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Christian Confortini réélu Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais du GODF

Le Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France s’est réuni, vendredi 5 juin, en tenue solennelle, afin de procéder à l’élection de son collège des officiers pour l’année maçonnique 2026-2027. La réélection de Christian Confortini comme Très Puissant Souverain Grand Commandeur, pour une quatrième et dernière année selon la précision qu’il aurait lui-même apportée, marque à la fois une continuité, une stabilité et une forme d’achèvement maîtrisé.

Dans le paysage parfois agité des puissances maçonniques, ce vote unanime mérite d’être relevé

L’unanimité, lorsqu’elle n’est pas simple habitude protocolaire, dit quelque chose d’un climat intérieur. Elle manifeste ici une Juridiction qui entend poursuivre son œuvre sans bruit inutile, dans la fidélité à son histoire, à son identité libérale, à son enracinement humaniste et à son lien organique avec son Obédience matricielle, le Grand Orient de France.

Le Grand Collège des Rites Écossais n’est pas une structure secondaire dans l’histoire maçonnique française

Il se situe au cœur d’une longue mémoire de l’écossisme.

Les hauts grades apparaissent dès le XVIIIe siècle dans le sillage de la Maçonnerie symbolique, avant de s’organiser progressivement en systèmes, puis en séquences initiatiques cohérentes. Le site du Grand Collège rappelle que, dans les années 1740, le terme « écossais » pouvait désigner un grade, une échelle de grades post-magistraux ou encore un atelier travaillant ces degrés particuliers. Il rappelle aussi que ces grades finiront par former les lignées qui conduisent à la Maçonnerie de Perfection, puis au Rite Écossais Ancien Accepté.

L’histoire moderne du Rite Écossais Ancien Accepté passe par Charleston, où est annoncé en 1801 le Suprême Conseil du 33e degré pour les États-Unis, avant que le rite ne prenne à Paris, en 1804, le nom de Rite Écossais Ancien et Accepté.

C’est à Paris que la liste des hauts grades fut complétée et ordonnée par le Grand Orient de France.

En 1804, Alexandre de Grasse-Tilly crée en France un Suprême Conseil et une Grande Loge Générale Écossaise, puis, le 4 décembre de la même année, un concordat est signé avec le Grand Orient de France, document dans lequel apparaît pour la première fois l’expression « Rite Écossais Ancien et Accepté ».

La suite institutionnelle est tout aussi décisive

En 1815, dans le contexte de la chute de l’Empire, le Rite Écossais Ancien et Accepté se réorganise au sein du Grand Orient de France, qui forme alors un Grand Consistoire des Rites. En 1826, ce Grand Consistoire devient le Grand Collège des Rites. Cette structure jouera un rôle majeur dans la diffusion, l’ordonnancement et la pratique des hauts grades écossais en France.

C’est donc à l’intérieur d’une très longue chaîne que s’inscrit la réélection de Christian Confortini

Il ne s’agit pas seulement d’un mandat reconduit. Il s’agit d’un maillet qui demeure dans une main connue, au service d’une Juridiction dont la vocation est de maintenir vivante une voie de perfectionnement, sans renoncer à l’exigence intellectuelle, à la liberté de conscience ni à la dimension symbolique du travail maçonnique. Christian Confortini avait été porté à la tête du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais en 2023, succédant alors à Georges Lassous.

Mais l’autre élément majeur de cette élection réside dans la place désormais occupée par Pierre Mollier, élu Premier Lieutenant Commandeur.

Cette désignation dépasse la simple distribution des offices

Elle donne à cette nouvelle année une tonalité particulière. Avec Pierre Mollier, c’est toute une mémoire savante de la Franc-Maçonnerie française qui entre plus nettement encore dans la ligne de responsabilité immédiate du Grand Collège.

Pierre Mollier n’est pas seulement un historien de la Franc-Maçonnerie mais pour beaucoup il incarne L’HISTORIEN de la Franc-Maçonnerie.

lI est l’un de ceux qui, depuis plusieurs décennies, ont contribué à donner à la recherche maçonnique française une rigueur documentaire, une hauteur critique et une lisibilité intellectuelle. Né à Lyon en 1961, diplômé de Sciences Po Paris, formé aussi aux sciences religieuses à l’École pratique des hautes études, il a dirigé la bibliothèque et les archives du Grand Orient de France de 1995 à 2025, avant d’être également conservateur du musée de la franc-maçonnerie de 2013 à 2025. Il est aussi Grand Archiviste du Grand Collège des Rites Écossais et dirige la bibliothèque André Doré, spécialisée dans les hauts grades maçonniques.

Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e

Dans un entretien publié en 2025 dans Humanisme, notre TCS Cécile Revauger retraçait ce parcours sous un titre très juste, « Pierre Mollier, une vie dédiée au Grand Orient de France ». On y retrouve l’itinéraire d’un homme passé par Sciences Po, le Quai d’Orsay, la communication, Ogilvy, puis le WWF France, avant d’entrer en 1987 au Grand Orient de France dans la Loge Emmanuel Arago – Vérité prime tout. Il y confie aussi combien la dimension rituelle l’avait d’abord surpris, puis passionné, au point de l’amener vers l’étude des rituels maçonniques dans un cadre académique.

Cette trajectoire dit beaucoup

Pierre Mollier est un homme de bibliothèque, mais non de poussière. Un homme d’archives, mais non de nostalgie. Un homme de musée, mais non de vitrine froide. Sa méthode consiste à faire parler les traces, les manuscrits, les sceaux, les tableaux, les emblèmes, les correspondances et les rituels, afin que la Tradition ne soit pas seulement répétée, mais comprise, éclairée, transmise.

Son élection comme Premier Lieutenant Commandeur possède donc une valeur symbolique forte

Pierre Mollier

Dans une Juridiction écossaise, l’archive n’est jamais seulement conservation du passé. Elle est braise sous la cendre, mémoire opérative, pierre d’attente pour l’avenir. Le rite ne vit que s’il est transmis avec fidélité et intelligence. Il meurt lorsqu’il devient formule creuse, répétition sans conscience ou décor sans intériorité.

À travers Pierre Mollier, c’est aussi une certaine idée de la Maçonnerie qui se trouve mise en avant. Une Maçonnerie qui ne sépare pas l’érudition de l’initiation. Une Maçonnerie qui sait que l’histoire n’affaiblit pas le symbole, mais lui donne au contraire son épaisseur. Une Maçonnerie qui refuse de confondre la Tradition avec l’immobilité, et qui comprend que la liberté de conscience exige aussi la discipline de l’étude.

Le collège des officiers élu pour 2026-2027 traduit cette volonté de continuité organisée

Très Puissant Souverain Grand Commandeur – Christian Confortini
Premier Lieutenant Commandeur – Pierre Mollier
Second Lieutenant Commandeur – Xavier Le Bris
Grand Orateur – Joël Ruiz
Adjoint – Alain Massabiau
Grand Chancelier aux Affaires Intérieures, Garde des Sceaux – Stéphane Beaujot
Adjoint – Frédéric Sirot
Grand Chancelier aux Affaires Extérieures – Jacques Anglade
Adjoint – Jean-Luc Delmas
Grand Trésorier – Jean-Louis Le Guen
Adjoint – Christian Mathieu
Grand Secrétaire du Suprême Conseil – Marc Houver
Adjoint – Samba Fall
Grand Hospitalier – René Burgues
Grand Expert – Jean-François Baixas
Grand Maître des Cérémonies – Didier Chiodo
Grand Maître Colonne d’Harmonie – Jean-Marc Pomeret
Grand Capitaine des Gardes – Pierre Lacore
Grand Archiviste – Bernard Buttet

Ainsi se dessine une année 2026-2027 placée sous le double signe de la stabilité et de la transmission

Christian Confortini assure la continuité du maillet. Pierre Mollier incarne, plus que jamais, la profondeur de la mémoire et la vigilance de l’esprit. Entre l’un et l’autre, le Grand Collège des Rites Écossais semble vouloir affirmer que les hauts grades ne sont ni un supplément décoratif ni une hiérarchie de prestige, mais une école de dépassement, de discernement et de responsabilité.

Dans l’écossisme véritable, monter ne signifie pas dominer

Monter signifie approfondir. Il ne s’agit pas de s’élever au-dessus des autres, mais de descendre plus loin en soi-même pour mieux servir. C’est peut-être là, au fond, le sens le plus juste de cette réélection et de ce nouveau collège.

Une Juridiction ancienne rappelle qu’elle n’a de légitimité que si elle demeure vivante.

Une mémoire se remet en marche. Une chaîne se resserre. Et sous la voûte étoilée des hauts grades, l’histoire continue de travailler la pierre.

Le Vatican, la franc-maçonnerie et l’IA catholique, quand la porte demeure fermée

À l’heure où l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV appelle à protéger la personne humaine face aux puissances de l’intelligence artificielle (IA), un fait inattendu vient troubler le paysage. La Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) salue le contenu humaniste du texte pontifical, tandis que Riposte Catholique y voit de quoi nourrir les critiques les plus sévères contre un supposé anthropocentrisme romain. Mais ce rapprochement éthique ne change rien au fond doctrinal. Interrogée sur la compatibilité entre foi catholique et appartenance maçonnique, l’IA catholique Magisterium AI restitue la ligne constante du Vatican. Pour Rome, la porte demeure fermée.

À l’occasion de la publication de Magnifica humanitas, première encyclique de Léon XIV consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, 450.fm a interrogé Magisterium AI, présentée comme une IA catholique gratuite, facile d’usage et destinée à fournir des réponses enracinées dans la tradition de l’Église.

L’outil se décrit lui-même comme une réponse instantanée et fiable, adossée à l’enseignement catholique.

À l’heure où CatéGPT, Magisterium AI ou d’autres chatbots religieux proposent de traverser autrement les textes sacrés, les intelligences artificielles confessionnelles deviennent plus que des instruments de consultation. Elles deviennent des miroirs doctrinaux.

Que répond donc une IA catholique lorsqu’elle est interrogée sur la compatibilité entre appartenance à l’Église catholique et appartenance à la franc-maçonnerie.

La réponse est nette

Elle ne crée pas une position nouvelle. Elle restitue celle du Magistère. Pour le Vatican, l’adhésion active d’un fidèle catholique à une loge maçonnique reste interdite.

Le paradoxe est d’autant plus intéressant que Magnifica humanitas suscite aujourd’hui une réception inattendue dans le monde maçonnique

Riposte catholique

Le 3 juin 2026, Riposte Catholique relève qu’une obédience maçonnique, la Grande Loge Mixte Universelle, a salué le contenu humaniste de l’encyclique et affirmé son adhésion à son orientation générale. Le site rapporte aussi les critiques de Mgr Joseph Strickland, ancien évêque de Tyler, qui voit dans le texte un risque de déplacement théologique, comme si l’humanité, sa dignité et ses relations prenaient une place trop centrale au détriment de Dieu, du péché, de la rédemption et du salut.

La GLMU, de son côté, lit l’encyclique par un autre prisme

Elle retient l’appel à maintenir l’humain au centre de toute innovation, à préserver la liberté de conscience, à refuser qu’une machine remplace le discernement, la responsabilité et la fraternité vivante. Cette lecture maçonnique n’est pas surprenante. Elle trouve dans le texte pontifical une inquiétude que la franc-maçonnerie humaniste peut partager. L’intelligence artificielle ne doit pas devenir un pouvoir sans visage, ni une nouvelle idole technique, ni une Babel algorithmique dressée contre la dignité de l’être humain.

GLMU-Magnifica-Humanitas

Le Vatican lui-même présente Magnifica humanitas comme une encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, avec la dignité de l’être humain comme critère destiné à orienter le progrès technique

La synthèse officielle insiste sur l’alternative entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem, entre la puissance qui s’élève contre l’humain et le chantier patient d’une société plus fraternelle. Elle rappelle aussi que les intelligences artificielles, privées d’expérience, de valeurs et de sentiments, ne peuvent jamais assumer une responsabilité ou une suprématie sur l’intelligence humaine.

Voilà donc une zone de rencontre possible

Sur le terrain éthique, social et anthropologique, des catholiques et des francs-maçons peuvent entendre la même alerte. La technique ne doit pas dominer l’humain. La donnée ne doit pas remplacer la conscience. L’efficacité ne doit pas abolir la liberté. La machine ne doit pas décider là où la personne humaine doit répondre.

Mais cette convergence ne doit pas être confondue avec une réconciliation doctrinale. C’est ici que l’affaire devient plus profonde. Le fait qu’une obédience maçonnique puisse approuver l’orientation humaniste d’une encyclique ne signifie pas que l’Église catholique reconnaisse la compatibilité entre foi catholique et appartenance maçonnique. L’accord ponctuel sur l’intelligence artificielle ne dissout pas le désaccord de fond sur la vérité, la révélation, l’initiation, la grâce et la médiation spirituelle.

Un mémoire confidentiel de novembre 2017 avait pourtant tenté d’ouvrir une voie de dialogue entre l’Église catholique et plusieurs grandes loges françaises dites régulières et de tradition

Il plaidait pour la possibilité d’une double appartenance, vécue par certains catholiques francs-maçons non comme une rupture avec leur foi, mais comme un approfondissement intérieur, une discipline symbolique et morale susceptible de nourrir leur chemin spirituel.

450.fm avait déjà révélé et analysé ce dossier, en rappelant que ce mémoire concernait notamment la Grande Loge Nationale Française (GLNF), la Grande Loge Traditionnelle et Moderne de France (GLTMF) et la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), dans le cadre d’échanges menés avec des évêques délégués autorisés par la Conférence des évêques de France.

