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EXCLUSIF : débat croisé entre 2 Grands Maîtres – « Faut-il se dévoiler comme Franc-maçon ou pas ? »

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Dans un paysage maçonnique français souvent marqué par la discrétion, deux Grands Maîtres récemment élus ont fait des choix radicalement différents quant à leur visibilité publique. Laurent Lemaire, nouveau Grand Maître Général de l’OITAR (Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal), a choisi de se dévoiler et d’assumer publiquement sa fonction. À l’inverse, Mar∴ J∴, nouveau Grand Maître de la Grande Loge Française de Misraïm, a décidé de préserver son anonymat.

Samuel Paty

Au-delà de cette différence majeure, les deux hommes présentent des similitudes frappantes : ils dirigent des obédiences de nature comparable (spiritualistes et attachées à la Tradition), ils viennent tous deux de prendre leurs fonctions il y a quelques semaines, et ils exercent l’un et l’autre au sein du ministère de l’Éducation nationale- Laurent Lemaire en tant qu’instituteur, Mar∴ J∴ en tant que directeur d’établissement.

C’est dans ce contexte particulier, marqué par la mémoire douloureuse des assassinats terroristes de Samuel Paty (16 octobre 2020) et Dominique Bernard (13 octobre 2023), que nous les avons réunis pour une interview croisée inédite.

Question 1 : Dans le contexte actuel, marqué par les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard, comment justifiez-vous votre choix respectif concernant votre visibilité publique en tant que Grand Maître ?

Blason OITAR

Laurent Lemaire (OITAR) : Ma visibilité n’est pas liée au contexte, je ne me suis pas questionné sur le sujet. Je ne recherche pas une visibilité qui serait une marque de reconnaissance mais je sais également qu’en participant à des conférences publiques je suis identifiable et identifié. En revenant plus précisément à la question, ma visibilité ne résulte pas d’un courage exemplaire mais plutôt du fait que je ne me sens en rien coupable d’être Franc-Maçon. De plus, dans notre chaine d’union nous nous engageons à être toujours rayonnants à s’engager sans relâche à lutter contre le mensonge le fanatisme … J’essaie donc de donner vie à cet engagement.

Mar∴ J∴ (GLFM) : La mémoire de Samuel Paty et de Dominique Bernard ne me quitte pas. Ces drames ont traversé mon quotidien de directeur d’établissement de manière très concrète. Après l’assassinat de Samuel, j’ai animé un débat au sein de mon école. L’un de nos professeurs, profondément républicain, s’était insurgé contre le caractère obligatoire de la minute de silence- non pas par indifférence à la cause, bien au contraire : en humaniste convaincu, il estimait que cette minute imposée trahissait précisément ce que Samuel défendait. L’éveil des consciences ne se décrète pas. Il se cultive, par la transmission, par l’échange, par la rencontre. C’est aussi ce que nous enseigne notre Rite. C’est pourquoi j’ai choisi, moi, de défendre ces valeurs depuis ma position – sans me dévoiler, mais sans jamais me taire. Mon anonymat n’est pas un repli. C’est une forme de cohérence : faire vivre les idées plutôt que porter un nom.

Question 2 : En tant que professionnels de l’Éducation nationale, pensez-vous que le fait d’être franc-maçon puisse encore représenter un risque aujourd’hui ? Votre choix de visibilité (ou de discrétion) est-il influencé par cette réalité professionnelle ?

Laurent Lemaire – Grand Maître Général de l’OITAR

Laurent Lemaire (OITAR) : L’Education Nationale est une administration qui n’est pas différente de la société française. On va y retrouver des curieux, des sans avis et des réfractaires à la franc-Maçonnerie. Je ne me suis dévoilé qu’à un nombre de collègues limité : soit parce que je pensais que la Franc-maçonnerie pouvait leur correspondre soit parce que les évènements me l’ont imposé. En tout état de cause ceux qui chercheraient le découvriraient sans problème. Quel risque cela pourrait-il représenter ? Certains esprits soupçonneux pourraient à l’aune de cette découverte analyser mes choix pédagogiques (visites…intervenants), mon évolution

Changement de Grand Maître à la Grande Loge Française de Misraïm

Mar∴ J∴ (GLFM) : Nos populations estudiantines viennent de tous horizons et de tous milieux. Elles se sont forgé des croyances que certains sont prêts à questionner et d’autres pas encore. Nous travaillons, comme le dit notre rituel, « de midi à minuit », mais tous ne sont pas encore au zénith de leur capacité d’ouverture. Avancer à pas non feutrés avec ceux-là pourrait les braquer et s’avérer contre-productif. La finalité reste de les aider à s’élever, mais au rythme de chacun. Instiller des valeurs plutôt qu’imposer ma vérité me semble non seulement juste, mais aussi plus efficace. En ce sens oui, ma pratique maçonnique transpire dans mon exercice professionnel, au travers de la valorisation du vivre-ensemble, de la laïcité, du respect de l’autre, sans jamais se revendiquer comme telle. C’est, je crois, une manière honnête de témoigner.

Question 3 : Le voile de discrétion maçonnique est souvent présenté comme une protection. Dans votre cas, Laurent, vous avez choisi de le lever.

Laurent Lemaire (OITAR) : Je pensais que la société humaine s’était suffisamment ouverte, suffisamment instruite pour ne pas se laisser encore et toujours à la « chasse aux sorcières ». Je dis « je pensais » car avec l’avis du conseil de déontologie de la magistrature et la Franc-Maçonnerie j’ai peut-être présumé de cette ouverture d’esprit. Toutefois pour apporter la contradiction pour apporter une autre « vérité » je pense qu’il faut l’incarner, l’incarner physiquement pour donner un visage humain pour démystifier et offrir moins de prise à la théorie du complot.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Ce n’est ni de la méfiance, ni de la peur. C’est une prudence pragmatique, nourrie d’une conviction profonde : si la finalité est de « réunir ce qui est épars », à quoi bon braquer celui que l’on pourrait, un jour, aider à s’élever ? Le lien qui nous relie à l’autre est précieux. Il ne faut pas le rompre prématurément, avant que son moment soit venu. La société française n’est pas mon ennemie, elle est mon chantier. Et sur un chantier, on ne pose pas les clés de voûte avant les fondations.

Question 4 : Certains considèrent que la visibilité d’un Grand Maître renforce la présence maçonnique dans le débat public, tandis que d’autres estiment qu’elle expose inutilement l’institution. Où vous situez-vous dans ce débat, et pourquoi ?

Laurent Lemaire (OITAR) : La réponse est simple : L’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal ne prend pas part au débat public ce qui facilite une certaine discrétion du Grand Maître Général. Ma véritable visibilité est symbolisée lors des entretiens journalistiques des conférences des tables rondes.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Je respecte profondément le choix de Laurent. Chaque voie a sa légitimité dès lors qu’elle est mûrie et assumée. Pour ma part, je considère que l’institution parle d’elle-même par la qualité de ce qu’elle produit : la profondeur de ses rituels, la cohérence de ses valeurs, la vie fraternelle qu’elle génère. Mon rôle de Grand Maître est d’abord de créer les conditions pour que chacun de nos ateliers rayonne, pas nécessairement de porter un visage public. Cela dit, la GLFM communique : nous avons un site, des réseaux, une newsletter, des Tenues Blanches Ouvertes. Notre discrétion ne signifie pas notre absence. Et pour en donner une preuve concrète : nos locaux seront ouverts lors des Journées du Patrimoine, les 19 et 20 septembre prochains. Nous espérons accueillir les lecteurs de 450.fm pour leur faire découvrir notre fraternité et notre Rite, de visu, et avec toute la chaleur qui nous caractérise.

Question 5 : Si demain un nouveau drame comme ceux de Samuel Paty ou Dominique Bernard survenait, pensez-vous que votre choix actuel (visibilité ou discrétion) serait le bon ? Le regretteriez-vous, ou au contraire le confirmeriez-vous ?

Laurent Lemaire (OITAR) : Je pense que le choix résultera d’un combat entre la raison, la fidélité à mon choix initial et les émotions, les sentiments et plus particulièrement la peur. Malgré ce drame abominable si j’arrive à rester le Maçon de mon initiation (un maçon vit debout) je pense que je continuerai mon engagement. Par contre si je n’arrive pas suffisamment à maîtriser mes sentiments alors il est fort probable que j’opterai pour plus de discrétion.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Oui, sans hésitation et c’est précisément parce que j’ai traversé ces drames de l’intérieur que je le dis avec conviction. Après l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, j’avais déjà eu la même démarche : promouvoir l’échange, la discussion, la sensibilisation au vivre-ensemble dans mon établissement. Depuis, le groupe auquel appartient mon école a formalisé des enseignements sur la laïcité, les religions, le fait religieux. Ces tragédies m’ont confirmé que le travail de fond- silencieux, continu, patient, est plus durable que les postures. Si demain un nouveau drame survenait, ma réponse serait la même : être présent dans le débat, transmettre les valeurs, mais ne jamais laisser ma fonction de Grand Maître devenir un prétexte pour exposer mon établissement ou mes élèves à des tensions qui ne leur appartiennent pas.

Question 6 : Au-delà de la question de la sécurité personnelle, quel message souhaitez-vous faire passer à vos obédiences respectives, mais aussi à l’ensemble de la Franc-maçonnerie française, à travers votre décision de vous révéler ou de rester discret ?

Laurent Lemaire (OITAR) : Ce n’est pas réellement un message c’est davantage un moyen pédagogique ; un moyen pédagogique pour :

– Donner un visage au Grand Maître Général, d’incarner la charge pour l’ensemble des SS et SS de l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal mais aussi pour les obédiences amies.

– D’humaniser l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal auprès du Grand Public.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Que nous devrions tous œuvrer dans le même sens. Et que pour cela, la première étape serait déjà, au-delà des appareils et des étiquettes, de savoir reconnaître son Frère ou sa Sœur qui partage les mêmes valeurs et de lui permettre de travailler avec nous. Notre maçonnerie prône de faire travailler ensemble le riche et l’indigent, le puissant et le faible. Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas entre obédiences ? Suivant quel code humaniste déciderait-on qu’un tel est maçon et qu’un autre n’en est pas digne ? N’y aurait-il qu’une seule et unique vérité : celle de celui qui la revendique ? Où serait alors le côté universel de la maçonnerie ?

Sur le fond, je ne prétends porter aucune vérité absolue en disant cela : mais il me semble que chacun devrait décider de SA meilleure manière de porter nos valeurs au dehors. Pour certains, en la brandissant comme un étendard. Pour d’autres et c’est mon chemin, en partageant, en échangeant, en transmettant : la Liberté de penser (l’action de penser), l’Égalité entre les vérités des uns et des autres, en acceptant de faire une place en soi pour ces autres vérités. Et la Fraternité, cet amour du prochain, cet autre moi-même, qui m’apporte autant que je ne lui apporte.

Conclusion

Au terme de cet échange croisé, une chose apparaît clairement : il n’existe pas de réponse unique et absolue à la question de la visibilité maçonnique. Laurent Lemaire et Mar∴ J∴ incarnent deux approches légitimes, mûries par une même conscience des enjeux et une même fidélité à leur engagement initiatique.

Dans une France encore marquée par la violence terroriste et les tensions communautaires, leur choix respectif reflète deux philosophies de l’action maçonnique : l’une qui assume une forme de témoignage public, l’autre qui privilégie la prudence et le travail dans l’ombre. Entre courage de l’exemple et sagesse de la réserve, la Franc-maçonnerie française continue, à travers eux, de questionner sa place dans la cité. Un débat qui, loin d’être clos, ne fait que commencer.

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Le mot du mois – Veiller

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Veiller, ce n’est pas seulement renoncer au sommeil. C’est demeurer présent lorsque les autres s’abandonnent à la nuit. C’est garder une flamme, protéger une existence fragile, attendre une aurore et maintenir ouverte la porte de la conscience. En juillet, quand les Temples ralentissent leurs travaux et que les maillets se taisent, le Franc-Maçon peut interrompre ses Tenues. Il ne saurait pourtant mettre son esprit en sommeil.

Du sommeil refusé à la conscience éveillée

Le verbe veiller apparaît en français au XIIe siècle. Il vient du latin vigilare, qui signifiait à la fois « rester éveillé », « monter la garde », « être attentif » et « se tenir sur ses gardes ». Vigilare dérivait lui-même de vigil, adjectif signifiant « éveillé, vigilant, attentif », mais aussi substantif désignant le garde de nuit.

