Accueil Blog Page 4

Jean Dospeux retrouvé, un hommage éditorial porté par Mare Nostrum, Loge régionale de recherche de la GLDF

La Loge régionale de recherche de la Grande Loge de France Mare Nostrum n°1306, à l’Orient d’Arles, poursuit un patient travail de transmission historique et initiatique. Avec le futur coffret consacré à Jean Dospeux, artiste, décorateur et franc-maçon de la Grande Loge de France et du Suprême Conseil de France, elle remet en lumière une figure importante du patrimoine écossais.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Loge Mare Nostrum n° 1306 occupe une place précieuse au sein de la Grande Loge de France (GLDF)

Loge de recherche, elle explore l’histoire, la mémoire méditerranéenne et la transmission initiatique avec le souci constant de relier patrimoine et vie maçonnique.

C’est dans cet esprit qu’elle porte aujourd’hui un projet particulièrement remarquable autour de Jean Dospeux, né à Paris en 1898 et mort à Saint-Raphaël en 1971, décorateur renommé du XXe siècle, auteur des fresques des temples de Cannes et de Saint-Raphaël, et franc-maçon écossais accompli. Le coffret annoncé réunira un ensemble inédit consacré à sa vision du Rite Écossais Ancien et Accepté. L’ouvrage, annoncé pour mai 2026 en édition limitée, est réalisé avec les éditions Alcor et Ubik.

Nous remercions très chaleureusement notre très cher Frère Éric Tortelier, Vénérable Maître de Mare Nostrum, d’avoir accepté de revenir sur la genèse et la portée de cette belle entreprise, au cœur d’un projet de mémoire et de transmission

450.fm : Comment ce projet autour de Jean Dospeux est-il né au sein de Mare Nostrum ?

Éric Tortelier : C’est la petite-fille de Jean Dospeux qui a découvert le manuscrit inachevé dans les archives familiales et, avec son beau-frère,  membre de la loge régionale de recherche Méditerranée n°1306 Mare Nostrum, de la Grande Loge de France, ils ont eu l’idée de le rendre public et l’ont confié à Michel Lecour, alors Vénérable Maître et éditeur des publications de cette loge. La période du COVID et d’autres circonstances ont retardé la réalisation du projet pendant plusieurs années, projet qui a été relancé par Alain Boccard le passé Vénérable Maitre de Mare Nostrum, et que j’aurai l’honneur de mener à terme.

Au vu de la richesse et de l’intérêt de ces documents, nous avons rapidement décidé de les publier sous le titre « Le Rite Écossais Ancien et Accepté vu par Jean Dospeux », et nous avons réuni un petit groupe de travail avec plusieurs Frères de Mare Nostrum, motivés par le projet.

 Nous nous sommes alors rapprochés de la Loge de Jean Dospeux afin de mieux connaitre son passé maçonnique et nous avons découvert que le Vénérable Maître de la loge n°590 Le Niveau de la Grande Loge de France,  lui-même fils d’un ancien Vénérable Maître de cette loge, avait reçu en garde les archives que Jean Dospeux avait laissées à Saint-Raphaël, conservées précédemment par un autre Frère de cette Loge.

Ainsi ont été réunis deux fonds d’archives complémentaires qui ont grandement éclairé le travail, la personnalité de Jean Dospeux et son parcours artistique et maçonnique.

Blason Mare Nostrum

Le portfolio final que nous avons réalisé est donc beaucoup plus riche que ce que nous avions imaginé au départ, et permet de mieux comprendre le cheminement artistique de Dospeux à travers sa vision très originale et personnelle du symbolisme du Rite Écossais Ancien et Accepté.

450.fm : Qu’est-ce qui vous a immédiatement frappé dans cet héritage retrouvé ?

É. T. : Je crois que ce qui décrit le mieux ce que nous avons ressenti, c’est l’étonnement de découvrir dans une pochette remplie de dessins, croquis, esquisses, textes manuscrits et autres notes un « Manuel de la décoration des temples » ! Dans cet ensemble de documents, Jean Dospeux nous livre sa vision et son interprétation symbolique des 33 degrés du rite à travers la décoration de ses temples. Si nous sommes tous habitués à la description des tableaux de loges des différents degrés dans les rituels, à notre connaissance, personne n’avait encore réalisé un « Manuel de décoration des temples » pour chaque degré. Pour chacun des 33 degrés, Jean Dospeux se livre à une description manuscrite très précise de la manière dont il traduit l’ésotérisme de chaque grade, description illustrée pour certains degrés par une planche en couleur ou noir et blanc.

C’est cet ensemble, hélas inachevé, qui nous a frappé par sa richesse, autant que par l’étrangeté de la vision et de la pensée de Jean Dospeux.

450.fm : Pourquoi avez-vous estimé nécessaire de rendre aujourd’hui hommage à Jean Dospeux ?

É. T. : Nous avons voulu rendre hommage à l’homme, au décorateur et au franc-maçon qu’il fut, tout en sachant qu’il y a surement encore bien d’autres facettes de ce personnage complexe et attachant à découvrir. Si pour nombre de francs-maçons du Var et des Alpes-Maritimes, la figure, ou au moins le souvenir, de Jean Dospeux subsiste encore dans les mémoires, il n’en est pas de même au-delà où il reste méconnu, voire inconnu.

Le fait qu’aujourd’hui, 55 ans après sa disparition, on ne retrouve d’évocations de lui, en cherchant bien, que dans deux monographies — à propos du temple de Cannes, et du Chapitre Caritas – et une biographie confectionnée au nom de sa loge à Saint-Raphaël, toutes trois à diffusion somme toute restreinte, atteste de la fragilité de la mémoire et de la nécessité de la transmission.

450.fm : En quoi cette publication s’inscrit-elle pleinement dans la vocation d’une loge de recherche de la Grande Loge de France ?

É. T. : À quoi donc servent les loges de recherche historique ? C’est une question que l’on entend encore trop souvent sur les parvis de nos loges symboliques, et cet ouvrage répondra sans aucun doute à cette interrogation !

Si l’histoire du fait maçonnique bénéficie des recherches d’historiens et d’universitaires, francs-maçons ou pas, depuis plusieurs décennies, apports basés sur l’analyse de documents, faits, témoignages dûment vérifiés et documentés, Il n’en est pas encore de même pour l’histoire des Orients, des loges symboliques et des francs-maçons de nos régions françaises.

Jean Dospeux, Vénérable Maître

Trop souvent, la mission de transmission que nous nous sommes assigné se limite au corpus initiatique de notre rite.

Sans minimiser l’importance fondamentale de celui-ci, connaitre l’histoire de la loge dans laquelle on vient travailler deux fois par mois, découvrir les origines de sa création, les objectifs de ses membres fondateurs, ainsi que la vie de certains Frères ayant marqué la vie de la loge, tant par leurs qualités maçonniques que profanes, sont, à l’heure où nombreux sont ceux qui se posent des questions sur l’avenir de la Franc-maçonnerie, des sujets fondamentaux pour attirer de nouveaux Frères, et donner envie aux autres de continuer à travailler dans les  « voies qui nous sont tracées ».

Rassembler ce qui est épars. Quiconque s’est intéressé un jour à l’histoire de sa loge symbolique, de son Orient, a mesuré la dure réalité de cette maxime maçonnique, et les difficultés de mener ces recherches pour des Frères dont ce n’est ni le métier, ni la spécialité !

Cette méthode de recherche historique appliquée à l’histoire de nos loges symboliques et des francs-maçons de nos Orients, c’est précisément ce que peuvent apporter les loges de recherche historique de la Grande Loge de France.

450.fm : Qu’attendez-vous de la réception de cet ouvrage par les Frères, mais aussi par tous ceux qui s’intéressent au patrimoine maçonnique ?

É. T. :  Tout d’abord de la curiosité, qui est tout sauf un vilain défaut ! Une curiosité saine et nourricière pour la compréhension et l’interprétation du symbolisme de notre rite. L’étude attentive, et néanmoins exigeante, des travaux de Jean Dospeux permettra au lecteur de pénétrer dans les arcanes de sa pensée et de son interprétation très originale et personnelle, et d’y confronter sa propre vision. Ce portfolio est destiné bien sur aux maçons et maçonnes, de tous rites, mais aussi à tous les amateurs de symbolique et d’ésotérisme maçonniques.

Il était évident pour nous que tout ce travail devait être partagé avec le plus grand nombre.

450.fm : Ce projet sera aussi porté par une exposition itinérante. Que représente pour vous cette mise en mouvement de l’œuvre entre plusieurs lieux, et qu’espérez-vous transmettre à travers cette circulation vivante ?

Château_Saint-Antoine

É. T. :  Jean Dospeux fut un illustrateur et décorateur prolifique et éclectique, et réalisa entre autres,  la décoration des temples de Cannes, et de l’ancien temple de Saint-Raphaël. La qualité et l’intérêt de ses réalisations méritaient d’être reproduits, présentés et exposés à un public plus large que les seuls lecteurs du portfolio. Notre projet d’exposition itinérante démarrera en Janvier 2027 à Saint-Raphaël lors de l’anniversaire des dix ans du nouveau temple de la Grande Loge de France, se poursuivra ensuite à Marseille au château Saint-Antoine, avant d’aller orner d’autres temples et locaux de la Grande Loge de France. Notre loge de recherche Mare Nostrum proposera aussi des conférences sur l’œuvre de Jean Dospeux lors de ces expositions.

450.fm : Plus largement, quelle place la culture et la transmission occupent-elles à Mare Nostrum, et selon vous dans la Grande Loge de France elle-même, comme voies de fidélité, d’approfondissement et de rayonnement ?

É. T. : Depuis sa création il y aura 25 ans en Mars 2027, Mare Nostrum, loge itinérante,  se réunit chaque mois en tenue commune avec une loge de la région Méditerranée de la Grande Loge de France. Lors de ces tenues, et autour de notre thème éditorial «L’étude du fait maçonnique et de son contexte, ses origines et ses expressions, sous toutes formes thématiques , préférentiellement avec un éclairage tourné, non exclusivement, vers le monde méditerranée », des Frères de Mare Nostrum, des Frères des Loges qui nous reçoivent ou des conférenciers extérieurs présentent des travaux de recherche dans des Orients bien souvent éloignés des grands centres maçonniques régionaux. Ce travail constant et régulier, initié depuis le début par ses fondateurs, permet à tous les Frères méditerranéens de la Grande Loge de France, et des autres obédiences amies qui assistent à nos travaux, de découvrir une facette souvent méconnue du travail en loge de recherche.

Chaque région de la Grande Loge de France dispose désormais d’une Loge de recherche régionale (la région Méditerranée en a d’ailleurs 3 !) et la Loge nationale de recherche Marquis de Lafayette fédère celles-ci. Mare Nostrum s’inscrit parmi les très nombreuses manifestations culturelles et maçonniques organisées par notre obédience et qui remportent chaque jour de plus en plus de succès et d’intérêt des maçons et des profanes.

En faisant renaître de l’ombre l’œuvre de Jean Dospeux, Mare Nostrum accomplit bien davantage qu’un travail éditorial. La loge rappelle que la mémoire maçonnique n’a de sens que lorsqu’elle redevient transmission, partage et respiration vivante de l’Ordre. À travers ce projet, c’est toute une fidélité au patrimoine, à la culture et à l’esprit du Rite qui se trouve réaffirmée avec force et délicatesse.

Ouvrage illustré par Jean Dospeux

Nous adressons nos plus chaleureux remerciements à notre très cher Frère Éric Tortelier pour sa disponibilité, pour la clarté de son engagement et pour le soin qu’il met, avec les Frères de Mare Nostrum, à faire vivre cette belle chaîne de transmission.

Par son action, ce n’est pas seulement un nom qui revient à la lumière, c’est une part précieuse de la sensibilité initiatique et artistique de la Grande Loge de France qui nous est rendue.

Prévu pour mai 2026, ce coffret composé de 99 planches et d’un livret de 75 pages fera l’objet d’un tirage limité à 250 exemplaires numérotés. Cinquante seront destinés au hors commerce, les 200 autres étant proposés à la vente au prix de 180 euros.