Ce document se présente comme la synthèse de premiers échanges entre ces obédiences de tradition et des représentants de l’Église catholique. Il porte donc la marque d’une tentative prudente, mais réelle, de clarification.

Pascal Bèfre, Grand Maître de la GLTSO

À ce titre, la présence de la signature de Pascal Bèfre mérite d’être relevée. Il intervenait alors comme représentant de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Depuis son élection lors du Convent du 11 avril 2026, Pascal Bèfre est devenu Très Respectable Grand Maître de la GLTSO, ce qui donne aujourd’hui à cette signature une résonance particulière dans le paysage maçonnique français (PMF).

Le mémoire partait d’une souffrance

Celle de catholiques fidèles à leur foi, engagés dans des obédiences maçonniques dites « régulières » – soit à peine plus de 20 % des francs-maçons français –, qui ne se reconnaissent ni dans l’anticléricalisme militant, ni dans l’hostilité à l’Église, ni dans un relativisme agressif. Ces frères disent parfois que leur chemin initiatique a rouvert en eux le goût du silence, de la prière, de la profondeur intérieure, voire d’une relation plus vive au Christ. Ils ne demandent pas à l’Église de reconnaître la franc-maçonnerie comme une voie religieuse. Ils demandent à ne pas être confondus avec des adversaires de la foi.

GLTMF logo

Le mémoire distinguait donc une franc-maçonnerie régulière, spiritualiste, attachée au Grand Architecte de l’Univers, respectueuse des religions et excluant les débats religieux ou politiques en loge, d’une maçonnerie plus séculière, plus libérale, issue notamment de la rupture de 1877. Cette distinction est importante pour l’histoire maçonnique. Elle l’est aussi pour la compréhension des sensibilités internes au paysage obédientiel français. Mais elle ne suffit pas à convaincre Rome.

La raison est simple.

Le Vatican ne juge pas seulement l’attitude d’une loge envers l’Église

Il ne se contente pas de constater l’absence d’hostilité ou la qualité morale de ses membres. Il se place sur un autre plan, celui des principes. Le texte romain de 1985, intitulé Impossibilité de conciliation entre foi chrétienne et maçonnerie, rappelle que l’étude menée par la Congrégation pour la doctrine de la foi avait confirmé une impossibilité fondamentale de conciliation entre les principes de la maçonnerie et ceux de la foi chrétienne, indépendamment de l’attitude pratique des différentes loges envers l’Église.

La question centrale est celle de la vérité

Transfiguration, attr. à Théophane le Grec (1403), galerie Tretiakov, Moscou.

Pour l’Église catholique, la foi n’est pas d’abord une sagesse universelle, une morale humaniste, une méthode de perfectionnement ou une quête symbolique. Elle est rencontre avec Jésus-Christ, révélation de Dieu, réception de la grâce, entrée sacramentelle dans une vérité donnée. L’être humain ne monte pas seulement vers la lumière par degrés. Il reçoit une lumière qui vient à lui. Il ne construit pas Dieu par symboles. Il répond à Dieu qui se révèle.

La franc-maçonnerie, elle, propose un chemin initiatique, progressif, symbolique. Elle parle de degrés, de silence, de secret, d’outils, de passage de l’ombre à la lumière, de fraternité rituelle, de perfectionnement de soi. Ce langage peut sembler compatible avec une foi personnelle, surtout dans les obédiences qui se veulent spiritualistes. Mais c’est précisément là que Rome voit le danger. Si la révélation chrétienne devient une voie parmi d’autres au sein d’une architecture symbolique plus large, alors la foi catholique risque de changer de statut. Elle n’est plus l’événement central du salut, elle devient une expression particulière d’une quête universelle.

C’est pourquoi la déclaration de 1983, signée par le cardinal Joseph Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II, demeure décisive

Elle affirme que le jugement négatif de l’Église sur les associations maçonniques demeure inchangé, que leurs principes ont toujours été considérés comme inconciliables avec la doctrine de l’Église, que l’inscription à ces associations reste interdite, et que les fidèles qui y appartiennent sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion.

Cette position n’a pas été abandonnée

Le 13 novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi, dans une réponse approuvée par le pape François à propos des catholiques francs-maçons aux Philippines, a réaffirmé que l’adhésion active à la franc-maçonnerie par un fidèle est interdite en raison de l’inconciliabilité entre la doctrine catholique et la franc-maçonnerie. Vatican News a rappelé à cette occasion que les catholiques ne peuvent adhérer à la franc-maçonnerie.

Magisterium, logo

Voilà ce que Magisterium AI restitue

Non pas une opinion de circonstance. Non pas une crispation numérique. Non pas une réponse inventée par un algorithme. Mais la ligne romaine, telle qu’elle s’est exprimée en 1983, en 1985 et encore en 2023. L’intelligence artificielle catholique fonctionne ici comme un miroir. Elle ne décide pas. Elle renvoie l’image d’une doctrine déjà constituée.

Le nouvel élément, avec Magnifica humanitas, est donc moins une ouverture qu’un révélateur. Le texte pontifical peut être reçu favorablement par une obédience maçonnique lorsque celle-ci y lit une défense de la dignité humaine contre la domination technologique. Mais cette réception ne modifie pas le rapport de l’Église à l’initiation maçonnique. La GLMU peut saluer l’humanisme de Léon XIV. Rome peut, dans le même mouvement, maintenir que l’appartenance maçonnique demeure incompatible avec la foi catholique.

Armes du Vatican

Ce n’est pas forcément une contradiction

C’est la différence entre une convergence éthique et une communion doctrinale. Deux traditions peuvent se rencontrer sur la défense de l’humain, sur la vigilance face à la technique, sur le refus d’une déshumanisation algorithmique. Elles peuvent même employer des mots proches, dignité, fraternité, responsabilité, conscience. Mais ces mots ne reposent pas nécessairement sur la même pierre d’angle.

Pour la franc-maçonnerie, l’humain est souvent l’ouvrier d’un chantier intérieur. Il taille sa pierre, travaille sur lui-même, cherche la lumière, apprend à se reconnaître frère parmi les frères. Pour l’Église catholique, l’humain est d’abord créature appelée, blessée, sauvée, habitée par Dieu, rendue à sa vérité par le Christ. Les deux visions peuvent dialoguer. Elles peuvent même s’estimer. Mais elles ne se superposent pas.

C’est pourquoi le débat autour de l’anthropocentrisme supposé de Magnifica humanitas est si révélateur

Pape Leon XIV (Robert Francis Prevost)

Les critiques catholiques les plus sévères reprochent à Léon XIV de placer l’humain trop au centre. Les francs-maçons humanistes, eux, peuvent précisément se réjouir que l’humain demeure la mesure de l’usage de la technique. Entre ces deux lectures se joue une question immense. L’être humain est-il centre par lui-même, ou centre parce qu’il est image de Dieu. La dignité est-elle fondement autonome, ou conséquence d’une création et d’une vocation. L’humanisme est-il une fin, ou un seuil.

450.fm livrera prochainement à ses lecteurs une note de lecture détaillée de Magnifica humanitas, comme il sait le faire, en entrant dans la chair du texte, dans ses images bibliques, dans son usage de Babel et de Jérusalem, dans sa critique de la puissance technique, dans sa théologie de la personne humaine et dans les résonances que ce document peut avoir pour une lecture maçonnique de notre temps.

Drapeau du Vatican

Car l’enjeu dépasse largement la seule querelle entre Rome et la franc-maçonnerie

Il touche à la question centrale de notre époque. Qui gardera l’humain lorsque la machine produira du langage, orientera les choix, classera les consciences, décidera des accès, des risques, des valeurs et des vies. Qui préservera la liberté lorsque l’efficacité deviendra la nouvelle idole. Qui rappellera que la fraternité ne se code pas, que le discernement ne s’automatise pas, que la conscience ne se délègue pas.

Entre l’autel et le pavé mosaïque, entre le sacrement et le symbole, entre la grâce reçue et la lumière cherchée, le dialogue demeure possible. Mais la réconciliation doctrinale reste hors d’atteinte. Le mémoire de 2017 voulait ouvrir une porte. Rome a rappelé en 1983, en 1985 et en 2023 que cette porte ne pouvait pas être franchie sans toucher au cœur même de la foi catholique.

Vatican à Rome. Basilique Saint-Pierre

Le Temple maçonnique peut accueillir le croyant dans sa quête. L’Église, elle, continue d’affirmer qu’un catholique ne peut servir deux architectures spirituelles sans risquer de déplacer la pierre d’angle de sa foi. Et l’intelligence artificielle, si elle prétend servir l’humain plutôt que l’asservir, devra peut-être apprendre elle aussi cette première sagesse. Toute lumière n’éclaire pas de la même manière. Toute porte ouverte n’est pas franchissable. Toute quête de vérité exige de savoir devant quel seuil nous nous tenons.

Magnifica humanitas ouvre un chantier nécessaire sur l’intelligence artificielle, la dignité humaine et la responsabilité morale. Mais elle ne rouvre pas, pour Rome, la porte de la double appartenance.

La GLMU peut saluer l’humanisme du pape…

Le Vatican, lui, maintient sa doctrine.

Entre Babel et Jérusalem, entre le Temple intérieur et l’Église sacramentelle, le dialogue peut continuer. La fusion, elle, demeure impossible.

L’interview de Jissey : « Les nouvelles thérapies psychédéliques »

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Dans cet ouvrage, le psychiatre et psychothérapeute Olivier Chambon présente un panorama des thérapies assistées par les psychédéliques, à travers les témoignages de praticiens et de chercheurs. Son objectif n’est pas de promouvoir une consommation récréative de ces substances, mais d’explorer leur potentiel thérapeutique, psychologique, existentiel et spirituel lorsqu’elles sont utilisées dans un cadre rigoureusement encadré.

L’auteur rappelle que les psychédéliques (psilocybine, LSD,MDMA, DMT, kétamine, etc.) furent largement étudiés dans les années 1950-1960 avant d’être interdits pour des raisons davantage politiques que scientifiques. Depuis une vingtaine d’années, les recherches reprennent dans plusieurs universités prestigieuses et montrent des résultats prometteurs concernant : la dépression résistante ; l’anxiété liée aux maladies graves ; les addictions ; le stress post-traumatique ; certaines souffrances existentielles.
Nous assistons  ainsi à un changement de paradigme : la psychiatrie pourrait passer d’une logique de traitement symptomatique chronique à une logique de transformation profonde de la conscience.

L’un des messages essentiels du livre est que l’efficacité thérapeutique ne dépend pas uniquement de la molécule administrée mais surtout de l’expérience vécue par le patient. Les experts interrogés insistent sur trois éléments : La préparation du patient – L’accompagnement pendant l’expérience. – L’intégration psychologique après celle-ci.  Une expérience psychédélique n’est pas un traitement chimique ordinaire ; elle ouvre temporairement un état de conscience élargi dans lequel des souvenirs, des émotions ou des compréhensions nouvelles peuvent émerger.

Selon les thérapeutes interrogés, les psychédéliques permettent souvent d’accéder à des contenus psychiques difficilement accessibles par la parole seule : traumatismes anciens ; mémoires émotionnelles enfouies ; peurs existentielles ; sentiment de séparation ; manque de sens dans la vie. L’expérience vécue peut produire des prises de conscience rapides, parfois après seulement une ou quelques séances, là où certaines thérapies classiques nécessitent des années. Chambon souligne cependant que ces substances ne sont pas des « remèdes miracles ». Sans accompagnement psychothérapeutique sérieux, les bénéfices peuvent être limités ou mal intégrés.

La dimension spirituelle est innovante. Alors que la psychiatrie classique évite souvent les questions spirituelles, Chambon considère que les expériences psychédéliques peuvent provoquer : des sentiments d’unité ; une dissolution temporaire de l’ego ; une perception d’interconnexion avec le vivant ; des expériences qualifiées de mystiques. Pour de nombreux patients, ces vécus entraînent une diminution de la peur de la mort et une redécouverte du sens de l’existence. L’auteur ne prétend pas démontrer scientifiquement les réalités spirituelles rencontrées ; il constate simplement leur fréquence et leur impact thérapeutique.

 Au fil des témoignages, une question plus vaste apparaît : la conscience est-elle uniquement produite par le cerveau ? Plusieurs thérapeutes rapportent des phénomènes inhabituels vécus par leurs patients : expériences transpersonnelles, impressions de contact avec une intelligence supérieure, souvenirs symboliques ou archétypaux. L’auteur ne tranche pas définitivement mais invite à une ouverture intellectuelle. Selon lui, les psychédéliques pourraient obliger la science à élargir sa compréhension de la conscience humaine.

En Conclusion :  Le livre est à la fois médical, psychologique et philosophique. Pour Olivier Chambon, les thérapies psychédéliques pourraient constituer l’une des avancées majeures du XXIᵉ siècle en santé mentale. Leur intérêt ne résiderait pas seulement dans la réduction des symptômes mais dans leur capacité à favoriser une transformation profonde de la relation à soi, aux autres et au monde. L’ouvrage laisse finalement une impression forte : la guérison psychique passe peut-être moins par le contrôle de la conscience que par son expansion temporaire dans un cadre thérapeutique sécurisé.

