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ATHANOR : revue de presse hebdo – N°4

Quand le procès s’enfonce dans les faux-semblants et que l’institution cherche à reprendre la main

Cette quatrième revue de presse marque un nouveau déplacement du dossier Athanor

Après le temps du choc, des visages et des remords, voici venu celui des mondes imaginaires, des mythologies de service, des identités troubles et des tentatives de reprise institutionnelle. La semaine a vu se multiplier les récits sur les profils d’anciens agents, de faux spécialistes du secret, de barbouzes en reconversion et d’exécutants disant avoir cru servir l’État. Dans le même temps, la presse continue d’exporter l’affaire comme un thriller français mêlant loge, renseignement et manipulation, tandis qu’un courrier interne du Grand Maître de la GL-AMF tente de refermer toute confusion entre L’Alliance et les faits jugés à Paris. (contacté par la rédaction, il n’a pas souhaité répondre) Sur le fond, pourtant, une constante demeure. Plus le procès avance, plus Athanor apparaît comme une machine à brouiller les frontières entre fraternité, fantasme d’autorité et dérive criminelle.

Le cœur de la semaine tient en six lignes

La presse a insisté sur trois figures, Yannick Pham, Daniel Beaulieu et Sébastien Leroy, pour montrer comment l’imaginaire du renseignement a pu servir de matrice à des passages à l’acte criminels. Plusieurs médias ont repris, souvent depuis l’AFP, l’idée d’un « monde fantasmatique » nourri par l’espionnage, la manipulation et le cloisonnement supposé des missions.

La Dépêche du Midi et France Inter ont, chacune à leur manière, remis en avant la logique de l’emprise, du mentor et du « château de cartes » qui s’effondre. Mediapart a poursuivi son travail de portrait en s’arrêtant sur Yannick Pham, présenté comme une sorte de bricoleur du secret ayant fini par basculer dans le privé délinquant. Enfin, à cette séquence médiatique s’est ajoutée une séquence institutionnelle, avec un message interne de la GL-AMF affirmant qu’“il n’existe pas d’affaire Athanor” pour l’obédience et rappelant l’exclusion des anciens membres concernés.

Le 15 avril, Mediapart ouvre la séquence par un portrait sévère de Yannick Pham, qualifié de « Géo Trouvetou des services secrets »

Le papier le présente comme un policier de la DCRI, réserviste de la DGSE et spécialiste des faux papiers, qui aurait mis ses compétences au service d’activités criminelles après son passage dans le privé. Le choix éditorial est révélateur. L’affaire n’est plus racontée seulement à travers la loge ni même à travers les commanditaires supposés, mais à travers la décomposition d’une certaine culture professionnelle du secret, transplantée dans l’économie grise des affaires privées.

Le 16 avril, une vague de reprises AFP s’installe dans plusieurs médias, notamment TV5Monde, Corse Matin, Orange, Upday et, plus tard, Charente Libre

Le motif central est limpide. Athanor aurait prospéré dans un « monde fantasmatique », mêlant méthodes des services de renseignement, recours à des intermédiaires coupe-circuit, goût prononcé pour l’espionnage et confusion durable, chez certains exécutants, entre mission d’État et contrat privé. Ce cadrage est important parce qu’il donne une cohérence d’ensemble au procès. Il suggère que la force d’Athanor n’était pas seulement la violence ou l’argent, mais la capacité à produire de la croyance chez ceux qu’elle mobilisait.

Le même 16 avril, La Dépêche du Midi choisit une forme plus pédagogique et plus grand public en revenant sur « les principaux accusés »

Sébastien Leroy y apparaît comme l’exécutant qui se croyait espion, Daniel Beaulieu comme le cerveau charismatique, Frédéric Vaglio comme le « commercial » du crime. Le journal synthétise ainsi ce que plusieurs jours d’audience ont laissé apparaître, à savoir une chaîne où la fascination pour le renseignement, la crédulité intéressée, l’ascendant personnel et l’habillage pseudo-officiel ont permis de donner aux entreprises criminelles l’apparence de missions supérieures.

France Inter, dans son format podcast, resserre encore le récit autour du duo Beaulieu-Leroy et de la formule appelée à durer, « le château de cartes s’est effondré »

Là encore, l’intérêt est moins dans la répétition des faits que dans la mécanique psychique. Le média montre comment l’idée de servir l’État a pu fonctionner comme fiction de soutien jusqu’au moment où la réalité des contrats d’assassinat privés devient impossible à nier. L’affaire Athanor cesse alors d’être une intrigue extérieure. Elle devient un cas d’école sur la manière dont on habite longtemps un mensonge avant de s’effondrer avec lui.

Au milieu de cette séquence, un courrier interne daté du 17 avril et signé du Grand Maître Pierre Lucet à destination des Frères de la GL-AMF

Ce texte constitue un tournant institutionnel. Il affirme une ligne claire, la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, n’est impliquée « ni de près ni de loin », les membres concernés ont été exclus, la loge Athanor a été fermée, et aucune confusion ne doit être acceptée entre les agissements individuels d’anciens membres et l’obédience elle-même. Le courrier insiste aussi sur le fait qu’en plus de six années d’instruction, ni la police ni la justice n’auraient sollicité L’Alliance. C’est une parole de cadrage, de défense et de recentrage. Elle tranche nettement avec la tonalité plus large, plus symbolique et plus transversale de la lettre de la GLDF la semaine précédente. Ici, la stratégie est celle de la séparation stricte entre l’institution et l’affaire.

Le 19 avril, Charente Libre reprend le cadrage AFP dans une formule qui résume bien la semaine, « de la loge maçonnique aux services secrets »

Cette formulation mérite d’être relevée car elle montre ce que le dossier est devenu dans l’espace public. Non plus seulement le procès d’une cellule criminelle, mais une narration hybride où l’on passe sans cesse de la structure maçonnique au renseignement, du renseignement au privé, du privé au fantasme, et du fantasme au crime. Plus cette circulation s’installe, plus la charge symbolique du mot “franc-maçonnerie” agit comme un amplificateur de curiosité et de soupçon.

Le 21 avril enfin, Le Parisien donne un nouveau relief à l’affaire avec le témoignage de Bernard Émié, ancien patron de la DGSE

Le titre est fort, « Seul le pape est infaillible ». Le quotidien insiste sur sa volonté de défendre l’honneur du service et de réfuter toute responsabilité institutionnelle de la DGSE dans ce qu’il décrit comme la dérive de deux anciens agents. C’est un moment important, car après les mises au point maçonniques vient la mise au point du renseignement. Autrement dit, les deux univers symboliquement les plus exposés dans cette affaire, l’obédience et les services, s’emploient désormais à dissocier leur image de ceux qui ont brouillé leurs codes pour agir au profit de logiques privées.

Cette semaine confirme donc une inflexion profonde

Athanor n’est plus seulement racontée comme une loge dévoyée. Elle est devenue le récit d’une contamination réciproque entre culture du secret, besoin de reconnaissance, croyance en la mission et disponibilité à la violence. Les médias les plus solides tentent d’en démêler les ressorts. Les formats de reprise simplifient. Les relais plus militants ou plus sensationnalistes continuent, eux, d’y voir la confirmation de ce qu’ils voulaient déjà croire.

Pour la franc-maçonnerie, le danger reste le même.

Non seulement être atteinte par les faits, mais être réduite, dans l’imaginaire public, au décor idéal d’une fiction noire qui finit par tenir lieu de vérité.

À mesure que le procès avance, Athanor révèle moins un secret qu’une faiblesse

La faiblesse d’hommes fascinés par les apparences du pouvoir. La faiblesse de structures qui croient pouvoir résister au dévoiement par la seule force de leurs symboles. La faiblesse aussi d’un espace public qui confond volontiers l’exception criminelle, le récit médiatique et l’essence d’une institution. Cette semaine, tout converge vers une même leçon. Ce ne sont pas les codes du secret qui protègent de la chute. C’est le discernement. Et quand celui-ci se retire, il ne reste plus qu’un théâtre d’ombres où chacun jure avoir servi plus grand que lui, alors même qu’il n’a servi que ses peurs, ses fantasmes ou ses intérêts.

Revue de presse du jour 4
Dans l’ordre chronologique

15 avril 2026 – Mediapart
« Au procès Athanor, la déchéance du “Géo Trouvetou des services secrets” »
Présentation brève
Mediapart dresse le portrait de Yannick Pham, ancien policier de la DCRI, réserviste de la DGSE et spécialiste des faux papiers, en montrant comment son passage dans le privé aurait transformé des savoir-faire de renseignement en outils de criminalité. Lien
https://www.mediapart.fr/journal/france/150426/au-proces-athanor-la-decheance-du-geo-trouvetou-des-services-secrets

15 avril 2026 – France Inter / Radio France
« Le château de cartes s’est effondré : au procès Athanor, un tueur à gage sous influence d’un ancien espion »
Présentation brève
France Inter revient sur le duo Beaulieu-Leroy et sur l’effondrement progressif de la fiction des “missions d’État”, au cœur de la défense et des aveux. Lien
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/le-chateau-de-cartes-s-est-effondre-au-proces-athanor-un-tueur-a-gage-sous-influence-d-un-ancien-espion-1812018

16 avril 2026 – TV5Monde / AFP
« “Un monde fantasmatique” : au procès Athanor, un goût prononcé pour l’espionnage et la manipulation »
Présentation brève
Une synthèse AFP qui pose le cadre dominant de la semaine, celui d’un réseau né dans une loge des Hauts-de-Seine et structuré par l’imitation des méthodes du renseignement. Lien
https://information.tv5monde.com/societe/un-monde-fantasmatique-au-proces-athanor-un-gout-prononce-pour-lespionnage-et-la-manipulation-2817871

16 avril 2026 – Le Singulier
« L’affaire Athanor, une plongée dans les méandres d’une officine criminelle »
Présentation brève
Le Singulier reprend la grille du brouillage entre missions d’État et dérives privées, dans un texte dense centré sur les mécanismes du réseau et ses ambiguïtés. Lien
https://lesinguliersete.fr/laffaire-athanor-une-plongee-dans-les-meandres-dune-officine-criminelle/

16 avril 2026 – Upday News
« Ce réseau criminel a manipulé ses membres en se faisant passer pour la DGSE »
Présentation brève
Version ramassée et très lisible de la séquence, qui insiste sur la manipulation des exécutants et sur l’usage du sigle DGSE comme levier de crédibilité. Lien
https://www.upday.com/fr/actualite/ce-reseau-criminel-a-manipule-ses-membres-en-se-faisant-passer-pour-la-dgse/3zs8dxr