Derrière vigil se trouve le verbe latin vigere : être vigoureux, posséder de la force, être pleinement vivant. Ainsi, dans les profondeurs du mot, veiller ne signifie pas seulement ne pas dormir. Veiller, c’est manifester sa vitalité. Celui qui veille demeure debout intérieurement. Il résiste à l’engourdissement, à l’indifférence et à cette fatigue morale qui fait parfois accepter l’inacceptable.

Les linguistes rattachent cette famille à une racine indo-européenne reconstruite sous la forme weg-, exprimant l’idée d’être fort, animé ou éveillé. Elle se retrouve dans la famille germanique de l’anglais wake et watch, « s’éveiller » et « monter la garde », ainsi que dans l’allemand wachen, « veiller ». À l’origine de la veille se tient donc moins l’insomnie que la puissance de vivre.

Toutes les branches d’un arbre qui ne dort jamais

La langue française a fait croître autour de cette racine une famille particulièrement féconde.

La veille vient du latin vigilia, qui désignait l’insomnie, la garde nocturne et chacune des périodes pendant lesquelles les soldats romains montaient la garde. Le latin chrétien a ensuite donné à vigilia le sens de nuit de prière précédant une fête religieuse. De là viennent les vigiles, ces temps de préparation où l’on demeure éveillé parce qu’un évènement essentiel s’approche.

La veillée, dérivée de veille au XIIIe siècle, désigne la soirée passée ensemble, autour du foyer, auprès d’un malade, dans la prière ou près d’un mort. Elle unit deux gestes qui pourraient sembler opposés : garder le vivant et accompagner celui qui vient de quitter la vie. Dans les deux cas, il s’agit de refuser que l’autre traverse seul la nuit.

Le veilleur, attesté dès le Moyen Âge, est celui qui garde, observe et avertit. Depuis la tour, le rempart, le navire ou le chevet, il demeure attentif à ce qui pourrait survenir. Il ne provoque pas l’évènement : il se rend disponible à son apparition.

À cette branche populaire s’ajoute une branche savante directement reprise du latin : vigilant, vigilance, vigile. La vigilance, empruntée à vigilantia, a d’abord pu désigner l’insomnie et la veillée avant de devenir cette attention soutenue qui permet de prévoir, de prévenir ou de signaler un danger.

Le mot vigie, venu dans le vocabulaire maritime par les langues ibériques, appartient au même horizon latin. La vigie est l’homme placé en hauteur pour observer le large, mais aussi le lieu depuis lequel porte son regard. Pour voir venir, il faut parfois consentir à s’élever.

Enfin, vigueur, issu du latin vigor, rejoint cette famille par vigere. La proximité n’est pas accidentelle : veiller exige une force, et toute force véritable suppose une conscience éveillée.

Éveiller, réveiller, surveiller

La langue a également entouré veiller de plusieurs préfixes, comme si elle cherchait à préciser les différentes manières d’ouvrir les yeux.

Éveiller est issu du latin evigilare, « sortir du sommeil ». Le préfixe latin e- ou ex- indique une sortie : s’éveiller, c’est quitter un état d’inconscience, émerger d’une nuit physique, intellectuelle ou spirituelle.

Réveiller ajoute l’idée d’un recommencement. Le préfixe re- peut indiquer le retour, la répétition ou la reprise. Réveiller quelqu’un, c’est le ramener à la veille ; se réveiller, c’est revenir au monde. Symboliquement, l’initiation ne crée peut-être pas en nous une Lumière étrangère : elle réveille une Lumière déjà présente, mais assoupie.

Surveiller est formé de sur- et de veiller. Il signifiait d’abord observer avec attention. Mais le mot a progressivement pris une coloration de contrôle. Toute la différence tient alors dans la préposition : veiller sur quelqu’un, c’est le protéger ; surveiller quelqu’un, c’est parfois le soupçonner.

La Franc-Maçonnerie doit demeurer attentive à cette frontière. Une Loge où chacun veille sur l’autre est fraternelle. Une Loge où chacun surveille l’autre devient inquiète, soupçonneuse et profane.

Veiller, veiller à, veiller sur

La construction du verbe révèle trois attitudes.

Veiller, sans complément, c’est demeurer éveillé. Le geste est intérieur. Il concerne notre propre conscience.

Veiller à, c’est porter son attention sur une tâche, une exigence ou une promesse. On veille à tenir parole, à respecter la règle, à achever son ouvrage. Le geste devient moral.

Veiller sur, enfin, introduit la relation. On veille sur un enfant, un malade, un ami, une mémoire, un héritage ou une flamme. Le verbe prend alors sa dimension la plus fraternelle : il ne s’agit plus seulement d’être éveillé, mais d’employer son éveil à protéger ce qui nous est confié.

Nous retrouvons là une progression presque initiatique : se réveiller soi-même, devenir attentif à son devoir, puis mettre sa vigilance au service d’autrui.

Le veilleur n’est pas un guetteur de fautes

Il existe pourtant une vigilance inquiète, tendue, soupçonneuse. Elle scrute les erreurs, interprète les silences et transforme chaque différence en menace. Cette vigilance-là ne protège rien. Elle épuise celui qui l’exerce et enferme celui qui la subit.

Le véritable veilleur ne cherche pas des coupables. Il cherche les premières lueurs.

Il ne confond pas l’attention avec la méfiance. Il sait que la nuit existe, mais il ne lui attribue pas tout pouvoir. Son regard porte au-delà du cercle immédiatement éclairé. Il distingue dans l’obscurité ce qui approche, ce qui menace, mais aussi ce qui commence.

Le veilleur est celui qui refuse de déclarer la nuit définitive.

Quand les maillets se taisent

Durant la période estivale, de nombreuses Loges suspendent leurs travaux. Les colonnes se vident, les Temples retrouvent leur silence et chacun reprend les chemins du monde profane.

Mais la Lumière reçue en Loge n’est pas une lampe que l’on éteint en quittant le Temple.

Veiller, pour le Franc-Maçon, consiste alors à poursuivre autrement l’ouvrage. Veiller sur sa parole avant de la livrer. Veiller à ne pas céder aux certitudes commodes. Veiller sur le Frère ou la Sœur dont l’absence se prolonge. Veiller à ce que la chaîne ne soit pas seulement un geste rituel, mais une présence réelle. Veiller sur les libertés lorsque l’habitude les rend invisibles. Veiller enfin sur cette part de soi que le bruit du monde cherche constamment à rendormir.

Le Temple peut être fermé sans que le chantier soit abandonné.

Garder la flamme sans la posséder

Dans la nuit, le veilleur entretient le feu. Il ne prétend pas avoir créé la flamme. Il l’a reçue et devra la transmettre.

Cette image contient peut-être toute l’humilité initiatique. La Lumière ne nous appartient pas. Elle nous est confiée pour un temps. Nous ne sommes ni sa source ni son terme, mais les dépositaires provisoires de son passage.

Veiller, c’est donc protéger sans emprisonner, transmettre sans imposer, demeurer attentif sans devenir soupçonneux. C’est garder assez de feu pour traverser la nuit et assez d’humilité pour reconnaître que l’aube ne dépend pas de nous.

Quand les travaux reprendront et que les colonnes seront de nouveau occupées, une question silencieuse pourra alors être posée à chacun :

Pendant que le Temple semblait dormir, sur quoi avons-nous veillé ?

Bouddhisme et Franc-maçonnerie : deux voies vers la sagesse

Bouddhisme et Franc-Maçonnerie au miroir de l’Éveil

Il est des livres qui dressent des ponts. D’autres préfèrent ouvrir des passages, plus fragiles, plus secrets, entre deux rives que l’histoire, la géographie et les habitudes de pensée semblaient devoir tenir éternellement éloignées. Bouddhisme et Franc-Maçonnerie – Aux racines de la sagesse appartient à cette seconde famille.

D’un côté, une voie née sur les chemins de l’Inde ancienne, sous l’arbre où Siddhartha Gautama s’éveilla à l’impermanence du monde. De l’autre, une démarche initiatique façonnée dans l’Occident des Lumières, au milieu des pierres, des outils et des légendes de bâtisseurs. L’une médite la vacuité ; l’autre élève un Temple. L’une enseigne le détachement ; l’autre confie à l’initié la tâche de tailler sa pierre.

Entre le stupa et le Temple, entre le lotus et l’acacia, entre le vajra et le compas, Joël Gregogna et Philippe Le Touzé-Garnier font circuler une même question : que peut devenir l’être humain lorsqu’il consent à travailler sur lui-même ?

Deux voies qui ne se confondent pas

La première vertu de cet ouvrage est de se tenir à distance des facilités du syncrétisme.

Les auteurs ne prétendent pas que le bouddhisme et la Franc-Maçonnerie diraient secrètement la même chose sous des vocabulaires différents. Ils n’essaient pas davantage d’ajuster artificiellement les pièces de deux édifices spirituels étrangers l’un à l’autre.

Ils parlent de compatibilité, non de complémentarité.

La nuance est essentielle. Elle protège l’intégrité de chacune des voies. Elle permet la rencontre sans exiger la fusion, le dialogue sans imposer la confusion.

Leur parenté ne réside donc pas dans une doctrine commune, mais dans une disposition de l’esprit. Le bouddhiste comme le Franc-Maçon est un cherchant. Tous deux refusent de recevoir passivement une vérité close. Tous deux considèrent que la transformation intérieure exige une pratique, une discipline, une expérience vécue.

Philippe Le Touzé-Garnier offre à cette intuition une formule qui pourrait servir de clef de voûte à tout le livre :

Le bouddhisme serait une voie spirituelle commune vécue individuellement ; la Franc-Maçonnerie, une voie spirituelle individuelle vécue collectivement.

L’un se retire pour mieux embrasser le vivant. L’autre rejoint la Loge afin d’approfondir son propre silence. Le méditant s’assied seul devant son esprit, tandis que le Maçon prend place parmi ses Frères et ses Sœurs. Pourtant, dans les deux cas, l’être humain apprend à se déprendre de lui-même afin de découvrir que nul accomplissement véritable ne saurait s’obtenir contre les autres.

La Vérité ne se reçoit pas, elle s’éprouve

Ni le Dharma ni la méthode maçonnique n’exigent l’abdication de la conscience. Le Bouddha ne demande pas que l’on croie parce qu’il aurait parlé. Il invite chacun à examiner, éprouver, discerner. Son enseignement ressemble moins à une révélation descendue du ciel qu’à une médecine de l’esprit. Il ne promet pas de sauver l’homme à sa place ; il lui montre les poisons qui l’habitent et le chemin par lequel il peut s’en libérer.

La Franc-Maçonnerie ne procède pas autrement. Elle ne remet à l’initié aucune vérité achevée. Elle place devant lui des symboles, des outils, des récits, puis le laisse cheminer dans leur lumière incertaine. Le symbole n’ordonne pas. Il suggère. Il ne ferme pas le sens ; il l’éveille. Le Dharma propose une expérience de la conscience. La Franc-Maçonnerie propose une expérience du symbole.

Dans les deux cas, le cherchant demeure responsable de son propre éveil.

C’est pourquoi ces deux voies peuvent se rencontrer sur le terrain d’une spiritualité affranchie de l’autorité dogmatique. Elles ne suppriment ni le sacré ni le Mystère ; elles refusent seulement que quelqu’un puisse prétendre en posséder la clef définitive.

La Vérité n’y est jamais une forteresse dont une institution garderait jalousement l’entrée. Elle est un horizon. Elle recule à mesure que l’on avance et, par ce retrait même, oblige le voyageur à poursuivre.

La Vérité ne se décrète pas : elle se cherche, se vit et parfois se pressent.

Le Grand Architecte devant le silence du Bouddha

La question du divin paraît pourtant dresser entre les deux traditions un obstacle considérable. Le Bouddha ne combat pas Dieu. Il se tait à son sujet.

À ceux qui l’interrogent sur l’origine absolue du monde, il répond par la parabole de l’homme frappé d’une flèche empoisonnée. Faut-il attendre de connaître le nom de l’archer, son origine, son intention et la nature de son arc avant de retirer le trait ? L’urgence n’est pas de résoudre l’énigme cosmique, mais de guérir la souffrance.

La Franc-Maçonnerie traditionnelle place au contraire ses Travaux sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers.

Mais cette expression demeure suffisamment vaste pour accueillir plusieurs compréhensions : Dieu personnel, Principe créateur, ordre du monde, loi d’harmonie ou représentation idéale de ce qui dépasse l’homme.

