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Hô Chi Minh et la Franc-maçonnerie au Vietnam

De notre confrère vietnam.vn

115 ans après le départ de l’oncle Hô pour trouver un moyen de sauver la nation : examen et recherche de solutions pour le pays

Le fait que le dirigeant Nguyen Ai Quoc ait eu des contacts avec les francs-maçons en France et ait participé à leurs activités témoigne de son esprit d’apprentissage, de son ouverture d’esprit et de son désir de trouver des solutions au destin de son pays. Durant les plus de 30 années qu’il a consacrées à la recherche d’un moyen de sauver le pays, le dirigeant Nguyen Ai Quoc – qui devint plus tard le président Ho Chi Minh – a constamment exploré et testé de nombreuses théories, idéologies et modèles organisationnels différents.

Des patriotes vietnamiens en France, au mouvement ouvrier international, en passant par le Parti socialiste français, le Parti communiste français et les organisations intellectuelles progressistes de l’époque, tous ont contribué à façonner sa pensée politique et sa compréhension du chemin vers la libération nationale. Au cours de cette recherche, le dirigeant Nguyen Ai Quoc entra également en contact avec les francs-maçons en France et les rejoignit. Les documents d’archives montrent qu’il a rejoint cette organisation en 1922. Bien que ce ne soit pas la voie choisie par le leader Nguyen Ai Quoc pour atteindre son objectif de libération nationale, cet événement reste une étape importante, reflétant son esprit d’apprentissage, son ouverture d’esprit et son désir de trouver des solutions au destin de la nation au début du XXe siècle.

Fondée officiellement en Angleterre en 1717, mais issue de sociétés professionnelles apparues des siècles plus tôt en Écosse, la franc-maçonnerie est progressivement devenue l’une des organisations sociales les plus influentes de l’histoire occidentale moderne. Parallèlement au mouvement des Lumières du XVIIIe siècle, les francs-maçons sont devenus des lieux de rencontre pour les intellectuels, les érudits, les scientifiques , les avocats, les journalistes, les hommes d’affaires, les soldats et les militants sociaux. Tout au long de l’histoire mondiale, la franc-maçonnerie a attiré de nombreuses personnalités célèbres. Aux États-Unis, on peut citer le premier président George Washington et le scientifique et diplomate Benjamin Franklin, qui ont tous deux contribué à jeter les bases de l’Amérique moderne.

En Europe, on comptait des philosophes comme Voltaire et Montesquieu, le général Gilbert du Motier de Lafayette – qui participa aux révolutions américaine et française –, le poète Pouskin, l’écrivain Goethe et le génial compositeur Mozart. Nombre de scientifiques, d’érudits et d’hommes politiques trouvèrent dans les clubs maçonniques un lieu propice aux échanges d’idées, aux débats sur les questions sociales et à la promotion de réformes progressistes.

Carte d’identité de Nguyen Ai Quoc à Paris (France) en 1919. Photo : Document d’archives/VNA

En France, le Grand Orient de France (GODF) a été fondé en 1773 et est la plus grande et la plus ancienne organisation maçonnique du pays. Depuis plus de deux siècles, cette organisation est étroitement liée à de nombreuses transformations majeures de la société française, des Lumières et de la Révolution française à la formation de la République et aux débats modernes sur l’éducation, la citoyenneté et le rôle de l’État laïque.

De nombreux hommes politiques influents de la République étaient également francs-maçons, tels que Léon Gambetta, Jules Ferry, Émile Combes et Aristide Briand. Ils ont contribué à la promotion de l’instruction laïque, à l’extension des droits civiques et au renforcement des institutions républicaines. Pendant longtemps, les clubs maçonniques ont été considérés comme l’un des forums les plus importants de la vie intellectuelle et politique française.

Yonnel Ghernaouti, YG

S’adressant à un journaliste de VNA en France, Yonnel Ghernaouti, critique littéraire spécialisé dans la franc-maçonnerie, ancien rédacteur en chef du journal en ligne 450FM et membre du conseil d’administration de l’Institut français de recherche sur la franc-maçonnerie, a déclaré que la franc-maçonnerie n’est pas un parti politique mais avant tout un milieu qui rassemble des personnes partageant des idéaux de fraternité, d’entraide, de désir de perfectionnement personnel et d’engagement à contribuer à la société.

Il a déclaré que les valeurs mises en avant par la franc-maçonnerie incluent la liberté, l’égalité, la fraternité, le respect de la dignité humaine, la laïcité et la liberté de pensée. Cette organisation accorde une importance particulière au droit de chaque individu de penser indépendamment, de choisir librement ses propres croyances et opinions, et de respecter les différences des autres.

Pour les peuples colonisés du début du XXe siècle, les clubs de franc-maçonnerie revêtaient une autre signification. Ils constituaient des lieux où de nombreux intellectuels coloniaux avaient pour la première fois l’occasion de découvrir directement les idées relatives aux droits de l’homme, à l’autodétermination nationale, à l’égalité devant la loi et au rôle des citoyens dans la vie politique.

De nombreux Vietnamiens, des journalistes, avocats et médecins aux hommes politiques et militants politiques (tels que le roi Duy Tan, Nguyen Van Vinh, Hoang Minh Giam, Pham Ngoc Thach…), ont recherché les clubs de franc-maçonnerie en France et en Indochine comme un lieu d’interaction avec des intellectuels internationaux et d’accès aux tendances intellectuelles progressistes de l’époque.

Selon Yonnel, le début du XXe siècle fut également la période où l’influence de la franc-maçonnerie atteignit son apogée en France. Dans ce contexte, il est tout à fait compréhensible qu’un jeune homme issu d’un milieu colonial comme le leader Nguyen Ai Quoc ait recherché ce milieu. C’était non seulement un lieu d’écoute et d’apprentissage, mais aussi un lieu où exposer ses réflexions sur la liberté, la justice et l’avenir de sa nation.

Selon la chercheuse en culture Tran Thu Dung, qui a découvert des documents relatifs au dirigeant Nguyen Ai Quoc dans les archives du GODF il y a plus de 30 ans alors qu’elle travaillait sur sa thèse de doctorat en France, sa participation à la franc-maçonnerie doit être considérée dans le contexte de son parcours global pour trouver un moyen de sauver le pays, et non comme un événement indépendant.

Au début du XXe siècle, le Vietnam était sous domination coloniale française. De nombreux mouvements patriotiques ont vu le jour, mais aucun n’avait encore trouvé de voie suffisamment solide pour mener le pays à l’indépendance. Dans ce contexte, le dirigeant Nguyen Ai Quoc a choisi de partir explorer le monde, d’observer directement, d’apprendre et de chercher des réponses au destin de son pays. Durant ses premières années en France, il a exercé divers métiers pour gagner sa vie, notamment dans le domaine de la photographie.

D’après Mme Tran Thu Dung, de nos jours, la photographie pourrait être considérée comme une simple profession technique. Cependant, au début du XXe siècle, elle était un domaine étroitement lié au journalisme, aux médias et à la vie intellectuelle. Plus important encore, cet environnement a rapproché le leader Nguyen Ai Quoc du monde du journalisme – un outil particulièrement important pour la lutte politique dans le contexte contemporain. De ses premiers articles dans le journal Le Paria à ses activités au sein du mouvement anticolonial, le leader Nguyen Ai Quoc a de plus en plus affirmé son rôle dans la lutte des peuples colonisés. C’est cette expérience pratique qui lui a permis d’entrer en contact direct avec les grands débats sur la liberté, la démocratie, l’égalité, les droits civiques et les droits nationaux qui se déroulaient en Europe.

Selon Mme Tran Thu Dung, le slogan « Liberté – Égalité – Fraternité », fréquemment mentionné en franc-maçonnerie, est précisément la valeur affirmée par la Révolution française. Pour quelqu’un issu d’un contexte colonial comme le dirigeant Nguyen Ai Quoc, il ne s’agissait pas seulement de comprendre ces slogans, mais aussi de vérifier s’ils étaient réellement applicables à tous les peuples. C’est le contraste entre les valeurs proclamées et les réalités vécues par les peuples colonisés qui a contribué à la formation chez lui d’une réflexion de plus en plus profonde sur la question de la libération nationale.

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Le 5 juin 1911, depuis le quai de Nha Rong, dans le port de Saïgon, le jeune patriote Nguyen Tat Thanh quitta sa patrie à bord du navire Amiral Latouche-Tréville pour réaliser son ambition de libérer son pays du joug de l’oppression coloniale et impérialiste. (Photo : Archives de l’agence VNA)

De même, Yonnel soutient que l’adhésion de Nguyen Ai Quoc à la franc-maçonnerie doit être replacée dans le contexte historique du début du XXe siècle, période où l’organisation exerçait une forte influence sur la vie sociale française. À cette époque, de nombreux intellectuels, érudits, juristes, médecins, journalistes et hommes politiques considéraient les clubs maçonniques comme des lieux d’échange privilégiés sur les questions politiques, sociales et culturelles de l’époque. Selon lui, pour un militant politique issu d’un contexte colonial comme le leader Nguyen Ai Quoc, cet environnement pourrait offrir des opportunités de rencontrer des intellectuels progressistes, d’échanger des points de vue et de rechercher de l’empathie pour les problèmes auxquels sa nation est confrontée.

Les francs-maçons privilégiaient l’esprit de dialogue, d’écoute et de respect des différences. C’est pourquoi le dirigeant Nguyen Ai Quoc a pu y trouver un espace pour exprimer ses réflexions sur les questions coloniales, les droits nationaux et les aspirations à la liberté du peuple vietnamien.

Yonnel a également suggéré que le dirigeant Nguyen Ai Quoc ne s’était peut-être pas tourné vers la franc-maçonnerie non seulement pour apprendre des autres, mais aussi pour aider son entourage à mieux comprendre le sort des peuples colonisés et leurs aspirations légitimes.

Dans un contexte international, réunissant des intellectuels de divers horizons et disposant de réseaux couvrant de nombreux pays, cela offrait également aux personnes issues des territoires coloniaux l’opportunité de faire entendre leur voix auprès d’un public plus large.

Cependant, l’histoire montre aussi que la franc-maçonnerie n’était pas l’aboutissement du parcours intellectuel du leader Nguyen Ai Quoc. À l’instar de nombreuses autres organisations et mouvements intellectuels qu’il a fréquentés, la franc-maçonnerie fut l’un des milieux qui l’aidèrent à élargir ses horizons, à accéder aux valeurs progressistes de l’époque et à les mettre en pratique. Après des années d’expérimentation, le dirigeant Nguyen Ai Quoc trouva la solution au problème de la libération nationale en s’inspirant de la thèse de Lénine sur la question nationale et coloniale. Il comprit qu’il existait une voie qui pouvait répondre aux questions qu’il se posait depuis des années sur le droit à l’autodétermination des peuples opprimés et sur le chemin de l’indépendance pour le Vietnam. Dès lors, le dirigeant Nguyen Ai Quoc choisit la voie de la révolution prolétarienne, participa à la fondation du Parti communiste français et forma progressivement le système idéologique qui guida la lutte de libération nationale vietnamienne au XXe siècle. Avec le recul, on constate aujourd’hui que la participation de Nguyen Ai Quoc à la franc-maçonnerie n’a pas modifié sa compréhension de la voie révolutionnaire qu’il a choisie par la suite.

Cependant, les documents qui nous sont parvenus révèlent une période cruciale dans sa quête pour sauver le pays : une période d’apprentissage continu, de dialogue, d’expérimentation et de contact avec les idées progressistes de l’époque avant d’arriver à son choix final. C’est cette pensée ouverte et indépendante, toujours guidée par le souci du bien de la nation, qui a permis à Nguyen Ai Quoc de trouver la voie de l’indépendance et de la liberté du Vietnam.

(VNA/Vietnam+)

Source : https://www.vietnamplus.vn/115-nam-ngay-bac-ra-di-tim-duong-cuu-nuoc-khao-nghiem-tim-loi-giai-cho-dan-toc-post1114692.vnp

« Paradise », le paradis qui oublie les pauvres et perd son âme

Avec Paradis, Dan Fogelman transforme le refuge des survivants en miroir noir de notre monde. La reprise de Another Day in Paradise, portée par Carol Kuswanto dans l’univers sonore de Siddhartha Khosla, y devient bien davantage qu’un souvenir de Phil Collins. Elle prend la forme d’une admonestation spirituelle adressée à une humanité capable de bâtir des abris, des villes, des arches et des illusions, mais encore incapable de reconnaître le visage souffrant placé sur son chemin.

Paradise commence sous l’apparence d’un thriller politique

Xavier Collins, agent du Secret Service, vit dans une communauté nommée Paradise où se sont réfugiées des figures puissantes après le désastre appelé « The Day ». La mort du président Cal Bradford ouvre une enquête, mais l’enquête policière n’est que le premier voile. Très vite, la série révèle une cité souterraine protégée, organisée, surveillée, une arche de béton et de lumière artificielle où les survivants les mieux choisis rejouent l’ancienne comédie du pouvoir, de la peur, du secret et de la domination. La première saison serre le spectateur dans ce monde clos.

La seconde saison déplace le centre de gravité vers l’extérieur, vers la terre blessée, vers les survivants laissés hors des murs, vers l’énigme d’une humanité qui persiste malgré l’effondrement. De saison en saison, Paradise cesse d’être un lieu pour devenir une question. Que vaut un salut réservé à quelques-uns lorsque le reste du monde demeure livré à la nuit.

Dan Fogelman, né en 1976 dans le New Jersey, s’est imposé comme l’un des grands architectes émotionnels de la fiction américaine contemporaine

Scénariste de Cars, de Bolt, de Tangled et de Crazy, Stupid, Love., créateur de This Is Us, de Pitch, de Galavant et désormais de Paradise, il possède une manière très reconnaissable d’assembler les temporalités, de faire surgir la mémoire au cœur du présent, de transformer le retournement narratif en révélation affective. Son œuvre n’avance jamais seulement par intrigue. Elle avance par dévoilements successifs, comme une cérémonie de reconnaissance où chaque personnage découvre qu’il porte en lui une chambre fermée. Avec Paradise, cette méthode prend une ampleur crépusculaire. Le récit familial et intime se prolonge en méditation politique. La question de la filiation, chère à Dan Fogelman, devient question de transmission dans un monde détruit. Que lèguent les pères à leurs enfants lorsque le ciel lui-même a été remplacé par une voûte factice.

C’est dans cette perspective que Another Day in Paradise acquiert une densité particulière

La chanson de Phil Collins, publiée à la fin des années quatre-vingt, appartenait déjà à la veine morale de la pop occidentale, puisqu’elle plaçait au centre de la ville moderne une pauvreté que chacun voit et que beaucoup choisissent pourtant d’ignorer. Dans Paradise, la reprise ne fonctionne pas comme une citation nostalgique. Elle devient une clé. Elle nous rappelle que le mot     « paradis » peut être la plus terrible des ironies lorsqu’il nomme le confort de ceux qui ne regardent plus la détresse d’autrui. La chanson dit l’aveuglement du passant. La série élargit cette cécité à l’échelle d’une civilisation entière. Les habitants du bunker n’ont pas seulement détourné les yeux d’une femme sans abri. Ils ont, pour survivre, accepté la possibilité que le reste du monde soit sacrifié à leur propre conservation.

La force de cette rencontre entre la série et la chanson tient à ce renversement.

Le paradis n’est plus le jardin originel. Il n’est plus l’Éden de l’innocence

Il devient un abri climatisé, une citadelle, un ventre minéral, une chambre close sous la montagne. Nous croyons y voir une arche, mais cette arche ressemble aussi à un tombeau. Nous croyons y reconnaître une ville sauvée, mais elle porte en elle la culpabilité de toutes les exclusions. Le nom même de Paradise agit alors comme un mot de passe profané. Dans la tradition biblique, le paradis évoque le lieu de la présence, l’espace où la créature n’est pas encore séparée de la source.

Dans la série, Paradise désigne au contraire la séparation absolue

Les élus sont dedans, les autres dehors. Les lumières brillent sous terre, tandis que le monde extérieur demeure livré à la ruine, au manque, à la violence et à la mémoire des morts.

Une lecture maçonnique ne saurait manquer cette inversion.

La Loge n’est pas un refuge pour se protéger du monde, elle est un chantier pour mieux retourner vers lui

Le Temple n’existe que parce qu’il y a dehors une humanité à servir, une pierre à relever, une fraternité à incarner. Si le Temple se transforme en bunker, si la lumière devient propriété privée, si la voûte étoilée devient plafond technique, alors la démarche initiatique se renverse en contrefaçon spirituelle. Paradise nous place devant cette tentation. Bâtir un espace ordonné après le chaos, tracer des limites, préserver la vie, organiser la communauté, tout cela pourrait sembler légitime. Mais l’ordre n’a de valeur que s’il demeure orienté par la justice. Un ordre sans compassion n’est qu’une architecture de domination.

Dans cette série, les puissants n’ont pas seulement bâti une ville. Ils ont construit une cosmogonie mensongère.

Ils ont fabriqué un ciel, réglé les rythmes, organisé les apparences, codifié la survie

Il y a là une dimension presque gnostique, mais inversée. Le monde sensible n’est plus l’illusion créée par un démiurge ignorant. C’est le refuge lui-même qui devient illusion, fabriqué par des volontés humaines persuadées de pouvoir remplacer la Providence par la technologie, la grâce par le contrôle, la fraternité par la sélection. Le spectateur initié y reconnaît une mise en garde ancienne. Toute construction humaine peut devenir idole lorsque l’outil cesse de servir l’esprit. L’équerre sans amour règle des prisons. Le compas sans humilité enferme le cercle autour de quelques privilégiés.

Another Day in Paradise fait entendre, au milieu de cette mécanique, la voix de celui qui se tient au bord du chemin.

Elle réintroduit le pauvre, l’exclu, l’invisible, le laissé-pour-compte

Elle rappelle que l’initiation véritable commence dans la reconnaissance de l’autre, non dans l’accumulation des secrets. Dans le cabinet de réflexion, l’impétrant rencontre la mort, le sel, le soufre, le pain, l’eau, les signes du dépouillement. Il ne reçoit pas une promesse de confort. Il reçoit une question radicale. Que feras-tu de ta vie lorsque tu auras vu ta propre fin. La chanson, dans Paradise, pose la même question à une civilisation survivante. Que fais-tu de ta survie lorsque d’autres n’ont pas eu droit à l’abri.

La reprise de Carol Kuswanto, parce qu’elle n’est pas l’originale de Phil Collins, ajoute encore une strate symbolique.

La voix déplacée, l’arrangement réinterprété, la distance entre la chanson connue et sa nouvelle incarnation disent la mémoire transformée par la catastrophe. Ce n’est plus la chanson du monde d’avant. C’est son spectre. Elle revient dans un monde où le paradis a été creusé sous la terre, comme si les morts eux-mêmes demandaient aux vivants de rendre des comptes. La musique devient alors une planche tracée sans mots savants. Elle met l’oreille à l’ordre. Elle oblige à entendre ce que le regard refuse parfois de porter.

La série atteint ici une qualité presque rituelle

Chaque reprise musicale agit comme une réminiscence profane devenue signe. Des chansons populaires, venues des décennies antérieures, traversent le récit à la manière d’objets rescapés. Elles sont les métaux du monde ancien, mais aussi ses fragments d’âme. Lorsque Another Day in Paradise retentit, la nostalgie se fissure. Ce que nous pensions connaître revient chargé d’une exigence nouvelle. La chanson ne console pas. Elle accuse avec douceur. Elle rappelle que le paradis sans justice est une chambre d’écho où la conscience finit par étouffer.

La portée initiatique de Paradise tient donc moins à son intrigue qu’à sa question centrale

Qui mérite d’être sauvé. Qui décide. Selon quels critères. Avec quelles omissions. La franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation, ne répond pas par la sélection des purs, mais par le travail patient sur soi-même au service d’une fraternité plus vaste que le cercle visible. Elle sait que la pierre brute n’est pas rejetée parce qu’elle est brute. Elle est travaillée parce qu’elle porte déjà la possibilité du Temple. À l’inverse, la cité de Paradise naît d’un tri. Elle commence par une séparation. Elle institue une hiérarchie de survie. Voilà son péché originel.

Paradise nous laisse devant une évidence inconfortable

Le paradis n’est pas un lieu où quelques-uns respirent pendant que les autres disparaissent. Il commence peut-être au moment précis où le regard cesse de fuir la misère placée devant lui.

La reprise d’Another Day in Paradise devient ainsi une parole de seuil pour notre temps.