16 avril 2026 – La Dépêche du Midi
« Procès Athanor : la loge maçonnique abrite un réseau de “barbouzeries” sur commande ? Qui sont les principaux accusés de l’affaire »
Présentation brève
La Dépêche propose une synthèse grand public autour de trois figures, Sébastien Leroy, Daniel Beaulieu et Frédéric Vaglio, pour rendre lisible l’architecture humaine du dossier. Lien
https://www.ladepeche.fr/2026/04/16/proces-athanor-la-loge-maconnique-abrite-un-reseau-de-barbouzeries-sur-commande-retour-sur-les-principaux-accuses-de-laffaire-13328394.php

16 avril 2026 – Corse Matin / AFP
« “Un monde fantasmatique” : au procès Athanor, un goût prononcé pour l’espionnage et la manipulation »
Présentation brève
Reprise régionale de la dépêche AFP, qui confirme la diffusion large de ce cadrage par la presse quotidienne. Lien
https://www.corsematin.com/article/francemonde/1114921012397415/un-monde-fantasmatique-au-proces-athanor-un-gout-prononce-pour-lespionnage-et-la-manipulation

16 avril 2026 – Orange Actu
« “Un monde fantasmatique” : au procès Athanor, un goût prononcé pour l’espionnage et la manipulation »
Présentation brève
Nouvelle reprise AFP, utile pour mesurer l’extension du récit dans les grands portails d’actualité. Lien
https://actu.orange.fr/france/quot-un-monde-fantasmatique-quot-au-proces-athanor-un-gout-prononce-pour-l-espionnage-et-la-manipulation-CNT000002oHP8U.html

16 avril 2026 – Orange vidéo
« Athanor : le procès des dérives criminelles de francs-maçons barbouzes »
Présentation brève
Format vidéo très direct qui pousse encore la formule “francs-maçons barbouzes”, signe de la cristallisation médiatique du dossier.
Lien
https://actu.orange.fr/videos/france/athanor-le-proces-des-derives-criminelles-de-francs-macons-barbouzes-CNT000002oIAHw.html?pid=

17 avril 2026 – Courrier interne du Grand Maître de la GL-AMF Pierre Lucet

« L’Alliance – Information importante du Grand Maître de la GL-AMF »
Présentation brève : Texte interne de cadrage, affirmant l’absence totale d’implication de l’obédience, rappelant l’exclusion des anciens membres concernés et la fermeture de la loge Athanor, tout en demandant aux Frères une réponse simple, factuelle et sereine.

19 avril 2026 – Charente Libre
« De la loge maçonnique aux services secrets : plongée dans le “monde fantasmatique” du procès Athanor »
Présentation brève
Charente Libre relance la séquence AFP en soulignant l’hybridation devenue centrale du récit, à la jonction de la loge, du renseignement et de la manipulation. Lien https://www.charentelibre.fr/france/de-la-loge-maconnique-aux-services-secrets-plongee-dans-le-monde-fantasmatique-du-proces-athanor-28751911.php

21 avril 2026 – Le Parisien
« “Seul le pape est infaillible” : au procès Athanor, l’ex-patron de la DGSE charge les accusés et défend les services »
Présentation brève : Le Parisien met en avant la déposition de Bernard Émié, soucieux de défendre la réputation de la DGSE et de dissocier fermement le service des dérives reprochées aux accusés. Lien https://www.leparisien.fr/faits-divers/seul-le-pape-est-infaillible-au-proces-athanor-lex-patron-de-la-dgse-charge-les-accuses-et-defend-les-services-21-04-2026-T4NRLSXGGFH23C5AGRDMOZS4EU.php

Laurent Pasquali, la GL-AMF et la Loge Athanor…

Athanor ou quand une loge devient l’ombre d’elle-même

ATHANOR : revue de presse hebdo – N°1

L’Affaire Athanor : Scandale, Crimes et Franc-Maçonnerie | Sous le Bandeau | Épisode #93

ATHANOR : revue de presse hebdo – N°2

AFFAIRE ATHANOR – EXCLUSIF : Entretien avec Alain Juillet, fondateur de la GL-AMF et ex-directeur du Renseignement de la DGSE

ATHANOR : revue de presse hebdo – N°3

Et in Arcadia Ego

La publication d’un livre de Jean-Louis Honquet, Enigmatique Nicolas Poussin aux éditions PUR m’a replongé dans ce tableau Et in Arcadia Ego.

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

Au XVIIe siècle, la peinture puise autant dans la Mythologie que dans les Écritures, mêlant habilement ces deux thèmes afin de dissimuler un message subtil. Cette manière d’interpréter l’image, oscillant entre ce qui est visible et ce qui demeure voilé, était particulièrement appréciée par les Jésuites, qui organisaient chaque année des concours dans leurs collèges. Les étudiants devaient alors déchiffrer des œuvres qualifiées de « hiéroglyphiques ». Parmi ces œuvres, la plus célèbre est celle de Nicolas Poussin, Les Bergers d’Arcadie, dans sa seconde version.

Les Bergers d’Arcadie représentent quatre figures, trois bergers et une femme, positionnées devant un tombeau. Deux des bergers s’inclinent, scrutant attentivement une inscription gravée sur la pierre tombale. L’un d’eux se tourne vers la femme, qui reste debout, la main posée sur son épaule, semblant fixée dans le vide. En arrière-plan, s’étend un paysage de montagnes, évoquant l’Arcadie, pays idéal. Cependant, la présence du tombeau et de l’inscription « Et in Arcadia Ego » rappellent avec force que nul n’échappe à l’inéluctable : la mort.

Nicolas Poussin

Selon toute vraisemblance, Nicolas Poussin aurait dissimulé, au sein de cette œuvre, un « secret » réservé à quelques initiés, transmis de génération en génération. Le sens précis de cette énigme demeure toutefois voilé, et on ne peut s’empêcher de faire un lien avec une lettre datée du 17 avril 1656, de l’abbé Louis Fouquet à son frère Nicolas, dont le contenu continue de conserver toute sa mystérieuse aura :

« J’ai rendu à M. Poussin la lettre que vous luy faites l’honneur de luy escrire ; il a témoigné toute la joie imaginable. Vous ne scauriez croire, Monsieur, ni les peines qu’il prend pour vostre service, ni l’affection avec laquelle il les prend, ; ni le mérite et la probité qu’il apporte en toutes choses. Luy et moy nous avons projetté de certaines choses dont je pourray vous entretenir à fond dans peu, qui vous donneront par M.Poussin les avantages (si vous ne les voulez pas méspriser) que les roys auroient grande peine à tirer de luy, et qu’après luy peut-estre personne au monde ne recouvrera jamais dans les siècles advenir ; et, ce qui plus est,, cela seroit sans beaucoup de dépenses et pourroit mesme tourner à profit, et ce sont choses si fort à rechercher que quoy que ce soit sur la terre maintenant ne peut avoir une meilleur fortune ne peut-estre esgalle. Comme en luy rendant vostre lettre je ne le vis qu’au moment en passant, j’oubly de luy dire que vous ferez retirer son brevet renouvelé en termes honorables… ».

Personne n’a jamais pu élucider le véritable contenu de ce message, et il est indéniable que cette lettre peut aisément être exploitée à des fins diverses. Quant au célèbre tableau que Louis XIV finit par acquérir, il le conservera jusqu’à la fin de ses jours, dans ses appartements privés.

La dalle de la marquise de Blanchefort.

Ce tableau occupe une place centrale dans l’affaire de Rennes-le-Château. Dans L’Or de Rennes, Gérard de Sède dévoile, pour la première fois, une enquête approfondie sur les mystères entourant l’abbé Saunière. L’analyse de ce livre met en lumière plusieurs éléments faisant référence à la célèbre œuvre de Nicolas Poussin, Et in Arcadia Ego, dans sa version secondaire. La question qui se pose est de savoir si cette utilisation de la peinture résulte d’une instrumentalisation par Pierre Plantard ou si ce dernier détenait un secret qu’il aurait en partie révélé à travers trois ouvrages : Les Templiers sont parmi nousL’Or de Rennes et La Race Fabuleuse.

Selon Gérard de Sède, l’abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château, aurait découvert des parchemins dans son église, ainsi qu’une mystérieuse dalle dans le cimetière, dont l’inscription était cryptée. Cette dalle, celle de la marquise de Blanchefort, recèlerait un code permettant de découvrir le message caché du grand parchemin, l’un des deux documents découverts par l’abbé Saunière dans l’Autel de l’église :

« Bergère pas de tentation que Poussin Téniers gardent la clé PAX DCLXXXI par la Croix et le Cheval de Dieu j’achève le daemon de gardiens à midi pommes bleues ».

Cette dalle ne résulte pas de l’imagination de Gérard de Sède. Selon les récits, elle aurait initialement été située au hameau des Pontils, dans leur cimetière, avant d’être transférée au cimetière de Rennes-le-Château. C’est d’ailleurs aux Pontils qu’en 1903 fut construit un tombeau, celui d’Arques, qui sera modifié dans les années 1930-1932. Ce tombeau adopte la forme de celui représenté par Nicolas Poussin, et le paysage en arrière-plan semble identique à celui de la peinture.

Le tombeau des pontils (aujourd’hui détruit) situé à quelques kilomètres de Rennes-le-Château, proche de la méridienne de Paris.

Nicolas Poussin n’a jamais voyagé dans le Razès, ce qui explique pourquoi il n’a pas pu représenter le paysage en arrière-plan du tombeau des Pontils. À moins qu’il ne se soit appuyé sur une connaissance, le moine des Augustins de Toulouse, Ambroise Frédeau, auteur de la peinture représentant Saint Antoine de Notre-Dame de Marceille. Le fond de la seconde version de Et in Arcadia Ego pourrait correspondre à trois sommets de la région des Pontils : ceux du Cardou, de la Pique Grosse du Bugarah, et la falaise de Bézu. S’agit-il d’un simple hasard, ou Nicolas Poussin aurait-il reçu pour mission de peindre ce paysage spécifique, évoquant une zone géographique précise et renfermant peut-être un « secret ».

Revenons à présent au livre de Gérard de Sède, L’Or de Rennes, et à sa source principale, Pierre Plantard. La famille de ce dernier aurait entretenu des contacts avec l’abbé Saunière : son grand-père, puis son père, auraient été envoyés à Rennes-le-Château pour récupérer certains documents. Pourtant, c’est finalement Pierre Plantard lui-même qui s’y est rendu en dernier en 1938. Nous restons sceptiques face à cette version. Bien que Pierre Plantard ait semblé être l’initiateur de la « révélation » dans l’affaire de Rennes-le-Château, cela aurait été fomenté à l’initiative d’un contact demeuré anonyme.

Qui êtes-vous, monsieur Pierre Plantard ? Telle est la question que Gino Sandri a choisie comme titre pour le manuscrit posthume de Geneviève Beduneau, publié en 2019 aux éditions Dervy. Dans cet ouvrage, Geneviève Beduneau consacre un chapitre intitulé « L’hermétiste de Gisors », évoquant ainsi la première apparition publique de Pierre Plantard après la guerre. En effet, ce dernier apparaît en annexe dans Les Templiers sont parmi nous, de Gérard de Sède. Cet entretien sera publié en fac-similé, en tirage limité, et déposé à la Bibliothèque Nationale sous le titre de Gisors et son secret.

