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8 MARS : Les loges résistent encore à reconnaître l’égalité des droits… des femmes

La société humaine, dans de trop nombreux pays, est toujours machiste.

C’est un constat banal !  Depuis quelques siècles des femmes tentent malgré tout de conquérir plus d’égalité entre les droits selon les genres. A l’occasion du 8 Mars, Journée internationale des droits des femmes, il est tentant de faire le point.

Selon les régions du monde on peut distinguer plusieurs variantes :

  • Les pays où le droit accorde aux hommes une supériorité sur les femmes      
  • Les pays qui ont commencé à accorder une dose d’égalité entre hommes et femmes    
  • Les communautés qui résistent à la féminisation des fonctions   
  • Les communautés qui résistent à accorder la parité.

Globalement on pourrait dire que :

  • les droits des femmes se sont surtout améliorés dans les pays dits développés.
  • La religion est souvent un moyen de soumettre les femmes au pouvoir masculin.
  • Le machisme avec les violences faites aux femmes bénéficie d’une certaine impunité.
  • La soumission des femmes au pouvoir masculin est une donnée générale qui se rencontre partout et dans tous les milieux.

Pour les féministes, une nouvelle revendication apparaît. La mixité sans parité est souvent un leurre et les droits des femmes sont plus reconnus dans un système non mixe.

 

Et en franc-maçonnerie :

Bien que la Franc-maçonnerie mette en avant la liberté de conscience, revendique la pratique de l’Égalité et de la Fraternité, prône la recherche de la Justice en toutes choses, la Femme fait encore l’objet d’un ostracisme pratiquement général au niveau mondial.

Le progrès c’est naturellement la reconnaissance de la mixité. Ce n’est pas forcément un progrès pour toutes les francs-maçonnes. Certaines considèrent les loges mixtes comme des loges où les femmes ressemblent aux hommes car la mixité sans parité est souvent décevante.

Même si la mixité seule n’est pas la panacée, ce n’est malheureusement qu’une reconnaissance minoritaire. Aujourd’hui encore, la grande majorité des loges maçonniques à travers le monde interdit l’initiation des femmes.

Le conservatisme machiste maintient sa pré-éminence dans deux domaines (y compris dans les loges mixtes)

  • Le maintien de la masculinisation des fonctions (sauf pour certaines obédiences à certains degrés)
  • Le refus de la reconnaissance de la parité.

 La persistance des formes masculines pour désigner des fonctions occupées par des femmes tient à plusieurs raisons. Ce n’est pas seulement une habitude linguistique ; c’est aussi le propre de l’empreinte d’institutions construites dans un cadre exclusivement masculin. Et puis il y a le mythe du « masculin neutre » qui pourtant n’existe pas. Dans cette logique, dire « le Vénérable Maître » ne renverrait pas à un homme, mais à la fonction abstraite. On peut tout justifier avec des biais cognitifs.

Au total, on voit bien qu’il reste encore du pain sur la planche, aussi bien dans les différents pays que dans les loges.

Alors que la franc-maçonnerie se veut une école de promotion des droits humains, les femmes sont acceptées à condition qu’elles admettent d’être soumises : au mépris des injonctions ministérielles, les fonctions restent pour la plupart des obédiences, masculines et la parité n’est pas reconnue.

Femme et Franc-maçonne aujourd’hui ne va pas de soi. L’égalité des droits n’est pas au rendez-vous. Et dire que de nombreuses sœurs trouvent cela normal.

Le complexe des femmes battues perdure, même dans les loges.

En ce dimanche 8 mars 2026, Journée internationale des droits des femmes, nous partageons avec grand plaisir le communiqué du Grand Orient de France (GODF) :

« Là où la dignité d’une femme éclaire l’humanité

Paris, le 8 mars 2026

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le Grand Orient de France réaffirme avec force son attachement indéfectible aux principes de dignité humaine, d’égalité réelle et de liberté pour toutes et tous.

Dans un contexte où les violences faites aux femmes et aux enfants connaissent une augmentation ininterrompue depuis plusieurs années, le Grand Orient de France rend publique aujourd’hui sa « Charte humaniste d’engagement pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux enfants ». L’Obédience entend ainsi rappeler que la défense et la protection des plus vulnérables constituent des exigences morales et civiques qui engagent l’ensemble de la société.

Fidèle à son héritage humaniste, le Grand Orient de France affirme que la lutte contre les violences faites aux femmes constitue un combat universel. Il s’inscrit dans la continuité du travail mené par de nombreuses organisations. Il convient ici d’établir de manière large ce que contiennent les violences faites aux femmes, des formes multiples et souvent invisibilisées. Elles peuvent être physiques, psychologiques, verbales, sexuelles, mais aussi économiques ou administratives, lorsqu’elles visent à priver une personne de son autonomie ou de ses droits.

Face à ces réalités, la Charte publiée par le Grand Orient de France se veut un instrument de vigilance, de sensibilisation et d’engagement dont la portée dépasse le seul cadre obédientiel pour s’inscrire dans une ambition plus universelle. Un levier appelant à agir avec détermination afin de prévenir ces violences, soutenir les victimes et promouvoir une culture du respect et de l’égalité.

Que cette Charte soit aussi une lumière portée dans l’obscurité des silences, une parole fraternelle offerte à celles qui doutent, et une promesse de vigilance pour celles et ceux qui refusent l’indifférence.

Lorsque la dignité d’une femme est bafouée, c’est l’humanité entière qui vacille.

Lorsque la justice se lève pour la protéger, c’est une aurore nouvelle qui se lève pour tous.

Pierre BERTINOTTI

Grand Maître du Grand Orient de France »

Le communiqué de la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU)

Premier communiqué de la nouvelle Grande Maîtresse Marie-Jo Phalippou

08 mars 2026 : l’engagement continue 

À l’оccasiоn du 8 mаrs, la Grande Lоge Miхtе Univеrselle réaffirme sоn еngagemеnt à prоmоuvоir une véritаble égalité еntrе lеs femmеs et les hоmmеs, cоnsidérant cеla cоmmе unе nécessité démоcratiquе urgente plutôt qu’un оbjеctif lоintain.

En restant fidèle à ses vаleurs de libеrté dе cоnsсienсе, de lаïcité, dе miхité еt de démосratie, lа GLMU sоuligne quе la miхité, qui dоit être présente dans tоutes ses structurеs, cоnstituе un mоyen tangiblе d’émаncipatiоn еt un apprеntissаgе quоtidiеn de l’égalité et du partage du pоuvоir еntre les seхes.

Facе à un envirоnnеmеnt internatiоnal оù lеs drоits dеs femmes reсulent gravemеnt – соmmе еn Afghanistan, оù des milliоns de filles sоnt privéеs d’aсcès à l’éducаtiоn – et alоrs quе de nоmbreuses fеmmes соntinuеnt dе fаire facе à des viоlenсеs, des discriminatiоns et dеs соnditiоns préсairеs, la GLMU met en gаrdе cоntre lе fаit qu’aucune traditiоn, сrоyancе оu idéоlоgiе nе peut justifiеr une atteinte à la liberté, à la dignité еt au соrps des femmеs.

En Frаnce, biеn que des avanсées législatives et dеs initiativеs pоur l’égаlité aient été mises еn plaсе, le fоssé entre la législаtiоn et lа réalité vécuе susсite unе inquiétudе crоissаnte pаrmi les femmеs, nоtamment les plus jеunеs.

En tant qu’оbédience miхte respоnsable, la Grande Lоgе Miхte Universеlle appelle tоus ses membres ainsi que lеs аctеurs publics, assосiatifs, syndicauх еt écоnоmiquеs à faire de l’égаlité entrе lеs femmеs еt lеs hоmmеs une priоrité réelle : il s’agit dе garantir la prоtectiоn cоntrе les viоlences, dе favоriser l’autоnоmie écоnоmiquе, d’assurеr l’égаlité prоfessiоnnеlle, ainsi quе l’асcès à l’éducаtiоn, à la santé, à lа culturе et à lа prisе de décisiоn.

La GLMU réaffirme que les drоits des femmes sоnt essentiels pоur unе Républiquе qui respectе sa prоmessе d’universalité еt pоur соnstruire unе sосiété véritablеment fraternellе et équitable.

Marie-Jo Phalippou
Grande Maitresse

Le communiqué de la Grande Loge Féminine de France (GLFF) :

Un 8 mars de solidarité, de résistance et d’espoir

En ce 8 mars 2026, journée internationale de lutte pour les droits des femmes dans un monde de « bruit et de fureur », bouleversé par la montée des impérialismes, des idéologies masculinistes et des discours guerriers débridés, les franc-maçonnes de la Grande Loge féminine de France, attentives à faire progresser les droits des femmes, indispensables à l’universalité des droits humains, sont solidaires de toutes les femmes.

