Accueil Blog Page 5

Honneur aux fondateurs d’une Franc-maçonnerie engagée au service d’une grande idée

La création de la franc-maçonnerie suite à la formation de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 est généralement comprise comme une initiative de la « société civile » par l’intermédiaire des loges existantes à Londres. Cette explication est généralement admise par de nombreux historiens de la franc-maçonnerie.

Plus de trois siècles après, on ne peut s’empêcher d’avoir un autre regard.

Mon attention a été attirée par l’existence d’un acteur particulier : émigré français, protestant, vraisemblablement Franc-maçon, au service de Robert Walpole, un homme clé au service du Roi de Grande Bretagne, Georges Ier : Charles Delafaye (1677-1762)

Charles Delafaye fut une figure administrative et politique de premier plan dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, notamment sous le règne des premiers rois de la Maison de Hanovre. Bien que peu connu du grand public, son rôle fut central dans les structures gouvernementales et monarchiques, et il fut également lié à la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative moderne.

Issu d’une famille huguenote réfugiée, il a occupé la fonction de secrétaire adjoint du Conseil privé de Sa Majesté (Privy Council). Il fut également Clerk of the Signet, c’est-à-dire responsable de l’authentification des documents officiels émanant du souverain.

Proche du pouvoir whig, en lien avec les cercles de Robert Walpole, il avait accès aux plus hautes sphères de l’État, notamment dans les domaines du renseignement, des communications royales, de la diplomatie et des affaires internes.

James-Anderson-1679-1739-Scottish-Reverend-minister-Masonic-author-Constitutions-of-the-Freemasons-United-Grand-Lodge-of-England-2022-by-Travis-Simpkins-fb

Proche de James Anderson, son nom figure dans la dédicace officielle des Constitutions d’Anderson (1723) « The Right Honourable Charles Delafaye, Esq., Secretary to His Majesty’s Privy Council ».

Charles Delafaye fut un haut fonctionnaire hanovrien de confiance actif sous les règnes de George Iᵉʳ et George II, dans une Angleterre marquée par le triomphe du parti whig, la consolidation du pouvoir monarchique parlementaire et la lutte contre les jacobites (partisans des Stuarts).

Il eut la réputation d’une discrétion exemplaire et faisait partie de ces hommes de l’ombre qui assurent la continuité du royaume sous l’autorité d’un gouvernement hanovrien dirigé par Robert Walpole. Il devrait exister un portrait de Charles Delafaye au musée d’Orsay.

Rappelons qu’en 1707, l’acte d’alliance entre l’Angleterre et l’Écosse crée le Royaume de Grande Bretagne avec sur le trône la Reine Anne, dernière souveraine de la lignée des Stuart. En 1714, ce sera Georges Ier de la Maison de Hanovre qui prendra le relais.

A cette époque le conflit entre les Stuarts et la Maison de Hanovre est toujours très actif et les deux camps ont des soutiens.

Tout se passe comme si la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 a été justifiée par la volonté d’apporter un soutien au Roi Georges Ier.

Les principaux acteurs de cette création, Anthony Sayer, George Payne, Jean Théophile Désaguliers, James Anderson et Charles Delafaye.

Sur la base des recherches historiques sérieuses (Knoop & Jones, Stevenson, Prescott, Hamill), parmi les personnalités fondatrices connues la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717, aucune n’apparaît proche des Stuart, et celles qui marqueront l’histoire sont des proches de la Maison de Hanovre.

Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)

Aujourd’hui, on peut affirmer que la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster fut un pari osé, réfléchi et dynamique pour participer à la création d’un grand état moderne. Si le Royaume Uni a réussi ce pari, nul doute que la franc-maçonnerie y a contribué ! Aujourd’hui encore, dans le monde entier, la référence maçonnique demeure la Grande Loge Unie d’Angleterre. Modestement, par ses huguenots émigrés, et en particulier Désaguliers et Delafaye, la France y a participé.

Dans un autre registre de l’histoire,  Un autre élément intervient quelques années plus tard : la création du Rite Ecossais Ancien et Accepté en 1804

Il y a là aussi les raisons affichées et peut-être aussi d’autres raisons.

Officiellement la création du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), en 1804 à Paris, avait pour but :

  • D’unifier et organiser les hauts grades écossais qui proliféraient sans ordre ni cohérence en France.
  • De donner une structure stable, hiérarchique et complète (33 degrés), inspirée du système américain.
  • De fonder un Suprême Conseil, instance dirigeante du rite, à la manière des juridictions continentales.

Mais le contexte est important :

En Angleterre :

  • En 1707 c’est la création de la Grande bretagne suite à l’union de l’Angleterre et de l’Ecosse,
  • En 1714, c’est l’avènement de Georges Ier, premier monarque issu de la Maison de Hanovre suite à l’éviction des Stuarts.
  • En 1717, c’est la création de la Première Grande Loge de Londres et de Westminster (des Modernes).
  • En 1751, c’est la scission avec les Anciens, qui revendiquent une tradition plus écossaise et irlandaise.
  • En 1813, ce sera la fusion des deux au sein de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).
  • La franc-maçonnerie anglaise rejette les hauts grades comme non essentiels, voire irréguliers.

En France :

  • Depuis le XVIIIe siècle, les hauts grades se multiplient.
  • Le Grand Orient de France est la puissance dominante, mais les écossais veulent affirmer leur propre tradition.
  • Le REAA devient une alternative à l’hégémonie du Grand Orient, mais aussi à la vision anglaise.

Donc, tout se passe comme si cette création du REAA, dans le contexte d’un conflit politique entre les deux grandes puissances européennes, était une machine de guerre française destinée à s’opposer à la franc-maçonnerie britannique. Ce constat se comprend si on se rappelle que :

  • Le royaume de Grande Bretagne défend une maçonnerie symbolique stricte.
  • Le REAA incarne une maçonnerie progressive, initiatique, hiérarchisée sur 33 degrés.
  • Le Suprême Conseil s’inscrit dans une tradition anti-monarchique, républicaine et libérale, à l’opposé du modèle anglais (protestant, royaliste, conservateur).

L’instrumentation du REAA comme moyen de contrer l’influence d’une franc-maçonnerie anglaise « hanovrienne » est corroborée par l’allégeance du Chevalier de Ramsay aux Stuart.

Parmi les historiens qui ont étudié la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster et du REAA, citons André Kervella qui dans son ouvrage « Kadosh » démontre le processus de création d’un « haut » grade, le chevalier Kadosh.

Dans le contexte de l’opposition entre le Royaume Uni et le Royaume de France (puis de l’Empire napoléonien) avec son lot de rivalité politique, coloniale, militaire, religieuse et culturelle, la création du REAA fut un projet politique qui n’aura pas complètement réussi mais au moins il a été tenté.

Avec le recul historique, il n’est pas question de juger. On peut constater que l’engagement de personnalités maçonniques de premier plan pour réaliser un projet politique fut une réalité.

Cette appréciation des motivations politiques ayant présidé à la création de notre ordre explique de nombreux éléments qui caractérisent encore aujourd’hui notre institution.

La franc-maçonnerie est fondamentalement un lieu proche du pouvoir. Ses membres sont dans l’action au service de la société de leur époque. Il y eut de nombreux échecs mais aussi de belles réussites. Intrinsèquement en retrait, les francs-maçons ne sont pas destinés à occuper les premiers rôles ; ce sont des personnalités aidantes, par leur intelligence et leur capacité à créer des « brain trusts » au service du bien public.  Bien sûr, il y eut des dérives et des pas de côté par des mythomanes incompétents. Mais notre organisation a préservé l’essentiel : la capacité du dépassement !  

Aujourd’hui encore, notre avenir dépendra de notre capacité d’engagement au service d’une cause.

Pour plus d’infos

Pour plus d’infos

La violence et le sacré en Franc-maçonnerie

Hiram selon la psychanalyse ! Pourquoi pas ? Daniel Beresniak, psychanalyste et lui-même auteur de « La légende d’Hiram » a largement utilisé les apports de cette discipline dans ses analyses des mythes et symboles. Étrangement pourtant sur Hiram on observe un étrange silence qui confine parfois au mutisme. En réalité ce mutisme se comprend aisément dès lors que l’on sait comment il justifia la prolongation du mythe dans les soi-disant « hauts grades ».

En effet et c’est ce que nous allons essayer de démontrer, l’élévation à la maitrise qui est une véritable « traversée du miroir » est trahie dès lors que l’on lui substitue une issue romanesque débridée faisant appel au retour de l’imaginaire et de ses nécessaires identifications régressives. Dès lors les hauts grades ne sont pas simplement un contresens sur la portée symbolique de l’événement vécu par le récipiendaire lors de son accès au grade de Maitre mais – pire encore – le germe d’une formidable « contre-initiation » qui ne peut plus se revendiquer des enseignements de la Franc-Maçonnerie.

Présenté dès son introduction dans le temple lors de sa cérémonie d’initiation le sens ultime du miroir n’est réalisé que « vécu » dans la dramaturgie de la mise à mort d’Hiram où ce qui est dé-membré (la chair quitte les os !… ) sera recomposé dans la renaissance du candidat se levant de son tertre. Mais voyons au préalable ce qu’est ce fameux stade du miroir qui est l’épicentre de l’accès au symbolisme.

L’inconscient est structuré comme un langage.

Selon Lacan, l’inconscient humain est structuré comme un langage, un langage qui a ses lois, sa syntaxe et ses caractéristiques intrinsèques. En psychanalyste freudien, Lacan connaît bien l’importance des formations de l’inconscient que sont les lapsus et les jeux de mots. Dans la formation des rêves, il connaît la condensation et le déplacement. Il y repère des mécanismes de langage. Il compare à titre d’exemple la condensation dans un rêve à la métonymie (par exemple, on dit boire un verre lorsqu’en fait on en boit le contenu : voilà une métonymie qui substitue un terme à un autre sur base d’un lien de proximité), et le déplacement à la métaphore (par exemple la bouche d’un fleuve, le coeur d’une forêt, sont des métaphores), c’est-à-dire deux opérations langagières.

Il distingue le signifiant et le signifié, au même titre que le contenu manifeste du rêve est différent du matériel latent.