La carte de France hermétique dévoilée par Pierre Plantard

Dans cet entretien entre Pierre Plantard et Gérard de Sède, il est évoqué une carte de France, représentée par un hexagone façonné comme un cristal. Cette carte est divisée en un zodiaque à treize signes, avec, en son centre, la ville de Bourges, formant le sommet d’un triangle constitué de trois cités. Cette représentation renferme une forme de magie, nécessitant la lecture du ciel – un zodiaque céleste – la maîtrise de la magie du cristal, ainsi que l’utilisation d’un triangle magique d’évocation, mais non d’invocation. Ce triangle repose sur trois signes d’eau : Poissons (Neptune), Cancer (Lune) et Scorpion (Mars).

Depuis 1956, Pierre Plantard a fondé une association appelée « Prieuré de Sion ». Ce « Prieuré » a été utilisé comme un écran pour dissimuler une société secrète, créée avant la guerre et réactivée à la Libération : Alpha-Galates. Pour y pénétrer, le novice doit être approché par un membre du cercle intérieur et répondre à une question figurant dans l’annexe des Templiers sont parmi nous. La clé d’accès consiste à résoudre une énigme permettant de « forcer » les trois portes du triangle : Jarnac, Gisors, Montrevel.

Comment doit-on lire cette carte de France ? Pierre Plantard a-t-il tenter à la fois d’opérer magiquement sur la France en créant un égrégore ou en tentant de le domestiquer ? Il est explicitement fait référence à la petite partie consacrée aux égrégores dans La Kabale magique de Robert Ambelain. Gino Sandri me confia que le véritable auteur de ce passage n’était autre que le rabbin Ovadia dont la synagogue était située dans le 17e arrondissement.

Qu’est-ce qu’un égrégore ? : « une force générée par un puissant courant spirituel et alimentée à intervalles réguliers selon un rythme en harmonie avec la vie universelle du Cosmos ou à une réunion d’entités unies par un caractère commun ».

Pour cela, il s’agit de constituer un cercle, un Circuit (Nom donné au bulletin de l’association Prieuré de Sion. Il, s’agit de favoriser la circulation psychique intérieure des cellules constituant le circuit par des rites de vitalisation en se reposant sur une masse passive (ceux qui vont recevoir l’information et la subir) activée par le cercle extérieur, composé des membres qualifiés. Lez cercle intérieur se constituait de Pierre Plantard activant ses portes plumes : Philippe de Cherisey, Gérard de Sède… qui passait l’information aux lecteurs.

Pierre Plantard

Pierre Plantard va donc transmettre à Gérard de Sède un synopsis à suivre scrupuleusement et dans le cadre de L’Or de Rennes renvoyant au tableau de Nicolas Poussin. Il ne s’agit pas de trouver un trésor, et donc, non pas de creuser, mais de décrypter une série d’éléments constituant un puzzle dont la pièce maîtresse est le tableau de Nicolas Poussin. Ainsi, Pierre Plantard inventa une visite de l’abbé Saunière au Louvre :

« Bérenger s’attarda ainsi au musée du Louvre ; après s’être documenté sur leurs auteurs, il acheta des reproductions de trois tableaux qu’il accrochera dès son retour aux murs de son modeste logis : Les Bergers d’Arcadie de poussin, le Saint Antoine Ermite de David Téniers et un portrait déniché on ne sait où, du pape Saint Célestin V. Assortiment assez étrange ».

Il y a un lien entre Poussin et Téniers, on l’a vu plus haut, un moine, Ambroise Frédeau. Ce dernier connaissait les deux peintres, et il était lui-même l’auteur d’un Saint Antoine.

Gérard de Sède rappelle dans le livre la légende du berger Paris :

Gérard de Sède

« Au printemps de l’an 1645, donc, Ignace Paris, jeune berger de Rennes, cherchait une brebis perdue. Soudain, il entendit bêler : l’animal était tomber au fond d’un gouffre. Paris y descendit : au fond un étroit boyau s’enfonçait sous terrer ; il s’y engagea et découvrit, émerveillé, une grotte où gisaient des squelettes et où étaient entassés des monceaux d’or ». Il fut ensuite assassiné. Le tombeau de Et in Arcadia ego représenterait il symboliquement celui de ce berger ? Le mythe d’Arcadie concerne un lieu sacré, une résidence des Dieux située sous terre, lieu des morts et où l’on cache un trésor. Le berger en est le gardien, portant sur son dos un bélier, symbole d’un secret voilé.

L’affaire qui nous concerne ici repose sur un secret attribué à Nicolas Poussin, dévoilé par lui à travers la seconde version des Bergers d’Arcadie. Elle constitue à la fois une manipulation, fondée sur un dossier dont les créateurs pourraient être des prêtres de la région du Razès. Deux de ces figures ont été authentifiées : l’abbé Henri Boudet, auteur de La langue celtique et le Cromleck de Rennes-les-Bains et l’abbé Jean Jourde, le maître supposé de toute cette affaire qui continue à faire couler beaucoup d’encre.

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Le secret des images ou la Gloire dévoilée

Avec Le grade maçonnique de Sublime Prince du Royal Secret, Dominique Jardin signe un ouvrage rare, savant et profondément initiatique. En explorant le tableau du camp, ses bannières, ses flammes, ses anges, sa géométrie et sa Gloire centrale, il rend lisible l’un des grades les plus complexes du Rite Écossais Ancien et Accepté. Ce livre n’est pas seulement une étude iconographique. Il est une traversée du regard, une méditation sur le Royal Secret, une mise en lumière de ce lieu mystérieux où le symbole devient pensée, où la mystique rejoint la cité.

Au seuil du 32e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté

Là où le parcours initiatique approche de son terme, Dominique Jardin entreprend ce que la littérature maçonnique avait, étonnamment, laissé dans une relative pénombre depuis plus de deux siècles et demi. Il propose une lecture méthodique, rigoureuse et habitée du tableau de Loge du Sublime Prince du Royal Secret. Ce livre est une révélation au sens fort du terme.

Il existe des ouvrages qui instruisent

Dominique Jardin

D’autres déplacent le regard. Le grade maçonnique de Sublime Prince du Royal Secret, publié chez Dervy, appartient à cette catégorie plus rare encore des livres qui apprennent à voir. Historien agrégé, docteur en histoire et sciences religieuses, plusieurs fois distingué par l’Institut Maçonnique de France, le prix Bartholdi, le prix Cadet Roussel et le prix littéraire des Rencontres Écossaises, Dominique Jardin s’est imposé comme l’un des chercheurs les plus exigeants de la pensée maçonnique contemporaine.

Ses travaux antérieurs, notamment Aux sources de l’Écossisme, le premier Tuileur illustré, avaient déjà installé une méthode à la fois historienne, sémiologique et symbolique, attentive à la matérialité des images autant qu’à leur profondeur spirituelle.

Avec ce nouvel ouvrage, il aborde un sommet difficile

Jean-Pierre Villain, préfacier et président de l’Aréopage de recherches Sources, rattaché au Grand Collège des Rites Écossais, Suprême Conseil du 33e degré en France du Grand Orient de France, rappelle d’emblée l’ampleur de la tâche. Il s’agit d’éclairer l’un des grades les plus complexes du cursus écossais, celui de Sublime Prince du Royal Secret, avant-dernier degré du Rite et lieu de condensation extrême des langages religieux, politiques, mystiques et iconographiques.

Le titre même du grade invite au vertige

Sublime, Prince, Royal, Secret. Chacun de ces mots ouvre une chambre de résonance. Dominique Jardin ne cherche pas à les réduire. Il les habite, les confronte, les fait dialoguer jusqu’à ce que leurs harmoniques révèlent une architecture profonde. La grande tension de l’ouvrage se tient là, entre le religieux et le politique, entre le sacré et le profane, entre la Gloire comme concept théologique et la Gloire comme signe de règne. Loin d’être juxtaposées, ces dimensions apparaissent intimement liées dans le tableau du camp, au point de relever d’une même problématique fondamentale.

La bannière dite de Valenciennes ou de Douai

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Conservée au musée de la franc-maçonnerie* à Paris, La bannière dite de Valenciennes ou de Douai, reproduite en couverture, donne immédiatement la mesure du voyage. Ce tableau de Loge en soie porte la latitude nord de 50 degrés, 21 minutes, 27 secondes, coordonnées qui correspondent à Douai et peuvent renforcer l’idée d’une expédition maritime. Dominique Jardin y voit l’une des plus belles iconographies maçonniques jamais produites pour ce grade. Les flammes extérieures tournent de gauche à droite, tandis que les drapeaux du cercle intérieur flottent en sens inverse. Dès l’image de couverture, tout est mouvement, circulation, tension, inversion, procession. Rien n’est décoratif. Tout signifie.

C’est l’un des grands mérites de l’ouvrage

Il rend visible ce qui demeurait largement illisible depuis 1764, date de la plus ancienne illustration connue du camp des Sublimes Princes du Royal Secret. L’auteur rassemble et interroge un corpus iconographique d’une richesse remarquable. Tableaux de Loge, tabliers, décors, sautoirs, bijoux, tampons, armoiries, bannières. Chaque pièce devient un témoin. Chaque motif est replacé dans une généalogie. Chaque détail, loin d’être anecdotique, participe d’une grammaire du sens.

Le tableau du camp apparaît alors comme une composition savante, structurée par une géométrie concentrique et rayonnante

Le triangle central y joue un rôle matriciel. La croix et l’étoile à cinq branches y coexistent dans une tension féconde. Les cinq pavillons disposés autour de l’axe central deviennent les éléments d’une véritable cosmologie initiatique, renvoyant au tétramorphe, au tabernacle, aux douze tribus d’Israël et au Royal Arch anglais. L’image n’est plus seulement représentation. Elle devient carte spirituelle, mémoire rituelle, architecture intérieure.

Sautoir-REAA-32ème-degré

La lecture des systèmes angéliques associés au tableau compte parmi les passages les plus saisissants du livre

Les chérubins protecteurs de l’Arche, le monde des anges, leur statut théologique, la Gloire comme motif central irradiant l’ensemble de la composition, autant de fils que Dominique Jardin déroule avec une érudition jamais pesante. Nous comprenons alors que le tableau ne représente pas simplement un camp militaire symbolique, inspiré des campements d’Israël dans le désert. Il figure une expérience intérieure. Il donne à voir une marche vers Jérusalem, qui est aussi une marche vers soi-même.

