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Scandale à la GLMF : Un repris de justice élu président du Convent 2026

Quand la Grande Loge Mixte de France décide de placer un homme condamné par la justice à la tête de son instance souveraine, on est en droit de se demander si l’obédience n’a pas simplement perdu la raison.

Ce matin, les membres du Convent 2026 de la Grande Loge Mixte de France ont fait un choix pour le moins stupéfiant : élire Joël Canapa comme président du Convent. Un choix qui, à lui seul, résume mieux que n’importe quel article le profond malaise qui ronge cette obédience quarantenaire. Car Joël Canapa n’est pas un frère comme les autres. C’est un homme au lourd passé judiciaire, déjà exclu du Grand Orient de France, et dont les condamnations sont publiques et documentées.

Un parcours judiciaire bien rempli

Joël Canapa, ancien vice-président du conseil régional PACA et ancien premier adjoint de La Garde (Var), traîne derrière lui plusieurs affaires qui auraient dû, en toute logique, l’écarter durablement des responsabilités.

  • En 2015, il est condamné par le tribunal correctionnel de Toulon à 10 000 euros d’amende pour avoir laissé une facture téléphonique de 117 000 euros sur le dos de l’office HLM Terres du Sud Habitat qu’il dirigeait. S’il a été relaxé du détournement de fonds publics, le tribunal a retenu sa culpabilité pour le surplus.
  • En 2020, nouvelle condamnation, cette fois plus grave : le tribunal correctionnel de Marseille le condamne à un an de prison ferme pour blessures involontaires après un accident de la route sur l’A50. Il roulait avec un permis invalidé (perte totale de points) et a percuté un véhicule en bande d’arrêt d’urgence, blessant une grand-mère, sa fille et son bébé. Le tribunal a même révoqué un sursis antérieur et retenu la récidive légale.

Autant de faits qui font de lui un repris de justice au sens strict du terme. Et c’est cet homme-là que le Convent de la GLMF a choisi ce matin pour présider ses travaux.

Une obédience qui cumule les dysfonctionnements

Ce choix ubuesque intervient alors que la GLMF traverse une zone de fortes turbulences. Ces dernières semaines, 450.fm a révélé plusieurs affaires embarrassantes :

Malgré ces signaux d’alerte répétés, les membres de l’obédience s’apprêtent à reconduire Félix Natali pour un troisième mandat de Grand Maître, accompagné d’un nouveau Conseil de l’Ordre. Dans ce contexte déjà tendu, élire Joël Canapa à la présidence du Convent ressemble moins à un choix malheureux qu’à un acte de sabotage intérieur. C’est comme si une partie de la GLMF avait décidé d’appuyer elle-même sur l’accélérateur de sa propre déchéance.

Cynisme maçonnique

Photo non contractuelle (IA)

Certains frères de la GLMF s’offusquent que la presse maçonnique indépendante relate ces faits. Pourtant, la direction de l’obédience nous facilite grandement la tâche. À chaque fois qu’on pense avoir touché le fond, elle trouve le moyen de creuser encore un peu plus.

On en arrive à ce paradoxe savoureux : une obédience qui se revendique de valeurs morales élevées, de rectitude et d’exemplarité, choisit pour présider son instance la plus importante un homme condamné à plusieurs reprises par la justice républicaine. On appelle ça, en langage courant, un magnifique pied de nez à la notion même d’intégrité.

Une confiance qui va devoir être aveugle

Les membres de la GLMF vont donc devoir, une fois encore, accorder leur confiance à Félix Natali pour un troisième mandat, et à un Conseil de l’Ordre qui devra travailler avec un président du Convent au casier judiciaire bien rempli.

On est loin de la « maçonnerie de tradition » et de l’exigence initiatique. On est clairement entré dans une autre ère : celle de la maçonnerie de l’entre-soi, où l’on préfère protéger les siens plutôt que de préserver l’honneur de l’institution. La question que beaucoup se posent désormais est simple :

Jusqu’où ira la GLMF avant de comprendre que la tolérance a des limites, même en maçonnerie ?

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Hermès n’a pas chanté son dernier feu

Avec Les Cahiers Bathilde Vérité n° 5 – Hermès, le chant du cygne ?, la Loge Nationale de Recherche de la Grande Loge Féminine de France offre bien davantage qu’un parcours savant dans l’hermétisme du XVIIe siècle. Entre Robert Fludd, Michael Maier, Savinien de Cyrano de Bergerac, Eyrénée Philalèthe et Isaac Newton, ce volume interroge la naissance de la science moderne sans renoncer à la lumière secrète des symboles. Pour le franc-maçon, il rappelle que la raison n’abolit pas le mystère, mais qu’elle peut, lorsqu’elle accepte d’être traversée par l’esprit, devenir l’un des chemins de l’initiation.

Ce cinquième cahier interroge la prétendue fin de l’hermétisme à l’aube de la modernité scientifique

Portée par les travaux de Marie-Dominique Massoni, Noëlle Martin, Mireille Palson-Beaunier et Corinne Drescher-Lenoir, cette traversée tisse une méditation savante sur Robert Fludd, Michael Maier, Savinien de Cyrano de Bergerac, Eyrénée Philalèthe et Isaac Newton. Loin du chant funèbre, nous y entendons une pyrotechnie philosophique dont les franc-maçonnes et les francs-maçons demeurent les héritiers attentifs.

Le titre choisi par les sœurs de Bathilde Vérité interroge en forme de paradoxe assumé, Hermès, le chant du cygne ?

Le point d’interrogation suspend la sentence et dément, dès l’abord, la mélancolie qu’il semble convoquer. Car ce cahier ne dresse aucun tombeau. Il parcourt au contraire un siècle, le XVIIe, où la pensée hermétique, loin de s’éteindre dans les brasiers de l’Inquisition ou de se dissoudre sous les démonstrations de Blaise Pascal et d’Isaac Newton, se déploie en un feu d’artifice de spéculations, de gravures, de poèmes, d’expériences, de controverses et d’intuitions. Un feu qui éclaire encore notre cheminement initiatique.

Avant même d’entrer dans l’ouvrage, la première de couverture nous ouvre déjà une voie

Elle agit comme une planche silencieuse, offerte au regard avant de l’être à l’intelligence. Tout y semble placé sous le signe du passage, de l’élévation et de l’énigme. Sur un fond presque blanc, à peine bleuté, comme une lumière d’aube ou de seuil, se détache une figure hybride où le cygne, le caducée, les serpents, les triangles et les cercles composent une architecture symbolique d’une grande densité.

Hermès y apparaît moins comme un dieu antique que comme une fonction initiatique

Il est celui qui relie les mondes, franchit les frontières, accompagne les âmes, transmet les messages et ouvre les passages. Le caducée, autour duquel s’enroulent les serpents, rappelle cette puissance de médiation. Les deux serpents disent la dualité, le conflit des contraires, l’énergie vitale, mais aussi la possibilité d’une réconciliation autour d’un axe. Dans une lecture alchimique, ils évoquent la tension entre le volatil et le fixe, l’ombre et la lumière, le haut et le bas, jusqu’à ce point d’équilibre où l’être peut devenir instrument de connaissance.

Le cygne introduit une autre vibration

Oiseau de blancheur, de silence et de noblesse, il appartient à la fois à l’eau, à l’air et à l’imaginaire solaire. Il glisse sur les eaux profondes comme l’âme sur les apparences, puis déploie ses ailes vers une région plus subtile. Le chant du cygne n’est donc pas seulement l’annonce d’une fin. Il peut être entendu comme l’ultime parole avant la métamorphose, le dernier chant avant le changement d’état, cette parole rare qui ne se donne qu’au bord du mystère.

Dans une perspective maçonnique, il évoque la transmission fragile d’une sagesse menacée, mais non éteinte, comme si Hermès, avant de disparaître ou de se taire, confiait encore aux initiées la clef d’un langage ancien.

Les triangles inscrits dans des cercles ajoutent une dimension cosmique et opérative

Ils rappellent les éléments, les principes alchimiques, la géométrie sacrée, mais aussi l’inscription du travail intérieur dans un ordre plus vaste. Le triangle, figure de l’élévation et du ternaire, devient ici matrice de lecture. Le cercle, image de totalité, accueille cette tension et lui donne horizon. Rien n’est purement décoratif. Tout suggère que la recherche maçonnique ne consiste pas à accumuler des savoirs, mais à relier les signes, à entendre les correspondances, à passer du visible à l’invisible. Cette couverture dit déjà ce que l’ouvrage semble vouloir explorer.

Hermès n’est pas mort tant que des femmes et des hommes savent encore lire les traces, interroger les symboles et faire de la pensée un voyage.

Dans cette image sobre, presque ascétique, la Grande Loge Féminine de France affirme une voie de recherche où la beauté graphique devient seuil, où l’oiseau devient âme, où le serpent devient énergie, où la géométrie devient prière silencieuse, et où le chant du cygne pourrait bien être non pas une disparition, mais une dernière initiation à la lumière.

Marie-Dominique Massoni pose d’emblée la juste question

M.-D. Massoni
Giordano Bruno

Lorsque Isaac Casaubon démontre que les textes attribués à Hermès Trismégiste ne sauraient remonter à Moïse mais aux premiers siècles de notre ère, l’hermétisme reçoit un choc décisif, mais il n’est pas congédié. Giordano Bruno et Lucilio Vanini périssent sur le bûcher, mais la fraternité de la Rose-Croix essaime, l’alchimie poursuit son labeur, les mystères antiques continuent de hanter les esprits. La querelle du vide, où s’affrontent Marin Mersenne, Pierre Gassendi, René Descartes et Blaise Pascal, dévoile combien la raison naissante demeure travaillée par l’invisible. Blaise Pascal lui-même, inventeur de la machine à calculer et géomètre d’une intensité souveraine, n’a-t-il pas reçu sa nuit de feu comme l’alchimiste reçoit le donum dei. Toute la beauté du cahier tient dans cette tension féconde entre la lumière incréée des sages et la lumière naturelle des géomètres.