Les auteurs suggèrent alors un rapprochement d’une grande fécondité. Là où le Maçon peut concevoir un Principe créateur au singulier, le bouddhiste observe des principes créateurs au pluriel : causalité, interdépendance, impermanence et vacuité.

Il n’existe peut-être pas, pour le Dharma, de main extérieure dessinant le monde. Mais il existe un ordre subtil des causes et des conditions, une trame invisible dans laquelle chaque être apparaît, se transforme et disparaît.

Le Grand Architecte cesse alors d’être nécessairement un souverain placé au-dessus de la Création. Il peut devenir le nom symbolique d’un ordre intérieur encore à découvrir, le visage que le Maçon donne à cette part de lui-même qui l’appelle à davantage de justesse, de mesure et de conscience.

Qui taille la pierre lorsque le moi n’existe pas ?

C’est ici que le livre atteint sa tension la plus profonde.

La Franc-Maçonnerie demande à l’initié de travailler sur lui-même. Elle lui confie une pierre brute, image de son être imparfait, de ses passions, de ses ignorances et de ses résistances. Par le maillet et le ciseau, il doit dégrossir cette matière, la rectifier, lui donner une forme capable de prendre place dans l’édifice commun.

Mais le bouddhisme enseigne qu’il n’existe aucun moi permanent à perfectionner.

Ce que nous appelons « je » ne serait qu’un assemblage provisoire de sensations, de souvenirs, de désirs, de perceptions et de conditionnements. Un faisceau sans centre fixe. Une flamme qui paraît identique, alors qu’elle se renouvelle à chaque instant.

Dès lors surgit la question la plus vertigineuse de l’ouvrage. Comment tailler la pierre lorsque le tailleur lui-même n’est qu’une illusion ? Les auteurs ont la sagesse de ne pas refermer trop vite cette béance. Peut-être le travail maçonnique ne consiste-t-il pas à bâtir un moi plus solide, plus glorieux ou plus assuré. Peut-être vise-t-il au contraire à rendre ce moi moins opaque, moins pesant, moins encombré de lui-même.

Tailler la pierre ne signifierait plus fabriquer une identité parfaite, mais retirer patiemment ce qui empêche la Lumière de la traverser.

La vacuité bouddhique n’est pas le néant. Elle ne dit pas que rien n’existe, mais que rien n’existe seul, par soi-même et de manière immuable. Tout être dépend d’autres êtres. Toute forme est relation. Toute pierre porte la mémoire du monde qui l’a engendrée.

Le Maçon découvre alors qu’il ne possède pas sa pierre. Il en reçoit seulement la garde et la responsabilité.

Façonner la pierre ou dévoiler sa nature

C’est dans l’ordre symbolique que le dialogue devient le plus lumineux.

L’équerre et le compas répondent au vajra et à la cloche. Les premiers expriment la rectitude, la mesure, l’esprit et la matière. Les seconds associent la méthode et la sagesse, l’énergie et la connaissance, les principes masculin et féminin appelés à se rejoindre.

Le lotus, qui s’élève pur au-dessus des eaux boueuses, semble répondre à l’acacia, signe de permanence et de renaissance. La roue du Dharma entre en résonance avec le cercle maçonnique. Le mandala de sable, patiemment composé avant d’être dispersé, rappelle au bâtisseur que toute œuvre terrestre demeure promise à l’effacement.

Mais une différence demeure, plus précieuse peut-être que toutes les ressemblances.

La méthode maçonnique cherche à donner une forme juste à la pierre. Le Dharma cherche à lui rendre sa nature originelle.

Le tailleur intervient. Il mesure, corrige, retranche et façonne.

Le méditant, lui, apprend à cesser de surimposer ses projections aux choses. Il ne crée pas la nature de Bouddha ; il ôte ce qui l’empêche de paraître. Il ne fabrique pas la clarté de l’esprit ; il laisse retomber les poussières qui l’obscurcissent.

D’un côté, une forme est construite.
De l’autre, une nature est dévoilée.

Mais peut-être ces deux gestes se rejoignent-ils plus qu’il n’y paraît. Le véritable sculpteur sait que la figure qu’il cherche habite déjà le bloc. Il ne l’invente pas. Il la délivre.

Tailler la pierre pourrait ainsi signifier libérer en elle ce qui attendait silencieusement d’être révélé.

Des lampes à beurre dans le cabinet de réflexion

L’une des plus belles pages de l’ouvrage naît d’un songe de Philippe Le Touzé-Garnier.

Lors d’une conférence du Dalaï-Lama à Lodève, en l’an 2000, il se revoit dans le cabinet de réflexion de son initiation maçonnique. Pourtant, le lieu s’est métamorphosé. Les murs ont pris la couleur bordeaux des vêtements monastiques. Des lampes à beurre éclairent faiblement la formule VITRIOL.

Le sablier ne rappelle plus seulement la fuite du temps, mais l’impermanence de toute chose. Le crâne devient support de méditation sur la mort. Le coq, annonciateur de la Lumière, se fait détermination à atteindre l’Éveil.

Dans cette chambre où deux traditions se superposent sans s’abolir, le rêveur imagine une obédience maçonnique bouddhiste. Il voit les deux faces d’un sceau : une chouette d’un côté, un nœud sans fin de l’autre. La connaissance et la sagesse. L’Occident et l’Orient. Le regard qui distingue et celui qui relie.

Cette scène possède la force tranquille des images qui dispensent d’expliquer.

Le cabinet de réflexion n’est plus seulement le tombeau symbolique du profane. Il devient la grotte intérieure où l’Orient et l’Occident déposent ensemble leurs lampes.

Le karma et le tiers inclus

La justice révèle cependant des différences irréductibles.

Le bouddhisme place au cœur du monde la loi du karma. Chaque pensée, chaque parole et chaque acte porte ses conséquences. Nul juge extérieur ne distribue récompenses ou châtiments. L’être humain récolte simplement ce qu’il a semé dans la profondeur de sa conscience.

La Franc-Maçonnerie, plus engagée dans la Cité, ne peut s’en remettre à la seule justice immanente. Elle demande au Maçon de travailler à l’amélioration de l’homme et de la société. Elle cultive la médiation, la concorde et ce tiers inclus qui permet de sortir de l’affrontement stérile.

Le tiers inclus n’est pas un compromis médiocre entre deux positions. Il est une troisième lumière, née de l’écoute, qui transforme les termes mêmes du conflit.

D’un côté, le karma rappelle que nul acte ne demeure sans effet.
De l’autre, la méthode maçonnique enseigne que nul conflit n’est condamné à demeurer prisonnier de ses premières oppositions.

La Maât égyptienne, l’Octuple Sentier, le fil à plomb et la balance semblent alors porter une même exigence : rétablir en soi et dans le monde la juste mesure.

La fraternité comme travail

La prise de refuge dans les Trois Joyaux répond au serment prononcé dans le Temple. Dans les deux cas, une existence jusque-là dispersée reçoit une orientation.

L’ouverture et la fermeture des Travaux trouvent un écho dans la motivation qui précède la pratique bouddhique et dans la dédicace qui l’achève. Rien ne commence sans intention. Rien ne s’achève sans être offert aux autres.

C’est peut-être dans cette offrande que les deux chemins se rapprochent le plus.

Le bouddhisme Mahayana place au centre la figure du bodhisattva, celui qui pourrait atteindre la délivrance mais choisit de demeurer parmi les êtres tant que subsiste une souffrance à apaiser.

Joël Gregogna

La Franc-Maçonnerie demande à l’initié de ne pas réserver le fruit de son travail à sa seule élévation. La pierre polie doit prendre place dans le Temple de l’humanité.

On ne s’éveille jamais pour soi seul. On ne taille jamais sa pierre pour la contempler dans la solitude.

La fraternité n’est pourtant pas une donnée naturelle. Elle ne naît pas automatiquement du port d’un tablier ni de la récitation d’un rituel. Elle se heurte aux vanités, aux rivalités et aux blessures humaines.

C’est pourquoi elle demeure une œuvre.

La fraternité n’est pas un état acquis : elle est une pierre qu’il faut reprendre chaque jour.

Mourir avant de mourir

Bouddhisme et Franc-Maçonnerie accordent enfin à la mort une place centrale, non pour assombrir l’existence, mais pour lui rendre sa profondeur.

Bardo. Vision des divinités sereines

Le Bardo Thödol accompagne la conscience dans les états intermédiaires qui suivent la mort. Il rappelle que la dissolution peut devenir passage, pour peu que l’esprit reconnaisse les lumières qui se présentent à lui.

La Franc-Maçonnerie met elle aussi l’initié en présence de sa finitude. Dès le cabinet de réflexion, le profane est invité à considérer sa propre mort. Plus tard, le Maître revit symboliquement la chute et le relèvement d’Hiram.

Dans les deux traditions, il faut consentir à perdre une ancienne forme de soi.

Toute initiation véritable commence par une disparition.

Ce qui meurt n’est peut-être pas l’être, mais l’illusion qu’il entretenait sur lui-même. Ce qui renaît n’est pas un homme nouveau tombé du ciel, mais un regard délivré de quelques-uns de ses voiles.

Le Maçon et le méditant découvrent alors que la mort n’est pas seulement l’événement qui clôt la vie. Elle œuvre déjà en nous, dans chaque renoncement, chaque détachement et chaque transformation.

Deux voix, une même ferveur

Joël Gregogna et Philippe Le Touzé-Garnier ne parlent pas depuis un lieu abstrait.

Le premier poursuit depuis longtemps une exploration des symboles, de l’imaginaire et de l’initiation, de l’univers d’Hugo Pratt à celui de Pinocchio, en passant par les réflexions d’Édouard Plantagenet.

Le second apporte à leur dialogue plus de vingt-cinq années de fréquentation du Dharma. Sa parole ne vient pas seulement des livres, mais d’une pratique et d’une maturation intérieure.

Cette double ferveur donne à l’ouvrage sa sincérité.

La forme du dialogue en assure la vivacité, même si elle entraîne parfois quelques longueurs et certaines accumulations savantes. Il arrive que la matière encyclopédique prenne le pas sur la respiration spirituelle et que le lecteur désire davantage de silence entre deux rapprochements.

Mais cette densité n’enlève rien à l’honnêteté du projet. Les auteurs ne prétendent ni avoir résolu les contradictions ni découvert une tradition unique cachée derrière toutes les autres. Ils invitent simplement à regarder autrement.

Lorsque le dernier outil est déposé

Au terme du livre, le lecteur demeure avec une interrogation.

Tailler la pierre et lui rendre sa nature première sont-ils deux gestes opposés ? Ou bien deux manières de nommer une même délivrance ?

Le Franc-Maçon gravit les marches du Temple. Le bouddhiste tourne autour du stupa.

L’un s’avance vers l’Orient ; l’autre cherche l’Éveil. Leurs pas ne se confondent pas, mais ils semblent parfois dessiner autour du même centre deux cercles qui se croisent.

Il serait vain de vouloir abolir la distance qui les sépare. C’est peut-être dans cette distance même que naît le dialogue.

Car le centre n’appartient à aucune voie.

Il est ce point invisible vers lequel toute quête sincère se dirige, sans jamais pouvoir prétendre le posséder.

Bouddhisme et Franc-Maçonnerie – Aux racines de la sagesse vaut par cette invitation à demeurer en chemin. Ouvrage subjectif, dense et parfois foisonnant, il ouvre une porte plutôt qu’il ne referme une démonstration.

Le Franc-Maçon y retrouvera ses outils, mais éclairés par une autre lumière. Le bouddhiste y découvrira un Temple où la construction ne signifie pas nécessairement l’affirmation du moi. Tous deux pourront méditer cette intuition essentielle :

Le Temple intérieur ne s’élève peut-être qu’au moment où celui qui croyait le bâtir accepte de s’effacer.

Alors seulement, la pierre devient transparente. Alors seulement, le Vide cesse d’être une absence. Il devient l’espace même où peut entrer la Lumière.

Bouddhisme et Franc-maçonnerie – Aux racines de la sagesse

Joël Gregogna – Philippe Touze-Garnier

Numérilivre – Éditions des Bords de Seine, coll. Quête et Spirtiualité, 2026, 180 pages, 22 €

Le SITE de l’éditeur

Bestiaire initiatique : le Phénix ou l’art de mourir pour vivre

Il est des animaux symboliques qui accompagnent l’Homme sur son chemin. Le Phénix, lui, ne se contente pas de marcher à ses côtés : il lui révèle que toute véritable initiation exige une mort, une traversée du feu et une renaissance. Emblème chrétien de la résurrection, figure alchimique de l’Œuvre au rouge, il occupe une place éminente dans la tradition maçonnique et, plus précisément encore, au sein du Régime Écossais Rectifié.

