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Le cinéma antimaçonnique de propagande a forgé nos esprits… comment Hollywood continue ?

Le cinéma est généralement utilisé pour forger la pensée. Il crée ainsi une propagande au service du « maître » – qu’il s’agisse d’un État, d’une idéologie ou d’une puissance impériale. En matière de maçonnerie, le meilleur exemple reste Forces occultes (1943), ce film de propagande vichyste et nazie qui a servi à diaboliser la Franc-Maçonnerie pendant l’Occupation. Mais le phénomène dépasse largement ce cas français. Depuis la création de Hollywood, les États-Unis ont systématiquement utilisé le 7e art comme une usine à fabriquer l’ennemi, légitimant conquêtes coloniales, guerres et hégémonie mondiale.

M. Pierre Conesa

Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et spécialiste des questions stratégiques, a décortiqué ce mécanisme dans son ouvrage Hollywood, arme de propagande massive (Robert Laffont). Son analyse, tirée d’une longue interview sur France Culture, révèle comment le cinéma américain a forgé une vision du monde binaire – le Bien contre le Mal – qui a modelé l’opinion publique mondiale pendant plus d’un siècle.

Forces occultes (1943) : le cas emblématique de la propagande antimaçonnique.

Produit en pleine Occupation, ce moyen-métrage français de 43 minutes est le seul film de propagande explicitement antimaçonnique commandité par un État en Europe occidentale pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après la loi du 13 août 1940 du régime de Vichy interdisant les sociétés secrètes, Bernard Faÿ (administrateur du Grand Orient de France dissous et fervent antimaçon) impulse la production. Le film est commandé par la Propaganda Abteilung (délégation nazie en France occupée).

Jean Mamy dans Comœdia du 3 avril 1922

Réalisé par Jean Mamy (alias Paul Riche), ancien franc-maçon passé à la collaboration et agent de la Gestapo, avec un scénario de Jean Marquès-Rivière (lui aussi ex-maçon reconverti au Parti populaire français de Jacques Doriot), le film suit un jeune député ambitieux qui rejoint le Grand Orient de France pour faire carrière. Il découvre que la Franc-Maçonnerie, alliée aux Juifs et aux puissances anglo-américaines, complote pour pousser la France à la guerre contre l’Allemagne.Le film montre des scènes d’initiation (tournées au Palais-Bourbon et au siège du GODF, rue Cadet) présentées comme des rites sataniques et manipulateurs. Il mêle antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme. Sorti le 9 mars 1943 à Paris, il est présenté comme un « document de vulgarisation sur une question d’intérêt national ».

M. Marquès-Rivière pendant son allocution. » (Présentation du film Forces occultes le 9 mars 1943).

Après la Libération, les auteurs sont lourdement sanctionnés : Jean Mamy est exécuté en 1949, Jean Marquès-Rivière fusillé en 1945. Pourtant, le film, malgré sa très mauvaise qualité cinématographique, connaît une seconde vie dans les milieux conspirationnistes et antimaçonniques contemporains, où il est souvent présenté comme un « documentaire ».

C’est l’exemple parfait d’un État utilisant le 7e art pour justifier la répression (arrestations, internements, spoliations de biens maçonniques) en accusant la Franc-Maçonnerie d’avoir causé la défaite de 1940. Le cinéma ne se contente pas de refléter une opinion : il la fabrique pour légitimer la violence d’État.

La fabrique de l’ennemi par Hollywood : la même mécanique à l’échelle mondiale

Depuis le début du XXe siècle, les États-Unis font exactement la même chose avec toutes les minorités pour justifier leurs conquêtes coloniales et leur hégémonie. Pierre Conesa, dans son livre Holy Wars et dans une longue interview sur France Culture, analyse ce vaste catalogue de films américains comme une « usine à représentation » qui a forgé l’opinion publique en inscrivant le monde dans un axe du Bien et du Mal dessiné par Washington.

« Si on avait une espèce de comparaison historique, j’ai l’impression de me trouver dans la situation de Martin Luther quand il critiquait les indulgences »

explique Conesa. Il compare Hollywood à la papauté : une institution qui vend une vision du monde et qui rapporte énormément d’argent.