Infos et commandes

Pour acquérir l’ouvrage en souscription / Ou par courriel

« Amazing Grace », le chant d’une renaissance

Le Vénérable Maître, le Frère Marc Bianchini, de la Loge Nationale d’Instruction du Rite Standard d’Écosse Jean-Claude Desbrosse, publie un texte fondamental dans les cérémonies et la culture de ce rite ; au point que la mélodie, émouvante et toujours jouée en Écosse, permet le recueillement des Frères à l’entrée en loge, avant la construction du temps et de l’espace sacré.

Il écrit :

Amazing Grace est un hymne. C’est l’hymne d’inspiration chrétienne le plus écouté et chanté dans le monde. Il parle de révélation, de rédemption et d’amour du divin. Nous pratiquons un rite anglo-saxon et il n’y a pas de chaîne d’union dans le déroulement du rituel. Notre loge, comme d’autres de même origine, a choisi de pratiquer un « maul » avant l’ouverture des travaux, moment où, tous serrés les uns contre les autres (un peu comme au rugby, d’où le terme), nous nous préparons à passer du profane au sacré du rituel. C’est un instant de profond recueillement et de communion fraternelle. Ce maul est accompagné par Amazing Grace, chanté par la voix émouvante de Susan Boyle et rythmé par quelques mots en accompagnement (voir annexe).

Cet hymne a-t-il sa place dans notre rite, lui-même marqué et rythmé par une musique signifiante ? Cette chanson ne représente que deux strophes sur les six ou sept que comporte le texte original. Quelle est l’histoire de ce texte ?

L’histoire :

Portrait de J.Newton

L’histoire de cet hymne est assez singulière, comme celle de son auteur. Il s’agit d’un Anglais, John Newton, qui en écrivit les paroles. Né en 1725, il vécut une jeunesse difficile, orphelin à six ans. Il s’engagea dans la marine royale, où il fit ses classes et navigua avec son père. Rapidement, il se retrouva contraint de participer à la traite négrière. Après avoir tenté de déserter, il revint dans cet engrenage, cette fois volontairement, après de nombreuses péripéties qui le conduisirent à être lui-même réduit à une condition d’esclave à la suite de sa tentative de désertion. Il fut finalement sauvé par le commandant d’un autre navire anglais.

Il participa ensuite à la traite des esclaves avec zèle et beaucoup de cruauté entre l’Afrique de l’Ouest et l’Angleterre. Lors d’un voyage, pris dans une tempête, il crut mourir. C’est alors qu’il se convertit au christianisme, touché par la grâce. Il devint prêtre anglican en 1764 à Olney. Prenant pleinement conscience de son passé, il s’engagea ensuite activement pour l’abolition de l’esclavage. Il mourut en 1807 à l’âge de 82 ans.

Les paroles d’Amazing Grace furent écrites à l’occasion d’un de ses prêches pour le passage de l’année 1772 à 1773.

La musique que nous connaissons aujourd’hui est plus tardive et date de 1835, attribuée à William Walker sous le nom de New Britain.

Le texte :

Amazing grace, how sweet the sound, that saved a wretch like me.
I once was lost, but now I’m found, was blind, but now I see.
’Twas grace that taught my heart to fear, and grace my fears relieved.
How precious did that grace appear the hour I first believed.
Through many dangers, toils and snares I have already come.
’Tis grace that brought me safe thus far, and grace will lead me home.
The Lord has promised good to me, His word my hope secures.
He will my shield and portion be, as long as life endures.
Yes, when this flesh and heart shall fail, and mortal life shall cease,
I shall possess, within the veil, a life of joy and peace.
The earth shall soon dissolve like snow, the sun forbear to shine,
but God, who called me here below, will be forever mine.
When we’ve been there ten thousand years, bright shining as the sun,
we’ve no less days to sing God’s praise than when we first begun.

Traduction :

Grâce étonnante, au son si doux, qui sauva le misérable que j’étais.
J’étais perdu mais maintenant je suis retrouvé, j’étais aveugle et maintenant je vois.
C’est la grâce qui m’a enseigné la crainte, et la grâce a soulagé mes craintes.
Combien précieuse cette grâce m’est apparue à l’heure où, pour la première fois, j’ai cru.
De nombreux dangers, pièges et épreuves, j’ai déjà traversé.
C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici et qui me mènera à bon port.
Le Seigneur m’a fait une promesse, sa parole affermit mon espoir.
Il sera mon bouclier et mon partage tant que durera ma vie.
Oui, quand cette chair et ce cœur auront disparu et que la vie mortelle aura cessé,
je posséderai, dans l’au-delà, une vie de joie et de paix.
La terre fondra bientôt comme neige, le soleil cessera de briller,
mais Dieu, qui m’a appelé ici-bas, sera toujours avec moi.
Quand nous serons là depuis dix mille ans, brillant comme le soleil,
nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu que lorsque nous avons commencé.

Marque de maçon de Robert Moray avec « agapè » en lettres grecques.

Ce texte est à la fois composé d’hexamètres et d’octosyllabes. L’hexamètre, utilisé dans l’écriture épique des Anciens, produit une mesure et une répétition rythmique propices à un partage public, comme dans le cadre d’un prêche. L’octosyllabe, plus musical, favorise l’harmonie et la mémorisation. On perçoit ici la volonté de transmettre un message à un auditoire à travers une forme poétique adaptée.

Le sens du texte est profondément chrétien, anglican plus précisément. Il s’inscrit dans un contexte religieux marqué par les tensions entre protestantisme, catholicisme et anglicanisme, dans une époque où la franc-maçonnerie prônait déjà la tolérance religieuse.

La première strophe exprime une révélation : la grâce divine vient sauver un homme perdu. « J’étais aveugle, maintenant je vois » renvoie à une transformation intérieure profonde, que l’on peut rapprocher de l’Évangile de Jean. « J’étais perdu, je suis retrouvé » évoque la parabole du fils prodigue.

Les strophes suivantes développent l’idée de rédemption, de confiance en Dieu et d’acceptation du chemin parcouru, malgré les fautes. La promesse divine devient un appui, un bouclier. La fin du texte aborde la mort avec sérénité et ouvre sur une perspective d’éternité.

L’ensemble du texte peut être rapproché de la transformation de Saul en Paul, décrite dans les Actes des Apôtres : une conversion radicale, une métamorphose intérieure. John Newton incarne lui aussi cette transformation.

La Maçonnerie dans tout cela ?

Amazing Grace n’est pas un chant maçonnique au sens strict, mais il peut accompagner un moment de recueillement avant l’entrée dans le rituel. Il invite à réfléchir sur le parcours personnel, sur les erreurs et les transformations possibles. Avant d’être maçons, nous sommes des hommes, avec des parcours parfois chaotiques. La démarche initiatique vise précisément à transformer l’homme, par la morale, les symboles et la fraternité.

La résurrection de Lazare, d’après Sebastiano del Piombo, 16ème siècle

Le passage de l’aveuglement à la vision, central dans Amazing Grace, fait écho à la demande de lumière du profane lors de l’initiation. Cette lumière, au sens symbolique, renvoie à une connaissance supérieure et à une transformation intérieure.

Les épreuves symboliques rappellent également les difficultés de la vie et la nécessité d’un changement profond. La notion d’agapè, amour fraternel et désintéressé, est au cœur de cette démarche. Le travail du maçon est un engagement quotidien. L’apaisement que l’on peut ressentir au fil du parcours montre qu’une autre voie est possible, fondée sur des valeurs profondes. La mort elle-même perd de sa crainte dans cette perspective, laissant place à une continuité symbolique et spirituelle.

Ainsi, Amazing Grace trouve pleinement sa place comme moment de préparation intérieure, avant l’entrée en loge. Il accompagne le passage du profane au sacré et éclaire le chemin de transformation personnelle.

Annexe :

Incroyable pardon, quelle douce voix
que celle de celui qui sauva un misérable tel que moi.
J’étais égaré mais à présent je me suis retrouvé,
j’étais aveugle, mais maintenant je vois.
Quand cette chair et ce cœur faibliront
et que ma vie s’éteindra,
j’emporterai dans l’au-delà
une vie de joie et de paix.
G.A.D.L.U., c’est la Grâce qui illumine ce chemin que nous cherchons en toi.
Que nos cœurs se rapprochent comme nos bras.
Que nos actes soient toujours emplis de fraternité et de compassion.
Travaillons à cimenter l’amour qui nous lie au sein de notre confrérie.
Pensons à nos frères absents et à nos frères malheureux ici-bas.
Que cette Grâce soit et reste sur eux.

[1] Dans la chanson ne sont utilisées que les strophes 1, 3 et 7. Cette septième strophe a été ajoutée dans le poème original dans les années 1790 et appartenait à la chanson : « Jerusalem, my happy home »

[2] Lien pour la bande son d’Amazing Grace par Susan Boyle. (Sélectionner et copier/coller)

[4] Agapè était le repas pris ensemble par les premiers chrétiens. Son sens vrai est amour inconditionnel, divin et altruiste par rapport à Eros, Philia et Storje.

[5] Robert Moray : probablement le plus connu des premiers maçons spéculatifs, écossais, initié en 1641

[6]Ce texte, lu pendant la diffusion d’Amazing Grace, représente une traduction (toujours approximative) de deux des strophes du texte anglais. Les deux paragraphes suivants, ne représentent qu’un écrit collégial de la Loge, n’entrant pas dans le rituel officiel du RSE et n’engageant que les FF composant cette Loge.

MB www.glif.fr

Les racines de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme ne seraient-elles pas communes ?

Une hypothèse exploratoire sur les effets socio-économiques de deux systèmes communautaires

Préambule : Que l’on ne s’y méprenne pas, si l’angle de cet article privilégie une approche matérialiste, il s’agit ici de livrer à la réflexion des paramètres souvent négligés, auxquels l’auteur des lignes qui suivent attache, on le verra, une importance plutôt déterminante et non de nier l’existence de facteurs idéologiques clés comme la haine du « peuple déicide » s’étant longtemps propagée dans le sillage de l’église catholique ou comme encore les combats qu’elle a très tôt livrés contre la liberté de pensée qui, en relativisant la vérité du dogme, entamait sa suprématie sur les esprits et la société. Nous ne nions pas que la vision qui peut résulter de l’approche proposée ci-dessous risque de se croiser avec des conceptions antisémites et antimaçonniques qui font souvent de tels arguments des chevaux de bataille. Il nous semble, cependant, qu’une analyse aussi factuelle que possible, en restituant un cadre historico-sociologique, fournit des explications qui, par elles mêmes, n’ont rien de machiavélique. À chacun d’apprécier…


Depuis plus de trois mille ans, les lois de la cacherout (kashrut) constituent l’un des piliers les plus visibles et les plus contraignants du judaïsme. Ce qui a commencé comme un ensemble de prescriptions religieuses issues de la Torah a progressivement généré, selon l’hypothèse explorée ici, un modèle socio-économique particulier fondé sur une réciprocité d’achat forcée au sein de la communauté. Cette hypothèse ne prétend pas expliquer l’antisémitisme ni porter un jugement moral : elle cherche simplement à analyser, de manière froide et scientifique, comment un choix religieux initial a pu, sur la très longue durée, façonner des structures économiques et sociales spécifiques.

Parallèlement, un phénomène plus récent – la Franc-Maçonnerie moderne, née au XVIIIe siècle – a suscité, surtout depuis le XIXe siècle, des accusations presque identiques : celles d’un « pouvoir judéo-maçonnique » occulte, fermé, favorisant ses membres au détriment du reste de la société. Alors que les racines historiques des deux phénomènes sont totalement opposées, leurs effets perçus au cours du siècle dernier se rejoignent de manière troublante. Cette convergence mérite d’être examinée sans tabou.

La cacherout : un choix religieux ancien devenu protectionnisme de fait

Vers 1312 avant J.-C. selon la tradition juive (ou entre le VIIIe et le Ve siècle avant J.-C. selon l’approche historique), la Torah impose des règles alimentaires détaillées. À une époque où la nourriture représentait une part très importante des dépenses d’un foyer (potentiellement 70-80 % des ressources mensuelles dans l’Antiquité et au Haut Moyen Âge), l’obligation religieuse de ne consommer que de la nourriture conforme a créé, de facto, une préférence obligatoire pour les circuits d’approvisionnement internes ou contrôlés par la communauté.

Au fil des siècles, les Sages du Talmud ont ajouté des décrets supplémentaires (bishul akum, pat akum, chalav akum, etc.). Ces règles, bien que d’abord motivées par des raisons religieuses, ont eu pour effet concret de canaliser une partie significative des achats vers des acteurs juifs. Sur la très longue durée, ce mécanisme a fonctionné comme un système de protectionnisme communautaire involontaire : décentralisé, religieux, ancré dans la vie quotidienne de chaque individu.