Noëlle Martin nous conduit ensuite auprès de Robert Fludd, médecin, théosophe, expérimentateur et héritier de l’imaginaire rosicrucien

Paracelse

Il construit un thermoscope, défend la circulation du sang aux côtés de William Harvey, dessine un monocorde du monde où vibre la grande harmonie cosmique. Sa vision du macrocosme et du microcosme, nourrie de Paracelse, de kabbale et de théosophie chrétienne, fait du monde visible le miroir d’une réalité supérieure. Chez Robert Fludd, la raison ne s’émancipe jamais de la lumière incréée. Sa controverse avec Marin Mersenne et Pierre Gassendi, où il se voit accusé de dualisme et de panthéisme, manifeste la violence d’un temps qui cherche déjà à séparer ce que l’hermétisme tenait ensemble. La science, la théologie, la poésie, l’image, l’expérience et la révélation se disputent alors le même territoire intérieur. Oswald Wirth ne s’y trompait pas lorsqu’il voyait dans l’alchimie philosophique des Rose-Croix l’une des veines profondes de la franc-maçonnerie spéculative.

2e emblème de l’Atalanta Fugiens : sa nourrice est la terre.

Vient ensuite Michael Maier, médecin de Rodolphe II à Prague, poète et alchimiste, qui publie en 1617 Atalanta fugiens, œuvre prodigieuse où s’entrelacent l’emblème gravé, l’épigramme latine, la fugue musicale et le commentaire savant. Marie-Dominique Massoni nous livre un déchiffrement de ces hiéroglyphes alchimiques où la course de la vierge chasseresse poursuivie par Hippomène devient figure du mercure fugace que le soufre solaire doit fixer. Le vent portant l’embryon dans son ventre, l’œuf fendu par l’épée flamboyante, le blanchiment de Latone, l’arbre aux fruits d’or enfermé dans la maison de rosée ouvrent autant de portes sur l’oratoire intérieur. Les passerelles avec la franc-maçonnerie y sont nombreuses. Trouver et travailler la pierre brute, en faire une pierre cubique, dissoudre et coaguler, faire croître la lumière, n’est-ce pas là notre œuvre commune. L’art de Michael Maier unit la musique, la cuisine, l’amour et le travail de la matière, et nous rappelle que la quête spirituelle exige autant d’attention que de ferveur.

Savinien de Cyrano de Bergerac

Noëlle Martin reprend la plume pour évoquer Savinien de Cyrano de Bergerac, libertin élève de Pierre Gassendi, qui s’envole vers la Lune et le Soleil dans des machines fantasques. Son éros cosmique ne se contente pas de revisiter la Genèse avec verve rabelaisienne. Il défend l’atomisme de Démocrite et de Lucrèce, l’hylozoïsme de Tommaso Campanella, l’héliocentrisme de Nicolas Copernic, et reconnaît une âme aux végétaux comme aux animaux. Tout y métaphorise l’aventure de l’intellectuel qui chemine dans sa pensée, refuse les systèmes officiels et laisse place à l’imagination créatrice. Lorsque, sur le Soleil, les habitants de la Province des philosophes deviennent diaphanes et communiquent par les rayons de leur cœur, nous reconnaissons l’aspiration la plus haute de l’initié, ce dévoilement progressif où l’être intérieur affleure et rayonne.

Avec Eyrénée Philalèthe, Mireille Palson-Beaunier nous fait pénétrer dans le palais fermé du roi

Sous ce pseudonyme grec, l’ami de la vérité, se cache vraisemblablement George Stirk devenu George Starkey, médecin et alchimiste anglo-américain né aux Bermudes en 1628, fils de pasteur puritain et compagnon de Robert Boyle au sein du mystérieux collège invisible qui préfigura la Royal Society. L’Entrée ouverte au palais fermé du roi, publiée à Amsterdam en 1667, devient sous la plume de Mireille Palson-Beaunier une parole parabolique exigeante, où le mercure des sages réclame sept ou dix sublimations successives, autant d’aigles devant s’élever avant que la matière ne devienne véritablement philosophique. Solve et coagula en demeure la respiration.

Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes

L’investigation révèle aussi le millénarisme puritain de George Starkey, sa foi en l’avènement d’Élie l’Artiste annoncé par Paracelse, son espérance d’une Jérusalem céleste qui rendrait dérisoire l’idolâtrie de l’or. Mireille Palson-Beaunier rappelle enfin la généalogie maçonnique de ce nom de Philalèthe, porté par Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes, l’un des maîtres d’œuvre des convents des Philalèthes de 1784 à 1787. Entre ombre et lumière, nous sommes toutes et tous des philalèthes.

Corinne Drescher-Lenoir

Corinne Drescher-Lenoir achève cette traversée par Isaac Newton, ce dernier des magiciens, selon la formule célèbre de John Maynard Keynes après l’acquisition de ses manuscrits alchimiques

Le génie qui élabore la loi de la gravitation universelle, décompose la lumière blanche au prisme et invente le télescope à miroir ne cesse jamais de pratiquer l’alchimie en secret. Ses Principia mathematica philosophiae naturalis, traduits en français par Émilie du Châtelet, ne sont pas l’adieu à Hermès, mais sa secrète persistance. Isaac Newton recopie Eyrénée Philalèthe, annote L’Entrée ouverte au palais fermé du roi, étudie l’arianisme, interroge le dogme trinitaire, cherche dans la nature les traces d’un ordre caché. Là où Pierre Simon de Laplace n’aura plus besoin de l’hypothèse de Dieu, Isaac Newton cherchait Dieu jusque dans la chute des pommes.

Ce cinquième cahier nous donne à éprouver une vérité essentielle

Le rationalisme cartésien n’a jamais éteint la voie d’Hermès, et les franc-maçonnes comme les francs-maçons qui méditent aujourd’hui sur la pierre brute, le mercure des sages, le sel de la Terre, la lumière, le Temple et la parole perdue héritent d’une lignée plus profonde que ne le croit parfois la modernité pressée. Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, rappelle avec justesse qu’Hermès et ses secrets demeurent prêts à se révéler à celles et ceux qui cherchent l’éveil.

Ce cahier l’atteste avec force. Hermès n’a pas fini de chanter. Il change seulement de voix, de lieu, d’instrument, de laboratoire et de ciel.

Hermès ne meurt jamais tout à fait

Il s’éloigne lorsque nous croyons posséder le monde par le calcul seul, puis revient sous la forme d’un symbole, d’un feu, d’une question, d’une pierre encore à polir. Ce cahier nous rappelle que la science sans intériorité peut devenir aveugle, mais que l’ésotérisme sans exigence peut devenir brume. Entre les deux, la voie initiatique demeure. Elle n’oppose pas la raison et le mystère. Elle les met au travail dans le même athanor.

Les Cahiers Bathilde Vérité n° 5 – Hermès, le chant du cygne ?
Travaux de la Loge Nationale de Recherche de la Grande Loge Féminine de France
Préface de Liliane Mirville – Éditions Numérilivre, 2026, 138 pages, 15 € / Le site de l’éditeur

Sylvain Paquette : avant l’Équerre et le Compas… le Cercle (suite)

Volet n°2/3 : la mémoire symbolique du monde

Après avoir posé le Cercle comme matrice spirituelle et initiatique, la conférence franchit un seuil plus ambitieux encore : celui d’une interrogation sur la mémoire ancienne de l’humanité. À partir des traditions autochtones, des cycles de la nature et de la structure des enseignements initiatiques, Sylvain Paquette ouvre la porte à une réflexion vertigineuse : et si certains symboles, certains récits et certaines formes de sagesse renvoyaient à une mémoire plus ancienne que l’histoire elle-même ?

Une question qui dépasse les cultures

Le propos change alors d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de comparer des symboles ou des structures initiatiques, mais de comprendre pourquoi des peuples très éloignés les uns des autres ont parfois développé des visions du monde étonnamment proches. Le Cercle, les quatre directions, les cycles de transformation, les rites de passage, la responsabilité envers la communauté : autant d’éléments qui semblent traverser les continents et les siècles.

L’orateur ne tranche pas. Il ne cherche ni à imposer une théorie globale ni à fabriquer une filiation artificielle entre les traditions. Au contraire, il prend soin de rappeler qu’il ne prétend pas démontrer une origine commune entre la franc-maçonnerie, les Premières Nations ou d’autres systèmes spirituels. Mais il constate que des récurrences existent, et que ces résonances méritent d’être pensées sans préjugé.

Cette posture est importante : elle évite à la fois l’appropriation culturelle, la simplification historique et l’ésotérisme de façade. Elle autorise une lecture plus fine, où le symbole devient un outil de questionnement plutôt qu’une preuve forcée.

Le secret des formes anciennes

La conférence introduit ensuite une idée particulièrement féconde : les traditions humaines ont peut-être conservé, sous des formes diverses, la trace d’expériences très anciennes. C’est ici que l’orateur évoque le Dryas récent, période de bouleversements climatiques majeurs située environ 12 000 ans avant notre époque, ainsi que des traditions de déluge présentes dans de nombreuses civilisations.

Le propos reste prudent. Il ne s’agit pas d’ériger en vérité définitive ce qui demeure débattu. Mais la question posée est puissante : comment expliquer que tant de peuples aient gardé le souvenir de catastrophes, de ruptures ou de recommencements? S’agit-il d’une mémoire collective issue d’événements réels? D’un langage mythique universel? D’une façon de transmettre, à travers le récit, l’expérience fondatrice d’un monde menacé puis réorganisé?

La force de cette partie réside dans cette ouverture intellectuelle. Au lieu de refermer les interrogations, la conférence les assume pleinement. Elle rappelle qu’entre l’archéologie, les traditions orales et le symbolisme, il existe un espace de dialogue où le doute n’est pas une faiblesse, mais une méthode.

Gbekli Tepe et le vertige des origines

Le site de Gbekli Tepe vient renforcer cette perspective. Présenté comme un lieu rituel et symbolique d’une ancienneté exceptionnelle, il bouscule les certitudes sur les capacités spirituelles et organisationnelles des sociétés de la fin de la dernière glaciation. Le message implicite est clair : l’être humain a peut-être toujours cherché à bâtir des lieux sacrés, à inscrire le cosmos dans la pierre, à rendre visible une compréhension invisible du monde.

Ce point est capital dans l’économie générale de la conférence. Il permet de relier la réflexion sur les Premières Nations à une interrogation plus vaste sur la vocation initiatique de l’humanité. Les civilisations changent, les langues disparaissent, les formes religieuses évoluent, mais le besoin de sens, de transmission et d’élévation semble persister.