Elle nous demande si nous voulons bâtir des bunkers ou relever des Temples

Elle nous rappelle que la lumière initiatique ne vaut que si elle descend jusqu’au frère inconnu, jusqu’à la sœur oubliée, jusqu’à l’être humain rencontré dans la rue du monde, là où le vrai paradis se mesure à la part de fraternité que nous acceptons enfin de rendre visible.

Dès demain, nous prolongerons cette méditation en analysant, avec le même regard maçonnique, la deuxième chanson de la série, Knockin’ on Heaven’s Door, devenue dans notre lecture « Frappant à la porte du paradis », lorsque Paradise quitte le registre de la survie pour rejoindre celui du seuil.

L’enseignement maçonnique

1

« Le maître maçon doit donner un enseignement complet ».
Comment réaliser cet objectif ?  

1390, Regius, article 13 :

1 Pourquoi enseigner ?

« Ne relevant que de vous-même, vous aurez une valeur en proportion de votre travail personnel. » Rituel.

Au moins, au IXe siècle, on avait à cœur l’instruction des enfants et des clercs. Certains devraient en prendre de la graine.

La présence aux tenues n’est-elle pas suffisante pour la bonne transmission ? Les rituels ne contiennent-ils pas toute la régularité maçonnique qu’il appartient à chacun de faire sienne ? La nécessité d’un enseignement maçonnique n’est pas une évidence. Ne dit-on pas couramment : chacun est son propre formateur, à chacun sa Vérité, son initiation.

« La distinction entre l’initiation effective et l’initiation virtuelle… est assez importante pour que nous essayions de la préciser encore un peu plus… Parmi les conditions de l’initiation… le rattachement à une organisation traditionnelle régulière suffit pour l’initiation virtuelle, tandis que le travail intérieur qui vient ensuite concerne proprement l’initiation effective, qui est en somme, à tous ses degrés, le développement « en acte » des possibilités auxquelles l’initiation virtuelle donne accès » (René Guénon, Considérations sur l’initiation). On peut bien avoir été initié, cela reste virtuel si on ne travaille pas sur les possibilités, rôle de l’instruction.

2 À qui enseigner ?

« Selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (François Rabelais, Pantagruel). « La connaissance de l’art de perfectionner ce qui est imparfait… Les connaissances qu’ils ne devaient point prodiguer au Vulgaire » (Grand Chapitre général, GODF).

On se doit de tenir les deux bouts de la chaîne de la connaissance :

1 Avec Descartes (Discours de la méthode), affirmer l’égalité des esprits, leur universelle aptitude à comprendre et à connaître. « Ce serait un amour de l’égalité bien funeste, que celui qui craindrait d’étendre la classe des hommes éclairés et d’y augmenter les lumières » (Condorcet, Premier Mémoire sur l’instruction publique).

2 Avec la même lucidité que Condorcet savoir qu’il « est impossible qu’une instruction même égale n’augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d’une organisation plus heureuse. Mais il suffit… que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même, et sans se soumettre aveuglément à la raison d’autrui, ce dont la loi lui a garanti la jouissance » (Premier Mémoire sur l’instruction publique).

3 La voie de la connaissance

Conte maçonnique : il était une fois une boîte reçue par un homme en héritage de son père sur laquelle il était écrit : « Ne pas ouvrir. » Longue attente. Enfin il cède à la curiosité et dedans il trouve un paquet d’étiquettes sur chacune desquelles est écrit : « À ne pas ouvrir. »

En franc-maçonnerie, d’abord on hérite, donc d’abord on s’endette. Certes le franc-maçon est autonome et libre penseur, c’est-à-dire libre de penser tout ce qu’il peut concevoir. Mais franc-maçon il n’est qu’autant que ses frères le « reconnaissent comme tel ».

« Puisque vous êtes Parfaite Maçonne, dites-moi enfin ce que vous entendez par Maçonnerie ? J’entends un amusement vertueux, par lequel nous retraçons une partie des mystères de notre religion »

(Manuel des Franches-Maçonnes, 1787).

La méthode socratique

Comment Socrate aide-t-il ses concitoyens à faire la lumière en eux-mêmes ? À l’exemple des pratiques maçonniques traditionnelles, il se méfie de l’écrit, cet accès autonome à la pensée qui supprime le maître spirituel. Sa méthode :

Le maître questionne

  • Le disciple répond avec un savoir faux

Le maître examine et réfute la réponse

  • Le disciple constate son ignorance par aporie

Le maître reformule la question

  • Le disciple recherche le savoir en lui-même parce qu’il a des dispositions et est intelligent.

Surtout, le dialogue ne se conclut pas sur une définition (du courage, de la beauté…) qui ne serait que provisoire. Socrate refuse toute conclusion dogmatique, son action consistant à progresser vers une plus grande clarté dans une enquête qu’il faut pousser toujours plus loin. Cette absence de définition ou de conclusion produit une trompeuse impression d’aporie, d’échec.

Au reste, le dialogue n’est pas uniquement une méthode intellectuelle rationnelle visant à atteindre le vrai ; il est aussi examen pour tenter d’agir sur le comportement moral de l’interlocuteur en le détournant de l’erreur. Il conduit des dialogues qui finissent par mettre son interlocuteur dans le doute complet, déstabilisé par les impasses logiques : « Tu me fascines l’esprit par tes charmes et tes maléfices, enfin tu m’as comme enchanté, de manière que je suis tout rempli de doutes » (Ménon à Socrate dans Ménon de Platon). Comme lors d’une hypnose, l’objectif est de faire lâcher prise à son interlocuteur afin qu’il sorte de son cadre de pensée. Cette méthode relève du préceptorat et exclut un enseignement collectif.

Le Manuscrit des Archives d’Edimbourg, (vers 1696), dans première partie, est une suite de questions et de réponses convenues qui permettaient aux maçons de se reconnaître. Ces « catéchismes » (Knoop, Jones et Hamer, Early Masonic Catechisms, 1943), sont à l’origine de nos instructions actuelles par demandes et réponses. « Chapitre 3 et 5 et 7 pour les apprentis, compagnons puis maîtres » dans le Nouveau catéchisme des francs-maçons, contenant tous les mystères de la maçonnerie de Louis Travenol, 174 (gallica.bnf.fr). Le catéchisme ressemble à un mantra sous forme de questions-réponses qu’il faut apprendre par cœur.

Le par cœur

La recitatio apprise par cœur est « la » méthode d’apprentissage scolastique des éducateurs religieux médiévaux. C’est au XVIe siècle, chez Rabelais, que l’expression « savoir par cœur » semble apparaître pour la première fois ; par cœur car le « cœur » était considéré alors comme siège de la pensée ou de la mémoire.

Jean-Jacques Rousseau

Cette pratique est farouchement rejetée par Montaigne : « On ne cesse de criailler à nos oreilles [d’enfants], comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. » Descartes, après lui, prône la raison qui fait dire à l’Académicien Condillac : « Celui qui ne sait que par cœur, ne sait rien…. Celui qui n’a pas appris à réfléchir, n’est pas instruit. ». Rousseau, dans l’Emile, se fait aussi l’apôtre du refus de l’apprentissage par cœur : « Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature et bientôt vous le rendrez curieux. »

Le par cœur est d’abord une façon à peine voilée d’initiation, afin de faire apprécier l’effort, en se fondant sur le principe selon lequel quelqu’un qui réussit à franchir la barrière de la reproduction pourra en passer d’autres. Il y a ainsi une rentabilité dans l’effort investi, effort qui sera moins coûteux au prochain apprentissage. Une phase d’imitation (ou de restitution de l’œuvre d’autrui) puis par une phase de transformation. « Ce que je sais, personne ne peut me le retirer » (Henri Marion, Dictionnaire pédagogique).

La voie analogique

Comme notre frère Benjamin Franklin sut faire le rapprochement entre les étincelles des machines électriques et les éclairs, servons-nous de l’analogie. L’imagination devance souvent la raison. La franc-maçonnerie permet l’apprentissage d’une forme de maniement de l’abstrait. Pour ce faire, elle sollicite systématiquement l’analogie. « Comme le soleil dans sa course se lève à l’Orient pour appeler les hommes au travail, le Delta radieux préside à nos travaux et nous rappelle que le travail est le premier devoir de l’homme » (Rituel).

Blaise Pascal

L’analogie est porteuse d’une puissance qui dépasse la simple conjonction « comme » utilisée dans une phrase. « Laid comme un crapaud » ne signifie pas que le crapaud est le symbole de la laideur. L’analogie est une opération intellectuelle qui permet de réunir les deux qualités de l’esprit, l’esprit de géométrie (la raison) et l’esprit de finesse (l’intuition) si chers au philosophe Pascal.

« La dernière qualité requise dans notre Ordre est le goût de la Science et des Arts Libéraux[1]. Ainsi l’Ordre exige de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail à un vaste ouvrage auquel nulle Académie ne peut suffire, parce que toutes ces Sociétés étant composées d’un très petit nombre d’hommes, leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu » (Discours du chevalier Michel de Ramsay, Lecture initialement prévue pour le 21 mars 1737). On peut dire que la connaissance des arts libéraux, de la géométrie, de l’histoire des bâtisseurs, réelle et légendaire, et de la morale définissent un premier corpus de connaissance.

Quel surveillant ?

« Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et [je souhaiterais] qu’il se comportât dans [l’exercice de] sa charge d’une nouvelle manière » (Montaigne, Essais).

« Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu trouveras la Pierre Cachée » (VITRIOL) autrement dit : « Deviens ce que tu es » (Nietzsche).

Annexe : Un exemple de l’action des loges du GODF en faveur de l’éducation en 1872


[1] La grammaire, la rhétorique, la dialectique d’une part, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la musique d’autre part.

Transmission maçonnique, le feu sacré n’est pas une photocopie

Cinquième livraison de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, ce volume placé sous le signe du pluriel parenthésé interroge la transmission comme acte vivant et charnel, irréductible à toute mécanique. De l’entretien avec Pacôme Thiellement au procès moderne de Caïn, douze contributions tissent une cartographie initiatique où parole, silence et souffle deviennent les véritables outils du Maître. Une polyphonie qui honore la mémoire de Jean-Pierre Thomas et confirme la vitalité d’une loge d’étude résolument tournée vers l’incandescence du sens.

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Il est des recueils qui se contentent de juxtaposer, et d’autres qui composent

Christophe Bourseiller

Ce cinquième numéro de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, publié en mars 2026 par la Loge nationale de recherche éponyme, numéro 1000 à l’Orient de Paris de la Grande Loge de France, sous la direction rédactionnelle du journaliste, historien et écrivain Christophe Bourseiller et le maillet de Thierry Lesage – Vénérable Maître –, appartient résolument à la seconde catégorie. Le pluriel parenthésé du titre n’est pas une coquetterie mais l’aveu d’une inquiétude féconde, celle qui accepte que la Tradition soit un faisceau mouvant de voies, de voix et de silences. L’éditorial s’ouvre d’ailleurs sur un hommage poignant à Jean-Pierre Thomas, ce frère passé à l’Orient Éternel à l’automne 2025, dont une planche posthume vient illuminer le volume et dont la mémoire plane sur l’ensemble de la livraison comme une présence tutélaire.

Le ton est donné dès l’entretien d’ouverture mené par Christophe Bourseiller, Thierry Lesage, Arnaud Véry, Serge Iglesias et Josselin Morand auprès de l’essayiste Pacôme Thiellement.

L’auteur de La victoire des Sans Roi – Révolution Gnostique(puf, coll. Perspectives critiques, 2017)y déploie sa thèse d’une filiation invisible qui court de l’Évangile selon Philippe aux surréalistes en passant par William Blake, Gérard de Nerval et Antonin Artaud, et propose une spiritualité affranchie de tout dieu seigneurial. La voix divine, nous dit-il, est cette petite voix qu’il faut savoir capter quand tout est éteint, et l’initié n’est rien d’autre que celui qui se met à son écoute, en amour, sans quoi nulle transmission n’opère. Sortir du labyrinthe, traverser le miroir, telle est la double injonction qui hante ce dialogue où la gnose ancienne dialogue avec David Lynch et où Nag Hammadi rencontre les comics underground.

Le regretté Jean-Pierre Thomas, dont la loge honore la mémoire en publiant à titre posthume sa magnifique enquête intitulée « Ordre écossais ou écossiste ? », nous entraîne dans les méandres historiographiques du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Convoquant André Kervella, Pierre Mollier ou Pierre-Yves Beaurepaire, il interroge avec une érudition souveraine le mythe écossais, débouchant sur cette intuition que l’Écosse fut moins une géographie qu’une allégorie de la parole perdue dans l’imaginaire des Frères du Siècle des Lumières.

Jean-François Maury prolonge cette méditation avec sa planche « Le Rite écossais ancien et accepté et la poétique de soi », où convoquant René Char, Paul Verlaine, Joë Bousquet, Philippe Jaccottet et Paul Valéry, il pose que tout poème est ésotérique parce qu’il cache le lecteur sous les mots, et que le langage maçonnique vise à nous délivrer de nos prisons. Le pèlerin du Songe de Poliphile et l’Angelus Silesius de la rose sans pourquoi y trouvent une résonance saisissante.

Avec « Un linceul pour n’être à soi », Georges Hanouna nous conduit dans les replis de la pensée kabbalistique avec une science consommée du Zohar et des commentaires hassidiques. La méditation sur le philtrum comme sceau du silence angélique imprimé sur la lèvre supérieure du nouveau-né, sur le Shefa descendant des eaux d’en haut, sur le tikkoun comme re-paraître de l’être, atteint des hauteurs contemplatives véritablement initiatiques. Le récit autobiographique de la sériciculture pratiquée par son grand-père, où le ver à soie tisse son linceul avant de renaître papillon, opère comme une parabole vivante du grade et nous rappelle que la mort initiatique n’est jamais une métaphore mais un travail patient sur la matière même de l’être.

Le logo de la Formule 1 est rouge et représente deux voitures qui franchissent une ligne d’arrivée

Arnaud Véry, présent avec trois contributions qui jalonnent le volume, propose d’abord avec « Transmission manuelle ou automatique – Conduire l’initiation ou se laisser porter ? » une analogie automobile audacieuse pour interroger nos automatismes en Tenue. Convoquant Niki Lauda, Jackie Stewart et les pilotes de Formule 1 mais aussi le second pilote Sulu de Star Trek, il distingue la transmission incarnée de la répétition vide qui tue le feu sous la cendre du rituel. Son texte sur l’intelligence artificielle – sous-titré « Réflexion à la lumière de l’héritage maçonnique) – croise l’androïde Data avec les druides celtiques et les prêtres égyptiens pour rappeler qu’une conscience sans chair, sans souffle et sans larmes, ne saurait transmettre l’essentiel. Sa dernière intervention identifie dans la vanité, fille de Lucifer, le chef d’orchestre des mauvais compagnons qui guettent l’accession à la Maîtrise, et nous met en garde contre ces pièges intérieurs qui détournent l’apprenti de sa quête.

Lorenzo Soccavo signe une réflexion d’une grande subtilité sur la pensée symbolique, mêlant l’heure bleue d’Éric Rohmer, le bleu Klein du Saut dans le vide photographié par Harry Shunk et l’Évangile selon Philippe découvert à Nag Hammadi pour proposer une transmigration silencieuse opérant par les noms et les nombres. La pensée symbolique, écrit-il, serait enceinte de la nostalgie de l’Éden, et c’est cette gestation muette qu’il s’agit d’accueillir dans le travail en loge, loin de toute exégèse bavarde.

Thierry Lesage livre une méditation foisonnante sur la « Chambre du Milieu et le Centre du Cercle », une conférence donnée en octobre 2025 lors des Journées de Goutelas, centre culturel dans le Forez (Loire). La progression initiatique y est lue comme une marche sur l’arbre séfirotique, du Malkhout vers le Kéther, et la formule attribuée à Pascal sur la sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part est reconduite à ses sources médiévales chez Alain de Lille, Maître Eckhart et Nicolas de Cuse, en passant par le Livre des XXIV philosophes. L’image finale du tire-bouchon, qui pénètre la matière en tournant sur lui-même pour libérer un parfum, offre une emblématique inattendue mais lumineuse de la progression maçonnique. François Naudy approfondit la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité du Maître Maçon » au prisme donc du troisième degré, convoquant Spinoza, Hegel, Maître Eckhart, Goethe et Ibn Arabi pour montrer que ces trois mots ne sont pas un slogan politique mais l’aboutissement d’une métaphysique de la déification de l’homme.

Freemasonry in China – The Square Magazine

Serge Iglesias nous emmène vers un territoire moins fréquenté avec une enquête fascinante sur les « Chinese Freemasons : juste une appropriation culturelle ? », héritiers de la Tiandihui, du Hongmen et du Chee Kung Tong. Au-delà de la simple curiosité historique, il interroge les liens supposés ou réels entre ces sociétés secrètes asiatiques et la Franc-maçonnerie occidentale, et convoque l’anthropogéométrie de Joseph Needham où le compas et l’équerre sont attribués aux divinités primordiales Fu Xi et Nüwa pour ouvrir des perspectives vertigineuses sur l’universalité d’une symbolique qui fait de l’homme l’axe vertical entre Ciel et Terre, le compas figurant la voûte céleste et l’équerre la stabilité terrestre.

Josselin Morand offre une magistrale exploration des sources ésotériques du heavy metal sous le titre « Voyage aux sources ésotériques du heavy metal ». Loin de tout mépris de classe et avec une érudition musicale précise, son article remonte du blues de Robert Johnson, qui aurait vendu son âme au diable au carrefour des routes 49 et 61 dans le Mississippi, aux mythologies thélémites d’Aleister Crowley, de La Bible satanique écrit par l’Américain Anton Szandor LaVey en 1969 aux constructions ésotériques de Therion lié à l’ordre magique suédois Dragon Rouge, en passant par Iron Maiden, Marilyn Manson et Ghost. Sa thèse est aussi audacieuse que stimulante, à savoir que le metal nous relie à notre part la plus animale, instinctive, tellurique, tandis que la Franc-maçonnerie s’adresse à notre part la plus spirituelle, et que les deux mouvements peuvent paradoxalement se compléter dans une économie générale du sacré.

Le même auteur signe également deux notes de lecture, l’une sur la bande dessinée L’Épée de Cristal lue comme contre-initiation par l’entropie, l’autre sur la série culte « Le Prisonnier » comme parabole de l’individuation jungienne.

Philippe Levy propose enfin avec « Un meurtre fondateur, le Procès moderne de Caïn » une construction dramatique d’une force singulière. Transformant le temple en cour d’assises et convoquant à la barre des experts en criminologie, en psychiatrie, en théologie ainsi que Dieu lui-même appelé comme témoin, il rejoue le premier fratricide de l’humanité et pose la question du libre arbitre, de la préméditation et de la responsabilité divine avec une acuité qui dépasse largement l’exercice de style pour atteindre la véritable méditation initiatique sur les ténèbres tapies au cœur de l’homme.

Ce que nous tenons entre les mains n’est pas un simple recueil de planches

Il s’agit bien là d’une véritable somme polyphonique, où chaque voix répond à l’autre dans un dialogue patient avec la question qui hante tout initié, à savoir comment transmettre ce qui ne se laisse pas dire, comment passer ce feu qui brûle sans se consumer, comment être à la fois la pierre vive et le papillon qui s’échappe du linceul. Les Cahiers Jean Scot Érigène confirment ici leur place singulière dans le paysage éditorial maçonnique francophone, refusant la facilité du commentaire convenu pour explorer les marges où la Tradition se renouvelle, du gnosticisme ancien aux cultures populaires contemporaines, des sociétés chinoises aux poètes de la modernité.

Refermer ce numéro 5 nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, c’est emporter avec soi cette conviction que la transmission maçonnique demeure un acte d’amour, un don gratuit, un feu partagé qui ne s’épuise jamais dans le passage. Que ce que nous avons reçu vivant, il nous appartient de le donner vivant.

Voilà sans doute le plus précieux héritage que cette livraison nous transmet à son tour, en hommage à Jean-Pierre Thomas et à tous ceux, visibles ou invisibles, qui ont su faire de leur passage en loge une véritable œuvre au feu.

Cahiers Jean Scot Érigène – Quelle(s) Transmission(s)

CollectifÉdition Numérilivre, N° 5 nouvelle série, Mars 2026, 212 pages, 20 €

Le SITE de l’éditeur

Lancement officiel : 1er annuaire mondial des obédiences maçonniques

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Un nouvel onglet encyclopédique pour mieux comprendre la Franc-maçonnerie mondiale

Le Journal 450.fm franchit une nouvelle étape dans sa vocation de transmission, de documentation et de connaissance maçonnique avec le lancement de son nouvel onglet Annuaire. Il ne s’agit pas d’un simple répertoire, ni d’une liste sommaire d’institutions. Il s’agit du premier annuaire mondial des obédiences maçonniques, conçu comme un véritable outil encyclopédique, évolutif, méthodique et sourcé.