En ce moment où la force prime sur le droit, les femmes, plus que jamais, sont en première ligne des exactions et de la misère, subissant des violences multiples et le déni de leur dignité : femmes d’Afghanistan privées totalement de leur liberté et d’une éducation émancipatrice, femmes d’Iran sous le joug d’un régime politico-religieux barbare, femmes d’Ukraine, victimes d’une guerre injuste et sanglante, femmes du Soudan, qui subissent crimes, tortures et viols dans la guerre fratricide des chefs de guerre. Tant et tant d’autres guerres dans le monde, menacent leur vie dans des pays en proie au chaos, aux autocraties liberticides ou aux théocraties barbares. Nous pensons à celles qui prennent les routes de l’exil, rendues effroyables par des prédateurs à l’affût. Nous pensons à celles qui pleurent leurs enfants et leurs parents.

GLFF, 80 ans

Pour elles, plus que jamais, en ces heures tragiques où des moyens colossaux sont mobilisés pour une nouvelle guerre au Moyen-Orient, pour laquelle nous ne pouvons prédire ni l’étendue ni les ravages, nous devons être conscientes que seule l’action de chacune et de toutes pourra écarter les femmes des tenailles de la brutalité et de la barbarie. Nous devons favoriser l’émergence d’un monde où elles seront assurées de leurs droits et où elles bénéficieront des bienfaits d’une paix juste et durable, dans une société qui leur donne la liberté en respectant leur autonomie et leur dignité.

La Grande Loge Féminine de France appelle toutes les femmes à la solidarité, à la résistance et à l’espoir.

Paris le 8 mars 2026

COMMUNIQUÉ MAÇONNIQUE : LES DROITS DES FEMMES, UN PRINCIPE UNIVERSEL, INDIVISIBLE ET NON NÉGOCIABLE

Communiqué de la Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN Fédération française. « Les droits des femmes ne sont pas négociables : ils sont universels, indivisibles et essentiels à la construction d’un monde plus fraternel. »

Pour combien de temps encore ?

 Pour aller plus loin

05-07/06/26 : Fontainebleau, « Le Maroc et la mode », l’affiche du Festival de l’histoire de l’art se dévoile

Une jeune élégante au visage diaphane, un chapeau rose comme un manifeste, et, derrière elle, des arches bleues qui disent l’ornement comme langage. En révélant l’affiche de sa 15e édition, le Festival de l’histoire de l’art annonce déjà sa promesse, faire dialoguer les formes et les mondes, du Maroc à Fontainebleau, du vêtement à l’histoire longue des images.

Du 5 au 7 juin 2026, le château de Fontainebleau et ses alentours redeviendront ce qu’ils savent être depuis quinze ans, un grand atelier du regard, gratuit, ouvert à toutes et tous, où se croisent débats, tables rondes, projections, visites, salon du livre et de la revue d’art, concerts, rencontres étudiantes, et une programmation à la fois exigeante et accessible.

L’affiche, elle, joue le rôle d’un seuil

Inspirée d’une figure féminine à la manière de James Tissot, pseudonyme de Jacques Joseph Tissot, peintre et graveur français né à Nantes le 15 octobre 1836 et mort le 8 août 1902 à Chenecey Buillon, elle s’adosse à l’éclat des arts décoratifs marocains comme à une mémoire vive. James Tissot, qui vécut longuement en Angleterre et y fut célébré comme peintre de la haute société de l’époque victorienne, a su saisir ce point fragile où l’élégance devient récit, où la silhouette dit plus qu’un goût, elle dit une place, un rang, un monde.

Ici, la « Jeune femme sur un bateau », vêtue à la manière des élégantes du dernier tiers du XIXe siècle, se détache sur une porte qui ouvre vers Rabat et la tour Hassan. Tout est là. La mode comme surface, et la mode comme passage. Non pas un simple cycle de tendances, mais une manière d’habiter le temps, de négocier l’identité, de transformer la parure en écriture.

Et si nous nous arrêtons à cette image en ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, c’est pour marquer un hommage

Nous ne choisissons pas, comme nous le faisions jusqu’à présent, le registre du compte rendu de lecture. Nous choisissons la mise en avant d’un grand art qu’est la mode, parce qu’elle est aussi une histoire du regard porté sur les femmes, une histoire des contraintes et des libertés, une manière de dire le monde quand la parole est entravée. Dans ce festival, la mode devient une clef. Elle ouvre des portes, elle interroge nos représentations, elle oblige au discernement, et elle rappelle que le vêtement, parfois, est un langage de résistance autant qu’un chant de beauté.

Le choix du Maroc comme pays invité marque un geste fort

Pour la première fois depuis la création du festival en 2011, un pays du continent africain est mis à l’honneur, avec l’ambition d’explorer une histoire artistique plurimillénaire, de l’Antiquité à la création contemporaine, du patrimoine archéologique aux vitalités d’aujourd’hui, de l’architecture à l’artisanat. Des voix marocaines et des figures internationales sont annoncées, parmi lesquelles Salima Naji ou Amina Agueznay, autant de manières de dire que la transmission n’est pas un musée immobile, mais une énergie en mouvement.

Quant au thème, la mode, le festival la prend au sérieux, au sens plein

Objet artistique, social, politique, elle sera interrogée dans ses formes, ses usages, ses images, ses discours, avec une approche résolument interdisciplinaire. Il y a là un enjeu qui parle aussi au regard initiatique, le vêtement n’est jamais seulement un tissu, il est un signe, un code, une frontière, parfois un masque, parfois une révélation. Dans nos traditions symboliques, nous savons que l’apparence peut tromper, mais nous savons aussi qu’elle enseigne, car elle oblige à discerner ce qui, dans l’ornement, relève du prestige, et ce qui relève du sens.

Plafond chapelle

Rendez-vous est donc pris, les 5, 6 et 7 juin 2026, à Fontainebleau

L’affiche annonce déjà une édition placée sous le signe des échanges, des passages, et de cette question simple en apparence, vertigineuse en profondeur, que dit un corps quand il se vêt, et que dit une civilisation quand elle se raconte en images.

Ce week-end du 5 au 7 juin 2026, quelles que soient les autres manifestations en France entière, nous choisissons de privilégier Fontainebleau, parce que c’est là, au Festival de l’histoire de l’art, que battra le cœur du regard, de la culture et du discernement, et que nos lecteurs tiendront le rendez-vous qu’il ne faut pas manquer.

Source : Festival de l’Histoire de l’Art

Quand le burlesque devient rituel, Joël Gregogna nous mène au jugement du cœur

Il y a des trajectoires où la phrase change d’usage sans perdre sa droiture. Joël Gregogna, avocat honoraire et ancien premier Grand Maître Adjoint de la Grande Loge de France, semble avoir emporté du barreau le goût des mots justes, puis l’avoir déposé, lentement, dans un lieu plus secret où la justesse devient mesure intérieure. Né en 1947, il a laissé trois fidélités travailler ensemble, l’hermétisme, la littérature dessinée, la mer. De ce triangle naît une voix singulière, capable de faire d’Hugo Pratt un passeur, de Corto Maltese un errant spirituel, de Venise une nef de pierre et d’eau, pleine de masques qui enseignent moins le déguisement que la vérité du visage.

Ses essais, souvent accueillis par des maisons attentives à la pensée traditionnelle, ne traquent pas un folklore maçonnique de surface

Ils cherchent les correspondances, celles qui relient l’image au signe, l’aventure au symbole, l’imaginaire graphique à la quête de Lumière. Peintre à ses heures, marin passionné, il écrit comme nous naviguons, en suivant des alignements invisibles, avec une boussole qui n’est pas seulement technique mais spirituelle.

Avec La Rose et le Loup suivi de En attendant Maât, cette recherche quitte l’essai pour le théâtre, et c’est un choix décisif

La scène permet l’épreuve vivante, le corps en mouvement, le silence entre deux répliques, l’espace vide qui devient parole. L’auteur installe d’emblée une demi-obscurité, comme si la comédie devait commencer dans une pénombre de cabinet, à la frontière du visible et du songe. Au premier plan, côté cour, Vénus, Hercule et Minerve se tiennent serrés. Le détail est savoureux et profond, chacun peut porter sous le bras un chapeau en forme de chapiteau, ionique, corinthien ou dorique, comme si les ordres du monde, ramenés à l’accessoire, acceptaient de jouer leur propre parodie. Le burlesque n’est pas ici un simple rire, il est un dissolvant. Il défait les postures. Il dégonfle les grandiloquences. Il prépare, sous couvert de farce, la place d’une vérité plus nue.