Ainsi, la conférence ne raconte pas seulement un parcours personnel ou une rencontre interculturelle. Elle dessine une anthropologie du sacré : l’être humain serait, depuis toujours, un chercheur de signes, un constructeur de mémoires, un passeur entre le visible et l’invisible.

Reconnaissance, alliance, responsabilité

Un autre moment fort du discours concerne la question de la reconnaissance initiatique. Dans plusieurs traditions, y compris en franc-maçonnerie, l’initiation ne se limite pas à recevoir un enseignement ; elle passe aussi par des signes, des gestes et des formes de reconnaissance mutuelle. La poignée de main fraternelle, le symbole partagé, le rituel de passage : tout cela dit quelque chose de plus profond que le simple protocole.

L’orateur élargit cette idée aux sociétés autochtones, où alliances et engagements s’accompagnent eux aussi de gestes et de symboles porteurs de sens. Le point central n’est pas la forme, mais la fonction : rendre visible un lien invisible. Reconnaître l’autre, c’est reconnaître une expérience, une fidélité, une appartenance à une même quête de vérité.

Cette réflexion conduit naturellement à une notion essentielle dans l’univers des Premières Nations : l’interdépendance. L’être humain n’est jamais séparé du reste du vivant. Le frère animal, la sœur rivière, la mère Terre, le grand-père feu : tout participe d’un même tissu relationnel. Le Cercle devient alors plus qu’une cosmologie ; il devient une éthique.

Le message des Sept Feux

La conférence annonce enfin un enseignement fondamental de la tradition anishinaabe : la Prophétie des Sept Feux. Sans encore en développer tous les aspects, elle prépare le lecteur à comprendre que l’histoire des peuples n’est pas seulement une suite d’événements, mais aussi une succession d’appels, de choix et de responsabilités.

Ce passage donne à l’ensemble une dimension morale très forte. Si les traditions initiatiques parlent autant du passé, c’est qu’elles orientent l’avenir. Leur but n’est pas de célébrer une mémoire figée, mais d’instruire des êtres capables de marcher plus justement dans le monde. La transmission n’est donc pas nostalgique : elle est engagée, tournée vers les générations à venir.

C’est là l’un des traits les plus remarquables de cette conférence : elle relie constamment la contemplation du sacré à une exigence de service. On n’est pas initié pour se distinguer, mais pour mieux comprendre sa place dans le grand ensemble du vivant.

Une ouverture sur une autre voie…

Ce second volet offre un matériau éditorial très riche. Il permet d’ouvrir un dossier ambitieux sur la place du symbole dans les traditions initiatiques, tout en évitant les pièges de la simplification ou du sensationnalisme. La conférence propose au contraire une voie exigeante : regarder les traditions dans leur singularité, et percevoir malgré tout les harmoniques qu’elles font naître.

Le texte de Sylvain Paquette tient ainsi à la fois du témoignage, de la méditation et de l’essai symbolique. En avançant vers les origines supposées de la mémoire humaine, il ne ferme aucune porte ; il invite le lecteur à devenir, lui aussi, chercheur de sens.

Articles de cette série

À Issy-les-Moulineaux, l’enluminure rallume la lumière des saints

Du 15 juin au 7 juillet 2026, l’Hôtel de ville d’Issy-les-Moulineaux accueillera une exposition exceptionnelle consacrée au CITIL, École d’enluminure d’Issy-les-Moulineaux, autour du maître enlumineur Jean-Luc Leguay, de plus de vingt artistes enlumineurs et d’élèves de l’école. Dans le prolongement de l’ouvrage Le manuscrit enluminé des Saints, publié aux Éditions Cépaduès, cette exposition invite à redécouvrir l’enluminure comme un art vivant, une voie de contemplation et une transmission de lumière.

Il est des expositions qui ne se contentent pas de présenter des œuvres

Elles ouvrent une porte. Elles ralentissent le pas. Elles demandent au regard de se dépouiller de sa hâte pour redevenir disponible. Celle que l’Hôtel de ville d’Issy-les-Moulineaux accueillera du 15 juin au 7 juillet 2026 appartient à cette famille rare. Autour du CITIL, Centre International des Traditions de l’Image de Lumière, École d’enluminure d’Issy-les-Moulineaux, plus de vingt artistes enlumineurs exposeront leurs créations, aux côtés d’élèves de l’école, avec le soutien de la municipalité.

Au centre de cette aventure se tient Jean-Luc Leguay, maître enlumineur, chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, passeur d’une tradition où l’image n’est jamais simple ornement, mais chemin.

Son nom est désormais indissociable d’une œuvre patiente, exigeante, profondément habitée, qui a rendu à l’enluminure sa puissance première. Non pas décorer le texte, mais l’élever. Non pas séduire le regard, mais l’initier. Non pas illustrer une croyance, mais ouvrir un espace de présence.

Cette exposition fait naturellement écho à Le manuscrit enluminé des Saints, publié aux Éditions Cépaduès, ouvrage déjà présenté dans nos colonnes sous le titre « Le manuscrit enluminé des Saints », ou la lumière transmise de main en main. Préfacé par Yonnel Ghernaouti, enrichi d’enluminures de Jean-Luc Leguay et de plusieurs artistes enlumineurs, accompagné des textes de Thomas Grison, ce livre se présente comme une Légende dorée pour notre temps. Il rassemble des figures de saints et de saintes qui ne sont pas seulement offertes à la mémoire chrétienne, mais proposées comme miroirs intérieurs, compagnons de route, visages de seuil et de passage.

Dans ce livre comme dans l’exposition, l’enluminure retrouve sa vocation profonde

Elle n’est pas une image ajoutée au monde. Elle est une image qui retire le monde à sa dispersion. Elle rassemble. Elle ordonne. Elle donne à la couleur une densité spirituelle, au trait une force de prière, à l’or une fonction de révélation. Le bleu y devient profondeur contemplative, le rouge amour et épreuve, le vert germination, le blanc dépouillement, le noir mystère. Tout parle, mais rien ne bavarde. Tout signifie, mais rien ne s’épuise.

Le CITIL, fondé par Jean-Luc Leguay avec Gilles Jouanny, qui en assure aujourd’hui la direction, est installé au Musée Français de la Carte à Jouer d’Issy-les-Moulineaux

Gilles Jouanny

Il est bien davantage qu’un atelier d’arts graphiques. Il transmet une science du regard, une discipline de la main, une métaphysique de l’image. Son enseignement, réparti sur plusieurs années, fait dialoguer dessin, géométrie, ordonnance des formes, symbolique des couleurs, ornement, grands textes et traditions spirituelles. On y apprend à construire une image comme on élève une architecture intérieure.

Cette dimension est essentielle. L’enluminure n’y est pas abordée comme une survivance médiévale, ni comme une nostalgie d’atelier ancien. Elle demeure une pratique vivante, capable de répondre à notre époque saturée d’images rapides, consommées, oubliées aussitôt vues. Ici, au contraire, l’image demande du temps. Elle exige que l’œil s’arrête, que la main se règle, que la pensée consente à entrer dans la lenteur. Elle rappelle qu’un visage, un attribut, une couleur, une bordure, une fleur stylisée ou une géométrie peuvent devenir les degrés d’une véritable ascension intérieure.

Les élèves du CITIL, présents dans cette exposition, témoignent de cette transmission

Leur participation est importante, car elle montre que l’enluminure n’est pas seulement affaire de maître, mais de chaîne vivante. Une main reçoit, puis apprend à tracer. Un regard est formé, puis devient capable de voir. Une tradition n’existe que si elle est transmise. À Issy-les-Moulineaux, cette transmission prendra forme sous les yeux du public, dans une rencontre entre œuvres accomplies, cheminements en cours et fidélité à l’esprit des anciens imagiers.

L’exposition permettra aussi de découvrir l’esprit de Lumen Art, mouvement initié par Jean-Luc Leguay autour d’anciens élèves de l’École de l’Image de Lumière.

Lumen Art rassemble des créateurs pour lesquels l’œuvre n’est pas seulement expression de soi, mais chemin de connaissance

Sa charte défend une esthétique exigeante, nourrie de géométrie sacrée, de symbolique des couleurs et de respect des grandes filiations de l’art sacré. Elle rappelle que la beauté n’est jamais une simple parure, mais un appel à la contemplation, une exigence intérieure, un service rendu à l’humain.

Il y a là une leçon précieuse pour notre temps.

Nous vivons dans une civilisation de l’image instantanée, de la retouche, du flux, de l’apparition et de l’effacement

L’enluminure, elle, travaille contre la disparition. Elle inscrit. Elle veille. Elle dépose dans la matière une patience presque monastique. Elle refuse l’agitation pour rejoindre la profondeur. Elle fait de la page un lieu habitable, de la couleur un langage, du geste une ascèse.

Jean-Luc Leguay vient d’abord du monde du mouvement

La Maître enlumineur Jean-Luc Leguay, en son atelier – Photo © Yonnel Ghernaouti, YG
La Maître enlumineur Jean-Luc Leguay, en son atelier – Photo © Yonnel Ghernaouti, YG

Ancien chorégraphe, il a transporté du plateau au parchemin le sens de la composition, du rythme et de la dramaturgie lumineuse. Ce passage est plus qu’une biographie. Il éclaire toute son œuvre. Chez lui, l’image danse encore, mais cette danse est devenue intérieure. Les figures ne sont pas immobiles. Elles rayonnent. Elles traversent. Elles appellent. Saint Christophe, présent sur l’affiche de l’exposition, en donne une admirable image. Drapé de vert, appuyé sur son bâton, portant une coupe rayonnante comme une présence de feu, il devient le saint du passage, de la traversée, du gué entre les rives. Il rappelle que toute vraie lumière se porte, se protège et se transmet.

C’est bien cela que cette exposition rendra visible

Une lumière transmise de main en main. Une lumière qui ne s’impose pas, mais se propose. Une lumière qui ne cherche pas à éblouir, mais à éveiller. Dans les salons de l’Hôtel de ville d’Issy-les-Moulineaux, le public pourra rencontrer des œuvres qui portent en elles une mémoire médiévale, une profondeur chrétienne, une exigence symbolique et une présence pleinement contemporaine.