Le cinéma américain n’est pas seulement artistique : c’est une propagande commerciale et politique masquée. Contrairement aux films soviétiques ou asiatiques, où la propagande est démonstrative, Hollywood légitime le héros jacksonien – l’individu seul contre le système qui finit toujours par avoir raison.

Conesa insiste sur un chiffre frappant : il y a eu 2 700 westerns. Dans la masse, « l’Indien est rarement le gentil, le cow-boy le méchant ». Cette mécanique a légitimé un génocide aux yeux de plusieurs générations d’Américains : « De ma génération, je ne pouvais être que le cow-boy, je ne pouvais pas être l’Indien. »

Comment Hollywood forge l’ennemi successif

Le processus est systématique et commercial. Le producteur sait ce que le public attend : l’autre ne peut être qu’un envieux, un criminel, un porteur de vice, car « on vit dans le meilleur système du monde ».

  • Les Noirs : stéréotypés comme serviteurs ou criminels pendant des décennies.
  • Les Indiens : sauvages sanguinaires justifiant la conquête de l’Ouest.
  • Les Mexicains : bandits rasés de près, ricanant, avec leur « bomba latina » pour contourner la censure morale.
  • Les communistes : ennemis de la liberté.
  • Les Arabo-musulmans : terroristes irano-islamistes qui font aujourd’hui peur au monde entier.
  • Les Français : collabos dans Casablanca, ou Français bashing post-2003 (Irak) où les acteurs français se voient proposer uniquement des rôles de méchants.

Conesa note que cette propagande a été pensée dès les années 1920-1930, mais elle s’est internationalisée avec les accords Blum-Byrnes de 1946 : la France, ruinée, ouvre son marché aux films américains en échange d’un prêt. Résultat : un sondage montre qu’en 1945 les Français pensaient que l’URSS avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne (60 %). Aujourd’hui, c’est les États-Unis (60 %). Le soft power a réécrit l’Histoire.

Même les défaites américaines sont réécrites : les films sur le Vietnam montrent la souffrance du soldat américain, jamais la légitimité de la lutte vietnamienne. Rambo repart au Vietnam pour libérer des prisonniers imaginaires et tue des dizaines d’ennemis. Conesa ironise :

« Imaginez un film où un ancien combattant français retourne en Algérie tuer 76 Algériens… le scandale serait énorme. »

Auto-critique interne et propagande externe

Hollywood excelle dans l’auto-critique du système américain… mais jamais dans sa relation à l’autre. Les films critiques sur le Vietnam ou l’Irak (American Sniper) montrent la souffrance du GI, jamais celle de l’ennemi. Les producteurs indépendants (Robert Redford, Marlon Brando) ont parfois porté des contre-récits, mais les « mauvais films » de masse (Chuck Norris, Stallone) restent les plus influents.

Aujourd’hui, des contre-narratifs émergent (Black Panther, films de Spike Lee), mais Conesa reste lucide : le succès se mesure au nombre de spectateurs, pas à la qualité. Les majors continuent de produire la masse qui forge l’opinion.

Le cinéma comme récit national et arme géopolitique

Pour Conesa, le cinéma remplit aux États-Unis le rôle que les manuels d’histoire jouent en France : il construit le récit national. Une société fière de son identité malgré l’esclavage, la ségrégation et le génocide indien trouve dans Hollywood son mythe fondateur – le héros qui porte le Bien universel.

Carl Schmitt l’avait théorisé : le politique définit l’ennemi. Hollywood le fabrique en images. Ce n’est pas un complot centralisé, mais une logique commerciale qui sert parfaitement le pouvoir : « Le producteur sait ce que le public attend. »

Clap de fin : le cinéma, arme de propagande massive

Du Forces occultes de 1943 qui diabolisait la Franc-Maçonnerie pour justifier la répression vichyste, aux milliers de westerns, films de guerre et blockbusters hollywoodiens qui ont successivement désigné l’Indien, le Noir, le communiste, le musulman ou le « Frenchie » comme ennemi, le cinéma de propagande forge nos esprits avec une efficacité redoutable.