À l’heure où la Franc-maçonnerie mondiale demeure souvent mal connue, parfois caricaturée, trop souvent réduite à quelques noms familiers ou à quelques oppositions simplistes, cet annuaire entend offrir au lecteur une cartographie claire, rigoureuse et accessible du paysage obédientiel international.

Dès son lancement, l’outil impressionne par son ampleur documentaire. 426 fiches actives, 67 pays couverts, 1117 sources citées, une exploration par région, un module de comparaison entre deux obédiences, une page de méthodologie et un suivi des mises à jour. 450.fm ne propose pas seulement une nouvelle rubrique. Il ouvre un véritable chantier encyclopédique mondial au service de la connaissance maçonnique.

L’ambition est simple et considérable à la fois. Documenter les obédiences maçonniques actives dans le monde, les situer, les présenter, les distinguer, les comparer, en s’appuyant exclusivement sur des sources publiques vérifiables.

Une cartographie mondiale de la Franc-maçonnerie

L’Annuaire mondial des obédiences maçonniques permet désormais d’explorer les obédiences par continents et par pays. Europe, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique, Asie, Océanie, le lecteur peut parcourir progressivement les espaces maçonniques, découvrir les présences nationales, les traditions, les courants, les sensibilités, les filiations et les singularités.

L’exploration par région constitue l’une des grandes forces de ce nouvel outil. Elle donne immédiatement à voir la diversité de l’implantation maçonnique, les zones de forte densité, les traditions historiques, les espaces émergents et les multiples formes prises par l’Ordre selon les cultures, les langues, les héritages politiques et les sensibilités spirituelles.

Chaque fiche obéit à une même exigence documentaire. Rien n’est inventé. Rien n’est insinué. Rien n’est affirmé sans appui. Lorsqu’une information manque, elle est signalée. Lorsqu’une donnée est incertaine, elle est marquée. Lorsqu’une source paraît ancienne ou insuffisamment actualisée, cela est indiqué.

Cette méthode constitue l’un des grands apports de l’outil. Elle refuse à la fois la rumeur, l’approximation et la complaisance. Elle permet au lecteur profane, au chercheur, au journaliste, au Franc-maçon ou à la Franc-maçonne de disposer d’un point d’entrée sérieux dans un univers complexe, où les mots de régularité, libéralisme, mixité, non-mixité, reconnaissance, rite, juridiction ou fédération recouvrent des réalités historiques et institutionnelles très différentes.

426 fiches actives, 67 pays, 1117 sources citées

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec 426 fiches actives, l’annuaire offre déjà une couverture exceptionnelle du monde maçonnique contemporain. Avec 67 pays couverts, il dépasse largement le cadre francophone ou européen pour embrasser une vision véritablement internationale. Avec 1117 sources citées, il affirme une exigence documentaire rare dans un domaine où les approximations circulent vite et où les affirmations non vérifiées se reproduisent trop souvent d’un site à l’autre.

Ces chiffres ne sont pas seulement impressionnants. Ils disent une méthode. Ils témoignent d’un travail patient de collecte, de vérification, de classement et de mise en cohérence. Ils montrent que 450.fm ne se contente pas de commenter l’actualité maçonnique. Le site construit désormais des outils durables pour comprendre la Franc-Maçonnerie dans sa profondeur historique, institutionnelle, symbolique et géographique.

À travers cet annuaire, chaque obédience devient une pierre identifiée dans l’immense édifice de la Franc-Maçonnerie mondiale. Certaines sont anciennes, d’autres récentes. Certaines sont largement reconnues, d’autres moins connues. Certaines s’inscrivent dans des traditions strictement masculines, d’autres dans la mixité ou dans des formes féminines. Certaines revendiquent une filiation spirituelle, d’autres une orientation plus sociétale ou humaniste. L’annuaire n’écrase pas ces différences. Il les rend lisibles.

Comparer pour mieux comprendre

L’un des outils les plus utiles du nouvel annuaire est la comparaison entre deux obédiences. Cette fonctionnalité permet de mettre côte à côte deux institutions maçonniques afin de mieux percevoir leurs points communs, leurs différences, leurs orientations, leurs territoires, leurs rites, leurs principes et leurs spécificités.

Dans un monde maçonnique parfois difficile à lire, cette fonction de comparaison est précieuse. Elle évite les confusions rapides. Elle aide à distinguer ce qui relève de l’histoire, de la reconnaissance, du rite, de l’organisation interne ou de l’implantation territoriale. Elle permet aussi de sortir des oppositions trop simples pour entrer dans une lecture plus fine, plus nuancée et plus respectueuse des réalités.

Comparer ne signifie pas hiérarchiser. Comparer signifie éclairer. Et c’est bien là l’esprit de cet annuaire. Donner des repères sans enfermer. Fournir des données sans imposer une doctrine. Offrir des clefs sans prétendre refermer le Temple.

Une méthode transparente et vérifiable

La méthodologie publiée par 450.fm précise la démarche documentaire de l’annuaire. Chaque fiche est construite à partir de sources publiques vérifiables, sites officiels, communiqués, archives, articles de presse, travaux universitaires, documents accessibles et identifiables. Les données ne sont pas posées comme des vérités tombées du ciel. Elles sont reliées à des sources, identifiées, mises en perspective et, lorsque cela est nécessaire, discutées.

L’annuaire ne représente aucune obédience. Il ne parle au nom d’aucune fédération. Il ne cherche pas à trancher les débats internes au monde maçonnique. Sa mission est de rendre lisible une réalité souvent dispersée.

C’est là une œuvre de clarification. Dans un monde saturé d’informations rapides, d’affirmations non vérifiées et de reprises approximatives, 450.fm choisit ici la voie lente, exigeante et presque initiatique de la vérification. Comme sur le chantier symbolique, la pierre n’est pas posée au hasard. Elle est examinée, ajustée, replacée dans l’édifice.

Des mises à jour suivies et assumées

Un annuaire mondial des obédiences ne peut pas être un document immobile. Les obédiences évoluent, changent parfois de nom, modifient leurs sites, actualisent leurs structures, créent de nouvelles implantations, connaissent des scissions, des rapprochements ou des réorganisations.

C’est pourquoi la rubrique consacrée aux mises à jour constitue un élément essentiel du dispositif. Elle permet de suivre les fiches récemment vérifiées, les corrections apportées, les évolutions intégrées et les compléments documentaires ajoutés.

Cette logique de mise à jour permanente donne à l’annuaire sa véritable nature. Il ne s’agit pas d’un monument fermé mais d’un chantier vivant. Il avance avec prudence, avec méthode, avec le souci constant d’améliorer la qualité de l’information proposée.

Un outil pour les lecteurs, les chercheurs et les obédiences

L’Annuaire mondial des obédiences maçonniques s’adresse à plusieurs publics.

Il s’adresse d’abord au lecteur curieux qui souhaite comprendre la diversité maçonnique au-delà des clichés. Il s’adresse au journaliste qui cherche une information vérifiable. Il s’adresse au chercheur qui veut disposer d’un point de départ structuré. Il s’adresse aussi aux obédiences elles-mêmes, invitées à signaler une inexactitude, à apporter un droit de réponse, à faire corriger une donnée factuelle lorsque cela est nécessaire.

L’annuaire n’est donc pas une parole fermée. Il est un outil de connaissance partagé. Sa force tient précisément à cette humilité méthodologique. Il ne prétend pas tout savoir. Il indique ce qu’il sait, ce qu’il ne sait pas encore, ce qui reste à vérifier, ce qui mérite rectification.

Cette honnêteté documentaire est rare. Elle est précieuse. Elle est même profondément maçonnique, car elle place la recherche de vérité au-dessus de la posture, la méthode au-dessus de l’effet, la lumière patiente au-dessus de l’éclat immédiat.

450.fm, une encyclopédie maçonnique en mouvement

Avec ce nouvel onglet Annuaire, 450.fm confirme sa place singulière dans le paysage maçonnique francophone et international. Site d’actualité, espace de réflexion, lieu de culture, de débat, de recension, de vigilance et de transmission, 450.fm devient aussi un outil encyclopédique.

Et ce n’est qu’une étape…

Un glossaire arrive prochainement. D’autres outils viendront encore enrichir cette plateforme, pour le plus grand profit et le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs. L’objectif demeure le même, rendre la Franc-Maçonnerie plus lisible, plus accessible, plus documentée, sans jamais l’appauvrir ni la réduire.

Dans un temps où tant de discours prétendent expliquer sans connaître, dénoncer sans comprendre, simplifier sans transmettre, 450.fm choisit une autre voie. Celle de la connaissance patiente, de la rigueur sourcée, de la mise en ordre du réel maçonnique.

Car au fond, cet annuaire n’est pas seulement un outil numérique. Il est une table d’orientation. Il permet de regarder le monde maçonnique dans son ampleur, sa diversité, ses courants, ses contradictions, ses héritages et ses espérances.

Plus qu’un média, plus qu’un site d’actualité, 450.fm s’affirme peu à peu comme l’encyclopédie maçonnique en mouvement.

La Verticalité : de l’axe cosmique à l’élan humain

La verticalité n’est pas une simple direction dans l’espace : elle est l’une des figures les plus constantes et les plus chargées de sens à travers lesquelles l’humanité a pensé son rapport à l’être, au monde et à ce qui le dépasse – ou à ce qu’il produit lui-même comme dépassement.

Du fil à plomb maçonnique qui tombe droit du zénith pour redresser la pierre brute jusqu’au double mouvement plotinien de procession et de retour, de la cascade hiérarchique des anges chez Denys l’Aréopagite à la tension auto-créatrice sans transcendance chez Castoriadis, la verticale dessine un axe fondamental : celui par lequel l’homme se tient debout, se redresse, aspire, reçoit, descend ou remonte. Elle est à la fois structure ontologique, chemin initiatique, posture éthique, flux mystique, révolte créatrice et parfois simple alignement énergétique sans visée métaphysique.

Il ne s’agit pas de trancher entre ces visions, mais de les laisser résonner les unes avec les autres, afin de mesurer à quel point l’idée de se tenir droit – physiquement, moralement, ontologiquement – demeure l’une des plus puissantes et des plus disputées de l’histoire de la pensée humaine.

La verticalité chez Plotin

Elle est l’un des traits les plus structurants et les plus constants de sa métaphysique. Elle n’est pas une simple métaphore spatiale : elle exprime le mouvement fondamental du réel, sa hiérarchie ontologique et le dynamisme même de l’être. Plotin pense le cosmos comme une réalité verticalisée, où tout procède d’un sommet absolu (l’Un, au-delà de l’être) et aspire à y retourner. Cette verticalité se déploie selon le double schéma célèbre de la procession et de la conversion ou retour, qui forme un axe dynamique reliant le multiple à l’Un.

Plotin organise la réalité en trois hypostases principales, disposées selon une hiérarchie verticale stricte

L’Un (ou le Bien) : sommet absolu, ineffable, au-delà de l’être, de la pensée et de la multiplicité. Il est le principe premier, immobile, impassible, superabondant. Il ne « crée » pas au sens volontaire ; il déborde de sa perfection infinie, comme une source qui surabonde sans s’appauvrir ni se mouvoir.


L’Intellect (Noûs) : première émanation. Il procède de l’Un par un acte de procession, il « sort » de l’Un en se tournant vers lui pour le contempler. Cette procession produit la multiplicité intelligible : les Idées platoniciennes coïncident ici avec la pensée de l’Intellect qui se pense lui-même en pensant l’Un. L’Intellect est déjà multiple (un-multiple), mais parfait et éternel.
L’Âme (Psychê) : troisième hypostase. Elle procède à son tour de l’Intellect par un mouvement analogue : procession + conversion + contemplation. L’Âme est intermédiaire : elle anime le monde sensible, produit le temps, et se divise en Âme du monde et âmes individuelles. Elle est le lieu de la descente dans la matière.
La matière et le monde sensible : niveau le plus bas, le plus éloigné de l’Un. Le sensible n’est qu’image affaiblie, reflet dégradé des réalités supérieures.

Cette structure n’est pas statique : elle est traversée par un mouvement vertical perpétuel. Tout procède du haut vers le bas (procession : dégradation progressive, multiplication, affaiblissement de l’unité). Chaque niveau produit le suivant par excès de perfection : comme la lumière qui rayonne sans s’épuiser, ou le cercle dont les rayons émanent du centre sans que le centre se meuve. Cette descente verticale est une dégradation ontologique : plus on s’éloigne de l’Un, plus l’unité se fragmente, plus l’être s’affaiblit.
Mais aussi, tout aspire à remonter vers le haut (conversion : contemplation, unification, retour à la source). La Conversion / Retour (remontée) : c’est le mouvement inverse, salvateur. Chaque hypostase, chaque être, se tourne vers son principe générateur pour le contempler. Par cette contemplation, il reçoit forme, unité, perfection. L’âme individuelle, en particulier, accomplit son salut par une ascension intérieure : purification des passions, détachement du sensible, contemplation de l’Intellect, puis extase mystique où elle s’unit à l’Un (l’expérience suprême (« Absorbé en Dieu, il ne fait plus qu’un avec lui, comme un centre qui coïncide avec un autre centre») est décrite dans les Ennéades VI; 9,10 ou V, 3). Chez Plotin, la verticale culmine dans l’union mystique : l’âme, parvenue au sommet de sa conversion, « touche » l’Un dans un instant d’extase où sujet et objet s’abolissent. Ce n’est plus contemplation, mais coïncidence : « fuite du seul vers le Seul » (VI; 9, 11). La verticale n’est plus distance hiérarchique ; elle est abolition de toute distance.
La verticale plotinienne est donc à double sens : elle descend comme influx vital (grâce), elle remonte comme aspiration érotique (« un ravissement analogue à celui de l’amant qui contemple l’objet aimé et qui se repose en son sein ») et contemplative. Sans cette tension verticale, il n’y a pas de réalité ; tout s’effondrerait dans la dispersion horizontale de la matière.

En somme, la verticalité chez Plotin n’est pas un attribut parmi d’autres : elle est la structure du réel. Elle exprime que l’être n’est pas horizontal (dispersion, matérialisme, multiplicité sans principe), mais tendu vers l’Un et issu de Lui. Sans cette verticale, il n’y a ni procession ni retour, ni beauté ni bien, ni même existence authentique. Plotin nous invite à vivre cette verticale non comme concept, mais comme ascèse intérieure : redresser son âme pour qu’elle devienne axe vivant reliant le multiple à l’Un. Telle est la grandeur de sa pensée : une métaphysique où la verticale n’est pas posture, mais salut.

La verticalité plotinienne est donc circulaire dans sa dynamique : descente et remontée forment un seul et même axe, un va-et-vient incessant.

Par rapport à la verticale maçonnique : Plotin offre le fond philosophique antique. Le fil à plomb descendant du zénith, la résurrection d’Hiram (redressement vertical), l’ascension des grades, l’union mystique au 33e degré… tout cela peut se lire comme une actualisation opérative et symbolique de la procession/retour plotinien. L’initié devient microcosme de cet axe : il descend dans la matière (pierre brute) pour remonter vers l’Un (temple parfait).

La verticalité chez Proclus

Au Ve siècle, la verticalité chez Proclus est encore plus systématisée, hiérarchisée et ritualisée que chez Plotin. Elle n’est pas seulement un mouvement dynamique de procession et de retour (comme chez Plotin), mais un axe cosmique et théologique structuré en chaînes causales infinies, en séries, en niveaux de participation et en médiations divines. Proclus raffine et complexifie le schéma plotinien pour en faire une métaphysique exhaustive où la verticale devient l’instrument même de la cohérence du réel, de la théologie polythéiste et de la salvation de l’âme par la théurgie.

Chez Proclus, la réalité est traversée par un axe vertical rigoureux où chaque niveau procède du supérieur, reste en lui, s’en distingue par procession et retourne à lui par conversion . Ce triadique est omniprésent et structure tout :
Le Un reste au sommet absolu, ineffable, superessentiel, au-delà de toute procession. Il ne « descend » pas ; il est la source transcendante de toute verticalité.
De lui procèdent les hénades, divinités primordiales, unités supra-essentielles qui sont les « dieux » proprement dits. Les hénades forment la première grande médiation verticale : elles sont les « un-unifiés » qui participent directement au Un sans le diviser.
Puis viennent les niveaux ontologiques : l’Être intelligible, la Vie, l’Intellect, l’Âme, la Nature, le corps et la matière.

Contrairement à Plotin (où la procession est relativement fluide et continue), Proclus insiste sur des frontières impénétrables entre niveaux : chaque hypostase est strictement transcendante à celle qui procède d’elle. La verticale est donc une échelle causale à degrés infinis, avec des médiations (hénades, monades, séries divines, chaînes causales).

Proclus distingue, en effet, souvent deux types de procession :

Verticale (hétéroforme, hétérogène) : descente d’un niveau à un niveau inférieur (ex. : l’Un → hénades → Être intelligible → Intellect → Âme → Nature → matière). C’est la grande descente ontologique, avec dégradation progressive d’unité, de puissance et de simplicité.
La verticale domine : elle est l’axe principal qui relie le sommet (Un) au nadir (matière). La matière n’est pas un produit direct du Un (comme chez Plotin, où elle est le dernier terme de la procession verticale), mais le résultat d’une déclinaison progressive à travers de multiples niveaux intermédiaires. Proclus refuse le « verticalisme » plotinien pur (où la matière procède directement de l’Âme) pour un schéma plus « horizontal » au niveau des principes (limite et illimité comme co-principes coordonnés), mais la verticale reste l’axe causal dominant.
La verticale proclusienne est un mouvement cyclique infini avec :
la procession : émanation par surabondance (le supérieur reste inchangé, mais produit le inférieur par excès de bonté). Chaque cause produit sans se diminuer;
le Retour (ἐπιστροφή) : aspiration de l’inférieur vers le supérieur par similitude, contemplation et unification. Le retour ferme le cercle et assure la continuité de la chaîne causale.
Tout être est donc situé sur cet axe : il procède (descente), demeure en son principe (stabilité), retourne (ascension). L’âme humaine accomplit ce retour par purification, dialectique, mathématiques et surtout théurgie (rituels divins qui activent les symboles et les chaînes verticales pour élever l’âme).

Horizontale (uniforme, homogène) : au sein d’un même niveau, multiplication des membres coordonnés (ex. : dans le niveau des hénades, chaque hénade procède horizontalement d’une monade supérieure, ou dans le niveau intelligible, les formes se multiplient sans changer de rang).

Proclus introduit les fameuses séries ou chaînes : chaque dieu (hénade) préside une série verticale qui descend du supra-essentiel jusqu’au sensible. Exemples :
La série de Zeus traverse tous les niveaux (Zeus hénade → Zeus intelligible → Zeus intellectif → Zeus ouranien → Zeus sublunaire).
Chaque objet, chaque phénomène, chaque vertu participe à une chaîne verticale divine.
La verticale n’est plus seulement métaphysique ; elle est théologique : le polythéisme est justifié par ces chaînes infinies. Chaque dieu est un axe vertical reliant le Un au multiple. L’âme s’élève en s’attachant à la chaîne qui lui correspond (par symboles, noms divins, rituels).

Chez Proclus, la verticale est plus « architecturée » : c’est une immense cathédrale causale, avec des étages, des piliers (hénades), des chaînes reliant chaque niveau au sommet. Elle n’est pas seulement un flux vital (comme chez Plotin), mais un système théologique opératif où l’initié (par la théurgie) remonte activement les chaînes pour s’unir au divin.
Chez Proclus, la verticale n’est pas une simple image : elle est la structure même du réel. Sans elle, il n’y a ni unité ni multiplicité ordonnée, ni dieux ni salvation. L’homme devient un microcosme vertical : son âme, par la purification et la théurgie, se redresse sur l’axe cosmique, participant aux chaînes divines pour retourner au Un. La métaphysique proclusienne est ainsi une science de la verticale : une ascension méthodique, rituelle et dialectique vers le principe ineffable, où chaque degré est un pas sur l’échelle infinie reliant le multiple à l’Un. Telle est la grandeur de Proclus : il transforme la verticale plotinienne en un édifice théologique complet, où la philosophie devient hiérophanie et la verticale, le chemin même vers les dieux.

La verticalité chez Denys l’Aréopagite

Vers la fin Ve – début VIe siècle, Denys est l’un des piliers les plus structurants et les plus influents de sa pensée. Elle n’est pas une simple métaphore spatiale, mais l’expression même de la réalité cosmique et mystique : un axe dynamique de procession descendante (émanation de la lumière divine) et de retour ascendant (élévation, purification et union à Dieu). Denys christianise profondément le schéma néoplatonicien (Plotin, Proclus) tout en le subordonnant à la révélation biblique et à la théologie trinitaire. La verticale devient ainsi le chemin de la théophanie (manifestation de Dieu) et de la théosis (déification).