Cette exposition possède aussi une résonance particulière

Car l’enluminure, dans sa rigueur et son humilité, parle à toute démarche initiatique. Elle enseigne que la lumière ne se décrète pas. Elle se prépare. Elle se reçoit. Elle se travaille. Elle se transmet. Elle demande un cadre, une règle, une patience, une fidélité au geste juste. Comme dans l’atelier intérieur, rien ne vaut sans attention, rien ne s’accomplit sans silence, rien ne devient lumineux sans un long consentement à la transformation.

Ainsi, du livre à l’exposition, de la page à l’Hôtel de ville, du maître aux élèves, du CITIL à Lumen Art, c’est une même parole qui circule. Elle dit que la beauté peut encore sauver quelque chose du regard humain. Elle dit qu’une image peut encore être plus qu’une image. Elle dit qu’au cœur d’un monde pressé, inquiet, parfois désaccordé, il existe des mains qui travaillent lentement pour que la lumière demeure.

À Issy-les-Moulineaux, du 15 juin au 7 juillet 2026, l’enluminure ne viendra donc pas seulement habiller les murs d’un éclat ancien. Elle viendra rappeler, avec la patience de l’or et la ferveur des couleurs, que toute lumière véritable commence dans une main qui trace, un regard qui s’ouvre et une âme qui consent enfin à voir.

Informations pratiques

Exposition CITIL – École d’enluminure d’Issy-les-Moulineaux
Du 15 juin au 7 juillet 2026
Hôtel de ville d’Issy-les-Moulineaux
62 Rue du Général Leclerc
92130 Issy-les-Moulineaux
Avec le soutien de la municipalité

Autour de l’exposition
Présentation d’œuvres de plus de vingt artistes enlumineurs
Participation d’élèves du CITIL
Mise en lumière de l’ouvrage Le manuscrit enluminé des Saints, Cépaduès-Éditions

Cépaduès, le SITE

« Au féminin », quand les femmes franchissent les portes du compagnonnage

Au Musée du Compagnonnage de Tours, l’exposition « Au féminin » raconte une conquête silencieuse, patiente et profondément humaine. Celle de femmes qui, depuis leur entrée sur le Tour de France en 2004, ont ouvert une voie longtemps interdite. Entre histoire, portraits, objets personnels, enquêtes filmées et chefs-d’œuvre, cette exposition rappelle que la transmission ne connaît ni genre ni frontière lorsque la main, l’esprit et le cœur travaillent ensemble.

Le compagnonnage a longtemps porté les habits d’un monde d’hommes

Non par essence, mais par histoire, par usages, par inerties, par ces habitudes collectives qui finissent parfois par se prendre pour des lois naturelles. Le Tour de France, les ateliers, les métiers, les rites de passage, les gestes transmis de génération en génération, tout semblait dessiner un univers viril, robuste, fermé sur lui-même, comme si la noblesse du métier devait nécessairement se conjuguer au masculin.

Et puis des femmes sont entrées.

Non en visiteuses, non en spectatrices, non en figures décoratives d’une modernité affichée, mais en professionnelles, en apprenties exigeantes, en ouvrières du geste juste, en chercheuses de perfection. Depuis 2004, quelques pionnières ont franchi les portes du compagnonnage. Elles n’ont pas seulement demandé une place. Elles l’ont prise par le travail, par l’excellence, par la patience, par cette autorité très particulière que donne le métier lorsqu’il est pratiqué avec rigueur.

L’exposition « Au féminin », présentée au Musée du Compagnonnage de Tours du 12 juin au 31 octobre 2026, vient précisément raconter cette histoire récente et déjà essentielle.

Elle montre comment la présence des femmes est aujourd’hui acquise chez les compagnons, tout en rappelant que la mixité des métiers demeure encore inégalement partagée selon les secteurs. Il ne suffit pas d’ouvrir une porte pour que toutes les habitudes disparaissent. Il ne suffit pas d’admettre quelques parcours exemplaires pour que les représentations collectives soient entièrement transformées. Mais chaque parcours, chaque visage, chaque chef-d’œuvre, chaque outil saisi par une main libre vient déplacer la ligne.

Affiche officielle

L’exposition mêle histoire, enquêtes filmées, portraits photographiques, objets personnels et chefs-d’œuvre

Elle ne se contente donc pas de produire un discours. Elle donne à voir. Elle fait entendre. Elle replace les trajectoires individuelles dans une mémoire plus vaste, celle du compagnonnage comme école du métier, de la fraternité, de la transmission et de l’élévation par l’ouvrage bien fait.

Pour un regard maçonnique, une telle exposition parle immédiatement.

Elle parle de passage, de seuil, d’initiation, de reconnaissance, de silence, de travail sur soi par le travail de la matière

Le Musée du Compagnonnage, situé dans l'ancienne abbaye Saint-Julien de Tours
Le Musée du Compagnonnage, situé dans l’ancienne abbaye Saint-Julien de Tours

Elle rappelle que l’outil n’est jamais neutre. Le ciseau, le marteau, le compas, l’équerre, la varlope, l’aiguille, le fil, la pierre, le bois ou le métal deviennent autant de médiations entre l’être humain et ce qu’il peut devenir. Dans l’atelier comme dans la loge, il y a ce même appel à sortir du brut, à ordonner, à ajuster, à apprendre humblement avant de transmettre.

Mais l’exposition va plus loin

Elle montre que la tradition véritable n’est pas la conservation jalouse d’un privilège. Elle est capacité de transmettre ce qui vaut, à celles et ceux qui en acceptent l’exigence. Une tradition vivante n’est pas un rempart contre le présent. Elle est une mémoire en marche. Elle ne se trahit pas en accueillant de nouvelles mains. Elle se confirme, au contraire, lorsqu’elle reconnaît que l’excellence n’a pas de sexe, que la vocation ne se distribue pas selon les anciens préjugés, que le chef-d’œuvre appartient à qui sait unir patience, intelligence, courage et beauté.

Ces femmes compagnons ne sont pas d’abord des symboles

Elles sont d’abord des professionnelles passionnées. C’est sans doute là le point le plus fort de l’exposition. Elle évite de réduire ces femmes à une cause abstraite ou à une simple conquête sociétale. Elle les montre dans la réalité du métier, dans la densité d’un parcours, dans la tension entre héritage et avenir. Elles ne demandent pas que l’on admire leur féminité dans un monde masculin. Elles imposent leur compétence, leur regard, leur savoir-faire, leur manière d’habiter le métier.

En cela, elles deviennent pourtant des sources d’inspiration. Pour les jeunes générations, elles ouvrent le champ des possibles

Mains d’Amédée Puisais, compagnon plâtrier du Devoir

Elles disent, par leur simple présence, que rien n’est plus puissant qu’un exemple incarné. Elles rappellent à toutes celles qui hésitent devant une voie réputée difficile, trop masculine, trop ancienne ou trop fermée, que les portes les plus lourdes finissent par céder lorsque le désir d’apprendre est plus fort que le poids des usages.

Le Musée du Compagnonnage de Tours, installé dans l’ancienne abbaye Saint-Julien, est un lieu idéal pour accueillir une telle exposition

L’abbaye elle-même porte en silence cette idée de durée, de règle, de communauté et de transmission. Dans ce cadre, les œuvres, les objets et les récits prennent une profondeur particulière. Ils ne parlent pas seulement d’égalité. Ils parlent de vocation. Ils parlent de l’honneur du travail. Ils parlent de cette fidélité au geste qui, loin d’enfermer, peut libérer.

« Au féminin » n’est donc pas seulement une exposition sur des femmes dans le compagnonnage

Enseigne Musé du Compagnonnage, Pierre Reynal, dit Corrézien la Fraternité

C’est une exposition sur la transformation d’une tradition par sa propre exigence. C’est une invitation à regarder autrement les métiers, les ateliers, les filiations et les héritages. C’est aussi un rappel salutaire pour tous les univers initiatiques, fraternels ou professionnels qui prétendent transmettre une lumière. La transmission n’a de valeur que si elle élève. Elle cesse d’être transmission lorsqu’elle devient sélection close, privilège défensif ou nostalgie immobile.

Au fond, ces femmes compagnons nous rappellent une vérité simple

Le chef-d’œuvre n’appartient ni aux hommes ni aux femmes. Il appartient à celles et ceux qui acceptent de se laisser former par le temps, par la matière, par l’effort et par l’amour du métier.

Dans le silence des outils et la beauté des gestes, « Au féminin » donne à voir bien plus qu’une évolution du compagnonnage. Elle révèle une leçon universelle. Là où une main apprend, là où un regard s’affine, là où une œuvre naît de la patience et de la liberté, la tradition ne recule pas. Elle respire enfin plus largement.

Pour mémoire.

Le compagnonnage français ne se réduit pas à une seule maison. Il se déploie aujourd’hui principalement autour de trois grandes familles, différentes par leur histoire, leur organisation, leur sensibilité et leur rapport aux métiers, mais unies par une même exigence de transmission, de voyage, de perfectionnement et d’accomplissement par le travail.

L’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis (UC), créée en 1889, demeure la plus ancienne des trois grandes organisations contemporaines. Elle incarne une tradition compagnonnique très large, attachée à la diversité des métiers et à l’esprit du Tour de France. On y retrouve un spectre étendu de professions, avec une forte présence des métiers du bâtiment, charpente, menuiserie, taille de pierre, couverture, mais aussi des métiers d’art, de l’ébénisterie et de certains métiers de bouche. Elle apparaît ainsi comme une maison plurimétiers, profondément enracinée dans l’histoire longue du compagnonnage.

L’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, constituée en 1941, est sans doute aujourd’hui la structure la plus connue du grand public. Elle s’est fortement développée autour de la formation, de l’apprentissage, de la vie communautaire et du voyage. Ses métiers les plus représentés demeurent ceux du bois et du bâtiment, notamment la menuiserie, la charpente et la couverture, mais son champ s’est considérablement élargi. Elle accueille désormais des métiers du goût, de la métallurgie, des matériaux souples, de l’industrie, du vivant et de l’aménagement. Elle est souvent perçue comme la plus visible, la plus structurée en matière de formation et l’une des plus diversifiées dans son offre contemporaine.

La Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment et Autres Activités, fondée en 1952, conserve quant à elle une identité très fortement liée aux métiers du bâtiment. Charpentiers, menuisiers, maçons, tailleurs de pierre, couvreurs, serruriers, métalliers, peintres ou encore métiers proches de la construction y occupent une place centrale. Quelques ouvertures existent vers d’autres secteurs, mais son cœur demeure clairement celui du chantier, de l’ouvrage bâti, de la matière travaillée dans la durée et de la transmission des savoir-faire constructifs.