Hypothèse exploratoire : ce système a pu renforcer les réseaux internes de confiance, la cohésion sociale, la spécialisation professionnelle et la transmission éducative, produisant une communauté globalement plus efficace dans certains domaines.

La Franc-Maçonnerie : un système communautaire plus récent, mais aux effets perçus similaires

La Franc-Maçonnerie spéculative moderne naît au début du XVIIIe siècle en Angleterre et se diffuse rapidement en Europe. Contrairement à la cacherout, elle n’est pas une loi religieuse ancienne, mais un système initiatique, philosophique et laïc, fondé sur la fraternité, le secret rituel, l’entraide mutuelle et une forte cohésion interne.

Pourtant, depuis le XIXe siècle, elle est régulièrement accusée des mêmes maux que la communauté juive : constituer un réseau fermé, favoriser ses membres dans les affaires, la politique et les professions, et exercer une influence occulte sur la société. Le mythe du « pouvoir judéo-maçonnique » – qui associe explicitement les deux groupes – devient un lieu commun de la propagande antimaçonnique et antisémite, particulièrement sous Vichy, dans l’Espagne franquiste ou dans une partie de l’extrême droite européenne.

Hypothèse exploratoire : bien que les origines soient radicalement différentes (l’une religieuse et millénaire, l’autre philosophique et moderne), les deux systèmes ont en commun une forte réciprocité communautaire :

  • Réseaux de confiance et d’entraide internes.
  • Critères d’appartenance sélectifs (religieux pour la cacherout, initiatiques pour la maçonnerie).
  • Perception extérieure d’un « entre-soi » qui favorise ses membres.

Des racines opposées, des effets perçus convergents depuis le XIXe siècle

Les causes historiques sont diamétralement opposées :

  • La cacherout est un ensemble de lois religieuses imposées de l’intérieur pour maintenir l’identité et la sainteté du peuple juif.
  • La Franc-Maçonnerie est un mouvement des Lumières, universaliste et souvent anticlérical, ouvert à toutes les confessions (du moins en théorie).

Pourtant, depuis environ deux siècles, les effets perçus par une partie de l’opinion sont étrangement similaires :

  • Les deux sont accusés de former des réseaux fermés et puissants.
  • Les deux sont soupçonnés de privilégier leurs membres dans l’économie, la politique et les professions.
  • Les deux suscitent le même fantasme d’une influence occulte sur la société.

Cette convergence explique en grande partie pourquoi l’antimaçonnisme et l’antisémitisme se sont souvent nourris l’un l’autre, fusionnant dans la théorie du complot « judéo-maçonnique » qui a marqué le XXe siècle.

Hypothèse exploratoire : ce qui est reproché aux deux groupes n’est pas tant leur origine (religieuse ou philosophique), mais le modèle communautaire protectionniste de fait qu’ils ont développé. Un modèle qui, sur la longue durée pour la cacherout et sur deux siècles pour la maçonnerie, a pu générer une cohésion interne, des réseaux efficaces et une perception extérieure de « favoritisme ».

L’hypothèse épigénétique et culturelle : une piste commune ?

On peut se demander si ces pratiques répétées de réciprocité communautaire n’ont pas, sur la très longue durée, influencé les comportements sociaux et les stratégies collectives. L’épigenèse (modifications transmissibles de l’expression des gènes) reste une piste hautement spéculative, mais elle est posée ici comme hypothèse de travail : des habitudes sociales fortes et répétées pourraient-elles, sur plusieurs générations, favoriser certains traits de résilience, de cohésion ou d’adaptation ?

Cette question s’applique autant à la très ancienne communauté juive qu’à la Franc-Maçonnerie plus récente. Dans les deux cas, on observe une forte valorisation de l’étude, des réseaux de solidarité et une capacité d’adaptation en diaspora ou en milieu hostile.

Limites et prudence scientifique

Cette analyse reste strictement exploratoire. Elle ne prétend pas que le protectionnisme communautaire est la seule explication des phénomènes d’hostilité. Elle constate simplement que deux systèmes très différents dans leurs origines produisent, depuis le XIXe siècle, des effets perçus étonnamment proches : réseaux fermés, entraide interne, perception d’influence occulte.

L’objectif n’est ni de justifier ni de condamner, mais de poser une question rationnelle : lorsque des groupes humains développent, pour des raisons religieuses ou philosophiques, des mécanismes de réciprocité communautaire forte, cela génère-t-il inévitablement, chez les observateurs extérieurs, des réactions de méfiance ou de jalousie ?

L’histoire montre que ce phénomène n’est pas unique aux Juifs ou aux francs-maçons : d’autres diasporas ou sociétés fermées (Arméniens, Chinois d’Asie du Sud-Est, etc.) ont connu des dynamiques comparables.

Pour conclure…

Les racines de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme sont historiquement très différentes. Pourtant, depuis le XIXe siècle, les accusations portées contre les deux groupes se ressemblent de manière frappante. Cette convergence invite à explorer, sans tabou, l’hypothèse d’un effet socio-économique commun : celui d’un modèle communautaire protectionniste de fait, né d’un choix religieux ancien pour l’un, d’un choix initiatique moderne pour l’autre.

Cette piste mérite d’être étudiée avec rigueur par l’histoire économique, l’anthropologie et éventuellement l’épigenétique comportementale. Elle ne prétend pas tout expliquer, mais elle offre une grille de lecture rationnelle sur des phénomènes qui, trop souvent, restent enfermés dans le registre des passions ou des complots.

L’étude objective de ces dynamiques communautaires reste un champ ouvert pour la recherche scientifique.

« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Avec Objectif Lune, Hergé ne livre pas seulement un récit d’anticipation. Il compose une œuvre de préparation, de secret, de rigueur et d’élévation, où la conquête de l’espace devient peu à peu une expérience intérieure. Avant même la Lune, il y a l’apprentissage du seuil, de la mesure et de la fidélité à l’œuvre.

Avec ce seizième album, Georges Remi, dit Hergé, accomplit l’un des gestes les plus singuliers du neuvième art.

Il ne se contente pas de pousser Tintin vers un horizon neuf. Il fait de ce départ une méditation sur ce qui précède tout accomplissement véritable. L’album ne raconte pas encore l’arrivée. Il raconte la préparation. Et c’est précisément là que réside sa profondeur.

Bien des œuvres se précipitent vers l’exploit. Hergé, lui, choisit la veille, l’attente, la montée lente vers l’instant décisif.

Il comprend que les plus hautes conquêtes ne commencent jamais dans le fracas du triomphe mais dans le silence du travail, dans l’ordre discret des gestes répétés, dans la patience d’une volonté qui s’éprouve elle-même.

La première grandeur de cette BD tient à sa probité

Hergé ne bâtit pas un songe inconsistant. Il travaille. Il étudie. Il interroge. Il rassemble autour de lui les savoirs de son temps, consulte des spécialistes, s’appuie sur Alexandre Ananoff* et sur une documentation considérable, au point de vouloir donner à son aventure la densité du plausible plutôt que l’ivresse facile du merveilleux. La fusée, ses volumes, son habitabilité, son poste de pilotage, ses couchettes, son sas, tout cela n’est pas abandonné à la fantaisie. Tout procède d’une véritable intelligence de la construction. Cette fidélité au réel n’amoindrit pas le rêve. Elle lui donne au contraire sa force. Car le rêve n’est grand que lorsqu’il consent à la discipline qui le rend possible.

C’est pourquoi la fusée rouge et blanche s’impose si fortement à la mémoire

Elle n’est pas seulement la vedette graphique d’un album célèbre. Elle est une figure. Elle est un axe. Elle est une colonne de feu préparée pour le ciel. Hergé, en la concevant dans le sillage des recherches de Wernher von Braun, en lui donnant ces damiers qui permettent de vérifier la rectitude de l’ascension, en inscrivant jusque dans sa couleur une cohérence symbolique, lui confère une majesté qui excède sa fonction technique. Cette fusée n’est pas un simple véhicule.

Elle est une volonté dressée. Elle est une verticale surveillée. Elle est l’image sensible d’une énergie qui ne vaut qu’à la condition de rester juste dans son axe. Pour un regard maçonnique, elle apparaît comme l’équivalent moderne d’une colonne élevée dans la nuit, non pour écraser le monde, mais pour rappeler à l’homme qu’aucune montée n’est légitime sans rectitude.

Le grand enseignement initiatique de Objectif Lune se trouve là

Hergé montre que l’élévation ne procède jamais d’un caprice. Elle exige des plans, des calculs, des essais, une hiérarchie des tâches, une confiance distribuée entre plusieurs mains et plusieurs intelligences. L’œuvre lunaire n’est pas l’affaire d’un seul homme. Elle suppose un chantier. Et ce mot, pour nous, n’est pas indifférent. À Sbrodj, dans les salles de contrôle, les laboratoires, les rampes, les passerelles, les sas, les chambres de repos, tout évoque moins une base triomphante qu’un Temple en devenir. Il y a un espace réservé. Il y a des portes qui ne s’ouvrent qu’à certaines conditions. Il y a des passages successifs. Il y a des seuils. Il y a un secret qui n’est pas goût de l’obscurité mais protection d’une œuvre encore vulnérable. Il y a surtout cette intuition profonde que toute construction élevée attire inévitablement sa contrepartie, l’espionnage, le sabotage, la défaillance, la main qui voudrait détourner la force de sa juste destination.

Dans cette perspective, Objectif Lune est moins un roman scientifique qu’une véritable épreuve du chantier intérieur

La fusée figure l’homme qui tente de s’arracher à la dispersion, au bruit, aux réflexes du bas monde, pour concentrer son énergie vers un point de lumière. Mais cette lumière ne s’offre pas. Elle se mérite. Il faut la rigueur des instruments. Il faut la mesure des opérations. Il faut l’accord entre les intelligences. Il faut que le corps lui-même apprenne à obéir à une loi nouvelle.

Hergé l’a compris avec une rare finesse. Avant même de quitter la Terre, il faut accepter la contrainte du scaphandre, l’inconfort des essais, la vérification des voix, la fatigue, les accélérations, l’évanouissement possible. Le corps profane ne pénètre pas tel quel dans l’espace supérieur. Il doit être préparé, presque rectifié. Cette leçon vaut bien au-delà de la seule astronomie. Toute ascension intérieure requiert que nous consentions d’abord à la transformation de nous-mêmes.

Ce qui rend l’album admirable, c’est que cette exigence n’efface jamais l’humain.

Hergé ne sacrifie pas ses personnages à la froideur de la machine

Haddock demeure Haddock avec ses emportements, ses peurs, son courage en bataille. Les Dupondt, avec leur gaucherie, introduisent dans l’œuvre la part inévitable du désordre et du décalage.

Milou, par sa fidélité instinctive, rappelle qu’une aventure de cette hauteur ne saurait reposer sur la seule intelligence abstraite. Même Tournesol, dont le génie organise l’ensemble, garde quelque chose d’à la fois sublime et fragile. Ainsi l’album nous rappelle-t-il que l’élévation ne supprime ni la maladresse, ni l’angoisse, ni le comique. Elle les traverse. Elle les met au travail. Elle leur impose seulement un ordre plus haut.

Cette alliance du solennel et du burlesque constitue même l’une des grandes réussites de l’album

Sans elle, Objectif Lune serait peut-être une admirable mécanique. Grâce à elle, il devient une œuvre de vérité. L’homme qui prétend monter vers l’astre emporte avec lui sa fatigue, sa peur, son impatience, sa distraction, son goût du confort, sa vanité parfois, son tremblement devant l’inconnu. L’album ne flatte jamais l’illusion d’une pureté héroïque. Il montre au contraire que la grandeur authentique ne consiste pas à n’avoir plus de défauts, mais à poursuivre l’œuvre malgré les faiblesses, à tenir l’axe sans cesser d’être homme.

L’un des moments les plus puissants du livre demeure alors le départ lui-même

Hergé en fait une liturgie technique. Les poignées de mains, les dernières consignes, les appels radio, les cadrans, les chiffres du compte à rebours, les regards tendus, la nuit, la fusée immobile encore, tout cela crée une atmosphère d’une intensité remarquable. Le lecteur ne regarde pas la scène de l’extérieur. Il y est convié. Il entre dans cette suspension du temps où tout va dépendre d’un instant. La mise à feu n’est pas un simple effet spectaculaire.