L’AUTEUR

Le Docteur Olivier Chambon est psychiatre et psychothérapeute depuis plus de trente ans . Il s’intéresse à l’utilisation thérapeutique  des états élargis de conscience. Il est auteur de  nombreux ouvrages  sur les psychothérapies. La conscience, le chamanisme,  les expériences de mort imminente et les psychédélique.
Pour rappel :
* LA REVOLUTION PSYCHEDELIQUE
* L’APPROCHE CHAMANIQUE  DE LA THERAPIE
* PSYCHOTHERAPIE ET CHAMANISME
Tous parus chez le même éditeur.

« Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ? » La Loge de recherche Héritage n°2 au cœur de l’héritage willermozien

Avec Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?, la Loge de recherche Héritage n°2 de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra livre un cahier anniversaire d’une rare densité. Dix années de recherche y trouvent leur juste respiration autour d’une question centrale pour le Régime Écossais Rectifié, celle de sa source chrétienne, non comme frontière confessionnelle, mais comme voie intérieure de relèvement, de discernement et de rectification.

Avec Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?, la Loge de recherche Héritage n°2 ne publie pas seulement un cahier anniversaire

Elle élève, après dix années de travail, une pierre de mémoire au cœur du Régime Écossais Rectifié, afin d’interroger ce qui en constitue la respiration la plus intime, sa source chrétienne, son exigence doctrinale, sa fidélité willermozienne et sa capacité à parler encore à l’homme de désir.

L’éditorial de Philippe Cangemi donne d’emblée la tonalité de l’ensemble

Philippe Cangémi

Il rappelle que ce qui pouvait apparaître, lors des premiers numéros, comme une collection en devenir, constitue désormais un véritable corpus de dix volumes, nécessaire dans le paysage maçonnique français et particulièrement pour les Frères attachés à ce rite singulier. Depuis 2014, la Loge de recherche Héritage n°2 poursuit une mission exigeante qui consiste à rendre accessibles les fonds Willermoz, à travailler les sources, à éclairer les aspects traditionnels du Rite Écossais Rectifié et à offrir aux lecteurs une compréhension plus juste de cette voie. La question posée par ce dixième cahier devient alors décisive.

De quel christianisme s’agit-il au sein du Rectifié ? Philippe Cangemi ne réduit pas cette interrogation à une étiquette confessionnelle. Il la place au niveau de la connaissance, de la pratique et du discernement. Mieux connaître le Régime, c’est mieux le pratiquer. Mieux comprendre sa matrice chrétienne, c’est dépasser le jugement sommaire sur le « bon » ou le « mauvais » chrétien pour accueillir une interrogation plus profonde. Ces hommes sont-ils des hommes de désir et, s’ils le sont, trouvent-ils leur juste place dans l’obédience ?

Ce déplacement du regard donne à l’ouvrage sa véritable portée

Le christianisme du Rite Écossais Rectifié ne se présente pas ici comme une barrière destinée à exclure, mais comme une voie de profondeur, une grammaire spirituelle, une exigence de relèvement. Nous ne sommes pas devant une identité close, mais devant une structure intérieure qui demande à être comprise, méditée et éprouvée. Le Rectifié n’invite pas seulement à croire. Il invite à se rectifier. Il ne demande pas seulement d’adhérer à une mémoire chrétienne. Il appelle à en retrouver la puissance opérative, celle qui transforme l’homme, ordonne son désir, purifie son intention et l’oriente vers la Cité sainte intérieure.

Le cahier possède ainsi une rare vertu de clarification

Bijou MESA
Bijou MESA verso

Il rappelle que le Régime Écossais Rectifié n’est pas seulement un rite parmi d’autres, mais une architecture de l’âme. Sa distinction entre classe symbolique et classe chevaleresque, la place accordée au Maître Écossais de Saint-André, le rapport à la Cité sainte, la mémoire de Jean-Baptiste Willermoz, tout cela compose une pédagogie du redressement. La question chrétienne y devient moins une appartenance qu’un axe, moins un héritage reçu qu’une responsabilité vivante. Nous comprenons alors que le christianisme du Rectifié n’est pas un mot placé au-dessus du Temple, mais une lumière travaillant la pierre depuis l’intérieur. Il ne contraint pas l’esprit. Il l’appelle. Il ne ferme pas la recherche. Il lui donne une verticalité.

Bernard Sevin occupe dans cet ensemble une place de passeur

Bernard Sevin

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, inspecteur d’académie honoraire, spécialiste des sciences des technologies industrielles, il apporte au Régime Écossais Rectifié une méthode, une patience, une précision presque opérative. Grand Prieur du Grand Prieuré du Septentrion et vice-président du Haut Conseil du Rite pour la Province d’Auvergne-Opéra, il incarne cette alliance rare entre culture de la source et fidélité vécue au chemin. Ses travaux au sein d’Héritage Willermoz, aux côtés de François Caux, Philippe Cangemi, Dominique Daffos, Fadi Caledit et Gérard Gendet, participent d’une même œuvre de transmission. François Caux, juriste et homme d’expérience institutionnelle, engagé lui aussi dans les responsabilités du Régime, rappelle par son parcours que la pensée rectifiée n’est jamais séparée d’une pratique, d’un gouvernement intérieur et d’un sens de l’ordre spirituel.

La force de ce cahier est de ne pas chercher à rendre le Rite plus acceptable en l’affadissant

Il assume son héritage, ses tensions, ses exigences et ses énigmes. Il nous rappelle que la tradition n’est vivante que lorsqu’elle accepte d’être interrogée avec amour, précision et gravité. À l’heure où tant de discours maçonniques se contentent d’un humanisme sans profondeur, Héritage Willermoz ose replacer la question spirituelle au centre du chantier. Cela mérite attention, respect et gratitude.

Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ? n’offre pas une réponse close

Il ouvre une veille. Il nous apprend que l’héritage de Jean-Baptiste Willermoz n’est pas un dépôt immobile, mais une braise confiée aux mains des Frères. Encore faut-il savoir la garder vive, non pour brûler le monde, mais pour éclairer l’homme.

Éd. de la Tarente

Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?

Loge de recherche Héritage n°2
Les Éditions de la Tarente, coll. Héritage Willermoz – Rite Écossais Rectifié, Cahier n°10 , 2025, 122 pages, 24 €

L’éditeur, le SITE

La parole du Vénérable du lundi – « On démocratise tout et on étouffe Hiram »

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La mode est à la démocratie. On vote sur tout : le menu du banquet, la couleur des tabliers, l’heure de fermeture du bar… et maintenant, on vote même sur la mort d’Hiram. Oui, vous avez bien lu. Après des siècles de tradition, le pauvre Hiram vient de passer à la casserole démocratique. Dans ma Loge, une joyeuse bande de wokistes maçonniques (ils se font appeler « réformateurs inclusifs ») a exigé un scrutin à bulletins secrets pour réviser la légende du meurtre. Leur argument principal ? « On n’a aucune preuve historique du meurtre, Vénérable ! »

Évidemment. Parce que c’est bien connu : à l’époque de Salomon, on prenait des PV de police et on faisait des analyses ADN avant d’assassiner le Maître d’œuvre.

Résultat des courses : trois jeunes Compagnons, pleins de fougue et d’idées neuves, ont décidé que le vieux Hiram avait « fait son temps ». Trop rigide, trop vertical, trop… patriarcal. Alors ils ont proposé une solution moderne et responsable : l’étouffement lent et éthique. Pas de violence inutile, surtout pas de sang sur le tablier. On va l’endormir doucement avec des motions, des amendements et des ateliers participatifs jusqu’à ce qu’il rende son dernier soupir symbolique.

Certains ont même eu la délicatesse de suggérer qu’il prenne d’abord sa retraite. « Qu’il parte en paix, avec les honneurs, avant de devenir gâteux et de nous raconter pour la 38e fois la même planche sur l’équerre et le compas. » Le plus beau dans l’affaire, c’est que ces jeunes maîtres ont découvert, avec une indignation toute fraternelle, que le vieux Hiram avait autour de lui quelques « complices » : des Vénérables émérites un peu aigris, frustrés, et surtout très mal conseillés. Des dinosaures barbus qui osaient encore défendre la tradition. Scandaleux. Je dois vous l’avouer, en tant que Vénérable, je suis dans une position délicate.

D’un côté, je n’ai aucune envie de voir le vieux Hiram se faire étouffer sous un oreiller de bonnes intentions et de participation citoyenne. De l’autre, je sens bien que la jeunesse maçonnique est lancée comme un bulldozer bienveillant. On ne retient pas un troupeau de réformateurs qui ont découvert que « tout est constructible »… surtout la destruction. Alors voilà où nous en sommes : on est en train de démocratiser la légende fondatrice elle-même.

Bientôt, on va probablement voter pour savoir si le Temple de Salomon était vraiment un temple ou une « construction genrée et colonialiste ». Et si on continue comme ça, le prochain scrutin portera sur la suppression pure et simple du mot « Maître » parce qu’il est « hiérarchiquement problématique ». Hiram est actuellement en soins palliatifs symboliques, quel dommage.

Et moi, je suis là, maillet à la main, à me demander si je dois lever la séance… ou applaudir poliment pendant qu’on assassine l’Histoire au nom du Progrès.

Fraternellement vôtre (enfin… ce qu’il en reste),
Le Vénérable embêté

Pétition antimaçonnique contre une affiche de la Grande Loge Féminine de France

Une pétition publiée sur MyPetition.org demande le retrait d’une affiche consacrée à la Grande Loge féminine de France, installée selon son auteur à Enghien-les-Bains, dans le Val-d’Oise. Le texte dénonce une « affiche de propagande » visible du public et qualifie la franc-maçonnerie de « mouvement sectaire », une formule qui situe d’emblée la démarche dans une critique frontale et militante. La pétition, intitulée « Stop à l’affiche de propagande de la grande loge féminine de France (franc-maçonnerie) », ne se contente donc pas de critiquer une communication institutionnelle : elle remet en cause la présence même de cette visibilité dans l’espace public.

Selon le texte, l’affiche aurait été repérée « en bleu ciel » dans un lieu visible mais jugé « égaré » par l’auteure de la pétition. L’argument central repose sur l’idée qu’une organisation maçonnique féminine ne devrait pas bénéficier d’une forme de promotion publique, ce que la pétition présente comme une dérive ou une provocation.

Un discours nettement antimaçonnique

Le vocabulaire employé par la pétition est sans ambiguïté. L’expression « franc-maçonnerie » y est associée à un « mouvement sectaire », ce qui correspond à une rhétorique antimaçonnique classique, fondée sur la suspicion, la dénonciation et l’amalgame. Ce type de formulation tend à transformer une association ou une obédience en objet d’alerte morale, voire sociale, plutôt qu’en acteur de la vie associative ou culturelle.

Le texte se présente comme une interpellation adressée à un public large, mais il ne développe pas de démonstration documentaire sur l’affiche elle-même, son contenu exact, son emplacement ou son contexte de diffusion. La force du message tient surtout à sa charge idéologique et à sa tonalité de combat, plus qu’à une argumentation factuelle détaillée.

La Grande Loge féminine de France visée

GLFF, rue du couvent

La pétition vise explicitement la Grande Loge féminine de France, l’une des principales obédiences maçonniques féminines du pays. En ciblant une structure féminine, elle ajoute une dimension particulière à la controverse : ce n’est pas seulement la franc-maçonnerie qui est attaquée, mais aussi sa forme mixte ou féminine dans l’espace public.

Ce point n’est pas neutre. Les obédiences féminines ou mixtes revendiquent généralement un droit à la visibilité, à l’expression et à la liberté d’association au même titre que toute autre organisation légalement constituée. En retour, les critiques antimaçonniques contestent parfois cette visibilité en la décrivant comme une stratégie d’influence ou de propagande.

Une controverse révélatrice

Au-delà de cette pétition, l’affaire révèle un phénomène plus large : la persistance d’un imaginaire antimaçonnique très actif en France, notamment sur les réseaux et plateformes de pétitions. La franc-maçonnerie y est régulièrement présentée comme une organisation occulte, une influence cachée ou une menace pour l’espace public, même lorsque le sujet de départ se limite à une affiche ou à une initiative associative.

Ce type de mobilisation s’inscrit dans une logique de visibilité polémique. La pétition ne cherche pas seulement à signaler une gêne locale : elle produit un récit, avec des mots-clés forts, destiné à susciter l’adhésion immédiate d’un public déjà réceptif à ce discours. L’enjeu n’est donc pas uniquement l’affiche, mais aussi la construction d’un rapport de force symbolique autour de la présence maçonnique dans la cité.

Ce que dit le texte

Le contenu repris sur MyPetition.org est bref mais suffisamment clair pour en comprendre la ligne. L’auteure affirme avoir vu circuler une affiche sur la Grande Loge féminine de France, demande qu’elle soit retirée et dénonce ce qu’elle considère comme une forme de propagande maçonnique dans l’espace public. La pétition est publiée dans une rubrique politique, ce qui lui donne un cadre militant plus qu’associatif.

Sur le fond, le texte n’apporte pas d’élément de preuve sur l’affiche elle-même, ni sur une éventuelle illégalité de sa présence. Il s’agit donc davantage d’une prise de position que d’un signalement sourcé.

Un débat plus large sur l’espace public

Cette affaire interroge aussi la place des messages associatifs, religieux ou philosophiques dans l’espace public. Une affiche maçonnique visible dans la rue peut être perçue, selon les sensibilités, soit comme une simple communication institutionnelle, soit comme une tentative d’influence. Tout l’enjeu est là : la frontière entre expression légitime et propagande supposée est souvent définie moins par le droit que par le regard politique de celui qui observe.