Pour Lacan, le Sujet se constitue par son accès au monde symbolique. Mais dans le même temps qu’il entre dans le langage, il s’y aliène, il y perd quelque chose de fondamental de sa Vérité. Lacan nomme cette opération la « Spaltung » ou Fente du Sujet, représenté comme barré.

le Sujet et sa place dans le discours de l’Autre

En effet, dans le langage, le Sujet ne peut être que représenté, dans un discours qui lui préexiste (la langue maternelle ou le discours de l’Autre) et qui d’ailleurs l’a déjà parlé avant même sa conception (les fées qui se penchent sur son berceau, pour lui jeter de bons ou de mauvais sorts, dans les légendes). Pour vivre, le petit homme a besoin d’être reconnu, d’être parlé, et en même temps, il risque de confondre les représentations de lui-même que les autres (d’abord sa famille) lui renvoient -son imago-avec son être propre.

Jacques Lacan

Le Sujet, a à se nommer dans son propre discours et à être nommé par la parole de l’autre. La vérité sur lui-même, que le langage échoue à lui donner, il la cherchera dans des images d’autrui auxquelles il va s’identifier.

C’est ce que Lacan appelle le « stade du miroir ». Un petit enfant de 6 à 8 mois qui se regarde dans un miroir prend tout à coup conscience de l’unité de son corps et jubile, se met à rire. Il s’y reconnaît comme entier et s’identifie à son reflet spéculaire.

Depuis ce stade du Miroir, pour Lacan, « le moi est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap : pour un autre et par un autre ». On le voit, pour lui, le moi n’a pas à être renforcé par la cure analytique mais bien déconstruit en décollant une après l’autre les identifications aliénantes dont il est, un peu à la manière d’un artichaut, constitué, afin que la Vérité du Sujet puisse advenir…

Lacan traduit ainsi la célèbre phrase de Freud : « Où Çà était, Je dois advenir. C’est-à-dire que la guérison, voie initiatique sur la reconquête de Soi consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (là où nous sommes capturés dans les filets du désir de l’autre) pour accéder à notre être véritable synonyme d’accès au symbolique.

Stade du miroir et ouverture au symbolisme

Voir en complément l’article : « Le stade du miroir et la constitution du sujet, matériaux de travail pour servir d’éclairage au rôle d’Hiram-Jésus comme lieu du signifiant. « 

C’est le symbole qui fait l’homme et non l’inverse : ce qui a été dénié dans l’ordre du symbolique réapparait dans l’imaginaire avec ses identifications archaïques et régressives. C’est pourquoi l’adoption de la dramaturgie hiramique reste un sommet inégalé de la Franc-Maçonnerie dans l’acquisition du « symbolique ». De Narcisse à Hiram, la traversée du miroir va permettre d’acquérir la re-connaissance de Soi dans le regard des Autres selon une relation pacifiée et non plus dialectique comme la fameuse lutte « Maitre-Esclave » de la phénoménologie Hégélienne reprise comme on le sait par Marx (lutte des classes) et Freud (çà-sur moi).

Cette traversée va permettre en outre à celui qui en fait l’épreuve d’accéder au sens ontologique du rite, à savoir :

Intégration de soi et du Soi : rassembler ce qui est épars

 Identification et formation d’un « je » idéal par la catharsis de la sublimation (séparer le grave du léger, dégager le subtil de l’épais, approfondir la transcendance de la chaine des signifiants)

 Découvrir avec la nécessaire identification de soi dans l’image comme autre, que l’Autre est aussi un moi en puissance qui me revendique : l’intersubjectivité.

Œdipe et le Sphinx de Gustave Moreau, 1864, Metropolitan Museum of Art.

Tout ceci passe évidemment par la violence sacrée, celle du corps démembré (vécue par l’enfant dans la phase du stade du miroir et ultérieurement dans celle dite du complexe d’Oedipe avec le meurtre de l’imago paternelle) car avant tout il est essentiel de percevoir que la violence est ici le moteur nécessaire pour pouvoir passer d’un plan à l’autre mais l’enjeu n’est pas la violence mais bien au contraire sa résolution définitive et c’est pourquoi les continuations selon les différents rites maçonniques au travers de grades supplémentaires à la mort d’Hiram illustrent non seulement la totale incompréhension de la portée ontologique du meurtre d’Hiram mais ré-amorcent – et c’est beaucoup plus grave – inutilement un cycle d’ailleurs sans fin de violence-vengeance ce qui démontre s’il était encore besoin de le faire, la profonde stupidité de ces « sides degrees » qui ne sont que des égarements futiles et des impasses de la véritable herméneutique.

Mais qu’entendre par herméneutique ?

Il importe de bien voir comment la greffe herméneutique s’est portée sur la Franc-Maçonnerie au XVIIème siècle chez les presbytériens écossais et pourquoi ils ont ainsi été amenés à concevoir au dehors de tout Temple un processus original d’exégèse qui reste encore à ce jour d’actualité lorsqu’il n’est pas trahi par l’ivraie de l’imaginaire. Nous découvrirons alors ce « topos » incroyable, à savoir que comprendre n’est pas seulement un mode de connaissance de l’homme ni une de ses facultés mais plus fondamentalement un mode d’être au même titre que la vérité n’est pas une « valeur » mais bel et bien un mode d’accès à l’être dans l’articulation du jugement : ceci est vrai ou ceci est faux.

A cet égard il convient de rappeler qu’initialement le problème de l’herméneutique s’est posé dans les limites de l’exégèse, c’est-à dire dans le cadre d’une discipline qui se propose de comprendre un texte à partir de son intention sur le fondement de ce qu’il veut dire, son intentionnalité première.

Si l’exégèse a suscité un problème herméneutique, c’est-à-dire un problème d’interprétation, c’est parce que toute lecture de texte, aussi liée soit-elle au quid, au « ce en vue de quoi il a été écrit « , se fait toujours à l’intérieur d’une communauté, d’une tradition, ou d’un courant de pensée vivante, qui développent des présupposés et des exigences : ainsi la lecture des mythes grecs dans l’école stoïcienne, sur la base d’une physique et d’une éthique philosophiques, implique une herméneutique très différente de l’interprétation rabbinique de la Thora dans la Halacha ou la Haggada ; à son tour, l’interprétation de l’Ancien Testament à la lumière de l’événement christique, par la génération apostolique, donne une tout autre lecture des événements, des institutions, des personnages de la Bible, que celle des rabbins.

En quoi ce débat exégétique concerne t-il la Franc-Maçonnerie ? Ce à quoi nous pouvons répondre en deux fois : d’une part parce que le sens ne fait irruption que par violence ou effraction et il faudra alors fixer ce volatil mercurien du Sens dans la figure d’Hiram, véritable prisme où la lumière blanche apparaitra dans son spectre natif, d’autre part en ceci que l’exégèse implique toute une théorie du signe et de la signification comme on le voit par exemple dans le « De Doctrina christiana » de Saint Augustin. Théorie qui se concluras par une pratique des symboles comme du symbolisme selon une perspective an-iconique et sotériologique.

Plus précisément, si un texte peut avoir plusieurs sens, par exemple un sens historique et un sens spirituel, il faut recourir à une notion de signification beaucoup plus complexe que celle des signes dits univoques que requiert une logique de l’argumentation. Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel, d’égaler le lecteur à un texte devenu étranger, et ainsi d’incorporer son sens à la compréhension présente qu’un homme peut prendre de lui-même. Il le met en chemin sur une parole perdue solitairement mais retrouvée à plusieurs et polyphoniquement.

Interprétation et compréhension.

Portrait of Aristoteles. Copy of the Imperial era (1st or 2nd century) of a lost bronze sculpture made by Lysippos

Dès lors, l’herméneutique ne saurait rester une technique de spécialistes, celle des interprètes d’oracles, des prodiges car elle met en jeu le problème général de la compréhension et par extension articule de fait un discours ontologique amenant à fonder une analytique de l’existence reposant sur le « comprendre » originel qui caractérise et transit tout l’homme possédé par un sens qu’il lui appartient – comme un héritage – à assumer. Cette liaison de l’interprétation – au sens précis de l’exégèse textuelle – à la compréhension – au sens large de l’intelligence des signes – est attestée par un des sens traditionnels du mot même d’herméneutique, celui qui nous vient d’Aristote ; il est remarquable en effet que chez Aristote l’hermenêia ne se limite pas à l’allégorie, mais concerne tout discours signifiant ; bien plus, c’est le discours signifiant qui est herménéia, qui « interprète » la réalité, dans la mesure même où il dit quelque chose de quelque chose.

Il y a hermenéïa, parce que l’énonciation est une saisie du réel par le moyen d’expressions signifiantes, et non un extrait de soi-disant impressions venues des choses mêmes. Telle est la première et la plus originaire relation entre le concept d’interprétation et celui de compréhension ; elle fait passer les problèmes techniques de l’exégèse textuelle aux problèmes plus généraux de la signification et du langage qui sont les premiers existentiaux d’une analytique de l’être-là.

Herméneutique, école de résolution des conflits.

L’herméneutique comme dépassement des sens au profit du sens, sens qu’il convient à chacun de se réapproprier sera dans cet ordre ce que sera la religion naturelle sur le plan éthique et l’anticipera avec cette évidence que comprendre pour un être humain c’est aussi se transporter dans une autre vie et découvrir les paradoxes de l’historicité comme ceux des vies porteuses de signification. En ce cas la « Lebenswelt » prime sur tout : c’est ce que découvriront selon les modalités de leur foi ces premiers maçons. Toute vie est porteuse de sens et celui-ci ne peut jaillir que parce qu’il est limité, fini et faillible et n’a de porté que dans l’acte infini d’interprétation.

Les Offices invisibles qui tiennent la Loge debout

Josselin Morand propose un livre de fonction, et pourtant il écrit un livre de passage. Sous l’apparence d’un manuel destiné à celles et ceux qui tiennent la plume, les clefs, la bourse, la main secourable et la mémoire, nous rencontrons une méditation très concrète sur la manière dont une Loge demeure vivante. Il ne s’agit pas seulement de faire tourner une mécanique associative. Il s’agit de préserver une qualité de présence. Il s’agit de tenir ensemble l’invisible et le vérifiable. Il s’agit d’accorder le rythme intérieur d’un atelier avec les nécessités du monde profane, sans que l’un dévore l’autre, ni que l’un serve d’alibi à l’autre.

Ce livre a cette vertu rare de ne pas mépriser la matière. Il la regarde comme une épreuve, au sens initiatique du terme, une zone où se mesure la vérité d’une promesse, une école de rectitude où l’esprit se traduit en gestes et en preuves.