Hergé

Elle est l’aboutissement d’une longue purification de l’attente. L’album sait qu’avant tout passage il y a un moment où le monde retient son souffle. Ce moment est celui de la décision. Ce moment est celui où l’homme consent à quitter le sol familier. Ce moment est celui où l’œuvre cesse d’être projet pour devenir destinée. Hergé l’écrit avec une intensité telle que le départ vers l’espace prend la valeur d’un véritable rite.

Il faut ici souligner encore une beauté plus secrète.

 Objectif Lune n’est pas encore l’album de la Lune

Il est l’album du désir tendu vers elle. Cela change tout. Hergé ne nous donne pas d’emblée la récompense. Il demeure du côté du presque, du pas encore, de l’attente armée de patience. C’est en cela que l’œuvre rejoint les grandes pédagogies initiatiques. Le profane rêve de l’aboutissement. L’initié sait que l’essentiel se joue dans l’approche, dans la préparation, dans le travail préalable qui nous rend capables d’atteindre ce que nous disions désirer. Objectif Lune est un livre du désir discipliné. Un livre du seuil. Un livre du commencement maîtrisé.

Lorsque la fusée s’arrache enfin à la Terre, lorsqu’elle se détache dans la nuit, elle n’emporte pas seulement des hommes vers l’espace.

Elle emporte une part de nous-mêmes. Nous comprenons alors que ce voyage ne concerne pas uniquement l’astronomie, ni même l’aventure. Il concerne l’homme confronté à la nécessité de s’ordonner avant de s’élever. Sous la science, Hergé inscrit une morale. Sous le merveilleux technique, il place une loi de fidélité. Sous la poussée du réacteur, il laisse entendre la vieille exigence de l’Art royal, celle qui veut que nous ne montions jamais sans avoir d’abord appris à nous tenir droits.

Georges Remi a donné à la bande dessinée une noblesse que peu d’écrivains ou de dessinateurs atteignent

Avec Tintin, il a su unir la clarté du trait, la précision du monde, la densité morale et la puissance symbolique. Objectif Lune en offre l’une des preuves les plus éclatantes. Tout y parle à la fois à l’enfant qui rêve, à l’adulte qui médite, au lecteur de science, au lecteur de symboles et au franc-maçon qui reconnaît, sous les formes modernes du progrès, l’antique loi de toute initiation. Nul ne franchit impunément un seuil supérieur. Nul ne s’avance vers la lumière sans traverser d’abord l’espace du travail, du doute, de la discipline et du secret.

C’est pourquoi cet album demeure si vivant. Il ne célèbre pas naïvement l’avenir. Il interroge ce que vaut l’homme lorsqu’il désire l’avenir.

Il demande ce qu’il transporte avec lui lorsqu’il quitte la terre ferme. Il rappelle que la conquête la plus haute ne consiste jamais à posséder un nouvel espace, mais à devenir intérieurement digne du passage qui nous y conduit. En cela, « Objectif Lune » est bien plus qu’une aventure.

C’est une méditation sur la préparation de l’esprit, sur l’ordonnance des forces, sur la fidélité au chantier, sur la patience de l’ascension

Et c’est peut-être pour cela que, tant d’années après sa parution en 1953, il continue de nous parler avec cette autorité douce que possèdent les œuvres où la forme, le savoir et le symbole marchent d’un même pas.

Le plus beau secret de Objectif Lune tient sans doute en ceci

Hergé n’y raconte pas seulement comment l’homme s’élance vers l’astre. Il y montre comment il se prépare à mériter cet élan. Avant la Lune, il y a la maîtrise. Avant la lumière, il y a le travail. Avant la verticale, il y a la fidélité à l’œuvre. Voilà pourquoi cet album, sous son apparente aventure, demeure l’un des plus beaux récits initiatiques de la modernité.

Les aventures de Tintin – Objectif Lune

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

*Alexandre Ananoff naît le 7 avril 1910 à Tiflis, aujourd’hui Tbilissi, en Géorgie, alors intégrée à l’empire russe.
Contrainte par les bouleversements de la guerre et de la révolution, sa famille se réfugie en France en 1921, après un passage par l’Allemagne.
Très tôt confronté à une intégration scolaire difficile, il travaille jeune tout en nourrissant en autodidacte une passion croissante pour l’astronomie.

À la bibliothèque de la Société astronomique de France, il découvre les écrits de Constantin Tsiolkovski et comprend que l’astronautique sera la grande aventure de l’avenir.
Dès la fin des années 1920, il se donne pour mission d’étudier cette science nouvelle, de correspondre avec ses pionniers et de la faire connaître au plus grand nombre.

Conférencier infatigable, il multiplie articles, interventions publiques et expositions, notamment au Palais de la Découverte en 1937, où il contribue à populariser l’idée des voyages interplanétaires.
Après la Seconde Guerre mondiale, convaincu que le temps des fusées est venu, il reprend avec ardeur sa croisade intellectuelle en faveur d’une astronautique pacifique.
En 1950, il publie L’Astronautique, ouvrage de référence qui lui vaut une reconnaissance internationale et dont Hergé s’inspirera pour les aventures lunaires de Tintin.
Cette même année, il joue un rôle décisif dans la tenue à Paris du premier Congrès international d’Astronautique, moment majeur de sa carrière.
Délaissant ensuite progressivement le domaine spatial, il se consacre à l’histoire de l’art du XVIIIe siècle, avant de mourir le 25 décembre 1992, presque oublié, lui qui fut l’un des premiers grands passeurs de l’idée astronautique en France.

Au « 16 Cadet », Tobie Nathan face à l’antisémitisme ou la vigilance comme devoir de civilisation

Au Grand Orient de France, ce mercredi 15 avril, la conférence de Tobie Nathan n’a pas seulement éclairé l’histoire longue de l’antisémitisme. Elle a rappelé avec force qu’un tel combat engage le bien commun tout entier. Dans une République qui ne tient que par la dignité égale de tous, par la fraternité universelle et par l’exigence de laïcité, ce genre de rencontre constitue une nécessité à la fois civique et maçonnique.

Jean-Francis Dauriac

Introduit par Jean-Francis Dauriac, qui a rappelé avec netteté que l’antisémitisme n’est pas un sujet à discuter mais un combat à mener.

Tobie Nathan a déployé une parole dense et habitée, portée par une voix douce, un ton chaleureux et ce souci constant de s’assurer que l’assistance suivait, entendait et comprenait pleinement son propos. Cette manière d’avancer, sans brutalité, avec clarté, parfois avec humour, mais toujours avec gravité, révélait en elle-même une véritable sagesse.

Organisée par le Grand Chapitre Général du Rite Français dans le Grand Temple Arthur Groussier, au 16 Cadet, cette conférence n’aura pas été un simple moment d’érudition.

Elle a pris la forme d’un exercice de lucidité. Sous la présidence de Philippe Guglielmi, en présence de Pierre Bertinotti, la rencontre a rappelé que l’antisémitisme n’est ni un accident du langage public ni une fièvre passagère de l’histoire. Il est une menace profonde, une mécanique de destruction qu’il faut nommer, penser et combattre.

Dans son introduction, Jean-Francis Dauriac a immédiatement donné la hauteur du rendez-vous.

Hall-d-accueil,-la-file-d’attente…

Son propos n’a pas seulement présenté Tobie Nathan comme professeur, clinicien, fondateur de l’ethnopsychiatrie en France, écrivain et passeur entre les cultures. Il l’a situé dans cet entre-deux où se rencontrent le visible et l’invisible, la lumière et l’ombre, le savoir et l’expérience humaine.

Jean-Francis Dauriac

Surtout, Jean-Francis Dauriac a fixé une ligne claire. Pour les francs-maçons du Grand Orient de France, a-t-il rappelé avec force, la lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme n’est pas une matière à controverse. Ce n’est pas un débat. C’est un combat. La conférence n’avait donc pas pour objet de discuter ce principe, mais d’en éclairer les ressorts profonds.

Tobie Nathan, lui, a déplacé le regard avec une vigueur peu commune

Tobie Nathan

Partant de son ouvrage Les assassins du genre humain, il n’a pas livré une condamnation morale de plus, mais une véritable traversée intellectuelle des profondeurs de la haine. Chez lui, l’antisémitisme n’apparaît jamais comme un simple préjugé, encore moins comme une dérive secondaire de l’histoire. Il en montre au contraire la persistance souterraine, la plasticité redoutable, la capacité à changer de langue sans changer de noyau. Son propos fut l’un des moments les plus saisissants de la rencontre. Il a fait comprendre que l’antisémitisme s’enracine dans une très longue durée, qu’il se forme dans des civilisations qui ont besoin d’une altérité à la fois désignée, maintenue et menacée, comme si elles ne pouvaient se définir qu’en la plaçant devant elles. De l’Antiquité grecque aux rivalités religieuses, des constructions chrétiennes et musulmanes jusqu’aux formes modernes de l’antisionisme lorsqu’il sert de masque verbal à la vieille haine antijuive, Tobie Nathan a mis au jour non un accident, mais une machinerie culturelle, presque une infrastructure mentale des sociétés.

Assistance-nombreuse-d’avant-conférence

Son livre Les assassins du genre humain prolonge cette réflexion dans une zone plus noire encore. En revenant sur la figure du docteur Petiot, il ne s’intéresse pas seulement à un criminel singulier. Il montre comment un assassin peut prospérer dans un climat où l’antisémitisme est déjà devenu l’air du temps, une évidence ambiante, un permis tacite accordé à la prédation. C’est là l’un des apports les plus forts de sa démonstration. La monstruosité ne surgit pas hors du monde. Elle naît dans ses failles, ses renoncements, ses lâchetés collectives. À travers le docteur Petiot, Tobie Nathan éclaire moins un monstre isolé qu’une société défaite, un moment de dérèglement où la haine, déjà installée dans les esprits, rend le crime plus facile, presque pensable. Son livre ne relève donc ni du simple roman historique ni de la seule chronique criminelle. Il explore la part d’ombre des civilisations lorsque celles-ci cessent de protéger l’humain.

Comme d’habitude, la parole a circulé

Sous la fresque du Grand Temple

Sans revenir ici sur le détail des échanges, l’une des questions centrales fut bien celle-ci, que faire pour arrêter l’antisémitisme. À cette interrogation, Tobie Nathan n’a pas répondu par une recette institutionnelle, mais par une intuition à la fois anthropologique et spirituelle.

Il a suggéré qu’une sortie durable supposerait de reconnaître que les dieux des différentes traditions ne se confondent pas et que la concurrence des absolus nourrit les logiques d’exclusion. D’où cette formule frappante d’un possible « parlement des dieux », image d’un horizon où les traditions cesseraient de se faire la guerre par fidèles interposés. Il a également rappelé que l’antisémitisme prospère dans les sociétés qui refusent de penser leur propre rapport à l’altérité et qui préfèrent s’unir contre un ennemi plutôt que pour une œuvre commune.

Les paroles de clôture ont redonné à l’ensemble sa portée maçonnique et civique.

Dominique Lamoureux

L’orateur Dominique Lamoureux a rappelé que les loges ne sont ni des refuges d’innocence ni des sanctuaires hors du monde. Elles doivent demeurer des lieux de cohérence, d’écoute, de fraternité, mais aussi de vigilance face au retour de la bête immonde.

Philippe Guglielmi

Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et ancien Grand Maître, a prolongé cette exigence en soulignant que le combat contre l’antisémitisme et le racisme appartient pleinement au devoir maçonnique. Il a dénoncé les dérives fascisantes qu’il voit à l’œuvre à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, tout en affirmant avec force que les Juifs sont chez eux dans la République comme au sein de l’Ordre. Son propos s’est également attaché à distinguer la communauté du communautarisme, et à rappeler que ce combat devait se mener non dans la haine, mais dans l’espérance et la construction.