Dans ce cas précis, la pétition traduit une hostilité explicite à la franc-maçonnerie elle-même, plus qu’un désaccord ponctuel sur un affichage. C’est ce qui lui donne sa portée polémique, mais aussi ce qui la rend susceptible d’être contestée par ceux qui y verront une mise en cause caricaturale d’une obédience légalement constituée.

Points de vigilance éditoriale

Si l’on rapporte cette pétition dans un média, il est important de conserver une distance journalistique claire. Le texte contient des qualificatifs fortement orientés, comme « propagande » ou « mouvement sectaire », qui relèvent de l’opinion de l’auteure et non d’un constat établi. Les reprendre sans contextualisation pourrait donner l’impression d’une validation éditoriale.

La bonne pratique consiste donc à citer la pétition comme une prise de position antimaçonnique, à en résumer fidèlement les termes, et à signaler qu’elle reflète un point de vue polémique sur la présence publique de la Grande Loge féminine de France. Cela permet de documenter l’affaire sans en épouser le vocabulaire.

Formulation de synthèse

Cette pétition illustre la manière dont la franc-maçonnerie reste, en France, un sujet de controverse récurrent dès qu’elle apparaît dans l’espace public. En demandant le retrait d’une affiche et en qualifiant l’obédience de « sectaire », l’auteure ne se limite pas à une critique locale : elle réactive un imaginaire antimaçonnique ancien, désormais relayé par les plateformes de pétitions en ligne.

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Voltaire

François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), l’un des esprits les plus libres et les plus redoutés des Lumières. Pourfendeur infatigable du fanatisme, de l’intolérance et de la superstition, il fut reçu Apprenti à la Loge Les Neuf Sœurs, le 7 avril 1778, à l’âge de 83 ans, quelques semaines seulement avant sa mort. Benjamin Franklin l’accompagna ce jour-là. Nous l’interrogeons depuis le XXIe siècle, sur son rapport tardif mais significatif à la Franc-maçonnerie.

450.fm : Monsieur de Voltaire, c’est un honneur rare de vous recevoir depuis notre siècle. Acceptez-vous de nous parler de votre entrée en Franc-maçonnerie, si tardive dans votre vie ?

Voltaire : J’y consens car j’ai toujours aimé la lumière, d’où qu’elle vînt, pourvu qu’elle fût celle de la raison et ne pût jamais scintiller dans la nuit comme le feu d’un bûcher. On m’a beaucoup reproché cette réception aux Neuf Sœurs. Certains croient pouvoir y déceler l’ultime faiblesse d’un vieillard moribond ; d’autres, une contradiction avec ce principe d’indépendance que je prétendais honorer. Pour ma part, je n’y vois qu’une dernière marque de cohérence. En effet, toute ma vie, j’ai combattu le fanatisme et prôné la tolérance. Si une société d’hommes de bonne volonté se réunit pour cultiver ces vertus à l’écart des dogmes imposés, pourquoi aurais-je dû refuser d’en être ? J’ai souvent repris, en signature de ma correspondance, la formule :  « Écrasons l’infâme ! », que j’abrégeais discrètement en « Écr.l’inf. » voire simplement en « E.I. », comme une salutation d’esprit libre ayant, toute sa vie, lutté contre la superstition, l’intolérance et le fanatisme et, pour tout dire, bataillé sans trêve contre l’Église catholique de ce temps-là, qui voulait, alors, avec une volonté farouche, garder sa suprématie sur les âmes. Comme j’ai pu l’écrire, « si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu » et, à voir les comportements qu’Il est censé inspirer, il n’y a guère de quoi être fier. C’est donc dans notre humanité et dans la loi naturelle qu’il nous faut puiser la force d’être plus grands.

Ce qui a pu échapper à la compréhension de certains tient au fait qu’une Loge n’eût été, de leur propre aveu, que l’avatar d’une l’Église dans une forme antinomique. C’est dire combien ils n’y entendaient rien. J’ai passé quelque soixante ans à attaquer les Églises, leurs dévots sectaires, leurs prêtres vengeurs immolant les hérétiques, au nom de leur foi triomphante, sans compter les évêques excommuniant à tour de bras, dans la nostalgie de la Sainte Inquisition et de la terreur qu’elle répandait. Ce n’était certainement pas pour me contenter d’un succédané mal venu… « En vérité, je vous le dis » : j’ai toujours respecté la morale universelle, cette loi naturelle que tous les hommes partagent. La Franc-maçonnerie, dans sa matrice nourricière, ne demande pas de croire à un dogme, mais d’être un homme de bien, un homme d’honneur et de probité. Elle ne demande pas de se soumettre à un pape ou à une quelconque autorité religieuse. Elle prescrit seulement de respecter son frère, de l’aider, de deviser avec lui. C’est exactement ce que j’ai prêché toute ma vie. En quoi me serais-je contredit par ce dernier engagement qui vient tout bonnement – et le plus pacifiquement du monde – couronner les combats ô combien plus rudes que j’ai dû livrer, pendant plus d’un demi-siècle ? Je me suis simplement reconnu dans une société qui traduisait et pratiquait les valeurs que mon œuvre avait toujours honorées, avec toute la vigueur de ma plume.

450.fm : Comment avez-vous découvert la Franc-maçonnerie ?

Voltaire : Par mes amis, mes correspondants, et surtout c’était dans l’air du temps, celui que l’on respirait dans les salons littéraires. J’avais observé depuis longtemps que des hommes de mérite, en Angleterre comme en France, se réunissaient dans ces sociétés discrètes. J’y voyais, d’abord, des cercles philosophiques, dans des formes mieux réglées, abolissant qui plus est les vanités. Lorsque Benjamin Franklin, cet illustre Américain que j’admirais sans réserve, m’en parla avec chaleur, je ne vis aucune raison de ne point accepter l’expérience d’une sociabilité aussi exaltante et émancipatrice.

En réalité, j’avais déjà découvert la maçonnerie en Angleterre, où j’avais séjourné trois ans, de 1726 à 1729, à la suite de ma querelle avec le marquis de Rohan, qui m’avait valu, après avoir été rossé par ses domestiques, d’être brièvement embastillé, puis libéré à condition de m’exiler en terre d’Albion. Ne dit-on pas : « à quelque chose malheur est bon » ? J’y ai vu des hommes d’obédiences religieuses différentes, quoique tous protestants, de conditions fort variées aussi, se réunissant dans un climat irénique, comme je ne l’avais jamais connu à ce point, en France. Certes, on n’y recevait ni les catholiques ni les juifs ; mais cela ne me gênait guère car, au plan du catholicisme, vous savez ce que j’en pensais et, si vous m’avez bien lu, vous savez aussi qu’à celui de « l’antisémitisme », j’étais loin d’être irréprochable. Il faudrait nuancer: ce que vous appelez antisémitisme est une notion passablement anachronique à mon époque mais il est vrai que j’ai partagé des réactions judéophobes. Bref, un tory et un whig, un anglican et un presbytérien voire un huguenot français, un pair d’Angleterre et un commerçant… d’honorables artisans, médecins, militaires ou « clergymen », se retrouvaient tous frères, dans une même loge. En France, c’était différent. Les loges étaient plus fermées, plus triées sur le volet, si je puis dire. Bref, Outre-Manche, j’avais déjà été « sensibilisé » – pour utiliser un verbe qui n’appartient pas à mon lexique – à l’esprit de tolérance qui y régnait. Au reste, je correspondais avec des francs-maçons, depuis des dizaines d’années : Helvétius, Montesquieu, d’Alembert, Condorcet. Tous évoquaient la Loge, non comme s’il se fût agi d’une secte, mais bel et bien comme un lieu où l’on pût être soi-même sans craindre la persécution. Quand Benjamin Franklin m’en a parlé, il n’y avait plus de doute pour moi. Franklin n’était pas un homme de vaines paroles, aux idées fumeuses. N’avait-il pas inventé le paratonnerre, fondé des bibliothèques, créé un système postal et même négocié l’indépendance de son pays ? S’il croyait aux vertus de la franc-maçonnerie, ce premier ambassadeur des États-Unis en France, qui parlait français avec un accent et une lenteur qui nécessitaient qu’on y prêtât attention – ce qui ne faisait que servir ses talents de persuasion et de diplomatie –, tout nimbé qu’il était, au surplus, de cet immense et nouveau prestige de « self-made man », eh bien, Benjamin Franklin ne pouvait avoir que de bonnes raisons et je m’y rendis, avec une entière confiance. Vous me direz: ne fallait-il pas un tel introducteur pour qui s’appelât Voltaire ?

450.fm : J’y reviens, tout de même : pourquoi avoir accepté d’être initié à 83 ans, alors que vous étiez si critique envers les institutions et les rites ?

Voltaire : Parce que la sagesse n’est pas la glaciation. J’ai combattu les prêtres, non la morale ; les superstitions, non la quête d’un ordre meilleur. Les Neuf Sœurs n’étaient pas une église, mais un atelier de l’esprit. Il est vrai que, le jour de ma réception, l’on m’y a dispensé du bandeau et de quelques épreuves, mais mon âge et ma vue compensaient cruellement la chose… J’y suis entré avec le tablier d’Helvétius et j’y ai trouvé des hommes qui, comme moi, plaçaient la raison au-dessus de tout dogme. Un cénacle aussi policé valait bien qu’à la fin de ma vie, je satisfisse tout de même à une aussi douce curiosité.

Permettez-moi d’ajouter quelques scolies pour balayer les reproches absurdes qu’on m’adressa. Il faut comprendre que je n’ai jamais été hostile à tout rituel. Je moquais les rituels superstitieux, ceux qui prétendaient avoir un pouvoir magique, ceux qui exigeaient une croyance aveugle. Mais les rituels qui servent à marquer les étapes de la vie, à symboliser des idées, à créer une mémoire collective, je les respectais. Le baptême, le mariage, les funérailles – même si je n’y croyais pas théologiquement, je reconnaissais leur utilité sociale. La maçonnerie, quant à elle, n’impose aucune croyance. Ses rituels sont des métaphores, des outils pour penser par soi-même. L’initiation n’est pas un sacrement, c’est une promesse : celle de chercher la vérité, d’aider son frère, de travailler à l’amélioration de soi et de la société. À 83 ans, j’étais fatigué, malade, quasiment aux portes de la mort. Mais je n’avais rien perdu de ma vivacité d’esprit. J’avais encore envie d’apprendre, de découvrir de nouvelles perspectives. L’initiation maçonnique était pour moi comme une dernière leçon de philosophie pratique. D’ailleurs, je fus admis en Loge non comme un humble postulant, mais au moins comme un pair se retrouvant parmi les siens, au point que certains se sont même demandé si la maçonnerie ne s’honorait pas davantage en m’accueillant qu’elle ne m’honorait moi-même. J’étais alors au sommet de ma gloire et je profitais de ses derniers feux.

450.fm : Qu’est-ce qui vous a frappé lors de cette réception ?

Voltaire : La simplicité et la dignité. Point de fanatisme, point de prétention à détenir la vérité unique. Des symboles qui parlent à l’intelligence : l’équerre pour la rectitude, le compas pour la mesure, la lumière pour la raison. J’ai vu là une morale pratique, sans théologie oppressive. J’ai ri, comme à mon habitude, mais d’un rire bienveillant. « L’homme de bien est maçon sans le savoir« , ai-je dit, ce soir-là. C’était sincère.

Ce qui me frappa le plus, ce fut l’absence de prétention, aussi bien au sens de l’emphase et de la bouffissure qu’à celui de l’outrecuidance et de la revendication. Dans les églises, les prêtres se prétendent les intermédiaires exclusifs entre Dieu et les hommes. Dans les cours, les nobles se prétendent supérieurs par le sang. Dans les universités, les docteurs se prétendent dépositaires de la vérité. Dans la Loge, personne ne prétend rien de tout cela. Ces impostures et ces vanités s’effacent ou sont dissoutes. Chacun est là pour apprendre, pour travailler à son amélioration comme au perfectionnement de l’humanité. Le Vénérable n’est pas un prêtre, encore moins un pape ; c’est un régulateur temporaire au service d’un Principe. Les symboles ne sont pas des mystères incompréhensibles, ce sont des outils pour penser. J’y reviens en détail : l’équerre n’est pas un objet magique, c’est la rectitude morale ; le compas n’est pas un instrument occulte, c’est la mesure et la modération ; la lumière n’est pas une révélation divine, c’est la raison. J’ai reconnu là ma propre philosophie, mais exprimée par des figures légères, plutôt qu’en de lourds mémoires. De plus, y régnait une réelle fraternité. Non cette fraternité de façade, comme dans les cours où l’on s’embrasse en tenant dans le dos, les uns des autres, une dague effilée prête à l’emploi, ni cette fraternité religieuse qui se monnaye, dans sa froide chaleur, au moins par la soumission, quand ce n’est par le « commerce des indulgences » auquel j’ai largement consacré mon article « Expiation » dans mes Questions sur l’Encyclopédie, accusant le pape Jean XXII de « faire argent de tout ». En maçonnerie, j’ai vu des hommes se serrer la main comme des frères, sans se juger à raison de leur naissance, de leur état de fortune ou du régime de leur croyance. Cette attitude était rarissime, en mon siècle, et je crains qu’elle ne redevienne un idéal, en le vôtre. Bref, je suis sorti de cette réception, tout au ravissement de cette belle surprise. On connaît mon esprit caustique et même on m’y reconnaît : je vous l’avoue, je m’attendais à ressentir, à quelques moments de la cérémonie, au moins une once de ridicule or je n’y ai éprouvé que de la dignité et de l’élévation.