Il faut aussi souligner l’intelligence éditoriale de l’ensemble

Ce volume s’inscrit dans la collection « À sa place et à son office », dirigée par Philippe Benhamou, et cette inscription se ressent à chaque page dans l’équilibre entre clarté pratique et profondeur symbolique. Nous apprécions tout particulièrement le guide de lecture placé au seuil de l’ouvrage. Sa conception est simple, lisible, immédiatement utile. Les repères visuels signalent les pièges, attirent l’attention du lecteur, mettent en valeur les concepts importants à retenir et distinguent les fiches techniques. Ce dispositif n’a rien d’ornemental. Il accompagne sans infantiliser. Il donne une cadence à la lecture. Il aide à entrer dans le livre comme dans un atelier bien ordonné où chaque outil a sa place et où chaque place ouvre un usage.

Nous sommes souvent tentés de croire que l’initiation commence quand le bruit s’éteint et que les symboles parlent. Josselin Morand nous rappelle, avec une fermeté sans dureté, que l’initiation se vérifie aussi dans le soin accordé aux médiations humbles, celles qui permettent aux Frères et aux Sœurs de travailler sans fatigue inutile, sans inquiétude larvée, sans tensions qui s’accumulent dans les angles morts. Tenir un Office, dans sa perspective, n’est pas occuper une place. C’est consentir à une discipline de fidélité.

Il y a, dans la fonction de Secrétaire, quelque chose du gardien de seuil

Bijou du Secrétaire
Bijou du Secrétaire

Non pas un portier, mais un artisan de continuité, celui qui s’assure que la parole circule sans se dissoudre, que les décisions se tracent sans se déformer, que les absences ne deviennent pas des oubliettes. Nous reconnaissons là une symbolique de l’écriture qui n’est jamais seulement administrative. L’ouvrage est particulièrement juste lorsqu’il éclaire cette fonction par le symbolisme de la planche à tracer. Ce rapprochement est très fécond. Le Secrétaire ne se contente plus d’enregistrer. Il ordonne, il inscrit, il rend lisible un travail collectif, il aide la Loge à se relire elle-même. L’écriture fixe, mais elle fixe pour libérer. Elle rend les engagements relisibles. Elle met de la lumière là où la mémoire humaine se troue. Elle sauve la Loge de l’approximation, cette brume qui, à la longue, défigure les meilleures intentions. Le Secrétaire devient alors un opérateur de clarté, et cette clarté n’a rien d’abstrait. Elle touche au calendrier, aux convocations, aux comptes rendus, aux transmissions, aux archives en devenir. Elle touche aussi à une forme de justice, parce que ce qui est écrit correctement protège chacun contre les interprétations intéressées, contre les reconstructions d’après coup, contre les rancœurs qui naissent quand la parole n’a plus d’attache.

Bijou du Trésorier
Bijou du Trésorier

Le Trésorier, chez Josselin Morand, n’est pas l’homme de l’argent

Il est l’homme de l’équilibre. Nous lisons une vision presque alchimique de la ressource. Une Loge reçoit, transforme, redistribue. Elle capte des énergies, elle les ordonne, elle les rend fécondes. Dans ce cadre, la comptabilité cesse d’être un tableau froid. Elle devient une éthique de la mesure. Dépenser, c’est choisir. Cotiser, c’est consentir. Rendre des comptes, c’est se rendre digne. Nous comprenons alors que le Trésorier travaille au centre d’une triangulation délicate entre confiance, transparence et discrétion. Trop de secret et l’imaginaire s’enflamme. Trop d’étalage et la fraternité se réduit à un contrôle soupçonneux. Josselin Morand cherche la bonne température, celle qui protège sans fermer, celle qui éclaire sans humilier. Cette recherche devient un exercice initiatique exigeant, parce qu’elle oblige à renoncer aux facilités de la suspicion autant qu’aux facilités de l’angélisme. Nous nous retrouvons devant une question spirituelle très concrète. Que faisons-nous de ce qui nous est confié et comment une Loge honore-t-elle la parole donnée jusque dans la manière de payer, de prévoir, de répartir et de corriger.

L’Hospitalier prend une place singulière, comme si le livre faisait passer la fraternité du registre de l’idée à celui de la main

bijou hospitalier

Nous aimons rappeler la chaîne d’union. Josselin Morand nous invite à regarder ce qu’elle implique quand un Frère tombe, quand une Sœur vacille, quand la dignité se heurte à la précarité, quand la maladie ou l’âge isolent. L’Hospitalier devient la figure de la compassion structurée, celle qui refuse la charité spectaculaire et préfère l’aide discrète, exacte, ajustée. Il y a là une dimension presque monastique, non dans le retrait, mais dans l’attention. L’Hospitalier incarne une vigilance du cœur et cette vigilance n’est pas un sentiment vague. Elle demande une organisation, une connaissance des dispositifs, une capacité à solliciter sans exposer, à soutenir sans infantiliser. Nous sommes au plus près d’une spiritualité incarnée. La fraternité cesse d’être un mot qui réchauffe. Elle devient une responsabilité qui coûte en temps, en délicatesse, en discernement. C’est précisément là que l’initiatique se révèle, parce que l’initiation ne sert à rien si elle ne nous apprend pas à mieux prendre soin.

Avec l’Archiviste, la Loge retrouve sa profondeur de temps

GLNF – Bijou Grand Archiviste Provincial

Nous vivons dans un siècle qui croit que la nouveauté suffit à justifier l’oubli. Josselin Morand rappelle avec sobriété que la mémoire n’est pas un luxe d’historien, mais une condition de stabilité intérieure.

Archiver, ce n’est pas empiler. C’est choisir ce qui mérite de rester, non pour idolâtrer le passé, mais pour donner un socle aux générations qui se succèdent.

L’Archiviste ressemble alors à un gardien de traces, et ces traces ne sont pas uniquement des papiers. Ce sont des lignes de transmission, des continuités de style, des filiations de gestes, des preuves aussi, qui protègent la Loge contre l’effacement, contre les malentendus, contre les retours du refoulé institutionnel. L’archive devient un travail sur le temps, donc un travail sur l’âme collective. Nous savons combien une Loge peut s’épuiser quand elle perd sa mémoire et recommence sans cesse les mêmes débats, les mêmes blessures, les mêmes réconciliations inachevées. L’Archiviste, en veillant, empêche la répétition stérile. Il rend possible une fidélité lucide.

Ce qui donne à l’ensemble sa force, c’est l’art de montrer que ces Offices ne sont pas périphériques

Ils touchent au nerf de la vie maçonnique. Ils dessinent un gouvernement invisible, non au sens du pouvoir, mais au sens de la conduite. Conduire, c’est tenir ensemble. Nous retrouvons ici une sagesse de la proportion. Une Loge ne se maintient pas par la seule ferveur. Elle se maintient par l’accord entre ferveur et forme. Elle se maintient quand l’enthousiasme accepte la règle et quand la règle se souvient de l’enthousiasme. Josselin Morand n’écrit ni contre la spiritualité ni contre la gestion. Il refuse seulement leurs caricatures. D’un côté une spiritualité qui se croirait pure parce qu’elle dédaigne la matière. De l’autre une administration qui se croirait neutre parce qu’elle oublie le sens. De cette double mise au point naît une voie de maturité, une voie de responsabilité.

L’ouvrage gagne encore en valeur par ses ouvertures pédagogiques

Nous avons aimé les nombreux appuis proposés au lecteur, notamment un tableau de Loge au XXIe siècle qui aide à situer les fonctions dans un paysage contemporain sans rompre le fil de la tradition. Nous avons aussi particulièrement apprécié l’ouverture vers une interprétation kabbalistique des Offices, avec une mise en relation des Sephiroth, des principes et des charges de Loge. Cette proposition, servie par des schémas et tableaux clairs, ne réduit pas la kabbale à un décor érudit. Elle offre au contraire une grille de méditation qui rappelle combien les Offices peuvent être pensés comme des points de circulation dans une architecture vivante de la conscience. Ces pages donnent au livre une amplitude supplémentaire. Elles relient la pratique de l’atelier à une intelligence des correspondances, sans emphase, avec mesure, et c’est précisément ce tact qui les rend convaincantes.

La tonalité du livre a quelque chose de fraternel et d’utile, mais l’utilité, ici, n’est jamais pauvre

Josselin Morand

Elle est habitée. Nous sentons une expérience de terrain, une fréquentation du réel, une familiarité avec les résistances humaines, les susceptibilités, les urgences, les oublis, les tensions qui montent quand le profane s’invite mal. Josselin Morand ne moralise pas. Il apprend à voir. Il apprend à prévenir. Il apprend à organiser sans rigidifier. Il apprend à transmettre sans écraser. Et, discrètement, il enseigne une vertu centrale de l’initiation qui est la patience active. Celle qui accepte que le Temple se construit aussi dans les tableaux, les dossiers, les procédures, les lettres, les listes, les vérifications. Non parce que ces choses seraient sacrées en elles-mêmes, mais parce que leur justesse permet au sacré de ne pas être sans cesse interrompu par le chaos des négligences.

Nous pouvons lire ce travail comme une petite phénoménologie de la Loge au quotidien Chaque Office devient un prisme. Le Secrétaire révèle la question de la parole qui dure. Le Trésorier révèle la question de la confiance qui se prouve. L’Hospitalier révèle la question de la fraternité qui se risque. L’Archiviste révèle la question de l’identité qui se souvient. Et, derrière ces quatre figures, se dessine une même exigence, celle d’une maçonnerie qui accepte de s’éprouver dans le monde sans se dissoudre dans le monde. Une maçonnerie qui ne confond pas l’invisible avec l’imprécis. Une maçonnerie qui comprend que la rigueur n’est pas l’ennemie de la chaleur et que la méthode peut devenir une forme de charité.

Josselin Morand s’inscrit ainsi dans une tradition qui nous est chère, celle des bâtisseurs de transmission, ces praticiens qui savent que la symbolique n’est pas un décor, mais une manière de tenir l’existence.

Son parcours éclaire cette posture. Josselin Morand est ingénieur, cadre dans la fonction publique territoriale et essayiste. Nous reconnaissons dans son écriture ce double héritage de l’esprit de structure et de la sensibilité éthique. Ce n’est pas l’ingénieur qui écrase le chercheur de sens, ni le penseur qui méprise l’organisation. C’est un même homme qui tente de réconcilier, dans une langue accessible, le geste et l’idée, l’atelier et l’administration, la discrétion et la responsabilité. Josselin Morand a publié plusieurs ouvrages autour de l’éthique et de la franc-maçonnerie et il contribue à différents médias maçonniques. Cette présence dans l’espace de la réflexion publique donne à son livre une tonalité de service plutôt que de posture. Nous lisons une volonté de rendre possible, de rendre praticable, de rendre durable.