Le Phénix est peut-être l’animal qui exprime le mieux le paradoxe initiatique

Il doit disparaître pour devenir pleinement lui-même. Il ne survit pas à sa mort : il passe à travers elle. Il ne restaure pas simplement ce qui fut détruit : il fait surgir de ses propres cendres une forme nouvelle, semblable à la précédente et pourtant transfigurée.

Voilà pourquoi il ne saurait être réduit au symbole contemporain de la « résilience ». Le Phénix ne nous dit pas seulement que nous pouvons nous relever après l’épreuve. Il enseigne une vérité plus exigeante : certaines parts de nous-mêmes doivent effectivement mourir afin que l’être intérieur puisse naître.

L’oiseau que nul ne peut retenir

Le Phénix appartient d’abord au monde des récits sacrés. Hérodote rapporte que les prêtres d’Héliopolis lui parlaient d’un oiseau rare, semblable à un aigle, dont le plumage mêlait l’or et le rouge. Il ne serait apparu en Égypte que tous les cinq cents ans, à la mort de son père, dont il transportait la dépouille enfermée dans une enveloppe de myrrhe.

L’historien grec prend cependant soin de préciser qu’il ne l’a jamais vu autrement qu’en peinture. Dès l’origine, le Phénix se tient donc à la frontière du visible et de l’invisible, de l’histoire et de la révélation. Il est moins un animal à observer qu’un mystère à méditer. La tradition grecque l’a souvent rapproché du Bennou égyptien, oiseau solaire associé à Héliopolis, à Rê, à Osiris et au renouvellement de la création.

Les versions antiques ne décrivent pas toutes sa combustion. Certaines racontent seulement la succession d’un Phénix à un autre. Mais, au fil des siècles, le bûcher, les aromates, la flamme et la renaissance à partir des cendres deviennent les éléments essentiels du mythe.

Cette transformation du récit est elle-même significative. Le Phénix n’est plus seulement l’oiseau de la durée cyclique : il devient l’animal du passage par le feu.

Le feu qui ne détruit que l’inutile

Dans toutes les traditions initiatiques, le feu possède une double puissance. Il éclaire et il consume. Il réchauffe et il juge. Il peut être feu de colère, de destruction et de guerre, mais aussi feu de purification, d’amour et de connaissance.

Le bûcher du Phénix n’est donc pas un lieu de châtiment.

Il est un autel.

L’oiseau y rassemble les substances précieuses et odoriférantes : myrrhe, encens, cannelle et autres aromates. Il ne meurt pas dans l’ordure ou dans l’abandon, mais au cœur d’une offrande. Sa disparition possède quelque chose de liturgique. Elle rappelle que toute consécration véritable suppose une séparation : il faut retrancher le profane, abandonner l’accessoire et livrer au feu ce qui ne peut plus servir.

Ce feu est proche de celui du creuset alchimique

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Dans l’iconographie hermétique, le Phénix apparaît fréquemment comme l’une des figures de la phase ultime du Grand Œuvre, la rubedo, ou Œuvre au rouge. Après la noirceur de la putréfaction et la blancheur de la purification vient le rouge de l’accomplissement. La matière n’est pas revenue à son état initial : elle a été recomposée à un degré supérieur.

Ainsi en est-il de l’initié. Celui qui sort du Cabinet de réflexion ne devrait pas être exactement celui qui y est entré. Celui qui reçoit la Lumière ne possède pas seulement une connaissance supplémentaire : il est appelé à devenir autrement présent au monde.

Un ancien emblème chrétien de la Résurrection

Le christianisme s’est très tôt emparé du Phénix. Non pour authentifier zoologiquement son existence, mais parce que son histoire offrait une image saisissante de la victoire de la vie sur la mort.

Première-épître-dite-de-Clément-aux-Corinthiens

À la fin du Ier siècle, la Première épître dite de Clément aux Corinthiens lui consacre déjà un développement entier, présenté comme un « emblème de notre résurrection ». Tertullien le reprend ensuite dans son traité De la résurrection de la chair, tandis que Cyrille de Jérusalem l’évoque encore devant les catéchumènes comme une image visible de la résurrection promise.

Le Phénix entre ainsi dans les bestiaires chrétiens et dans l’art funéraire

Il devient une figure du Christ déposé au tombeau et relevé d’entre les morts, mais aussi de l’humanité appelée à participer à cette résurrection. Dans les manuscrits médiévaux, son bûcher est parfois rapproché du sépulcre, et son retour à la vie du matin de Pâques.

Cyrille-de-Jérusalem.

L’enseignement paulinien semble donner à cette lecture sa formulation la plus profonde :

« Ce que tu sèmes ne peut reprendre vie sans mourir d’abord. »

La graine et le Phénix disent ici la même chose. La mort initiatique n’est pas la négation de la vie, mais son enfouissement fécond. La matière ancienne doit se défaire afin de libérer la forme nouvelle.

Le Phénix ne représente cependant pas seulement le Christ ressuscité. Il indique aussi le chemin du chrétien appelé à « mourir au vieil homme » : mourir à l’orgueil, à l’égoïsme, à la volonté de domination et à l’illusion de se suffire à soi-même.

Le Phénix et la mort maçonnique

Le Franc-Maçon rencontre très tôt cette loi de mort et de renaissance.

Son initiation commence par une séparation d’avec le monde ordinaire. Dépouillé de ses métaux, privé momentanément de la vue, conduit dans les ténèbres, il fait l’expérience symbolique d’une dissolution de son ancienne identité.

Cette première mort demeure cependant inachevée. Elle devra être reprise, approfondie et rendue consciente tout au long du chemin. Le troisième degré lui donnera une dimension plus radicale encore : la Parole semble perdue, le Maître est renversé, la chair quitte les os et tout espoir humain paraît s’éteindre.

Mais la Franc-Maçonnerie n’est pas une école de la mort. Elle est un art de la relève.

Le Maître n’est pas relevé pour reprendre exactement sa vie antérieure

Il revient chargé d’une responsabilité nouvelle. Comme le Phénix, il porte en lui la mémoire de la flamme. Il sait désormais que la Lumière ne supprime pas la nuit, mais qu’elle peut naître en son sein.

La cendre devient alors un symbole essentiel. Elle est ce qui demeure après la combustion des apparences. Elle ne possède ni éclat ni dureté. Elle ne permet plus aucune vanité. Mais elle contient la trace du feu et témoigne que l’épreuve a réellement eu lieu.

Une place majeure au Régime Écossais Rectifié

Il convient ici d’être précis. Le Phénix n’est pas l’emblème indistinct de tous les rites dits écossais. Sa présence la plus explicite et la plus structurée se trouve au Régime Écossais Rectifié, et plus particulièrement dans son Ordre intérieur.

Le Régime fut organisé au Convent des Gaules, réuni à Lyon en 1778, puis confirmé et développé au Convent de Wilhelmsbad en 1782. Sous l’influence déterminante de Jean-Baptiste Willermoz, il abandonna la revendication d’une filiation templière temporelle et ininterrompue pour lui substituer l’idée d’un héritage spirituel et chevaleresque.

Le Phénix y devient notamment l’emblème des Écuyers Novices

Silhouettes Wilhelmsbad
Silhouettes Wilhelmsbad

Les Instructions rectifiées le présentent comme l’image de « l’honneur qui ne périt que pour revivre » et de l’Ordre disparu dans les flammes mais appelé à renaître.

Cette affirmation selon laquelle le Phénix serait « le plus ancien symbole de la maçonnerie » doit naturellement être entendue dans son registre traditionnel et initiatique, non comme une conclusion de l’histoire documentaire. Elle signifie que le principe de mort et de renouvellement appartient à l’essence même de toute initiation.

Le Phénix rectifié est accompagné de la devise :

Perit ut vivat.

La formule peut être traduite par : « Il périt afin de vivre », ou plus librement : « Il meurt pour qu’il vive. »

Cette devise ne célèbre ni l’anéantissement ni le goût du sacrifice pour lui-même. Elle exprime la nécessité d’un dépouillement. Pour que vive l’homme véritable, l’homme déchu, dispersé et soumis à ses passions doit consentir à disparaître.

Nous retrouvons ici l’une des doctrines essentielles qui ont nourri la pensée de Willermoz : l’être humain, éloigné de son origine spirituelle, est appelé à retrouver son unité et sa destination. La « réintégration » ne consiste pas à remonter le temps, mais à restaurer en soi une conformité perdue avec le Principe.

Le Phénix devient dès lors bien davantage qu’un ornement héraldique. Il résume le programme spirituel du Rectifié.

De la chevalerie détruite à la bienfaisance vivante

La présence du Phénix dans l’Ordre intérieur évoque naturellement la mémoire du Temple. L’ancienne chevalerie a disparu comme institution terrestre. Ses maisons ont été dispersées, ses biens saisis et ses dignitaires livrés au supplice.

Mais le Régime Rectifié ne demande pas au Chevalier de reconstituer extérieurement l’Ordre du Temple. Il lui demande d’en faire renaître intérieurement les vertus : courage, fidélité, dépouillement, service et défense de la dignité humaine.

Le véritable Temple à relever n’est donc pas une puissance temporelle. Il est l’Homme restauré dans sa vocation.

C’est pourquoi le Chevalier rectifié est dit

Bienfaisant de la Cité Sainte

Sa renaissance ne saurait demeurer une expérience intérieure dont il jouirait solitairement. La flamme reçue doit devenir lumière pour autrui. La réintégration se vérifie dans la bienfaisance, la compassion active et le service.

Un Phénix qui renaîtrait uniquement pour contempler son propre éclat ne serait encore qu’un symbole de l’orgueil. Le Phénix maçonnique renaît pour servir.

Mourir au vieil homme

Que doit donc livrer le Franc-Maçon au feu ?

Non son individualité, ni sa mémoire, ni ce qui fait la richesse de son histoire. Mais tout ce qui, en lui, interdit encore la fraternité : les préjugés dont il se croit innocent, les ressentiments qu’il entretient, les certitudes qui le dispensent de penser, les titres auxquels il s’identifie, les honneurs qu’il confond avec l’honneur.

Le bûcher du Phénix est construit avec nos attachements

Son feu consume la suffisance, mais non la dignité ; l’ambition personnelle, mais non le désir d’œuvrer ; les illusions, mais non l’espérance. Il sépare ce qui doit disparaître de ce qui mérite d’être transmis.

Le Phénix enseigne ainsi que la renaissance initiatique ne se produit pas une fois pour toutes. Chaque degré, chaque épreuve, chaque tenue et chaque rencontre fraternelle peuvent nous replacer devant la même question : qu’acceptons-nous aujourd’hui de laisser mourir afin que quelque chose de plus juste puisse vivre ?

La cendre n’est pas la fin

Le Phénix ne promet pas au Franc-Maçon qu’il sortira indemne de l’épreuve. Il lui annonce davantage : il n’en sortira pas le même.

Il est cet oiseau impossible qui révèle une vérité intérieure. Toute lumière véritable possède son bûcher. Toute résurrection suppose un tombeau. Toute construction commence par la destruction de ce qui encombrait l’espace sacré.

Au Régime Écossais Rectifié, le Phénix rappelle au Maçon et au Chevalier qu’un Ordre ne demeure vivant ni par ses titres, ni par ses décors, ni par la seule répétition de ses usages. Il vit lorsque ses membres acceptent de renouveler en eux la flamme de l’initiation et d’en porter les fruits dans la Cité.

Mourir pour vivre : non pas disparaître, mais devenir enfin capable de servir.

Car la cendre n’est jamais le dernier mot du Phénix. Elle est la matière silencieuse dans laquelle la Lumière prépare son retour.

Madagascar : perquisitions controversées, rumeurs et crispation autour des Temples maçonniques

À Madagascar, une série de perquisitions intervenues en juillet 2026 a provoqué un vif émoi dans le paysage politique et religieux, sur fond de disparitions d’enfants, de discours sécuritaire très dur et de tensions entre le pouvoir de transition et plusieurs corps intermédiaires. Dans ce contexte déjà instable, la franc-maçonnerie malgache s’est retrouvée exposée à des soupçons et à une inquiétude particulière, sans qu’aucune source ouverte consultée ne permette à ce stade d’établir publiquement un lien factuel entre les obédiences et les crimes évoqués.