Denys invente le mot hiérarchie (ἱεραρχία : ordre sacré) pour désigner l’ordre ordonné par lequel Dieu se communique. Dans La Hiérarchie céleste , il décrit une verticalité cosmique en trois triades angéliques (9 chœurs) :
Première triade (la plus proche de Dieu) : Séraphins, Chérubins, Trônes → contemplation pure, proximité immédiate, ardeur dévorante, sagesse et stabilité.
Deuxième triade : Dominations, Vertus, Puissances → gouvernement, force ordonnatrice, harmonie cosmique.
Troisième triade : Principautés, Archanges, Anges → guidance des nations, messagers, révélation aux hommes

Cette hiérarchie n’est pas statique : elle est un axe vertical de transmission de la lumière divine (illumination). Chaque ordre reçoit la lumière de celui qui est au-dessus, la purifie, l’illumine et la perfectionne selon sa capacité, puis la transmet à l’ordre inférieur. Le mouvement est triadique : purificationilluminationperfection.
La verticale est donc une chaîne causale descendante (procession) où Dieu, source transcendante, reste immuable tandis que sa bonté surabonde et se diffuse graduellement.

Parallèlement, Denys pose une hiérarchie ecclésiastique (terrestre) : évêques, prêtres, diacres, puis les laïcs, qui reflète et prolonge la hiérarchie céleste. L’axe vertical unit ainsi le céleste et le terrestre : les sacrements (baptême, eucharistie, onction) sont des médiations qui font monter l’homme vers Dieu en le purifiant et en l’illuminant.

La verticale dionysienne est bidirectionnelle, comme chez Plotin et Proclus, mais christianisée :
Procession descendante (exitus) : la lumière divine (le Bien supersubstantiel) descend en cascade, de Dieu (cause première) vers les anges les plus élevés, puis vers les ordres inférieurs, jusqu’à l’homme et au cosmos sensible. Cette descente n’est pas une dégradation (comme chez certains néoplatoniciens), mais une générosité aimante : Dieu reste transcendant, mais sa bonté se communique proportionnellement à la capacité réceptrice de chaque niveau. Les affirmations cataphatiques (théologie positive : Dieu est Bon, Lumière, Vie, Sagesse) suivent ce mouvement descendant dans Les Noms divins.
Retour ascendant (reditus) : chaque être aspire à remonter vers sa source. Pour l’homme, cela passe par la purification (détachement des passions et du sensible), l’illumination (contemplation des symboles et des sacrements) et la perfection (union mystique).
Dans La Théologie mystique, ce retour culmine dans la voie apophatique : négation progressive de tous les attributs (Dieu n’est ni lumière ni ténèbre, ni être ni non-être) jusqu’à l’entrée dans la ténèbre superlumineuse, où l’âme s’unit à Dieu au-delà de toute connaissance. L’ascension est donc une élévation par négation et silence.

La verticale n’est pas une ligne droite abstraite : elle est vivante, dynamique, aimante. Dieu descend par amour ; l’homme remonte par participation à cet amour (éros divin).
Denys conserve la structure verticale néoplatonicienne (procession-retour, médiation hiérarchique) mais la christianise radicalement : la descente est amour trinitaire ; l’ascension passe par le Christ (médiateur suprême), les sacrements et l’Église. La verticale n’est plus seulement ontologique ; elle est mystagogique (initiatique) et liturgique.

Cette verticalité hiérarchique et mystique influencera profondément la spiritualité byzantine (Maxime le Confesseur, Syméon le Nouveau Théologien), la mystique latine (Thomas Gallus, Bonaventure, Jean de la Croix) et même la Franc-maçonnerie ésotérique (via les hauts grades du REAA, où l’ascension des degrés évoque l’élévation angélique jusqu’au titre de « saint » (kadosh).

La grandeur de Denys réside là : il transforme l’axe néoplatonicien en un chemin d’amour et de silence, où la verticale n’est plus distance insurmontable, mais union participative au Dieu qui se fait proche dans sa transcendance même. L’homme devient, par grâce, un microcosme vertical : purifié, illuminé, uni au sommet superessentiel. Telle est la verticale dionysienne : non une ligne géométrique, mais un feu descendant et ascendant qui consume et transfigure.

Comparaison des auteurs précédents

AspectPlotinProclusDenys l’Aréopagite (Pseudo-Denys)
Sommet de l’axeL’Un (ineffable)L’Un + hénades (dieux)Dieu trinitaire (supersubstantiel, source de tout)
MédiationsFluides (Noûs → Psychê)Infinies (chaînes, séries)Hiérarchies angéliques et ecclésiastiques fixes
DescenteSurabondance impersonnelleTriadique + théurgieProcession aimante, illuminatrice, proportionnée
RetourExtase contemplativeThéurgie + dialectiquePurification-illumination-perfection + apophatisme
But ultimeUnion au SeulRetour aux hénades / UnThéosis (déification) par union mystique en Christ
CaractèreMétaphysique pureThéologique polythéisteChrétienne mystique, symbolique et sacramentelle

Mais il peut y avoir aussi une verticalité sans tension vers le divin.

Elle change alors profondément de nature, de fonction et souvent de portée. La question touche à un nœud essentiel : la verticalité n’est pas univoque ; elle peut exister sous plusieurs régimes, dont certains se passent explicitement de toute référence à un Divin personnel, transcendant ou théiste.

Dans de nombreuses pratiques corporelles et méditatives orientales, la verticalité est d’abord une réalité physiologique et énergétique : colonne alignée, axe central sans effort superflu, ancrage au sol et ouverture du sommet du crâne. L’objectif est souvent décrit comme « verticalité sans tension » (expression récurrente dans le yoga, le zen, le taiji quan).

Pas de « tension vers » un au-delà : la verticalité sert à libérer le souffle, à équilibrer les énergies (yin/yang, ida/pingala), à stabiliser le mental, à habiter pleinement l’instant présent.

Elle est immanente : l’axe n’oriente pas vers un Dieu ou un Absolu extérieur ; il permet au contraire de dissoudre les dualités haut/bas, intérieur/extérieur, pour réaliser une présence pleine dans le corps-esprit ici et maintenant.

Exemple typique : en zazen ou en tadasana, on parle de « se détendre vers le haut », de « verticalité naturelle sans raideur ». Le « haut » n’est pas le Ciel divin ; c’est l’ouverture du corps à la circulation libre du ki/prana, sans projection vers une entité transcendante.

Cette verticalité existe donc bel et bien sans tension vers le divin – elle est même souvent explicitement non-théiste ou athée dans sa pratique (même si certaines lignées peuvent y superposer une métaphysique). Dans ces cas, la verticalité est aspiration vers des absolus immanents (l’Humain, la Vie bonne, l’Amour, la Beauté) plutôt que vers un Divin personnel.

Des philosophes contemporains ont exploré la verticalité qui ne repose plus sur un Dieu transcendant

Luc Ferry (humanisme non métaphysique)
Il défend une « transcendance dans l’immanence » – les valeurs (amour, beauté, vérité mathématique, impératif éthique) nous dépassent sans pour autant renvoyer à un Dieu personnel. L’homme se tient « vertical » par rapport à ces valeurs qui le surplombent et l’appellent, mais sans tension vers un Être suprême. C’est une verticalité axiologique et non théologique.

André Comte-Sponville (spiritualité athée) : il revendique explicitement une spiritualité sans transcendance verticale au sens religieux. Il parle d’immanensité, de fidélité, d’amour, de sentiment océanique (emprunté à Romain Rolland), mais nie toute tension vers un Absolu personnel ou une vie après la vie. La verticalité devient alors une profondeur intérieure ou une élévation éthique/esthétique sans référence au divin. « Nous sommes dans le Tout, et celui-ci, fini ou pas, nous excède de toutes parts : ses limites, s’il en a, sont pour nous définitivement hors d’atteinte. Il nous enveloppe. Il nous contient. Il nous dépasse. Une transcendance ? Non pas, puisque nous sommes dedans. Mais une immanence inépuisable, indéfinie, aux limites à la fois incertaines et inaccessibles » (L’esprit de l’athéisme, p. 153-154).

Cornelius Castoriadis (1922-1997)
Pour lui, la verticalité n’est pas un thème central explicitement thématisé comme chez Plotin, Proclus ou Denys l’Aréopagite. Castoriadis ne développe pas une métaphysique hiérarchique descendante/ascendante ni une mystique de l’élévation vers un principe transcendant. Au contraire, sa pensée s’oppose radicalement à toute forme de verticalité transcendante, hiérarchique ou hétéronome (imposée de l’extérieur). Cependant, une forme spécifique de verticalité émerge implicitement dans son œuvre, et elle est immanente, créatrice et autonome. Elle se manifeste comme une tension vers l’autocréation, une aspiration à l’auto-transcendance sans référence à un Dieu, un Un ou un Absolu extérieur.

Castoriadis critique violemment toute verticalité qui viendrait d’en haut, qu’elle soit religieuse, métaphysique ou politique

Les religions monothéistes et les philosophies de l’hétéronomie (Platon, Hegel, Marx dans sa version déterministe) instituent une verticalité descendante : un principe (Dieu, Idée, Loi de l’Histoire, Prolétariat comme sujet historique) qui dicte du dehors le sens et la norme. Cette verticalité produit l’aliénation : l’être humain et la société se soumettent à une instance extérieure (théologique, ontologique ou scientifique) qui leur impose sens et finalité.
Dans L’Institution imaginaire de la société (1975), il oppose cela à l’autonomie : la société s’institue elle-même, sans recours à une transcendance verticale. Il n’y a pas de « fil à plomb » divin descendant du ciel ; il n’y a que le chaos primordial (l’abîme, le sans-fond) d’où surgit la création ex nihilo.

Pour Castoriadis, la vraie verticalité ne peut être qu’ascendante et auto-générée : l’humanité se dresse elle-même vers plus d’autonomie, sans appui transcendant. Dans cette optique, la verticalité castoridienne est une aspiration verticale interne :
L’imaginaire radical (ou imaginaire instituant) est la source créatrice absolue : il surgit du psychisme individuel et du social-historique comme un jaillissement imprévisible, non déterminé. Ce jaillissement crée une tension verticale : de l’état hétéronome (asservi à des significations imaginaires instituées, figées, aliénantes) vers l’état autonome (création consciente et délibérée de nouvelles institutions, de nouvelles significations sociales). Cette tension n’est pas orientée vers un « haut » métaphysique (l’Un plotinien, le Divin dionysien), mais vers un horizon d’autocréation : l’humanité se hisse vers plus de lucidité, de liberté et d’auto-détermination collective et individuelle.
Chez Castoriadis, la verticalité existe bel et bien, mais elle est radicalement immanente et orpheline : pas de fil à plomb descendant du Grand Architecte, pas d’échelle angélique, pas d’extase vers l’Un. Elle est la tension vers le haut que l’être humain et la société produisent eux-mêmes face au chaos, au sans-fond, à l’absence de sens donné. C’est une verticalité sans garantie, risquée, tragique – car elle n’a d’autre appui qu’elle-même.
Elle rejoint paradoxalement certaines intuitions antiques (l’autonomie grecque) tout en rompant avec la métaphysique verticale traditionnelle.
Castoriadis nous dit : « dressez-vous, non parce qu’un Dieu vous appelle d’en haut, mais parce que rien ni personne ne le fera à votre place. La verticale devient alors non plus un chemin vers le Divin, mais le mouvement même de l’émancipation humaine : se redresser, créer, instituer – ou périr dans la platitude ».

Petite comparaison du sens de la verticalité


Aspect

Plotin / Proclus / Denys

Castoriadis
Source de la verticaleTranscendant (Un, Dieu)Immanent (imaginaire radical, chaos primordial)
Direction premièreDescente (procession)Jaillissement créateur (sans direction préalable)
Mouvement de retourAscension vers le principeAuto-transcendance vers l’autonomie
HiérarchieOui, ontologique et médiatiséeRejet ; égalité radicale mais tension créatrice
But ultimeUnion mystique au transcendantSociété autonome, lucidité face à l’abîme
Rôle de l’hommeContemplation / théurgieCréation ex nihilo, praxis autonome

La verticalité en Franc-maçonnerie

La verticale constitue l’un des fils conducteurs les plus profonds et les plus constants du parcours initiatique maçonnique, particulièrement dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Elle n’est pas une simple ligne géométrique : elle est l’axe vivant qui relie la terre au ciel, le matériel au spirituel, l’homme à la Divinité. Symbole du fil à plomb, de la perpendiculaire parfaite, de l’échelle de Jacob ou de l’arbre de vie dressé, elle incarne l’élévation progressive de la conscience, la rectitude morale intransigeante et l’aspiration à l’harmonie cosmique.
Du 1er au 33e grade, elle se déploie comme un véritable « fil d’Ariane » spirituel, invitant l’initié à transformer son corps, ses gestes, ses pensées et ses actes en un temple vivant aligné sur cet axe invisible.

Au seuil du Temple : le 1er grade (Apprenti) – La verticale comme rectitude fondatrice
Dès le premier pas dans le cabinet de réflexion, puis dans le temple, l’Apprenti reçoit le fil à plomb parmi les trois outils de base (équerre, niveau, fil à plomb). Philosophiquement, il signifie que la vérité n’est pas négociable : elle tombe toujours droit, sans déviation, de la volonté du Grand Architecte de l’Univers vers la conscience humaine. Spirituellement, il est l’appel à sortir de la « pierre brute » – l’homme chaotique, soumis aux inclinations horizontales du désir, de la peur et de l’ego – pour devenir une « pierre cubique » stable et dressée.
Le symbole sert à ancrer une discipline intérieure immédiate. Le corps y répond concrètement : l’Apprenti apprend à se tenir droit, talons joints, tête haute, regard dirigé vers l’Orient. Cette posture n’est pas protocolaire ; elle est un exercice spirituel. En maintenant la colonne vertébrale alignée, il sent physiquement la pesanteur terrestre tirée vers le bas et la force ascensionnelle qui l’appelle vers le haut. Les comportements suivent : refuser le mensonge, tenir parole, agir avec justice même quand personne ne regarde. La verticale devient ainsi une éthique incarnée : « marcher droit » n’est plus une métaphore, c’est une pratique quotidienne du corps et de l’âme.

Le 2e grade (Compagnon) – La verticale comme mesure et élévation géométrique
Au grade de Compagnon, la verticale s’enrichit de la dimension géométrique et architecturale.
Le temple de Salomon n’est pas seulement un édifice ; il est le modèle du temple intérieur. Le fil à plomb, associé au niveau, enseigne que toute construction durable repose sur la perpendiculaire exacte. Philosophiquement, cela renvoie à la doctrine platonicienne des Idées : la verticale est la projection sur terre de la perfection céleste.
Spirituellement, elle invite à l’ascension des cinq sens vers les cinq ordres d’architecture, puis vers les sept arts libéraux. Le corps répond par un nouveau rapport à l’espace : l’initié marche désormais « à l’équerre et au compas », c’est-à-dire avec une conscience aiguë de son axe central. Les comportements évoluent vers la mesure : savoir doser l’effort, équilibrer le travail manuel et le travail intellectuel, refuser les excès horizontaux (ambition démesurée, matérialisme). La verticale sert ici de filtre : tout ce qui penche, tout ce qui s’étale sans hauteur, est rejeté.

Le 3e grade (Maître) – La verticale comme résurrection et axe de vie
Avec la légende d’Hiram, la verticale atteint sa première grande dramaturgie. Le Maître est « relevé » par le Lion de Juda, le point de la perpendiculaire parfaite. Hiram, assassiné, gît horizontalement ; son corps est redressé, son âme réintégrée dans l’axe vertical. Philosophiquement, c’est la victoire de l’esprit sur la matière corruptible ; spirituellement, c’est la préfiguration de la résurrection intérieure, de la « parole perdue » retrouvée dans le silence du cœur.
Le symbole sert à opérer une alchimie personnelle : mourir à l’homme ancien (horizontal, égoïste) pour renaître vertical. Le corps y participe activement : le « signe de détresse », les cinq points de la maîtrise, la posture du « cadavre » puis du relevé sont des mises en scène corporelles puissantes. L’initié ressent physiquement l’effort musculaire, l’ouverture de la poitrine, le redressement de la nuque. Les comportements deviennent sacrificiels : accepter de perdre sa vie horizontale (confort, reconnaissance sociale) pour gagner la vie verticale (intégrité, lumière intérieure). La verticale n’est plus seulement rectitude ; elle est maintenant axe de vie et de mort initiatique.

Du 4e au 14e grade (Loge de Perfection) – La verticale comme purification et reconstruction
Dans les grades « ineffables », la verticale se fait chemin de feu. Au grade de Maître Secret (4e), elle est le sceau gardé dans le Saint des Saints ; au grade d’Intendant des Bâtiments (8e), elle devient l’axe autour duquel se reconstruit le Temple détruit.
Spirituellement, chaque grade est une purification supplémentaire : les passions (colère, envie, orgueil) sont des forces qui tirent latéralement. Le corps répond par une discipline accrue : jeûnes symboliques, veilles, méditations où l’initié visualise l’énergie montant le long de sa colonne vertébrale comme le fil à plomb descend du ciel. Les comportements deviennent collectifs : la verticale n’est plus seulement individuelle ; elle est l’axe de la fraternité parfaite. Refuser la corruption, reconstruire la justice, c’est maintenir la perpendiculaire au milieu des ruines.

Du 15e au 18e grade (Chapitre de Rose-Croix) – La verticale comme Croix et Lumière
Au grade de Chevalier Rose-Croix (18e), la verticale atteint son sommet christique et alchimique. La Croix est la verticale traversée par l’horizontale : le sacrifice qui unit ciel et terre. La parole retrouvée (« I.N.R.I. ») est lumière verticale. Philosophiquement, c’est la synthèse hégélienne : thèse (horizontale), antithèse (souffrance), synthèse (verticale illuminée).
Spirituellement, l’initié devient lui-même un « fil à plomb vivant ». Le corps, par le jeûne et la contemplation du Rose-Croix, apprend à transformer la souffrance en élévation. Les comportements : pardonner, aimer ses ennemis, rayonner la charité sans attendre de retour – autant d’actes qui défient la pesanteur horizontale du monde.

Du 19e au 30e grade (Conseil de Kadosh) – La verticale comme combat et liberté
Dans les grades chevaleresques, la verticale devient épée. Au 30e grade (Chevalier Kadosh), elle est l’axe de la révolte sacrée contre la tyrannie : l’homme doit se tenir droit face au pouvoir horizontal. Philosophiquement, c’est la liberté stoïcienne : l’âme reste verticale même dans les chaînes.
Le corps répond par la posture guerrière : épée dressée, regard fixe. Les comportements : défendre la vérité coûte que coûte, refuser toute compromission, vivre en « Kadosh » (séparé, consacré). La verticale sert à transformer la colère en force juste.

Les 31e et 32e grades (Consistoire) – La verticale comme sagesse et double couronne
Au 31e (Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur) et surtout au 32e (Sublime Prince du Royal Secret), la verticale couronne tout le parcours. Le double aigle noir et blanc, tête tournée vers le haut et vers le bas, symbolise l’axe complet : maîtrise du ciel et de la terre. Philosophiquement, c’est la coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues : l’unité des contraires sur l’axe vertical.
Spirituellement, l’initié devient un pont vivant entre les mondes. Le corps, apaisé, respire dans une verticalité sereine ; les comportements sont ceux d’un sage : équilibre parfait, compassion active, transmission silencieuse.

Le 33e grade – La verticale comme couronne et service
Le 33e grade, honoraire et souverain, n’est pas une fin mais un commencement supérieur. La verticale y est couronne : l’initié, devenu « Souverain Grand Inspecteur Général », porte la responsabilité de maintenir l’axe du Rite lui-même. Philosophiquement, c’est la réalisation du « Grand Œuvre » : l’homme est devenu temple parfait. Spirituellement, il est au service de l’Humanité, transmetteur de lumière.
Le corps, usé par les années, reste néanmoins droit ; les comportements sont ceux d’un père spirituel : discrétion, bienveillance, vigilance éternelle.