Enfin, une bibliographie enrichissante permet d’aller plus loin si tel est le désir du lecteur. Voilà une qualité décisive pour ce type d’ouvrage. Il répond, il éclaire, et il ouvre. Il ne ferme pas la réflexion, il la met en chantier.

Nous referons volontiers l’expérience de cette lecture, parce qu’elle agit comme une mise au point intérieure. Elle nous rappelle que servir, ce n’est pas seulement donner du temps. C’est donner de la forme à la fraternité. C’est apprendre à faire tenir, dans un même geste, la lumière et la preuve, la discrétion et la clarté, la main tendue et la règle tenue. C’est, au fond, travailler à ce que la Loge ne soit jamais un théâtre de symboles, mais un organisme de conscience.

Le Secrétaire, le Trésorier, L’Hospitalier, L’Archiviste

Josselin MorandÉditions Numérilivre, coll. À sa place et à son office, 2026, 138 pages, 20 € / Numérilivre, le SITE – Pour commander, c’est ICI

La parole du Véné du lundi : « la voie du milieu contre les voies de garage »

6

La Franc-maçonnerie adore dire qu’elle est là pour nous aider à dépasser la dualité. Sur le papier, c’est magnifique : le haut et le bas réconciliés, le spirituel et le matériel enfin en paix, le ternaire trônant au milieu comme un chef d’orchestre cosmique. En loge, tout le monde hoche gravement de la tête. On parle d’équilibre, d’harmonie, de juste milieu. On se croit déjà sur le fronton du Temple de Delphes, juste entre « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop ».

Puis on sort du Temple. Et là, miracle : les mêmes Frères et Sœurs qui défendent la voie du milieu en loge foncent à toute vitesse sur les extrêmes dès qu’il s’agit de vie sociale, et encore plus de vie politique.

Quand le ternaire finit en binaire agressif

En théorie, le principe ternaire, c’est la conciliation : thèse, antithèse, synthèse. Le haut, le bas, et ce fameux « au milieu » qui évite de transformer chaque désaccord en guerre de religion.

En pratique, on voit surtout : « j’ai raison » vs « ces imbéciles d’en face ». Le troisième terme, celui qui réconcilie, est prié de rester au vestiaire.

En loge, on sait très bien expliquer que la pierre ne se taille pas en tapant dessus au hasard. Que le maillet sans ciseau, c’est de la brutalité. Que le ciseau sans maillet, c’est de la gesticulation. Et que la pierre, elle, ne dit qu’une chose : « Arrêtez de me prendre pour une enclume. »

Et pourtant, dans la vie profane, on dirait que certains ont décidé que taper directement sur la société au marteau, que cela la ferait évoluer plus vite.

Maillet, ciseau, pierre : le trio qu’on oublie trop vite

Le travail symbolique nous répète que le ternaire, ce n’est pas trois objets posés sur un autel pour faire joli. C’est un rythme : maillet, ciseau, pierre. Intention, discernement, transformation. Le maillet, c’est la volonté. Le ciseau, c’est la réflexion. La pierre, c’est la réalité.

Supprimez le ciseau : il ne reste que la volonté qui cogne.
Supprimez le maillet : il ne reste qu’un intellect qui racle la surface.
Supprimez la pierre : il ne reste que des discours qui ne touchent rien ni personne.

Autrement dit, le ternaire, ce n’est pas une option esthétique, c’est une méthode. Et dans la cité, cela s’appelle : réfléchir avant de taper, écouter avant de trancher, et se souvenir qu’en face, ce ne sont pas des blocs de granit, mais des êtres humains parfois sensibles.

La tentation viriliste de l’extrême

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, revient régulièrement le grand classique :

« Une bonne guerre, ça remettrait de l’ordre. Ça formerait ces jeunes fainéants qui ne veulent plus rien faire, et hop, tout irait mieux. »
Non de Diou.

Il faudrait peut-être rappeler calmement que la guerre est le degré ultime de l’échec du ternaire : plus de ciseau, plus de discernement, juste des maillets qui s’abattent sur des pierres qu’on a déshumanisées.
Rêver d’une « bonne guerre » pour redresser une société, c’est un peu comme proposer de brûler la loge pour réchauffer les Frères. Radical, certes. Efficace, non.

Le milieu, ce n’est pas tiède

La voie du milieu n’est pas un compromis mou entre deux excès. Ce n’est pas « ni ceci ni cela », mais « au-delà de ceci et de cela ».
C’est plus exigeant que hurler avec les loups de son camp. Cela demande du courage, de la nuance, et un sens aigu de la responsabilité. Autant dire que ce n’est pas vendeur sur les plateaux télé.

Mais, pour une Franc-maçonnerie qui prétend travailler à l’édification de l’humain, il va bien falloir choisir :
Soit on continue à vénérer le ternaire en loge et à pratiquer le binaire dans la vie,
Soit on accepte que le vrai travail, le plus difficile, commence justement quand on referme la Porte du Temple.

Un rappel fraternel, mais pas tendre

Le Vénérable que je suis, n’a pas la prétention de sauver le monde. Mais je me permets un rappel : si nous ne sommes pas capables de nous, d’incarner un minimum sur la voie du milieu dans la cité, à quoi bon le faire dans nos rituels ?

Le maillet, le ciseau et la pierre ne sont pas des reliques liturgiques. Ce sont des avertissements permanents :
Trop de maillet : tu détruis.
Trop de ciseau : tu stérilises.
Trop d’oubli de la pierre : tu théorises dans le vide.

Alors oui, le monde va vite, les discours se radicalisent, les extrêmes hurlent plus fort.
Mais précisément :

C’est peut-être le moment de vérifier si nous ne sommes pas simplement des tailleurs de pierre du discours… ou de vrais bâtisseurs de voie du milieu.

Et, par pitié, la prochaine fois que quelqu’un lâche « Une bonne guerre, ça réglerait tout », proposez-lui plutôt une bonne tenue, un bon silence, et trois coups… mais sur son propre ego.

Discours de Ramsay : 290 ans après, le GODF ouvre les commémorations au « 16 Cadet »

Samedi 28 février 2026, le Grand Orient de France (GODF) a été le premier à ouvrir les festivités du 290e anniversaire du Discours de Ramsay en portant, au Temple Arthur Groussier, une question qui traverse les siècles. Qu’en reste-t-il, et que faisons-nous aujourd’hui de cette promesse d’une République universelle.

La salle était comble, et cette densité avait quelque chose d’un signe. Sous le regard de la Marianne maçonnique de Jacques France, buste républicain devenu un témoin silencieux de la fidélité des loges à l’idéal civique, la parole a circulé avec une intensité rare, portée par l’écoute, l’érudition, puis un long dialogue avec la salle.

Sylvain Solustri, conseiller de l’Ordre, a ouvert la matinée dans une atmosphère d’accueil très chaleureux

Il a salué la salle, puis les dignitaires présents à l’Orient, en rappelant le cadre de cette rencontre conduite avec le concours de la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, et marquée par des présences qui donnaient d’emblée sa portée à l’événement :  

Pierre Bertinotti Grand Maître
Guillaume Trichard et José Gulino

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, Guillaume Trichard, ancien Grand Maître (2023-2024), Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français, représenté pour l’occasion par l’ancien Grand Maître (2012-2013) José Gulino et Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais et son Très Puissant Souverain Grand Commandeur Christian Confortini.

Sylvain Solustri a ensuite rappelé un point que nous oublions trop facilement lorsque nous parlons de tradition

Sylvain Solustri

Le Grand Orient de France, loin de la caricature d’une société fermée, revendique une maison ouverte, des conférences publiques, des rendez-vous culturels, et une hospitalité qui fait mentir les fantasmes. D’emblée, il a donné le ton. Andrew Michael Ramsay demeure un personnage controversé, trop souvent réduit à quelques légendes commodes, alors que la vérité, a-t-il suggéré, n’est ni pure ni simple.

Dans le même mouvement, il a inscrit cette commémoration dans une continuité culturelle en annonçant la projection du film « Que la fête commence » le 18 mars prochain, autour de la Régence et du chevalier de Ramsay, comme un écho profane à la réflexion du jour.

Puis il a présenté les quatre intervenants, en donnant à chacun sa place et sa couleur, afin que l’auditoire comprenne d’emblée que la matinée ne serait pas un exercice de révérence, mais un travail, une mise à l’épreuve du texte par la diversité des regards. Philippe Foussier, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (2017-2018), pour porter une lecture civique et contemporaine de la République universelle. Laurent Segalini, conservateur du Musée de la Franc-Maçonnerie, pour restituer l’épaisseur des sources, des versions, des contextes, et faire entendre la charpente historique du Discours. Bertrand Sabot, essayiste et membre du GODF, pour interroger l’actualité de Andrew Michael Ramsay à l’aune de la culture, de l’esprit encyclopédique et de l’engagement. Cécile Revauger, professeure des universités et historienne de la franc-maçonnerie, pour replacer le chevalier de Ramsay dans ses fractures politiques et religieuses, et rappeler que les textes fondateurs naissent toujours dans des tensions, jamais dans le confort.

Marianne maçonnique, Grand Temple Arthur Groussier

Ainsi, la commémoration ne prenait pas la forme d’un hommage immobile. Elle devenait une méthode. Faire revenir un texte, non pour le sanctifier, mais pour l’interroger, le comparer, le replacer dans ses ruses et ses audaces, et mesurer ce qui, dans sa musique, peut encore accorder notre temps.

Laurent Segalini a posé la clef historique qui a structuré tout le colloque

Probable Caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi

Le Discours de Ramsay n’est pas un bloc. Il existe une première version manuscrite, prononcée fin décembre 1736, et une seconde version, plus connue, plus diffusée, plus travaillée, qui a circulé ensuite, non sans susciter la désapprobation de l’entourage du pouvoir et du cardinal de Fleury. Cette différence n’est pas un simple détail d’érudition, elle marque un changement de régime. Dans la première, la formule universaliste respire plus large, plus radicalement cosmopolite.

Laurent Segalini

Dans la seconde, la patrie, d’abord presque dérisoire, redevient respectable, comme si le texte cherchait à être acceptable, et donc à survivre. Ce jeu d’équilibre dessine un Andrew Michael Ramsay tantôt conciliant, tantôt tendu, et cette tension éclaire aussi l’arrière-plan spirituel, l’idée d’une progression, d’un dévoilement, d’un sens qui se donne par degrés, avec le risque, toujours, que l’ésotérisme devienne prétexte. Une question a couru tout du long. Quand un texte fondateur cherche à rassurer les puissants, que gagne-t-il en portée, et que perd-il en vérité intérieure.