Un climat de crise

Michaël Randrianirina

Les médias internationaux décrivent un pays traversé par une forte angoisse liée aux disparitions d’enfants. TV5Monde rapporte que le colonel Michaël Randrianirina a qualifié ces crimes d’« actes de terrorisme » et que la psychose s’est installée dans la population. RFI situe cette séquence dans un contexte plus large de tension politique depuis l’arrivée au pouvoir de la junte, avec plusieurs opérations de perquisition qui embarrassent le sommet de l’État. Amnesty International et Le Monde rappellent aussi que Madagascar vit depuis plusieurs mois une crise politique marquée par la répression, les arrestations de militants et un fort discrédit du pouvoir.

Des perquisitions contestées

Parmi les opérations les plus commentées, NewsMada évoque une perquisition controversée menée à Ambohibao le 9 juillet, toujours au cœur d’une enquête portant notamment sur une possible usurpation de fonctions publiques. Le média précise que les autorités ont rappelé le cadre légal des perquisitions, tandis que les investigations se poursuivent. RFI et Factae relaient, de leur côté, l’idée d’opérations perçues comme opaques et politiquement embarrassantes pour le pouvoir.

À ce stade, les sources ouvertes consultées ne suffisent pas à confirmer intégralement la version selon laquelle deux temples maçonniques précis auraient été perquisitionnés, l’un à Ivandry dans un temple du Grand Orient, l’autre sur la Route nationale 1 dans un bâtiment de la GLIMM. Il est donc plus rigoureux d’écrire qu’il existe des accusations, des craintes et des rumeurs persistantes, mais pas encore, dans les sources accessibles ici, une documentation publique totalement solide permettant d’affirmer tous ces détails sans réserve.

La franc-maçonnerie en arrière-plan

Les loges maçonniques de Madagascar apparaissent néanmoins dans des analyses récentes comme un milieu suivi de près dans la période post-coup d’État. Africa Intelligence indique qu’après le coup d’État, les loges maçonniques ont tenté de renouer avec une certaine stabilité, dans un contexte où les Journées maçonniques de l’océan Indien avaient déjà été reportées. Une autre source de presse spécialisée mentionne également le retour progressif des repères maçonniques après les bouleversements politiques de 2025. Cela montre que la franc-maçonnerie malgache n’évoluait pas dans un environnement serein avant la séquence de juillet 2026.

Il faut toutefois distinguer deux choses : d’un côté, l’existence d’une présence maçonnique active à Madagascar ; de l’autre, l’hypothèse d’une implication dans des affaires criminelles. Les sources consultées ne prouvent pas la seconde, et aucun élément ouvert et vérifié ne permet d’affirmer une responsabilité des obédiences dans les enlèvements ou les homicides évoqués.information.

Réactions et prudence

Ce qui ressort surtout, c’est le sentiment de stigmatisation exprimé par le milieu maçonnique, ou du moins le risque d’une assimilation entre loges, pouvoir occulte et criminalité. Dans un pays où la peur des réseaux clandestins s’alimente facilement de rumeurs, ce type de crise peut rapidement déboucher sur une confusion entre soupçon et preuve. NewsMada insiste sur l’enquête en cours et sur le rappel du droit applicable, ce qui confirme que le dossier reste juridiquement et politiquement sensible.

Le FFKM, de son côté, illustre un autre versant de la crise malgache : les Églises chrétiennes jouent un rôle public important dans les débats nationaux, tout en dénonçant la dégradation du climat social et la prolifération des discours clivants. Le fait que les Églises soient au cœur des concertations nationales souligne combien les institutions religieuses sont devenues des acteurs majeurs dans la recherche d’apaisement. Dans ce paysage, toute rumeur visant un autre espace religieux ou initiatique prend d’autant plus de relief.

Ce qui peut être écrit sans risque

On peut donc écrire, sans exagération, que Madagascar traverse en juillet 2026 une phase de tensions extrêmes, marquée par des disparitions d’enfants, des perquisitions controversées et une contestation diffuse du pouvoir. On peut aussi écrire que la franc-maçonnerie malgache se retrouve dans un environnement fragilisé, où la prudence est de mise et où la moindre opération de police peut être interprétée comme un signal politique. En revanche, il serait prématuré d’affirmer comme un fait totalement établi, sur la base des sources ouvertes que j’ai pu consulter, qu’il y a eu une persécution maçonnique structurée comparable à une interdiction générale ou à des preuves publiques de culpabilité.information.

Une affaire à suivre

En l’état, le dossier appelle donc une écriture prudente, factuelle et vérifiée. Les éléments certains sont la crise sécuritaire, le durcissement du discours officiel, les perquisitions controversées et l’inquiétude générale dans le pays. Les éléments à confirmer restent l’identité exacte des sites perquisitionnés, la qualification juridique précise des opérations, les réactions officielles détaillées des obédiences et l’existence éventuelle d’un lien documenté entre ces lieux et les faits criminels allégués.

De notre correspondant sur place

Affaire Jubillar : la « parole retrouvée » plus efficace que tous les médiums, voyants et extralucides…

Pendant près de six ans, pendules, tarots, “flashs”, connexions avec les défunts et prétendues visions extralucides ont désigné des rivières, des fermes, des puits, des bois et des décharges. Aucun de ces oracles n’a permis de retrouver Delphine Jubillar. Il aura fallu les aveux de son mari, puis le travail méthodique des enquêteurs, pour conduire la gendarmerie jusqu’à des ossements désormais soumis aux analyses scientifiques. Une leçon sévère pour les marchands de mystère.

Les cartes se taisent lorsque celui qui sait décide enfin de parler

Cartes de tarot
Cartes de tarot

Le 16 juillet 2026, Cédric Jubillar a été conduit dans une zone agricole située à une dizaine de kilomètres de Cagnac-les-Mines, entre Mailhoc et Villeneuve-sur-Vère. Après avoir confirmé ses aveux devant une magistrate, il a montré aux enquêteurs l’endroit où il affirme avoir enfoui le corps de son épouse dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Des ossements ont été découverts, dont deux fémurs selon Le Parisien. Les recherches se poursuivent et, au 17 juillet à midi, l’identification formelle de ces restes comme étant ceux de Delphine Jubillar n’a pas encore été officiellement annoncée.

Le fait essentiel demeure pourtant éclatant : ce ne sont ni un pendule, ni un tirage de tarot, ni un message venu de “l’au-delà” qui ont conduit les gendarmes sur cette parcelle. C’est l’homme qui connaissait le lieu.

Condamné en octobre 2025 à trente années de réclusion criminelle pour le meurtre de son épouse, Cédric Jubillar avait fait appel. Après cinq années de dénégations, il a reconnu au début de juillet 2026 sa responsabilité dans la mort de Delphine, avant de participer aux opérations de terrain.

Ils avaient pourtant “tout vu”

Dès les premiers mois de la disparition, plusieurs dizaines de voyants, médiums, magnétiseurs, radiesthésistes, thérapeutes énergétiques et adeptes de prétendues communications avec les morts ont assailli les enquêteurs de leurs certitudes.

L’une affirmait que Delphine lui avait personnellement révélé se trouver dans une ferme incendiée du Garric. Une autre établissait une correspondance entre le jeu Game of Thrones, auquel jouait Cédric Jubillar, et la rivière Vère. Un médium allemand assurait avoir géolocalisé le corps dans un bois, entre le cimetière de Cagnac-les-Mines et le chemin de Saint-Quentin. D’autres parlaient d’un puits, d’une décharge, d’un cours d’eau ou d’une terre récemment remuée.

En avril 2024 encore, la justice avait fait vérifier les déclarations d’une voyante affirmant avoir vu Delphine séquestrée dans le vide sanitaire d’un corps de ferme. Les investigations n’avaient rien donné. La Dépêche confirmait alors qu’aucune des nombreuses pistes médiumniques transmises depuis 2020 n’avait abouti.

Lorsque l’on désigne successivement des bois, des rivières, des fermes, des cimetières, des décharges et des puits dans une région rurale, on ne démontre aucun don : on disperse les probabilités jusqu’à pouvoir, après coup, revendiquer une vague ressemblance avec la réalité.

La sincérité ne transforme pas l’erreur en vérité

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Tous ceux qui se prétendent médiums ne sont probablement pas animés par la cupidité. Certains peuvent être sincèrement convaincus de leurs perceptions. Mais la bonne foi n’est ni une méthode d’enquête ni une preuve.

Une personne peut éprouver intensément une impression et se tromper totalement. Elle peut aussi interpréter inconsciemment des informations déjà publiées, reconstruire un récit à partir de lieux connus ou retenir seulement les coïncidences favorables. Plus l’affaire est médiatisée, plus les “visions” se multiplient et se nourrissent les unes des autres.

François Daoust, ancien directeur de l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale, rappelait à propos de ces interventions que l’on se trouvait dans un domaine peu rationnel et dépourvu de véritable fondement scientifique. Les enquêteurs peuvent néanmoins être contraints de vérifier certaines indications, non parce qu’ils croient à la voyance, mais parce qu’une information apparemment extravagante peut parfois dissimuler un renseignement réel, obtenu autrement.

Voilà toute l’ambiguïté : la justice ne vérifie pas un “flash” parce qu’il serait surnaturel, mais parce qu’elle doit déterminer si celui qui parle possède une information concrète qu’il cherche à maquiller sous les oripeaux du paranormal.

Une violence supplémentaire faite aux familles

Ces proclamations ne sont pas anodines. Dire à une famille que son enfant, sa sœur ou sa mère est enfermée dans une cave, jetée dans un puits ou abandonnée dans une forêt, c’est déposer dans sa douleur des images parfois insoutenables.

Chaque nouvelle “révélation” peut ranimer l’espérance, provoquer une battue, susciter des soupçons contre des innocents ou entraîner des proches dans une quête sans fin. Lorsque s’ajoutent consultations payantes, publicité personnelle, vidéos et passages médiatiques, la souffrance d’autrui devient une scène sur laquelle certains viennent exhiber leur prétendu pouvoir.

L’affaire Jubillar montre aussi la facilité avec laquelle des médias, fascinés par le spectaculaire, accordent aux voyants une visibilité disproportionnée. Une prédiction fausse disparaît rapidement des mémoires ; une formulation assez vague pour ressembler de loin à un fait réel est aussitôt présentée comme une troublante prémonition. C’est le mécanisme classique de l’oracle : il ne gagne jamais par sa précision, mais par l’interprétation rétrospective de ses ambiguïtés.

Le symbole n’est pas une expertise criminelle

Cabinet de spiritisme

Il convient pourtant de ne pas confondre ésotérisme et superstition, symbolisme et divination de foire. Le tarot peut être étudié comme un ensemble d’images archétypales ; le pendule peut appartenir à une histoire culturelle ; les traditions spirituelles peuvent aider l’être humain à méditer la mort, l’absence et le deuil. Mais aucun symbole ne devient, par enchantement, une photographie aérienne ou une analyse ADN.

Dans une perspective initiatique, le symbole n’est jamais destiné à remplacer la raison. Il invite à descendre en soi, non à prétendre fouiller à distance le champ d’un inconnu. L’authentique démarche spirituelle apprend le discernement, l’humilité et le silence devant ce que l’on ignore. Le charlatan, lui, transforme l’invisible en certitude et son intuition en verdict.

Entre la Lumière recherchée et l’illusion complaisante demeure une frontière essentielle : celle de la méthode, de la preuve et de la responsabilité.

Rendre enfin Delphine à elle-même

Pendant des années, Delphine Jubillar aura été ensevelie sous les commentaires, les hypothèses, les cartes tirées et les visions proclamées. Il importe maintenant de la délivrer aussi de ce vacarme.

Les analyses devront établir scientifiquement l’identité des ossements retrouvés. La justice devra préciser les circonstances du meurtre et les conséquences de ces aveux sur la procédure d’appel. Mais une première vérité est déjà acquise : les morts ne doivent pas devenir la matière première des fabricants de prodiges. Aucun esprit n’a révélé le lieu. Aucun tarot n’a percé le secret. Aucun pendule n’a fait surgir la vérité.

Celui qui savait a parlé. Les enquêteurs ont creusé. La science, désormais, tranchera.