Le camp du 32e degré devient une métaphore de l’âme en chemin, orientée vers une Lumière dont la nature constitue peut-être le cœur même du Royal Secret.

L’heptagone, l’ennéagone, les lettres SALIX NONI, les flammes représentant les armées maçonniques, le cortège en défilé-procession, les bannières du Royal Arch, tous ces motifs reçoivent une attention qui est aussi une forme de respect. Dominique Jardin ne force jamais le symbole. Il n’assène pas une interprétation close. Il formule des hypothèses, convoque les sources manuscrites et imprimées, compare les images, relève les écarts, suit les déplacements. Cette méthode est profondément maçonnique. Elle repose sur la conviction que le symbole ne s’épuise jamais dans une seule lecture et que la vérité initiatique naît souvent de la tension entre plusieurs niveaux de sens.

Le chapitre consacré à la Gloire, à l’Art Royal et au Royal Secret constitue sans doute le sommet théorique de l’ouvrage

Dominique Jardin montre que la Gloire, motif iconographique central du tableau, n’est pas un ornement. Elle est le foyer du dispositif symbolique, le centre irradiant vers lequel convergent les autres motifs. Lumière et Gloire apparaissent comme deux visages d’une même réalité initiatique. Celle d’une connaissance qui n’informe pas seulement l’intelligence, mais transforme l’être.

Vient ensuite la question décisive du pouvoir symbolique et du pouvoir politique

L’auteur ose interroger ce que le grade peut encore signifier pour des maçons républicains. Les chants de gloire, les acclamations, les processions, les images de puissance et de règne ne sont pas laissés au seul registre de l’apparat rituel. Ils sont replacés dans une interrogation plus large sur la fabrique du pouvoir, sur l’élévation de l’Homme et sur la responsabilité de la conscience initiée dans la cité. La formule de Péguy, placée en conclusion, prend alors toute sa force. « Tout commence en mystique et finit en politique ». Elle ne vient pas clore le livre comme une formule brillante. Elle en révèle la nécessité intérieure.

Jean-Pierre-Villain

Jean-Pierre Villain rappelle dans sa préface que le triptyque platonicien, le Beau, le Juste, le Bien, résonne au cœur du Royal Secret comme une conviction et comme un projet pour l’Homme et pour l’Humanité. Dominique Jardin réussit précisément cela. Il montre que ce grade terminal n’est pas un simple couronnement décoratif, mais un programme exigeant. Un appel à comprendre, à contempler, à ordonner, puis à agir.

Ce livre est donc bien plus qu’une monographie sur un tableau de Loge

C’est une méditation sur la puissance des images lorsqu’elles sont prises au sérieux. C’est une leçon de méthode. C’est aussi une invitation à regarder autrement ce que la routine rituelle peut parfois faire passer trop vite sous nos yeux. Après cette lecture, le camp du Sublime Prince du Royal Secret ne peut plus être perçu comme une image lointaine, étrange ou réservée à quelques spécialistes. Il devient un miroir. Un miroir de la tradition écossaise. Un miroir de la conscience initiatique. Un miroir de cette tension fondatrice entre la quête intérieure et la responsabilité dans le monde.

Le grade maçonnique de Sublime Prince du Royal Secret – Le secret des images est une œuvre de dévoilement

Dominique Jardin rend à ce grade sommital du REAA une profondeur qu’il n’avait jamais perdue, mais que nul, jusqu’ici, n’avait su mettre en lumière avec une telle ampleur. Il nous rappelle que les images maçonniques ne sont jamais de simples illustrations. Elles sont des portes. Encore faut-il accepter de les franchir.

À travers la Gloire, les anges, le camp, les flammes et la marche vers Jérusalem, Dominique Jardin ne dévoile pas seulement une iconographie oubliée. Il nous rend le regard. Et peut-être est-ce là le véritable Royal Secret. Comprendre qu’en franc-maçonnerie, l’image ne montre jamais seulement ce qu’elle représente. Elle révèle ce que nous sommes prêts à devenir.

*Créé en 1889, victime de spoliations sous l’Occupation, réouvert en 1973, le musée de la franc-maçonnerie situé au siège du Grand Orient de France, a progressivement reconstitué ses collections. Depuis 2003, il bénéficie de l’appellation « Musée de France », délivrée par le Ministère de la Culture.

Le grade maçonnique de Sublime Prince du Royal Secret – Le secret des images
Dominique JardinPréface de Jean-Pierre Villain
Éditions Dervy, 2026, 286 pages, 23 € – numérique 15,99 €

L’éditeur, le SITE

Le Grand Maître du GODF interviewé par RFI à Madagascar

« Nous souhaitons que les valeurs humanistes et universalistes puissent s’appliquer partout dans le monde »

À Antananarivo, dans un contexte politique encore marqué par les secousses récentes et l’émergence d’une jeunesse contestataire, la parole de Pierre Bertinotti résonne comme une tentative de repositionnement. Invité de Radio France internationale, le grand maître du Grand Orient de France esquisse une vision de la franc-maçonnerie à la fois fidèle à ses racines et attentive aux mutations du monde contemporain.

D’emblée, le ton est donné. Pour Pierre Bertinotti, la franc-maçonnerie ne peut être réduite à une organisation discrète ou à un simple réseau d’influence. Elle s’inscrit, selon lui, dans une histoire politique et intellectuelle longue, profondément liée à l’idéal républicain. Face à une jeunesse malgache qui a récemment bouleversé l’ordre établi, il insiste sur la continuité d’un engagement : celui en faveur de la démocratie, des libertés publiques et d’un humanisme qu’il souhaite voir dépasser les frontières nationales. L’enjeu n’est pas seulement local. Il s’agit, dit-il en substance, de faire vivre des principes qui, à ses yeux, devraient valoir « partout dans le monde ».

Cette ambition universaliste se heurte toutefois à un environnement international de plus en plus fragmenté. Interrogé sur les recompositions géopolitiques, notamment le rapprochement de certains pays africains avec des puissances comme la Russie, Pierre Bertinotti ne cède ni à l’alarmisme ni à l’adhésion. Il préfère replacer le débat dans une logique de principes. Ce qui importe, selon lui, ce n’est pas tant l’orientation diplomatique ponctuelle que la capacité à maintenir un cadre fondé sur le dialogue et le respect mutuel. À rebours des logiques d’affrontement, il invoque une tradition maçonnique attachée au multilatéralisme, incarnée historiquement par des figures comme Léon Bourgeois, artisan du solidarisme et de la Société des nations.

Mais ce discours de principes trouve rapidement ses limites lorsqu’il est confronté aux réalités du continent africain. Le grand maître ne les élude pas. Il pointe notamment la fragilisation de l’aide publique au développement, dont la baisse récente inquiète fortement. Dans des pays où les équilibres économiques et sociaux restent précaires, cette contraction des financements internationaux apparaît comme un facteur de déstabilisation supplémentaire. À cela s’ajoutent les défis climatiques et la multiplication des conflits régionaux, qui rendent plus urgente encore la nécessité d’un développement structuré et durable.

Dans ce contexte, la franc-maçonnerie entend-elle jouer un rôle politique ? La question, souvent posée, est abordée frontalement. Pierre Bertinotti reconnaît l’existence d’une image persistante : celle d’un réseau d’influence, parfois perçu comme fermé ou intéressé. Il la conteste sans l’ignorer. Selon lui, cette vision occulte l’essentiel : le travail intérieur. Être franc-maçon, explique-t-il, implique d’abord une démarche personnelle, un effort de transformation de soi. Mais cette dimension initiatique ne suffit pas. Elle doit, dit-il, se prolonger dans l’espace public. La franc-maçonnerie « marche sur deux jambes » : l’une tournée vers l’introspection, l’autre vers l’action dans la société.

C’est dans cet entre-deux que se situe, selon lui, la spécificité maçonnique. Non pas dans une prise de pouvoir, mais dans une influence diffuse, exercée à travers le dialogue avec les responsables politiques et la promotion de valeurs telles que l’égalité ou la lutte contre les discriminations. Une influence qui se veut morale plutôt qu’institutionnelle, mais qui n’échappe pas pour autant aux critiques.

Eléphante avec son enfant en Afrique

Car derrière ce discours équilibré affleure une question plus profonde : quelle est encore la portée réelle de cet universalisme dans un monde fragmenté ? L’Afrique, en particulier, apparaît comme un terrain où se cristallisent les tensions entre modèles politiques, aspirations populaires et influences extérieures. Les événements récents sur le continent — instabilité politique, conflits armés, recompositions diplomatiques — témoignent d’une complexité croissante .

Dans ce contexte, la position de Pierre Bertinotti peut être lue de deux manières. D’un côté, elle incarne une fidélité à une tradition humaniste qui refuse de céder aux logiques de puissance et de repli. De l’autre, elle peut apparaître comme une posture idéaliste, confrontée à des réalités qui dépassent largement le cadre des valeurs proclamées.

L’entretien laisse ainsi une impression ambivalente. Il ne tranche pas, ne propose pas de solutions concrètes aux crises évoquées, mais rappelle avec constance un socle de principes.

Peut-être est-ce là, finalement, le rôle que Pierre Bertinotti assigne à la franc-maçonnerie : non pas transformer directement le monde, mais tenter d’en maintenir vivante une certaine idée.

Le paradoxe du Franc-maçon déchaîné sur Facebook, ou quand le tablier ne suit plus

Pourquoi des hommes et des femmes censés être formés à la tempérance et à la fraternité dans des loges maçonniques deviennent-ils aussi réactifs, vulgaires ou agressifs que nombre de profanes qu’on croise sur les réseaux sociaux, dès qu’ils se retrouvent sur Facebook, par exemple, à évoquer un sujet sensible, éventuellement politique ? Nous assistons, alors, à des joutes qui échappent à toute logique fraternelle : des accusations, des insultes, des propos conspirationnistes… À peine le maçon remplace-t-il le Tablier par le clavier, qu’il mute ou révèle le fond de sa vraie nature… Le phénomène a suffisamment d’ampleur pour que la Rédaction s’y penche et en vienne à s’interroger sur la dimension sociologique de la sauvagerie d’un tel comportement.

Commentaire trouvé sur Facebook, issu d’un Franc-maçon.

Le réseau social, comme beaucoup d’autres, fonctionne comme une scène permanente où chacun parle devant un public, parfois hostile, parfois acquis, plutôt invisible dans l’ensemble. Cette exposition favorise la posture, la défense du territoire symbolique et la volonté farouche de « l’emporter » dans le débat plutôt que le désir constant de soupeser les arguments et les enjeux. C’est le déferlement des passions est l’exact inverse du travail en loge, qui demande de suspendre les réflexes d’adhésion ou de rejet pour favoriser une écoute profonde, une appréciation nuancée, en faisant taire les réactions intempestives de l’ego.