Le décor lui-même raconte

Une guinguette improbable, presque une maison d’éclusier devenue bistrot des âmes, avec un grand zinc vide, des chaises vides dédiées, une table basse d’appoint, un espace réservé au danseur à la canne. Tout est nommé comme au théâtre, et pourtant tout sonne comme dans un rituel. Dédier une chaise à une absence, c’est déjà reconnaître qu’une présence manque, donc qu’un manque travaille. L’allumeur de réverbères, la Danseuse, le Danseur, le Procureur, la Padrona, l’Enfant, Novusse, et surtout le Loup, entrent dans cet entre deux où le trivial côtoie l’allégorie. Nous croyons assister à une comédie de bistrot, et nous comprenons que ce bistrot est une antichambre, un seuil, une loge profane au sens le plus fort, le lieu où la vie ordinaire vient se faire examiner.

La rose y fleurit comme un principe de transmutation

Elle n’est pas seulement le signe de l’amour. Elle est l’amour comme travail, comme alchimie, comme lente conversion du désir en conscience. Le loup, lui, n’est pas une bête à abattre. Il est le gardien des lisières, la part nocturne, l’instinct qui protège autant qu’il menace. Il oblige à regarder ce que nous voudrions civiliser trop vite. La confrontation, volontairement burlesque, cache une tension essentielle. La beauté ordonnée face à la sauvagerie primordiale, l’éros qui polit face au chaos qui gronde.

Joël Gregogna se garde de tout catéchisme. Il laisse au lecteur le soin de reconnaître. Les dieux placés en sentinelles à l’avant-scène rappellent les deux colonnes du temple, et l’espace vide au centre, en plein feu, devient ce pavé intérieur où nous apprenons l’équilibre, non en théorie, mais dans une danse.

Puis le second volet déplace le théâtre vers l’Égypte de l’âme

Mâat Ordre cosmique

En attendant Maât s’ouvre dans un temple, une double chapelle, Osiris sur son trône, Isis et Nephtys autour de lui. Un cri de chacal vient des coulisses, et déjà Anubis approche. La pesée du cœur va commencer. Ici encore, le comique affleure, les noms mêmes des personnages portent une fantaisie qui fait sourire, Pataquès, Kilebomonphis, Aménopouffé, Karapatê, Témonplafon. Mais ce sourire n’allège pas l’épreuve, il la rend plus coupante, parce qu’il retire au jugement ses fausses solennités.

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L’auteur met en scène une psychostasie qui n’a rien d’une fresque lointaine

C’est une scène actuelle, une convocation intime. Le cœur, chargé de ses actes, de ses illusions, de ses arrangements, se retrouve face à la plume. Et la plume ne discute pas. Elle mesure.

Nous retrouvons alors, sous une autre lumière, les mêmes thèmes qui travaillaient la première pièce. La réconciliation des opposés, la nécessité d’apprivoiser l’ombre, la fraternité éprouvée non comme confort mais comme exigence. La formule annoncée, cinq personnages, quatre cœurs et autant de corps, dit magnifiquement la fragmentation. Nous ne sommes pas un bloc.

Nous sommes un assemblage. L’initiation, quel que soit le langage qui la porte, vise la réunification.

Elle ne nie pas les contradictions, elle les ordonne. Maât n’est pas seulement une déesse du tribunal. Elle est l’ordre cosmique comme ordre du dedans. Elle est ce fil droit qui traverse le rire, le masque, la danse, pour conduire au moment où rien ne se négocie, lorsque la conscience se présente à elle-même.

Ce qui frappe, au terme de ce diptyque, c’est la manière dont Joël Gregogna refuse l’ésotérisme de vitrine.

Il ne plaque pas des symboles. Il les fait agir

Il les fait entrer sur scène, avec leur part de ridicule assumé, parce que le ridicule est parfois la dernière porte avant la vérité. Le burlesque devient une ascèse, une humilité, l’aveu que nous trébuchons, que nous jouons des rôles, que nous aimons nos masques.

Et pourtant, dans ce théâtre, quelque chose se redresse. Le rire prépare le silence. Le mouvement prépare l’immobilité contemplative. La rose ne vainc pas le loup, elle apprend à fleurir sur sa gueule. Et nous comprenons que la Lumière, souvent, naît là où nous pensions ne trouver que l’ombre, à condition d’accepter l’épreuve, et d’attendre Maât sans tricher.

La Rose et le Loup suivi de En attendant Maât

Joël GregognaÉditions des Bords de Seine – Numérilivre, 2026, 138 pages, 12 €

Numérilivre, le SITE

Dessin du dimanche du Frère Jean-Claude

Cette semaine, notre dessin d’humour pointe ses crayons de couleurs sur les degrés dits « supérieurs ». Le Frère Jean-Claude nous gratifie d’un dessin d’humour maçonnique totalement fictif. Les Sœurs et les Frères comprendront aisément que toute ressemblance avec des membres pratiquants et connus serait purement fortuite.

Légendes de France ou d’ailleurs : La Bête du Gévaudan, le démon que la peur invente

Entre juillet 1764 et juin 1767, sur les hauteurs rudes de la Margeride et les marges du Gévaudan, des attaques frappent des femmes, des enfants, des bergères, des vachers. Les registres parlent, les gazettes s’enflamment, les prières se durcissent. Et dans l’intervalle entre ce qui est consigné et ce qui échappe, une figure naît, plus vaste qu’un animal, la Bête.

Représentation de la Bête furieuse que l’on suppose être une hyène…. Estampe coloriée, BnF, recueil Magné de Marolles, vers 1765.

Nous aimons croire que les légendes s’opposent aux archives

Ici, elles s’enlacent. La matière est réelle, des agressions mortelles, une chronologie, des noms, des battues, des rapports. Mais la forme, elle, devient symbolique, parce qu’une communauté sous tension cherche un visage à l’angoisse, un masque à l’inexplicable. La Bête du Gévaudan, c’est le moment où la peur collective, à force d’être racontée, commence à fabriquer son propre démon.

Dans les documents et les expositions d’archives lozériennes, nous voyons la mécanique se mettre en place

Le combat de Marie-Jeanne Vallet, dite la « Pucelle du Gévaudan », contre la bête.
Sculpture de Philippe Kaeppelin, Auvers (Haute-Loire).

Le capitaine Duhamel et ses dragons, le grand louvetier Denneval, puis l’intervention du pouvoir royal, jusqu’à l’épisode du gros loup abattu en 1765 par Antoine de Beauterne, qui ne ferme pas l’affaire. Les attaques continuent, et c’est en 1767 que Jean Chastel est traditionnellement associé au coup d’arrêt final. La légende retient une flèche, l’histoire conserve un enchaînement.

Là se niche le trouble

Quand une explication paraît tenir, elle se dérobe. Était-ce un loup, plusieurs loups, des hybrides, une suite d’événements mal reliés, une série d’attaques opportunistes dans un pays d’élevage et de forêts, ou autre chose encore. Le mystère résiste, et c’est précisément cette résistance qui nourrit l’imaginaire, comme un foyer qui ne s’éteint pas.

Il faut aussi regarder la scène médiatique

Au XVIIIe siècle, la Bête devient une affaire nationale parce qu’elle se raconte, se répète, s’augmente.

Une province éloignée monte au centre par la rumeur imprimée. Plus la Bête échappe, plus elle se solidifie. La presse ne décrit plus seulement un danger, elle l’installe, elle le sculpte, elle le rend crédible parce qu’elle le rend visible.

Dessin_de_la_bête_du_Gévaudan_1765

C’est ici que la lecture initiatique éclaire, sans rien forcer

La Bête agit comme un gardien du seuil. Elle oblige à passer de l’effroi brut à une mise en ordre, non pas parce que le monde devient sûr, mais parce que la conscience apprend à nommer ce qui la traverse. La forêt de Mercoire, les hameaux, les chemins, tout devient un cabinet de réflexion à ciel ouvert. Quand la nuit gagne, l’imagination forge des silhouettes. Et quand l’aube revient, les communautés s’assemblent, traquent, jurent, se structurent. La peur disperse, puis elle fédère, puis elle réclame un sens.

C’est exactement ce que met en scène « Le Pacte des loups », en choisissant délibérément la voie du mythe

Le film de Christophe Gans, sorti en 2001, reprend l’affaire et la transforme en drame politique et symbolique. Il propose une réponse séduisante au vertige, une main humaine derrière la gueule animale, un complot contre l’esprit des Lumières, et surtout une société secrète qui tire les ficelles, un pacte de notables, une liturgie de l’ombre qui fabrique la Bête pour gouverner par la terreur.

Qu’importe, au fond, que cette société secrète soit un ressort de fiction

Elle dit quelque chose de nous. Quand l’événement demeure lacunaire, nous cherchons spontanément un auteur caché, un atelier clandestin, un conseil nocturne. Parce qu’une bête, c’est l’aléa, le chaos, le hasard. Tandis qu’une société secrète, même monstrueuse, redonne un ordre, un dessein, une intention. La conspiration, dans l’imaginaire, fonctionne comme un faux apaisement, elle remplace l’incompréhensible par l’organisé. « Le Pacte des loups » ne prouve rien sur 1764, mais il révèle une vérité psychologique, celle de notre besoin de causes.