La patience du maçon

De notre confrère expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

À Naples, il n’y a pas de mot plus dense que le mot patience. Ce n’est pas la paix, ni même la simple patience : c’est un équilibre instable entre acceptation et action, entre attente et présence. La patience est un art. Et comme tout art, elle ne s’enseigne pas : elle se transmet. Le franc-maçon, lors de son cheminement initiatique, est appelé à incarner ce mot sans le traduire, sans l’appauvrir. Il doit le vivre. Il doit, peu à peu, le devenir. Selon la tradition napolitaine, la patience s’apprend tout au long de la vie, au creux des jours, entre le chaos des ruelles et le silence soudain de l’aube sur le Golfe. Il en va de même pour le franc-maçon : la patience n’est pas une vertu à proclamer, mais un souffle à accorder.

Les Latins disent :

Festina lente.

Dépêchez-vous lentement.

C’est peut-être là la première clé de tout cela.

Sénèque, dans son ouvrage « De brevitate vitae », observait que la vie n’est pas courte en soi : elle le devient à cause de la façon dont nous la gaspillons, en courant après demain et en négligeant le présent que nous avons déjà entre nos mains. Ce n’est pas un hasard si de Sénèque, un auteur que le franc-maçon rencontre souvent dans ses études — je pense notamment au « De beneficiis » et à sa réflexion sur le fait de donner et de recevoir sans hâte en retour — provient l’un des portraits les plus lucides de ce que signifie véritablement maîtriser son temps, au lieu de le laisser filer.

La patience, comprise ainsi, n’est pas de la résignation : c’est le choix d’habiter le temps dont nous disposons, au lieu de courir après ce que nous n’avons pas encore. Au Temple, le temps n’est pas celui du monde profane, fait d’urgence et d’immédiateté. C’est un temps rituel, cyclique et symbolique. Le néophyte arrive avec une impatience moderne : il veut comprendre, progresser, « arriver ».

Mais le Temple n’est pas un lieu d’arrivée. C’est un lieu de transformation, et la transformation prend du temps. Le franc-maçon apprend très tôt que rien ne lui sera donné avant le moment opportun. Chaque degré, chaque parole, chaque signe ne se révèle que lorsque son for intérieur est prêt à le recevoir. Anticiper, ce serait trahir le processus. Retarder, peut-être, ce serait le protéger. Et alors, la patience se mue en discipline, en écoute, en silence – non pas en inaction, mais en travail invisible.

Où exerce-t-il ?

Avant tout, dans le travail de la Loge : savoir attendre son moment pour parler, respecter les rythmes rituels qui ne sont jamais aléatoires, tolérer, sans jugement, les différences entre les Frères. Chaque Frère se trouve à un stade différent de son cheminement, et la volonté d’uniformiser les choses nuit à l’harmonie. La patience, c’est aussi la capacité de tolérer le doute. Tout n’a pas besoin d’être clarifié immédiatement. Certains symboles mûrissent avec le temps, comme le vin dans les tonneaux des Champs Phlégréens : seuls ceux qui savent attendre peuvent en saisir la véritable essence. Quand est-ce que ça compte vraiment ? Surtout en temps de crise.

Sur le chemin initiatique, tôt ou tard, chaque franc-maçon traverse une phase de confusion : les certitudes s’effondrent, les symboles semblent muets, le travail intérieur paraît stérile. C’est le temps du désert, et c’est là que la patience se mue en force. Non pas la patience passive et résignée, mais la patience active, vigilante, presque obstinée, typiquement napolitaine.

Celui qui vous fait dire :

J’attends, mais je n’abandonne pas.

C’est la patience de ceux qui continuent de fréquenter le Temple même lorsqu’ils ne « ressentent » plus rien, de ceux qui continuent de travailler leur pierre brute même lorsqu’elle semble immuable.

Dans la vie séculière, les choses se compliquent. Le franc-maçon est appelé à faire le lien entre le monde symbolique et le monde concret, mais le monde profane ne connaît pas le rythme du Temple : il est rapide, bruyant et souvent superficiel. La patience devient alors la capacité de ne pas réagir impulsivement, de ne pas perdre son sang-froid. Il est facile d’atteindre l’illumination en loge. Bien plus difficile dans le tumulte de Naples, au milieu des urgences et des malentendus quotidiens. Pourtant, c’est là que se mesure le véritable travail maçonnique : écouter avant de juger, comprendre avant de réagir, construire plutôt que détruire.

Nous ne réussissons pas toujours et il est important de le dire. Le franc-maçon n’est pas parfait, il n’est pas un être supérieur : c’est un homme qui travaille sur lui-même, qui essaie, fait des erreurs et recommence. La patience s’applique aussi à soi-même : accepter ses limites et ses échecs non comme des excuses, mais comme faisant partie intégrante du processus. Sans cela, le travail initiatique risque de se muer en un perfectionnisme stérile. Et alors, la patience devient humilité.

Les arts libéraux de la patience

Il existe une image utile à ceux qui viennent à la franc-maçonnerie déjà instruits par le Trivium et le Quadrivium : la patience ressemble au chemin des arts libéraux lui-même.

  • La grammaire nous apprend avant tout à nous concentrer sur un seul mot, à ne pas faire l’impasse sur les règles et à aller directement au sens.
  • La logique vous oblige à suivre un raisonnement étape par étape, sans raccourcis, sans conclure avant d’avoir vérifié chaque prémisse.
  • La rhétorique, en définitive, nous invite à attendre le moment opportun pour parler ; toute pensée ne mérite pas d’être exprimée dès qu’elle surgit.

De même, dans le Quadrivium, l’Arithmétique et la Géométrie enseignent un temps qui ne peut être comprimé : un théorème n’est pas démontré par une intuition soudaine, mais par construction, étape par étape.

La musique, qui unit nombre et harmonie, enseigne peut-être la leçon la plus directe : le silence entre deux notes n’est pas un vide à combler rapidement, il fait partie intégrante de la composition. Le franc-maçon qui a parcouru ce chemin avant le Temple apporte avec lui, souvent sans le savoir, une formation déjà préparée à la patience. Il n’a pas besoin de l’apprendre à partir de zéro : il lui suffit de le reconnaître et de l’appliquer à un domaine différent de celui dans lequel il l’a rencontré pour la première fois.

À Naples, on dit souvent :

Adda passà ‘a nuttata.
La nuit passa.

Ce n’est pas qu’une simple phrase, c’est une philosophie : chaque crise est temporaire, le temps vécu avec patience transforme, la nuit, aussi longue soit-elle, n’est pas éternelle. Le franc-maçon qui intègre cette sagesse populaire la fait sienne. Il ne fuit pas la nuit, il ne la craint pas : il la traverse. Il sait que même l’obscurité a une fonction, que même le silence est un mot. La patience devient ainsi une forme de résilience, fluide plutôt que rigide, à l’image de la mer de Naples : tantôt calme, tantôt agitée, mais toujours fidèle à son rythme. Le summum est atteint lorsqu’il n’y a plus de distinction entre le travail en loge et la vie séculière. Lorsque le franc-maçon ne « joue » plus un rôle au Temple, mais vit selon les principes qu’il a appris.

Quand la patience cesse d’être un effort et devient une disposition naturelle de l’être. C’est le passage de la pratique à l’inné, et c’est aussi le plus difficile, car le monde extérieur ne cesse de provoquer, d’accélérer et de déstabiliser. Pourtant, chaque fois qu’un franc-maçon parvient, ne serait-ce qu’un instant, à répondre avec patience plutôt qu’impulsivité, il accomplit un véritable acte initiatique. Invisible, non célébré, mais authentique. Non pas parce qu’il est meilleur que les autres, mais parce qu’il cherche à être plus attentif. Et cette tentative, aussi imparfaite soit-elle, est d’une valeur inestimable.

La patience n’est ni un but ni un état définitif. C’est un chemin, napolitain mais aussi universel, qui unit la lenteur du travail intérieur à la complexité de la vie quotidienne. Il exige du courage, de la persévérance et, paradoxalement, du temps. Ceux qui choisissent ce chemin acceptent de ne pas avoir de réponses immédiates, de ne pas voir les fruits de leurs efforts tout de suite, et de souvent cheminer dans le doute. Mais ils savent que chaque pas, s’il est fait avec patience, contribue à bâtir quelque chose en eux et autour d’eux.

Et, peut-être, le sens le plus profond de ce mot est précisément celui-ci : non seulement endurer le temps, mais l’habiter avec dignité, en silence et avec patience !

Le Rite Écossais Ancien et Accepté n’élève pas, il dépouille

Olivier de Lespinats relit les trente-trois degrés comme une lente dépossession de soi, où le cordon ne vaut rien sans la transformation intérieure.

L’auteur propose avec ce Guide spirituel et initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) un ouvrage considérable, cinq cents pages qui prennent le Rite à rebours de l’usage le plus répandu. Là où beaucoup lisent les Hauts-Grades comme une ascension d’honneurs, l’auteur y voit une descente, une lente mise à nu, une pédagogie de l’âme conduite du 1er au 33e degré. Le livre ne dévoile pas, il approfondit. Il ne raconte pas l’histoire du Rite, il en interroge la fécondité intérieure. Reste à savoir si cette exigence, portée par une ferveur constante, échappe toujours au risque de l’homélie.

Le grade se reçoit en un instant, la transformation demande une vie

Il existe une phrase, placée en exergue du volume, qui contient à elle seule tout le programme de l’auteur. « Le REAA n’est pas une montée vers un pouvoir, mais une progression vers un service plus humble de la Lumière. » Tout le reste en découle, et cette cohérence est déjà une forme de rigueur. Olivier Chebrou de Lespinats part d’un constat que beaucoup de Frères et de Sœurs formulent à voix basse sans oser l’écrire, à savoir que les Hauts-Grades sont trop souvent vécus comme une carrière, une accumulation de cordons, une distinction sociale à l’intérieur d’un espace qui prétend abolir les distinctions. À cette dérive, l’auteur oppose une thèse ferme. Le grade peut être conféré en un instant, la transformation qu’il appelle demande parfois toute une vie, et entre les deux se tient le travail. Le Rite ouvre une porte, il ne marche pas à la place de l’initié.

Cette distinction traverse le livre entier et lui donne son axe.

Elle produit une conséquence redoutable, car elle interdit toute satisfaction. Le Maître Secret n’est pas transformé par le fait d’avoir reçu le 4e degré, il le devient lorsqu’il apprend à garder le dépôt sans en faire un privilège. Le Kadosh n’est pas consacré par un titre, il doit apprendre à se séparer intérieurement de ce qui profane la Lumière. Le Souverain Grand Inspecteur Général ne couronne rien, il hérite d’une charge. Le lecteur comprend vite que ce guide ne le félicitera jamais.

Quatre regards posés sur une même porte

La partie préliminaire propose une méthode, et c’est peut-être la contribution la plus solide de l’ouvrage. Chaque degré peut être lu selon quatre plans complémentaires. Le plan symbolique demande ce que le degré donne à voir, les couleurs, les nombres, les outils, les tableaux, les gestes, toute la grammaire visible du Rite. Le plan initiatique demande ce que le degré fait vivre, quel seuil il fait franchir, quelle épreuve il impose, de quel état à quel autre il conduit. Le plan spirituel demande ce que le degré exige de transformer, quelle vertu il appelle, quelle illusion il oblige à quitter. Le plan mystique, enfin, ouvre sur ce qui excède l’homme et que le Rite approche sans jamais l’enfermer.

La force de cette méthode tient à son ordre

Tapis loge 18e degré REAA – source lesdecorsmaconniques.com

Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur un point que la littérature maçonnique néglige souvent, à savoir qu’il faut observer avant d’interpréter, décrire avant de spiritualiser, reconnaître la forme avant d’en tirer une leçon. Le symbole est une porte, mais une porte mal observée risque de rester fermée. Voilà une phrase que bien des planches ampoulées gagneraient à méditer. L’auteur se défend ainsi par avance du reproche que sa propre entreprise pourrait appeler, celui de plaquer un sens édifiant sur une matière qu’il n’aurait pas d’abord regardée.

Cette méthode s’applique ensuite avec constance. Chaque degré reçoit son chapitre, chaque chapitre déploie ses plans, décrit ses dangers intérieurs, propose des questions de méditation et des travaux concrets. La régularité de l’architecture est voulue, elle fait du livre un édifice où les chapitres se répondent comme des assises. Elle a aussi son prix, et nous y reviendrons.

La Parole perdue, ou la fécondité du manque

Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique
Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique

Le cœur spirituel du livre se tient dans le traitement de la Parole perdue. L’auteur refuse d’en faire un épisode rituel ou une énigme lexicale. La perte de la Parole est pour lui une expérience fondamentale, celle d’un homme qui découvre qu’il a perdu ce qu’il croyait posséder. De cette découverte naît le manque, et du manque naît la quête. Le chercheur ne chemine pas parce qu’il détient une méthode, il chemine parce qu’une absence le travaille. Il en résulte une leçon d’humilité qui vaut bien au-delà des Ateliers, car le vrai savoir ne se possède pas, il se reçoit et se transmet avec prudence.