Cécile Révauger a replacé Andrew Michael Ramsay dans une géopolitique des années 1730 que nous aplatissons souvent

Cécile Révauger

D’un côté, une Angleterre issue de la Glorieuse Révolution de 1688 et de ses conséquences politiques. De l’autre, des loges et réseaux jacobites, avec leur nostalgie d’une monarchie de droit divin et leurs tentatives de restauration. Dans ce paysage, Andrew Michael Ramsay n’est ni un simple rêveur ni un pur théoricien. Il navigue, il s’adosse, il intrigue, et cette ambiguïté explique à la fois la légende et les procès d’intention. Son itinéraire religieux a été présenté comme une clé décisive. Études, dissidences, rencontre avec Fénelon, conversion au catholicisme, fréquentation de réseaux mystiques, tout cela compose un personnage dont la spiritualité ne se réduit pas à une posture.

Cécile Révauger

Cette dimension éclaire la tonalité du Discours, sa volonté d’embrasser l’humanité dans une vision large, et, dans le même mouvement, les angles morts de son époque, notamment quand certaines exclusions se glissent dans la seconde version. Avec Cécile Révauger, Andrew Michael Ramsay cesse d’être une figure de musée. Il devient un symptôme. Le texte n’est pas seulement un programme, il est une trace des luttes de son temps, et donc un miroir impitoyable pour le nôtre.

Bertrand Sabot a assumé la question la plus directe

Bernard Sabot

Que faire de l’esprit de Ramsay aujourd’hui, sans anachronisme, mais sans timidité. Il a déroulé une fresque allant des Lumières aux révolutions, de l’affirmation républicaine aux crises du premier quart du XXIe siècle, pour rappeler que l’universalité n’est pas un mot d’ordre, mais une exigence et un combat.

Son axe le plus saillant a été celui d’un élitisme spirituel, non social, fondé sur l’effort et le goût des arts, de la science et de la culture, comme antidote aux renoncements intellectuels et à la facilité de l’époque.

Signature de Ramsay

Il a relié Andrew Michael Ramsay à l’esprit encyclopédique, à l’idée d’un patrimoine commun de la connaissance, et à la responsabilité de protéger ce bien commun contre ses captations et ses privatisations. Derrière cette défense du savoir, une idée simple se tenait, presque maçonnique dans sa sécheresse. Nous pouvons travailler sur nous-mêmes, mais ce travail perd son sens s’il ne se traduit pas en utilité, et si l’idéal de République universelle se réduit à une décoration rhétorique au lieu de demeurer un horizon d’action.

Philippe Foussier a apporté une autre énergie, plus civique, plus institutionnelle, comme une mise en tension entre le texte et la cité

Philippe Foussier

Partant du passage célèbre sur la grande république du monde, il a montré comment la loge devient, au XVIIIe siècle, un espace où se brisent des séparations profanes. Des hommes distingués dehors par leurs ordres s’y rencontrent sur un pied d’égalité, dans un lieu de liberté, d’échange et de débat, où la fraternité tient lieu de langue commune. Dans cette lecture, la devise républicaine apparaît déjà en germination, non comme un mot d’ordre, mais comme une pratique.

Le point fort de son intervention tient dans un avertissement. La République universelle n’est pas une rêverie de salon. Elle est une discipline de l’esprit, et une résistance à toutes les tentations qui assignent l’être humain à ses origines, ses appartenances, ses clôtures. La démarche initiatique devient alors le contraire d’un refuge. Elle est une école de perfectibilité, donc une école de responsabilité, et, par-là, un devoir de combat culturel pour l’universalisme.

Il fallait aussi relever l’intervention de Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais

Pierre Mollier

Sa contribution a rappelé un fait décisif. Le Discours de Ramsay, par sa diffusion et par son ambition de dire ce qu’est la franc-maçonnerie, marque profondément la tradition française, là où d’autres corpus privilégient règlements et statuts. Pierre Mollier a insisté sur ce caractère programmatique, puis sur une formule qui a résonné comme un résumé de la matinée. La franc-maçonnerie marche sur deux jambes, une quête initiatique et une attention au monde, car le travail sur soi devient vain s’il ne sert pas à faire avancer l’humanité. Cette remarque, en apparence simple, a donné un sens à l’ensemble. Andrew Michael Ramsay n’est pas seulement un auteur. Il est un point d’équilibre, fragile, discutable, mais fécond, entre intériorité et universalité.

La conclusion de Pierre Bertinotti a refermé la tenue publique sans la clore, au sens initiatique du terme

Pierre Bertinotti

Il a d’abord exprimé sa satisfaction de voir le Temple plein un samedi matin pour un texte ancien de 290 ans, puis il a remercié les conférenciers pour avoir éclairé, avec finesse, les dimensions historiques, philosophiques et actuelles de l’œuvre. Il a ensuite posé l’unique question qui oblige, celle qui ne se commémore pas et ne se délègue pas. Le Discours de Ramsay est-il encore d’actualité, ou bien sommes-nous encore à la hauteur de ce qu’il propose. Son écriture porte la marque de son temps, certes, mais elle conserve un souffle vivant, capable, quand le besoin s’en fait sentir, de ranimer en nous ce qui cherche la lumière. L’ambition n’est pas seulement intellectuelle. Elle est fraternité universelle, dépassement des frontières, transformation morale par la connaissance et par l’engagement.

La matinée s’est achevée sur cette évidence. La parole a circulé, très largement, et l’abondance même des questions a dit l’essentiel. Andrew Michael Ramsay, dit le chevalier de Ramsay, n’est pas un monument. Il demeure un outil, et donc une exigence. Dans le frémissement des échanges, son Discours a cessé d’être un texte posé sous verre.Il est redevenu une mise en tension entre l’intériorité et le monde, entre la fidélité à une source et le courage d’en éprouver la portée. Quand la parole circule ainsi, un anniversaire ne se célèbre pas seulement. Il se travaille, et l’idéal se remet en marche.

Fresque du Grand Temple Arthur Groussier, œuvre du Frère Poisson

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Salomon : le constructeur du Temple »

Dans cette interview imaginaire, nous rencontrons une des plus hautes figures de la tradition maçonnique : le Roi Salomon, souverain légendaire d’Israël, bâtisseur du Premier Temple de Jérusalem, qui nous livre ses réflexions sur l’art de gouverner avec sagesse, le secret initiatique et l’héritage spirituel qu’il a légué aux générations de Francs-maçons. L’homme derrière la légende…

Votre Majesté Salomon, vous êtes une figure centrale de la Franc-maçonnerie moderne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

450.fm — Majesté Salomon, roi de Jérusalem, commanditaire mythique du Temple, figure centrale de la symbolique maçonnique… Merci d’avoir traversé les millénaires. Quel regard portez-vous sur votre postérité chez les Francs-maçons ?

Salomon — « Les Maçons m’ont mis un compas entre les mains à titre posthume. Flatteur, mais imprécis. Moi qui détestais les réunions interminables, voilà que je symbolise la patience d’un homme au grand dessein et, j’aurais pu dire : au grand dessin, tant la confusion est grande. En effet, entre Hiram, leur saint patron, et moi, le mécène mal-aimé, on a un peu tendance à inverser les rôles. C’est un grand classique de la commande publique… ne dit-on pas toujours que tel roi a construit tel palais, tel président telle bibliothèque ou tel musée ? »

450.fm — Dans la Bible même, vous êtes présenté comme le roi sage qui bâtit le Premier Temple. Chez les Francs-maçons, vous devenez le Grand Commanditaire. Qui êtes-vous vraiment : un roi bâtisseur ou un gestionnaire de chantier ?

Salomon — « J’ai commandé un temple, pas un stade. Hiram Abiff a bien bossé, mais sans mon budget royal et mes 700 épouses… pour motiver les troupes, je le crains, son chef-d’œuvre n’aurait jamais vu le jour. La Franc-maçonnerie a repris la légende du souverain entrepreneur, peut-être un peu moins, toutefois, que dans la Bible où j’atteins quasiment à la figure d’un démiurge, alors que, quand vous accueillez sur votre territoire des forces travailleuses venant souvent de loin, avec leurs traditions, leurs croyances, leurs langues, leurs cultures, leurs humeurs, vous passez votre temps à éviter les heurts, les dérives, à redresser des situations de crise. Entre un Hiram qui pouvait paraître entêté et revêche, des ouvriers parfois fantasques et souvent récalcitrants et des fournisseurs phéniciens plutôt retors, prompts à facturer des suppléments, j’ai passé plus de temps en loge d’architectes que sur mon trône. »

450.fm — Hiram Abiff occupe une place centrale dans la légende maçonnique. Vous étiez son commanditaire direct. Était-il vraiment ce maître d’œuvre exceptionnel que les Frères célèbrent ?

Salomon — « Je ne nie pas qu’Hiram ait pu être une sorte de gourou technique, épuisant par les défis qu’il se lançait constamment à lui-même. Il avait indéniablement ses admirateurs et ses partisans mais, pour ceux qui étaient éloignés de lui aussi bien sur le terrain qu’au plan de ses convictions, il pouvait paraître imprévisible et insondable. Les Maçons en ont fait un martyr ; moi, je ne l’ai pas toujours compris, en détail, mais je lui ai fait confiance et je n’ai jamais manqué à ma parole : je l’ai toujours soutenu et je l’ai tout du long payé à son prix, rubis sur l’ongle. Sa vraie sagesse a constitué pour moi à savoir finir dans les temps… avant l’épuisement des crédits. La postérité a vu dans son entreprise une quête spirituelle ; pour moi, je dois confesser que la religion principale que je partageais avec lui était plutôt symbolisée par le triangle Qualité-Coût-Délai ! C’est ainsi que s’est construit un syllogisme parfait : Sans mon trésor, pas d’Hiram ; Sans Hiram, pas de Temple ; Donc, sans mon Trésor, pas de Temple. Remarquez bien que la relation transitive est toujours ternaire et il nous faut, dans toute réalisation, trouver des équivalences qui évitent les pertes en ligne et offrent les meilleures garanties de succès. Quand on est d’accord là-dessus, on avance positivement tous ensemble et la paix qui règne est constructive. »

450.fm — Votre Temple est décrit comme un cube d’or pur. Était-ce une prouesse technique ou un symbole politique ?