La descente de la verticale en soi : l’influx divin et l’incarnation de la Lumière

Si la verticale maçonnique est souvent perçue comme un mouvement ascendant – l’homme qui s’élève, qui se redresse, qui gravit les degrés –, sa dimension la plus secrète et la plus transformative réside dans la descente. Le fil à plomb, outil premier de l’Apprenti, ne monte pas : il tombe. Il descend du zénith du Temple (le ciel, le Grand Architecte) jusqu’au nadir (la terre, l’homme). Cette descente n’est pas une chute ; elle est une pénétration volontaire de la Lumière dans la matière, une incarnation du Verbe dans la chair initiatique. Philosophiquement, elle correspond au mouvement néoplatonicien de la procession : l’Un se diffuse dans le multiple sans se perdre, puis l’âme, purifiée, peut remonter. Spirituellement, elle est la grâce, le Saint-Esprit qui descend comme une colonne de feu.

Tout au long des 33 grades, cette descente opère en silence. Au 1er grade, le fil à plomb qui touche le sol symbolise déjà l’acceptation : « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». L’initié apprend à ne pas seulement monter, mais à s’ouvrir pour recevoir. Au 3e grade, la résurrection d’Hiram est autant une descente de vie qu’une élévation : la « prise du Lion de Juda » fait descendre la force vitale dans le corps inerte. Dans les grades de Perfection, la descente se fait purification alchimique : les métaux grossiers sont dissous pour que la lumière divine puisse s’y infiltrer sans obstacle. Au 18e grade, la Croix devient le point de rencontre parfait : la verticale descendante (le bras vertical de la Croix) traverse l’horizontalité humaine pour la transfigurer. Au 32e, le double aigle regarde simultanément vers le haut et vers le bas, signifiant que la descente et l’ascension ne font qu’un dans l’initié réalisé.

Le corps devient le lieu vivant de cette descente. L’alignement de la colonne vertébrale n’est pas seulement une posture d’élévation ; il crée un canal ouvert. Par la respiration consciente (inspir – réception du haut ; expir – ancrage vers le bas), par la visualisation du fil à plomb qui descend du sommet du crâne jusqu’à la plante des pieds, l’initié sent physiquement l’énergie divine couler en lui comme une pluie de lumière. Dans les méditations des grades supérieurs, on visualise souvent la « colonne de lumière » qui descend du Delta lumineux et pénètre le cœur, puis le plexus, puis la terre. Le corps répond par une relaxation profonde des tensions horizontales (épaules, mâchoire, bassin) : il faut se « vider » pour être rempli.

Les comportements, eux, deviennent réceptifs et humbles. Accepter la critique fraternelle sans se raidir, recevoir un enseignement sans l’intellectualiser immédiatement, s’incliner devant la volonté du Grand Architecte même quand elle contredit nos plans horizontaux : autant d’actes qui incarnent la descente. Le franc-maçon apprend à « laisser descendre » la patience, la compassion, la lumière, au lieu de les produire par effort. C’est la grande leçon du 33e grade : le Souverain n’est plus celui qui monte ; il est celui qui s’est laissé traverser, devenu canal vivant, pont entre le ciel et la terre.

Ainsi, la verticale n’est pas unidirectionnelle. Elle est un mouvement perpétuel de va-et-vient : descente de la grâce, montée de l’âme purifiée, nouvelle descente plus intense. Sans cette descente, l’ascension resterait orgueilleuse et sèche. Avec elle, l’initié devient un temple habité, une pierre cubique irradiant la lumière reçue.

Du 1er au 33e grade, la verticale n’est jamais une idée abstraite. Elle est un programme complet de transformation – à la fois montée et descente – où les symboles, mythes et allégories (fil à plomb, échelle de Jacob, résurrection d’Hiram, Croix, double aigle) servent tous le même but : arracher l’homme à la dispersion horizontale pour le recentrer sur l’axe divin, puis laisser cet axe divin le pénétrer jusqu’au plus intime de son être.

Le corps y répond par la posture, le souffle, la marche consciente. Les comportements y répondent par la rectitude, le courage, la charité, le silence et, surtout, par l’humble ouverture à la descente. Ainsi, chaque franc-maçon du REAA, qu’il soit au début ou au faîte des grades, porte en lui cette verticale invisible qui, jour après jour, le redresse, l’élève… et le traverse.

Telle est la grandeur silencieuse et puissante de la Verticale : elle ne parle pas, elle dresse. Et l’homme qui se laisse dresser – et traverser – par elle devient, à son tour, un pilier vivant du Temple, habité par la Lumière qu’il a enfin laissé descendre en lui.

Verticalités maçonniques et kabbalistiques

La verticale maçonnique du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) partage avec la verticalité kabbalistique de l’Arbre de Vie (Etz haHa’yim) une essence profonde : toutes deux représentent l’axe cosmique reliant le multiple à l’Un, la manifestation à la source divine, le bas au haut – et surtout le haut au bas. Pourtant, si l’axe maçonnique se vit comme un fil à plomb personnel et progressif, descendant puis ascendant dans l’initié, la verticalité kabbalistique est plus systémique, structurée en un diagramme précis de dix séphiroth (émanations divines) organisées en trois piliers principaux. Comparons-les point par point, en gardant à l’esprit que la franc-maçonnerie, surtout dans ses hauts grades, puise abondamment dans la Kabbale sans jamais s’y réduire ni la reproduire littéralement.

Dans le REAA, la verticale est unique et indivise : c’est le fil à plomb qui tombe droit du zénith (le Delta lumineux, symbole du Grand Architecte) jusqu’au centre de la loge, puis jusqu’au cœur de l’initié. Elle se manifeste comme une perpendiculaire parfaite, un axe individuel et universel à la fois. Les trois piliers maçonniques (Sagesse, Force, Beauté) soutiennent la loge horizontalement, mais la verticale reste centrale et unique – elle est l’axe du monde (axis mundi) que l’initié doit incarner personnellement.

Dans la Kabbale, l’Arbre de Vie est structuré en trois piliers verticaux parallèles :
À droite : le pilier de la Miséricorde (ou Clémence) où se trouve l’expansion de la force active, le masculin, le  blanc d’Hokhmah à Hesed puis à Netzah.
À gauche : le pilier de la Rigueur (ou Sévérité),  contraction, forme, féminin, noir (de Binah à Gevurah jusqu’àHod).
Au centre : le pilier de l’Équilibre (ou Voie médiane) , il est la synthèse, conscience, harmonie  que l’on retrouve  avec l’expansion de Kéther  à Tiferet, Yesod et Malkhout, avec Da’at comme pivot invisible).
Le pilier central kabbalistique est donc le plus proche de la verticale maçonnique : il est l’axe de la rectitude, de l’équilibre dynamique, de la remontée vers l’Un. Les francs-maçons y voient souvent une correspondance avec les trois piliers du Temple (Jakin, Boaz et le franc-maçon lui-même comme troisième pilier central), mais la Kabbale insiste sur la triade équilibrée comme structure cosmique permanente, tandis que la maçonnerie la rend plus personnelle et rituelle.

Les deux traditions insistent sur le double mouvement – descente puis ascension – mais avec des accents différents.
La Descente (influx divin) En Kabbale, la descente est primordiale : c’est le shefa (flux, influx divin) qui émane d’Ein Sof (l’Infini) vers Kéther, puis zigzag (l’« épée de feu » ou « éclair ») à travers les séphiroth jusqu’à Malkhout (le monde matériel). Cette descente est une création continue : Dieu se contracte (tzimtzoum) pour laisser place au monde, puis diffuse sa lumière en gradations. Sans cette descente première, aucune ascension n’est possible.
Dans le REAA, la descente est tout aussi essentielle (comme nous l’avons vu dans la section précédente) : le fil à plomb tombe du ciel vers la terre ; la Lumière descend dans le temple, dans le cœur de l’initié. Mais elle est moins systématisée : elle se vit comme une grâce personnelle, une pénétration alchimique dans la pierre brute, puis dans le temple intérieur reconstruit. Les grades supérieurs (Rose-Croix, Kadosh, 32e et 33e) accentuent cette descente christique ou rosicrucienne, où la Lumière traverse l’initié pour le transfigurer.

L’Ascension (retour à la source) La Kabbale décrit un chemin de retour (teshouva) : l’âme remonte les sentiers (22 chemins correspondant aux lettres hébraïques) en réparant (tikkoun) les ruptures, en équilibrant les piliers, jusqu’à l’union avec Keter ou même au-delà (Ein Sof). C’est un parcours mystique, souvent méditatif, parfois extatique.
Le REAA propose une ascension graduelle par degrés (1er au 33e), narrative et dramatique (légende d’Hiram, quête du mot perdu, sacrifice chevaleresque). L’ascension est moins un retour cosmique abstrait qu’une résurrection personnelle : relever Hiram en soi, devenir le temple vivant. Pourtant, dans les hauts grades, l’influence kabbalistique est patente : le double aigle du 32e regarde haut et bas, comme le pilier central qui unit Keter et Malkhout.

Le corps et les comportements : incarnation de la verticale

Dans le comportement maçonnique, la verticale s’incarne dans la posture (debout droit, colonne alignée), le souffle (canal vertical), les gestes rituels (signe de détresse, cinq points de la maîtrise). Le franc-maçon se tient droit pour recevoir et transmettre ; il refuse les déviations horizontales (passions, compromissions). La descente se vit comme ouverture humble, réceptivité ; l’ascension comme rectitude morale active.
Dans le comportement kabbalistique, le corps est microcosme de l’Arbre. La colonne vertébrale correspond souvent au pilier central ; les méditations font circuler l’énergie (shefa descendant, puis remontée par visualisation des séphiroth). Les comportements visent l’équilibre des middot (attributs) : miséricorde sans faiblesse, rigueur sans cruauté, beauté harmonieuse. La descente impose l’humilité (recevoir le flux sans orgueil) ; l’ascension, le tikkoun (réparation du monde par actes justes).

Synthèse et différences essentielles

AspectVerticalité maçonnique (REAA)Verticalité kabbalistique (Arbre de Vie)
Axe principalUnique, personnel (fil à plomb individuel)Triple piliers, central dominant (équilibre)
Mouvement premierDescente de la Lumière puis redressement personnelDescente primordiale (shefa) → création → remontée
ProgressionDegrés narratifs, 33 étapes symboliques10 séphiroth + 22 sentiers, chemin mystique
But ultimeDevenir temple vivant, transmetteur de lumièreTikkoun olam + union avec Ein Sof
InfluenceSynthèse chrétienne, templière, alchimique, rosicrucienneRacine juive mystique, mais universelle

En somme, la verticale maçonnique peut être vue comme une actualisation occidentale et opérative de la verticalité kabbalistique : elle prend le pilier central de l’Arbre (l’axe d’équilibre reliant Khéter à Malkhout) et le rend vivant dans le corps et les actes de l’initié, sans exiger une étude exhaustive des séphiroth ni des lettres hébraïques. La Kabbale offre la carte cosmique complète ; la maçonnerie en propose le chemin initiatique incarné, où l’homme devient lui-même l’Arbre redressé, traversé par le flux descendant et aspirant à la source ascendante.

C’est pourquoi, quand le franc-maçon trace son fil à plomb du zénith à son cœur, il réactualise silencieusement l’émanation kabbalistique – mais à sa manière : non par contemplation pure, mais par travail, rectitude et fraternité.

La question ultime reste donc : quelle verticalité cherchons-nous ? Celle qui nous redresse vers un Absolu que nous nommons ou non « Divin », ou celle qui nous recentre souverainement dans l’immanence ?

Les deux sont possibles ; cependant, elles ne produisent pas le même homme selon les visages de la verticalité

La verticale maçonnique du REAA, fil à plomb vivant, descente de la Lumière et redressement progressif de l’initié à travers 33 degrés ;
la verticale kabbalistique de l’Arbre de Vie, pilier central d’équilibre entre miséricorde et rigueur, descente du shefa et remontée par tikkoun ;
la verticale plotinienne, flux surabondant de l’Un vers le multiple et extase contemplative de retour au Seul ;
la verticale proclusienne, immense cathédrale causale de hénades et de chaînes divines, où chaque niveau médiatise le suivant dans un système théurgique polythéiste ;
la verticale dionysienne, hiérarchie aimante de lumière descendante et ascension apophatique vers la ténèbre superessentielle, christianisation mystique du néoplatonisme ;
et enfin la verticale castoridienne, immanente et orpheline, tension ascendante vers l’autonomie sans appui transcendant, jaillissement créateur face au chaos primordial.

Chacune de ces verticales répond à une question décisive : d’où vient le mouvement qui nous dresse ? Est-ce une initiative venue d’en haut (procession divine, shefa, grâce, surabondance de l’Un) ou un surgissement venu d’en bas (imaginaire radical, praxis autonome, élan existentiel) ? Faut-il un sommet fixe – Dieu trinitaire, l’Un ineffable, le Grand Architecte – ou la verticale peut-elle se soutenir d’elle-même, sans garantie céleste, dans le risque permanent de l’auto-institution ?

Petite synthèse pour s’y retrouver

Type de verticalitéTension vers le divin ?Nature de la verticalitéExemples principaux
Physique / énergétiqueNonAlignement corporel, circulation énergétiqueYoga, zazen, taiji quan
Existentielle / humanisteNon (ou transcendance immanente)Dépassement de soi vers valeurs ou plénitudeFerry, Comte-Sponville, humanisme athée
Traditionnelle initiatiqueOuiAxe reliant l’homme au Principe / DivinMaçonnerie REAA, Kabbale, mystique chrétienne
Sacrée / métaphysique non-théisteVariableVerticalité vers l’Absolu impersonnelPlotin, certains courants tantriques

Ces figures ne s’opposent pas toujours de manière frontale ; elles se répondent, se superposent, se critiquent ou s’héritent les unes des autres. La maçonnerie écossaise puise chez Plotin et Denys ; Denys réinterprète Proclus à la lumière du Christ ; Castoriadis rejette toute verticalité hétéronome pour en inventer une radicalement immanente. À chaque fois, la verticale reste le lieu où se joue la question du sens : sommes-nous appelés d’en haut, ou sommes-nous ceux qui nous appelons nous-mêmes vers le haut ?

La verticale, en définitive, n’est jamais neutre : elle oblige à choisir entre recevoir et créer, entre contempler et instituer, entre s’incliner devant un principe et se dresser face à l’abîme. C’est cette tension et non sa résolution  qui demeure.

Autres articles sur le sujet

I – Progression Initiatique, progrès scientifique…

En quoi la progression initiatique, pour soi-même et pour l’humanité,  peut-elle éclairer le progrès de la science ?
On entend par progression initiatique une démarche d’approfondissement de la connaissance de soi-même, conduite en soi-même et pour soi-même, mais qui ne saurait exister sans le miroir formé par l’assemblée des Frères et Sœurs, sans le support du Rite et des outils symboliques et rituéliques qui en sont le support.

Il est essentiel d’ajouter que cette démarche n’aurait ni sens ni valeur si cette connaissance approfondie de soi, en nous façonnant, en nous transformant au sens de nous donner pleinement forme, ne nous conduisait à transformer le monde qui nous entoure.

En quoi ce progrès pour soi-même et pour l’humanité peut-il éclairer le progrès de la science ?
En quoi peut être utile à la connaissance de l’univers la recherche des Mots véritables du Maître Maçon, dont nous ne connaissons que des substituts en accédant au 3ème degré après nous être préparés aux deux degrés précédents ?

Le lien est simple, et s’impose de lui-même : la recherche du Franc-maçon comme la recherche du scientifique ont, plus ou moins directement et exclusivement, le questionnement sur l’Homme comme objet. Cela signifie que la perspective de l’homme doit être sous-jacente à toute recherche, voire en être le fondement.

Lorsque la science s’efforce de décrypter l’infiniment petit comme de décoder l’infiniment grand, de percer les mystères de l’intimité de nos cellules vivantes comme ceux de l’immensité des galaxies tournoyant dans l’espace en expansion, c’est fondamentalement pour comprendre notre environnement, notre origine, notre destinée, notre place dans la Création.

Homme parmi les hommes, le scientifique ne peut échapper à sa condition, non plus qu’à ses limites. Il n’est jusqu’à sa perception de l’infini et de l’éternité par exemple qui ne soient certainement qu’un pâle reflet de ce que sont ces deux abstractions, compte tenu des limites imposées à nos sens, par rapport à ce qu’elles sont probablement dans la vérité de l’univers.

Notre rigueur, notre volonté de décrire l’univers au-delà de nos propres limites, nous conduisent sans doute à les dépasser en théorie, dans l’abstrait. Mais savoir est une chose, connaître, qui comporte une dimension d’appropriation et de conscientisation, en est une autre.

L’humain cherche à comprendre l’univers non seulement par curiosité, mais avec l’idée d’en prévoir voire d’en prévenir les débordements, d’en utiliser au mieux les ressources, en un mot d’y trouver sa juste ou sa meilleure place et de s’y comporter en sujet plutôt qu’en objet…

Il ou, elle veut connaître et comprendre l’univers pour ne pas avoir la désespérante sensation de n’y être qu’une infinitésimale particule sans destin particulier, et sans capacité d’agir sur ce destin.

En d’autres termes, le chercheur scientifique, comme le philosophe auquel pourtant on voudrait l’opposer, mène sa quête dans un esprit où la curiosité conduit à la liberté, et à la responsabilité qui en est le corollaire.

La démarche maçonnique telle que l’entend notre Rite Ecossais Ancien et Accepté est initiatique et constitue à cet égard pour le chercheur un soutien, un support dont la pertinence et la convergence avec la démarche scientifique deviennent de plus en plus évidentes à mesure que l’on s’élève dans les degrés traditionnels du rite.

A ceux qui s’étonnent et jugent le propos paradoxal, on peut faire remarquer que quoique fortement ancrée dans la tradition, remontant dans ses fondements bien en amont de la constitution des premières obédiences spéculatives modernes au début du 18ème siècle, la Franc-maçonnerie, et en particulier le Rite Ecossais Ancien et Accepté, est profondément tournée vers le présent et plus encore l’avenir.

Le Franc-Maçon ou la Franc-maçonne s’efforce en effet de mieux se connaître et de mieux se comprendre lui-même, de mieux connaître et de mieux comprendre l’univers qui l’entoure. Il conduit cette recherche non pas tant au plan descriptif, qui serait celui du pur observateur scientifique qu’à ce plan particulier qui a pour perspective d’améliorer son rapport à lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure.

La démarche initiatique du R.E.A.A. a en cela quelque chose de profondément écologique au sens étymologique du terme, qui renvoie à la connaissance de l’environnement dans lequel on vit, sa « demeure » au sens large.

La démarche maçonnique initiatique telle que nous l’entendons et la vivons se veut donc à la fois traditionnelle dans ses racines et prospective dans ses objectifs.

Et à ceux qui considèrent, sans la connaître, notre démarche comme aliénatrice de notre liberté, il est aisé montrer comment, alors qu’elle est fortement organisée par la pratique rituélique, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté est source de libération.

C’est qu’il ne faut pas en effet se méprendre sur le rôle du rituel. Celui-ci vise uniquement à créer les conditions d’une ouverture de l’esprit à d’autres dimensions du réel que celles immédiatement perceptibles dans l’agitation du dehors. Le rituel favorise l’écoute de soi-même et l’écoute de l’autre. L’autre dont le regard sur le monde aide à construire le sien propre, en le confortant ou en le contredisant, peu importe, mais toujours en l’enrichissant. Le rituel est ainsi source de liberté de pensée, d’autant qu’il ne véhicule aucune vérité dogmatique à laquelle chacun devrait se soumettre.

Mais comment défendre cette idée alors que nos travaux sont obligatoirement ouverts « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ».

Cette invocation obligée ne constitue-t-elle pas un dogme ? Il est clair qu’il faut voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception. Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni à aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.

La Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en se plaçant sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions spirituelles. Cette attitude est défendue avec fermeté par les diverses Grandes Loges; et elle ne doit pas être confondue avec les positions, radicales et souvent militantes au point d’en devenir paradoxalement dogmatiques, d’autres obédiences se réclamant dans notre pays de l’héritage maçonnique.

Au demeurant, dans cette conception du principe que nous nommons Grand Architecte, il est fait référence à un ordre, à des lois mathématiques, physiques, chimiques, qui régissent l’évolution et le fonctionnement de l’univers en chacune de ses composantes et de ses structures depuis l’origine et sans que l’on puisse leur envisager un terme ni dans le temps ni dans l’espace.

Dès lors, la relation entre démarche maçonnique initiatique et démarche scientifique apparaît pour ce qu’elle a d’ontologique et d’intrinsèque. Et la revendication, l’impérieuse nécessité de placer l’homme au centre de la démarche scientifique se justifie de la même manière qu’il est par nature au centre de la démarche maçonnique initiatique.

Dire que nous cherchons à être hommes de conscience revient à dire que nous sommes en recherche de sens. Sens de notre vie, sens de la vie.