450.fm : La Franc-maçonnerie correspond-elle à votre idéal de société ?

Voltaire : En partie, oui. J’ai toujours rêvé d’une république des lettres où les hommes s’appréciassent en fonction de leur mérite et non de leur naissance ou de leur confession. La Loge offre cet espace où l’on peut disputer, au sens de la disputatio, c.-à-d. débattre sur une question sans précisément se disputer, c.-à-d. sans menacer de s’arracher les yeux, sans en venir aux mains, sans s’entre-déchirer. La Loge n’est pas parfaite – comme aucune institution humaine, au demeurant –, mais, si elle n’atteint pas à l’inaccessible perfection, du moins vise-t-elle au perfectionnement de tous car elle cultive la tolérance et la bienfaisance, deux remèdes souverains contre la barbarie, à quoi elle ajoute l’esprit de progrès, qui joint le désir d’émancipation à l’appétit de connaissances, puissant antidote contre la bêtise et la méchanceté.

Mon idéal de société, c’est une république des esprits où chaque homme est jugé d’après sa valeur, non au gré de sa naissance, qui fait du caprice de la nature le destin d’une vie. Une large communauté où l’on ne persécute pas un homme parce qu’il prie différemment, parce qu’il parle une autre langue, parce qu’il est trop pauvre pour qu’on se soucie de lui, le moins du monde. La Loge s’approche de cet idéal, mais elle ne l’atteint pas absolument – ce qui est, toutefois, beaucoup mieux que si elle ne l’atteignait… absolument pas ! Certes, il subsiste encore, dans la maçonnerie, des pratiques hiérarchiques déplacées qui sont loin d’être toutes inspirées par l’esprit de service, un formalisme excessif qui agit parfois comme un éteignoir, des codes et des secrets surabondants qui, en encombrant trop la mémoire, risquent de se substituer à la pensée. En réalité, c’est une difficulté pour qui ne travaille pas assez sur soi-même ou pour qui juge servilement l’autre, en ayant préalablement forgé ses gabarits. En revanche, ce sont là des repères et des auxiliaires pour qui a compris que toute l’affaire n’est qu’une occasion de réfléchir de tous côtés et qu’en définitive, les hiérarchies, les formules, les codes et les secrets doivent exclusivement servir à favoriser les progressions et non à borner les horizons. Par ailleurs, il arrive que les loges se réduisent à des facilités, deviennent des clubs d’entre-soi, des lieux où l’on se protège les uns les autres, avec un ténébreux mépris pour la marche du monde. On retrouve un danger que j’ai moulte fois dénoncé, quand une société de bienveillance devient une société de privilège. Mais quand la Loge reste fidèle à ses principes, quand elle cultive la tolérance, la bienfaisance, la raison, alors elle devient sinon un modèle, du moins, un laboratoire pour la société tout entière. Je l’ai dit et je le redis : la meilleure société est celle où l’on peut être soi-même sans nuire à autrui. La Loge, lorsqu’elle est tendue vers le bien et veut en être le creuset, renouvelle chaque jour l’exemple que s’efforce d’illustrer chacun de ses membres.

450.fm : Votre combat pour la tolérance religieuse rejoint-il l’esprit maçonnique ?

Voltaire : Il en est le cœur même ! J’ai passé ma vie à dire que tous les hommes sont frères, enfants du même Dieu ou de mère Nature, peu importe le nom que l’on donne aux principes qui gouvernent la vie et l’univers. La Franc-maçonnerie, lorsqu’elle reste fidèle aux forces supérieures de l’esprit, offre un terrain neutre où le catholique, le protestant, le déiste et même l’athée peuvent se rencontrer sans se maudire. C’est une victoire de la raison sur le fanatisme.

Mon combat pour la tolérance n’était pas un combat abstrait. Il était concret. On ne le voit que trop : si la liberté doit couler dans le sang des hommes, le sang des hommes coule trop souvent pour la liberté. J’ai défendu Calas, un protestant innocent condamné à mort par des magistrats fanatiques. J’ai défendu Sirven, d’une autre famille protestante persécutée. J’ai défendu le chevalier de La Barre, un jeune homme de vingt ans décapité et brûlé pour n’avoir pas salué une procession. Il aura été la dernière personne exécutée, en France, pour blasphème et sacrilège. J’ai consacré des volumes entiers à la tolérance pour protester contre ces horreurs. La Franc-maçonnerie, dans sa vocation profonde, est à l’opposé de tout cela. Désormais, dans une Loge, un catholique et un protestant sont frères. Un théiste, qui croit à la révélation, un déiste, qui n’y croit pas mais reconnaît Dieu sans en déterminer les attributs, un agnostique, pour qui l’absolu est hors de portée de l’intelligence humaine, et un athée, puisqu’il est désormais loisible d’être non seulement sans croyance mais de nier l’existence de Dieu – je reprends ici vos distinctions modernes –, eh bien, les uns et les autres peuvent paisiblement y dialoguer sans se haïr, en évitant, toutefois, de se chercher querelle sur aucun point de leurs convictions respectives. De même, le citoyen d’un peuple comme le membre d’une autre nation s’y rencontrent familièrement et s’y embrassent dans leur humanité commune. C’est cela la première révolution qu’il faudrait étendre et accomplir au delà des frontières et qu’il conviendrait de préserver à tout prix, quelles que fussent les rivalités et les vicissitudes que l’histoire s’ingénie à interposer sur les chemins de la félicité ou, du moins, sur ceux de nos tranquillités domestiques. Dans mon siècle où les guerres de religion ensanglantaient encore l’Europe, où l’Inquisition brûlait encore les hérétiques, fût-ce à moindres feux, où les juifs étaient bannis de cités entières – même si, pour ma part, je ne nie pas avoir oscillé, à leur égard, entre la sympathie et la détestation –, la Loge était un lieu où la tolérance se pratiquait et point seulement une utopie se résumant à d’avantageuses vues de l’esprit. C’est pourquoi je dis que mon combat et l’idéal maçonnique sont solidaires. Nous cherchons la même chose : un monde où l’on ne pourchasse plus personne pour ses idées, ses propos ou ses croyances, où l’on peut afficher ses différences sans se considérer comme ennemis, où l’on doit même faire société ensemble, sur un pied d’égalité de droit.

450.fm : Que pensez-vous ainsi de l’égalité en Loge ?

Voltaire : Elle est nécessaire et salutaire. Non pas cette égalité absurde qui nierait les talents, mais l’égalité de dignité. Dans le Temple, le noble et le roturier, l’érudit et l’artisan sont frères. C’est une leçon que les rois et les évêques feraient bien de méditer. J’ai toujours abhorré l’orgueil de caste ; la Loge le rabaisse drastiquement voire le laisse à la porte. C’est un exercice utile pour l’avenir des sociétés humaines.

J’ai vécu en un siècle où, de la façon la plus générale, votre sort était réglé à la naissance, pour votre vie entière, selon que vous étiez noble ou roturier. Un noble, surtout de haut rang, pouvait tout se permettre, même l’inacceptable. Un roturier ne pouvait prétendre à rien, même s’il eût mérité un autre destin. J’ai vu des hommes d’un talent éminent condamnés à l’obscurité, parce qu’ils n’étaient pas bien nés. J’ai vu des êtres odieux, d’abominables sots, des fats répugnants occuper de grandes places, parce que leur nom les y appelait ou qu’ils avaient acheté leur titre ou leur charge. La Loge ne repose pas sur l’abus des positions. Elle demande seulement d’être un homme de bien. Un artisan peut y être le frère d’un duc. Un commerçant peut y être le frère d’un ministre. Dans le Temple, on ne regarde pas votre blason, on se fie à votre caractère. C’est une égalité foncière, sans fausseté ni jalousie. Non pas une égalité qui nierait les différences de talent, de mérite, de savoir – j’ai toujours rejeté ces égalités prétendument astringentes mais dévastatrices qui n’ont de cesse de tout ravaler au même niveau. Tout aussi bien, j’ai toujours révéré une égalité de dignité humaine. Chaque homme vaut par ce qu’il est, non par ce qu’il possède ni davantage par celui de qui il procède. Chaque homme mérite le respect, non par sa naissance ou son établissement, mais par son humanité. C’est une évolution positive de la notion d’homme de qualité. Elle ne s’enracine plus dans une noblesse d’origine, mais dans une noblesse de cœur et celle-ci s’affirme à mesure que l’on exige plus de soi et moins des autres. La Loge enseigne cela mieux que tous mes traités. Je le dis avec sincérité, même si l’on m’a rarement identifié à un parangon de modestie.

450.fm : La Franc-maçonnerie peut-elle aider à « Écraser l’Infâme » ?

Voltaire : Elle le peut, non par la violence, mais par la lumière. En formant des hommes raisonnables, tolérants et attachés au bien public, elle affaiblit les superstitions mieux que bien des pamphlets. Mais qu’elle se garde de devenir elle-même une nouvelle église ou un parti, sauf le parti des philosophes ! Je la veux donc utile et non dogmatique.

« Écrasons l’Infâme », ce fut mon cri de guerre à peine voilé contre le fanatisme, l’intolérance, la superstition, l’obscurantisme. L’Infâme, c’est plus qu’une Église en particulier, c’est tout ce qui empêche l’homme de penser librement. L’Infâme, c’est le prêtre qui dit : « crois ou brûle ». C’est le roi qui dit : « obéis ou meurs ». C’est le docte qui dit : « je sais, tu ignores ». La Franc-maçonnerie peut aider à écraser l’Infâme, mais seulement si elle reste fidèle à elle-même. Si elle forme des hommes qui pensent par eux-mêmes, qui ne se soumettent aveuglément à aucune autorité – ni a fortiori à une autorité aveugle –, qui pratiquent la tolérance envers tous, alors la Franc-maçonnerie développera de puissantes armes contre l’obscurantisme. Mais si elle verse peu ou prou dans le dogmatisme, si elle s’estime dans son bon droit pour interdire des croyances au lieu de les aider à se remodeler de façon qu’elles renoncent à s’imposer, si elle tourmente à son tour ceux qui ne pensent pas comme elle, alors elle se rangera d’office dans la catégorie de l’Infâme qu’elle prétendait dénoncer. Je l’ai dit et je le redis : la maçonnerie doit être utile et non dogmatique. Elle doit éclairer, pas aveugler. Elle doit libérer, non point asservir.

450.fm : Quel est, selon vous, le plus grand apport de la Franc-maçonnerie à la société ?

Voltaire : Former des hommes qui pensent par eux-mêmes, qui pratiquent la bienfaisance sans ostentation et qui préfèrent la concorde et la bonne intelligence plutôt que le conflit et la dissension. En un siècle où les prêtres et les despotes cherchaient à régner en maîtres, une telle société n’était point seulement un bienfait mais, j’ose le dire, une bénédiction.

La contribution la plus élevée de la Franc-maçonnerie, c’est la formation de l’homme par lui-même. Pas l’homme façonné dès son plus jeune âge par les préjugés, dominé par ses peurs, expectorant ses haines. Mais l’homme tel qu’il peut devenir, avec sa raison, sa bonté, sa liberté. La Loge n’est pas une école où l’on récite toutes les vulgates de la terre. C’est un atelier où l’on travaille sur soi-même. On y apprend à écouter avant de parler, à comprendre avant de juger, à aider avant de réclamer. On y apprend que la vérité ne s’impose pas, elle se cherche en commun. On y apprend que le frère n’est pas un adversaire à abattre, mais un compagnon à cortéger ensemble. Dans un siècle où les Églises veulent sauver les âmes, où les États veulent soumettre les corps, la Loge est l’un des rares lieux où l’on forme des hommes libres. Des hommes qui ne se soumettent qu’à la raison, qui ne reconnaissent d’autre autorité que celle du mérite, qui pratiquent la bienfaisance comme un devoir bien compris et sans ostentation. Voilà son immense secours, son apport inestimable. La société a besoin de tels hommes. Elle en a davantage besoin que d’ecclésiastiques et d’aristocrates, que de maréchaux et de ministres.

450.fm : Avez-vous des réserves sur la Franc-maçonnerie de votre temps comme sur ce qu’elle est devenue ?

Voltaire : Quelques-unes. Je me méfie des hauts grades, trop mystiques, qui risquent de ramener la superstition par la petite porte. Je préfère une maçonnerie simple, morale et philosophique, plutôt qu’une maçonnerie qui se dissipe en vaines spéculations alchimiques ou kabbalistiques, sans efficience pour les hommes des temps modernes. Restons dans la lumière de la raison.

Permettez-moi de développer mon propos. Je formulerai un peu plus que de prudentes réserves, des réserves plutôt substantielles, du fait, surtout, qu’elles portent sur des risques qui sont loin d’être mineurs. Je me méfie, en effet, des degrés prétendument supérieurs, de ces systèmes compliqués qui multiplient les titres, les insignes, les secrets. Je me méfie des cascades d’anciens mystères, des palanquées de personnages antiques, des myriades de temples perdus et des ribambelles de secrets antédiluviens. Tout cela sent plus ou moins la superstition et, en tout cas, la sécrète, dresse des remparts à la raison et bientôt la combat. Je préfère une maçonnerie simple, celle des trois premiers grades, celle qui enseigne la morale, la raison, la tolérance. Je préfère une maçonnerie qui ne cherche pas à se réfugier fébrilement sous les voûtes obscures de légendes indéchiffrables mais qui s’applique à rechercher les clartés de la science, à pratiquer une bienfaisance contagieuse. Je préfère une maçonnerie philosophique, qui s’adresse à l’esprit rationnel, non à l’imagination fiévreuse. L’alchimie, la kabbale, l’hermétisme – tout cela peut être intéressant pour les curieux, mais ce n’est pas ainsi que la franc-maçonnerie cimentera les liens entre les hommes. La franc-maçonnerie ne doit pas être une école de mystiques, mais une école de philosophes. Je me méfie aussi des loges qui se ferment sur elles-mêmes, qui deviennent des clubs qui s’étiolent dans l’entre-soi, qui ne s’ouvrent plus au monde. La franc-maçonnerie doit être utile à la société, pas seulement à ses membres. Elle doit éclairer ses contemporains et conjurer le danger auquel peut l’incliner sa nature, en glissant de « se taire » à « se terrer ».