Salomon — « Disons que ce serait, pour vous, une sorte de gigantesque iPhone plaqué or, en référence à l’amulette de vos contemporains. Mon Temple était fonctionnel : lieu de culte, coffre-fort national, cénacle diplomatique. L’or ? Un investissement de prestige et de précaution. La géométrie parfaite ? Une inscription culturelle d’une actualité permanente, valant pour les temps présents et futurs, les siècles des siècles, en quelque sorte. Je m’en suis subconsciemment remis, pour les détails mystiques, à Hiram ; mon job était de livrer un bâtiment qui impressionne, sans ruiner le royaume. Mission accomplie, convenez-en ! »

450.fm — La Franc-maçonnerie vous représente avec équerre et compas. Vous reconnaissez-vous dans cette image d’initié spirituel ?

Salomon — « Ils m’ont affublé d’attributs que je déléguais à mes contremaîtres. Mon mérite maçonnique ? Avoir choisi les bons sous-traitants autant techniques que spirituels. Les Frères transforment ma gestion pragmatique en philosophie universelle. C’est flatteur. À  titre personnel, je me considère plutôt, à tous égards, comme le client le plus exigeant de l’Antiquité. Et, cette dimension-là, voyez-vous, je pense que personne ne l’a oubliée. »

Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

450.fm — Hiram est assassiné par trois compagnons jaloux dans la légende maçonnique. Avez-vous eu vent de telles tensions sur le chantier ?

Salomon — « Les frictions sur un chantier, surtout quand vous travaillez la pierre, ça fait partie du jeu, si je puis dire. Mais de là à dégénérer en un meurtre au ciseau…. Plutôt des joutes corporatistes, vous diriez aujourd’hui des conflits syndicaux : tailleurs contre charpentiers, des rivalités ethniques : Phéniciens contre Égyptiens, etc., chacun réclamant une part secrète de salaire. J’arbitrais, je payais, je faisais avancer la construction en fonction du plan arrêté et à la mesure de mes moyens qui n’étaient pas minces, il est vrai. Si les maçons ont cru pouvoir broder là-dessus un polar initiatique, c’est que le cadre s’y prêtait et, d’ailleurs, ce fut une invention très talentueuse et des plus édifiantes. »

Le Temple de Jérusalem
Le Temple de Jérusalem

450.fm — Quelle différence faites-vous entre le Temple historique et sa symbolique maçonnique ?

Salomon — « Le Temple effectif a mis simplement sept ans à être construit. Le Temple maçonnique est une métaphore qui a déjà perduré pendant trois siècles. J’ai bâti en pierre de taille ; les francs-maçons ont, pour matériaux, des allégories. Qui est le plus audacieux, en l’occurrence ? Mon cube d’or servait à prier et à stocker. Le leur leur sert à réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde. En toute hypothèse, quel divin terrain d’atterrissage ! »

450.fm — Hiram incarne le savoir-faire artisanal : vous le commanditaire éclairé, quelle leçon tirez-vous de cette collaboration légendaire ?

Salomon — « Choisissez bien vos maîtres d’œuvre. Payez-les correctement. Déléguez sans micro-management. Respectez les délais. Et surtout, n’oubliez jamais : le Grand Architecte de l’Univers a peut-être créé les cieux, mais c’est moi qui ai dû faire construire les entrepôts, la rampe d’accès et le pas de tir, pour emprunter au registre de la métaphore. L’architecture sacrée, c’est purement de la logistique à 90 %. »

450.fm — Les Francs-maçons pratiquent le travail symbolique autour de votre Temple. Que pensez-vous de cette réinterprétation constante de votre œuvre ?

Salomon — « Ils ont pris mon chantier et en ont fait un laboratoire philosophique. Là où je voyais des blocs de pierre, ils voient des vertus, des épreuves, des grades, que sais-je encore ? Chez eux, l’observateur se double toujours du visionnaire. Ils sont à la fois respectueux et créatifs. Toutefois, pour rester dans le cercle, il ne doivent pas oublier de payer leurs cotisations… »

450.fm — Votre règne est aussi celui de la Sagesse. Les Maçons vous associent souvent à cette quête. Vous y reconnaissez-vous ?

Salomon — « La Sagesse ? J’ai construit un temple, négocié avec Hiram, arbitré mille conflits, géré un royaume turbulent. La vraie sagesse, c’était de ne pas tout faire soi-même. Les Maçons idéalisent ; moi, je recrutais et je déléguais. Leur quête de Sagesse est noble. La mienne était pragmatique, très concrètement enracinée : finir le chantier sans faire la guerre, puis, en référence à cette œuvre, vivre en paix, révérer un ordre de vie. »

450.fm — Un mot pour les Francs-maçons d’aujourd’hui qui vous ont immortalisé en tablier ?

Salomon — « Pour bien bâtir, il faut bien former, bien organiser, bien déléguer, bien contrôler et bien payer. Il faut aussi savoir insuffler et conserver un esprit d’équipe, même sous la pression des délais et des avaries de la fortune. Quant à mon sort dans les Loges, continuez à m’honorer : avec une réputation de sagesse en or massif comme le temple dont je fus commanditaire, j’ai de quoi alimenter vos planches pendant encore quelques millénaires. Vous observerez que ma réputation de sagesse n’est toujours pas entachée par ma « possession » de 700 épouses. Cela dit, c’était déjà une prouesse physique, à l’époque, et, en tout cas, une gageure… Aujourd’hui, ce n’est pas un moindre prodige de ne pas essuyer d’opprobre sur ce plan. »

450.fm — Merci, Majesté, d’avoir traversé les âges pour cette confidence royale.

Salomon — « À  votre service. Celles et ceux qui se placeront sous mon invocation voudront bien se souvenir que mon nom : Salomon, שְׁלֹמֹה Shelomoh, en hébreu, dérivant de שָׁלוֹם Shalom, la paix, signifie « le roi qui apporte la paix ». Sur ce plan-là, en Israël comme bien au delà, je pense que, sans me vanter, je demeure plus que jamais une source inépuisable d’inspiration… »

Autres articles de la série

« Adogma » frappe fort avec son dossier « Science et raison »

Avec son numéro 14-15, Adogma livre une traversée dense et combative des fractures contemporaines. La revue des libres-penseuses et libres-penseurs articule laïcité, esprit critique, complotisme et défense de la science dans une même exigence de discernement, avec un focus marquant sur l’entretien de David Rand consacré à la laïcité face à l’identitarisme.

ADLP

Cette livraison d’Adogma mérite une lecture ample parce qu’elle ne se contente pas d’aligner des textes de circonstance et qu’elle propose, sous des formes très diverses, une même école de vigilance. Nous y lisons une revue qui pense contre les envoûtements du temps, contre les récits qui se substituent aux faits, contre la fatigue du jugement, contre les sacralisations nouvelles qui avancent sous des habits tantôt religieux, tantôt technoscientifiques, tantôt médiatiques. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une défense de la laïcité ni seulement une célébration de la raison. C’est plus profond. C’est une discipline du discernement. À ce titre, la résonance maçonnique est réelle, non par imitation des langages, mais par fraternité de méthode. Il s’agit bien de dégager la pierre des discours pour retrouver la ligne de force du vrai, sans naïveté et sans abdication.

L’éditorial signé T. M., en vérité Thierry Mesny, directeur de publication, donne au numéro sa tonalité de combat intérieur autant que civique

Il part d’un constat sévère sur notre époque, marquée par une lecture binaire des réalités et par une montée des justifications guerrières, des récits de puissance et des inversions de sens. Le texte insiste sur la corrosion des démocraties quand les mots cessent d’être des instruments de justesse pour devenir des armes de captation. Nous y retrouvons une intuition très ancienne et très actuelle à la fois, celle selon laquelle la vérité n’est pas un luxe académique mais une condition de la liberté commune. Quand les récits triomphent des faits, la démocratie vacille. Quand la propagande se fait passer pour de l’information, la conscience se trouble. Quand la force se drape dans la morale, l’esprit critique devient une forme de résistance. Cette entrée en matière est précieuse parce qu’elle refuse la plainte abstraite et nomme des scènes concrètes, la guerre, les manipulations du langage, les renversements symboliques, les pressions politiques sur la recherche, la fragilisation des libertés académiques, les délires complotistes et antivaccins, jusqu’à la tentation d’une domination technologique qui épouse les formes d’un néo-féodalisme. L’éditorial ne disperse pas ces phénomènes. Il les relie. Il montre que la liberté de penser et la liberté de conscience ont aujourd’hui plusieurs fronts, et qu’aucun ne peut être négligé.

Cette ouverture irrigue tout le volume

La rubrique « Pensées libres » déploie ensuite une série de contributions qui travaillent les mots, les héritages et les situations concrètes où se joue la laïcité réelle. Mireille Delfau revient sur le mot « laïcité » et sur les glissements qui l’affectent, avec ce geste salubre qui consiste à remettre de l’exactitude dans une langue publique saturée de contresens.

Charles Coutet – Sénat GODF, photo Yonnel Ghernaouti

Charles Coutel, en convoquant Kant et la paix perpétuelle, rappelle que l’universel n’est jamais un décor philosophique, mais un horizon exigeant, gagné contre les passions d’emprise. Sandrine Mansour traite des « messes consulaires » et déplace la question vers des zones de frottement où le rituel, la représentation diplomatique et la neutralité républicaine se rencontrent de façon très concrète. Jérémy Herbet ramène la laïcité sur un terrain social et politique, au plus près des quartiers et des réalités administratives, ce qui évite à la revue le ton d’une doctrine suspendue hors du monde. Jean-Denis Peypelut, par le détour de l’étymologie du mot « religion », travaille le sous-sol des concepts et rappelle qu’une bataille intellectuelle se perd souvent d’abord dans l’oubli des mots. Estève Freixa i Baqué prolonge ce mouvement par une réflexion sur la croyance et l’athéisme qui refuse les caricatures identitaires.

Dans cet ensemble, l’entretien avec David Rand, « La laïcité face à l’identitarisme », occupe une place décisive, non seulement parce qu’il intervient au point de rencontre de plusieurs lignes du numéro, mais parce qu’il apporte une armature théorique qui éclaire tout le reste. Bernard Kerdraon recueille une parole ferme, structurée, sans complaisance, qui déplace immédiatement le débat. David Rand ne traite pas la croyance comme un bloc extérieur à la raison qu’il suffirait de condamner. Il la replace dans une anthropologie de la perception, de la prudence et de l’interprétation. En mobilisant des références à la psychologie des croyances et aux biais cognitifs, il rappelle que l’humain tend spontanément à attribuer des intentions, à projeter du sens, à préférer des explications qui protègent avant de vérifier. Ce déplacement est capital. Il retire au débat sur la laïcité sa caricature la plus pauvre, celle d’une guerre de personnes ou d’essences, pour le replacer dans une économie commune de la fragilité cognitive.