Nous cherchons à comprendre ce qui nous anime au plus profond de nous-même, pour contenir les bas instincts qui sont la réminiscence de ces mauvais Compagnons si difficiles à éradiquer définitivement. Nous cherchons à donner du sens à notre vie en nous fondant sur des valeurs qui s’appellent Liberté, Égalité Fraternité, mais aussi Loyauté, Probité, Rigueur, pour ne citer que celles-là.

Cette quête de sens, ce retour vers les valeurs n’est pas l’apanage des seuls Francs-Maçons, et faire le constat que notre monde contemporain semble en quête de sens et de valeurs n’est guère original. Mais il faut relever le paradoxe que représente la simultanéité de l’accroissement de cet appauvrissement spirituel et moral avec une progression exponentielle de la prospérité économique et des savoirs scientifiques et techniques.

Il y a là un dramatique et dangereux « effet de ciseau« . (situation dans laquelle deux phénomènes vont évoluer de manière opposée, un accroissement et une baisse. Si l’on représente ces deux courbes sur un graphique, cela donne l’image d’une paire de ciseaux.)
Il nous revient donc d’appeler les chercheurs et les institutions, tant publiques que privées, en charge de la recherche biomédicale et pharmaceutique à cultiver cette synergie, cette symbiose féconde entre science et conscience dans la pratique de leur expertise.

Il n’est pas nécessaire pour cela qu’ils se convertissent à un culte quelconque. Il leur suffit d’inscrire leur expertise dans un ensemble de connaissances plus vaste. Dans une telle démarche, transdisciplinaire, ils ne pourront méconnaître l’homme. S’ils savent ne jamais le perdre de vue, ils seront devenus humanistes, sans rien perdre ni compromettre de leur statut d’expert.

Sans entrer dans un développement complexe, il peut être intéressant de souligner ici le caractère par nature transdisciplinaire de la recherche en médecine, puisqu’elle inclut, comme nous l’avons vu, à la fois la dimension des sciences et techniques – biologie, biochimie, biophysique… – et celle des sciences cognitives – psychologie en particulier -.
Or les chercheurs en sciences exactes sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à l’approche transdisciplinaire.
L’un d’entre eux, Richard Welter, a récemment rappelé le sens même de cette démarche, et en particulier que « c’est le développement de la conscience qui permettra le plus sûrement d’incarner les trois « piliers » de la transdisciplinarité (la logique du tiers inclus, l’existence de niveaux de réalité différents et la complexité) et de réunir ainsi science et conscience à l’extérieur, mais surtout à l’intérieur de notre propre humanité« .

La Canadien Michel Camus, dans un ouvrage paru en 2002, nous convie à une interrogation essentielle : « Qu’y a-t-il en amont, entre, à travers et au-delà de toutes les disciplines ? C’est la question que pose la transdisciplinarité sans y apporter aucune réponse dogmatique, mais en intégrant dans toute recherche disciplinaire, ou pluridisciplinaire, la question socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».    

Là réside pour ces chercheurs le cœur de leur démarche. Or les Francs-maçons de Rite Écossais font eux aussi  de ce questionnement dont le dogmatisme est exclu un mot d’ordre, le mot d’ordre permanent de ce qu’ils appellent la recherche de la vérité, et qui est avant tout la recherche d’eux-mêmes, pour mieux s’inscrire dans l’ordre universel.
Pour devenir vivante et concrète, donc avoir du sens, la question socratique conduit à rechercher l’auto-transformation par l’auto-connaissance, la transformation de soi par la connaissance de soi.

Ainsi le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables Maçons.

La démarche humaniste qui est celle à laquelle invite la franc-maçonnerie initiatique, précisément parce qu’elle vise « le bonheur de l’humanité » dans le sens le plus global et le plus complet de l’expression, cherche à faire coïncider amélioration du statut moral et amélioration du statut matériel.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté tel que le pratiquent les plus importantes obédiences maçonniques dans le monde – ne se mêle ni de politique « politicienne » ni de revendications sociales à la manière d’un syndicat ou d’un parti.
Mais il œuvre au progrès et au bonheur de l’humanité en fortifiant dans le cœur et l’esprit de chaque Frère cette conscience mais aussi cette dimension de la transcendance.

Pour nous, l’humanisme a un fondement et des développements spirituels.
« Spiritualité », le mot est lâché. Et certains de le rapprocher voire de le confondre avec Religion. Or la Franc-Maçonnerie n’est ni le prolongement ni l’antithèse de la pensée religieuse. Elle n’en est pas non plus le syncrétisme, c’est à dire la fusion.
La Franc-Maçonnerie de REAA est cependant spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -. Ainsi pour le Franc-Maçon la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.

A ce titre, la Franc-maçonnerie n’apporte aucune réponse toute faite et s’affirme comme une philosophie de la question.

A ceux qui pensent que cette vision spiritualiste fait de nous les adeptes d’une religion, il faut répondre qu’il n’en est rien, et que le Franc-Maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Le Franc-maçon est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.

Ainsi, pour celui qui est à la fois scientifique et Maçon, son enjeu en tant que chercheur – cherchant est de s’efforcer de tendre vers le meilleur équilibre entre humanisme et utilitarisme.

Cette forme de pragmatisme cynique est la règle que veulent pratiquer certaines institutions de recherche, encouragées parfois par certaines autorités politiques. De tels choix, que l’on espère inenvisageables sous nos climats et jusqu’ici fort heureusement rejetés en Europe continentale et notamment en France, sont évidemment aux antipodes de la démarche humaniste, pour laquelle chaque individu, et donc chaque vie, compte.

Il faut savoir borner strictement le champ des recherches et s’opposer, au nom des principes fondamentaux de l’éthique humaniste, à celles mettant en œuvre des procédés et des techniques qui imposeraient l’instrumentalisation du l’être humain, ou même simplement de son corps.

On objectera sans doute que nécessité ici doit faire loi. Et l’on imagine l’âpreté des débats que nous nous garderons bien de trancher, ni au plan scientifique et technique, non plus qu’économique ou éthique. Mon propos est ici simplement de mettre en évidence le type de questionnements que l’on ne saurait éviter, sous peine de perdre toute maîtrise sur notre avenir et celui de notre société. Et de souligner que la Franc-Maçonnerie est l’une des voies les mieux à même de donner un cadre à ces réflexions, une enceinte et une méthodologie à ces controverses.

Reprenant à notre compte l’appel lancé par Axel Kahn qui estimait qu’il faut que la communauté des chercheurs invite chacun de ses membres à un engagement ferme et résolu : »Il faut un effort incessant, procédural et éthique, pour canaliser l’utilisation de moyens nouveaux, utilisés au profit de l’homme…et de son humanité« , nous pouvons y apporter la contribution spécifique qui est la marque de la démarche maçonnique telle qu’y invite le Rite Écossais Ancien et Accepté. Celle du questionnement permanent, du refus des certitudes immuables et pré-établies, des jugements définitifs et préconçus.

Là sont les lumières que doit apporter à ce siècle la Franc maçonnerie initiatique.

On peut préciser ici que l’approche de la Franc-Maçonnerie est en effet d’autant plus complémentaire de celle proposée par la science qu’elle ne vise pas comme cette dernière à élaborer des réponses, mais bien davantage à poser des questions.  Notre progression initiatique fait de nous par nature des cherchants, en quête de Connaissance.

La démarche du scientifique le conduit au statut de chercheur, en quête de Savoir.

Les deux démarches ne s’opposent pas, mais se complètent.

Celle-ci, c’est-à-dire notre démarche de cherchants – en quelque sorte, a vocation à structurer le champ de celle-là, – la démarche du chercheur – à en organiser le sens, en ne s’imposant qu’une seule contrainte, toutefois essentielle : avoir l’homme, l’humanité, leur bonheur et leur progrès pour finalité.
Lorsque le chercheur est également un cherchant, sa pensée, son système de valeurs, le conduisent à orienter et à donner tout son sens à sa recherche scientifique.

Ainsi il fait progresser non seulement le savoir, mais aussi la connaissance.

Son action est pleinement, véritablement, constructrice d’avenir, puisqu’elle est orientée vers la Lumière, l’Universel, l’Éternel.L’homme de science Franc-Maçon poursuit dans son travail de recherche le travail commencé dans le Temple.

Homme ou femme  en quête de vérité et d’absolu, responsable, empli d’amour pour l’Homme, il ou elle conduit sa double démarche, celle de chercheur et celle de cherchant, dans le vaste, l’infini domaine de la pensée et de l’action, l’une donnant sens à l’autre, l’une étant la lumière sur le chemin de l’autre…

Le prochain article envisagera de questionner le thème: Progression Initiatique, progrès en médecine

Quand la fée épouse le phénix…

L’Éveil du Fée-Nyx d’Angélique Rolland et de Florian Surrier, ou l’alchimie improbable de la fée et de l’accompagnant.

Il arrive parfois que deux voix aux timbres radicalement dissemblables s’accordent en un chant qu’aucune n’aurait pu produire seule. C’est cette rencontre – entre une thérapeute énergéticienne habitée par le vertige du Sensible et un accompagnant attentif aux strates de l’être – qu’Angélique Rolland et Florian Surrier nomment le Fée-Nyx. Leur livre, paru aux Éditions L.O.L., n’est ni un traité de spiritualité ni un manuel de développement personnel. C’est quelque chose de plus rare et de moins classifiable : la transcription vivante d’un double parcours initiatique vers l’intérieur de soi-même.

Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête. « Fée-Nyx » n’est pas une fantaisie orthographique gratuite

Le mot condense, dans une économie de signes que l’ésotérisme reconnaîtrait volontiers, la dualité au coeur de ce projet : la fée et le phénix, le féminin et le masculin, l’intuition et la renaissance par l’épreuve. Angélique Rolland l’incarne dans le poème liminaire qui ouvre l’ouvrage – texte aux allures d’exorde initiatique – avec une formule qui résonne comme un mot de passe : « Envole-toi, fée-le ! ». Cette fée incapable de voler qui devient bâtisseuse en spiritualité, ce phénix aux plumes noires que les soins de la fée éveillent au feu : nous sommes déjà dans la symbolique hermétique de la transmutation, dans cette logique des contraires réconciliés qui est l’alpha et l’oméga de toute pensée initiatique authentique.

C’est précisément cette tension entre deux mondes que le livre cultive avec une cohérence que l’on ne soupçonne pas d’emblée

La structure duelle – la partie d’Angélique Rolland, puis celle de Florian Surrier – n’est pas une division de confort éditorial. Elle reproduit formellement ce que le propos défend dans son fond : la nécessité d’embrasser des polarités en apparence opposées pour accéder à un équilibre vivant. Yin et Yang, raison et sentiment, énergie et discours, la thérapeute et le coach : chaque couple d’opposés rejoue, à son échelle, la dialectique universelle que les traditions hermétiques et maçonniques connaissent sous le nom d’hiérogamie, d’union des contraires, ou – dans le vocabulaire alchimique qui innerve silencieusement tout ce livre – de conjonction des soufres et des sels.

Angélique Rolland est auteure et thérapeute énergéticienne. Ses ouvrages précédents, publiés depuis plusieurs années en parallèle à une pratique de soins fondée sur la transmission et l’écoute profonde, l’ont établie comme une voix singulière dans le paysage de la spiritualité contemporaine en langue française. Elle travaille avec les guidances, la cartomancie, les soins énergétiques, les rêves méditatifs et l’écriture intuitive : autant d’approches qui ne séparent jamais le corps et l’âme, le visible et l’invisible, la blessure et son enseignement. Ce qui la distingue d’un discours New Age parfois dangereux par sa légèreté est une lucidité revendiquée, presque combative : elle refuse que la spiritualité devienne un substitut à la réalité, ou que le client abandonne son autonomie entre les mains des oracles.

Florian Surrier, coach et accompagnant en développement personnel depuis 2022, salarié en ressources humaines de formation, apporte la rigueur de celui qui a appris à distinguer la souffrance utile de la souffrance superflue dans les strates sédimentées de l’être. Sa démarche, qu’il formule avec une humilité frappante – « vous êtes la vedette et je ne suis que le machiniste qui vous met en lumière » – est celle d’un éveilleur discret, attentif à ne jamais se substituer à la volonté du sujet.

Ce que le livre nous propose n’est pas autre chose qu’une double descente aux enfers

Et une double remontée : descendre dans la connaissance de l’ego, dans les blessures de l’âme, dans les nœuds énergétiques que les chakras cartographient avec une précision dont la tradition hindoue a fait le principal outil d’investigation du corps subtil ; remonter ensuite vers l’intelligence émotionnelle, vers l’harmonisation intérieure, vers ce que les deux auteurs appellent la « complétude » – terme qu’ils prennent soin de débarrasser des illusions confites que le New Age lui a accolées. La complétude n’est pas la sérénité perpétuelle, elle n’est pas l’absence de blessures : elle est la capacité à se reconnaître dans ses propres mécanismes, à voir monter l’ego idiot sans en être la marionnette, à accepter les cicatrices comme des cartes du territoire intérieur plutôt que comme des honte à dissimuler. Il y a dans cette position quelque chose de profondément initiatique, qui rappelle la leçon des anciens : la connaissance de soi – ce « connais-toi toi-même » gravé au fronton du temple de Delphes – ne promet pas la paix absolue mais la juste perception.

La cartographie des sept chakras

Angélique Rolland développe avec une précision presque pédagogique – du Muladhara, ancré dans la couleur rouge de l’instinct et de la survie, au Sahasrara, lotus aux mille pétales ouvert sur la sagesse universelle – n’est pas une simple vulgarisation de la tradition yogique.

C’est un système symbolique vivant

Mais aussi une grammaire de l’être intérieur, dont les déséquilibres décrivent avec une précision saisissante les traumas du quotidien : l’ego suractif qui cherche à dominer, le chakra du cœur fermé par la peur de l’abandon, le chakra de la gorge muré par la honte d’exister. Tout maçon qui a médité sur les colonnes de la Loge, sur la dialectique entre la Force et la Beauté, sur l’architecture d’un édifice intérieur que l’initiation ne cesse de travailler, reconnaîtra dans ce système de centres d’énergie la même logique : celle d’un corps humain qui est aussi un temple, dont les pierres mal taillées doivent être lentement dégrossies avant de trouver leur place dans la construction. La Kundalini elle-même – ce « serpent énergétique endormi à la base de la colonne vertébrale » qui s’éveille et monte de chakra en chakra – est une image que toute tradition initiatique reconnaîtra : le feu sacré, le feu de l’alchimiste, la flamme qui purge avant d’illuminer.

La distinction qu’Angélique Rolland opère entre l’ego intelligent et l’ego idiot est l’une des pages les plus éclairantes du livre

L’ego intelligent et l’ego idiot

L’ego idiot n’est pas le mal absolu qu’une spiritualité naïve voudrait extirper à jamais : c’est un mécanisme de protection qui protège mal, aime mal et conseille de travers. Elle le compare à un troisième parent toxique, logé dans le cerveau, qui croit bien faire en soufflant à l’oreille ses cadeaux empoisonnés. Cette image – d’une précision clinique et d’une tendresse désarmante – dit quelque chose d’essentiel sur la nature humaine que les philosophes stoïciens, que Florian Surrier convoque d’ailleurs volontiers, auraient reconnu : nous souffrons moins des événements que du discours que nous nous tenons sur eux, et ce discours est souvent le travail d’un architecte intérieur que nous n’avons pas choisi.

Florian Surrier entre en scène après une transition rédigée par Angélique Rolland avec la délicatesse d’un passeur de flambeau

Sa voix est différente : plus narrative, plus sociale, traversée par des métaphores qui puisent dans la mythologie (Atlas, Yggdrasil, le voyage du héros selon Joseph Campbell), dans la philosophie (Descartes, Schopenhauer, les stoïciens) et dans les récits du quotidien. Florian Surrier est un penseur du lien, de l’altérité, de la société qui se cherche. Il voit dans l’individualisme contemporain non pas un mal à condamner mais un symptôme à comprendre, une zone floue entre le groupe et l’individu où se jouent les batailles intérieures les plus décisives. Sa méditation sur l’arbre Yggdrasil – dont les racines luttent dans l’obscurité tandis que les branches s’épanouissent au soleil – est d’une beauté qui dépasse le propos du développement personnel pour toucher à quelque chose d’universel et de symboliquement dense : l’être humain a besoin des deux énergies, souterraine et céleste, pour grandir, et celui qui coupe ses racines se prive de la sève qui nourrit ses plus hautes aspirations.

L’interview croisée qui clôt le volume est peut-être la partie la plus précieuse du livre

Yggdrasil – ici un frêne – l’Arbre du Monde

Les deux auteurs s’y affrontent aux questions les plus redoutables – le développement personnel est-il-il propice aux sectes ? Les accompagnants sont-ils-ils plus heureux que leurs clients ? – avec une franchise qui honore leur démarche. Angélique Rolland et Florian Surrier n’éludent rien, ne surjouent rien, ne promettent pas la guérison mais l’acceptation, non l’illumination mais la lucidité. Cette honnêteté est en elle-même initiatique : elle rappelle que le premier devoir de tout accompagnateur est de ne pas tromper, de ne jamais placer le candidat sous la dépendance de son guide, de toujours orienter vers la liberté plutôt que vers l’adhésion.

Il serait tentant de ranger ce livre dans la catégorie du développement personnel grand public Ce serait lui faire une injustice. L’Éveil du Fée-Nyx est traversé, peut-être à l’insu de ses auteurs, par des courants symboliques et initiatiques qui le portent bien au-delà des rayons habituels. La polarité Yin-Yang qu’Angélique Rolland développe avec une subtilité qui évite les clichés, la montée de la Kundalini comme figure de la transformation intérieure, le monomythe de Campbell comme grille de lecture d’une existence qui n’est jamais que le récit d’un chemin du Profane vers quelque chose de plus grand que lui-même : tout cela constitue, pièce après pièce, une véritable philosophie de l’éveil. Non l’éveil spectaculaire et médiatisé qui remplit les centres de bien-être, mais l’éveil lent, exigeant, parfois douloureux, de celui qui accepte de regarder ses propres ténèbres sans en être dévoré.

La forme même du livre reproduit cette logique

Deux parties distinctes, deux voix, deux approches, et pourtant une continuité profonde, comme deux sentiers qui montent par des versants opposés et se rejoignent au sommet. C’est la leçon la plus profonde de L’Éveil du Fée-Nyx : la vérité intérieure n’est jamais monolithique, elle est toujours dialogue, toujours tension, toujours la résultante d’un équilibre que l’on ne conquiert pas une fois pour toutes mais que l’on doit reconquérir, jour après jour, dans chaque épreuve qui se présente. C’est ce que les initiés savent depuis toujours, et ce qu’Angélique Rolland et Florian Surrier ont eu le courage de dire, chacun à sa manière, dans un livre qui parle à l’intelligence du coeur bien plus qu’à la raison seule.

L’Éveil du Fée-Nyx ne livre pas ses secrets à la première lecture

Il demande qu’on lui accorde ce que nous accordons rarement aux livres qui se présentent humblement : le bénéfice du temps, la patience de revenir sur une phrase, de laisser une image mûrir en nous-mêmes. Et si, chemin faisant, nous reconnaissons dans la fée incapable de voler ou dans le phénix aux plumes noires quelque chose de nous-mêmes – une blessure que nous portions sans la nommer, un feu que nous croyions éteint…

Alors le livre aura accompli ce que toute œuvre initiatique accomplit au mieux : non pas nous transformer, mais nous rendre à ce que nous étions déjà, avant que le monde ne nous en éloigne.

L’Éveil du Fée-Nyx – Éveil spirituel et Développement personnel

Angélique Rolland – Florian SurrierÉditions L.O.L., 2026, 262 pages, 20 € – numérique 5 € / Pour commander, c’est ICI

Editions LOL
Editions LOL – www.editions-lol.com

Quand Jiri Pragman recycle avec « L’Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon » son « L’antimaçonnisme actuel » datant de 2014…

Antimaçonnisme numérique, douze ans après, beaucoup d’algorithmes, peu de lumière

Douze ans après L’antimaçonnisme actuel, Jiri Pragman revient avec Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon. Le sujet est majeur.

Il aurait mérité une grande œuvre de lucidité, de hauteur, de méthode et d’exigence initiatique.

On découvre surtout une mise à jour tardive, un inventaire élargi, une cartographie anxieuse des réseaux et des plateformes, mais bien peu de pensée véritablement neuve. Le livre prétend démonter la mécanique du soupçon. Il en épouse trop souvent la forme.