Pierre Bertinotti

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a donné à la conclusion une gravité presque mémorielle, en évoquant la récente lecture des noms de déportés juifs français au Mémorial de la Shoah. Il a salué l’organisation de ce colloque, remercié Jean-Francis Dauriac et souligné combien la parole de Tobie Nathan avait rendu intelligible la mécanique intime de la haine. Son propos s’est voulu à la fois ferme et tourné vers l’avenir. L’antisémitisme, a-t-il rappelé, ne relève pas seulement du constat statistique ou de l’indignation morale. Il doit être reconnu comme une atteinte majeure à la vie commune. Sans cette conscience partagée, la lutte restera incomplète. Face à cela, les idéaux maçonniques demeurent une boussole et un rempart, liberté de conscience, égalité des droits, fraternité universelle. Non comme formules de circonstance, mais comme exigences vivantes qui commandent de transmettre la mémoire, de dénoncer les discours de stigmatisation et d’empêcher que l’avenir ne rejoue les tragédies du passé.

Au terme de cette rencontre, en présence de quatre anciens Grands Maîtres, deux livres demeurent en vis-à-vis

Celui de Tobie Nathan, Les assassins du genre humain, qui explore les profondeurs psychiques, culturelles et historiques de la destruction humaine. Et celui de Jean-Francis Dauriac Francs-maçons contre les extrêmes droites, l’antisémitisme, toutes les formes de racisme qui alerte sur les glissements, les accommodements et les masques nouveaux des extrêmes droites.

Deux ouvrages différents, mais une même exigence

Refuser l’endormissement des consciences. Refuser que la haine se fasse paysage. Refuser que l’antisémitisme redevienne une habitude du temps.

Il est des conférences dont on sort mieux instruit

Il en est d’autres, plus rares, dont on sort davantage responsable. Celle-ci appartient à la seconde catégorie. Parce qu’en nommant l’antisémitisme comme une mécanique profonde de haine, en rappelant qu’aucune circonstance ne saurait l’excuser, en le replaçant face aux valeurs de la République, au principe de laïcité et à l’universalisme maçonnique, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France a rendu un véritable service au pays.

À l’heure où tant de passions tristes brouillent les repères, maintenir de tels espaces de pensée, de vigilance et de parole fraternelle n’est pas un luxe. C’est une œuvre de salubrité publique. C’est aussi une manière concrète de servir le bien commun, de fortifier la fraternité universelle et d’honorer ce que la République a de plus exigeant. Peut-être est-ce déjà, dans le tumulte du temps, une manière de résister.

Photos©Yonnel Ghernaouti, YG

ATHANOR : revue de presse hebdo – N°3

Quand l’affaire cesse d’être un simple scandale pour devenir un révélateur de chute, d’emprise et de confusion. Cette semaine, l’affaire Athanor a changé de visage. Nous ne sommes plus seulement devant une mécanique criminelle disséquée par les juges.

Nous sommes devant des remords exhibés, des personnalités fracturées, des exécutants qui disent avoir cru servir l’État, des commanditaires qui invoquent l’épuisement, et des médias qui, selon leur pente propre, hésitent entre information, dramatisation et pure exploitation du trouble.

Plus le procès avance, plus une vérité s’impose.

Athanor, loge aujourd’hui dissoute de la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française (GL-AMF), dite L’alliance, n’est pas seulement une affaire hors norme.

C’est une chambre noire où se révèlent à la fois les failles d’hommes, l’emballement des récits et l’extrême fragilité de la frontière entre fraternité, influence et prédation.

Le ton de la semaine est donné dès le 8 et le 9 avril

Avec l’audition de Muriel Brun-Millet, plusieurs médias déplacent le regard. Il n’est plus seulement question d’un réseau. Il est question d’une conscience effondrée. France 3 montre une ancienne dirigeante disant être « écrasée par le poids du remords et de la honte ». La formule frappe. Elle ramène soudain l’affaire à ce qu’elle a aussi de profondément humain, c’est-à-dire de lamentable. Nous ne sommes plus dans la pure abstraction d’une officine. Nous sommes dans le tête-à-tête entre la faute et ce qu’il en reste quand le vernis s’écroule.

Dans le même mouvement, Ouest-France choisit le registre du récit rapide et spectaculaire Francs-maçons, faux agents secrets, tueurs à gage, la « folle histoire d’Athanor » est servie sous forme de capsule efficace, mémorisable, partageable. Rien d’étonnant. L’affaire contient tous les ingrédients d’un emballement moderne. Plus elle paraît invraisemblable, plus elle circule. Et plus elle circule, plus elle s’arrache à la lenteur judiciaire qui seule permettrait de la comprendre.

Le 11 avril, Mediapart resserre encore la focale sur Frédéric Vaglio

L’intérêt du papier tient dans ce qu’il montre de la bascule. Un homme qui fut journaliste devient, selon le mot du titre, le « commercial » d’une officine de tueurs. Voilà une formule terrible, parce qu’elle dit à la fois la déchéance et la banalisation. Le crime n’apparaît plus comme une rupture théâtrale, mais comme une pente. Une pente descendante, presque administrative, où l’on finit par vendre l’inacceptable comme on vendrait un service.

Le même jour, hors du champ journalistique le plus rigoureux, d’autres relais européens s’emparent du dossier avec beaucoup moins de précautions

Le réseau franc-maçon, les tueurs, les anciens agents, la loge devenue matrice du crime. Le vocabulaire se durcit, les nuances s’effacent, et l’affaire devient pour certains la confirmation rêvée de tout ce qu’ils voulaient déjà croire. C’est ici qu’il faut être très clair. Tous les relais ne se valent pas. Certains informent. D’autres exploitent. Et certains sites ou comptes de réseaux sociaux sont clairement antimaçonniques. Ils ne suivent pas un procès. Ils se servent d’un procès pour nourrir un récit préalable.

Le 12 avril, la scène s’élargit encore

La Presse au Canada raconte l’affaire comme si un scénariste avait forcé tous les traits à la fois. Société secrète, agents dévoyés, tueurs à gage, missions fantômes, loge compromise. Le dossier français devient un objet d’exportation médiatique.

Courthouse News

Courthouse News, dans un autre ton, observe davantage les corps, les familles, les émotions, les sanglots contenus, les visages ordinaires traversés par le désastre. Rezo Nodwes, lui, reprend la matière en la compressant autour d’une idée simple et dure, celle d’une loge au cœur d’un système criminel présumé. Trois écritures, trois focales, une même conséquence. L’affaire Athanor ne cesse plus de produire du récit.

Le Figaro, ce même 12 avril, signe sans doute l’un des textes les plus intéressants de la semaine sur le plan du théâtre moral.

LE FIGARO Même-les-grands-manipulateurs-se-font-manipuler»-au-procès-Athanor

Son duel Beaulieu-Vaglio montre deux hommes qui se renvoient la responsabilité de la chute, chacun décrivant l’autre comme le manipulateur décisif. Le titre est juste. Même les grands manipulateurs se font manipuler. Toute la grisaille du dossier est là. Chacun se dit pris dans le jeu de l’autre. Chacun se présente moins comme sujet que comme proie. Et pourtant, à la fin, les faits demeurent. Cette circulation de l’emprise ne dissout pas la responsabilité. Elle la rend seulement plus sinistre encore.

Puis viennent les 14 et 15 avril, et avec eux une nécessité plus haute

Dans nos colonnes, l’entretien avec Alain Juillet replace le dossier sous le signe du discernement. C’est le mot juste. Depuis le début de cette affaire, nous voyons ce qui arrive lorsque le discernement cède, lorsque des hommes fascinés par le secret, l’autorité ou l’entre-soi cessent de distinguer le service de la manipulation, l’obéissance de l’abdication, la fraternité de l’allégeance.

L’édito de Christian Roblin pousse encore plus loin cette vérité en parlant d’un athanor qui change l’or en plombs. Le titre dit tout. Le symbole est retourné. Le lieu supposé de la transmutation devient l’atelier de l’abaissement.

France Inter, le 15 avril, retrouve elle aussi ce point de rupture avec une formule appelée à rester. « Le château de cartes s’est effondré »

Ce n’est pas seulement le château des faux récits. C’est aussi celui de tous ceux qui avaient besoin de croire à une mission supérieure pour ne pas voir qu’ils servaient des intérêts privés, des rancunes, des haines ou des cupidités.

Canal+ prolonge cette lecture sous forme documentaire, dans un habillage de thriller judiciaire qui séduira sans doute un large public. Là encore, le danger est double. Rendre l’affaire visible, oui. La transformer en pur objet de fascination, non.

Ce troisième temps de notre revue montre donc une mutation décisive

Athanor n’est plus seulement racontée comme une loge dévoyée ni même comme une cellule criminelle. Elle est devenue un laboratoire de récits contemporains. Il y a le récit judiciaire, lent, rude, patient. Il y a le récit médiatique, qui cherche des figures, des formules, des images. Il y a le récit idéologique, qui attendait depuis longtemps un scandale capable de justifier ses préjugés.

Et il y a, pour la franc-maçonnerie, un autre récit encore, beaucoup plus exigeant. Celui de l’examen intérieur.

Car au fond, la seule question sérieuse n’est pas de savoir si Athanor fera encore vendre du papier, cliquer sur des vidéos ou frissonner les réseaux.

La seule question sérieuse est de savoir si cette affaire servira à mieux comprendre comment des hommes se perdent, comment des structures se laissent détourner, et comment une institution initiatique distingue enfin la fraternité de sa caricature.

L’affaire Athanor n’est pas seulement une descente judiciaire dans la criminalité

Elle est aussi une montée vers une vérité plus inconfortable. Toute structure humaine, dès qu’elle se croit protégée par ses codes, ses rites, ses fidélités ou ses mythes, peut devenir le masque de sa propre corruption. Le plus dangereux n’est jamais le scandale seul. Le plus dangereux est ce moment où le scandale semble confirmer tout ce que les ennemis de la lumière voulaient entendre, pendant que les tièdes préfèrent encore détourner les yeux.

Cette semaine, Athanor n’a pas seulement montré des coupables présumés, des remords et des manipulations

Elle a rappelé à chacun qu’une fraternité qui ne cultive plus le discernement cesse d’élever. Et qu’alors, ce ne sont plus les métaux qu’on laisse à la porte du Temple, mais l’exigence elle-même.

Revue de presse hebdo – N°3.

LIENS et PARUTIONS À RETENIR

8 avril 2026 – Ouest-France / Novo19
« VIDÉO. Francs-maçons, faux agents secrets, tueurs à gage la folle histoire d’Athanor »
Présentation brève : Format de synthèse au ton très narratif, qui condense l’affaire en polar judiciaire à haute intensité et confirme sa circulation dans les formats vidéo grand public. Lien : https://www.ouest-france.fr/medias/novo19/video-francs-macons-faux-agents-secrets-tueurs-a-gage-la-folle-histoire-d-athanor-8f6c5c92-5aa3-4826-b423-319db8f24433

9 avril 2026 – France 3 Régions
« Procès “des barbouzes” de la loge maçonnique Athanor “Je suis écrasée par le poids du remords et de la honte” »
Présentation brève : Le média revient sur le volet Hassan Touzani et sur l’audition de l’ancienne dirigeante d’entreprise, en mettant au premier plan remords, honte, burn-out invoqué et emprise alléguée. Lien : https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/ain/proces-des-barbouzes-de-la-loge-maconnique-athanor-je-suis-ecrasee-par-le-poids-du-remords-et-de-la-honte-3332309.html

11 avril 2026 – Mediapart
« Procès Athanor itinéraire d’un journaliste devenu “commercial” d’une officine de tueurs »
Présentation brève : Mediapart s’attache à Frédéric Vaglio et raconte une bascule vers l’illégalité au croisement du journalisme, de la loge et de la fréquentation d’un ancien agent du renseignement. Lien : https://www.mediapart.fr/journal/france/110426/proces-athanor-itineraire-d-un-journaliste-devenu-commercial-d-une-officine-de-tueurs

11 avril 2026 — Unser Mitteleuropa / DepuisELA
« Un réseau franc-maçon jugé pour meurtre et assassinat »
Présentation brève : Reprise européenne très accusatoire, centrée sur l’idée d’un réseau maçonnique criminel et sur les principaux noms déjà installés dans le récit médiatique.
Lien :https://www.unser-mitteleuropa.com/195010

Illustration article Rezo Nodwes

12 avril 2026 – Rezo Nodwes
« France | Procès Athanor une loge maçonnique au cœur d’un système criminel présumé »
Présentation brève : Une reprise plus dépouillée, qui résume l’architecture du dossier en insistant sur la loge dissoute, le système criminel présumé et le volume des faits reprochés.
Lien : https://rezonodwes.com/2026/04/france-proces-athanor-une-loge-maconnique-au-coeur-dun-systeme-criminel-presume/