Nous pouvons lire cela avec un regard initiatique sans forcer le texte

Ce que David Rand décrit sous un vocabulaire rationaliste rejoint une vérité de longue mémoire, l’esprit humain ne se libère pas par décret, il se travaille. Il se rectifie. Il apprend à reconnaître les séductions de l’adhésion, les prestiges du groupe, les faux apaisements de l’évidence. La raison, ici, n’est pas une posture glacée. Elle devient exercice de révision. Elle devient une ascèse de vigilance. Cette dimension rend l’entretien plus profond que certaines polémiques de surface. Il ne s’agit pas seulement de défendre des principes abstraits, il s’agit de comprendre comment se fabriquent les croyances qui rendent ces principes nécessaires.

L’un des points les plus pénétrants de l’entretien concerne le privilège social accordé à certaines croyances surnaturelles et la manière dont ce privilège produit une sorte d’immunité critique.

David Rand – cofondateur et président de l’association Libres penseurs athées (LPA), basée à Montréal, au Québecmontre que l’identitarisme religieux ne relève pas seulement de la conviction intime mais d’une mécanique sociale, faite de signes d’appartenance, de coûts de conformité, de pressions communautaires et de sanctuarisations symboliques. Pour une lecture maçonnique attentive au statut du symbole, la distinction est très éclairante. Il y a loin entre un signe habité qui ouvre un travail intérieur et un signe requis qui prouve l’obéissance au groupe. Dans un cas, le symbole relie et transfigure. Dans l’autre, l’emblème trie, encadre et verrouille. Cette différence traverse en silence tout l’entretien et lui donne une portée que le seul débat institutionnel ne suffit pas à épuiser.

La réponse politique proposée par David Rand, celle d’une laïcité républicaine renforcée, doit être entendue dans cette profondeur. Elle ne se réduit pas à une humeur antireligieuse. Elle procède d’une hiérarchie des principes où la liberté de conscience prime, avec tout ce que cela implique, le droit de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de quitter une religion, de vivre sans allégeance imposée. Ce rappel donne à l’entretien une densité éthique très forte. Même lorsque certaines formulations pourront diviser, l’ensemble oblige à revenir à la question majeure, comment protéger l’autonomie des consciences dans un espace commun traversé par des volontés de capture.

David Rand apparaît d’ailleurs dans le numéro comme plus qu’un interlocuteur ponctuel

Sa présence se prolonge dans la rubrique des lectures autour de son ouvrage Un simulacre de laïcité, L’échec du sécularisme dans le monde anglophone. Cette double inscription donne à sa pensée un rôle de charnière dans la revue. Elle relie la réflexion théorique, l’entretien et la circulation des livres. Si nous devions esquisser une brève présentation de David Rand à partir de cette présence, nous dirions qu’il se tient à l’intersection du militantisme laïque et de l’argumentation philosophique, avec un style de combat qui cherche moins la proclamation que la mise à l’épreuve des notions de croyance, de liberté et de neutralité.

La force de ce numéro tient aussi à son refus de dissocier la défense de la laïcité de la bataille plus vaste pour la raison.

La rubrique « Mémoires de la Libre-Pensée » réintroduit les généalogies, les visages, les héritages, avec Roland Bosdeveix et Nadia Ranaëd. Nous y sentons une dimension de transmission essentielle. La liberté de conscience ne vit pas seulement de principes bien formulés, elle vit d’exemples, de figures, de chaînes de mémoire qui empêchent le présent de se croire autosuffisant. Le dossier consacré à Science et raison prolonge cette nécessité par une autre voie, celle de la méthode.

Charles Coutel revient vers Karl Popper et le rationalisme critique, Nicole-Nikol Abécassis travaille la rupture, Guillaume Lecointre interroge la frontière du savoir et de la croyance, Brigitte Axelrad affronte les conformismes cognitifs, Pascal Wagner-Egger et Sebastian Dieguez éclairent le complotisme, Nicolas Sicard réfléchit à l’incertitude, Franck Ramus aborde la fiabilité de la communication. Pris ensemble, ces textes composent une véritable pédagogie du discernement contemporain. La science n’y est ni idolâtrée ni dissoute dans le relativisme. Elle y apparaît comme une pratique exigeante de contrôle des énoncés, une morale de la preuve, un apprentissage de la rectification collective.

Adogma, 4e de couv.

C’est d’ailleurs ce point que l’éditorial avait préparé avec justesse en dénonçant à la fois les attaques contre la recherche, les logiques de budget, les pressions idéologiques, les paniques médiatiques et les nouvelles figures de l’alliance entre technique, pouvoir et contrôle. La revue tient alors une ligne rare. Elle défend la science sans céder au scientisme. Elle défend la laïcité sans la transformer en dogme d’exclusion. Elle défend la liberté sans fermer les yeux sur les mécanismes sociaux qui la minent. Elle défend la conscience sans flatter l’illusion d’une conscience spontanément souveraine. Cette tenue intellectuelle donne au numéro une véritable unité, presque une voix commune, malgré la pluralité des auteures et des auteurs.

Nous sortons de cette lecture avec le sentiment d’avoir traversé non pas un simple ensemble d’articles mais un atelier de résistance lucide.

Adogma propose ici une œuvre collective au sens fort, une mise en travail de la pensée contre les obscurcissements de l’époque, contre les superstitions anciennes revenant sous des masques neufs, contre les idolâtries technologiques, contre les enfermements identitaires, contre les facilités du langage prêt à l’emploi. Pour des lecteurs maçons, ce numéro rappelle une évidence que nous gagnons toujours à redire autrement, la liberté se mérite par l’examen, la conscience se fortifie par le discernement, et la raison n’est vivante que lorsqu’elle accepte de se reprendre elle-même.

Dans un moment où les mots se brouillent et où les emprises avancent masquées, Adogma rappelle une vérité de fond que les francs-maçons connaissent bien. La liberté de conscience ne se proclame pas seulement, elle se travaille. Et la raison, pour demeurer vivante, doit rester une force de vigilance.

Adogma – Science et raison

Revue de réflexions des libres-penseuses

Collectif – ADLPF, N°14-15, 2025, 190 pages, 20 € / Le site

Dessin du dimanche du Frère Jean-Claude

Cette semaine, notre dessin d’humour pointe ses crayons de couleurs sur les vénérables en quête de Lumière « spiritique » . Le Frère Jean-Claude nous gratifie d’un dessin d’humour maçonnique totalement fictif. Les Sœurs et les Frères comprendront aisément que toute ressemblance avec des VM connus serait purement fortuite.

Légendes de France ou d’ailleurs : Beaucaire, le Drac et l’œil volé

Légende d’eau noire, gardien du seuil et école du regard

À Beaucaire (département du Gard, en région Occitanie), le Rhône n’est pas seulement un fleuve, c’est une frontière vivante. Une ligne sombre entre deux rives, deux imaginaires, deux monstres aussi. En face, Tarascon garde sa Tarasque. Ici, Beaucaire répond par le Drac, dragon amphibie, démon d’eau, faiseur d’illusions. Deux cités qui se toisent à travers le courant, comme deux colonnes plantées au bord du même mystère.

Blason Beaucaire

La légende est ancienne, sérieuse au sens médiéval du terme, consignée au début du XIIIᵉ siècle par Gervais de Tilbury dans les Otia Imperialia. Elle appartient à cette Europe narrative où les merveilles ne sont pas des ornements, mais des avertissements. Le Drac n’est pas un conte pour touristes. C’est une parabole de seuil, un récit d’initiation déguisé en frayeur populaire.

Le Drac, Tuileur du fleuve

Dans l’imaginaire initiatique, il existe toujours une puissance qui filtre. Un gardien du seuil, non pour exclure par caprice, mais pour éprouver la qualité de l’approche. Le Drac de Beaucaire joue ce rôle. Il ne se contente pas d’effrayer, il contrôle l’accès. Il rappelle qu’un seuil n’est pas une porte ouverte sur un spectacle, mais une épreuve de tenue intérieure.

Le Rhône devient alors plus qu’un décor. Une ligne de démarcation. Nous croyons voir une simple rive, nous traversons en vérité un passage entre deux régimes du réel, celui où l’on consomme des signes et celui où l’on apprend à les lire.

Le piège, une coupe qui brille, comme un faux signe

Dans les versions les plus nettes, le Drac attire en laissant flotter sur l’eau une coupe, un anneau, une promesse, l’éclat d’un bien qui n’est pas à prendre. Le geste est simple, presque enfantin, se pencher, avancer, saisir. Et c’est là que tout bascule. Le fleuve devient trappe, la surface devient mensonge. Ce n’est pas la bête qui tue d’abord, c’est l’avidité, ou plus subtilement ce réflexe de croire que le réel est ramassable.

Drac-en-âne-rouge,-noyant les enfants-imprudents

Regard maçonnique, nous lisons ici une mise en garde contre les lumières trop rapides, celles qui scintillent sans éclairer. Le Drac devient l’anti-Lumière. Il donne des reflets au lieu d’offrir une clarté. Il fabrique du visible pour empêcher de voir. Il ressemble à ce que le monde profane sait si bien produire, l’éclat qui distrait, l’apparence qui remplace le sens.

L’eau, première épreuve, la purification et l’engloutissement

Le Drac est un monstre d’eau. Ce seul détail suffit à le placer du côté des épreuves primordiales. L’eau lave, mais l’eau dissout. L’eau purifie, mais l’eau emporte. C’est une matière initiatique parce qu’elle oblige à céder et parce qu’elle transforme.

Ici, la légende fait plus fin encore, elle choisit une lavandière. Celle qui lave, bat le linge, rince, sépare le clair du souillé, pratique déjà une alchimie quotidienne, dissoudre, purifier, recommencer. Pourtant, elle est happée. Comme si le récit murmurait ceci, nous pouvons accomplir les gestes de la purification sans être à l’abri de l’abîme. La descente sous la surface n’est pas une punition spectaculaire. C’est un basculement. Le monde devient envers, et le temps cesse d’obéir aux mêmes lois.

Lavandiere, par Paul Guigou (1860)

La lavandière, l’ablution, puis la descente

Vient l’épisode central. Au bord du Rhône, la lavandière est séduite par un détail qui flotte, coupe de bois, battoir, objet domestique devenu appel. Elle est emportée par le fond et se retrouve, sept ans durant, nourrice du Dracounet.