C’est là que la Bête du Gévaudan devient plus qu’un monstre loup

Présentation du loup des Chazes à la cour de Versailles

Elle devient un miroir. Elle reflète les fractures d’un monde rural exposé, les limites d’un État qui veut protéger et peine à le faire, l’écart entre savoir savant et savoir de terrain, entre discours officiel et expérience des corps. Elle reflète aussi la puissance d’un égrégore, cette forme collective qui naît des peurs partagées, des récits alignés, des veillées où la même histoire s’épaissit, nuit après nuit, jusqu’à ce que le loup prenne une taille métaphysique.

Alors, que reste-t-il, trois siècles plus tard, sur les pentes de la Margeride

Une question qui ne cesse de travailler. Qu’est-ce qui tue réellement, le prédateur ou l’idée du prédateur. Qu’est-ce qui gouverne, la griffe ou la rumeur. L’archive tente de clore, le mythe refuse la fermeture. Et dans cet écart, la Bête continue de courir, non plus dans les bois, mais dans nos imaginaires, là où les démons se fabriquent toujours avec la même matière première, la peur, la parole, et le besoin humain de donner un visage à la nuit.

Le 14 mars 1765, Jeanne Jouve tente d’arracher son enfant des crocs de la Bête.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

 Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs », et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

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Au cœur du Rite Français, le Grand Chapitre Général du GODF ouvre un nouveau cycle de réflexion

Le Grand Chapitre Général du Grand Orient de France poursuit son œuvre de transmission et de réflexion avec une nouvelle visioconférence organisée par son Chapitre National de Recherche, présidé par Jean-Francis Dauriac. Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures du Grand Chapitre Général depuis 2018, celui-ci joue un rôle essentiel dans l’animation intellectuelle du Rite Français.

Jean-Francis Dauriac

Son engagement se prolonge aussi dans le champ éditorial, puisqu’il a créé et dirige, aux éditions UPPR, la collection Cahiers de francs-maçons, ainsi qu’aux éditions Conform, la collection Les cahiers du Rite Français. Cette double fidélité à la réflexion initiatique et à sa diffusion éclaire l’esprit même de la rencontre proposée. Fidèle à sa vocation de laboratoire d’idées, le Grand Chapitre Général entend explorer ici deux questions de premier ordre, la liberté de l’homme et la plasticité du symbolisme. Autrement dit, deux manières d’interroger la permanence de l’initiation dans un monde mouvant, et de rappeler que le Rite Français demeure un lieu de pensée autant qu’un chemin de pratique.

Le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France confirme, par la vitalité de ses travaux, la place singulière qu’il occupe dans le paysage maçonnique français. À travers son Chapitre National de Recherche, il poursuit un programme ambitieux consacré à « Transmission, évolutions, actualisations », une trilogie qui dit à elle seule l’esprit dans lequel se déploient ces rencontres.

La prochaine visioconférence se tiendra samedi 14 mars 2026 de 10h00 à 12h30, et réunira deux intervenants autour de questions qui touchent au cœur même de l’expérience initiatique. Jean Weill abordera d’abord un thème aussi ancien que toujours actuel

« Liberté de l’homme, entre contrainte extérieure et nécessité intérieure ».

Jacques Le Disez

Une interrogation qui renvoie à l’une des tensions fondamentales de la condition humaine, entre déterminismes sociaux, politiques ou historiques et la construction d’une liberté intérieure qui demeure l’un des horizons du travail initiatique. Jacques Le Disez proposera ensuite une réflexion sur

« La plasticité du symbolisme ».

Sujet essentiel pour la franc-maçonnerie, dont la transmission repose précisément sur des symboles capables de traverser les siècles tout en conservant une étonnante capacité d’adaptation aux contextes culturels et intellectuels contemporains.

Ces rencontres s’inscrivent dans la tradition de recherche du Grand Chapitre Général du Rite Français, qui conjugue héritage initiatique, réflexion philosophique et engagement dans la cité. Elles témoignent aussi d’une volonté d’ouverture, puisque ces visioconférences permettent à un large public maçonnique de participer à des travaux souvent réservés aux cadres rituels des chapitres.

Pierre-Bertinotti-Grand-Maitre-du-GODF, Photo © Yonnel Ghernaouti

Cette dynamique intellectuelle se poursuivra dès le mois suivant avec le séminaire annuel consacré à « La bataille des idées », le samedi 11 avril 2026, qui réunira plusieurs intervenants autour des mutations contemporaines de la pensée et de la culture. Un colloque consacré à « L’antisémitisme et les assassins du genre humain », en présence du Grand Maître du Grand Orient de France Pierre Bertinotti et sous la présidence de Philippe Guglielmi, Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français, viendra également prolonger ce travail de réflexion au cœur même de 16 Cadet.

Philippe-Guglielmi,-Très-Sage-&-Parfait-Grand-Vénérable

Pour participer à la visioconférence du 14 mars 2026, les modalités d’accès sont disponibles dans l’invitation officielle du Chapitre National de Recherche.

Par ces rencontres régulières, le Grand Chapitre Général du Rite Français rappelle que la tradition initiatique n’est pas un héritage figé mais un mouvement de pensée vivant. Entre fidélité aux sources et interrogation du présent, ces travaux invitent à poursuivre une tâche ancienne et toujours recommencée, penser le monde pour mieux y agir.

« Les Jardins du silence », ou l’enquête au feu du secret

Le 21 février dernier, notre annonce de la conférence lyonnaise « Voyage en Franc-maçonnerie avec le rite de Memphis-Misraïm, entre raison et sacré » a suscité un bel écho, avec près de 700 vues en quelques jours. En messagerie privée, plusieurs lectrices et lecteurs nous ont demandé si les conférencières avaient publié des ouvrages. Nous ne pouvions laisser cette question sans réponse. Nous nous sommes donc rapprochés de Monique Molière pour revenir sur Les Jardins du silence, un roman paru en 2012, dont les résonances initiatiques, symboliques et spirituelles demeurent d’une étonnante actualité.

Un château, des ruines, des consciences sous surveillance

Dans ce roman ample, Monique Molière fait du silence une substance qui enferme et qui révèle, tandis que la fin de siècle hésite entre raison proclamée, foi inquiète, science des nerfs et appel des ombres. Au cœur de cette tension, la franc-maçonnerie surgit comme une école de discernement, où le bandeau et le cabinet de réflexion rappellent que la vérité ne se conquiert pas, qu’elle se mérite, qu’elle brûle.

Dans Les Jardins du silence, Monique Molière reconstitue une fin de siècle qui ne se contente pas du décor

Le roman fait entendre la vibration d’une société où l’ordre se paie d’une angoisse diffuse. La République se veut rationnelle, pourtant la rumeur gouverne déjà, la presse nourrit l’indignation, la police collectionne les indices, l’Église dresse des interdits, les salons fabriquent des versions, et les consciences s’épient. Dans cet étau, le silence cesse d’être une absence. Il devient une matière de refuge et d’épreuve. Monique Molière sait que l’histoire se raconte par ce qui se tait, par ce qui se retient, par ce qui s’échange à demi-voix, et nous fait sentir que la vérité, dans un tel siècle, n’est jamais un objet posé sur une table, mais un mouvement qui déplace les êtres.

Monique Molière choisit une voie féconde en superposant les secrets, sans jamais les réduire à une mécanique froide

Clara Martin arrive au château comme une conscience déplacée, encore proche de la terre, confrontée aux codes d’un monde qui préfère les portes closes aux explications. Marguerite de Beaufort serre l’affection jusqu’à l’emprise, et Agnès de Beaufort, absente puis recherchée, met à nu la brutalité des liens qui prétendent sauver. Quand l’incendie frappe les communs et noircit la pierre, la flamme devient une opération alchimique, une calcination qui oblige chacun à regarder ce qui restait caché sous la cendre du rang. Le lieu se change en athanor, et les ruines parlent. Dans cette chaleur, l’enquête menée par Raphaël Millaud ne consiste pas seulement à aligner des preuves, elle consiste à entendre ce que les gestes disent quand les bouches refusent.

C’est alors que la franc-maçonnerie apparaît dans sa vérité la plus vivante, ni mythe d’estaminet ni ornement romanesque

La rencontre dans le Jardin du Luxembourg, l’invitation à une loge et le passage sous le bandeau donnent à l’épreuve une portée. Se laisser conduire sans voir, consentir à ne pas dominer le sens, accepter que le doute précède la lumière. Henri de Beaufort apprend que le serment n’immunise pas contre la faute, et que l’engagement peut devenir une exigence qui brûle. La loge se nomme L’Entente Cordiale, et ce nom dit une volonté de relier au lieu de séparer. Le roman laisse affleurer les tiraillements d’obédience, la tentation de concilier Grand Orient de France et recherche de reconnaissance auprès de la United Grand Lodge of England, tout en rappelant le poids des condamnations venues de Rome, et la peur sociale qui pousse à se cacher plus qu’à se tenir droit.