12 avril 2026 – La Presse (Canada)
« Une loge maçonnique transformée en officine criminelle »
Présentation brève : Le quotidien canadien propose un “Courrier de France” très lisible, où l’affaire est racontée comme un mélange saisissant de société secrète, de tueurs et de services secrets dévoyés.
Lien : https://www.lapresse.ca/international/europe/2026-04-12/courrier-de-france/une-loge-maconnique-transformee-en-officine-criminelle.php

12 avril 2026 – Le Figaro
« Même les grands manipulateurs se font manipuler au procès Athanor, le duel des frères francs-maçons au cœur de l’engrenage fatal »
Présentation brève : Le Figaro centre son récit sur le duel Beaulieu-Vaglio et sur la mécanique d’emprise réciproque qui aurait nourri la chute criminelle.
Lien : https://www.lefigaro.fr/faits-divers/meme-les-grands-manipulateurs-se-font-manipuler-au-proces-athanor-le-duel-des-freres-francs-macons-au-coeur-de-l-engrenage-fatal-20260412

13 avril 2026 – DHnet Belgique
« Affaire “Athanor” une ancienne loge maçonnique transformée en organisation criminelle »
Présentation brève : Relais belge qui reprend la grille du réseau criminel structuré, dans une formulation compacte et très accusatoire.
Lien : https://www.dhnet.be/actu/monde/2026/04/13/affaire-athanor-une-ancienne-loge-maconnique-transformee-en-organisation-criminelle-LOO4SZ3F7VHVNA4M4KL37M5QDA/

Alain Juillet

14 avril 2026 – 450.fm
« AFFAIRE ATHANOR – EXCLUSIF Entretien avec Alain Juillet, fondateur de la GL-AMF et ex-directeur du Renseignement de la DGSE »
Présentation brève
Une prise de hauteur fondée sur le discernement, la vigilance éthique et la responsabilité initiatique, loin du seul sensationnalisme judiciaire.
Lien : https://450.fm/2026/04/14/athanor-lepreuve-du-discernement-entretien-avec-notre-tres-cher-frere-alain-juillet/

15 avril 2026 –  France Inter
« Le château de cartes s’est effondré au procès Athanor, un tueur à gage sous influence d’un ancien espion »
Présentation brève : France Inter met l’accent sur Sébastien Leroy et sur l’effondrement progressif de la fiction de missions d’État qui couvrait les contrats criminels.
Lien : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/le-chateau-de-cartes-s-est-effondre-au-proces-athanor-un-tueur-a-gage-sous-influence-d-un-ancien-espion-1812018

15 avril 2026 – Canal+
« ATHANOR AGENTS, SECRETS ET MANIPULATIONS, plongée dans une affaire digne d’un thriller »
Présentation brève : Habillage documentaire qui pousse au maximum la dimension thriller du dossier, autour des faux agents, des manipulations et de la frontière brouillée entre fantasme d’espionnage et réalité judiciaire.
Lien : https://www.canalplus.com/articles/documentaire/athanor-agents-secrets-et-manipulations-plongee-dans-une-affaire-digne-d-un-thriller

15 avril 2026 – 450.fm
« Un athanor qui change l’or en plombs… »
Présentation brève : L’édito de Christian Roblin donne une portée symbolique forte à l’affaire en montrant l’inversion tragique de l’imaginaire alchimique attaché au nom même d’Athanor.
Lien :https://450.fm/2026/04/15/un-athanor-qui-change-lor-en-plombs/

7 avril 2026 – Wolnomularstwo.pl (Pologne)
« Proces byłych członków francuskiej loży Athanor »
Présentation brève : Reprise polonaise du dossier, intéressante parce qu’elle assume vouloir montrer non seulement les réussites mais aussi les déformations du fait maçonnique. Lien : https://wolnomularstwo.pl/2026/04/07/proces-bylych-czlonkow-francuskiej-lozy-athanor/

YouTube / Juste Milieu
« Franc-maçonnerie »
Présentation brève : Contenu de plateforme à manier avec prudence, relevant davantage du commentaire d’ambiance et de la captation polémique que du suivi judiciaire structuré.
Lien : https://www.youtube.com/watch?v=1kyHQwo_DVM

Iran, la blessure et l’espérance d’un siècle

Avec L’Iran face à ses défis, Yves Bomati et Davoud Pahlavi proposent bien davantage qu’un simple retour sur cent années de bouleversements politiques. Leur livre restitue l’épaisseur d’un pays saisi entre modernisation, révolution, théocratie et désir de liberté, en redonnant à l’histoire iranienne sa profondeur humaine, culturelle et spirituelle.

L’Iran a souvent été raconté de l’extérieur, réduit à quelques images commodes, empire déchu, révolution islamique, crise nucléaire, oppression des femmes, affrontement avec l’Occident.

Le grand mérite du livre d’Yves Bomati et de Davoud Pahlavi est précisément de sortir de ces lectures trop courtes.

Leur enquête embrasse un siècle d’histoire sans jamais céder à la facilité. Elle montre un pays travaillé par des tensions profondes, entre aspiration à la souveraineté, désir de justice, volonté de puissance, mémoire blessée et emprise du religieux sur le politique.

Reza Shah, année 30 – Wikipédia

De Reza Shah à Mohammad Reza Pahlavi, les auteurs rappellent comment l’Iran a voulu se reconstruire comme État moderne, centralisé, capable de résister aux ingérences étrangères et de retrouver sa dignité nationale. Mais ils soulignent aussi les limites de cette modernisation conduite d’en haut. Un pays ne se transforme pas durablement par la seule autorité du sommet. Lorsque le pouvoir n’entend plus les attentes profondes de la société, il prépare lui-même la crise qu’il prétend conjurer.

C’est là l’une des clés du basculement de 1979.

Sur ce point, le livre est particulièrement éclairant

La chute de la monarchie n’a pas ouvert sur la liberté espérée. Elle a installé un autre ordre de domination. La République islamique n’est pas seulement décrite comme un régime autoritaire. Elle apparaît comme un système de sacralisation du pouvoir, où la loi religieuse devient instrument de contrôle des consciences, des corps, des paroles et du visible lui-même. Le turban n’a pas libéré ce que le sceptre avait enfermé. Il a imposé une autre clôture, plus intrusive encore parce qu’elle prétend parler au nom du vrai.

Mohammad Reza Pahlavi – Wikipédia

Cette lecture donne toute sa portée au drame iranien contemporain

Le religieux, lorsqu’il devient appareil de surveillance et de répression, cesse d’être un chemin d’élévation pour devenir une mécanique d’enfermement. L’ouvrage le montre avec sobriété, sans outrance démonstrative, mais avec une grande netteté. C’est ce qui lui donne sa force. Il ne s’agit pas d’un pamphlet, mais d’un livre d’histoire qui éclaire la manière dont une légitimité spirituelle peut être captée, dévoyée et transformée en outil de domination.

Dans cette perspective, les figures de Mahsa Jina Amini et d’Ahou Daryaei prennent une dimension qui dépasse l’actualité immédiate

À travers elles, le corps féminin devient le lieu le plus exposé de la vérité politique iranienne. C’est sur lui que la théocratie veut inscrire sa loi. C’est aussi par lui que resurgit la contestation la plus nue. Le refus de plier redevient alors un geste fondamental. Exister, apparaître, se tenir debout, devient déjà résister.

L’autre intérêt majeur du livre tient à la rencontre de deux voix

Yves Bomati apporte la solidité de l’historien, nourri par une longue fréquentation des profondeurs persanes et des articulations entre croyance, pouvoir et violence. Davoud Pahlavi, petit-neveu du dernier shah, introduit quant à lui une mémoire incarnée, marquée par l’exil, la perte et la fidélité. Cette présence ne réduit jamais le livre à la nostalgie dynastique. Elle lui donne au contraire une chair supplémentaire. Grâce à elle, l’histoire retrouve des visages, des blessures et des continuités intimes.

Peu à peu, l’Iran apparaît comme une nation dispersée mais non anéantie

Sous les ruptures, les censures et les confiscations, quelque chose demeure. Une mémoire, une jeunesse, une réserve de relèvement, une fidélité plus ancienne que les régimes eux-mêmes. C’est sans doute ce que le livre saisit le mieux. Il ne referme pas la blessure iranienne. Il en restitue la profondeur tragique, sans jamais exclure l’hypothèse d’un avenir.

Yves-Bomati
Yves-Bomati

Yves Bomati et Davoud Pahlavi signent ainsi un ouvrage dense, clair et habité, qui aide à comprendre pourquoi l’Iran demeure l’un des grands nœuds du monde contemporain. Plus qu’une synthèse historique, c’est une lecture de la longue durée d’une civilisation qui cherche encore sa forme juste. Un livre utile, grave et souvent poignant, qui rappelle qu’au cœur même de la nuit iranienne, une lumière n’a peut-être pas cessé de veiller.

L’Iran face à ses défis – 1925-2025, un siècle d’histoire sous tension
Yves Bomati et Davoud Pahlavi – Armand Colin, 2026, 368 pages, 23,90 €

L’Iran face à ses défis – 1925-2025 : un siècle d’histoire sous tension

Yves Bomati Davoud PahlaviArmand Colin, 2026, 368 pages, 23,90 €

L’éditeur, le SITE

Les Francs-maçons en Russie : Le Grand Maître Andrei Bogdanov lève le voile

De notre confrère ura.news

Le 10 avril 2026, l’agence d’information russe URA.RU publiait une interview exclusive qui a fait le tour des réseaux sociaux et des médias russes : Andrei Bogdanov, Grand Maître de la Grande Loge de Russie (Velikaya Lozha Rossii), a accepté de parler publiquement des frères maçons présents à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Intitulée « Le principal maçon de Russie Bogdanov a parlé de ses frères à Ekaterinbourg », l’enquête révèle l’existence de deux loges régulières actives depuis une dizaine d’années dans la capitale de la région de Sverdlovsk, comptant des dizaines de membres issus des élites locales : hauts fonctionnaires, entrepreneurs, universitaires, avocats et figures culturelles.

Cette déclaration, rare dans un pays où la franc-maçonnerie reste souvent discrète, intervient quelques jours seulement après un événement qui a beaucoup fait parler : un rituel d’initiation secret tenu à Ekaterinbourg, immortalisé par une photo publiée sur le groupe VKontakte de la communauté maçonnique. Sur l’image, sept personnes posent avec les attributs traditionnels (tabliers, colonnes, équerre et compas), visages cachés. Certains internautes y ont vu un canular du 1er avril ; les membres du groupe ont immédiatement démenti. Ce cliché, loin d’être anecdotique, est devenu le symbole d’une franc-maçonnerie russe qui, sans chercher le scandale, refuse désormais de rester totalement dans l’ombre.

Qui est Andrei Bogdanov, le « principal maçon de Russie » ?

archives personnelles d'Andrey Bogdanov
archives personnelles d’Andrey Bogdanov

Andrei Vladimirovich Bogdanov n’est pas un inconnu du paysage politique russe. Né en 1970, il est politologue de formation, candidat à l’élection présidentielle de 2008 (il avait recueilli environ 1,3 % des voix), et surtout, depuis plusieurs années, Grand Maître de la Grande Loge de Russie. Cette obédience, fondée en 1995 après la chute de l’URSS, est la principale structure maçonnique régulière du pays, reconnue internationalement par la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Dans l’interview accordée à URA.RU le 10 avril 2026, Bogdanov s’exprime avec franchise et pédagogie. Il assume pleinement son rôle public : « Je suis maçon, je suis Grand Maître », déclare-t-il, soulignant que 70 % des maçons russes ne cachent plus leur appartenance. Seuls 30 % choisissent encore la discrétion, notamment à Ekaterinbourg. Il refuse toute condamnation de cette attitude :

« Nous ne les jugerons pas. En maçonnerie, il existe un droit : si un maçon n’a pas lui-même révélé son nom, aucun autre maçon ne peut le faire à sa place. »

La franc-maçonnerie à Ekaterinbourg : une présence discrète mais bien réelle

Page instagram de la Grande Loge de Russie

Selon les chiffres fournis par Bogdanov, deux loges régulières opèrent à Ekaterinbourg depuis environ dix ans :

  • Loge « Kamennoy Poyas » (Ceinture de Pierre) n° 31
  • Loge « P.P. Demidov » n° 43

Ces loges ne se distinguent ni par leur philosophie ni par leur rituel : elles suivent strictement la tradition régulière de la Grande Loge de Russie. Leurs membres ? Des profils très variés mais tous dotés d’un haut niveau d’études : hommes d’affaires, avocats, enseignants d’université, anciens députés, responsables politiques et artistes. « Ce sont des gens absolument différents », insiste Bogdanov. Et quand le journaliste lui demande si ces personnes sont connues des habitants de Sverdlovsk et de Russie, la réponse est claire : « Oui ».

