comme l’atteste un de ses procès-verbal conservé). La Candeur qui fonctionnait comme une loge-mère, comme a pu le faire, semble-t-il, la loge de Saint Jean du Contrat Social avec les loges féminines Ecossaises régulières de France, délivrait des patentes, et imprimait ses rituels pour les expédier à ses loges-filles. De l’avis des historiens de la Franc Maçonnerie, ces textes ont une véritable teneur symbolique qui sous-tend, au moins de manière implicite un discours qui anticipe le féminisme moderne, concept encore inconnu à cette époque.

Dans la ville de Lamballe, ceci précisé pour la petite histoire, La Loge LA PRINCESSE DE LAMBALLE est née à l’Orient de cette ville le 21 octobre 6006 (2006 de notre ère profane). Elle était à l’origine affiliée à la GLNF. Elle est, depuis, affiliée à la GLA-MF où elle a été consacrée le 28 avril 2012. Elle porte le numéro distinctif 372. La loge travaille au rite écossais ancien et accepté. Elle fait partie de la franc-maçonnerie régulière ce qui permet aux Frères de la Loge de pouvoir voyager et être accueillis dans toutes les loges du monde entier pour autant qu’elles soient également des loges régulières. La loge se réunit le 1er jeudi de chaque mois à l’Orient de LAMBALLE. Madame de Lamballe n’est jamais venue dans cette ville mais elle a son portrait exposé à l’Hôtel de Ville et son nom définitivement associer aux travaux de frères Maçons.

Sources

  • « Francs- maçons et Franc Maçonnes, dont le génie a éclairé le monde », Irène Mainguy, Collection Dervy 2025, page 50 La princesse de Lamballe.

La parole du Véné du lundi : « Nos Frères et Soeurs du Groenland n’ont pas lieu de s’inquiéter »

3

Mes très chers Sœurs et Frères en Maçonnerie,

Ah, l’heure solennelle du Mot du Vénérable Maître du lundi est arrivée, ce rituel hebdomadaire où nous polissons nos équerres avec un peu de sagesse, beaucoup d’humour, et une bonne dose de cynisme pour faire briller le Compas de la vérité – ou du moins, pour le faire tourner en bourrique. Cette semaine, mes bien-aimés tailleurs de pierre cosmiques, nous plongeons dans un sujet d’actualité brûlant comme un glacier en fusion : l’invasion imminente (ou pas) du Groenland par les États-Unis, cette terre promise des pingouins et des ours polaires qui, apparemment, attire les convoitises d’un certain Président aux cheveux orange et aux idées aussi stables qu’un igloo sous un sèche-cheveux.

Nos Sœurs et Frères francs-maçons du Groenland – si tant est qu’ils existent, car entre les aurores boréales et les nuits éternelles, qui a le temps de se réunir en Loge sans geler sur place ? – peuvent en effet se rassurer. Lors de notre dernière tenue, nous avons procédé à un vote solennel, avec maillets, batteries d’applaudissements rituels et tout le tralala. À l’unanimité absolue (oui, même le Frère Expert qui d’habitude vote contre tout par principe maçonnique d’équilibre), nous avons fermement condamné cette idée farfelue d’invasion ou de rachat.

Imaginez : Trump, ce grand architecte de tweets chaotiques, voulant annexer le Groenland comme on commande un Big Mac avec des frites extra-large. « Make Greenland Great Again » ? Plutôt « Make It Mine Again », non ?

Cyniquement, on se demande si c’est pour y installer des golfs sur glace ou pour y cacher ses dossiers fiscaux sous une couche de permafrost.

Mais ne nous arrêtons pas là, mes Frères et Sœurs ! Nous, humbles bâtisseurs du Temple de l’Humanité, ne saurions rester les bras croisés (sauf pour former le signe d’ordre, bien sûr). Nous allons de ce pas rédiger une circulaire officielle, un parchemin maçonnique aux sceaux invisibles, que nous adresserons directement à l’ambassade américaine.

Que le Président Trump – ou son fantôme politique, vu qu’on est en 2026 et qu’il doit encore tweeter depuis Mar-a-Lago – sache que notre Loge s’indigne profondément de cette manifestation de force antidémocratique.

Antidémocratique ? Plutôt anti-glaciaire ! Acheter une île entière comme un jouet Lego géant, c’est le summum du capitalisme impérialiste : « Je te rachète ton pays, mais seulement si tu inclus les phoques et les baleines en bonus. »

Et pour montrer notre engagement fraternel, nous sommes prêts à envoyer un émissaire sur place – un Frère courageux, armé de son tablier, de son gant et d’un thermos de café maçonnique infusé au symbolisme ésotérique. Il renforcera les défenses locales : ces deux valeureux militaires groenlandais avec leurs traîneaux tirés par des huskies philosophiques (qui aboient en latin, j’en suis sûr), et bien entendu, l’armée française avec ses 15 chasseurs alpins. Ah, les chasseurs alpins ! Ces héros des neiges, experts en escalade de symboles et en descente de pistes initiatiques.

Imaginez la scène : Trump envoie des drones high-tech, et nous, on contre-attaque avec des skis, des piolets et des chants tyroliens. « Liberté, Égalité, Fraternité… et fondue au fromage ! » C’est l’ultime barrière contre l’impérialisme : une avalanche de fromages alpins fondus sur les envahisseurs. Cyniquement, je parie que les Américains capituleraient illico – personne ne résiste à un reblochon bien coulant.

Il ne saurait être question que la Franc-maçonnerie reste passive face à cette injustice flagrante. Nous, qui construisons des temples intérieurs depuis des siècles, ne tolérerons pas qu’on piétine les temples extérieurs comme le Groenland. Après tout, n’est-ce pas là le berceau potentiel d’une nouvelle Atlantide gelée ? À bon entendeur, salut – et que le Grand Architecte de l’Univers, dans sa sagesse infinie, protège nos Frères polaires des acheteurs compulsifs et des idées givrées.

Que la Lumière vous guide, et l’humour vous réchauffe, mes Sœurs et Frères. À la prochaine tenue, où nous voterons peut-être contre l’invasion des Martiens – on n’est jamais trop prudent. Votre Vénérable Maître, en toute ironie maçonnique.