Randall Collins

Le sociologue Randall Collins, dans sa théorie des « rituels d’interaction », a montré que les comportements vertueux sont profondément liés aux contextes dans lesquels ils ont été forgés. Les cérémonies, les symboles, la musique, la chaîne d’union créent une forte « énergie émotionnelle collective » — mais cette énergie est encodée dans le Temple. Elle ne voyage pas mécaniquement jusqu’à l’écran du smartphone. Hors contexte rituel, la valeur de tempérance n’est pas spontanément accessible.

Il y a quelque chose de profondément troublant — et de fascinant — dans ce spectacle récurrent : un homme qui, le lundi soir en loge, a prononcé un long discours sur la tolérance et la maîtrise de soi, n’en vient pas moins, le mardi matin, à traiter des Frères ou des Sœurs le plus souvent inconnus, de « fascistes » ou « d’idiots », dans un fil de commentaires sur le RN ou LFI, pour ne citer que ces exemples.

Ce paradoxe ne relève pas de la simple hypocrisie. C’est le produit d’un faisceau de mécanismes psychologiques, neurologiques et sociologiques que la science documente depuis deux décennies et que la nature même des plateformes numériques amplifie sciemment et méthodiquement. Pour le comprendre, il faut aller chercher du côté de la psychologie des contextes, des neurosciences de l’émotion et de la sociologie des groupes — trois disciplines qui convergent vers une même conclusion : l’être humain vertueux ne l’est pas partout ni tout le temps. La vertu est situationnelle.

Le cadre change tout — la parole ritualisée contre la parole accélérée

Exemple de l’effet Facebook quand le sujet ne plait pas.

En loge, la parole est ritualisée, lente, encadrée par des règles implicites et explicites de mesure. Elle est incarnée : il y a des corps, des regards, une hiérarchie visible, des silences signifiants. Sur Facebook, au contraire, le cadre favorise la rapidité, l’interruption, la réponse à chaud et le commentaire public devant un groupe souvent hétérogène. Cette transformation du contexte suffit à elle seule à modifier le ton et le comportement d’une même personne.

Exemple réel de commentaire d’un « Frère » devant son écran.

L’effet de désinhibition — le masque numérique

John Suler

Le psychologue John Suler a décrit, dès 2004, dans son article fondateur The Online Disinhibition Effect (CyberPsychology & Behavior), les six conditions qui font qu’un individu se comporte en ligne d’une manière qu’il ne s’autoriserait jamais en face à face :

  • l’anonymat dissociatif,
  • l’invisibilité,
  • l’asynchronicité,
  • la solipsisation de l’espace,
  • la minimisation de l’autorité, et
  • la dissociation de l’imaginaire.

Même sans anonymat réel, ces conditions s’appliquent partiellement, dès lors qu’on écrit depuis chez soi, à l’abri du regard direct de l’autre.

L’absence de corps, de ton de voix et de langage corporel supprime les régulateurs naturels de l’agressivité. La honte — l’un des plus puissants régulateurs sociaux — est une réponse physiologique qui nécessite un visage en face du sien pour s’activer pleinement. Derrière un écran, on perçoit moins fortement la réaction de l’autre, on ressent moins la honte immédiate et l’on se permet plus facilement des formulations excessives.

C’est ainsi qu’il y a quelques jours, une imminente Sœur d’une Obédience Féminine connue s’est laissée aller à diffuser, dans un groupe qu’elle anime, des propos qu’elle n’aurait jamais pu tenir devant une assemblée de Sœurs et de Frères physiquement présents. Néanmoins, par la suite, une mise en demeure des personnes attaquées et un rappel à l’ordre des instances dirigeantes de son Obédience l’ont amenée à reprendre la mesure des réalités.

Cette désinhibition ne touche pas seulement les non-initiés. Un franc-maçon reste un être humain avec ses déclencheurs affectifs, ses colères et ses angles morts. Le tablier n’efface pas l’ego ; il donne seulement un cadre pour le travailler. Quand ce cadre disparaît, les réflexes profanes peuvent vite revenir, heureusement pas chez celles et ceux qui ont su maintenir une vigilance continue et un effort constant, bref, qui se sont durablement conditionnés. Toutefois, ce n’est pas en se livrant, en loge, une ou deux fois par mois, à des exercices pratiques de philosophie morale qu’ils se guériront, de façon générale, de leurs travers simplificateurs et qu’ils acquerront une hygiène comportementale parfaite et une courtoisie à toute épreuve reposant foncièrement sur un socle spirituel consolidé, vécu à tout instant.

Ce qui se passe dans le cerveau — l’amygdale, le cortisol et la dopamine

Antonio Damasio

Dans l’hypothèse qui nous retient, les neurosciences apportent un éclairage décisif. Lorsqu’un individu lit un contenu perçu comme une menace pour son groupe d’appartenance — politique, culturel, philosophique —, l’amygdale s’active en quelques millisecondes, bien avant le cortex préfrontal, siège du raisonnement et de la délibération morale. C’est ce qu’ont documenté Antonio Damasio dans L’Erreur de Descartes (1994) et Joseph LeDoux dans The Emotional Brain (1996) : la réaction émotionnelle précède systématiquement la réaction rationnelle.

Cette activation produit une cascade de cortisol et d’adrénaline qui prédispose à la réaction combative. Or les réseaux sociaux sont des environnements conçus pour déclencher précisément ce type de réaction : chaque notification, chaque commentaire contradictoire est une micro-menace qui réactive le circuit de l’alarme. Le franc-maçon qui répond à 7h du matin à un commentaire sur Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon – veuillez nous excuser de filer toujours les mêmes exemples – ne le fait pas depuis son cortex préfrontal : il le fait depuis son amygdale.

Encore un commentaire issu d’un Frère devant son écran.

À cela s’ajoute la mécanique de la dopamine. Des anciens ingénieurs de Facebook — Sean Parker et Tristan Harris en tête — ont publiquement décrit les mécanismes de conception délibérément addictifs intégrés aux plateformes : le variable reward schedule, emprunté aux recherches de B.F. Skinner sur le conditionnement opérant, est exactement le principe des machines à sous. On ne sait jamais quand un post recevra des likes ou des réactions enflammées et cette incertitude est le carburant de la compulsion. Le cerveau en mode réseau social ressemble physiologiquement au cerveau en état de stress, pas à celui en état de méditation.

La polarisation accélérée — algorithmes et chambres d’écho

Les algorithmes de Facebook sont optimisés pour l’engagement et l’engagement est maximisé par l’émotion négative. La colère génère deux fois plus d’interactions que la joie, comme l’ont montré les recherches de Jonah Berger (Contagious, 2013) et les documents internes à Facebook révélés par Frances Haugen en 2021. Le résultat est mécanique : l’utilisateur est progressivement enfermé dans ce qu’Eli Pariser a nommé la « Filter Bubble », la bulle de filtrage (The Filter Bubble, 2011) — une bulle qui confirme et amplifie ses convictions existantes.

Peter Wason

Le biais de confirmation — décrit par Peter Wason dès 1960 et confirmé depuis par des centaines d’études — fait que l’individu cherche inconsciemment les informations qui renforcent ses croyances et rejette celles qui les contredisent. Un franc-maçon convaincu que le RN est une menace existentielle verra, automatiquement, des contenus qui confirment cette conviction. Son homologue convaincu que LFI représente un danger symétrique vivra le même phénomène dans l’autre sens. Dans les deux cas, la radicalisation est progressive, imperceptible et ne nécessite aucune mauvaise volonté.

Une fois la discussion lancée sur un sujet comme le RN ou LFI – nous aussi nous faisons ici une petite fixette, pour la commodité de l’exposé –, le débat devient vite moral plutôt que rationnel. On ne parle plus d’un programme ; on attribue des intentions, on suspecte des appartenances, on réduit l’autre à une étiquette. Chaque camp se reconnaît, se regroupe, s’approuve et se renforce dans un cercle d’approbation mutuelle qui décourage toute nuance.

L’identité sociale et la dynamique de camp

Portrait d’Henri Tajfel

La théorie de l’identité sociale de Henri Tajfel et John Turner (1979) est probablement le cadre le plus puissant pour comprendre ce phénomène. Tajfel a montré expérimentalement que les êtres humains forment des groupes à partir de critères totalement arbitraires et développent immédiatement une valorisation de leur endogroupe et une dévalorisation de l’exogroupe — le « biais d’endogroupe ». Le franc-maçon appartient à plusieurs endogroupes simultanément : sa loge, son obédience, mais aussi sa famille politique. Sur Facebook, lorsqu’un débat politique s’embrase, c’est ce dernier endogroupe qui s’active — pas le premier.

Le psychologue Jonathan Haidt, dans The Righteous Mind (2012), appelle cela le moral dumbfounding, l’état d’ahurissement moral : nos convictions morales profondes ne s’appliquent pas mécaniquement à tous les contextes. Nos jugements moraux sont d’abord intuitifs, émotionnels, et c’est seulement après coup que nous construisons une justification rationnelle. Sur Facebook, ce processus est accéléré à l’extrême : l’intuition prime toujours sur la réflexion.

Exemple de commentaire issu d’un Franc-maçon derrière son écran.

Certains francs-maçons vivent leurs convictions politiques comme une prolongation directe de leurs valeurs initiatiques. Quand ils pensent défendre la justice ou la République, ils s’arrogent le droit d’écraser l’adversaire verbalement. Or la maçonnerie travaille à convertir la passion en discernement, pas à donner un vernis noble à la violence. Cette confusion entre identité maçonnique et identité politique est l’un des glissements les plus fréquents et les plus insidieux.

La dissonance cognitive — rationaliser plutôt que se corriger

Léon Festinger

Leon Festinger, dans sa théorie de la dissonance cognitive (1957), a mis en évidence un mécanisme fondamental : lorsqu’un comportement contredit une valeur affichée, l’individu ne change généralement pas son comportement — il rationalise. Le franc-maçon agressif sur Facebook se dira qu’il défend des principes fondamentaux, que la situation l’exige, que l’adversaire ne mérite pas la fraternité. La dissonance est résolue au détriment du comportement éthique, et non de l’image de soi.

À cela s’ajoute la contamination émotionnelle : les émotions sont contagieuses en ligne. Indignation, ironie, peur, mépris — un message agressif appelle une réponse agressive et la spirale s’enclenche très vite. La violence verbale devient progressivement une stratégie de visibilité : les réseaux sociaux valorisent les prises de position tranchées, les formules percutantes, les petites ou grandes humiliations infligées à l’autre. Cette économie de l’attention récompense la dureté bien plus que la sagesse. Même des hommes et des femmes habitués à la mesure peuvent se laisser entraîner par ce système de récompenses.