Cette révélation a surpris beaucoup d’observateurs. L’Oural, région industrielle et stratégique de Russie, n’était pas jusqu’ici considéré comme un haut lieu maçonnique. Pourtant, la présence y est ancienne et structurée.

Chiffres nationaux : une franc-maçonnerie russe modeste mais organisée

Bogdanov livre des statistiques précises et rares :

  • 56 loges au total en Russie (dont 28 à Moscou).
  • Plus de 1 300 maçons actifs sur l’ensemble du territoire.

Ces chiffres placent la franc-maçonnerie russe dans une position relativement modeste comparée aux grandes obédiences occidentales (Grande Loge Unie d’Angleterre : plus de 200 000 membres ; Grand Orient de France : environ 50 000). Mais elle est en pleine reconstruction après des décennies de répression soviétique.

Pourquoi tant de maçons russes restent-ils dans l’ombre ?

Bogdanov l’explique sans détour : l’image ambivalente de la franc-maçonnerie dans l’opinion publique. Une partie de la société russe associe encore la maçonnerie à des théories du complot, à des influences occultes ou à des réseaux d’influence occultes.

« Beaucoup de personnes, même hautement diplômées, ne comprennent pas ce qu’est un maçon. Elles lisent des contes sans sources et attribuent à la maçonnerie des choses incompréhensibles »

regrette-t-il. Lui-même, formé à l’époque soviétique, plaide pour une approche rationnelle : « On m’a appris à étudier les sources primaires. »

Cette méfiance historique s’explique par le passé : interdite sous les tsars à certaines époques, totalement réprimée pendant l’URSS (considérée comme bourgeoise et cosmopolite), la franc-maçonnerie n’a vraiment refait surface qu’après 1991.

La philosophie maçonnique selon le Grand Maître

Antimaçonnisme en Russie – Société secrète

Pour Bogdanov, l’essence du maçonnisme est simple et positive :
« La mission principale d’un maçon est de faire de l’homme bon un homme encore meilleur et de construire un temple dans son âme. » Cette démarche individuelle profite à la société tout entière :

  • Auto-éducation permanente
  • Spiritualité
  • Charité (l’un des piliers du maçonnisme)

« La société n’a jamais souffert d’avoir un homme de plus qui porte la spiritualité et qui s’instruit toute sa vie. Est-ce mal pour la société si les gens font de la bienfaisance ? » Point crucial : dans la maçonnerie régulière russe, la religion et la politique sont strictement interdites de discussion en loge. Cela distingue nettement la Grande Loge de Russie des obédiences libérales plus politisées.

Conditions d’admission : une élite masculine et croyante

La page Instagram de la Grande Loge de Russie

Pour devenir maçon en Russie aujourd’hui, il faut :

  • Être un homme de plus de 21 ans
  • Posséder un diplôme d’enseignement supérieur
  • Avoir des mœurs libres et bonnes
  • Croire en un Dieu unique (peu importe la confession)

La majorité des maçons russes sont orthodoxes, mais on trouve également des musulmans et des juifs. Cette exigence de foi monothéiste est un marqueur de la régularité maçonnique.

La franc-maçonnerie dans l’Oural : au-delà d’Ekaterinbourg

Bogdanov dresse une carte précise de la présence maçonnique dans le Grand Oural :

  • Ekaterinbourg : 2 loges (déjà citées)
  • Tioumen : Loge « Antares » n° 62
  • Perm : Loge « Zolotoy Klyuch » (Clé d’Or) n° 44

À Tcheliabinsk, des frères existent, une loge a même été envisagée, mais elle n’a pas encore vu le jour faute d’atteindre le quorum minimum de sept Maîtres. Bogdanov espère une création dans les un à deux ans à venir.D’autres événements récents confirment le dynamisme de la maçonnerie dans la région : préparation du 300e anniversaire de Perm avec une participation maçonnique, ou encore une grande réunion internationale prévue à Perm.

Une franc-maçonnerie russe qui sort progressivement de l’ombre

Place Rouge Moscou Russie
Place Rouge – Saint Basile – Crédit photo : Christophe Meneboeuf

L’interview d’Andrei Bogdanov du 10 avril 2026 marque un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, le plus haut responsable maçonnique russe parle ouvertement d’une implantation concrète dans une grande ville de province, cite des chiffres, explique les règles de confidentialité et défend l’utilité sociale de l’institution. Loin des fantasmes complotistes, la réalité qui émerge est celle d’une fraternité discrète, composée d’hommes éduqués qui cherchent avant tout l’amélioration personnelle et la charité.

Dans une Russie où la spiritualité et les valeurs traditionnelles sont remises au centre du discours officiel, cette franc-maçonnerie régulière, attachée à la foi en un Dieu unique et au silence sur la politique, semble trouver un espace légitime.

L’initiative d’Ekaterinbourg, avec son rituel d’initiation photographié et partagé, n’est peut-être pas un hasard. Elle signe peut-être le début d’une nouvelle ère : celle où les francs-maçons russes, sans renier leur discrétion traditionnelle, acceptent de se montrer « tels qu’ils sont » – ni conspirateurs, ni fantômes, simplement des hommes qui bâtissent, pierre après pierre, le temple intérieur.L’article d’URA.

RU du 10 avril 2026 restera sans doute comme un document historique : le jour où le principal maçon de Russie a décidé de parler de ses frères d’Ekaterinbourg… et de rappeler au monde que, en 2026, la franc-maçonnerie russe est bien vivante, bien structurée, et surtout bien loin des légendes qui l’entourent encore.

Les Francs-maçons contrôlent-ils Internet en 2026 ?

0

La vérité derrière les algorithmes, les fake news et les loges numériques

En 2026, la question continue de faire le buzz sur les réseaux sociaux, les forums complotistes et certains canaux YouTube : les francs-maçons contrôlent-ils Internet ? Derrière les algorithmes de Google, Meta ou X, y aurait-il un « maillet invisible » ? Les fake news antimaçonniques seraient-elles orchestrées ou, au contraire, amplifiées par ces mêmes plateformes ? Et que dire des « loges numériques » qui pullulent depuis les années 2000 ?

La réponse est claire, chiffrée et documentée : non, la Franc-Maçonnerie ne contrôle pas Internet. Elle n’en a ni les moyens, ni la volonté, ni la structure. Avec 2,5 à 4 millions de membres dans le monde (dont environ 180 000 en France), elle représente une infime fraction de l’humanité connectée (moins de 0,05% de la population mondiale). Aucune obédience ne possède d’action dans les GAFAM, aucun grand maître n’est assis au conseil d’administration de Google, Meta, Amazon ou Apple. Pourtant, le mythe persiste, nourri par des siècles de fantasmes antimaçonniques et amplifié par les algorithmes eux-mêmes.

Il faut d’abord rappeler une évidence technique et institutionnelle

Internet n’est pas une pyramide gouvernée depuis un centre unique. C’est un réseau de réseaux, structuré par une gouvernance multiacteurs, où interviennent à des niveaux différents opérateurs, fournisseurs d’infrastructure, organismes techniques, plateformes, États et régulateurs. L’Internet Society résume cela d’une formule éclairante. Personne ne dirige seul Internet. Quant à l’ICANN, elle coordonne certains identifiants essentiels dans un modèle justement conçu pour éviter qu’un acteur unique ne puisse dominer l’ensemble.

Le mythe du « contrôle maçonnique »

Une vieille rhétorique modernisée

Augustin Barruel en 1798 lance les théories du complot Illuminati.

Le complot « judéo-maçonnique » ou « maçonnique mondial » n’est pas né avec Internet. Il remonte aux pamphlets du XVIIIᵉ siècle (Barruel, 1797) et aux Protocoles des Sages de Sion (faux de 1903). En 2026, il se recycle sur les réseaux : « les algorithmes sont maçonniques », « les fake news servent les loges », « les GAFAM sont infiltrés ».

Les faits contredisent cette thèse. Selon des études sur la désinformation (Diploweb, 2024), les théories du complot visant les francs-maçons sont amplifiées par les algorithmes de recommandation, non créées par eux. Un article de La Dépêche (juin 2025) note que « les fake news visant la franc-maçonnerie sont redoublées à notre époque par les réseaux sociaux, les algorithmes de la peur et l’accélération des discours conspirationnistes ». Les maçons sont victimes, pas acteurs.

Ce que les plateformes optimisent n’est pas une doctrine maçonnique, mais l’attention

Les contenus qui choquent, inquiètent, indignent ou promettent une révélation secrète bénéficient d’un avantage structurel dans les logiques de circulation numérique. En France, le Baromètre du numérique 2026 indique que 70 % des Français présents sur les réseaux sociaux ont déjà été confrontés à des contenus relayant des contre-vérités ou des fausses informations. L’Arcom observe de son côté que 97 % des Français déclarent être exposés à des fausses informations, et 70 % au moins une fois par semaine.

Chiffres clés

Une Franc-Maçonnerie numériquement marginalisée

Freemasons' Hall de Londres, Grande Loge Unie d’Angleterre, Londres
Freemasons’ Hall de Londres, Grande Loge Unie d’Angleterre, Londres

Effectifs mondiaux : Autour de 2 millions de membres (frères et sœurs). La Grande Loge d’Angleterre (UGLE) – 175 000 membres en Angleterre et au pays de Galles – et les obédiences régulières représentent environ 90 % des effectifs « réguliers ». Aucune statistique officielle n’existe, mais les estimations convergent (sources : Rite Écossais Rectifié, Wikipedia 2026, GLNF).

En France : Environ 180 000 francs-maçons. Grand Orient de France (GODF) : 54 000 à 56 000 membres et 1 045 loges (2026). Grande Loge de France (GLDF) : 31 000. Le Droit Humain (Fédération française) : plus de 15 000. La maçonnerie libérale domine (80 % des effectifs français).

Présence numérique : En 2005, une étude relevait déjà 132 000 résultats Google pour « franc-maçonnerie » (hausse de 196 % en un an). En 2026, les sites officiels des obédiences (GODF, GLDF, etc.) et les blogs maçonniques se comptent par milliers, mais restent confidentiels. Aucune obédience ne figure parmi les 1000 sites les plus visités au monde. Ces chiffres montrent une réalité : la Franc-Maçonnerie est visible sur le web, mais pas dominante. Elle représente une goutte d’eau face aux 6 milliards d’internautes.

Les « loges numériques »

Adaptation, pas domination

La Franc-Maçonnerie s’est bel et bien numérisée, mais pour survivre et transmettre, pas pour contrôler.

Internet Lodge No. 9659 (UGLE, créée en 1998) : Plus grande loge d’Angleterre avec plus de 600 membres issus de dizaines de pays, dont la France. Elle organise des rencontres virtuelles toutes les semaines et physiques (4 fois par an et à chaque fois dans un pays différent). Frais d’adhésion : 50 £ + cotisation annuelle 120 £.

Le numérique ne signifie d’ailleurs pas dissolution du cadre rituel. L’Internet Lodge No. 9659 explique que ses réunions formelles, cérémonies et travaux administratifs se tiennent en personne, tandis que la continuité fraternelle et les échanges ordinaires se prolongent en ligne. Autrement dit, le numérique sert ici d’interface, non de substitut absolu au temple.

DigitalFreemasons.org : Plateforme américaine visant à « revitaliser l’adhésion par des outils numériques ».

Applications : « My Lodge » (iOS/Android, sécurisée par cryptage) permet la gestion des loges. Virtual Freemasonry propose une gestion complète en ligne. En France, en janvier 2026, des obédiences organisent des conférences sur l’IA et la transformation numérique. L’article « Franc-maçonnerie et Internet en 2026 : la question n’est plus compatible mais habitable » (450.fm) constate que « la Loge est déjà numérique, même quand elle prétend ne pas l’être ».

SecGPT : Outil d’IA lancé par la Province maçonnique de Middlesex (Angleterre, 2025) pour gérer les tâches administratives et former les membres au numérique, sans viser une domination.