Sept ans, le chiffre est trop plein pour être innocent. Il ne moralise pas, il structure. Il donne une durée à l’épreuve, il signale que la transformation ne s’obtient ni par un coup d’éclat, ni par une révélation instantanée. Sept ans, c’est le temps où l’on cesse d’être celle d’avant, sans encore savoir quel visage nouveau l’on portera. Autrement dit, le Drac n’enseigne pas le bien contre le mal. Il enseigne la patience du travail intérieur.

La pommade d’invisibilité, le secret comme matière

Le Drac impose un rituel. Enduire l’enfant d’une pommade qui le rend invisible. Un soir, la lavandière oublie de se laver les mains. Au réveil, en se frottant les yeux, elle voit désormais le Drac, lui que nul ne voit.

Drac-Tuileur-du-fleuve

C’est l’un des nœuds symboliques les plus puissants du récit. Le secret n’est pas une phrase, ni un mot de passe, ni une information. C’est une substance. Il se transmet par contact, par imprégnation, presque malgré soi. La connaissance véritable ne s’ajoute pas au regard comme un accessoire. Elle modifie l’organe même qui perçoit. Et cette modification, parce qu’elle est réelle, engage et expose.

Acquérir un regard neuf, ce n’est pas seulement recevoir la Lumière. C’est accepter que cette Lumière pèse. Voir ce que les autres ne voient pas, c’est porter un surplus de réel, donc une vulnérabilité. Car le Drac n’aime pas être reconnu.

Voir n’est pas savoir, l’œil blessé, rappel à la juste mesure

La femme revient enfin à la surface, changée, presque méconnaissable. Puis, à Beaucaire, sur la place, elle aperçoit un homme et reconnaît le Drac sous sa forme humaine. Elle s’avance, le salue, et la bête, furieuse d’avoir été vue, lui crève l’œil.

Violence terrible, mais parfaitement logique dans l’économie du mythe. L’accès au caché n’est pas sans garde-fou. Qui a obtenu une vision hors des cadres, qui confond reconnaissance et familiarité, s’expose à la morsure du gardien du seuil. Le Drac supporte qu’on le serve. Il ne supporte pas qu’on le désigne. Être vu, reconnu, nommé, c’est être exposé, donc vulnérable.

Sur le plan initiatique, la blessure dit autre chose encore. Nous ne devons pas confondre vision et maîtrise. Accéder à une perception plus fine du réel ne donne pas le droit d’en tirer vanité.

Le Drac sanctionne l’orgueil de la reconnaissance immédiate. Il rappelle la règle de la juste mesure. L’œil qui voit trop vite perd sa paix.

Et l’œil unique, dans la foulée, chuchote une vérité sobre. Nous ne voyons jamais tout. La vérité initiatique n’est pas un projecteur braqué. C’est une lumière réglée, orientée, progressive. Une discipline du regard, pas une ivresse.

Frédéric Mistral en 1885 par Félix-Auguste Clément

De Gervais à Mistral, quand le monstre devient poésie

Au XIXᵉ siècle, membre fondateur du Félibrige Frédéric Mistral (1830-1914) et, en 1904 prix Nobel de littérature pour son œuvre Mirèio, réinscrit le Drac dans une poétique du Rhône où la peur populaire devient aussi puissance d’attraction. Le monstre n’est plus seulement prédateur. Il devient voix du courant, beauté dangereuse, présence fascinante. Le mythe cesse d’être seulement une pédagogie de la peur. Il devient méditation sur le charme des abîmes, sur ce qui, dans l’eau noire, attire précisément parce que cela ne se donne pas.

Une légende incarnée, statue, fête, traces d’atelier

Le plus beau, à Beaucaire, est que la légende ne reste pas dans les livres. La ville a gardé son monstre à ciel ouvert, représentation sur une place, mémoire locale entretenue, fêtes et détours modernes parfois inattendus. Preuve qu’un mythe survit en changeant de peau, sans cesser d’être lui-même.

Le-Drachenstich-de-Furth-im-Wald,-en-Bavière

Et puis il y a les objets, des battoirs de lavandières ornés d’un Drac reptilien, traces où le récit passe dans la main. Là, nous touchons presque l’atelier. Une légende gravée dans l’outil, comme un rappel concret que l’eau lave, mais qu’elle peut aussi prendre.

Le Rhône comme épreuve du discernement

Au fond, le Drac de Beaucaire dit une chose simple, et très initiatique. La frontière n’est pas un lieu neutre. Le bord du Rhône est un seuil, et le seuil a toujours son gardien.

Lozère_Sainte_Enimie-combattant-le-Drac

À qui veut saisir l’éclat qui flotte, la légende répond par une règle de vie. Ne confonds jamais le reflet avec la Lumière. Certaines pièces d’or sont des hameçons. Et certains secrets, s’ils sont salués trop vite, te laissent borgne du monde.

Car le Drac, finalement, n’est pas seulement dehors, dans l’eau noire. Il est aussi cette part en nous qui voudrait posséder la vérité comme un objet.

L’initiation, elle, apprend l’inverse. Tenir la coupe sans la saisir, traverser sans s’engloutir, regarder sans profaner.

Drac-de-Beaucaire-à-forme-humaine

À vous de nous écrire

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village, vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

London, dragon

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Drapeau du pays de Galles : dragon ailé rouge (y Ddraig Goch en gallois) ; lié au pays depuis des siècles

Allumer une petite bougie dans son cœur

1

En ce premier mars où le quartier chinois de  Paris, dans le XIIIe arrondissement, célèbre en grande pompe – avec un défilé bariolé et de percutantes festivités – le Cheval de Feu, animal de ce Nouvel An lunaire, les francs-maçons se souviennent en catimini que ce jour marque aussi le début d’une nouvelle année maçonnique portant symboliquement le millésime 6026. Il faut dire que l’actualité, pour eux qui se tournent traditionnellement vers l’Orient, ne les incite guère à pavoiser. Il n’empêche qu’ils échangent des vœux de sagesse, de paix et d’amour, en se donnant de chaleureuses accolades. Bonne Année, Très Chères Sœurs et Très Chers Frères ! Puissiez-vous continuer à lire 450.fm en bonne santé, en œuvrant chaque jour pour le bien de l’humanité !

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’autre jour, au début de la cérémonie, dans le rite que je pratique d’ordinaire avec de bonnes vieilles chandelles, je me suis retrouvé à voir un frère allumer d’un doigt nerveux les étoiles que soutiennent les trois colonnettes, en cherchant à pousser par en-dessous le minuscule curseur de fausses bougies chauffe-plat en plastique, surmontées de diodes électroluminescentes[1].

Ce regrettable artifice fut l’amorce d’une réflexion sur ce que donnait la modernité dans nos Loges, alors que, de façon aussi inaperçue qu’en définitive, fort voyante (ou… fourvoyante !), s’y engouffrait une intelligence artificielle générative[2] synthétisant instantanément et à peu de frais intellectuels, en un français au demeurant correct, une masse impressionnante d’informations sur le sujet d’une planche naguère encore assez souvent maladroitement conçue, sans rigoureuse logique, par des auteurs un peu confus, aussi bien embarrassés par leurs trop vacillantes connaissances sur les questions qui leur étaient posées que par leur incapacité à les ancrer dans leur vécu et à porter témoignage du travail qu’elles auraient dû opérer en eux. (Je suis sûr que les sœurs ne m’en voudront pas de ne pas les avoir amalgamées à ce constat, tout simplement en raison de l’ignorance que j’en ai…)

Peut-être nous faudra-t-il renoncer à ces lectures fastidieuses, accueillies, comme on voudra, avec une commisération justifiée ou une bienveillance forcée… Il y a, dans l’hypocrisie, des degrés fraternels auxquels nous entraînent nos exercices réguliers. En réalité, nous parlons trop. Nous croyons devoir penser à tout propos, ce qui fait que nous faisons semblant. Nous devrions en revenir aux disciplines du silence, point tant, d’ailleurs, aux méditations floues des rêveries philosophiques qu’à un  dépouillement assidu faisant le vide en notre esprit, quelles que soient les combustions inconscientes de notre psyché. Peu à peu, nous apprendrions à être en paix avec nous-mêmes, sans pour autant nous rendre compte formellement de ce qui s’accomplit en nous – abandonnant ainsi toutes ces agitations passionnelles que nous doublons d’une prétendue rationalité, en vue de nous accorder un dérisoire confort moral.

Alors, nous nous placerions au seuil de l’éveil, où peu à peu nous usons du discernement (c’est-à-dire d’une claire faculté de jugement)… avec discernement (c’est-à-dire à point nommé, sans plus), aménageant du temps à nos perceptions, désamorçant toute violence d’interprétation dans notre regard sur les choses. Nous nous habituerions à nous détacher de nos préjugés voire de nos sentiments déjà construits, dans le monde où nous sommes, en sachant que l’instant présent agglomère ce qui fut à ce qui se prépare, en nous laissant aller à élargir notre focale dans le temps et dans l’espace, si bien que, l’excitation du moment dissipant ses effets de surface, nous retrouverions, au-delà de la variation des cycles, des diverses vicissitudes et des multiples soubresauts, les marques tout aussi profondes que supérieures des destinées humaines.

Le monde nous apparaîtrait, alors, comme le terrain permanent de notre volonté d’être, dans ce que nous sommes et souhaitons réaliser. Malgré les obstacles et les difficultés que nous avons à vivre comme autant d’épreuves à surmonter, nous n’aurions aucune raison de renoncer à nos idéaux ni d’abandonner nos projets, les adaptant aux moyens qu’en choisissant les voies les plus propices, le réel n’empêche jamais pleinement et que, contre toute attente, il lui arrive même de favoriser. L’esprit cède, parfois ; le cœur, jamais !

On croit qu’on doit allumer une petite bougie dans son esprit. On s’aperçoit, avec le temps, qu’il vaut mieux l’allumer dans le cœur.


[1] Lire, sur le sujet, dans ces « colonnes », l’éclairante (sic) chronique de Franck Fouqueray (directeur de la publication de ce Journal), en cliquant ici.

[2] On pourra lire avec profit, du même Franck Fouqueray, l’essai qu’il a publié, en avril 2025, chez Dervy, sous le titre : L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici), ainsi que la toute récente analyse que Yonnel Ghernaouti, notre frère et confrère de 450.fm, fait paraître, ce 26 février 2026, chez Le Compas dans l’œil, sur : La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici).

Autres articles sur ce thème