La désensibilisation progressive — Albert Bandura et l’anesthésie du langage

Albert Bandura – Psychologue

Le psychologue Albert Bandura a documenté le phénomène de désensibilisation morale : à mesure que l’exposition à un langage violent augmente, le seuil de tolérance s’élève et l’inhibition diminue. Un utilisateur qui lit cent fois par jour des commentaires haineux finit par produire des commentaires qu’il aurait jugés inacceptables, six mois plus tôt. Les réseaux sociaux sont des environnements de conditionnement au sens behavioriste le plus strict. Le glissement est lent, imperceptible et d’autant plus difficile à percevoir de l’intérieur.

Les recherches sur la communication textuelle confirment ce que l’expérience quotidienne enseigne : l’écrit dépouillé de ses indices paraverbaux — ton, regard, sourire, hésitation — réduit fortement les signaux de politesse, de nuance et d’apaisement. Les malentendus augmentent, les réponses impulsives se multiplient, le temps de réflexion se contracte, tandis que la charge émotionnelle s’alourdit. Rosen, Whaling, Rab, Carrier et Cheever (Computers in Human Behavior, 2013) ont montré que cet état d’hyperarousal cognitif, c.-à-d. d’hyperexcitation, propre aux réseaux sociaux, réduit significativement la capacité de régulation émotionnelle.

Ce que la franc-maçonnerie devrait rappeler

La franc-maçonnerie enseigne normalement le silence, l’écoute, la maîtrise de soi et la recherche de la vérité par étapes. Sur les réseaux, ces vertus sont mises à l’épreuve, parce que tout pousse à réagir avant de penser. Certains textes maçonniques sur l’usage des réseaux sociaux insistent sur la nécessité de ne pas participer à des conflits hostiles, de ne pas diffuser de propos offensants et de ne pas discréditer la fraternité par des emportements publics — recommandations qui sonnent comme une évidence mais s’avèrent, pour bon nombre, remarquablement difficiles à appliquer.

Car c’est là que réside la vraie question que ce phénomène pose à la franc-maçonnerie — et à toute organisation fondée sur des valeurs : celle de la portabilité de l’éthique. Comment faire voyager les valeurs hors du temple ? Comment rendre la vertu opérante dans des environnements conçus précisément pour la court-circuiter ? C’est, au fond, la même question que posaient les Lumières avec la vertu républicaine : est-il possible de former un citoyen vertueux dans tous les contextes ou la vertu est-elle toujours situationnelle ?

Si des francs-maçons deviennent aussi réactifs que n’importe quel profane sur Facebook, ce n’est pas parce qu’ils cessent d’être maçons — c’est parce que les réseaux sociaux exploitent précisément ce que la maçonnerie cherche à dompter : l’ego, la peur, l’instantanéité et le besoin de camp. Le dispositif numérique n’ennoblit pas l’être humain ; il l’accélère, l’endurcit, l’écourte, l’axiomatise et peut le dessécher jusqu’à la caricature. En le décomplexifiant, il le décomplexe.

Les neurosciences, pour l’heure, penchent pour une réponse inconfortable : la vertu est largement situationnelle. Ce qui devrait inciter chacun — maçon ou non — à une humilité considérable avant de toucher son clavier. Plus le sujet est sensible, plus la discipline intérieure devrait être forte. Là où Facebook pousse à l’explosion, la maçonnerie rappelle l’exigence de tenue, de tempérance et de distance. C’est sans doute dans cette différence — entre la réaction et la retenue, entre l’impulsion et la réflexion — qu’on peut facilement évaluer la longueur et la profondeur du travail initiatique.

À Grasse, le Cercle Azurea de Cannes ouvre une voie vers la gnose avec Jean-Marc Vivenza

Le 2 mai prochain, sous l’impulsion du Cercle Azurea de Cannes, une rencontre singulière se tiendra à Grasse. Entre exigence initiatique et convivialité éclairée, la venue de Jean-Marc Vivenza promet un moment de haute tenue autour de la gnose et du Régime Écossais Rectifié.

Il est des initiatives qui, loin du tumulte des discours convenus, cherchent à recréer des espaces de pensée vivante. Le Cercle Azurea, implanté à Cannes, s’inscrit dans cette dynamique. Connu également pour ses croisières philosophiques et ses rencontres autour des laconnies — ces formes brèves et incisives de réflexion —, le Cercle développe une approche singulière du dialogue entre tradition et modernité.

La conférence organisée à la Bastide Saint-Antoine, à Grasse, ne déroge pas à cette ligne. En invitant Jean-Marc Vivenza, figure majeure du Directoire National Rectifié de France, le Cercle Azurea affirme clairement son orientation. Il ne s’agit pas seulement de transmettre un savoir, mais d’ouvrir un espace où la pensée initiatique peut se déployer dans toute sa rigueur.

Jean-Marc Vivenza, philosophe et auteur reconnu, s’est imposé comme l’un des principaux interprètes contemporains du Régime Écossais Rectifié. Son travail, profondément ancré dans l’héritage de Jean-Baptiste Willermoz et dans la tradition martinésiste, vise à restituer la cohérence doctrinale d’une voie souvent simplifiée ou mal comprise. À travers ses écrits et ses conférences, il rappelle que le Rectifié ne saurait être réduit à un rite parmi d’autres, mais qu’il constitue un véritable chemin de restauration spirituelle.

Son ouvrage La gnose, une autre démarche, qui fera l’objet d’une présentation et d’une dédicace lors de cette rencontre, prolonge cette exigence. Vivenza y propose une lecture rigoureuse de la gnose, loin des approximations contemporaines. Il y défend une connaissance intérieure indissociable d’un travail de transformation de l’être, inscrite dans une perspective chrétienne ésotérique structurée.

Bastide Saint-Antoine

Le choix du lieu, la Bastide Saint-Antoine, n’est pas anodin. Il inscrit cette rencontre dans une tradition de convivialité raffinée où le partage des idées se prolonge dans celui de la table. La conférence sera en effet suivie d’un repas gastronomique, rappel discret que l’élévation spirituelle n’exclut ni la fraternité ni l’incarnation.

À travers cet événement, le Cercle Azurea poursuivent une œuvre patiente. Celle de créer des passerelles entre les mondes, entre le profane et l’initié, entre la parole et le silence. Une démarche qui trouve aujourd’hui un écho particulier dans une époque en quête de repères.

Car au fond, au-delà des mots et des doctrines, la question demeure intacte. Qui, aujourd’hui, accepte encore de s’engager sur une voie qui ne promet rien d’autre que la transformation intérieure ?

Le Rite Écossais Ancien et Accepté ou l’architecture vive d’une mémoire initiatique

Avec ce supplément 11 bis de La Plume et la Pensée consacré au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), Christian Eyschen et les auteures et auteurs réunis autour de lui proposent bien davantage qu’un dossier de présentation. Ils offrent une traversée dense, habitée, parfois ardente, où l’histoire du rite, la pluralité de ses sources, ses résonances hermétiques, johannites, philosophiques et symboliques s’assemblent en une véritable méditation sur l’Art royal.

L’ensemble est ample, parfois contrasté comme le sont tous les chantiers vivants, mais porté par une conviction rare. Le REAA n’y apparaît jamais comme une survivance, mais comme une force de relèvement intérieur.

Dès les premières pages, l’ambition s’impose avec netteté

Il ne s’agit pas d’aligner des savoirs ni de juxtaposer des repères historiques. Ce supplément cherche plus haut et plus loin. Il tente de tenir ensemble l’histoire, la méditation symbolique, la traversée des grades et l’interrogation philosophique, comme si le rite ne pouvait être approché qu’à la condition de n’être jamais réduit ni à l’érudition nue ni au seul attrait du cérémonial. Sous l’impulsion de Christian Eyschen, qui s’y présente comme Souverain Grand Inspecteur Général du rite et franc-maçon libre de toute obédience, l’ensemble prend la forme d’un chantier collectif où plusieurs voix convergent pour rappeler que le REAA est moins une mécanique qu’une manière de vivre la quête. La bibliographie convoquée, d’Yves-Max Viton à Roger Dachez, John Belton, Nathan-Éric Bessis ou Jean-Pierre Thomas, inscrit ce travail dans une filiation de recherche solide, mais ce qui frappe surtout est la volonté constante de ne jamais laisser le document étouffer la flamme.

Christian Eyschen donne à ce volume son axe le plus vif

Christian-Eyschen

Le rite y apparaît comme une construction humaine, nourrie de sources françaises, anglaises, irlandaises et américaines, traversée de transmissions, de ruptures, de réagencements, de mémoire orale et de légitimités disputées. Mais l’intérêt de son propos n’est pas seulement documentaire. Il réside dans une pensée du rite comme relèvement. L’une des intuitions les plus justes de cet ensemble tient dans cette idée que l’« écossais » ne désigne pas seulement un au-delà du grade de Maître, mais la décision de ne pas demeurer dans le deuil des ruines, de reprendre l’ouvrage, de reconstruire le Temple après la perte, après la désolation, après la parole brisée. Cette image du rebâtisseur innerve tout le volume et lui donne sa tonalité profonde, grave sans pesanteur, parfois polémique, mais toujours tendue vers l’affirmation d’une verticalité intérieure.

La part la plus dense, à nos yeux, est peut-être celle où Christophe Bitaud explore la multiplicité des sources du rite

Son texte vaut par l’ampleur de ses rapprochements et par la liberté de sa démarche. La gnose, le johannisme, l’hermétisme, l’alchimie, la kabbale chrétienne, la légende templière et la quête du Graal n’y sont pas juxtaposés comme des curiosités d’antiquaire. Ils deviennent les noms successifs d’un même effort pour penser la lumière captive dans la matière et la possibilité de sa libération. Christophe Bitaud montre avec une réelle force que le REAA n’est pas un empilement de références, mais un conservatoire vivant de la tradition occidentale, où l’enseignement évangélique relu de manière ésotérique rejoint l’œuvre hermétique et l’exigence maçonnique du perfectionnement de soi.

Le Graal

La comparaison entre la pierre philosophale et la pierre taillée, entre l’athanor de briques et l’athanor du cœur, donne à cette réflexion une intensité singulière. Nous y retrouvons ce que la tradition initiatique a de plus fécond, non la fuite hors du monde, mais l’appel à spiritualiser la matière et à faire de l’être lui-même l’atelier du Grand Œuvre.

Le volume tient aussi par la respiration de son parcours

Jean-Claude Frey conduit des profondeurs de la voûte étoilée jusqu’à la voûte sacrée. Philippe Besson fait du pont du 15e degré une figure de liberté intensifiée. Dominique Goussot relit le Chevalier Rose-Croix à la lumière d’une œuvre au rouge où le christianisme initiatique retrouve sa puissance de transmutation, puis élève le 32e degré jusqu’à l’horizon d’une Jérusalem céleste comprise comme image d’un monde meilleur encore à conquérir. Christian Eyschen revient enfin sur la puissance symbolique, sur l’exemplarité du Souverain Grand Inspecteur Général et sur la progression des 33 grades, qu’il ne pense pas comme une montée rectiligne mais comme une circulation plus secrète, presque nouée, où les retours, les reprises et les entrelacs de la chaîne d’union composent une logique plus profonde que l’apparente dispersion. Le livre gagne ici une beauté rare, celle d’un édifice qui accepte ses bifurcations tout en gardant son centre.