Ces outils servent à maintenir le lien (convocations, archives, débats internes), pas à influencer les algorithmes mondiaux.

Algorithmes et fake news

Qui contrôle vraiment ?

Aucun dirigeant de Big Tech n’est publiquement franc-maçon. Aucune source crédible (Quora, enquêtes journalistiques 2026) ne documente une « influence maçonnique » à Google, Meta, Amazon ou Apple. Les GAFAM sont dominés par des actionnaires institutionnels (Vanguard, BlackRock) et des fondateurs laïcs (Zuckerberg, Page, Brin, Bezos, Cook).

Les algorithmes amplifient les théories du complot maçonnique plutôt qu’ils ne les servent. Le Baromètre du numérique 2026 (ARCEP/CREDOC) montre que 70% des Français sur les réseaux ont été exposés à des fake news, dont beaucoup visent les « élites maçonniques ». Les algorithmes de recommandation (basés sur engagement émotionnel) favorisent le sensationnalisme, pas un agenda maçonnique.

Absence totale de preuves de contrôle dans la Tech

Aucune étude sérieuse ne mentionne de maçons influents aux commandes des algorithmes. Les recherches sur « Freemasons in Silicon Valley » aboutissent à des réponses culturelles générales : la maçonnerie a influencé la culture occidentale, point final. Aucun CEO, CTO ou membre du board des GAFAM n’est identifié comme franc-maçon actif.

En 2026, la Franc-maçonnerie discute plutôt de l’IA comme outil fraternel (conférences GODF sur « Technologies de l’Intelligence Artificielle et Contrat Social ») ou du métavers pour des loges virtuelles sécurisées, sans ambition de contrôle global.

La puissance du récit complotiste tient enfin à une inversion de la preuve

L’absence de trace y devient la preuve suprême de la dissimulation. Plus rien n’a besoin d’être démontré, puisque tout silence peut être présenté comme l’indice d’un secret. Les francs-maçons offrent, pour cet imaginaire, une cible idéale. Ils associent discrétion, symboles, transmission et sociabilité. Ce qui relève d’une méthode initiatique devient alors, dans le regard soupçonneux, l’esquisse d’un gouvernement occulte.

Conclusion

Une Franc-Maçonnerie 2.0 qui s’adapte, pas qui domine

En 2026, la Franc-Maçonnerie n’est pas aux commandes d’Internet. Elle demeure un acteur discret du numérique, à travers des loges virtuelles, des sites officiels, des débats en ligne et une réflexion croissante sur l’intelligence artificielle. Avec quelques millions de membres à l’échelle d’une humanité massivement connectée, elle reste sans commune mesure avec les géants du web. Le mythe du contrôle maçonnique sert surtout à nourrir des vidéos sensationnalistes, à flatter l’imaginaire complotiste ou à réactiver de vieilles peurs sous des formes nouvelles.

Le compas ne pilote ni Google, ni Meta, ni les moteurs de recommandation. Ce qu’il désigne, c’est une méthode de mesure intérieure. Ce ne sont pas les loges qui gouvernent Internet, mais des architectures techniques, des intérêts économiques, des politiques de modération et des dynamiques d’attention. La Franc-Maçonnerie n’y règne pas. Elle y cherche seulement, comme ailleurs, un espace habitable pour transmettre, travailler et penser à voix mesurée dans un monde saturé de bruit.

Sources : GLDF, GODF, UGLE Internet Lodge, Baromètre du numérique ARCEP 2026, études sur la Franc-maçonnerie numérique, Diploweb. Les faits sont têtus : Internet appartient aux GAFAM et aux algorithmes, pas au compas et à l’équerre.

Le cinéma antimaçonnique de propagande a forgé nos esprits… comment Hollywood continue ?

Le cinéma est généralement utilisé pour forger la pensée. Il crée ainsi une propagande au service du « maître » – qu’il s’agisse d’un État, d’une idéologie ou d’une puissance impériale. En matière de maçonnerie, le meilleur exemple reste Forces occultes (1943), ce film de propagande vichyste et nazie qui a servi à diaboliser la Franc-Maçonnerie pendant l’Occupation. Mais le phénomène dépasse largement ce cas français. Depuis la création de Hollywood, les États-Unis ont systématiquement utilisé le 7e art comme une usine à fabriquer l’ennemi, légitimant conquêtes coloniales, guerres et hégémonie mondiale.

M. Pierre Conesa

Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et spécialiste des questions stratégiques, a décortiqué ce mécanisme dans son ouvrage Hollywood, arme de propagande massive (Robert Laffont). Son analyse, tirée d’une longue interview sur France Culture, révèle comment le cinéma américain a forgé une vision du monde binaire – le Bien contre le Mal – qui a modelé l’opinion publique mondiale pendant plus d’un siècle.

Forces occultes (1943) : le cas emblématique de la propagande antimaçonnique.

Produit en pleine Occupation, ce moyen-métrage français de 43 minutes est le seul film de propagande explicitement antimaçonnique commandité par un État en Europe occidentale pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après la loi du 13 août 1940 du régime de Vichy interdisant les sociétés secrètes, Bernard Faÿ (administrateur du Grand Orient de France dissous et fervent antimaçon) impulse la production. Le film est commandé par la Propaganda Abteilung (délégation nazie en France occupée).

Jean Mamy dans Comœdia du 3 avril 1922

Réalisé par Jean Mamy (alias Paul Riche), ancien franc-maçon passé à la collaboration et agent de la Gestapo, avec un scénario de Jean Marquès-Rivière (lui aussi ex-maçon reconverti au Parti populaire français de Jacques Doriot), le film suit un jeune député ambitieux qui rejoint le Grand Orient de France pour faire carrière. Il découvre que la Franc-Maçonnerie, alliée aux Juifs et aux puissances anglo-américaines, complote pour pousser la France à la guerre contre l’Allemagne.Le film montre des scènes d’initiation (tournées au Palais-Bourbon et au siège du GODF, rue Cadet) présentées comme des rites sataniques et manipulateurs. Il mêle antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme. Sorti le 9 mars 1943 à Paris, il est présenté comme un « document de vulgarisation sur une question d’intérêt national ».

M. Marquès-Rivière pendant son allocution. » (Présentation du film Forces occultes le 9 mars 1943).

Après la Libération, les auteurs sont lourdement sanctionnés : Jean Mamy est exécuté en 1949, Jean Marquès-Rivière fusillé en 1945. Pourtant, le film, malgré sa très mauvaise qualité cinématographique, connaît une seconde vie dans les milieux conspirationnistes et antimaçonniques contemporains, où il est souvent présenté comme un « documentaire ».

C’est l’exemple parfait d’un État utilisant le 7e art pour justifier la répression (arrestations, internements, spoliations de biens maçonniques) en accusant la Franc-Maçonnerie d’avoir causé la défaite de 1940. Le cinéma ne se contente pas de refléter une opinion : il la fabrique pour légitimer la violence d’État.

La fabrique de l’ennemi par Hollywood : la même mécanique à l’échelle mondiale

Depuis le début du XXe siècle, les États-Unis font exactement la même chose avec toutes les minorités pour justifier leurs conquêtes coloniales et leur hégémonie. Pierre Conesa, dans son livre Holy Wars et dans une longue interview sur France Culture, analyse ce vaste catalogue de films américains comme une « usine à représentation » qui a forgé l’opinion publique en inscrivant le monde dans un axe du Bien et du Mal dessiné par Washington.

« Si on avait une espèce de comparaison historique, j’ai l’impression de me trouver dans la situation de Martin Luther quand il critiquait les indulgences »

explique Conesa. Il compare Hollywood à la papauté : une institution qui vend une vision du monde et qui rapporte énormément d’argent.

Le cinéma américain n’est pas seulement artistique : c’est une propagande commerciale et politique masquée. Contrairement aux films soviétiques ou asiatiques, où la propagande est démonstrative, Hollywood légitime le héros jacksonien – l’individu seul contre le système qui finit toujours par avoir raison.

Conesa insiste sur un chiffre frappant : il y a eu 2 700 westerns. Dans la masse, « l’Indien est rarement le gentil, le cow-boy le méchant ». Cette mécanique a légitimé un génocide aux yeux de plusieurs générations d’Américains : « De ma génération, je ne pouvais être que le cow-boy, je ne pouvais pas être l’Indien. »

Comment Hollywood forge l’ennemi successif

Le processus est systématique et commercial. Le producteur sait ce que le public attend : l’autre ne peut être qu’un envieux, un criminel, un porteur de vice, car « on vit dans le meilleur système du monde ».

  • Les Noirs : stéréotypés comme serviteurs ou criminels pendant des décennies.
  • Les Indiens : sauvages sanguinaires justifiant la conquête de l’Ouest.
  • Les Mexicains : bandits rasés de près, ricanant, avec leur « bomba latina » pour contourner la censure morale.
  • Les communistes : ennemis de la liberté.
  • Les Arabo-musulmans : terroristes irano-islamistes qui font aujourd’hui peur au monde entier.
  • Les Français : collabos dans Casablanca, ou Français bashing post-2003 (Irak) où les acteurs français se voient proposer uniquement des rôles de méchants.

Conesa note que cette propagande a été pensée dès les années 1920-1930, mais elle s’est internationalisée avec les accords Blum-Byrnes de 1946 : la France, ruinée, ouvre son marché aux films américains en échange d’un prêt. Résultat : un sondage montre qu’en 1945 les Français pensaient que l’URSS avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne (60 %). Aujourd’hui, c’est les États-Unis (60 %). Le soft power a réécrit l’Histoire.

Même les défaites américaines sont réécrites : les films sur le Vietnam montrent la souffrance du soldat américain, jamais la légitimité de la lutte vietnamienne. Rambo repart au Vietnam pour libérer des prisonniers imaginaires et tue des dizaines d’ennemis. Conesa ironise :

« Imaginez un film où un ancien combattant français retourne en Algérie tuer 76 Algériens… le scandale serait énorme. »

Auto-critique interne et propagande externe

Hollywood excelle dans l’auto-critique du système américain… mais jamais dans sa relation à l’autre. Les films critiques sur le Vietnam ou l’Irak (American Sniper) montrent la souffrance du GI, jamais celle de l’ennemi. Les producteurs indépendants (Robert Redford, Marlon Brando) ont parfois porté des contre-récits, mais les « mauvais films » de masse (Chuck Norris, Stallone) restent les plus influents.

Aujourd’hui, des contre-narratifs émergent (Black Panther, films de Spike Lee), mais Conesa reste lucide : le succès se mesure au nombre de spectateurs, pas à la qualité. Les majors continuent de produire la masse qui forge l’opinion.

Le cinéma comme récit national et arme géopolitique

Pour Conesa, le cinéma remplit aux États-Unis le rôle que les manuels d’histoire jouent en France : il construit le récit national. Une société fière de son identité malgré l’esclavage, la ségrégation et le génocide indien trouve dans Hollywood son mythe fondateur – le héros qui porte le Bien universel.

Carl Schmitt l’avait théorisé : le politique définit l’ennemi. Hollywood le fabrique en images. Ce n’est pas un complot centralisé, mais une logique commerciale qui sert parfaitement le pouvoir : « Le producteur sait ce que le public attend. »

Clap de fin : le cinéma, arme de propagande massive

Du Forces occultes de 1943 qui diabolisait la Franc-Maçonnerie pour justifier la répression vichyste, aux milliers de westerns, films de guerre et blockbusters hollywoodiens qui ont successivement désigné l’Indien, le Noir, le communiste, le musulman ou le « Frenchie » comme ennemi, le cinéma de propagande forge nos esprits avec une efficacité redoutable.

Il ne se contente pas de divertir : il légitime la conquête, réécrit l’Histoire et construit une vision binaire du monde au service du « maître » du moment. Comme le dit Pierre Conesa, Hollywood est une « arme de propagande massive » qui a su masquer son caractère propagandiste derrière le glamour et le divertissement.

Aujourd’hui encore, face aux plateformes de streaming et aux séries, la mécanique perdure. Comprendre comment le cinéma fabrique l’ennemi reste donc un impératif démocratique : car celui qui contrôle les images contrôle les esprits. Et l’Histoire nous l’a montré à plusieurs reprises :

quand le 7e art devient l’arme du pouvoir, c’est toute la pensée qui est mise en danger.