Jiri Pragman, pseudonyme de Philippe Allard, ex-journaliste et ex-maçon du Grand Orient de Belgique (GOB) appartient à cette petite catégorie d’auteurs qui ont fait du commentaire maçonnique une posture, presque une occupation du terrain. Ancien éditeur du Blog Maçonnique, figure familière d’un web maçonnique volontiers querelleur, il revient ici sur un domaine qu’il connaît, celui des circulations numériques, des rumeurs, des emballements, des fantasmes et des hostilités dirigées contre la Franc-Maçonnerie. Le sujet est grave. Il touche à la sécurité des personnes, à la réputation des institutions, à la santé démocratique du débat public, à cette vieille passion triste qui veut toujours transformer le Temple en cabinet noir, le symbole en preuve, le silence en aveu, la discrétion en complot.

En 2014, avec L’antimaçonnisme actuel, publié chez Télélivre (maison d’édition belge) et préfacé par Éric Giacometti – auteur de renommée internationale –, Jiri Pragman proposait déjà un panorama des accusations antimaçonniques.

L’ouvrage de Jiri Pragman avait ses mérites. Il classait, rappelait les grandes familles du soupçon, les vieilles haines religieuses, les obsessions politiques, les fables sataniques, les délires judéo-maçonniques, les vieux fantômes de Léo Taxil et leurs métastases modernes.

Mais il portait déjà sa faiblesse dans son titre

Dire actuel, c’est contracter une dette envers le temps. Or l’actualité vieillit vite, surtout sur Internet. Ce qui prétend saisir le présent doit accepter d’être révisé, corrigé, dépassé. Sinon, le livre devient archive avant même d’être boussole.

Douze ans plus tard, Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon arrive donc comme une réédition mentale, une sorte de ravalement algorithmique du même chantier

La plume et la chaire d’hier deviennent TikTok, Telegram, YouTube, deepfakes, IA générative, plateformes, bulles de recommandation et économie de l’attention. Le décor change. La méthode, elle, demeure largement la même. Jiri Pragman inventorie, juxtapose, aligne, repère, nomme, classe. Le vieux catalogue de 2014 reçoit une couche numérique. Les accusations se modernisent. La pensée, beaucoup moins.

C’est là le premier problème du livre. Il confond trop souvent actualisation et approfondissement.

Ajouter Telegram à l’abbé Barruel, TikTok à Léo Taxil, QAnon aux vieilles fictions lucifériennes, le transhumanisme aux paniques sanitaires, le wokisme aux terreurs identitaires, ce n’est pas encore penser.

C’est déplacer les fiches d’un classeur

C’est remplacer les coupures de presse par des captures d’écran. C’est substituer à l’ancien cabinet de curiosités une salle de serveurs. Mais la question décisive demeure. Qu’est-ce que l’antimaçonnisme révèle de l’époque, du besoin d’ennemi, de la haine du symbole, de la peur de l’initiation, du refus de l’intériorité, de l’impossibilité contemporaine à supporter le secret comme pédagogie du voile et non comme technique de dissimulation.

Sur ce point, l’ouvrage reste court. Il observe le feu, mais descend peu dans la forge.

Il décrit les fumées, mais cherche rarement la racine spirituelle de l’incendie

L’antimaçonnisme n’est pas seulement un phénomène informationnel. Ce n’est pas seulement une maladie de plateforme. C’est une pathologie de l’imaginaire. C’est une incapacité à lire symboliquement. C’est la transformation du signe en indice policier, de l’œil en surveillance, de l’équerre en instrument de domination, du compas en preuve d’un pouvoir occulte. C’est une lecture profane du sacré, une lecture littérale du mystère, une lecture paranoïaque de la fraternité. Voilà ce qu’un livre vraiment initiatique aurait dû mettre au centre.

L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB parle de flux, de visibilité, de soupçon, d’algorithme, de propagation. Fort bien… Mais l’antimaçonnisme n’est pas seulement amplifié par l’algorithme. Il est d’abord rendu possible par la misère symbolique. Une société qui ne sait plus lire les signes finit par les dénoncer. Une société qui ne comprend plus le rite finit par l’imaginer criminel. Une société qui a perdu le sens du secret intérieur ne peut plus concevoir qu’il existe des espaces de silence qui ne soient pas des lieux de manipulation. Là se trouvait la grande occasion manquée du livre. Jiri Pragman pouvait faire de cette matière un essai de profondeur. Il livre surtout un manuel de veille.

La comparaison avec 2014 est cruelle

À l’époque, L’antimaçonnisme actuel avait au moins l’excuse de venir avant certaines grandes mutations numériques. Il précédait l’explosion massive de TikTok, la centralité de Telegram dans certaines sphères radicales, la banalisation de l’IA générative, le déferlement des vidéos courtes, l’esthétique du montage conspirationniste, la circulation virale des images truquées, la rhétorique QAnon, les recompositions post-Covid, les obsessions transhumanistes et sanitaires.

En 2026, l’auteur ne découvre pas un monde nouveau. Il arrive après la bataille.

Il dresse la carte d’un territoire déjà largement parcouru par ceux qui observent sérieusement les radicalités en ligne, les complotismes, les propagandes numériques et les industries de l’attention.

Le retard est d’autant plus frappant que Jiri Pragman intervient depuis longtemps sur le numérique maçonnique

Création numérique (Tom) – Image créée par IA

L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB connaît ce terrain. Il l’a labouré, commenté, parfois saturé. On pouvait donc attendre autre chose qu’une prudente synthèse tardive. On pouvait attendre une pensée de la responsabilité numérique maçonnique. On pouvait attendre une critique des effets de miroir entre les sites maçonniques, les querelles d’ego, les billets d’humeur, les attaques personnelles, les caricatures, les règlements de comptes et l’alimentation involontaire du bruit antimaçonnique.

Car le soupçon ne prospère pas seulement chez les ennemis déclarés de la Franc-Maçonnerie. Il se nourrit aussi des médiocrités internes, des petites haines éditoriales, des rancœurs mises en ligne, des sarcasmes transformés en doctrine.

C’est ici que le livre devient presque ironique

Celui qui prétend analyser la fabrique numérique du soupçon appartient lui-même à un écosystème où le commentaire acide, le trait personnel, la mise en scène de l’adversaire et la querelle publique occupent une place considérable. Il ne suffit pas d’écrire contre l’antimaçonnisme pour s’en purifier. Encore faut-il ne pas en reprendre les réflexes, les procédés, les micro-violences symboliques, les allusions appuyées, les petites scènes de tribunal numérique. La Franc-Maçonnerie n’a pas besoin de vigies qui confondent veille et ressentiment. Elle a besoin de guetteurs capables de silence, de mesure, de discernement.

Le livre semble pourtant vouloir se donner une posture d’utilité. Il propose de comprendre, d’ajuster, d’agir sans nourrir la bête. La formule est juste. Elle pourrait même être excellente.

Mais elle se retourne contre l’auteur. Car nourrir la bête, c’est parfois lui offrir exactement ce qu’elle demande.

Des listes, des scénarios, des catégories, des noms, des récits, des enchaînements de griefs, une galerie d’accusations…

Le livre prétend démonter l’armurerie du soupçon.

Mais à force de détailler les armes, il finit par ressembler à un catalogue.

En son temps déjà, 450.fm avait pointé cette ambiguïté

L’ouvrage voulait déminer, mais pouvait fournir le plan du champ de mines. En 2026, le danger est plus grand encore. À l’âge des IA génératives, une compilation structurée devient matière première. Ce qui était jadis inventaire devient prompt. Ce qui était documentation devient combustible.

Il y a là un angle mort considérable

Un livre sur l’antimaçonnisme numérique devrait s’interroger sur sa propre exploitabilité numérique. Comment écrire sur les fantasmes antimaçonniques sans les rendre plus accessibles, plus indexables, plus recyclables, plus faciles à reformuler par des machines, plus aisément convertibles en vidéos, en fils X, en scripts TikTok, en images générées, en faux dossiers, en pseudo-enquêtes. Cette question devrait hanter chaque page. Elle ne semble pas suffisamment gouverner l’ensemble. La prudence affichée ne suffit pas. Il fallait une ascèse éditoriale. Il fallait une méthode de dépollution. Il fallait dire moins parfois, mais dire mieux. Il fallait opposer à la saturation complotiste non pas une contre-saturation, mais une architecture de clarté.

Le problème est aussi stylistique

Le livre paraît vouloir rassurer par son plan. Cinq parties, vingt chapitres, des accusations rangées, des acteurs classés, des réponses proposées, des perspectives ouvertes. Cette architecture donne une impression de sérieux. Mais elle trahit aussi une pensée de fiche. Tout est là, ou presque, mais comme à plat. L’anticatholicisme supposé, l’antichristianisme, le satanisme, le fantasme judéo-maçonnique, l’accusation antimusulmane, le péril woke, la pédocriminalité fantasmée, la technocratie sanitaire, les géographies mondiales, les stratégies de réponse, le prebunking, l’observatoire agile. Tout passe. Rien ne brûle vraiment. On traverse une exposition de griefs comme on visite un musée des poisons sous éclairage froid.

Or la Franc-Maçonnerie n’est pas seulement une victime de discours hostiles

Elle est aussi une tradition initiatique qui sait quelque chose de la transformation de l’obscur en intelligible. Elle sait que la lumière ne consiste pas à tout exposer brutalement, mais à rendre visible selon un ordre. Elle sait que le symbole ne se défend pas par bavardage, mais par justesse. Elle sait que la parole doit être tenue, pesée, taillée comme une pierre. Face à l’antimaçonnisme, la réponse maçonnique ne peut pas être seulement numérique. Elle doit être éthique, spirituelle, culturelle, historique, éducative. Elle doit redonner aux mots leur poids, aux images leur profondeur, aux rites leur dignité, aux institutions leur cohérence. Sur ce terrain, le livre reste trop extérieur à son propre objet.

On peut également s’interroger sur les proximités éditoriales et événementielles qui entourent ce petit monde

Quand le nom de Jean Dumonteil apparaît dans l’environnement du livre, et quand ce même Jean Dumonteil reçoit un prix dans le cadre de Masonica Tours, salon auquel Jiri Pragman est associé de près dans l’imaginaire et l’histoire de la marque Masonica, le lecteur peut légitimement lever un sourcil.

Il ne s’agit pas d’affirmer une manœuvre. Il s’agit de constater un entre-soi

Dans le monde maçonnique, où les prix, les salons, les préfaces, les tables rondes, les recensions et les réseaux de notoriété se croisent sans cesse, la transparence devrait être une règle d’hygiène.

L’entre-soi n’est pas un délit. Mais il devient vite troublant quand il prétend ensuite distribuer les brevets de rigueur, de sérieux et d’indépendance.

Ce point n’est pas accessoire

L’antimaçonnisme se nourrit précisément des zones grises, des connivences supposées, des réseaux interprétés comme complots. Un auteur qui prétend lutter contre cette mécanique devrait être exemplaire dans la lisibilité de ses liens. Il devrait prévenir le soupçon au lieu de lui offrir des angles d’attaque. Il devrait savoir que, dans l’espace public, le symbole de l’indépendance compte autant que l’indépendance elle-même. Là encore, la question dépasse les personnes. Elle touche à une écologie de la parole maçonnique. Comment parler de transparence quand les circuits de légitimation semblent parfois tourner entre les mêmes noms, les mêmes salons, les mêmes préfaciers, les mêmes sites, les mêmes scènes

Le plus sévère, finalement, tient au bilan

Création numérique (Tom) – Image créée par IA

Que reste-t-il de neuf entre 2014 et 2026. Des plateformes. Des exemples. Des paniques contemporaines. Des mots de l’époque. Des chapitres sur le numérique. Une place donnée à l’IA, aux deepfakes, aux réseaux sociaux, à la viralité. Mais l’apport doctrinal paraît mince. L’auteur constate que le soupçon change d’outil. L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB ne montre pas assez que le soupçon change aussi de régime ontologique. Nous sommes passés d’une antimaçonnerie du pamphlet à une antimaçonnerie de l’ambiance, d’une accusation formulée à un climat permanent, d’un texte hostile à une économie affective de la défiance. Ce point est essentiel. Il aurait fallu en faire la colonne vertébrale du livre. Il apparaît plutôt comme un constat parmi d’autres.

Dans un essai vraiment fort, l’algorithme ne serait pas seulement un amplificateur

Il serait pensé comme un miroir noir de la psyché collective. Il serait relié à la vieille question du double, du simulacre, de l’idole, du faux prophète, de la caverne platonicienne, de l’image qui remplace l’épreuve, de la rumeur qui se substitue à la connaissance. Une lecture maçonnique aurait pu convoquer la caverne, le cabinet de réflexion, le voile d’Isis, la lumière graduée, l’épreuve du silence, la différence entre voir et comprendre. Elle aurait pu montrer que l’antimaçonnisme numérique est une initiation inversée. Il promet une révélation sans purification, un dévoilement sans travail, une vérité sans ascèse, une certitude sans doute, une communauté sans fraternité. Voilà le cœur du sujet. Il n’est qu’effleuré.

Le livre veut combattre le complotisme, mais il reste trop souvent prisonnier de son langage opératoire

Il parle de veille, de réponse, de stratégie, de survie numérique. Ces mots ont leur utilité. Ils n’ont pas d’âme. Une Franc-Maçonnerie réduite à une gestion de crise informationnelle perdrait ce qui fait sa force. Elle ne répondrait plus par la rectitude de la pierre, mais par le communiqué. Elle ne transmettrait plus une méthode intérieure, mais des éléments de langage. Elle ne formerait plus des consciences, mais des modérateurs de flux. La vraie réponse à l’antimaçonnisme n’est pas seulement de corriger des erreurs. C’est de former des hommes et des femmes capables de ne pas céder à la peur, à la rumeur, à l’idolâtrie du visible, à la jouissance de dénoncer.

C’est pourquoi Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon laisse une impression paradoxale

Il est utile comme répertoire. Il est insuffisant comme pensée. Il est actuel dans ses exemples, mais déjà daté dans son ambition. Il veut éclairer, mais éclaire surtout l’écran. Il parle de lumière, mais reste au niveau du dispositif. Il veut protéger le Temple, mais demeure sur le parvis numérique, là où les bruits du dehors couvrent encore la voix intérieure. Le lecteur y trouvera des repères, certes. Mais il n’y trouvera pas la grande méditation attendue sur la haine du symbole, sur l’époque de la suspicion, sur la responsabilité maçonnique face au chaos informationnel.

En 2014, Jiri Pragman avait livré un livre de veille sur l’antimaçonnisme contemporain. En 2026, il livre un livre de veille sur l’antimaçonnisme numérisé

Entre les deux, le monde a changé plus vite que sa pensée. La machine s’est perfectionnée. Le diagnostic s’est allongé. Le regard, lui, ne s’est pas assez élevé.

La Franc-Maçonnerie méritait mieux qu’un inventaire tardif des poisons qui la visent. Elle méritait une véritable pharmacopée de l’esprit, une réflexion sur la parole juste, sur l’image, sur le secret, sur le symbole, sur la lenteur, sur la fraternité comme antidote à la haine circulante. Elle méritait qu’on réponde au soupçon non par un nouveau dossier, mais par une lumière plus haute.

À force de vouloir cartographier l’ombre, Jiri Pragman oublie que le travail maçonnique ne consiste pas à devenir spécialiste des ténèbres, mais à apprendre patiemment à faire lever le jour.

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Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon / Jiri Pragman – Éditions Numérilivre, 2026, 142 pages, 22 €

D’Arthur Schopenhauer à Hiram : le cheminement vers une métaphysique de la mort

« Tu dis que tu appréhendes de mourir ; tu crains donc de faire une dernière fois ce que tu fais tous les jours, car tu commences à mourir dès que tu commences à vivre ».

Saint Grégoire (Ecole du Sage)

Exceptionnellement contraire à mes habitudes, je ne peux m’empêcher de porter au pinacle Arthur Schopenhauer (1788-1860), véritable génie philosophique avec son livre « Le monde comme volonté et comme représentation », qui va être l’ouvrage de l’introduction de la philosophie bouddhique en Europe et, en accordant une place à l’importance de la sexualité dans son système, ainsi que de l’omniprésence de Thanatos dans le vécu du sujet, Schopenhauer allait attirer l’attention sur des problèmes que les philosophes, à part Platon, ne daignaient pas aborder.

Il ouvrait, de manière radicale, un débat dont la psychanalyse représente l’aboutissement. Freud avait, à la fois, une admiration et une distance considérables pour le philosophe. Mais, devant l’ampleur de cette pensée radicale, il en acceptera les données principales, jusqu’à inclure dans la pensée analytique, le concept de « Principe de Nirvana » (« Vocabulaire de la psychanalyse » de Laplanche et Pontalis).

Bien entendu, la mort n’est pas qu’un débat autour d’un concept : chacun d’entre-nous avons vécu les affres, le déchirement, l’impression de perdre une partie de son corps quand, selon la formule « un être cher nous a quitté ». Et puis, il y a cette peur latente où nous savons que « sans en savoir ni le jour ni l ‘heure » nous aborderons cette ultime initiation que le profane appelle la mort, image d’un destin commun au sujet qui partagent avec moi ce bout de cosmos. Bienvenue dans la cohabitation du néant !

Pas gai, gai, gai, tout ça ! Mais, heureusement, sortant dont ne sait trop où, Arthur Schopenhauer, tel le génie de la légende, bondit hors de sa boîte et nous assène des idées qui nous tournent l’entendement dans tous les sens, loin des images saint-sulpiciennes que nous nous représentions jusque-là !

En voiture pour l’éternité…

I- « RECEVEZ TOUTES MES CONDOLÉANCES » !

Arthur Schopenhauer

La mort et l’amour sont incontestablement les deux génies inspirateurs de la philosophie, de la théologie et de la littérature. Ce qui amènera Schopenhauer à en faire un couple inséparable, interdépendant, n’existant que par la « scène de ménage » entre le désir de survie de l’un et désir d’homéostasie de l’autre ! Concernant la mort, Socrate en parle comme « Thanaton Melété », l’inquiétude permanente. Nous pourrions même penser que, sans la mort, il serait problématique de philosopher. Le concernant, l’animal vit sans connaissance de la mort mais est conscient du danger permanent qui le menace de disparition, d’où sa prudence permanente et sa vigilance à la reproduction qui assure sa continuité, n’ayant conscience de lui-même que comme un être sans fin. Tandis que chez l’homme, l’effrayante et douloureuse certitude de sa disparition, apparaît en même temps que le développement de la raison. Devant l’inéluctable, l’homme va tenter de mettre en place des théories métaphysiques qui le rassurent et le consolent, ce que l’animal est incapable et n’éprouve pas le besoin. Les visées métaphysiques sont donc l’antidote de la raison pour échapper à la peur de l’inéluctable.

Les résultats sont mitigés en fonction de ce que proposent les philosophies religieuses pour que l’homme puisse regarder la mort d’un œil serein : il y a, par exemple, des différences fondamentales entre les religions orientales, brahmanisme et bouddhisme qui enseignent à l’homme à se considérer comme l’être premier auquel toute apparition ou disparition sont par essence étrangères et des orientations religieuses qui présentent l’homme crée à partir du néant par un Principe et font commencer avec la naissance cette existence qu’il aurait reçu d’un « Autre ». Schopenhauer va partir d’une option qui va se rapprocher, au fil de ses réflexions, de plus en plus d’une pensée orientale : homme est issu du néant qu’il n’y a peu de temps et que durant l’éternité précédent sa venue, il n’était rien, et que cependant, il doit être dans l’avenir, impérissable et responsable de ses actes et de sa conduite. En fait, la peur de la mort est indépendante de toute connaissance, mais cette peur n’est que le revers de la volonté de vivre, dont nous participons tous, en pensant que la vie est préférable au non-être. Bien que les opinions soient partagées dès l’Antiquité où, par exemple, dans l’Apologie (1) de Platon, Socrate opte pour les bienfaits de l’éternité. Ce qui sera reprit avec un certain entrain par Voltaire : « On aime la vie, mais le néant ne laisse pas d’avoir du bon », ou encore « Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie » ! L’attachement de notre être est déjà en lui-même le vouloir-vivre auquel la vie, si brève et si incertaine soit-elle, doit apparaître comme le bien suprême, et que cette volonté est en soi et en son principe privée de connaissance et aveugle. Nous pouvons en tirer quelques affirmations :

– La volonté de vivre est l’essence la plus intime de l’être humain.
– Que cette volonté est dénuée de connaissance, aveugle.
– Que la connaissance est un principe surajouté, qui lui est étranger à l’origine.
– Qu’elle est en lutte avec elle et que notre jugement donne son approbation à la victoire de la connaissance sur la volonté.