Ce que nous retenons surtout de ce supplément, c’est qu’il ne parle jamais du rite comme d’une pièce de musée

L'aigle bicéphale dessiné pour le Convent de Lausanne
L’aigle bicéphale dessiné pour le Convent de Lausanne

Il en parle comme d’une énergie de connaissance, comme d’une discipline de l’âme, comme d’une manière d’habiter le monde sans renoncer ni à la complexité ni à l’espérance. Il y a dans ces pages des inégalités, des prises de position tranchées, des préférences assumées, et c’est fort bien ainsi. Un tel livre n’a pas vocation à lisser. Il doit provoquer, relier, rouvrir. Le Manifeste de Lausanne, replacé en fin de parcours, résonne alors non comme une relique, mais comme un rappel. Il n’y a pas de limite à la recherche de la vérité et c’est peut-être là, dans cette tension jamais achevée, que le REAA se révèle le plus justement. Non comme une collection de grades, mais comme une ascèse de la conscience et une fidélité obstinée à la lumière.

Ce livre numérique rappelle au fond une vérité que trop de discours oublient

Un rite ne demeure vivant qu’à la condition d’être sans cesse réinterrogé, repris, intériorisé, remis sur le métier de l’âme. Ici, le Rite Écossais Ancien et Accepté ne se laisse ni enfermer dans la poussière des archives ni dissoudre dans l’abstraction. Il redevient ce qu’il devrait toujours être pour nous, une voie de transmutation, une discipline de la conscience, une fidélité active à la lumière que nous avons mission non de posséder, mais de servir.

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Du mot à la parole, le chemin du Rite Français

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Dans Du mot à la parole, l’auteur propose une réflexion profonde sur le chemin maçonnique du Rite Français. Il analyse la transformation du langage, en particulier dans une perspective initiatique et symbolique pour laquelle il distingue deux niveaux fondamentaux :

Le mot, présenté comme un outil courant, utilitaire, souvent mécanique, appartient au registre du langage profane : il sert à désigner, expliquer, communiquer rapidement. Mais il est aussi limité, car il peut enfermer la pensée dans des automatismes, des conventions ou des illusions. Le mot peut être répété sans être réellement compris ni vécu.

À l’inverse, la parole relève d’un processus plus intérieur et conscient. Elle engage l’être dans sa totalité : pensée, intention, présence. La parole est incarnée, habitée, et porte une dimension de vérité. Elle suppose une transformation intérieure préalable : on ne parle véritablement que ce que l’on est devenu capable de comprendre en profondeur.

Dans une perspective initiatique l’ouvrage montre que le chemin du Rite Français consiste à passer du mot à la parole, c’est-à-dire d’un langage extérieur et superficiel à une expression intérieure, vivante et authentique. Ce passage implique silence, écoute, travail sur soi et discernement.

L’auteur conclut sur l’importance majeure de la TRANSMISSION, responsabilité majeure d’une Loge. Alors que le mot est lié à la communication (Ici & Là) donc à l’ESPACE, la transmission qui relie Hier & Aujourd’hui est liée au TEMPS et donc porteuse de sens. Enfin, Didier Molines invite à redécouvrir la dimension symbolique du langage. Les mots ne sont pas seulement des signes arbitraires : ils peuvent devenir des vecteurs d’élévation lorsqu’ils sont reliés à une expérience intérieure.

AUTEUR

Didier Molines, Docteur en médecine, a tout d’abord exercé en cabinet, avant de faire évoluer son activité vers la direction d’établissements médico-sociaux. Il a terminé sa carrière comme Directeur général d’une importante association du secteur social et médico-social. Franc-maçon, membre du Grand Orient de France depuis 1977, il a exercé différentes fonctions dans les loges symboliques et les chapitres de Rite français. Il a aussi exercé des mandats nationaux au sein du Grand Orient de France, tant au Conseil de l’Ordre qu’à la Chambre d’Administration du Grand Chapitre Général-Rite français. Ses travaux portent sur l’évolution des idées au sein de l’Obédience, tant par l’étude des décisions du Grand Orient de France, que par l’analyse des rituels historiques ou actuels.

La fascisme décomplexé est de retour en Italie

De notre confrère italien leggo.it

Le 25 avril, Forza Nuova célèbre à Predappio « la fin de l’antifascisme ». « Une insulte à la Constitution. » Franc-maçonnerie, sionisme et autres thèmes : la conférence.

Un signal inquiétant pour les démocrates et les Francs-maçons

À Predappio, ville-symbole de la mémoire mussolinienne, le 25 avril 2026 prend une tournure particulièrement provocatrice. Selon plusieurs médias italiens, un colloque intitulé « La fine dell’antifascismo » est organisé en collaboration avec Forza Nuova, avec Roberto Fiore et la participation annoncée de figures de l’extrême droite européenne. Dans un pays qui célèbre ce jour-là la Libération du nazisme-fascisme, l’initiative a provoqué une vive indignation, notamment de l’ANPI, qui y voit une provocation ouverte.

Photo non contractuelle

Pour un journal maçonnique, ce type d’événement n’est pas un simple fait divers italien. Il agit comme un révélateur. Là où la démocratie devrait commémorer la fin d’un régime totalitaire, certains cherchent à réhabiliter le vocabulaire, les réseaux et les imaginaires de l’extrême droite radicale. Ce déplacement du sens historique est précisément ce qui inquiète les Francs-maçons : il ne s’agit pas seulement d’un hommage ambigu, mais d’une stratégie de banalisation.

Predappio, lieu de mémoire et de provocation : le retour des anciens symboles

Predappio n’est pas une ville ordinaire. Elle est depuis longtemps associée au souvenir de Benito Mussolini et à des rassemblements nostalgiques organisés autour des anniversaires liés au fascisme. Le choix de ce lieu pour un colloque du 25 avril n’est donc pas neutre : il s’inscrit dans une logique de mise en scène politique où le symbole compte autant que le contenu.

Photo non contractuelle

Les organisateurs ont annoncé la présence d’intervenants liés à des mouvements de droite extrême, y compris étrangers, dans un cadre qui entendait discuter de « justice », « mafia », « sionisme », « Massoneria » ou « États-Unis ». Cet assemblage de thèmes, typique des rhétoriques conspirationnistes, montre que l’événement ne relève pas d’un débat historique serein, mais d’une entreprise de relecture idéologique du passé.

Une offensive symbolique : la fin de l’antifascisme comme mot d’ordre

Photo non contractuelle

Le titre même du colloque, « La fine dell’antifascismo », concentre la stratégie de ses promoteurs. Il ne s’agit pas seulement de contester une lecture historique, mais de délégitimer l’antifascisme comme culture démocratique fondatrice. Or, en Italie comme en France, l’antifascisme n’est pas une opinion marginale : il est le socle moral de la République née de la défaite des totalitarismes.

Les réactions des associations mémorielles et des élus italiens montrent que la ligne rouge est franchie quand l’extrême droite cesse de se présenter comme une opinion contestataire pour revendiquer une normalisation du discours fasciste. L’ANPI a dénoncé un événement « inquiétant », tandis que plusieurs responsables politiques ont rappelé que la Liberté ne se commémore pas en la retournant contre ses propres fondements.

Un miroir pour la France : pourquoi les maçons français doivent regarder l’Italie de près

Pour les Francs-maçons français inquiets de la montée du fascisme, cet épisode italien est plus qu’un fait divers étranger. Il montre comment une extrême droite peut avancer à visage de plus en plus découvert, en occupant des lieux symboliques, en saturant le débat public de thèmes identitaires et en retournant contre l’antifascisme l’accusation de dogmatisme.

En France aussi, les dérives commencent souvent par les mots. La banalisation du nationalisme autoritaire, la remise en cause de l’universalisme républicain, la désignation d’ennemis intérieurs, la confusion entretenue entre mémoire et vengeance, tout cela constitue un terrain dangereux. La Franc-maçonnerie, qui a toujours défendu la liberté de conscience, l’école laïque et la dignité humaine, ne peut que voir dans ces signaux italiens une alerte avancée.

Le rôle des réseaux extrémistes : une internationale de la nostalgie noire

L’événement de Predappio montre aussi la circulation transnationale des milieux néofascistes. La présence annoncée de figures de l’extrême droite britannique ou grecque rappelle que ces groupes ne sont pas isolés : ils fonctionnent en réseaux, échangent des mots d’ordre, se soutiennent mutuellement et réactivent des références communes.

Ce phénomène n’est pas anodin. Il donne à l’extrême droite une capacité de mise en scène internationale qui dépasse largement ses forces réelles. En se présentant comme partie d’un courant européen, elle cherche à donner du poids à ce qui n’est souvent qu’une minorité radicale mais très bruyante. C’est précisément ce type de dynamique qu’un journal maçonnique doit analyser avec rigueur, sans céder ni à la peur ni à la banalisation.

Mémoire démocratique et vigilance initiatique : la leçon du 25 avril

Le 25 avril italien commémore la chute du fascisme et la fin de l’occupation nazie. Il constitue un repère essentiel pour toute conscience républicaine. Le détourner pour en faire une tribune de réhabilitation du fascisme revient à inverser le sens même de l’histoire.

Dans la logique maçonnique, cette inversion est le signe d’un désordre plus profond : quand les symboles de la libération sont retournés contre eux-mêmes, c’est l’édifice démocratique tout entier qui se fragilise. Les Francs-maçons, en Italie comme en France, savent que l’oubli ouvre la voie à la répétition. Ils savent aussi que la vigilance n’est pas un réflexe partisan, mais une fidélité à la lumière.

Ne pas laisser le sens se renverser

L’affaire de Predappio est un avertissement. Elle montre que le fascisme n’a pas besoin de se présenter sous l’uniforme d’hier pour réapparaître dans le langage d’aujourd’hui. Il lui suffit d’occuper les lieux de mémoire, de retourner les mots et de se draper dans la provocation pour commencer son travail de normalisation.

Pour les lecteurs maçonniques, la réponse doit être claire : la défense de l’antifascisme n’est pas une nostalgie militante, c’est une exigence de civilisation. Face à la montée des extrêmes, en Italie comme en France, il revient aux hommes et aux femmes attachés à la liberté, à l’égalité et à la fraternité de maintenir le front de la mémoire.

Car lorsqu’on laisse les mots se retourner, ce sont bientôt les institutions qui vacillent.

Loges par affinité, loges universitaires, renouveau initiatique ou dissolution du Temple ?