Nous aimons que l’auteure montre aussi la zone grise, le moment où des Frères veulent étouffer une implication, sauver l’image, garder la main sur le récit.

Puis vient le cabinet de réflexion, avec VITRIOL, le sablier, le sel, le souffre, le coq, les métaux, et cette pédagogie qui oblige à descendre en soi avant de prétendre s’élever

Une phrase suffit à résumer l’éthique proposée, « la fraternité est une alchimie bien particulière ».

Autour de cette voie, Monique Molière fait se heurter les autorités du temps. La religion, lorsqu’elle soupçonne le péché avant d’entendre la douleur, ressemble à une police des âmes. La science des nerfs, avec Jean-Martin Charcot, l’hypnose et la neurasthénie, promet une explication, puis laisse subsister l’abîme. Entre les deux surgit l’occultisme du siècle, la séance où Monsieur Lamberto interroge le feu, la mort, la culpabilité, et où « l’astral m’appelle » résonne comme une tentation de délégation, remettre sa vie à une voix dans le noir. Ce qui nous touche, c’est que ces discours ne s’annulent pas, ils se contaminent, et le roman fait de cette contamination un théâtre du vrai. Luc Danjeaux évoque les gnoses anciennes et les hérésies, et nous comprenons que l’époque cherche moins une preuve qu’un sens. Même le crime, lorsqu’il emprunte une scénographie d’arcane, devient une question adressée à la conscience, non un simple mécanisme de suspense.

Le style de Monique Molière, dense sans raideur, vient d’un long travail de voix

Monique Molliére

Abreuvée aux sources de la littérature classique et moderne, Monique Molière a adapté pour le théâtre « Les Provinciales » de Blaise Pascal et « La Ferme des animaux » de George Orwell. Quand ce chapitre fut épuisé, Monique Molière fonda une agence de relations publiques, et sa plume s’y domestiqua sans rompre avec l’écriture. Avec Lune noire, Monique Molière a mis le pied à l’étrier du roman autobiographique, expérience qui libère et contraint. Autour gravitent d’autres titres, Adam, L’odeur du jasmin, Blasphème, L’arme de Goliath, variations où la parole se mesure à ce qui la dépasse. Nous y trouvons une auteure qui sait que l’initiation n’est pas une pose, qu’elle se prouve dans le doute, dans la patience, dans l’effort de compassion, et que le silence, lorsqu’il est travaillé, peut devenir un langage plus sûr que les grands discours.

Ce qui demeure, bien après les péripéties, tient à une leçon de tenue intérieure

Le secret n’y sert pas à dissimuler, il sert à éprouver, à mesurer, à empêcher la parole de devenir domination. Monique Molière écrit un monde où chaque institution veut imposer son récit, et où la conscience n’a d’autre ressource que de travailler sa propre lumière. Alors le silence cesse d’être un repli. Il devient un outil, presque un rituel, une façon de ne pas trahir l’essentiel quand l’époque préfère le bruit.

Les Jardins du silence

Monique MolièrePublibook/Société des écrivains, 2012, 456 pages, 24 € – numérique 9,99 €

Pour commander, Le  livre  papier est actuellement  uniquement disponible sur la librairie BOOKELIS

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Les héritiers du diamant, L’île verticale

Les Héritiers du diamant, le nouveau roman de Solange Sudarskis, est un roman d’anticipation qui mêle science-fiction, exploration psychologique et réflexions philosophiques.

Douze âmes, douze flammes nées d’un même éclat. Enfants d’un matin d’il y a vingt ans, ils ont porté à leurs lèvres une poussière dissimulée dans le sucre d’un gâteau. Une poudre étrange, née du creux d’une main qui serrait un diamant alchimique – geste d’Alexander, premier phénomène. Et le phénomène s’est multiplié : douze fois.

Cette Poudre des Étoiles, ainsi nommée plus tard par Mateo, ne s’est pas contentée de les éclairer : elle les a incendiés de l’intérieur. Leurs esprits, jadis déjà vifs, se sont changés en comètes, en fontaines de lumière, en lames de cristal taillant le réel.

Vingt années plus tard, l’an 2040 les rassemble sur un atoll surgi des songes de Jasper, île de verre et d’écume, forgée par la main d’un architecte qui rêve en courbes et en possibles. Là, face à la grande soif énergétique du monde, ils devaient n’être qu’une seule voix. Mais le cœur humain, même génial, reste multiple : rivalités anciennes, amours inachevés, regards qui s’évitent et se cherchent, murmures qui blessent plus que des lames.

Et pourtant, chacun porte son astre personnel :
Léa, qui fait chanter la lumière sur des toiles devenues fenêtres d’autres mondes, hologrammes palpitants comme des cœurs exposés.
Kai, dont l’esprit dialogue avec Hana, l’IA aux yeux de verre et à la voix qui tremble encore d’apprendre la peine humaine.
Sofia, plume traversée d’éclairs, dont les mots naissent parfois directement des fils d’un implant neural, comme une veine ouverte sur l’infini.
Amir, maître des poussières minuscules, capable de tisser des murailles invisibles ou de changer le sable en bouclier vivant.
Priya, danseuse des chiffres fous, qui détourne des fleuves d’or numérique et fait plier les algorithmes les plus arrogants.
Noah, dont les symphonies ne s’écoutent pas seulement : elles envahissent, elles désorientent, elles réveillent des larmes que l’on ignorait porter.
Clara, plongeuse des abîmes intérieurs, lunettes sur le nez, naviguant les océans cachés des consciences.
Diego, frère des organismes nés de laboratoire, qui murmure à l’air pollué et apaise la fièvre des machines.
Elena, gardienne des cristaux quantiques, dont les cœurs battants capturent l’énergie des étoiles mortes.
Jasper, sculpteur d’îles et de cités flottantes, bâtisseur de refuges impossibles.
Et Mateo et Aisha, piliers plus discrets, l’un sage aux gestes simples, l’autre guérisseuse des chairs et des âmes, tous deux gardiens d’une tendresse qui ne plie jamais.

Puis Alexander apparaît, ombre tutélaire, porteur du secret premier. Il leur parle d’une Académie Néoplatonicienne, non pas murs de pierre, mais creuset d’idées et de silences. Un lieu où la science et la quête divine se tiennent par la main, où la Vérité ne se contente pas d’éclairer : elle consume les petites guerres du désir.

Là, ils affrontent Sylvestro Buonvincini, gourou aux yeux de braise, voulant s’emparer du même diamant, mais tourné vers la domination. Ils le défont, non par la force seule, mais par l’harmonie fragile qu’ils recomposent ensemble.

Certains, ensuite, s’échappent vers le monde profane – Tokyo aux néons voraces ou cités qui promettent tout et ne donnent que des miroirs brisés. Kai y regarde Hana vaciller, apprendre la douleur et la contradiction. Sofia y mesure la solitude du verbe sans écho. Noah y entend ses propres mélodies se perdre dans le vacarme.

Mais le monde profane mord. Il brise. Il enseigne l’amertume.

Et un à un, ils reviennent. Vers l’Académie, vers le réacteur quantique qui pulse désormais comme un second soleil, vers les laboratoires où leurs dons ne s’opposent plus mais s’embrassent, vers les nuits de débats et de méditation où naît, mot après mot, une vérité sans nom.

Car les Héritiers du Diamant ont fini par comprendre : leur génie n’était pas fait pour briller seul dans le noir. Il était fait pour se fondre, pour devenir lumière partagée, souffle unique capable de ranimer un monde fracturé.

Et dans ce creuset nommé Académie, ils forgent enfin leur propre éternité.

Sudarskis nous offre sa prose sensorielle et son ambition thématique. Les descriptions – l’océan portant des cités flottantes, le dôme étoilé – évoquent un futur tangible, tandis que les réflexions sur la raison, la liberté et l’amour transcendent le genre. Elle interroge ce qui unit ou sépare les individus dans un monde au bord du gouffre, offrant une réponse nuancée : la vérité n’est ni dans l’isolement ni dans l’utopie, mais dans les liens imparfaits qu’on choisit de tisser.
En somme, « Les héritiers du diamant » est une fresque captivante sur le génie humain, ses gloires et ses fragilités.

Les héritiers du diamant, une suite de L’énigme des maîtres sur Amazon : ici

L’étoile tombée du ciel, l’ombre levée en nous

Une pierre venue de l’espace traverse le ciel et, dans son sillage, fracture nos certitudes. Georges Remi installe une inquiétude d’une précision implacable où la science mesure, où la rumeur enfle, où le prophétisme grimace, où l’appétit de conquête s’invite sous le masque du progrès. L’aventure se fait alors épreuve du discernement. Il ne s’agit pas de courir vers l’extraordinaire, mais d’apprendre à ne pas se laisser gouverner par lui, comme si l’astre, au lieu d’éclairer, mettait à nu ce que notre esprit accepte trop vite, ce qu’il désire trop fort, et ce qu’il redoute sans le comprendre.