Ce rappel permet de mieux comprendre l’enjeu de l’exposition

Si le bâtiment, le bois, la pierre, la couverture et le métal dominent encore largement l’imaginaire compagnonnique, les parcours de femmes compagnons viennent interroger de l’intérieur ces héritages professionnels. Elles ne contestent pas la tradition. Elles la prolongent en y apportant leur présence, leur compétence et leur regard. Elles montrent que le métier, lorsqu’il est vécu comme exigence, patience et fidélité au geste juste, n’appartient ni aux hommes ni aux femmes, mais à celles et ceux qui acceptent d’en recevoir la règle, d’en éprouver la difficulté et d’en transmettre la beauté.

En résumé, l’Union Compagnonnique apparaît comme la plus ancienne et la plus plurimétiers, l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir comme la plus visible et la plus diversifiée dans son organisation actuelle, la Fédération Compagnonnique comme la plus fortement ancrée dans les métiers du bâtiment.

Dans les trois cas,

une même question demeure vive.

Comment faire vivre une tradition sans l’enfermer

dans ses anciennes frontières.

C’est précisément ce que l’exposition « Au féminin » donne à méditer, à travers des trajectoires qui transforment l’héritage non par rupture, mais par fidélité créatrice.

Infos pratiques

Exposition « Au féminin »
Musée du Compagnonnage de Tours – 8 Rue Nationale 3700 Tours

Du 12 juin au 31 octobre 2026
Entrée gratuite

Blason ville de Tours

Visites guidées par la commissaire d’exposition
14, 21 et 27 juin à 15 h 30 : Tarif 3 €
Sur réservation

Du 6 juillet au 30 août
Visites thématiques les vendredis à 15 h
Visites commentées les samedis à 15 h
Visites flash les lundis, mercredis et jeudis à 15 h
Sans réservation et gratuit

Est-ce l’homme qui devient franc-maçon, ou le franc-maçon qui est déjà en lui ?

De notre confrère italien expartibus.it

Qui est apparu en premier, la poule ou l’œuf ?

La question est ancienne, presque un jeu de l’intellect, mais, au final, elle nous ramène toujours au même point : le mystère des origines. Et de là découle une autre question, peut-être encore plus profonde : l’homme devient-il franc-maçon, ou y a-t-il déjà un franc-maçon, potentiellement, en chaque homme ? Il ne s’agit pas d’une question à laquelle on répond rapidement. En fait, il ne faudrait peut-être même pas la « résoudre » au sens habituel du terme. Il faut y réfléchir, l’explorer et la laisser agir en nous.

Car certaines réponses ne se trouvent pas à l’extérieur : elles mûrissent lentement, comme une graine sous terre qui, tôt ou tard, se dirige vers la lumière. Nombreux sont ceux qui s’intéressent à la franc-maçonnerie par curiosité, par recherche ou par besoin de sens. D’autres y arrivent presque sans s’en rendre compte, comme si une voix intérieure les avait appelés depuis longtemps. Dès lors, il est naturel de se demander : le choix se pose-t-il réellement à ce moment précis, ou s’agit-il simplement du moment où quelque chose de plus ancien se manifeste ?

La franc-maçonnerie ne transforme pas un homme ordinaire en un homme différent. Elle l’invite plutôt à mieux se connaître. Elle le met face à lui-même, sans raccourcis. Il lui demande de regarder sa propre pierre brute, ses imperfections, ses ombres, mais aussi ses potentialités. En ce sens, l’œuvre maçonnique ne crée pas à partir de rien : elle met en lumière ce qui était caché.

Il existe une phrase latine qui semble avoir été écrite sur mesure pour ce voyage :

VITRIOL

Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem

Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée.

C’est une phrase simple, mais profonde.

Cela exprime précisément ce qu’exige tout véritable voyage intérieur : ne courez pas à l’extérieur, mais entrez en vous. Ne cherchez pas ailleurs ce qui vous attend peut-être dans l’endroit le plus proche et le plus difficile à atteindre : vous-même. C’est peut-être là l’essentiel. Un franc-maçon n’est pas simplement quelqu’un qui adhère à une loge ; c’est quelqu’un qui accepte le travail. Il n’a pas peur d’être poli, corrigé, purifié. Qui sait que la croissance n’est pas un geste instantané, mais un processus lent ? Un peu comme un sculpteur qui, face à un bloc de marbre, n’invente pas la forme : il la libère. La figure était déjà là, prisonnière de la matière, attendant seulement une main capable de la libérer.

Albert Pike a écrit :

La franc-maçonnerie est au cœur de l’alliance entre Dieu et l’homme.

Une phrase forte qui nous rappelle une vérité essentielle : le cheminement initiatique n’est jamais purement personnel. C’est aussi une relation, une responsabilité, un pont entre le ciel et la terre, entre l’idée et la matière, entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir. En ce sens, chaque pas dans le Temple est aussi un pas dans la vie, et chaque vérité conquise dans le silence doit ensuite se refléter dans les gestes quotidiens. Pourtant, cet appel n’est pas ressenti de la même manière par tous. Tous ne sont pas prêts à s’arrêter, à écouter et à remettre en question leurs propres certitudes. Voilà pourquoi le doute n’est pas un ennemi : c’est un allié. C’est la porte qui s’ouvre quand on cesse de croire qu’on sait tout. Et, en franc-maçonnerie comme dans la vie, ceux qui ne se remettent pas véritablement en question restent bloqués.

Ceux qui, en revanche, acceptent le doute comme un compagnon de voyage découvrent que la recherche est déjà une forme de connaissance. C’est là que réside le paradoxe le plus fascinant : peut-être un homme ne devient-il franc-maçon que lorsqu’il reconnaît ce qui était déjà en lui. Comme si l’initiation n’ajoutait rien d’extérieur, mais donnait un nom à une vocation secrète. Dans ce cas, la Loge ne serait pas un lieu d’arrivée, mais le lieu où une vérité intérieure cesse de se taire. C’est comme allumer une lampe dans une pièce qui a toujours existé, mais dans laquelle on n’avait pas encore eu le courage d’entrer. On pourrait donc dire que chaque homme porte en lui un potentiel initiatique. Tous ne le cultivent pas, tous ne l’écoutent pas, tous n’ont pas le courage de le suivre. Mais cette possibilité existe.

Comme une étincelle sous les cendres. Comme une étoile invisible le jour, mais qui continue de briller. Et lorsque le moment propice arrive, cette lumière exige d’être reconnue. La franc-maçonnerie, cependant, n’est pas une idée vague ou romantique. Elle est discipline, silence et perfectionnement de soi. C’est une voie qui ne se contente pas de consoler : elle interpelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle est authentique. Parce que la vérité n’est pas toujours douce.

Parfois, cela vous secoue. Parfois, cela vous oblige à laisser tomber vos masques. Parfois, cela vous demande de vous défaire de l’image que vous avez construite pour le monde, pour enfin laisser parler votre véritable nature. C’est peut-être pourquoi le véritable franc-maçon n’est pas celui qui se croit parvenu à destination, mais celui qui sait qu’il est encore en chemin. Non pas celui qui possède la lumière, mais celui qui la recherche avec humilité. Et cette humilité est déjà une forme de sagesse. Car il n’y a rien de plus sérieux qu’une recherche entreprise sans vanité. Une autre image utile est celle du voyage. L’initiation ressemble à un voyage sur une route qui n’est pas toujours droite. Il y a des virages, des arrêts, des obstacles, des détours. Il y a des jours où l’on pense avoir tout compris, et d’autres où l’on a l’impression de tout recommencer. Mais c’est peut-être précisément ainsi que fonctionne le travail intérieur : non pas en ligne droite, mais en spirale. À chaque fois, on revient à un point déjà exploré, mais avec une perspective différente, plus profonde, plus authentique.

Le doute ressurgit, non plus sous forme de confusion, mais sous la forme d’une question essentielle : si un homme entre en franc-maçonnerie sans avoir auparavant ressenti cet appel en lui, peut-il véritablement devenir franc-maçon ? Ou bien cet appel était-il présent depuis toujours, attendant simplement d’être reconnu ?

La réponse se situe peut-être quelque part entre les deux.

On devient franc-maçon par un acte de volonté, bien sûr. Mais cet acte découle souvent de quelque chose qui le précède : une sensibilité, une soif de sens, une agitation profonde, un besoin de vérité. En ce sens, le franc-maçon n’est pas créé de l’extérieur : il s’éveille de l’intérieur. Le véritable travail ne consiste donc pas à impressionner le monde, mais à se transformer soi-même. Il ne s’agit pas de paraître plus sage, mais de devenir plus authentique. Il ne s’agit pas d’accumuler des symboles, mais d’apprendre à les décrypter. Car un symbole, sans expérience intérieure, reste un simple ornement ; avec l’expérience, en revanche, il devient une clé. La vie ressemble alors à un atelier silencieux. Chacun de nous porte en soi un bloc informe, et n’importe qui, s’il le souhaite, peut commencer à le travailler.

Certains ne remarquent même pas le maillet. D’autres le craignent. D’autres encore comprennent que sans cet effort, point de progrès. Et c’est peut-être là que réside la différence entre ceux qui se contentent de vivre et ceux qui commencent véritablement à se connaître.

Goethe a dit :

Celui qui ne peut rendre compte de trois mille ans demeure dans les ténèbres.

C’est une phrase qui résonne aussi avec l’âme maçonnique : il ne suffit pas de vivre dans le présent, nous devons ressentir la continuité du temps, le lien avec ce qui nous a précédés, le poids et la beauté de la tradition. Car ceux qui oublient leurs racines finissent tôt ou tard par perdre le nord. Et ceux qui perdent le nord confondent souvent le bruit avec la vérité. Et le véritable dilemme change de ton.

Ce n’est plus le cas :

L’homme devient-il franc-maçon ou est-il déjà franc-maçon en lui ?

Cela devient plutôt :

Avez-vous le courage de reconnaître ce qui, en vous, nécessite d’être travaillé ?