Cette intuition irrigue toute la Loge de Perfection, où l’initié apprend à garder le dépôt, à purifier sa curiosité, à rectifier la justice, à transmuter la vengeance, à reconstruire le Temple et à descendre vers le Nom caché. Elle se prolonge dans le Chapitre, où l’exil de Jérusalem devient l’image de tous les éloignements intérieurs, de ces moments où l’être se sent séparé de son centre. Le retour d’exil n’est pas une nostalgie, il est une conversion. La formule est belle, et elle est juste.

Tablier-de-chevalier-Rose-Croix-18-du-REAA

La Rose ne fleurit pas à côté de la Croix

Le chapitre consacré au 18e degré est l’un des sommets du volume. La Croix y devient axe, point de rencontre du vertical et de l’horizontal, lieu où l’homme ne peut plus fuir sa propre vérité. La Rose y devient floraison, amour purifié par l’épreuve, réponse silencieuse de la vie à la blessure. « La Rose ne fleurit pas à côté de la Croix. Elle fleurit en elle. » Cette phrase dit mieux que de longues gloses ce que le Rose-Croix demande à celui qui le reçoit, non de contempler une allégorie, mais de laisser une fécondité naître au lieu même où il croyait ne trouver que perte.

La lecture est ici franchement spirituelle, et le lecteur attentif percevra qu’elle est aussi, largement, chrétienne d’inspiration. Foi, espérance, charité, miséricorde accomplissant la justice, loi conduite vers l’amour, le vocabulaire est assumé. Olivier Chebrou de Lespinats ne s’en cache pas, il inscrit son travail dans une filiation qu’il revendique, celle des passeurs, et il n’hésite pas à convoquer Jean-Baptiste Willermoz, Louis-Claude de Saint-Martin et Albert Pike. Les Frères et les Sœurs venus d’autres horizons, adogmatiques ou attachés à la stricte neutralité philosophique de leur Obédience, trouveront là une pierre d’achoppement. Ils auraient tort de refermer le livre, car l’auteur ne convertit pas, il propose. Mais ils devront traduire, et cette traduction n’est pas toujours facilitée.

Une chevalerie qui n’a plus d’ennemi extérieur

L’Aréopage occupe la plus longue partie de l’ouvrage, du 19e au 30e degré, et c’est là que la thèse s’éprouve. L’épée cesse d’être arme pour devenir discernement. Le combat cesse d’être extérieur pour devenir combat contre soi-même. Le Chevalier du Soleil, degré de l’illumination, reçoit un traitement remarquable, car l’auteur ose y nommer le danger propre à toute clarté, l’orgueil lumineux, la certitude d’avoir vu, la tentation de se croire supérieur parce que nous croyons savoir. Le Kadosh, au 30e degré, n’est pas celui qui se sépare des hommes, il est celui qui se sépare en lui-même de ce qui trahit la Lumière. La nuance est décisive, et elle désamorce l’une des lectures les plus toxiques que ce degré ait pu susciter au cours de son histoire.

Le Tribunal du 31e degré prolonge cette purification en la retournant contre le juge. Nul ne peut examiner autrui s’il n’a d’abord accepté d’être examiné par sa propre conscience, et l’auteur nomme sans détour le péril du degré, l’accusation spirituelle, cette forme d’inquisition intime qui se donne les couleurs de la rigueur. Le Consistoire du 32e degré ordonne les forces autour d’un centre, et le camp devient image de l’être unifié. Le 33e degré, lui, ne couronne personne. Il oblige. La souveraineté véritable y est dépossession, veiller sans posséder, transmettre sans capturer, gouverner sans dominer. Venant d’un homme qui porte lui-même ce degré et exerce des responsabilités au sommet d’une juridiction, la déclaration mérite d’être entendue.

Ce que la ferveur laisse dans l’ombre

L’honnêteté critique commande de dire aussi ce qui manque. L’ouvrage est un guide spirituel, il l’annonce, et il tient parole. Mais cette fidélité à son projet a un coût. L’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté, ses filiations disputées, ses fabrications, ses recompositions successives, ses tensions entre juridictions, tout cela demeure hors champ. Le lecteur qui chercherait à comprendre comment ces degrés se sont formés, par quelles mains et pour quelles raisons, devra se tourner ailleurs. L’auteur assume ce silence sans toujours le justifier, et la question demeure de savoir si une intériorisation véritable peut se passer durablement d’une connaissance critique de ce qu’elle intériorise.

Le second reproche tient à la forme. La régularité du gabarit, précieuse pour l’usage en Atelier, engendre une répétition qui pèse à la lecture continue. Les mêmes couples reviennent, monter et s’abaisser, recevoir et transmettre, savoir et se taire, jusqu’à devenir des cadences plus que des pensées. Les listes à puces, nombreuses, contredisent parfois l’intériorisation que le texte appelle, car il est paradoxal d’énumérer ce qui devrait mûrir. Enfin, l’homme dont parle ce livre reste presque toujours grammaticalement masculin, alors même que l’auteur œuvre au sein d’une juridiction mixte et s’adresse explicitement au Frère comme à la Sœur. La langue, ici, retarde sur l’intention.

Ces réserves n’entament pas l’essentiel. Elles éclairent plutôt la nature du volume, qui n’est pas un essai d’histoire ni une somme d’érudition, mais un support de travail. Les annexes le confirment, tableau spirituel des trente-trois degrés, lexique où chaque notion reçoit sa question de méditation et son danger intérieur, fiches pédagogiques, questions par degré. La septième partie, consacrée à la pédagogie, à l’art du questionnement, à la lecture des tapis de loge et à la planche comprise comme exercice de transformation, intéressera vivement tous ceux à qui la formation des initiés est confiée. Les dessins d’Hugues Archämal accompagnent ce cheminement sans jamais l’illustrer platement.

Rester en chemin

Olivier Chebrou de Lespinats

Olivier Chebrou de Lespinats, humaniste et spiritualiste, 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Mixte pour la France et vice-président de la Fédération Maçonnique Internationale des Grades Supérieurs, poursuit depuis plus de trente-cinq ans une œuvre d’une abondance peu commune, du Guide spirituel et initiatique du RER à Dieu et La conscience maçonnique, de La Lumière de la Transmission à La Voie du Maître Maçon et à Chemin du Soi au Moi. Ce Guide du REAA en constitue le versant le plus systématique, et sans doute le plus utile.

La dernière phrase de son avant-propos suffirait à définir sa position. « Le REAA n’achève pas l’homme. Il lui apprend à demeurer en chemin. » Voilà qui congédie d’un trait toute prétention au sommet. Un livre de cinq cents pages sur les trente-trois degrés qui se conclut en refusant l’achèvement, il y a là une élégance. Reste alors la seule question qui vaille, et l’ouvrage la laisse ouverte comme une porte que nul ne referme derrière nous. Que ferons-nous de la Lumière reçue, lorsque plus personne ne nous regardera la porter.

Guide spirituel et initiatique du REAA – Support de transmission, pédagogie et cheminement intérieur du 1er au 33e degré

Olivier de Lespinats – Auto-édition, 2026, 510 pages, 52,75 € / Pour commander

« Les Colonnes sont muettes »… mais le Temple va prendre la parole

La Grande Loge Féminine de France (GLFF) ouvre exceptionnellement son Grand Temple au public, le dimanche 20 septembre 2026, pour deux représentations d’un spectacle mêlant théâtre, musique, poésie et humour. Une manière sensible et inattendue d’approcher la Franc-Maçonnerie, tout en soutenant les femmes et les enfants en situation de fragilité.

Le spectacle présenté par François Fanfan Morel et Philippe Benhamou entend faire découvrir la Franc-Maçonnerie sans céder aux clichés, aux révélations faciles ni au folklore du prétendu secret. 

Ouvrir les portes sans forcer le mystère

Comment parler de la Franc-Maçonnerie à celles et ceux qui n’en connaissent que les images convenues, les rumeurs persistantes ou les caricatures héritées de plusieurs siècles d’antimaçonnisme ?

À cette question, Les Colonnes sont muettes chez les Argonautes apporte une réponse originale. Ne pas prétendre tout expliquer, mais donner à entendre, à ressentir et à imaginer.

Le dimanche 20 septembre 2026, le Grand Temple de la Grande Loge Féminine de France, situé au 4, cité du Couvent, dans le XIᵉ arrondissement de Paris, deviendra ainsi une scène de théâtre. Deux représentations, programmées à 14 heures et à 17 heures, permettront au public de franchir le seuil d’un lieu habituellement réservé aux travaux maçonniques.

Il ne s’agira évidemment pas d’assister à une Tenue ni d’observer quelque rituel reconstitué. Le spectateur sera invité à entrer dans un autre espace. Celui de la parole poétique, de la musique vivante et de l’humour, trois chemins qui, à leur manière, savent eux aussi conduire de l’apparence vers l’intériorité.

Philippe Benhamou

Quand l’humour devient un instrument de connaissance

Le titre lui-même donne le ton. Les Colonnes sont peut-être muettes, mais autour d’elles les mots circulent, les voix s’élèvent, les instruments résonnent et les symboles se prêtent au sourire.

Le spectacle imaginé par François Fanfan Morel et Philippe Benhamou associe des textes empruntés à de grands auteurs du patrimoine littéraire à des créations originales. Poèmes, chants, musique jouée en direct et saynètes humoristiques s’enchaînent dans une composition annoncée comme tour à tour drôle, tendre et émouvante.

François Fanfan Morel

L’autodérision occupe ici une place essentielle. Elle permet de prendre quelque distance avec les habitudes, les formules toutes faites et les petites solennités dont aucune institution humaine n’est totalement préservée.

Car rire de soi n’est pas de diminuer. C’est parfois retrouver le sens de la mesure. Dans la démarche initiatique, le rire peut devenir un discret ciseau. Il détache quelques aspérités de la pierre, fissure les certitudes trop massives et rappelle que nul ne saurait se prétendre propriétaire de la Lumière.

La poésie là où le discours s’arrête

La poésie possède cette vertu singulière de pouvoir suggérer sans enfermer. Elle ne définit pas mais dévoile un horizon. Elle ne démontre pas : elle met en mouvement.

À travers les textes choisis, le spectacle ne cherche donc pas à proposer un cours d’histoire maçonnique ni un exposé doctrinal. Il tente plutôt de faire percevoir ce qui anime la quête. Le désir de fraternité, l’amour de la liberté, la recherche de sens et la volonté de construire un monde plus humain.

Sous la Voûte étoilée, les mots des poètes devraient trouver une résonance particulière. Le Temple, conçu comme un espace symbolique séparé du tumulte profane, deviendra pour quelques heures une chambre d’échos où se rencontreront littérature, musique et imaginaire initiatique.

L’entreprise relève presque de l’alchimie scénique

Réunir le sérieux et le sourire, la tradition et la fantaisie, l’émotion individuelle et l’élan collectif, afin que de leur rencontre naisse une perception nouvelle.

Un spectacle véritablement ouvert à toutes et à tous

Les Colonnes sont muettes chez les Argonautes s’adresse aussi bien aux Francs-Maçons qu’aux profanes, aux amateurs de théâtre qu’aux amoureux de littérature et de musique.

GLFF, 80 ans

Cette ouverture constitue l’un des enjeux majeurs de la manifestation. Trop souvent encore, la Franc-Maçonnerie est présentée à travers le prisme du soupçon ou de la fascination. Entre les fantasmes complotistes et les récits sensationnalistes, il reste peu de place pour une approche simplement humaine.

Le spectacle propose précisément de retrouver cette humanité

Non pas dévoiler ce qui doit demeurer de l’ordre de l’expérience personnelle, mais montrer que derrière les décors, les symboles et les traditions se trouvent des femmes et des hommes qui doutent, espèrent, travaillent, chantent et parfois rient d’eux-mêmes.

La Franc-Maçonnerie ne sera donc pas expliquée comme on démonte un mécanisme. Elle sera approchée comme on écoute une œuvre musicale. En acceptant que tout ne soit pas immédiatement traduit en concepts.

Du Grand Temple à la solidarité concrète

L’après-midi ne se limitera pas à sa dimension artistique. L’intégralité de la recette sera reversée au Fonds de dotation Femmes Ensemble, créé par la Grande Loge Féminine de France.