450.fm : Sur ces entrefaites, le secret maçonnique vous paraît-il légitime ?

Voltaire : Oui, lorsqu’il protège la liberté de penser. J’ai trop souffert de la censure pour mépriser un espace où l’on peut parler sans crainte. Mais que ce secret ne serve jamais à couvrir l’injustice ou l’intrigue ! Qu’il soit le bouclier de la pensée, non son cachot !

Le secret, en mon temps, était une nécessité. J’ai été emprisonné à la Bastille pour mes écrits. J’ai dû fuir la France pour éviter de moisir dans ses geôles. J’ai publié sous pseudonyme pour échapper à la censure. J’ai connu la persécution pour avoir pensé librement. Alors, je comprends combien est précieux un espace où l’on peut parler sans crainte. Le secret maçonnique, lorsqu’il protège les membres de l’ostracisme voire de la persécution, lorsqu’il permet de discuter librement sans redouter la dénonciation, alors il est légitime. Mais il y a un danger. Le secret peut aussi abriter l’injustice, l’intrigue, la corruption. Le secret peut devenir un outil de pouvoir et ruiner la liberté d’autrui. Je me méfie des sociétés qui se cachent trop, qui ont trop de secrets, qui ne rendent pas de comptes. Le secret doit être un moyen, pas une fin. Un bouclier pour protéger la liberté, pas un écran pour dissimuler la filouterie ou, pis encore, la tyrannie. Si la maçonnerie utilise le secret pour protéger ses membres de la persécution, c’est bien. Si elle l’utilise pour se protéger de la critique, pour masquer ses abus, pour exercer un pouvoir invisible, c’est on ne peut plus blâmable et condamnable. Et, même s’il ne s’agit là que d’une réalité marginale, elle ternit publiquement un idéal et il faut la combattre sans relâche, sans répit, sans pitié. En effet, sur ce plan, le compromis ne peut être que compromission. Il serait fâcheux que la locution courante : « tirer les ficelles », pût un tant soit peu, dans l’opinion, être assimilée à une allégorie maçonnique ! C’était à cent lieues, que dis-je, à mille lieux de traverser l’esprit de quiconque, dans les glorieuses années fondatrices de la franc-maçonnerie. Je vous invite, si besoin en est, à replonger à ses sources pour y regagner de la fraîcheur.

450.fm : Que diriez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?

Voltaire : Restez des hommes libres ! Ne remplacez pas l’Infâme d’hier par de nouveaux dogmes. Cultivez la raison, la tolérance, la justice et la bienfaisance. Soyez utiles à la cité sans prétendre la gouverner en sous-main. Et surtout, riez : le rire est l’ennemi mortel du fanatisme car le rire est polysémique et se contrôle mal. Retenez ce dernier point : c’est un peu mon antienne. Je ne terminerai pas cette conversation sans vous le rappeler à nouveau. Car il ne se limite pas aux marques incessantes de ma fantaisie, même si certains ont voulu y voir les multiples traits de mon génie. Ce n’aurait été alors qu’une coutume personnelle où je me serais installé. Or c’est bien plus que cela : c’est un axiome dont tous mes combats sont des corollaires et c’est bien ainsi que les puissants l’ont perçu. C’est pourquoi cette audace permanente expose aux premiers périls de la tyrannie, qui doit, comme elle le sait pertinemment, encapsuler, d’emblée, les discours dans des coques épaisses pour filtrer et enrégimenter les esprits, avant que les situations ne dégénèrent. L’ironie est la grande accoucheuse de la vérité, l’alliée primitive de la liberté. Sa sécheresse réplique à l’assèchement des mœurs que provoque tout pouvoir dominateur.

Mes frères du XXIe siècle, prêtez attention aux propos d’outre-tombe d’un vieillard disparu, il y aura bientôt un quart de millénaire. Vous vivez dans un monde qui semble plus éclairé que ne le fut le mien – et ce, pour la bonne raison qu’il inaugurait simplement les prémices du vôtre. Vous jouissez de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, de la liberté de la presse, de la liberté d’association, de libertés publiques et politiques multiples et concurrentes et vous êtes aujourd’hui enclins à les laisser filer, sans mesurer combien elles requièrent vos soins pour se maintenir et prospérer. Certes, vous n’avez plus à craindre la Bastille, l’Inquisition, le bûcher. Mais attention : l’Infâme n’est pas mort, il se métamorphose sans cesse. Il ne plane plus seulement sur les églises, il s’insinue dans les idéologies, nourrit les nationalismes, infeste les nouveaux fanatismes. C’est un « fantôme hideux » qui plaque son ombre sur ceux qui veulent imposer leur vérité par la violence, par la censure, par la haine. Restez vigilants. Restez libres. Ne laissez personne vous ordonner que penser, que croire ou que dire. Ne remplacez pas l’Infâme d’hier par de nouveaux « monstres abominables ». Ne vous laissez pas dévorer par « l’hydre » que vous avez combattue. Cultivez la raison : pour autant, ne soyez jamais péremptoires ! Cultivez la tolérance : pour autant, ne soyez jamais faibles ! Cultivez la justice : pour autant, n’assouvissez jamais de vengeance ! Cultivez la bienfaisance : pour autant, ne soyez jamais généreux par ostentation ! Soyez utiles à la cité : pour autant, ne cherchez pas à manœuvrer ou à manipuler les échéances, même les moins importantes ! Et surtout, riez de bon cœur et partagez votre bonne humeur et, tantôt, votre ironie. Le rire, je vous le répéterai inlassablement, n’est pas seulement le propre de l’homme : c’est l’ennemi juré du fanatisme. Celui qui rit échappe au moins intérieurement à toutes formes d’esclavage.

450.fm : Monsieur de Voltaire, quelle était votre relation avec Benjamin Franklin, et quel rôle a-t-il joué dans votre initiation ?

Voltaire : C’est à son bras que je suis apparu, ce 7 avril 1778, en ce qui devait être mon dernier printemps. C’est lui qui me soutenait, lors de cette cérémonie à laquelle assistaient pas moins deux cent cinquante maçons.

Benjamin Franklin

Franklin et moi, nous avions, l’un et l’autre, dépassé soixante-quinze ans. Nous nous étions rencontrés à Paris en cette même année 1778, et nous nous étions compris instantanément. Franklin m’avait parlé de la maçonnerie américaine, plus simple, plus pragmatique, plus tournée vers l’action. Il m’avait dit que la maçonnerie n’était pas faite pour contempler des mystères, mais pour améliorer le monde. Il m’avait convaincu que Les Neuf Sœurs étaient à cette image : un atelier où l’on travaille, pas un temple où l’on prie. Le jour de mon initiation, il était, comme je vous l’ai dit, à mes côtés. Nous nous sommes étreints comme deux frères et je lui ai déclaré : « Maintenant, nous sommes vraiment frères. » Il m’a répondu : « Et ensemble, nous continuerons le travail. » Il ne savait pas que ce travail, je ne pourrais le continuer que quelques semaines encore. Je suis mort le 30 mai suivant, soit moins de deux mois plus tard. Mais ces deux mois ont été riches d’une conscience toute revigorée et presque rajeunie. En effet, j’avais fait le bon choix.

450.fm : La Loge Les Neuf Sœurs était connue pour son esprit philosophique. Qu’en avez-vous pensé ?

Voltaire : Les Neuf Sœurs étaient précisément ce que j’attendais : une loge où circulaient les idées, où nul ne plastronnait. Elle avait été fondée par des hommes comme Helvétius, Condorcet, Bailly – des esprits qui ne craignaient pas la vérité. J’y ai trouvé l’atmosphère des salons que j’avais aimés, mais supplémentée, comme vous dites aujourd’hui, par une discipline salutaire. Les Neuf Sœurs n’avaient rien d’un groupement soumis à d’étroites influences. C’était une phalange d’esprits libres, une sorte d’académie qui n’aurait pas été engoncée dans quelque conformisme que ce fût. Une assemblée rare et précieuse.

Portrait de Claude Adrien Helvetius

Les Neuf Sœurs étaient une loge unique en son temps. Fondée en 1776, elle avait réuni des hommes de l’élite intellectuelle de Paris : Helvétius, le philosophe de la sensibilité ; Condorcet, le mathématicien et philosophe de la progression humaine ; Jérôme de Lalande, son vénérable, astronome de son état ; Bailly, également astronome et futur premier maire de Paris en 1789 ; Franklin, bien sûr ; et tant d’autres esprits libres, comme je le disais. Ce n’était pas une loge ordinaire. C’était une loge de philosophes, d’hommes qui pensaient, qui écrivaient, qui agissaient. J’y ai trouvé l’atmosphère des salons que j’avais aimés dans ma jeunesse, ceux de Madame Geoffrin, de Madame du Deffand, de Julie de Lespinasse, mais avec des idées à la fois plus orientées vers les sciences et plus resserrées vers l’action, avec quelques choses de plus : une discipline, une régularité, une fraternité authentique. Dans les salons, on parlait, on discutait, mais on égayait la conversation de tous les bons mots que l’on pouvait trouver. C’était à ce jeu que s’évaluait la distinction d’en être. Dans la Loge, on écoutait, on réfléchissait, on travaillait, sans que les frères n’eussent besoin d’effet pour mériter l’attention. N’y ayant appartenu que deux mois, je ne puis vous en dire que ce que l’histoire en a retenu. On y façonnait un art de la réflexion et du partage qui visait à pénétrer ses membres, à la faveur des conquêtes des arts, des sciences et des productions auxquels ils participaient, des vastes évolutions qui commençaient à déferler sur le monde. La Loge se présentait comme une société charitable « inspirée par les Muses » : les Neuf Sœurs, toutes filles de Mnémosyne, la déesse grecque de la mémoire. Cette loge eut une grande influence en matière de sciences et au début de la Révolution. Par prudence, elle ne subsista, d’abord, que jusqu’en 1792. Reconstituée en 1805, elle poursuivit ses travaux jusqu’en 1848, non sans une interruption de quelque sept années, entre 1829 et 1836. Elle ne connut plus, au delà de sa première période, un rayonnement aussi prestigieux. Si aujourd’hui une loge porte encore son nom, c’est qu’elle a été autorisée à « en relever le titre distinctif », sans pour autant pouvoir prétendre en avoir régulièrement « rallumé les feux ».

450.fm : Quel lien voyez-vous entre les Lumières et la Franc-maçonnerie ?

Gilbert du Motier Marquis de Lafayette

Voltaire : Un lien naturel, presque nécessaire. Les Lumières sont la lumière de la raison répandue sur l’humanité. La Franc-maçonnerie est une société qui se réclame de cette lumière. Quand les philosophes disent « Osez savoir », les maçons disent « Devenez lumière ». C’est le même appel, exprimé dans deux registres différents. Mon siècle a vu naître et prospérer les Encyclopédistes et les loges. Ce n’est pas un effet du hasard.

Quand les philosophes des Lumières proclament : « Osez savoir, osez penser, osez être libre ». La Franc-maçonnerie exhorte à devenir lumière, travailler sur soi-même, aider son Frère. Les Encyclopédistes écrivaient des traités pour éclairer les esprits. Les maçons construisaient des ateliers pour former des hommes. La plupart des philosophes dont l’histoire a retenu le nom étaient en lien avec la maçonnerie, même si tous n’étaient pas initiés. La maçonnerie recrutait parmi les penseurs, les savants, les artistes, les hommes de progrès, en général.

450.fm : Quel était votre rapport aux symboles maçonniques ?

Voltaire : Je les aimais parce qu’ils parlent sans imposer. Un symbole n’est pas un dogme : il invite à réfléchir, il ne commande pas de croire. L’équerre, le compas, l’échelle, la lumière – tous ces symboles sont des outils pour l’esprit. Je me suis toujours méfié des mots qui ferment la pensée. Les symboles, au contraire, l’ouvrent. J’ai ri de certains rituels, mais j’ai respecté leur message. Le rire et le respect ne sont pas toujours incompatibles. Je me suis moqué des costumes trop pompeux, des secrets trop mystérieux. Mais les symboles m’ont toujours parlé.

450.fm : La Franc-maçonnerie de votre temps était-elle majoritairement déiste ? Comment avez-vous vécu cela ?

Voltaire : La maçonnerie de mon temps était majoritairement déiste, et je l’ai accepté pleinement. Je suis déiste moi-même. Je crois en un Dieu créateur, un Grand Horloger, un Grand Architecte de l’Univers, mais je refuse tout culte imposé, toute révélation exclusive, toute Église qui prétend être la seule dépositaire de la vérité.