Car c’est la question qui compte vraiment. Telle une flamme protégée du vent, la conscience initiatique n’a besoin d’aucun artifice. Elle requiert soin, attention, silence et, surtout, honnêteté envers soi-même. Personne ne peut faire ce travail à notre place. Personne ne peut vraiment nous comprendre à moins que nous n’ouvrions nous-mêmes la porte. La liberté, sur ce chemin, ne consiste pas à faire ce que l’on veut. C’est choisir de vivre en accord avec ses intuitions. C’est assumer la responsabilité de sa propre lumière, sans fuir son ombre. Et c’est précisément dans cette tension que l’homme se confronte à son destin intérieur. En fin de compte, toute réponse authentique demeure personnelle. Si un homme est franc-maçon, sa réponse s’adressera à ses frères dans le langage discret du partage. S’il ne l’est pas, la question continuera peut-être de l’habiter secrètement, telle une présence discrète mais insistante. Et cela aussi, en définitive, est déjà un commencement.

C’est pourquoi la véritable invitation n’est pas de croire, mais de regarder en soi. De faire une pause. D’écouter. De se demander honnêtement qui nous sommes vraiment, quelle part de nous aspire encore à la lumière, quelle part a besoin d’être polie, et laquelle, au contraire, est déjà prête à rayonner.

Car parfois, la réponse ne vient pas immédiatement. Mais lorsqu’elle arrive, elle n’a pas besoin de faire des histoires : il suffit qu’elle soit vraie.

« Paradise », la porte du ciel et le poids des métaux

Avec Knockin’ on Heaven’s Door, devenue dans notre lecture « Frappant à la porte du paradis », Paradise quitte le registre de la survie pour rejoindre celui du seuil. La chanson de Bob Dylan, reprise par RAIGN dans la série, ne vient pas seulement accompagner une révélation dramatique. Elle ouvre une méditation sur la mort, la séparation, la dépossession et cette porte invisible devant laquelle toute initiation véritable oblige un jour à se tenir sans armes, sans insignes et sans certitudes.

La première saison de Paradise enferme Xavier Collins dans une cité souterraine où la mort du président Cal Bradford révèle peu à peu une architecture de mensonges

La communauté qui porte le nom de Paradise devait protéger la vie après « The Day ». Elle dévoile pourtant une autre vérité. Les survivants n’ont pas seulement échappé à la catastrophe. Ils habitent une fiction politique où le ciel a été remplacé, où la mémoire est administrée, où la paix dépend d’une puissance capable de contrôler les récits. La deuxième saison arrache Xavier à cette enceinte. L’extérieur n’est plus une abstraction. Le monde blessé revient avec ses vivants, ses fantômes, ses violences, ses espérances. L’homme qui croyait avoir perdu Teri Rogers-Collins se met en marche vers une vérité plus vaste que sa douleur. Le récit devient alors itinérance, descente et remontée, passage de la caverne technologique vers une terre encore porteuse d’épreuves.

Dan Fogelman appartient à cette famille d’auteurs américains qui aiment cacher la blessure sous le mécanisme narratif

Depuis This Is Us, il explore les liens de sang, les secrets familiaux, les temporalités brisées, les deuils qui travaillent les vivants. Sa trajectoire, de Cars à Tangled, de Crazy, Stupid, Love. à Life Itself, puis de Pitch à Paradise, montre une fidélité à la même interrogation intime.

Comment les êtres humains se racontent-ils pour survivre à ce qui les dépasse.

Dans Paradise, cette interrogation change d’échelle. La famille demeure, mais elle se tient désormais devant l’effondrement du monde. Le père n’a plus seulement à transmettre une mémoire. Il doit discerner ce qui mérite d’être sauvé lorsque les institutions, les récits nationaux et les certitudes politiques se sont effondrés.

Bob Dylan, né Robert Allen Zimmerman en 1941, a bâti une œuvre qui appartient autant à la poésie qu’à la chanson populaire.

Bob Dylan

De The Freewheelin’ Bob Dylan à Highway 61 Revisited, de Blonde on Blonde à Blood on the Tracks, de Chronicles à ses chants tardifs, il a donné à la voix américaine une dimension prophétique, ironique, biblique et nomade. Knockin’ on Heaven’s Door, composée pour Pat Garrett and Billy the Kid de Sam Peckinpah, naît dans un western crépusculaire, au moment où l’homme de loi sent que son insigne, son arme et son rôle social ne pèsent plus rien devant la mort. Cette origine est capitale. La chanson n’est pas d’abord une prière confortable. Elle est la parole dépouillée d’un homme qui approche de la frontière ultime.

Dans Paradise, cette frontière devient double

Il y a la porte du ciel, mais il y a aussi la porte du bunker.

Il y a le passage entre les vivants et les morts, mais aussi celui qui sépare les protégés des abandonnés. Il y a l’accès à la vérité, mais aussi la tentation de demeurer dans l’illusion. La chanson intervient dans un épisode où la possibilité que Teri soit encore vivante bouleverse la douleur de Xavier. Ce n’est plus seulement une porte funèbre. C’est une porte de révélation. Le paradis n’est pas derrière les morts. Il se tient peut-être derrière le mensonge qu’il faut traverser, derrière la peur qu’il faut vaincre, derrière l’attachement qu’il faut purifier pour que l’amour cesse d’être seulement possession et devienne fidélité active.

La traduction française « Frappant à la porte du paradis » met l’accent sur le geste

Frapper, c’est reconnaître qu’une limite existe. C’est admettre que nous ne sommes pas maîtres de l’ouverture. Dans la symbolique maçonnique, nul ne s’introduit de lui-même dans l’espace initiatique. Il faut demander, attendre, être éprouvé, consentir à ne pas savoir. La porte protège autant qu’elle invite. Elle sépare le bruit du monde et l’écoute intérieure. Elle rappelle que l’accès à la lumière n’est pas une conquête violente, mais une disponibilité. La chanson de Bob Dylan, par sa nudité, rejoint cette vérité. L’homme qui approche du seuil ne négocie plus. Il dépose.

Déposer les métaux, voilà peut-être l’un des grands échos initiatiques de cette chanson dans Paradise

Dans le western originel, l’insigne et l’arme deviennent inutiles. Dans la série, les signes du pouvoir, les structures de commandement, les privilèges du bunker, les illusions de maîtrise technologique apparaissent eux aussi comme des métaux dont il faudra se défaire. Paradise, cité bâtie par l’anticipation, la richesse et le secret, ressemble à un monde qui n’a pas su accomplir ce dépouillement. Elle a emporté sous terre ses peurs, ses classements, ses ambitions, ses hiérarchies. Elle a sauvé des corps sans purifier les consciences. Or une porte spirituelle ne s’ouvre pas devant celui qui transporte encore tout son arsenal intérieur.

La reprise de RAIGN accentue cette dimension liminaire

Sa lenteur, son ampleur, son intensité crépusculaire déplacent la chanson hors du seul héritage rock. Elle devient presque une psalmodie. Nous entendons moins l’éclat d’un refrain célèbre que le battement obstiné d’une âme devant l’inconnu. La série, qui aime reprendre les chants d’autrefois pour les transformer en signes d’après-catastrophe, utilise ici la mémoire musicale comme une chambre de résonance. Le passé revient, mais il ne revient pas pour flatter la nostalgie. Il revient pour juger le présent. Le monde qui a chanté ces chansons a fini par produire Paradise, c’est-à-dire un abri admirable et coupable, un refuge d’ingénieurs et de dirigeants qui a cru pouvoir organiser le salut en oubliant la conversion intérieure.

La porte du paradis, dans cette lecture, n’est donc pas l’entrée d’un au-delà lointain.

Elle est l’épreuve de vérité imposée aux vivants

Xavier Collins en porte la marque. Agent protecteur, père endeuillé, homme de devoir, il doit apprendre que protéger ne signifie pas seulement surveiller, obéir, défendre un périmètre. Protéger signifie parfois trahir l’ordre établi au nom d’une justice plus haute. Le personnage devient alors une figure de gardien retourné par la lumière. Il n’est plus seulement celui qui tient la porte. Il devient celui qui doit comprendre pourquoi la porte existe, qui elle exclut, qui elle sauve, qui elle condamne.

La franc-maçonnerie connaît cette tension. Le couvreur garde le seuil, mais le seuil n’est pas destiné à faire de l’initié un propriétaire du sacré. Il rappelle que toute entrée engage une responsabilité. Toute lumière reçue oblige. Tout passage exige une transformation. Dans Paradise, les portes abondent. Portes de sécurité, accès surveillés, sas, issues, passages interdits, voies souterraines, frontières entre la cité protégée et la terre meurtrie. Mais la seule porte décisive n’est pas mécanique. Elle est intérieure. Elle s’ouvre lorsque le personnage cesse de confondre survie et salut.

La chanson de Bob Dylan, reprise dans ce monde d’après, nous ramène à une sagesse très ancienne

À l’heure du seuil, aucun titre ne sauve.

Aucun grade profane, aucune fonction politique, aucun pouvoir financier, aucune technologie ne franchit la limite à notre place. L’être humain se tient nu devant ce qu’il a fait, devant ceux qu’il a aimés, devant ceux qu’il n’a pas voulu voir. Cette nudité n’est pas humiliation. Elle est vérité. Elle correspond à ce moment initiatique où la pierre brute accepte enfin le travail du ciseau, non pour devenir autre chose qu’elle-même, mais pour laisser apparaître ce qu’elle contenait déjà en puissance.

Paradise donne ainsi à Frappant à la porte du paradis une résonance fraternelle.

La porte à laquelle nous frappons n’est pas seulement celle de notre propre délivrance

Elle est celle de l’autre. La vraie question n’est pas de savoir si Xavier pourra retrouver Teri, ni même si Paradise pourra survivre à ses secrets. La question plus profonde est de savoir si une communauté peut encore mériter son nom lorsqu’elle accepte de faire de la survie un privilège. Le paradis n’est pas derrière la porte si cette porte demeure fermée aux plus vulnérables. Il n’existe que dans le geste de l’ouverture, dans la capacité à risquer sa sécurité pour restituer une part de monde commun.