Dans L’Étoile mystérieuse, Georges Remi fait surgir, au-dessus d’une ville encore endormie, une lumière qui n’est déjà plus une lumière, mais un objet, une masse, une question. L’astre inattendu ne se contente pas d’ajouter une étincelle au ciel, il change la température de la nuit, il fait comme si l’air se mettait à mentir, et c’est précisément cela qui nous saisit. L’univers, d’ordinaire si lointain qu’il nous laisse le loisir de la poésie, devient soudain proche, presque tactile, et notre imaginaire bascule, car nous ne savons plus si nous devons contempler ou nous protéger. Georges Remi installe cette inquiétude dans une économie de moyens qui reste stupéfiante. Un pas sur le trottoir, un regard levé vers la Grande Ourse, un appel téléphonique, et déjà l’ordre de notre monde intérieur vacille. Tout commence par un regard qui s’étonne et qui insiste, et cet entêtement du regard, nous le reconnaissons comme une posture initiatique. Il ne s’agit pas de croire, il s’agit de vérifier, et de consentir à l’inconfort d’une énigme.

Tintin, accompagné de Milou, traverse les premières planches avec cette qualité rare qui n’est ni naïveté ni bravade, mais une disponibilité. Il voit ce que d’autres ne voient plus, parce que l’habitude a limé leur faculté d’étonnement. La rue, la nuit, le ciel, l’Observatoire, tout devient un dispositif de passage, non pas vers un ailleurs exotique, mais vers une autre manière d’habiter le réel. Nous retrouvons là le geste même de la voie symbolique, celle qui commence par redonner aux signes leur tranchant. Le mot étoile, dans la tradition initiatique, n’est jamais un simple décor. Il désigne une orientation, une loi intime, une lumière qui ne s’impose pas, mais qui attire. Or Georges Remi inverse d’emblée la douceur de ce symbole, l’étoile ici n’est pas seulement guide, elle est menace, elle est poids, elle est chute possible. Elle nous rappelle que toute lumière peut brûler, et que l’éclat, quand il devient trop proche, exige une discipline de l’esprit. Même l’étoile que nos usages rituels associent à la mise en ordre, à la verticalité intérieure, peut se retourner et devenir épreuve de discernement, comme si l’album nous demandait quelle étoile commande nos gestes quand le monde se met à trembler.

Le premier lieu où se joue cette discipline est l’Observatoire

La grande lunette, la mécanique, le dôme, l’escalier, tout ce théâtre de la mesure apparaît dans une sérénité presque liturgique. Nous sommes devant une cathédrale de l’œil, bâtie pour organiser le lointain et le rendre lisible. Le savant n’y règne pas comme un prêtre, mais comme un gardien du doute, et l’album se plaît à montrer la science dans ce qu’elle a de plus humain, ses calculs, ses hypothèses, ses sautes d’humeur, son impatience devant le tapage du monde. Pourtant, cette science, qui devrait apaiser, devient elle-même génératrice d’angoisse, parce qu’elle prononce des mots trop grands pour nos nerfs. Quand les journaux s’en emparent, la connaissance se dégrade en agitation, et la peur, qui a toujours faim d’images, se met à produire des récits. Nous observons, planche après planche, le mécanisme exact d’une panique collective. La rumeur s’épaissit, les titres se multiplient, les passants s’affolent, et l’étoile cesse d’être un phénomène pour devenir une histoire, puis une religion de fortune. Cette transformation est capitale, parce qu’elle nous montre comment la modernité fabrique ses mythes en plein jour, non dans la nuit des siècles, mais dans le bruit des rotatives.

Le personnage de Philippulus le Prophète surgit alors comme la face obscure de la quête

Il porte le langage de l’absolu, mais son absolu est malade, il ne conduit pas à l’éveil, il conduit à la stupeur et à la violence. Là où l’initiation apprend la retenue, la justesse du mot, la patience du silence, Philippulus le Prophète vocifère, accuse, condamne, et son geste devient contagieux. Il est fascinant de constater à quel point Georges Remi dessine la figure du faux initiateur, celui qui se nourrit de l’effroi qu’il diffuse. La scène du pendule, des vitres brisées, des injonctions hystériques, dit quelque chose de très profond sur la frontière entre le sacré et sa caricature. Le sacré, lorsqu’il perd la mesure, devient un outil de domination, et le texte graphique de Georges Remi nous oblige à regarder cette dérive sans complaisance. Nous reconnaissons aussi, derrière la comédie, une intuition de l’histoire, celle des foules que la peur rend disponibles, et de l’homme qui se prend pour la voix du ciel parce qu’il ne supporte plus le poids de sa propre solitude.

Cette mise en tension entre le regard scientifique et la démesure prophétique prépare le second mouvement de l’album, celui de l’expédition

Ici, Hergé déplace la question. Il ne s’agit plus seulement de survivre à une menace céleste, il s’agit de comprendre ce qui, dans l’homme, se réveille quand un objet extraordinaire tombe dans le monde. L’aérolithe devient une matière première au sens le plus hermétique, une substance qui éprouve ceux qui la désirent. Nous voyons aussitôt se mettre en place deux logiques rivales. D’un côté, l’élan de recherche, incarné par Hippolyte Calys et l’équipe qui l’entoure, une communauté de travail qui accepte le risque au nom d’un savoir offert. De l’autre, la convoitise organisée, portée par un pouvoir financier qui ne supporte pas qu’une découverte échappe au marché. Le choc est brutal, parce qu’il révèle une vérité initiatique que nous connaissons trop bien. Il existe des biens qui ne devraient pas devenir des marchandises, et le monde, pourtant, cherche toujours à les monnayer.

La mer, dans cet album, n’est pas un simple décor d’aventure

Elle est une épreuve, une étendue où les intentions se dépouillent. Le navire Aurore, par son nom même, porte la promesse d’un recommencement, d’une lumière qui vient après la nuit. Nous éprouvons, avec le capitaine Haddock, toute l’ambivalence de cette promesse. Le capitaine Haddock est un homme de tempête et de tendresse, un homme de débordement. Georges Remi le place au cœur du récit comme une énergie brute, et cette énergie doit apprendre à se gouverner. La scène où une ligue antialcoolique vient remettre un bouquet au capitaine Haddock est, sous son apparence burlesque, un moment d’enseignement. Le capitaine Haddock reçoit une injonction morale sous forme de cérémonie, et nous voyons combien la vertu, lorsqu’elle devient posture sociale, peut provoquer le rire, mais aussi combien elle touche juste, car le capitaine Haddock sait, au fond, que son propre excès le rend vulnérable. Il n’y a pas de transformation sans reconnaissance de nos points d’ombre, et Georges Remi, sans prêcher, nous place devant cette évidence il suppose une transmutation de nous-mêmes, une lente rectification de ce qui déborde.

Autour du capitaine Haddock, l’expédition se compose comme une petite loge profane, où chaque figure apporte une compétence, une humeur, une manière de répondre à l’inconnu. Les portraits des membres de l’équipe, disposés comme une galerie, ont quelque chose d’un tableau de loge inversé. Nous y lisons une distribution de fonctions, non selon des titres rituels, mais selon les nécessités de l’action, le savant, le technicien, le marin, le journaliste. Tout est ordonné pour que l’inconnu devienne accessible, et cette organisation est déjà un symbole. L’initié sait que le chaos se traverse avec des outils, même modestes, et que la méthode n’est pas une froideur, mais une fidélité à la lucidité.

L’adversaire, pourtant, ne se présente pas comme un monstre, il se présente comme une stratégie

Georges Remi fait de la rivalité une mécanique. Un faux message de détresse, un navire fantôme dont le nom même n’existe pas, une ruse qui exploite la solidarité des marins, et nous voici devant une leçon de discernement. La fraternité, quand elle se confond avec l’impulsion, devient manipulable. La compassion, si elle n’est pas éclairée, sert le mensonge. Le capitaine Haddock, qui s’emporte, qui fulmine, qui se trompe, traverse alors une épreuve très fine, celle de distinguer le devoir de secourir et la naïveté qui se laisse détourner. Ce passage est d’une justesse morale étonnante. Il nous dit que la rectitude n’est pas une rigidité, mais un ajustement continuel, et que la décision juste se paye toujours d’une part d’incertitude.