Des loges de rugbymen à Oxford, des ateliers de policiers en région parisienne, d’autres dédiés aux étudiants à Bruxelles ou à Cambridge — la franc-maçonnerie contemporaine voit se multiplier des loges organisées non plus autour d’un rite et d’une vocation initiatique commune, mais autour d’une identité partagée, d’un métier, d’une génération, parfois même d’une sensibilité politique.

Ce phénomène, plus ancien qu’on ne le croit et pourtant d’une intensité inédite, interroge ce qu’au fond, la loge est censée être : un lieu de transformation de soi ou un prolongement du monde profane sous voûte étoilée ?

Une tradition ancienne, une mutation contemporaine

Bannière Union-du-Rugby-Lodge

Il serait inexact de présenter les loges affinitaires comme une invention récente. Dès les origines opératives, les corporations de métiers organisaient les premières assemblées maçonniques autour d’une communauté professionnelle. Plus tard, les loges militaires accompagnèrent les régiments dans leurs campagnes ; les loges de recherche réunirent des frères animés d’un commun appétit pour l’histoire ou la symbolique. La différence de nature entre ces formes anciennes et ce que nous observons aujourd’hui mérite, cependant, d’être caractérisée avec précision. Autrefois, l’appartenance commune constituait un cadre d’accès à l’initiation, non sa finalité. Le métier, la passion ou la sensibilité étaient des points de départ que le travail en loge était justement censé dépasser, sinon transmuter.

Ce qui change à l’époque contemporaine, c’est l’intention qui préside à la création de ces ateliers. Dans un nombre croissant de cas, l’affinité n’est plus un tremplin vers l’universel mais une fin en soi, un principe structurant qui détermine les profils admis, les sujets traités et le type de fraternité cultivé. La loge cesse alors d’être un creuset et devient un club — fût-il couvert de symboles.

Le modèle anglo-saxon : de la transmission à l’attractivité

Temple de la GLUA – UGLE

Dans le monde britannique, les loges universitaires jouissent d’une légitimité ancienne et d’une réputation bien établie. La Apollo University Lodge d’Oxford et la Isaac Newton University Lodge de Cambridge sont fondées respectivement en 1819 et 1861 et constituent, sous l’égide de la United Grand Lodge of England (UGLE), des exemples de ce que l’on pourrait appeler une maçonnerie de formation. Ces ateliers avaient pour vocation d’initier de jeunes hommes issus des milieux universitaires, en leur offrant un cadre rigoureux, une progression symbolique exigeante et l’horizon d’une intégration progressive dans l’ensemble de l’obédience.

UGLE

La UGLE a, depuis lors, formalisé cette approche dans ce qu’elle nomme le University Scheme, programme structuré visant à attirer les 18-25 ans exclusivement masculins dans des loges spécifiquement conçues pour eux. L’intention affichée demeure initiatique : préserver le cadre rituel, assurer une transmission pédagogique, accompagner des frères dans leurs premiers pas sur le chemin. Mais l’on peut se demander si la logique de recrutement qui sous-tend, désormais, ce programme ne finit pas par infléchir la logique initiatique qu’il prétend servir. Créer une loge pour les étudiants, c’est penser en termes de cible et non de vocation. Aussi bien, entre initier des étudiants et créer des ateliers à l’intention des étudiants, il y a une distance symbolique considérable.

La Belgique, terrain d’expérimentation affinitaire

Sceau-GOB
Sceau-GOB
Grande Loge de Belgique
Grande Loge de Belgique

En Belgique, le Grand Orient de Belgique et la Grande Loge de Belgique ont, tous les deux, vu se développer des loges orientées vers les jeunes et les milieux universitaires, souvent avec une coloration philosophique plus affirmée que dans le modèle britannique. L’obédience libérale belge, attachée à un engagement sociétal explicite, inscrit ces ateliers dans une tradition de pensée militante que les loges de recherche ou les loges thématiques prolongent naturellement. La question de la dérive affinitaire s’y pose, cependant, avec autant d’acuité : lorsqu’une loge se définit, d’emblée, par une orientation idéologique commune, que reste-t-il du choc fécond entre altérités qui constitue, en régime initiatique, la condition même de la transformation ?

Drapeau de la Belgique
Drapeau de la Belgique

Il ne s’agit pas de condamner ces expériences en bloc. Certaines loges belges « jeunes » ont su conserver une vraie rigueur symbolique et ont produit des maçons solides, ouverts à la diversité des parcours et des obédiences. Mais le risque d’entre-soi idéologique y est structurellement plus présent qu’ailleurs et les observateurs honnêtes de la maçonnerie belge contemporaine ne l’ignorent pas.

Loges de métier, loges de réseau : une frontière poreuse

Temple Jean Mons – GLNF
Logo-GLNF-Officiel

En France, la Grande Loge Nationale Française (GLNF) voit coexister des loges à sensibilité rugby officiellement assumées, des ateliers à vocation professionnelle plus ou moins explicite et des structures dont la composition sociologique homogène – hauts fonctionnaires, professions de sécurité, milieux médicaux – reflète moins une intention initiatique qu’une logique de réseau. La différence entre une loge d’amateurs d’art ou de passionnés de philosophie orientale et une loge de juristes ou de policiers n’est pas seulement qualitative ou substantielle : dans le second cas, la question du pouvoir, de l’influence et de l’instrumentalisation de la fraternité se pose avec une acuité particulière.

L’exemple récent de la respectable loge « Abbé Suger » à la GLNF, dont il a été révélé qu’elle regrouperait des profils proches d’une formation politique d’extrême droite, illustre de façon saisissante la contradiction inhérente à cette dérive. Une obédience qui revendique l’exclusion de tout débat politique de ses travaux ne peut, sans se contredire radicalement, abriter des ateliers où une sensibilité partisane constitue précisément le ciment fraternel. Quand l’appartenance idéologique devient structurante, le temple cesse d’être un lieu d’élévation pour devenir un bastion. Et ce glissement, une fois accompli, est difficile à résorber.

Trois crises pour une mutation

Pour comprendre ce phénomène sans se contenter de le déplorer, il convient d’en identifier les causes profondes. Nous en distinguerons trois, qui se cumulent et s’entretiennent mutuellement.

La première cause est une crise du recrutement. Toutes les obédiences, sans exception, constatent, depuis plusieurs décennies, une érosion de leurs effectifs et une difficulté croissante à attirer des candidats jeunes et engagés. La loge affinitaire répond à cette crise en proposant une entrée facilitée, un entre-soi rassurant, un sentiment d’appartenance immédiat. Elle sacrifie, pour cela, la diversité qui est pourtant, symboliquement, la condition première d’un travail initiatique réel.

La deuxième cause est une crise de l’engagement. La maçonnerie traditionnelle demande du temps, de la patience, un effort symbolique soutenu et une acceptation de la lenteur propre à toute démarche initiatique. Dans un contexte culturel marqué par l’immédiateté et la fluidité des appartenances, cette exigence passe de moins en moins bien. La loge affinitaire offre un substitut : le sentiment d’appartenir à quelque chose de significatif, sans la rigueur qui devrait lui donner sens.

La troisième cause est une crise identitaire des obédiences elles-mêmes, tiraillées entre leur vocation initiatique originelle et la tentation de se constituer en acteurs visibles du débat de société. Cette ambiguïté produit des hybridations souvent incohérentes, où des ateliers rituellement rigoureux coexistent avec des loges qui ressemblent davantage à des cercles de réflexion thématique qu’à des espaces de travail sur soi.

Ce que la symbolique nous dit

Lorsque l’on replace ce phénomène dans une perspective proprement initiatique, le diagnostic s’impose avec une clarté presque douloureuse. La loge est, par définition, un lieu où l’on se dépouille de ses appartenances pour se confronter à l’essentiel. L’apprenti qui franchit le seuil du temple le fait expressément en abandonnant – momentanément, du moins – ce qui le définit dans le monde profane : son métier, son milieu social, ses convictions politiques. Si l’on reconstruit à l’intérieur du temple les mêmes appartenances que celles que l’on était censé laisser au vestiaire, l’initiation se réduit à une cérémonie factice, à une mise en scène sans enjeu.

La loge n’est pas faite pour rassembler des semblables mais pour opérer la transformation de chacun au contact de l’altérité. Une loge homogène – sociologiquement, professionnellement, politiquement – « pense pareil », se conforte dans ses certitudes et cesse de travailler réellement. Elle produit non de la lumière mais du miroir. Or le miroir, au sens où nous l’entendons ici, peut, à l’inverse de sa vocation en maçonnerie, être un outil de narcissisme et non d’éveil, comme il en va quand il s’agit de s’y scruter, au fil d’un exercice qu’on peut appeler avec quelques guillemets « l’introspection », et ce, afin d’aiguiser une perception critique de soi-même. En l’occurrence, on dénature complètement cet usage, en ne se complaisant plus que dans une recherche de reflets… dans un jeu de miroirs.

Transmission ou marketing ?

La question de fond que posent les loges universitaires et affinitaires est très simple, en définitive : sont-elles des outils de transmission ou des outils d’attractivité ? La réponse honnête est qu’elles ont été les premières et sont devenues, dans bien des cas, les secondes. Cette évolution n’est pas inévitable. Des loges « jeunes », des loges de recherche, des ateliers à vocation pédagogique, peuvent parfaitement demeurer des espaces initiatiques rigoureux, à condition que l’affinité originaire soit traitée comme un tremplin et non comme un objectif, c’est-à-dire positivement comme un point de départ que le travail symbolique vise effectivement à dépasser. Le contexte initial ne doit pas dessécher ni frelater le contexte initiatique.

La question se pose aussi à l’échelle des obédiences, qui ne peuvent pas indéfiniment segmenter leurs temples comme on segmente un marché, sans trahir ce qui fonde leur singularité. La franc-maçonnerie n’est pas une offre culturelle parmi d’autres. Elle n’a pas vocation à plaire à tout le monde, ni à s’adapter aux préférences de « consommateurs spirituels ». Sa vocation est de transformer lentement, avec exigence et parfois douloureusement, ceux qui s’appliquent avec constance à pratiquer sa méthode.

Une loge qui segmente est une loge qui se renferme. Une loge qui se renferme cesse d’être une loge, disons-le crûment. Car le propre du temple maçonnique n’est pas de continuer à flotter dans l’image du monde extérieur que l’on connaît, mais de garantir un espace où il est possible d’en sortir – fût-ce le temps d’une tenue – pour se perfectionner, puis tracer, au-dehors, des pistes d’amélioration. Si la Maçonnerie commence à se constituer en un archipel d’entre-soi affinitaires, elle aura peut-être gagné des effectifs, fignolé des simulacres exquis mais elle aura perdu son âme et trahi l’authenticité de la voie qu’elle propose. Ce serait, pour emprunter au vocabulaire traditionnel, flatter l’outil au détriment de l’œuvre.