Le déisme, c’est la croyance en un Dieu raisonnable, qui a créé le monde selon des lois que l’on peut comprendre, qui ne fait pas de miracles, qui ne parle pas aux hommes, qui ne demande pas de culte. C’est la croyance des philosophes, des hommes de sciences, des hommes libres. La Loge acceptait les déistes, les protestants, les catholiques sincères, et même ceux qui doutaient. C’était déjà beaucoup pour mon siècle. À une époque où l’on brûlait encore les hérétiques, où l’on bannissait les juifs, où l’on persécutait les protestants… Aujourd’hui, je sais que certaines loges admettent les athées. La raison doit n’exclure personne, pour peu que chacun soit honnête et bienveillant. L’important n’est pas ce que l’on croit, c’est comment l’on vit. Un athée bienveillant vaut mieux qu’un croyant fanatique, sans doute même au regard d’un Dieu du Pardon comme d’un Dieu de la Faute, ainsi que la théologie contemporaine en a redessiné les contours. Bien entendu, on ne retiendra de ce propos audacieux que son image car, en une aussi vénielle circonstance, je me garderai bien de blasphémer, en prétendant que la chose tombe sous le sens…

450.fm : Que pensez-vous de la maçonnerie qui se développe aujourd’hui, avec des femmes admises dans certaines obédiences ?

Voltaire : Ah, mes frères, vous avez plusieurs fois dépassé mon siècle ! J’ai vécu en un temps où les femmes étaient exclues de presque toutes les sociétés savantes. Les Académies, les Universités, tout était fermé aux femmes, ou presque, puisqu’elles tenaient parfois salon. J’ai connu des femmes philosophes, des femmes écrivains, des femmes de sciences – Madame de Graffigny, Madame du Châtelet, Madame de Sévigné – et toutes ont dû lutter contre les préjugés, contre l’exclusion, contre le mépris. Si aujourd’hui les femmes peuvent entrer en Loge, si elles peuvent y être reconnues comme égales en dignité et en raison, alors c’est une victoire de la raison elle-même. Je me réjouis de cette évolution plus que je ne saurais l’exprimer. La nature ne fait aucune différence entre l’homme et la femme quand il s’agit de la capacité de penser, de souffrir, d’aimer, de créer, d’expérimenter et de poursuivre la vérité.

450.fm : Merci pour nos Sœurs et pour nous tous. Adieu Voltaire. À vous qui auriez répondu à un prêtre accouru à votre chevet, en vos derniers instants, alors qu’il vous demandait de renoncer à Satan : « Ce n’est pas le moment de se faire de nouveaux ennemis », nous adressons une très fraternelle acclamation : « Chapeau l’artiste ! Jusqu’au tomber de rideau… » Et, comme vous le constatez, vous êtes à ce point entré dans la postérité que votre pensée a enjambé les siècles. Aussi est-ce le cœur tranquille que nous vous laissons retourner à la quatrième dimension, même si, à votre goût, cette idée n’est peut-être pas suffisamment « raisonnable »… Par un de ces paradoxes qu’affectionnent les francs-maçons, du moins, nous pardonneront ceux qui croient qu’on retourne à Dieu. Ils penseront peut-être également qu’on vous a sorti du paradis, comme on sort un vieux parent d’un EHPAD, pour l’après-midi…

Et voici, chers Lecteurs, en guise d’épilogue…

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où l’Infâme fluctue et se réincarne, se transfigure et se transpose. Il n’est plus l’apanage de l’Église catholique, s’il le fut jamais. Rome s’est rangé à des idées plus sages, quoique le Vatican ait conservé quelque « passion triste », comme eût dit Spinoza, à l’encontre de la Franc-maçonnerie. Les Évangélistes, par exemple, ont repris le flambeau et jettent leurs brandons un peu partout. C’est plus largement le cas des religions qui ne reposent pas sur des institutions centralisées mais sur des représentations locales autonomes, par nature plus immédiatement inflammables, comme l’islamisme radical le démontre, ces temps-ci, un peu trop ardemment, dans ses diverses composantes. L’Infâme se repait aussi des régimes autoritaires voire totalitaires de tout acabit, il parade éhontément dans les discours des nationalismes en vogue, il gesticule dans tous les déchaînements du fanatisme, il se tapit dans l’ombre des idéologies fermées. On sent sent vibrer son mufle chez ceux qui veulent imposer leur vérité par la violence, par la censure, par la haine.

La leçon de Voltaire est aussi simple que manifeste : restez libres, restez raisonnables, restez bienveillants. Ne baissez jamais la garde et n’omettez pas de rire, à tout moment, des sottises dangereuses dont l’actualité regorge. Pour vous-même, ces fumigations purifiantes vous serviront de prophylaxie mentale et, répétons-le, le rire est l’ennemi primordial du fanatisme, une vigie acérée contre l’arbitraire car, en tendant aux despotes, aux tyranneaux de tout poil, à leurs sbires et à tous leurs porte-cotons affairés, le miroir de leurs déformations, le rire est le révélateur de toutes leurs impostures.

Voltaire n’a cessé de dénoncer, avec sa vivacité d’esprit et sa verve agile, les funestes abus des puissants. Il a aussi décoché ses flèches et ses railleries contre les valeurs établies qui étouffaient toute velléité de changement et d’indépendance. Sans atteindre à sa causticité satirique, nous aurions maints sujets de « voltairianiser » un peu mais, dans l’hystérie de notre ère numérique, aussi mordantes que puissent être nos critiques, elles ne risquent guère d’ébranler leurs cibles. Seules semblent, désormais, pouvoir y parvenir les duperies et les informations fallacieuses. Quelle époque !

En tout état de cause, ouvrez votre pensée, ouvrez votre cœur, ouvrez vous aux autres ! Regardez-vous, au passage… dans le grand miroir du Temps. Où vous conduisent vos pas ? Où convergent vos regards ?

Au château de Sellières (ancienne abbaye) près de Romilly-sur-Seine se trouve toujours la plaque  funéraire d’origine de Voltaire, aux dimensions de 49 cm sur 59 cm. Elle est ornée d’un « A », pour Arouet, et d’un « V », pour Voltaire, qui s’enlacent quasiment à la manière d’une équerre et d’un compas !
C’est son neveu, l’abbé Alexandre Jean Mignot, qui ramena discrètement, jusque dans l’Aube, après son décès, le 30 mai 1778, le corps de son oncle… fameux pour sa verve anticléricale. Inhumée dans l’abbaye puis dans l’église de Romilly durant deux mois, sa dépouille fut transférée à Paris en juillet 1791, lorsque Voltaire entra au Panthéon. 

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Quand la Règle rectifiée devient chemin de réintégration

Avec Décryptage spirituel de la Règle Maçonnique du Rite Écossais Rectifié, Olivier de Lespinats livre bien davantage qu’un commentaire doctrinal. Il propose une traversée exigeante de la Règle en neuf points du Rite Écossais Rectifié (RER), où la foi, la bienfaisance, la patrie, l’humanité, l’âme immortelle et l’Ordre deviennent les degrés d’une même remontée vers la ressemblance divine. L’ouvrage paraît aux Éditions Numérilivre, dans la collection « Voies de la Connaissance », en 2026.

Décryptage spirituel de la Règle Maçonnique du Rite Écossais Rectifié appartient à ces livres qui ne se contentent pas d’expliquer un texte maçonnique

Ils le font résonner. Olivier de Lespinats s’attache à la Règle du Rite Écossais Rectifié comme à une colonne intérieure, non pour la réduire à un objet d’étude, mais pour en faire entendre la respiration profonde, la densité chrétienne, la portée morale et l’exigence initiatique. À travers cette lecture, la Règle cesse d’apparaître comme une succession de prescriptions anciennes. Elle devient une architecture vivante, une grammaire de l’âme, une voie de rectification où l’homme n’est jamais seulement invité à mieux agir, mais appelé à se souvenir de ce qu’il fut, de ce qu’il a perdu et de ce qu’il peut encore retrouver.

La force de l’ouvrage tient d’abord à cette conviction intérieure

J.-B. Willermoz

Le Rite Écossais Rectifié n’est pas présenté comme une variante parmi d’autres de la tradition maçonnique, mais comme une voie spécifique de relèvement, marquée par Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), Martinès de Pasqually (c. 1727-1774), fondateur vers 1761  de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, l’idée de réintégration spirituelle et la conscience douloureuse d’une grandeur humaine blessée. Le maçon rectifié ne travaille pas seulement sur une pierre. Il travaille sur une absence. Il polit en lui la trace obscurcie d’une ressemblance première. Il ne cherche pas seulement la lumière comme connaissance, mais comme retour à une source.

C’est pourquoi la Règle analysée par Olivier de Lespinats possède cette gravité particulière. Elle ne flatte jamais l’individu. Elle le met debout devant Dieu, devant les hommes, devant ses frères, devant l’Ordre, devant lui-même.

La structure triadique que l’auteur met au cœur de sa lecture donne à l’ensemble une respiration presque liturgique

Martinès de Pasqually

L’appel de l’Être Suprême, le message adressé aux hommes, la conduite proposée aux maçons composent une véritable dynamique de conversion intérieure. Le trois n’y relève pas d’un goût formel pour la symétrie. Il devient loi de passage. Il rappelle la Trinité chrétienne, bien sûr, mais aussi les grandes triades hermétiques, le corps, l’âme et l’esprit, le sel, le soufre et le mercure, la chute, l’épreuve et la réintégration. À cet endroit, le livre touche une veine profondément ésotérique. La morale n’est plus seulement morale. Elle devient opérative. Elle travaille l’être comme le feu secret travaille la matière dans l’athanor.

Olivier de Lespinats avance avec une fidélité nette au caractère chrétien du RER

Cette fidélité pourra heurter les lectures maçonniques plus libérales ou plus universalistes, mais elle a le mérite de ne jamais esquiver le noyau théologique du rite. Le Christ, le Verbe, la Providence, la rédemption, la charité, l’immortalité de l’âme et la destination supérieure de l’homme ne sont pas des ornements de langage. Ils forment la charpente même de cette voie. Le livre rappelle ainsi que le RER ne se comprend pas pleinement si nous l’arrachons à sa verticalité. Mais cette verticalité n’enferme pas. Elle oblige. Elle commande d’aimer, de tolérer, de secourir, de pardonner, de servir. La doctrine n’a de valeur que si elle devient bienfaisance. La croyance n’a de dignité que si elle se fait œuvre. La lumière reçue n’a de sens que si elle devient chaleur fraternelle.

L’un des plus beaux apports de cette lecture réside dans la place donnée à la bienfaisance Nous touchons ici le cœur battant du régime rectifié. La bienfaisance n’est pas une philanthropie mondaine, ni une bonne intention revêtue d’un vocabulaire pieux. Elle est imitation de l’action divine. Elle est manière de participer, à hauteur humaine, à la circulation du bien. Elle suppose le discernement, la discrétion, l’humilité, la prudence, la constance. Elle exige que le maçon sorte de lui-même sans se dissoudre dans l’agitation du monde. Elle lui apprend à donner sans se regarder donner. Elle transforme l’aide en sacrement fraternel. Elle rappelle que toute souffrance rencontrée devient, pour l’initié, une convocation.

L’ouvrage prend aussi une dimension particulièrement actuelle lorsqu’il aborde les devoirs envers l’humanité, la patrie, les frères et l’Ordre

Tablier maître RER

Nous y voyons combien la Règle rectifiée refuse les séparations faciles. Le maçon n’est pas invité à choisir entre Dieu et les hommes, entre l’intériorité et la cité, entre la fraternité initiatique et la responsabilité civile. Il lui faut tenir ensemble ces fidélités multiples, parfois tendues, toujours exigeantes. La patrie n’est pas idolâtrée, l’humanité n’est pas abstraite, l’Ordre n’est pas sacralisé pour lui-même, la fraternité n’est pas sentimentale. Chaque cercle élargit le précédent et l’éprouve. Être frère, dans cette perspective, ne consiste pas à appartenir à un groupe. C’est répondre d’un lien.

La biographie maçonnique d’Olivier de Lespinats éclaire cette manière d’écrire

Olivier Chebrou de Lespinats

Né en 1961, issu d’une famille poitevine dont certains ancêtres furent francs-maçons dès 1738, initié en 1991, ancien Vénérable Maître, engagé dans la Grande Loge Mixte Nationale dont il devint le quatrième Grand Maître, il conjugue expérience obédientielle, pratique des rites, connaissance symbolique et fidélité à une transmission exigeante. Son parcours au REAA jusqu’au 33e degré et au RER comme CBCS donne à son propos une légitimité vécue plutôt qu’une autorité de bibliothèque. Sa newsletter L’Épi de blé, son intérêt pour l’ancienne revue Le Symbolisme et son travail autour de la tradition de l’art royal inscrivent cet ouvrage dans une œuvre de continuité, de transmission et de clarification.

Ce livre n’est pas exempt d’une certaine insistance démonstrative

Par moments, l’analyse répète, reformule, revient sur les mêmes lignes comme si le texte devait être lentement martelé pour descendre de l’intellect vers la conscience. Mais cette répétition même appartient peut-être à la pédagogie rectifiée. Elle agit comme ces coups réguliers qui ne brisent pas la pierre, mais l’amènent peu à peu à révéler sa forme. L’ouvrage demande donc d’être lu non comme un essai rapide, mais comme un manuel de méditation maçonnique. Il convient de le fréquenter, de le laisser mûrir, de l’interroger à la lumière de sa propre pratique.