Ce qui nous fait apparaître la mort tellement effrayante est la pensée du non-être, mais ce dernier, après la mort, ne peut différer de celui qui précède la naissance, et qu’il ne mérite pas d’avantage de lamentations : toute une éternité s’est écoulée alors que nous n’étions pas encore mais, apparemment, cela ne nous affecte nullement ! L’expérience devrait, en fait, nous conduire à la nostalgie du paradis du non-être. D’ailleurs, on rattache toujours à l’espoir de l’immortalité de l’âme celui d’un « monde meilleur », preuve que ce monde actuel serait particulièrement décevant.

II- LA QUESTION SE POSE DE CE QUE JE POUVAIS ÊTRE QUAND JE N’ÉTAIS PAS LA !

Nous pouvons répondre sur un plan métaphysique que j’étais toujours moi, c’est à dire : tous ceux qui pendant ce temps disaient moi, étaient précisément moi. Car l’éternité sans moi, d’avant que j’existe, peut aussi peu effrayer que l’éternité sans moi, quand je ne serai plus ! Elles ne se distinguent en rien, si ce n’est par l’intermède du rêve éphémère de la vie, car il est indifférent que le temps que notre existence ne remplit pas, se rapporte à celui qu’elle occupe, sous la forme de l’avenir ou de celle du passé. Ce qui doit nous amener à penser que le non-être n’est point absurde : tout mal, comme tout bien, présuppose l’existence et même la conscience ; mais celle-ci s’arrête avec la vie, comme elle cesse aussi dans le sommeil et l’évanouissement. Ce que disait Épicure : « La mort ne nous concerne pas ». Le fait de n’être plus ne doit pas nous inquiéter plus que le fait de n’avoir pas été. Cette peur de la mort, vient d’un vouloir vivre aveugle d’où émane la « fuga mortis » dont tout vivant est rempli et qui se traduit par un désir impérieux de vivre et d’exister. La mort est liée aussi à la destruction de l’organisme, et cela parce que l’organisme est le vouloir lui-même se manifestant comme corps, notamment à l’instant où la conscience s’évanouit du fait que l’activité du cerveau se ralentit : subjectivement, la mort ne concerne donc que la seule conscience.

Partout, dans la nature, dans chaque phénomène pris isolément est l’œuvre d’une force universelle à laquelle n’échappe aucun être vivant. Cette force se transforme spontanément en plantes et en animaux et fait naître en son sein mystérieux cette vie dont la perte donne tant d’inquiétudes et de soucis. Mais l’éternité de cette matière témoigne de l’indestructibilité de notre être véritable, même si ce n’est qu’à titre d’image et d’analogie. Elle reproduit la véritable éternité du vouloir sous l’aspect de l’immortalité dans le temps. La matière échappe même aux dieux : dans la Bhagavad-Gita (2), le dieu Krischna dit, a propos de cette force cosmique qui le dépasse, que la mort et la vie de l’individu sont dénuées de toute importance, car elle l’exprime en livrant la vie de chaque animal, et aussi celle de l’homme, aux hasards les plus insignifiants, sans intervenir pour les sauver. Mais cette force créatrice saurait que le vivant qui tombe, retombe en son sein et donc que leur chute est sans importance. Le message fondamental est de comprendre que nous sommes sujets de la nature, plongés déjà dans l’éternité mouvante de la matière…

Le retour incessant de la naissance et de la mort n’atteint en rien la racine des choses, que l’essence réelle et intime de chaque chose, cet être mystérieux, qui d’ailleurs se dérobe à notre regard, n’en est en rien touché, mais subsiste sans éprouver de trouble. Schopenhauer pense que la substance inorganisée continue d’exister tranquillement, alors que précisément les êtres les plus parfaits, les êtres vivants, avec leur organisation compliquée doivent toujours renaître à nouveau totalement, puis être réduits à un néant absolu après un court espace de temps, pour faire place encore à des êtres nouveaux semblables à eux, venus du néant de l’existence. Mais, faut-il y ajouter un élément important de la pensée platonicienne sur la théorie des Idées : l’aperception de l’universel dans le particulier. Ce que Kant et Schopenhauer partagent : notre intellect dans lequel est représenté le monde des phénomènes affecté par des changements continuels, ne saisit pas l’être vrai et dernier des choses, mais seulement leur manifestation. L’intellect est seulement destiné à fournir des motifs à notre vouloir, c’est à dire à le servir dans la poursuite de ses banales ou parfois médiocres fins.

Ce qui disparaît et ce qui prend sa place ne sont qu’un seul et même être, qui n’a subi qu’une légère modification, un renouvellement de la forme de son existence, et, par suite la mort, ce qui est le propre de l’espèce. Toujours et partout, le vrai symbole de la nature est le cercle, par ce qu’il est le schéma du retour périodique. Schopenhauer écrit (3) : « Tout cela, c’est la grande leçon d’immortalité que nous donne la nature, désireuse de nous faire comprendre qu’entre le sommeil et la mort il n’y a pas de différence radicale, et que celle-ci ne met pas plus l’existence en danger que celui-là ». C’est l’espèce qui vit toujours, et c’est dans la conscience de son indestructibilité et de leur identité avec elle, que les individus sont là, bien présents. La volonté de vivre se manifeste elle-même dans un présent sans fin, car celui-ci est la forme de vie de l’espèce, laquelle par suite ne vieillit pas, mais reste dans la jeunesse des commencements. Ce qui constituait l’un des éléments de base de la pensée des Eléates (4) bien qu’elle soit en apparence contradictoire dans l’essence même, mais allant à terme dans la même direction que Schopenhauer : Parménide et Melissus n’admettaient ni naissance ni mort, par ce qu’ils croyaient que tout est immobile. Des glissements sémantiques glisseront parfois jusqu’à la métempsychose, notamment avec Empédocle. Demeure l’idée d’une complémentarité entre vie et mort que l’on retrouve chez Diderot, étrangement, dans « Jacques le Fataliste » où il décrit « Un château immense au frontispice duquel on lisait : vous y étiez avant que d’y entrer, vous y serez encore, quand vous en sortirez » !

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.

Nous constatons que le miracle de la création à partir du néant s’est renouvelé des millions de fois, pour prêter main-forte aussi assez souvent à un anéantissement absolu. Nous avons donc une familiarité incontestable avec la nature et notamment avec les animaux. Où la mort a détruit les individus, la procréation en a produit de nouveau dans un espace où le temps ne veut plus rien dire : le temps est une simple image de l’éternité comme notre existence temporelle n’est qu’une simple image de notre être en soi. Toute réflexion, comme le pense Plotin, ne peut s’envisager qu’en terme d’éternité. C’est pourquoi l’espèce est l’objectivation la plus immédiate de la chose en soi, c’est à dire du vouloir-vivre qui est plus une réaction globale qu’individuelle, au-delà de l’histoire personnelle et du désir qui en sert de moteur et où le plaisir qui n’est que la fin de la tension dans la décharge sert de récompense (D’où la pensée de Platon dans Philèbe 65 c. : « Le plaisir est la plus vaine des choses ») En revanche, la conscience immédiate réside dans l’individu seul qui s’imagine être différent de l’espèce, d’où sa peur de la mort. Mais, au fond, nous sommes beaucoup plus identiques à la nature que nous le pensons d’ordinaire : son être intérieur est notre volonté, son phénomène est notre représentation, illustration de l’identité du macrocosme et du microcosme. S’impose alors à nous le sentiment que le monde n’est pas moins en nous que nous ne sommes en lui, et que la source de toute réalité habite en nous-même.

Comme l’évoque Spinoza, un homme raisonnable ne peut se concevoir comme impérissable que s’il se croit sans commencement, éternel, intemporel. Au contraire, celui qui se tient pour issu du néant, doit aussi penser qu’il retournera au néant d’où il sortirait pour devenir « vivant » éternellement serait une pensée contre-nature. Nous voyons bien là se dessiner l’opposition fondamentale entre une orientation religieuse de type monothéiste et une forme de panthéisme, de type matérialiste, qui peut s’appuyer sur la fameuse formule de Paracelse ; « Ex nihilo nihil fit » (« Rien ne se crée à partir du néant »).

III- ET QU’EN PENSERAIENT DONC LES « SAINTES ÉCRITURES » ?

La supposition que l’homme n’est créé par rien, sinon des combinaisons alchimiques de la nature, conduirait à l’hypothèse que la mort est sa fin absolue. En cela l’Ancien Testament est cohérent : une doctrine de l’immortalité ne s’accorde pas avec l’Idée d’une création à partir du néant. En revanche, dans le Nouveau Testament, on trouve une doctrine de l’immortalité parce que son inspiration est peut-être, à l’origine hindoue via certaines communautés vivant à Alexandrie et partisanes de l’idée d’incarnation des Avatars divins et de la création renouvelée du monde par Brahma, idées largement récupérées par les philosophes gréco-romains et le christianisme.

Chacun doit se concevoir comme un être nécessaire, c’est-à-dire tel que son existence devrait se déduire de sa définition vraie et exhaustive, si du moins on la possédait ! L’existence doit en effet être inhérente à cet être, parce qu’elle se révèle indépendante de tous les états susceptibles d’être amenés par la chaîne causale. Notre être en est inébranlé « comme le rayon de lumière par le vent de la tempête qu’il traverse ». Nous devons exister en tout temps, car nous sommes nous-mêmes l’être que le temps accueille en lui pour combler son vide. Kant prend à son compte cette orientation dans sa doctrine du temps et de l’unique réalité des choses en soi. D’après lui, au lieu de dire aux hommes : « Vous êtes arrivés à l’être au moment de votre naissance et vous êtes immortels », on devrait leur dire : « Vous n’êtes pas néant » et les aider à comprendre cela, dans le sens de la pensée d’Hermès Trismégiste (5). Il serait juste de dire : « Je serai toujours » et « J’ai toujours été », ce qui donne deux infinités pour une. Mais l’équivoque réside dans le mot « Moi », point noir de la conscience, alors que la perte de mon individualité devrait peu m’importer, puisque je porte en moi la possibilité d’individualités sans nombre ? En somme, chaque individualité serait une erreur, un faux pas, ou le but véritable de l’existence serait de nous en faire revenir. Schopenhauer écrit (6) : « Il ne suffirait donc aucunement de transporter l’homme dans un « monde » meilleur pour lui assurer une condition bienheureuse, mais il serait indispensable qu’en lui-même une transformation s’opérât, donc qu’il ne soit plus ce qu’il est et devienne au contraire ce qu’il n’est pas. Mais pour cela, il doit d’abord cesser d’être ce qu’il est : c’est cette exigence que satisfait provisoirement la mort, dont la nécessité morale se laisse déjà présumer de ce point de vue. Être dans un autre monde et changer son être tout entier C’est au fond une seule et même chose ». C’est là, chez Schopenhauer, où réside la connexion entre la philosophie transcendantale et l’éthique…

L’homme est périssable comme phénomène mais son être n’es pas atteint pour autant, donc celui-ci, quoique à cause de l’élimination des concepts temporels, on ne puisse lui attribuer aucune survie, est néanmoins indestructible, bien que cette indestructibilité ne serait pas une survie. La fin de la personne est aussi réelle que ne l’était son commencement, et dans ce sens-là, nous n’existons pas avant la naissance et nous ne serons plus après la mort. Cependant la mort ne peut ôter plus que ce qui avait été posé par la naissance, donc pas ce par quoi la naissance est, en premier lieu devenu possible. En ce sens « Natus et Denatus » est une belle expression ! Avec la mort la conscience se perd mais non ce qui la produisait et la conservait, la vie s’éteint, mais non le principe de la vie qui se manifestait en elle. Quelque chose en nous ne passe pas avec le temps, ne vieillit pas et demeure sans changement. Tout se passe comme si l’individu humain disparaît, alors que l’espèce humaine demeure. Schopenhauer écrit (7) : « Ce n’est que dans l’essence en soi des choses, qui est indépendante de ces formes, que tombe toute la différence entre l’individu et l’espèce, et que tous deux ne font immédiatement qu’un. La volonté de vivre est toute entière dans l’individu comme dans l’espèce, et c’est pourquoi la permanence de la race n’est que l’image de l’indestructibilité de l’individu ». Mort et naissance sont le perpétuel renouvellement de la conscience de la volonté en elle-même, sans fin ni commencement qui, en quelque sorte, est la substance de l’existence. Comme chaque Moi a sa conscience séparée, une telle infinité d’existences ne diffère pas d’une seule existence par rapport à cette conscience. Nous pouvons d’ailleurs utiliser le concept grec d’« Aion », qui signifie à la fois durée de l’existence individuelle et infinité du temps : il n’y aurait donc pas de différence pour moi entre exister seulement pendant la durée de ma vie et exister durant un temps infini. Ne sont pas vraiment distinctes les phrases : « Je disparais, mais le monde subsiste » et « le monde disparaît, mais je subsiste » ! N’oublions pas que le mot « Nirvana » signifie seulement extinction…

IV- SE RETROUVER ENTRE L’ÉQUERRE ET LE COMPAS ? AH SEIGNEUR MON DIEU !

Les très évidentes origines chrétiennes de la Maçonnerie, réformées au départ et, par la suite, influencées par l’anglicanisme et d’une certaine façon par un néo-catholicisme (Au fur et à mesure de son implantation dans les pays latins). Même dans des obédiences se réclamant d’un laïcisme militant, nous retrouvons le fonctionnement que les sociologues classent dans le fonctionnement religieux typique : référence à une puissance organisatrice du monde, serments sur un livre sacré ou considéré comme tel, initiation de type « baptismal », vision eschatologique du destin de l’homme, décors rappelant la structure ecclésiale, rituels de type liturgiques qui encadrent le groupe et souvent discutés et défendus par une exégèse qui rappelle les querelles d’interprétations de textes sacrés et qui ont pour fonction de rassurer le groupe ou de lui donner une caution qui vient d’« ailleurs ». Ce que nous rappelle le professeur Hitchcock, théologien (8) : « L’abandon du rituel traditionnel place l’individu hors de sa communauté ; c’est par conséquent pour lui une expérience aliénante ; elle ne contribue pas, bien au contraire, à donner à sa vie un surcroît de bonheur et de sens ». Ce point de vue conservateur du rituel est encore largement adopté par la Maçonnerie. Le rituel est censé donner un sens, une catéchèse, au lieu de donner le champ à une libre interprétation de type philosophique : en fait, la Maçonnerie, dès ses origines, à tenter de récupérer une orientation théologique au détriment de l’espace philosophique. Ce que surenchérit encore le professeur Hitchcock, dans l’importance quasiment « sacrée » du rituel, où il ne conviendrait pas d’en changer un iota (9) : « Une transformation radicale et délibérée du rituel conduit aussi inévitablement à une modification de la croyance. Cette transformation radicale entraîne immédiatement une rupture des liens avec le passé vivant de la communauté, qui devient alors un fardeau aveulissant. Le désir de se défaire du poids du passé est incompatible avec le catholicisme, qui voit dans l’histoire un développement organique à partir de racines anciennes, et qui expriment cette idée en témoignant un profond respect pour la tradition ». A cet alignement sur une orientation religieuse, nous pouvons y ajouter l’amour des sœurs et des frères qui « me reconnaissent comme tel » et la recherche de l’« égrégore » qui, de par sa définition même, suggère la communion du groupe dans une croyance commune.

Hiram dans cercueil
Hiram sortant du cercueil

Et puis soudain, au-delà du « prêchi-prêcha » qui fait considérer la Maçonnerie par les sociologues ou les historiens comme une néo-religion dans le meilleur des cas et une secte dans le moins bon, émerge un soudain rapprochement avec la pensée d’Arthur Schopenhauer dans le passage concernant la recherche d’Hiram assassiné et la découverte de son cadavre. Et là, point de résurrection mais le constat d’une putréfaction avancée : en tentant d’inhumer le corps d’Hiram, le second Surveillant feint qu’un doigt lui échappe : « La chair quitte les os ! ». A son tour le premier Surveillant se penche à son tour et saisit le Médium de la même main en disant : « Tout se désuni ! ». L’union du groupe va permettre de sortir le cadavre d’Hiram : « Célébrons, mes FF, par des acclamations de joie, cet heureux jour qui ramène sur notre Loge attristée la Lumière que nous croyions perdue à jamais ! Notre Maître a revu le jour ! Il renaît en la personne de notre Très Cher Frère X ». Au-delà du sous-entendu christique que représente l’image d’Hiram, pas de résurrection mais la fin du destin individuel dans lequel l’instinct de vie va reprendre force et vigueur. La beauté du lotus se nourrie des immondices où il puise et se recrée de nouveau. La nature elle-même est source d’éternité, dans laquelle nous sommes déjà. Point besoin de l’image d’un démiurge créateur ! Schopenhauer, si convaincu par le courant bouddhiste, devait se régaler de la fameuse parole du « Dhammapada », où Bouddha dit à l’image d’un Créateur imaginaire (10) : « Longtemps j’ai erré dans le samsara, de naissance en naissance, cherchant sans le trouver, le bâtisseur de la maison. Qu’il est douloureux ; le cycle sans fin des réincarnations ! Ô bâtisseur ! Tu es découvert. Tu ne bâtiras plus de maisons désormais. Tes chevrons sont tous rompus, ta poutre maîtresse disloquée. Mon esprit, atteignant l’inconditionné, a réalisé l’extinction de la soif ». Ah oui ! Au fait, ce texte traduit du Pâli préfère le terme « Architecte » à celui de « bâtisseur » dans de nombreuses versions ! Etrange rencontre que celle de Schopenhauer et de l’imaginaire Hiram dans la construction d’une métaphysique de la mort …

En tout cas, je ne sais pas ce que vous en penser, mais je n’aime pas les enterrements : on s’y ennuie à mourir !

Lehaïm ! Vive la vie…

 NOTES

(1) Platon : Apologie de Socrate. Paris. Ed. Flammarion. 1997.

« Mais voici déjà l’heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse reste incertaine pour tout le monde » (Page 461).

(2) Bhagavad-Gita. Paris Synchronique édition. 2025. Et multiples autres éditions de poche.

(3) Schopenhauer Arthur : Métaphysique de l’amour/ Métaphysique de la mort. Paris. Union Générale d’éditions. (Page 117).

(4) Eléates : Courant philosophique crée par Xénophane de Colophon à Elée, dans le sud de l’Italie, colonie rattachée à Phocée. De cette école sortiront des philosophes célèbres comme Parménide, Zénon et Mélissus. Leur théorie principale était que toutes les connaissances nous venant des sens sont sujettes à caution, seules étant certaines celles qui viennent de la raison.

(5) Hermès Trismégiste : personnage mythique, auteur présumé de nombreux ouvrages, sans doute écrits par des néo-platoniciens d’Alexandrie. Durant l’affrontement au christianisme, les néo-platoniciens donnèrent un sens plus profond et spiritualiste au paganisme : ils attribuèrent la science humaine à Toth ou Hermès égyptien, où ils voyaient la source de toute science, le logos personnifié, trois fois plus grand, « Trismégistos ». Clément d’Alexandrie relève que 42 livres d’Hermès existaient à son époque.

(6) Schopenhauer Arthur : idem (Pages 142 et 143)

(7) Schopenhauer Arthur : ibiden (page 150).

(8) Davies Michael : La réforme liturgique anglicane. Paris. Ed. Clovis. 2004. (Page 142).

(9) Idem (Page 145).

(10) Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002. (Pages 66 et 67)

 BIBLIOGRAPHIE

– Arvon Henri : Le Boudhisme. Paris. PUF. 1976.

– Batini Ugo : Schopenhauer. Paris. Ed. Du Cerf. 2020.

– Batini Ugo : Schopenhauer, une philosophie de la désillusion. Paris. Ed. Ellipses. 2016.

– Batini Ugo : Dictionnaire Schopenhauer. Paris. Ed. Ellipses. 2020.

– Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002.

– Erasme : L’éloge de la folie. Paris. Ed. Flammarion. 1964.

– Felix François : Schopenhauer ou les passions du sujet. Lausanne. Ed. L’Âge d’Homme. 2007.

– Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF. 1971.

– Rosset Clément : Ecrits sur Schopenhauer. Paris. PUF. 2001

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. Ed. Gallimard. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Le sens du destin. Paris. Ed. Vrin. 2009.

– Schopenhauer Arthur : Parerga et paralipomena. Paris. Ed. Robert Laffont. 2020.

– Schopenhauer Arthur : De la quadruple racine du principe de raison suffisante. Paris. Ed. Vrin. 1998.

– Schopenhauer Arthur : L’art d’avoir toujours raison. Paris. Ed. Mille et une Nuits. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Aphorismes sur la sagesse. Paris. Ed. Intégrale et Collector. 2023.

– Schopenhauer Arthur : Lettres (2 tomes). Paris. Ed. Gallimard 2017.