La grandeur de cette chanson dans Paradise tient à ce qu’elle transforme un épisode de série en méditation sur le seuil

Frapper à la porte du paradis, ce n’est pas demander une récompense. C’est reconnaître que toute existence humaine avance vers un dépouillement. La série de Dan Fogelman, sous ses apparences de thriller postapocalyptique, nous tend cette clé. Le paradis n’est pas l’endroit où nous nous enfermons pour survivre. Il est la porte que nous apprenons à ouvrir lorsque nous acceptons de déposer nos métaux, de répondre de nos aveuglements et de marcher vers l’autre avec la seule force qui ne s’effondre pas sous les ruines, la fraternité.

« L’Art Royal de A à Z », trente-trois voyages pour remettre les valeurs sur le chantier

Avec L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes, Alain Appercel livre un abécédaire amoureux où chaque lettre devient une halte, chaque mot une pierre que le Franc-maçon façonne à hauteur de conscience. Trente-trois étapes pour relier la Tradition à la modernité, le silence à la parole, le visible à l’invisible. Une boussole offerte au jeune initié comme au Frère chevronné qui cherche encore et toujours.

Il existe des ouvrages qui se referment aussitôt lus, étalages soignés de connaissances déjà cataloguées par d’autres

Et puis il en existe d’autres, plus précieux, qui prolongent leur écho longtemps après que les pages se sont tues. L’Art Royal, les valeurs de A à Z appartient à cette seconde famille. Sous l’apparence modeste d’un abécédaire, l’auteur compose en vérité une méditation prolongée sur les valeurs séculaires de la Franc-maçonnerie, telles qu’un homme initié en 1993 à la Grande Loge Nationale Française, ayant gravi tous les échelons des juridictions de perfectionnement, du Maître Maçon de Marque au Grand Maître du Grand Conseil des Cryptiques, peut les avoir comprises, éprouvées et transmises.

Alain Appercel n’est pas un théoricien venu observer la Maçonnerie depuis la rive

Il en est un acteur de longue durée, un ancien Vénérable Maître, un Grand Officier, un dirigeant d’institutions caritatives qui ont fait de la lumière donnée aux jeunes déficients visuels une œuvre concrète et patiente. Son ouvrage précédent, Zadig sur les Chemins Maçonniques (EAR, 2023), avait posé la silhouette de ce vieux Maçon aux cheveux blanchis, lecteur de Voltaire et de l’Ecclésiaste, dont le surnom dit assez la quête de justice et la fidélité au juste-milieu. Ici, Zadig revient en compagnon discret, témoin et confident, jusqu’à signer lui-même la « Lettre aux Frères » qui clôt le voyage. Cette présence d’un sage parmi les sages donne au livre sa tonalité particulière, celle d’une transmission portée par la voix d’un aîné qui se refuse à toute posture définitive.

Trente-trois chapitres, comme autant de degrés sur l’échelle dont parle la Planche Tracée du premier grade à Émulation

Le nombre n’est pas innocent. Il dit le souci de la mesure, l’économie d’un parcours qui ne cherche pas l’exhaustivité encyclopédique mais la justesse symbolique. D’Agapè à Zadig, l’itinéraire suit l’ordre alphabétique sans s’y enfermer. Certaines lettres rassemblent plusieurs voyages, d’autres restent silencieuses, et cette respiration irrégulière ressemble à celle d’un Maçon qui taille sa pierre, s’arrête, reprend, revient sur ses gestes. L’auteur ne propose pas un dictionnaire.

Il livre une expérience initiatique mise en mots, une succession d’arrêts contemplatifs où la pensée s’adosse aux rituels du Rite Émulation et du Rite Écossais Ancien et Accepté, aux Anciens Devoirs, aux Constitutions dites d’Anderson de 1723, aux Basics Principles de 1929 de la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Le geste fondateur de l’ouvrage tient dans une intuition limpide et exigeante

La Maçonnerie ne se transmet pas par la seule accumulation de savoirs. Elle se transmet par l’incarnation. Aussi chaque chapitre fait-il surgir un visage. Gabriel, l’Hospitalier infirmier libéral qui repasse chez les plus fragiles pendant les canicules. Andréas, l’agrégé de lettres né en Grèce qui ouvre sa bibliothèque comme un sanctuaire. François, l’ancien officier toujours prêt à remplacer un Officier défaillant. Adrien, le dentiste épris de Vérité au point de la lire dans le Psaume 25. Et puis, en miroir, les figures repoussoirs, Macaire l’affairiste prisonnier de ses vieux démons, Octave l’intrigant boursouflé d’orgueil, Louis-Xavier l’intello qui rembarre vertement, Viperus le médisant qui finit seul au bar, le nez dans sa bière. Ces portraits possèdent la vérité psychologique des Caractères de Jean de La Bruyère. Par cette méthode, l’auteur échappe à l’abstraction. Il rappelle que les valeurs n’existent qu’incarnées dans des destins, dans des regards, dans des accolades fraternelles, dans des trahisons aussi.

Le lecteur initié reconnaîtra dans la trame de l’ouvrage la fidélité aux principes de la Maçonnerie Régulière

Le Grand Architecte de l’Univers. 
Le Grand Architecte de l’Univers. 

Coyance en un Dieu Grand Architecte de l’Univers, prestation du serment sur le Volume de la Loi Sacrée, interdiction des discussions politiques et religieuses en Loge, respect strict des anciens Landmarks… Mais Alain Appercel ne fait pas de cette régularité une frontière hostile. Il rappelle, page après page, que les chemins maçonniques sont parallèles, qu’ils convergent vers la même finalité, rendre l’humanité meilleure. Au-delà des obédiences, qu’il s’agisse du Grand Orient, de la Grande Loge de France, du Droit Humain ou de la Grande Loge Féminine de France, c’est la même soif de Connaissance, le même désir de tailler la pierre intérieure, qui réunit les Frères et les Sœurs. Cette générosité de jugement, sans complaisance toutefois envers les dérives qu’il dénonce, le racolage des profanes, la communication débridée, le tourisme maçonnique, donne à l’ouvrage une stature d’apaisement.

Plusieurs chapitres atteignent une intensité particulière

Blaise Pascal

Celui consacré au Sacré, qui s’adosse à Rudolf Otto et au numineux, qui rappelle que les deux moyens d’accès au mystère sont l’obscurité et le silence, et qui sait évoquer l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 et la reconstruction pierre après pierre comme une divine manifestation de l’invisible. Celui consacré au Silence, qui décline la triade Audi Vide Tace gravée aux armoiries de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et qui rappelle avec Blaise Pascal que c’est dans le divertissement que l’homme se perd et dans le silence qu’il se trouve. Celui consacré à la Spiritualité, qui distingue avec finesse l’âme et l’esprit, le corps-matière et le souffle vital. Celui consacré au Temple intérieur, qui passe avec aisance du sonnet de Charles Baudelaire « La Nature est un temple où de vivants piliers » à la figure d’Alfred, le grand-père tailleur de pierre gazé à Verdun en 1916, dont chaque coup de ciseau devient un geste d’amour. Cette filiation directe, charnelle, entre l’aïeul opératif et le petit-fils spéculatif, dit en quelques lignes ce que des traités entiers peinent à formuler.

L’ouvrage prend également le risque d’affronter les questions vives du temps.

Le chapitre intitulé I A, mirage et illusion, n’élude rien des promesses et des vertiges de l’intelligence artificielle

Il déploie une véritable fiction maçonnique, la Loge Odyssée 3.0 consacrée en 2047, où un robot nommé Tommy finit par accéder à la chaire du Roi Salomon avant d’être restitué au fournisseur tant l’absence d’âme se révèle ruineuse pour la conduite des Tenues. Ce récit, traité avec un humour tendre et lucide, devient une parabole sur ce qui résiste en l’homme à toute simulation, l’intuition, la sensibilité, la créativité, l’émotion. L’auteur formule alors une question décisive. Que reste-t-il à l’intelligence si nous lui retirons l’intuition, la sensibilité, la créativité et les émotions ? Et il y répond en orfèvre, en rappelant que la Franc-maçonnerie possède les piliers nécessaires, la Tradition, le Sacré, la conscience, l’Espérance, ancre pour l’âme ferme et sûre selon l’Épître aux Hébreux.

Le chapitre Hauts-grades, beyond the Craft comme disent nos Frères anglais, offre une cartographie précieuse de la perfection initiatique, du Rite Écossais Ancien et Accepté aux cinq Ordres de sagesse du Rite Français, des degrés additionnels d’Émulation aux ateliers du Rite Écossais Rectifié, sans oublier le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm. Alain Appercel connaît cette géographie par le dedans, pour l’avoir parcourue et avoir présidé l’Alliance des Ordres Souverains de France. Il en signale les enrichissements véritables comme les égarements possibles, ces drames symboliques empruntés à la Bible, à l’Alchimie, à la Kabbale, à l’Hermétisme, aux Rose-Croix, à la Chevalerie. La sagesse de l’auteur consiste à dire au jeune Maître qu’il n’existe pas de plafond de verre, mais que prendre un grade dans un atelier dit supérieur ne confère jamais la spiritualité. Loin d’être une fin, le voilà déclaré commencement.

Sur le plan de l’écriture, l’ouvrage choisit la phrase courte, l’aphorisme retenu, la citation choisie

Voltaire et son Cabales où l’univers comparé à une horloge réclame son horloger. Blaise Pascal et son roseau pensant. Aristote et sa vertu qui fait viser le milieu. Carl Gustav Jung et la conversion de l’être. Saint Thomas d’Aquin et sa préférence pour l’éclairement sur le brillant. Emmanuel Levinas et le visage comme injonction éthique. Jean Cocteau et son malicieux « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images ». Ce tissage de références, jamais ostentatoire, donne à chaque chapitre la densité d’une méditation patiente où la pensée du Frère converse avec celle des sages de toujours.

L’ouvrage se referme sur la « Lettre aux Frères » que signe Zadig

Regius

Dix points cardinaux y sont offerts en guise de boussole, dans la subjectivité assumée d’un aîné qui invite à aimer ses Frères comme soi-même, à chercher à mieux se connaître, à rester humble, à respecter son serment, à ne pas mentir pour paraître, à n’être ni envieux ni médisant, à demeurer fidèle à Dieu et à la Tradition, à honorer les Anciens, à veiller à transmettre nos secrets et mystères. Cette décalogue maçonnique, sans la rigidité d’un commandement, possède la chaleur d’une parole de transmission. Une Brève généalogie de la Franc-maçonnerie achève le parcours, depuis le manuscrit Regius de 1390 jusqu’aux effectifs estimés en 2025. Cette mise en perspective historique, factuelle et nuancée, donne au lecteur les coordonnées indispensables pour se situer dans la longue durée d’une Tradition qui n’est immémoriale que parce qu’elle a su se laisser réinventer sans se renier.