Sa portée la plus profonde tient à cette question silencieuse qu’il adresse à chacun de nous Que faisons-nous de la Règle lorsque nous cessons de la considérer comme un texte patrimonial. La récitons-nous, ou nous rectifie-t-elle. La commentons-nous, ou consentons-nous à être jugés par elle. L’auteur nous rappelle que le Rite Écossais Rectifié n’est pas seulement une mémoire du XVIIIe siècle. Il demeure une école de verticalité, de dépouillement et de charité active. À l’heure où tant de discours maçonniques se perdent parfois dans la communication, la posture ou l’opinion, ce livre remet au centre une évidence redoutable. La vraie tradition ne consiste pas à conserver des mots anciens. Elle consiste à laisser ces mots anciens nous rendre meilleurs.

Avec Olivier de Lespinats, la Règle rectifiée redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, non un texte de musée, mais une braise intérieure où le maçon apprend, dans le silence de sa conscience, à redevenir homme de désir, frère de devoir et serviteur de lumière.

Décryptage Spirituel de la Règle Maçonnique du Rite Écossais Rectifié – Structure Triadique Théologique

Olivier de Lespinats – Éditions Numérilivre, coll. Voies de la Connaissance, 2026, 166 pages, 22 € / L’éditeur, le SITE

Jean-Raphaël Notton réélu Grand Maître de la GLDF

Une deuxième année placée sous le signe de l’ouverture, de la transmission et de la quête de sens.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France (GLDF) vient d’annoncer la réélection de Jean-Raphaël Notton à la fonction de Grand Maître pour une année supplémentaire. Ce renouvellement de confiance prolonge une action engagée depuis le début de son mandat autour de trois axes majeurs, le rayonnement de l’Obédience, le dialogue avec la société contemporaine et la transmission des valeurs humanistes et spirituelles de la Franc-Maçonnerie.

Dans une époque traversée par les incertitudes, les fractures sociales, les radicalités et les accélérations technologiques, la Grande Loge de France entend rappeler la nécessité du temps long, de la réflexion intérieure et du questionnement.

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
Jean-Raphaël Notton, réélu GM de la GLDF

À rebours de l’immédiateté et du tumulte permanent, elle propose une démarche initiatique où l’être humain apprend d’abord à se construire lui-même pour mieux agir dans la cité.

« Forts de cette confiance renouvelée, nous allons continuer notre action d’ouverture, pour partager nos valeurs et notre engagement, et aider ceux qui sont en quête de sens dans le contexte incertain actuel », souligne Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France.

Une dynamique d’ouverture confirmée

Depuis plusieurs années, la Grande Loge de France multiplie les rencontres ouvertes au public, les conférences, les manifestations culturelles et les espaces de dialogue destinés à faire connaître plus largement une démarche encore trop souvent entourée de préjugés ou de représentations éloignées de sa réalité.

Cette volonté d’ouverture rencontre aujourd’hui une attente profonde

Depuis le début de l’année 2026, l’Obédience annonce une progression de 800 membres, signe d’un intérêt renouvelé pour une voie fondée sur la recherche intérieure, la fraternité, la spiritualité et la liberté de conscience.

Dans un monde où beaucoup cherchent à retrouver du sens, la Franc-Maçonnerie apparaît comme un espace singulier où le doute devient méthode, où l’écoute devient apprentissage, où la différence n’est plus une frontière mais une richesse.

Une confiance renouvelée par le Convent 2026

Le vote du Convent 2026 confirme cette orientation.

Jean-Raphaël Notton a été réélu

avec 472 voix favorables

contre 184 voix défavorables,

SOIT

72 % de « oui » et 28 % de « non ».

Ce résultat donne au Grand Maître une légitimité renouvelée pour poursuivre l’œuvre engagée et inscrire cette nouvelle année dans la continuité d’une Franc-Maçonnerie ouverte sur son époque, attachée à ses fondements initiatiques et soucieuse de répondre aux interrogations spirituelles et humanistes contemporaines.

Réhabiliter la mémoire face à l’ombre de Vichy

Cette réélection restera également marquée par une décision d’une forte portée historique et symbolique avec l’abrogation de deux décisions prises sous le régime de Vichy à l’encontre de Loges de la Grande Loge de France.

Ainsi, la Loge n°1249 Les Égalitaires Fils de Karukera, à l’Orient des Abymes en Guadeloupe, reprendra les travaux de la Respectable Loge n°345 Les Égalitaires, à l’Orient de Pointe-à-Pitre.

De même, la Loge n°1601 L’Union des Cœurs 513, à l’Orient de Lyon, reprendra les travaux de la Respectable Loge n°513 L’Union des Cœurs.

Au-delà de la décision administrative, ce geste possède une véritable dimension mémorielle

Il rappelle les persécutions subies par les francs-maçons sous le régime de Vichy, lorsque les Loges furent interdites, leurs archives confisquées et leurs membres désignés comme ennemis par un pouvoir fondé sur l’exclusion.

Rétablir ces filiations, c’est renouer symboliquement une chaîne interrompue par l’intolérance. C’est aussi rappeler que la mémoire n’est jamais seulement un hommage rendu au passé mais une vigilance confiée au présent.

Une Franc-Maçonnerie fidèle à ses racines et attentive au monde

Avec plus de 30 000 membres en France et à l’international, la Grande Loge de France poursuit une voie singulière dans le paysage maçonnique. Héritière d’une tradition initiatique ancienne, portée notamment par le Rite Écossais Ancien et Accepté, elle affirme une démarche où spiritualité, humanisme et liberté de conscience dialoguent sans s’exclure.

La réélection de Jean-Raphaël Notton ouvre ainsi une nouvelle séquence. Celle d’une Franc-Maçonnerie qui souhaite transmettre sans se refermer, préserver ses symboles sans s’isoler du monde, et rappeler que la construction du Temple intérieur demeure indissociable de l’édification d’une société plus fraternelle.

À l’heure où beaucoup recherchent des réponses immédiates, la Grande Loge de France continue de proposer un chemin différent, celui de la patience, de l’étude et de la Lumière progressivement conquise.

Le communiqué de presse

Nous avons peut-être retrouvé la Loge des Hypocrites

7

Lorsque la franchise sert de tremplin à la bêtise, on se surprend à regretter l’hypocrisie.

Une citation de Guy Bedos

Il existe dans nos ateliers une vieille maladie discrète, tenace, presque élégante dans sa manière d’empoisonner les travaux : l’hypocrisie de circonstance. Elle ne se présente jamais comme telle ; elle arrive coiffée d’un sourire, enveloppée de bienveillance, parfumée à la fraternité, et s’assied sagement sur les colonnes pour applaudir ce qu’elle n’a pas écouté.

Nous connaissons tous cette scène. Une planche vient de se terminer, parfois après quarante-cinq minutes d’une traversée laborieuse, et déjà s’élèvent les félicitations. Le travail est qualifié de « lumineux », de « profond », d’« essentiel ». Le Frère qui l’a présenté reçoit des compliments qui ont tout de la politesse maçonnique et rien de l’examen sincère. On s’incline, on sourit, on remercie, on se congratule. À ce moment précis, chacun sait plus ou moins ce qu’il en est : il n’y a pas eu illumination, mais souvent simple survie.

La formule est devenue si bien huilée qu’elle tient lieu de liturgie. On ne dit pas forcément ce que l’on pense, on dit ce qu’il convient de dire. On ne nomme pas les faiblesses du texte, on les noie dans un vocabulaire de circonstance. On ne relève pas les longueurs, les approximations, les redites ; on les transforme en « richesse de contenu ». Et lorsqu’un exposé a été si confus qu’il en devient presque abstrait, on y voit paradoxalement une profondeur que l’on n’oserait pas attribuer à un véritable effort de pensée.

Il faut bien le dire : à force de confondre courtoisie et complaisance, nous avons parfois fabriqué une fraternité de carton-pâte. Tout y paraît noble, poli, rassurant. Mais sous le vernis, combien de travaux médiocres sont sanctifiés par pure paix sociale ? Combien de silences sont érigés en vertus ? Combien de « merci, mon Frère » servent moins à saluer un mérite qu’à éviter d’avoir à penser, puis à répondre, puis à contredire ?

Le problème n’est pas la politesse. La politesse est nécessaire, précieuse même, lorsqu’elle sert à protéger la dignité de chacun. Le problème, c’est la politesse dévoyée, celle qui devient une machine à neutraliser tout jugement. Dans ce cas, elle ne relie plus : elle dissimule. Elle ne pacifie pas : elle anesthésie. Elle devient ce couvercle de velours qui empêche la critique de respirer.

On pourrait presque en rire si le sujet n’était pas aussi sérieux. Car derrière l’hypocrisie des applaudissements se cache souvent une paresse intellectuelle collective. Lorsqu’on n’a rien à dire, on félicite. Lorsqu’on n’a pas compris, on salue la « profondeur ». Lorsqu’on s’est ennuyé, on invoque la « qualité du silence » ou la « densité symbolique ». C’est pratique. C’est élégant. C’est surtout commode.

Cette mécanique finit par produire une étrange confusion : le travail médiocre n’est plus corrigé, il est validé ; le travail prometteur n’est plus interrogé, il est flatté ; le travail réellement brillant n’est plus distingué, il est noyé dans l’éloge automatique. À trop vouloir éviter la blessure, on finit par empêcher la progression. À trop vouloir préserver les susceptibilités, on abîme l’exigence. Et à trop vouloir sauver l’harmonie, on sacrifie la vérité.

Car enfin, à quoi sert une Loge si elle ne sait plus dire les choses ? Une fraternité digne de ce nom n’est pas un salon de compliments. Elle est un lieu où l’on peut se parler franchement sans se détester, se corriger sans s’humilier, se critiquer sans se mépriser. Ce n’est pas une mince affaire. C’est même l’un des exercices les plus difficiles de la vie initiatique : apprendre à dire juste sans être brutal, à être vrai sans être vainqueur, à être exigeant sans devenir cruel. Il faudrait peut-être réhabiliter une vertu oubliée : le discernement. Dire à un Frère qu’il n’a pas encore atteint le but n’est pas le rabaisser. Lui faire croire que tout est accompli alors que l’essentiel manque encore, voilà ce qui relève d’une forme de mépris déguisé. Le vrai respect consiste à prendre l’autre au sérieux. Et prendre l’autre au sérieux, c’est aussi considérer qu’il peut entendre une critique, y réfléchir, et s’en servir pour avancer.

On pourrait même imaginer quelques remèdes, non pour humilier qui que ce soit, mais pour remettre un peu d’air dans les travaux.

D’abord, le « merci, et pourtant… ». Une formule simple, presque médicale, qui permettrait de remercier sincèrement un Frère ou une Soeur tout en ouvrant la porte à une observation honnête. « Merci pour cette planche, et pourtant j’aurais aimé davantage de précision sur ce point. » Ce n’est pas une attaque. C’est un service rendu à la pensée. Ensuite, la tenue de la franchise bienveillante. Une fois par an, pourquoi pas, un moment où chacun serait autorisé à dire ce qu’il pense réellement d’un travail, à condition de le faire avec mesure, sans méchanceté et sans théâtre. Ce serait plus utile que bien des courbettes. Et probablement plus fraternel aussi.

On pourrait encore instaurer le serment tacite de l’honnêteté intellectuelle : ne pas prétendre avoir compris ce que l’on n’a pas compris ; ne pas applaudir ce qui ne mérite pas d’éloges ; ne pas transformer un texte faible en chef-d’œuvre par peur de froisser son auteur. Ce n’est pas une révolution. C’est simplement de l’intégrité.

Au fond, la question n’est pas seulement celle des planches. Elle est plus vaste, plus grave, presque initiatique au sens fort : voulons-nous une fraternité d’êtres qui cherchent ensemble, ou une assemblée de convenances qui se protègent mutuellement de toute remise en cause ? Voulons-nous une Loge vivante, exigeante, où l’on grandit par le travail et la parole vraie, ou un théâtre discret où chacun joue le rôle du Frère admiratif pendant que tout le monde s’ennuie poliment ?

Si la seconde option nous convient, alors il faudra l’assumer franchement. Appelons les choses par leur nom : ce ne serait plus tout à fait une Loge, mais un club de courtoisie, un cercle de belles manières, une association de sourires bien repassés. Ce n’est pas honteux en soi. Mais ce n’est pas l’idéal maçonnique. L’idéal, lui, demande un peu plus de courage. Il suppose qu’on accepte de ne pas plaire à tout prix. Qu’on préfère la vérité utile à l’approbation automatique. Qu’on sache dire à un Frère : « Tu peux aller plus loin. » Non pour le rabaisser, mais parce qu’on croit en sa capacité d’aller plus loin. C’est cela, le vrai compliment.

Pour nos Frères et Sœurs

Peut-être avons-nous tous, un jour ou l’autre, souri à une planche qui nous avait laissés froids, par fatigue, par confort ou par délicatesse mal placée. Cela arrive. Mais si la Loge veut rester un lieu de progression, elle doit apprendre à distinguer la bienveillance de la complaisance. La première élève, la seconde endort. Il ne s’agit pas de devenir secs, cassants ou cyniques. Il s’agit de redevenir justes. De retrouver cette parole fraternelle qui n’a pas peur d’être précise. De faire de nos travaux un lieu de vérité partagée, et non un théâtre d’approbations convenues. Car une Loge qui n’ose plus penser sincèrement finit par se trahir elle-même.

Et si, un jour, nous entendions enfin moins de compliments automatiques et davantage d’observations honnêtes, alors peut-être aurions-nous réellement retrouvé la Loge des Hypocrites… pour mieux la quitter.