Lorsque l’aérolithe est enfin atteint, la scène se teinte d’une étrangeté presque alchimique

Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques
Nigredo rubedo albedo : les étapes alchimiques

La matière tombée du ciel n’a pas seulement une forme, elle a un pouvoir. Elle engendre, autour d’elle, une prolifération, des champignons explosifs, une croissance accélérée du végétal, des disproportions qui donnent l’impression d’un monde pris de fièvre. L’île devient un laboratoire de démesure. Ce n’est plus seulement la science qui observe, c’est la nature qui répond, comme si une autre loi s’était introduite dans la texture du réel. La calystène, ce nom inventé qui sonne comme un métal rêvé, fonctionne comme un substitut de pierre philosophale, non pas parce qu’elle transformerait mécaniquement le plomb en or, mais parce qu’elle révèle, par ses effets, la fragilité de nos catégories. Son visage tacheté de rouge et de blanc, comme une étrange conjonction d’albedo et de rubedo, donne à l’aérolithe une allure de matière en cours d’Œuvre, déjà travaillée, déjà instable, déjà chargée d’un feu qui ne sait pas se contenir. Grand et petit, durable et périssable, utile et dangereux, tout se brouille. Nous sommes renvoyés à une vérité hermétique. La matière n’est jamais neutre, elle est relation, elle est vibration, elle est conséquence.

La présence de l’araignée, agrandie jusqu’à la terreur, condense cette leçon

L’araignée n’est pas seulement un monstre, elle est une forme. Elle est le dessin d’un piège. Elle est le symbole d’un réseau qui se referme, d’une intelligence sans visage, d’une prédation patiente. Qu’elle apparaisse d’abord comme une illusion d’optique dans l’œil de la lunette, puis comme une réalité surgie de la calystène, n’est pas un hasard. Georges Remi met en scène une continuité entre l’image et la chose, entre la peur vue et la peur vécue. Cette continuité, dans une lecture initiatique, nous parle de nos propres fantômes. Nous croyons les tenir à distance parce que nous les regardons, mais ils grandissent parfois dans l’ombre de nos regards, et il faut une action, une décision, un geste net, pour rompre la toile. Tintin agit avec cette netteté. Il ne débat pas avec le monstre, il ne s’y complaît pas. Il cherche la sortie, il cherche le salut, il choisit la vie.

Cette épreuve insulaire se double d’une épreuve plus intérieure, celle du rapport à la possession

Le rival, venu planter son drapeau, cherche à s’approprier l’astre, comme si une chute du ciel pouvait devenir un titre de propriété. Tintin répond par un geste de fidélité à sa communauté, il plante, lui aussi, un signe. Ce duel de drapeaux peut se lire comme une parodie de conquête, mais il porte une question plus grave. Quel signe avons-nous le droit de poser sur ce qui n’appartient à personne. La tradition maçonnique nous apprend à distinguer l’appropriation et la transmission. Le savoir, l’œuvre, la lumière, ne se possèdent pas, ils se reçoivent et se servent. C’est pourquoi l’acte de Tintin, lorsqu’il sauve un fragment de calystène pour Hippolyte Calys, n’est pas un larcin, mais une offrande. Il ne ramène pas un trophée, il ramène une possibilité pour la science, et, plus profondément, une possibilité pour la conscience.

La fin de l’album, avec la disparition de l’aérolithe engloutie, nous laisse une impression paradoxale

Toute la fièvre, toute la course, tout le danger, aboutissent à une perte. La grande masse se dissout dans la mer, comme si le monde refusait, au dernier moment, que l’homme transforme l’inouï en capital. Pourtant, il reste un morceau, un noyau, un reliquat sauvé par la fidélité et le courage. Cette structure ressemble à celle de l’expérience initiatique. Nous cherchons souvent une totalité, nous rêvons d’une révélation intégrale, et nous découvrons que ce qui nous revient est plus discret, plus exigeant, plus dense. Un fragment suffit, parce qu’il contient une loi, et parce qu’il appelle une lecture, une patience, une interprétation. La calystène devient alors une métaphore de l’ouvrage lui-même. Georges Remi ne nous donne pas une vérité massive, il nous donne un matériau à méditer, un éclat qui travaille, un objet qui oblige.

Cette obligation, Georges Remi la soutient par son art graphique, par cette ligne claire qui n’est pas qu’un style, mais une éthique du regard

Tout est découpé avec précision, les volumes sont nets, les espaces respirent, et cette clarté augmente la puissance de l’étrange. Nous croyons être rassurés par la lisibilité, et l’album profite de cette confiance pour introduire l’incongru au cœur de la netteté. Il y a là une leçon symbolique. La lucidité n’abolit pas le mystère, elle le rend plus aigu. La forme la plus contrôlée peut porter les contenus les plus inquiétants. La règle et le compas, au sens maçonnique, ne suppriment pas l’abîme, ils nous apprennent à l’approcher sans perdre notre axe.

Il serait injuste de réduire L’Étoile mystérieuse à un récit d’aventure scientifique

Hergé y tisse une réflexion sur les régimes de vérité. La science observe et calcule, la presse amplifie et déforme, le prophète crie et contamine, le financier capture et instrumentalise, le marin hésite et décide, le reporter agit et relie. Chacune de ces figures incarne une manière de produire du réel. Dans une époque qui connaît l’ivresse des nouvelles rapides, l’album montre combien une information peut devenir une apocalypse en quelques heures, et combien une apocalypse peut se dissiper, laissant derrière elle des vitrines brisées, des nerfs épuisés, et des vies qui reprennent leur cours sans avoir compris ce qui leur est arrivé. Nous y lisons une critique très actuelle de la crédulité moderne, mais aussi une compassion. Georges Remi ne méprise pas ceux qui ont peur. Il montre leur faiblesse, et il la comprend, parce qu’il sait que la peur est souvent la forme la plus immédiate d’une question spirituelle mal formulée.

C’est ici que la dimension maçonnique du livre devient la plus sensible

L’étoile, dans l’imaginaire de la loge, renvoie à une lumière qui ordonne, qui rassemble, qui met en relation.

Georges Remi propose une étoile qui disperse, qui affole, qui excite les intérêts

Il nous invite ainsi à discerner quelle étoile nous suivons, et à quelle étoile nous donnons le pouvoir de gouverner nos conduites. La vraie étoile n’est pas celle qui tombe du ciel en boule de feu. La vraie étoile, nous la cherchons dans la rectification de nos passions, dans la maîtrise de nos emballements, dans la capacité à tenir ensemble le doute et l’action. Tintin, dans cet album, n’est pas un héros de domination. Il est un artisan du passage. Il traverse la panique sans s’y dissoudre. Il traverse la rivalité sans haïr. Il traverse la tentation du butin sans s’y perdre. Il traverse la peur sans se glorifier. Cette sobriété du personnage, cette manière de faire ce qui doit être fait, sans parade, rejoint un idéal initiatique. L’acte juste ne cherche pas à se dire, il cherche à se produire.

Georges Remi, qui signe Hergé, derrière cette sobriété, dépose une part de lui-même

Nous savons qu’il vient d’un catholicisme belge où l’image, la morale, la discipline, ont laissé des traces profondes. Nous savons aussi que le scoutisme, qu’il a vécu jeune, a gravé en lui une fraternité de terrain, une confiance dans les équipes, une esthétique de l’engagement concret. Devenu dessinateur, journaliste, conteur, Georges Remi a fait de Tintin un laboratoire de conscience. Il a inventé un personnage qui reste en mouvement, parce que le mouvement est sa manière de rester loyal à une exigence. Il a bâti, album après album, une œuvre où l’aventure n’est jamais seulement un décor d’exotisme, mais une expérience morale. Dans Le Lotus bleu, Georges Remi apprend à regarder l’autre sans le réduire à un masque. Dans Le Sceptre d’Ottokar, il donne à la politique une dramaturgie de l’honneur et du mensonge. Dans Le Secret de la Licorne et dans Le Trésor de Rackham le Rouge, il fait de la généalogie et de la mémoire un chantier. Dans Objectif Lune et dans Nous avons marché sur la Lune, il transforme l’élan scientifique en épopée de précision et de risque. Même lorsque l’histoire se fait plus sombre, comme dans Tintin au Tibet, Georges Remi cherche une pureté de sentiment qui n’est pas sentimentalité, mais fidélité.

Herge-Italie-1965-Linus

La bibliographie de Georges Remi ne se résume pas à Tintin

Il y a Quick et Flupke, où l’enfance met le monde en désordre avec une joie parfois cruelle. Il y a Jo, Zette et Jocko, où la famille devient un théâtre d’épreuves. Il y a aussi cette œuvre inachevée, Tintin et l’Alph-Art, qui demeure comme une énigme ouverte, un chantier interrompu, et qui dit, à sa manière, que toute œuvre initiatique reste incomplète, parce qu’elle travaille davantage qu’elle ne conclut.