Au sortir de ces pages, plusieurs convictions s’imposent à nous

La première tient à la qualité morale de la voix qui s’y exprime. Alain Appercel écrit comme nous aimerions qu’un Frère aîné nous parlât, sans surplomb, sans complaisance, sans pédagogie pesante, mais avec cette autorité tranquille qui vient d’une vie longuement habitée par la matière qu’elle évoque.

La seconde tient à la dimension proprement initiatique de l’ouvrage. Il ne s’agit pas d’un manuel mais d’un compagnon de route, à reprendre par fragments, à lire à la veille d’une Tenue, à offrir au jeune apprenti comme au Maître installé qui sent sa flamme vaciller.

Le titre parle de « Voyages entre les colonnes »

C’est exactement ce que propose l’auteur à son lecteur. Non pas un voyage extérieur, dans des paysages exotiques ou des concepts spéculatifs, mais un voyage entre les deux colonnes qui flanquent l’entrée du Temple, là où la dualité se dépasse, où la pierre brute prend forme, où l’apprenti devient compagnon, puis Maître, puis Sage. Trente-trois voyages, trente-trois haltes, et le sentiment, en quittant ces pages, que l’essentiel n’est pas dans le nombre mais dans la qualité de présence que nous saurons offrir au chapitre suivant, celui qui n’est pas écrit, et qui nous appartient.

Il y a, dans cet abécédaire amoureux, un don véritable. Le don d’un Frère qui a beaucoup reçu et qui rend, sans bruit, ce qu’il sait devoir à la Tradition. Magna est veritas, oui la Vérité est grande. Et grand est ce livre qui, sans la prétendre détenir, nous aide à la chercher.

L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes

Alain AppercelÉditions Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 144 pages, 20 €

Le site de l’éditeur

Les francs-maçons de Sverdlovsk invitent les habitants de l’Oural à Moscou pour une visite d’un temple

De notre confrère Russe signalural.ru – Par Maxime Coustov

La loge maçonnique Stone Belt n° 31 d’Iekaterinbourg a annoncé le lancement d’un projet éducatif original. Les habitants de l’Oural sont invités à se rendre à Moscou pour visiter le temple maçonnique en activité de la Grande Loge de Russie. Des réunions à huis clos sont prévues les 18 et 27 juin. Le prix d’entrée est de 3 000 roubles et la participation est réservée aux adultes. Les organisateurs assurent que les visites seront guidées par les francs-maçons eux-mêmes.

« Depuis trop longtemps, des personnes envieuses, des non-professionnels et des personnes étrangères à la franc-maçonnerie répandent des mensonges sur l’Ordre. C’est pourquoi nous avons décidé de dissiper nous-mêmes ces mythes et de dire la vérité sur la franc-maçonnerie de vive voix » , a déclaré la loge de l’Oural dans un communiqué.

Les visiteurs se verront proposer une visite du Temple en activité, où les membres de la Franc-Maçonnerie accomplissent leurs rituels et procèdent aux rites d’initiation des membres non initiés. L’histoire de la Franc-Maçonnerie, son symbolisme et ses liens avec les sociétés secrètes leur seront présentés.

Pour rappel, la loge Stone Belt a été fondée à Iekaterinbourg en 2009. En avril, Signal Ural a rendu compte d’une réunion cérémonielle organisée par les francs-maçons de Sverdlovsk sous la direction du Grand Maître provincial, au cours de laquelle un nouveau « frère » a été initié comme apprenti.

Sylvain Paquette : avant l’Équerre et le Compas… le Cercle

De gauche à droite : Franco Huard GM de la GL Ani du Canada, Guillaume Trichard ancien GM du GODF et : Sylvain Paquette l’auteur.

Par-delà les frontières culturelles, historiques et spirituelles, une même interrogation traverse la conférence de Sylvain Paquette ce dimanche au Salon maçonnique du Livre à Montréal : et si l’initiation parlait une langue universelle ? En s’appuyant sur l’expérience des Premières Nations, la tradition anishinaabe, la Midewiwin et la symbolique de la Roue de médecine, cette première partie de la série invite à une lecture profonde du lien entre mémoire, transmission et transformation intérieure.

Une parole née du vécu

La conférence s’ouvre sur un ton qui mêle humilité, témoignage personnel et ambition spirituelle. Sylvain Paquette ne propose pas une démonstration académique au sens strict, mais une traversée : celle d’un homme qui relie son parcours maçonnique, sa découverte tardive de ses ascendances autochtones et son immersion auprès d’Anciens des Premières Nations. Cette posture donne au propos une force particulière, car elle ancre immédiatement la réflexion dans l’expérience vécue plutôt que dans l’abstraction.

L’orateur insiste d’emblée sur un point essentiel : il ne s’agit ni de fusionner les traditions ni d’affirmer une filiation directe entre franc-maçonnerie et spiritualités autochtones. Le propos est plus subtil. Il s’agit d’observer des résonances, des échos symboliques et initiatiques entre des chemins différents, sans nier leurs singularités profondes.

Le Cercle comme matrice

Le cœur de cette première partie repose sur une idée centrale : dans plusieurs traditions des Premières Nations, le Cercle est une forme fondamentale de compréhension du monde. Il n’est pas seulement une figure géométrique ou cérémonielle ; il est une vision de l’existence. Le Cercle dit l’interdépendance de toutes choses, le retour des cycles, l’absence de hiérarchie absolue entre les formes du vivant.

Cette vision s’oppose à une représentation linéaire, fragmentée et dominatrice du monde. Ici, la Terre n’est pas une ressource à exploiter mais une relation à honorer. Le feu, l’eau, l’air, les animaux, les saisons, les silences eux-mêmes participent d’un réseau vivant où chaque élément a sa place et sa responsabilité. Le récit de la Terre comme mère devient alors un pivot symbolique majeur.

L’orateur évoque aussi un enseignement devenu célèbre dans de nombreuses traditions orales, celui des deux loups, pour rappeler que l’être humain n’est pas condamné à ses pulsions : il est invité à choisir ce qu’il nourrit en lui. Cette idée rejoint, par résonance, le travail maçonnique sur la pierre brute : transformer l’être exige discipline, conscience et patience.

La Midewiwin et la logique initiatique

L’un des passages les plus riches de cette première séquence concerne la Midewiwin, souvent traduite comme la Société de la Grande Médecine. Sylvain Paquette la présente comme une tradition initiatique ancienne, structurée par degrés, progression et responsabilité. Le terme de médecine y dépasse la simple guérison physique : il renvoie à une force spirituelle, à une connaissance transformatrice, à un rééquilibrage de l’être.

Le parallèle avec la maçonnerie est ici particulièrement fécond. Dans les deux cas, l’accès au savoir n’est ni immédiat ni total : il est graduel, éprouvé, incarné. L’initié avance par étapes, non pour accumuler des notions, mais pour devenir capable de porter une responsabilité plus vaste. Cette logique donne au chemin initiatique une épaisseur morale autant que spirituelle.

Le Cercle se complète alors d’un autre grand symbole : le nombre quatre. Quatre directions, quatre saisons, quatre dimensions de l’être humain, quatre étapes de la vie. Le message est clair : l’équilibre n’est pas une idée abstraite, c’est un travail vivant, une discipline d’harmonisation entre les forces qui composent l’existence.

Les quatre directions de l’être

À travers les quatre directions, la conférence propose une véritable pédagogie symbolique. L’Est correspond à l’aube, à la naissance, à l’éveil. Le Sud évoque la croissance, l’apprentissage, l’élan vital. L’Ouest représente l’introspection, l’épreuve, la transformation. Le Nord incarne la sagesse, la maturité et la transmission.

Ce schéma n’est pas présenté comme une simple carte cosmologique. Il devient une lecture de la vie humaine elle-même. Chaque étape a sa valeur, chaque direction sa nécessité. Aucun moment n’est supérieur à un autre ; tous participent au même mouvement d’accomplissement. Le propos rejoint ici une intuition forte de la tradition initiatique : on ne devient pas un être plus juste en s’échappant du monde, mais en apprenant à y trouver sa place.

La conférence élargit ensuite ce modèle aux quatre dimensions de l’être humain : le physique, l’émotionnel, le mental et le spirituel. La modernité, souligne l’orateur, privilégie souvent le mental et la performance, au détriment de l’intériorité, des émotions et du lien au sacré. Or, la véritable croissance ne consiste pas à développer une seule partie de soi, mais à harmoniser l’ensemble.

Le cercle contre la rupture

L’un des mérites de cette conférence est de ne jamais enfermer les symboles dans une vision muséale. Le Cercle, les directions, les saisons, les éléments : tout cela parle aussi de notre époque. En filigrane, la réflexion critique notre monde contemporain, trop souvent coupé du vivant, du silence et de la lenteur.

Cette tension entre le sensible et le technique, entre la présence et la vitesse, fait émerger une question de fond : qu’est-ce qu’une civilisation qui sait beaucoup mais se souvient peu? La conférence ne condamne pas la modernité, mais elle rappelle que le progrès matériel ne garantit pas la sagesse. Il manque parfois à nos sociétés une grammaire de l’équilibre, précisément ce que proposent les grandes traditions initiatiques.

C’est là que le Cercle devient plus qu’un symbole : il devient une invitation. Une invitation à retrouver le centre, à reconnaître l’interdépendance, à sortir d’une logique de domination pour entrer dans une logique de relation.

Intention éditoriale

Dans cette première partie, la force du propos tient à la rencontre de deux univers qui, sans se confondre, semblent répondre aux mêmes questions fondamentales : comment grandir? comment transmettre? comment rester juste? comment devenir un être humain plus conscient ? La conférence propose moins une comparaison de surface qu’une méditation sur les structures profondes de l’initiation. L’intérêt éditorial est évident : ce texte ouvre une réflexion originale sur les ponts possibles entre franc-maçonnerie et traditions autochtones, à condition de respecter leurs différences et leurs enracinements propres.

Le Cercle y apparaît comme une image puissante, presque fondatrice, d’un monde où le spirituel ne se sépare pas du vivant.

A suivre…