Celui-ci agit en faveur des femmes confrontées à la précarité, aux violences ou à différentes situations de fragilité, ainsi que de leurs enfants. Il participe également à la défense des droits des femmes.

Cité du couvent

Le prix d’entrée, fixé à 20 euros, prendra ainsi la valeur d’un geste de solidarité. La représentation quittera le seul domaine symbolique pour rejoindre le terrain de l’action concrète.

Cette articulation entre spectacle et engagement n’est pas secondaire. Elle rappelle que la construction du Temple intérieur ne saurait dispenser d’œuvrer dans la Cité. La fraternité ne devient pleinement réelle que lorsqu’elle se transforme en présence, en soutien et en secours.

Ouvert à toutes et à tous, ce rendez-vous offre une rare occasion de pénétrer dans un Temple maçonnique non pour surprendre un secret, mais pour partager une parole, une musique et une émotion.

Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent
Grande Loge Féminine de France, Cité du Couvent

Car les Colonnes ne sont peut-être muettes qu’en apparence. Lorsque la poésie les effleure, que l’humour les ébranle et que la musique circule entre elles, elles semblent nous rappeler une vérité ancienne. Le Temple ne livre pas ses secrets, il partage une lumière.

LE FONDS DE DOTATION « Femmes Ensemble »

Cet après-midi, les applaudissements et les entrées solidaires soutiennent le Fonds de dotation « Femmes Ensemble » de la Grande Loge Féminine de France.

Créé en 2017, ce fonds agit concrètement pour les femmes fragilisées et leurs enfants, en sélectionnant et en finançant des projets associatifs sur tout le territoire.

Solidarité, défense des droits des femmes, laïcité et fraternité guident chacune de ses actions : lutte contre les violences, aide aux femmes sans-abri, accueil des réfugiées, soutien alimentaire et éducation.

Grâce à des bénévoles engagées et à des frais très réduits, chaque euro donné multiplie son impact auprès de celles qui en ont le plus besoin.

Par votre présence et votre générosité, vous contribuez directement à faire vivre ces actions essentielles pour les femmes et leurs enfants.

Informations pratiques

Les Colonnes sont muettes chez les Argonautes sera présenté le dimanche 20 septembre 2026, à 14 heures et à 17 heures, pour une durée d’environ 1 h 30.

Les représentations auront lieu dans le Grand Temple de la Grande Loge Féminine de France, au 4, cité du Couvent, 75011 Paris, à proximité du métro Charonne.

Le tarif est fixé à 20 euros. Un verre de l’amitié sera proposé à 19 heures. L’inscription est obligatoire, par l’intermédiaire du site de la GLFF Penser, transmettre et agir avec les Franc-Maçonnes de la Grande Loge féminine de France (mars 2026) – ou du QR code figurant sur l’affiche. ou ici : Inscription obligatoire.

Le Smartphone : nouveau miroir de Narcisse

Le symbole éclaire le monde

Il est des objets qui dépassent leur simple fonction pour devenir les emblèmes silencieux d’une époque. Le smartphone est de ceux-là. Il ne sert plus seulement à téléphoner. Il nous accompagne du réveil jusqu’au sommeil, capte notre attention, organise nos relations, conserve nos souvenirs, guide nos déplacements, façonne notre identité numérique. Plus qu’un outil, il est devenu un miroir.

Mais que reflète-t-il réellement ?
Notre visage… ou notre ego ?

I. Narcisse ou la naissance du miroir

Morphée et Iris, de Pierre Narcisse Guérin, 1811 Musée de l’Ermitage

Cette question, vieille de plus de deux mille ans, avait déjà trouvé sa réponse dans un mythe grec que le poète latin Ovide immortalisa dans Les Métamorphoses.

Narcisse était d’une beauté exceptionnelle. Tous l’admiraient. Tous l’aimaient. Lui n’aimait personne. Un jour, en se penchant sur une source limpide, il aperçut son propre reflet. Ignorant qu’il contemplait sa propre image, il en tomba passionnément amoureux. Incapable de quitter cette vision fascinante, il se laissa mourir au bord de l’eau. À l’endroit de sa disparition naquit la fleur qui porte encore son nom.

Le mythe est d’une puissance intemporelle. Narcisse ne meurt pas parce qu’il s’aime trop. Il meurt parce qu’il ne voit plus que lui-même. Il devient prisonnier d’une image qu’il prend pour la réalité.

Toute civilisation produit ses propres miroirs.
Hier, c’était l’eau d’une source.
Aujourd’hui, c’est un écran de verre.

Le smartphone n’est pas responsable de notre narcissisme. Il en est le révélateur. Il amplifie une disposition ancienne de l’être humain : le besoin d’être reconnu, admiré, confirmé dans son existence.

II. Le miroir selon la psychanalyse

Jacques Lacan avait déjà montré, avec le célèbre « stade du miroir », combien l’identité se construit à travers une image extérieure. L’enfant découvre son reflet avant même de posséder une conscience stable de lui-même. Cette image lui donne une unité qu’il ne ressent pas encore intérieurement. Mais cette unité demeure une illusion nécessaire. Toute la vie psychique oscillera ensuite entre ce que nous sommes réellement et l’image que nous souhaitons offrir.

Le smartphone radicalise cette logique.
Il transforme chacun en metteur en scène permanent de sa propre existence.
Chaque photographie devient une déclaration.
Chaque publication une quête de reconnaissance.
Chaque « like » une validation.
Chaque absence de réaction une blessure narcissique.

III. Le smartphone : le miroir de notre siècle

Le philosophe Guy Debord entrevoyait déjà cette dérive lorsqu’il écrivait : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »

Nous ne vivons plus certains instants.
Nous pensons immédiatement à la manière dont ils seront vus.
Le repas devient photographie.
Le voyage devient publication.
L’émotion devient contenu.
L’existence devient communication.
Nous cessons progressivement d’habiter le réel pour habiter notre représentation du réel.
Le miroir numérique ne reflète plus l’être.
Il fabrique un personnage.

Christopher Lasch, historien et sociologue américain, parlait, dès 1979, de « culture du narcissisme ». Il observait déjà une société où l’apparence tendait à remplacer la profondeur, où la célébrité devenait une valeur en soi, indépendamment de toute œuvre véritable.

Quarante ans plus tard, son analyse paraît presque prophétique.
Jamais autant d’individus n’ont été visibles.
Jamais autant ne se sont sentis invisibles.

IV. Solitudes numériques

La « Next Gen » est née dans cet univers. Elle ne distingue plus toujours la frontière entre existence et exposition.
L’identité numérique précède parfois l’identité personnelle.
Le regard de l’autre devient une nécessité biologique.
Le silence devient angoissant.
L’ennui devient insupportable.
Chaque notification agit comme une récompense neurologique.

Les neurosciences montrent désormais que les plateformes numériques exploitent les circuits dopaminergiques du cerveau selon des mécanismes comparables à ceux observés dans certaines addictions comportementales. L’économie de l’attention n’achète plus notre argent. Elle achète notre temps.

Et le temps est la matière première de toute vie.

Hannah Arendt rappelait que le monde commun naît de la rencontre entre des êtres capables de partager une réalité.
Or chacun construit aujourd’hui son propre univers algorithmique.
Nous ne rencontrons plus les autres.
Nous rencontrons des versions filtrées d’eux-mêmes.
Le dialogue devient juxtaposition de monologues.
L’amitié se réduit parfois à une succession d’émoticônes.
La proximité numérique masque une distance existentielle grandissante.
Jamais les sociétés n’ont été aussi connectées.
Jamais les solitudes n’ont semblé aussi nombreuses.

Le psychiatre Viktor Frankl observait que le vide existentiel apparaît lorsque l’homme ne sait plus pourquoi il vit. Il compense alors cette perte de sens par la recherche incessante de plaisirs, de distractions ou de reconnaissance.

Notre époque semble confirmer ce diagnostic.
Nous remplissons le silence plutôt que de l’habiter.
Nous accumulons des contacts sans toujours créer des rencontres.
Nous communiquons davantage.
Nous nous parlons moins.
Le paradoxe est saisissant.
Plus nous partageons notre image, plus nous risquons de perdre notre visage.
Car l’homme ne se réduit jamais à ce qu’il montre.

Le philosophe Emmanuel Levinas rappelait que le visage de l’autre constitue précisément ce qui échappe à toute appropriation. Le visage n’est pas une photographie. Il est une présence. Une rencontre. Une responsabilité.

Or le smartphone tend parfois à remplacer la présence par la connexion.
La relation par l’interaction.
L’écoute par la réaction.

V. Quitter le miroir pour entrer dans le Temple

Le monde initiatique offre ici une lecture singulièrement féconde.
Le franc-maçon apprend, dès son entrée au Cabinet de Réflexion, qu’il devra quitter les apparences pour entreprendre une lente descente vers lui-même.
Tout commence dans le silence.
Tout commence loin des regards.
Personne ne peut accomplir ce travail intérieur à sa place.
La pierre brute ne se photographie pas.
Elle se taille.
L’initiation ne consiste jamais à construire une image idéale de soi.
Elle consiste à retirer progressivement tout ce qui empêche d’être.
Les anciens parlaient des métaux.
Aujourd’hui, ces métaux ont changé de forme.
Ils s’appellent parfois vanité.
Besoin d’approbation.
Comparaison permanente.
Course aux abonnés.
Dictature de l’immédiat.
Ils sont invisibles.
Mais ils pèsent tout autant.
René Guénon rappelait que toute véritable initiation est un retour vers le Centre.

Non vers le centre du monde.
Vers son propre centre.
Or notre époque semble fascinée par la périphérie.
Nous connaissons les réactions du monde entier avant d’avoir interrogé notre propre conscience.
Nous savons instantanément ce qui scandalise la planète.
Nous ignorons parfois ce qui nous habite réellement.
Le smartphone devient alors moins un outil qu’un révélateur.

VI.Le symbole éclaire le monde

Comme tout symbole, il n’est ni bon ni mauvais.
Le miroir n’est jamais coupable.
Il révèle seulement ce que nous acceptons d’y regarder.
Le véritable danger n’est donc pas la technologie.
Le véritable danger apparaît lorsque l’écran devient notre unique miroir.
Lorsque l’image remplace l’identité.
Lorsque la visibilité remplace la vérité.
Lorsque le regard des autres devient le fondement de notre propre valeur.
Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Peut-être faudrait-il aujourd’hui compléter cette intuition.
Mal se regarder ajoute également au malheur du monde.
Car une société qui ne sait plus regarder l’homme finit toujours par ne regarder que son reflet.
Le Temple initiatique nous invite exactement au mouvement inverse.
Il ne demande pas d’être vu.
Il demande d’apprendre à voir.
Voir ce qui demeure lorsque les masques tombent.
Voir ce qui subsiste lorsque les applaudissements cessent.
Voir ce que l’on devient lorsque personne ne regarde.
Voilà sans doute la véritable leçon de Narcisse.
Il ne périt pas au bord d’une source.
Il disparaît dans la fascination de lui-même.
Le franc-maçon, au contraire, quitte le miroir pour reprendre les outils.
Il cesse d’admirer son image afin de poursuivre la construction de son être.
C’est peut-être là le plus grand défi de notre siècle.
Réapprendre à habiter le silence dans un monde saturé de notifications.
Retrouver la profondeur dans une civilisation de la surface.
Préférer la présence à la performance.
Et comprendre enfin que la lumière ne vient jamais de l’écran.
Elle naît toujours de ce lieu intérieur où l’homme consent, humblement, à devenir plus vrai que visible.

« Le symbole n’est jamais une réponse. Il est une invitation à regarder autrement le monde… et soi-même. »

Bibliographie sélective

Mythologie

  • Ovide, Les Métamorphoses, Livre III, traduction de Georges Lafaye, Les Belles Lettres.

Psychanalyse

  • Jacques Lacan, Écrits, Seuil, 1966.
  • Françoise Dolto, L’Image inconsciente du corps, Seuil.

Philosophie et société

  • Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.
  • Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, Climats.
  • Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy.
  • Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, Le Livre de Poche.
  • Viktor E. Frankl, Découvrir un sens à sa vie, Éditions de l’Homme.
  • Jonathan Haidt, The Anxious Generation (Génération anxieuse), Penguin Press, 2024.

Tradition initiatique

  • René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles.
  • Oswald Wirth, Le Livre de l’Apprenti, Dervy.
  • Jules Boucher, La Symbolique maçonnique, Dervy.