L’Étoile mystérieuse occupe une place singulière dans cet ensemble

Il porte une blessure historique, celle d’une époque où l’Europe se fissure et où les caricatures peuvent devenir armes, où la haine se glisse dans des figures, où la facilité de l’ennemi désigné contamine parfois même les œuvres que nous aimons. Il ne s’agit pas d’absoudre ni de condamner comme un juge extérieur. Il s’agit de regarder cette ombre, parce qu’elle fait partie du matériau, et parce que l’initiation n’a de valeur que si elle accepte de voir ce qui, en nous, cède à la facilité. Georges Remi a d’ailleurs repris, retouché, transformé certaines figures au fil des éditions, comme si l’œuvre elle-même poursuivait un travail de rectification. Ce mouvement de reprise n’efface pas le passé, mais il indique une conscience, et cette conscience, nous la respectons, parce qu’elle témoigne d’un effort, celui de ne pas laisser une image se scléroser dans sa violence.

Nous ressortons de cette lecture avec une sensation de ciel plus proche et de terre plus fragile L’album nous rappelle que la catastrophe n’est pas seulement un événement extérieur. Elle est une manière de parler du monde, et cette manière peut nous détruire plus sûrement qu’une pierre tombée de l’espace. La catastrophe véritable, c’est la perte de discernement, c’est l’avidité déguisée en intérêt général, c’est la panique devenue religion, c’est la science livrée aux titrailles, c’est la fraternité utilisée comme piège. Mais l’album, sans morale pesante, nous montre aussi la possibilité inverse, celle d’une lucidité active, d’une fraternité vigilante, d’un courage qui ne se grise pas de lui-même. Dans le fragment de calystène sauvé des eaux, nous reconnaissons un signe.

L’essentiel n’est pas de posséder l’étoile, l’essentiel est de devenir capables de la regarder sans être aveuglés, et de transformer l’éclat en connaissance intérieure.

Quand l’aérolithe se perd dans la mer, l’album n’abolit pas le mystère, il le rend plus exigeant Il reste un fragment, et ce fragment vaut davantage qu’un trophée, parce qu’il rappelle que la vraie conquête n’est jamais celle d’un objet, mais celle d’une mesure retrouvée. La lumière qui compte n’est pas celle qui tombe, elle est celle que nous entretenons en nous-mêmes, avec assez de rigueur pour résister aux paniques, assez de silence pour déjouer les cris, et assez de droiture pour ne pas confondre le savoir avec la prise.

Les aventures de Tintin – L’Étoile mystérieuse

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

https://450.fm/2026/02/21/le-sceptre-dottokar-ou-lepreuve-du-signe/

Lando Conti, maire franc-maçon assassiné par les Brigades rouges

Quarante ans après, Florence rallume la mémoire

Le 10 février 1986, les Brigades rouges abattaient à Florence Lando Conti, ancien maire de la ville et franc-maçon engagé dans la vie civique. Quarante ans plus tard, la cité toscane et la franc-maçonnerie italienne ont choisi de raviver une mémoire qui ne relève pas seulement du souvenir, mais d’une exigence démocratique. Se souvenir de Lando Conti, c’est rappeler que la liberté publique et l’engagement civique ont parfois un prix.

Florence ravive une mémoire civique qui ne demande pas seulement le recueillement, mais une vigilance

Armes de la ville de Florence

Il y a, dans cet hommage, quelque chose qui dépasse la commémoration. Florence ne se contente pas de déposer des couronnes. Elle rappelle ce que le terrorisme a voulu briser, le lien ordinaire entre le service public et la démocratie vécue, entre l’éthique du mandat et la continuité des institutions. La cérémonie municipale du 10 février 2026 s’inscrit dans cette ligne. Elle s’est tenue dans les lieux mêmes où la mémoire demeure incarnée, au Ponte alla Badia, puis au cimetière de Trespiano, là où repose Lando Conti.

Dans le même mouvement, la franc-maçonnerie florentine a porté la mémoire sur un autre plan, celui de la réflexion et de la transmission

Le 21 février 2026, le Palagio di Parte Guelfa a accueilli une initiative publique de haute portée symbolique, promue par la Respectable Loge Lando Conti n. 884 à l’Orient de Florence, dans le cadre d’un événement organisé par le Grand Orient d’Italie, Palazzo Giustiniani.

Le choix du lieu n’est pas neutre

La Parte Guelfa, avec son épaisseur d’histoire civique, rappelle que la cité italienne s’est longtemps pensée comme une école de responsabilité. Dans ce décor, Lando Conti n’est plus seulement un nom frappé par la tragédie. Il redevient une figure de la chose publique, un homme placé à l’intersection de la conscience et du devoir. La formule reprise par les organisateurs le dit avec une sobriété tranchante, un homme libre, un franc-maçon, un administrateur de la chose publique.

GOI – Blason

Le cœur intellectuel de la journée a été confié à Fulvio Conti, historien de l’université de Florence, autour d’un thème qui donne de la profondeur au seul hommage, Franc-maçonnerie et gouvernement local, les maires francs-maçons entre XIXe et XXe siècles.

Il ne s’agissait pas d’une oraison, mais d’une mise en perspective. Comment, dans l’Italie de la modernisation urbaine et des cultures administratives libérales, certains francs-maçons ont-ils participé à fabriquer une grammaire de l’intérêt général, une manière de servir sans se servir.

Stefano Bisi

La conclusion confiée au Grand Maître du Grand Orient d’Italie, Stefano Bisi, a ramené l’auditoire à l’aujourd’hui

Ce quarantième anniversaire n’a de sens que s’il demeure un acte de mémoire active, un travail qui empêche l’effacement, qui interdit la banalisation des années de plomb, et qui refuse aussi les simplifications commodes, celles qui réduisent la complexité historique à des slogans.

Nous touchons ici à une question très contemporaine

La mémoire publique s’érode vite quand elle n’est plus portée par des récits partagés. Les organisateurs l’affirment clairement, sans un processus vivant de mémoire, les événements traumatisants pour la vie démocratique finissent par s’estomper. Lando Conti devient alors un nom de plaque, non plus une présence qui oblige.

Drapeau de la Toscane

Dans la langue symbolique, le Ponte alla Badia devient malgré lui un signe

Un pont est un passage, un lien, une promesse de continuité. C’est précisément ce lien que la violence terroriste a voulu rompre. Répondre par la mémoire, c’est refuser que la rupture devienne une norme. C’est affirmer que la cité ne se gouverne ni par la peur ni par l’intimidation, mais par une patience démocratique qui accepte le débat, la règle, la lenteur même, parce qu’elle sait que la précipitation est souvent le masque de la brutalité.

L’hommage rendu à Lando Conti dit enfin quelque chose de la place possible d’une obédience dans la société. Non pas une place de pouvoir, mais une place de conscience. Quand la franc-maçonnerie se souvient, elle ne cherche pas à se mettre en scène. Elle rappelle que la liberté n’est jamais acquise, qu’elle se paie parfois, et que la dignité de l’engagement civique peut exiger le prix le plus lourd.

Les démocraties européennes savent depuis longtemps que le terrorisme politique ne cherche pas seulement à tuer des femmes et des hommes.

Il cherche à tuer la confiance, à rendre suspect le débat, à installer l’idée que la peur gouverne mieux que la loi. Les années de plomb italiennes ont été cette tentative de rupture du lien civique, et nous voyons aujourd’hui d’autres fragilités se réinstaller sous d’autres formes, polarisation, radicalisations, violences idéologiques, cynisme numérique qui transforme l’adversaire en ennemi et l’ennemi en cible.

Dans ce paysage, le regard maçonnique rappelle une évidence exigeante. La fraternité universelle n’est pas une formule douce, c’est une discipline. Elle oblige à tenir l’autre pour un être humain avant de le tenir pour un camp, à préférer la chaîne qui relie plutôt que la logique qui sépare, à travailler la cité comme un chantier où la parole doit rester possible, même lorsque la tentation du raccourci, de l’anathème et de la vengeance se présente comme une solution. Se souvenir de Lando Conti, c’est affirmer que la démocratie ne se défend pas seulement par des dispositifs. Elle se défend par une culture intérieure, celle qui refuse la déshumanisation, qui maintient la mesure, qui persévère dans le droit et dans la dignité du dialogue.

Quarante ans ont passé depuis les coups de feu tirés au Ponte alla Badia. Mais l’histoire de Lando Conti ne relève pas du passé clos. Elle appartient à cette mémoire vive qui rappelle que la démocratie ne tient jamais par habitude, mais par la vigilance des consciences. En honorant ce maire franc-maçon tombé sous les balles du terrorisme, Florence ne regarde pas seulement derrière elle. Elle rappelle, à voix basse mais avec fermeté, qu’aucune violence ne peut faire taire durablement ceux qui ont choisi de servir la cité.

Nota bene

Lando Conti a été assassiné le 10 février 1986 au Ponte alla Badia alors qu’il se rendait à Palazzo Vecchio pour une séance du conseil municipal. La commémoration du 40e anniversaire a donné lieu à une cérémonie officielle à Florence le 10 février 2026 ainsi qu’aux Giornate Lando Conti organisées au Palagio di Parte Guelfa le 21 février 2026 à l’initiative de la Respectable Loge Lando Conti n. 884 à l’Orient de Florence.

Source : comune.firenze.it