Il ne se contente pas de divertir : il légitime la conquête, réécrit l’Histoire et construit une vision binaire du monde au service du « maître » du moment. Comme le dit Pierre Conesa, Hollywood est une « arme de propagande massive » qui a su masquer son caractère propagandiste derrière le glamour et le divertissement.

Aujourd’hui encore, face aux plateformes de streaming et aux séries, la mécanique perdure. Comprendre comment le cinéma fabrique l’ennemi reste donc un impératif démocratique : car celui qui contrôle les images contrôle les esprits. Et l’Histoire nous l’a montré à plusieurs reprises :

quand le 7e art devient l’arme du pouvoir, c’est toute la pensée qui est mise en danger.

Une session conjointe du Rite Écossais Ancien et Accepté réunit plus de 80 frères à Ji-Paraná au Brésil

Les Sœurs ont également tenu une conférence au Club des Acacias, réunissant plus de 50 participantes dans un esprit d’unité et de fraternité maçonnique. « L’œuvre a été conduite par le Puissant Grand Maître Adjoint Celson Cabral, lors d’une cérémonie marquée par une harmonie rituelle et la participation expressive des frères. »

L’Orient de Ji-Paraná (Brésil) a vécu, le 10 avril 2026, un moment de grande importance pour la Franc-maçonnerie avec la tenue d’une session conjointe du Rite Écossais Ancien et Accepté. Quatre loges s’y sont réunies : Segredo e LealdadeHumanidade e Fraternidade de RondôniaAcácia de Ouro Preto et Acácia Rondoniense.

La session s’est tenue au Temple de la Loge Humanidade e Fraternidade de Rondônia et a réaffirmé l’unité, l’organisation et la force des Loges maçonniques de l’État. La nomination des officiers s’est déroulée en présence des Vénérables Maîtres des Loges participantes, renforçant ainsi le symbolisme de l’intégration et de la fraternité entre Loges.

Officiers de la session conjointe

  • Premier Surveillant : Vén. M. Juliano Almeida
  • Second Surveillant : Vén. M. Patrick
  • Orateur : Vén. M. Silmar Regis
  • Secrétaire : Vén. M. Shigueyuki Nagatomo

Avec la présence de plus de 80 frères, la session conjointe a démontré la vitalité de la franc-maçonnerie Grand Orient du Brésil dans l’État et la capacité des loges à promouvoir des Tenues d’une grande importance rituelle et fraternelle. L’union entre les Loges a renforcé les liens de l’Ordre, élargi la camaraderie entre les membres et consolidé l’engagement envers les principes du Rite Écossais Ancien et Accepté.

  • Frères réunis : 80+
  • Sœurs participantes : 50+

Un programme parallèle pour les sœurs maçonniques

En parallèle de la session, un programme spécial destiné aux belles-sœurs et aux sœurs maçonniques s’est tenu au Club As Acácias, avec des conférences qui ont réuni plus de 50 participantes. Cette initiative a valorisé la présence de la famille maçonnique et a rendu la rencontre encore plus inclusive, fraternelle et enrichissante.

L’organisation simultanée de ces activités a démontré, une fois de plus, la force de la franc-maçonnerie dans l’État — non seulement dans la préservation de ses rites et traditions, mais aussi dans la promotion de l’intégration entre frères, belles-sœurs et autres membres. Cet événement a clairement illustré l’unité, la participation et le renforcement institutionnel, consolidant le rôle des loges comme références importantes au sein de l’Ordre.

Source : GOB-RO · Rédaction RondôniaMaçônica

« Epistolae » de l’équinoxe : la Franc-maçonnerie, le monde, le voile…

Avec son n°74, la revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra propose un ensemble d’une tenue rare où la réflexion sur la présence mondiale de la franc-maçonnerie répond à une méditation dense sur le voile, ses secrets, ses passages et ses dévoilements successifs.

François Boucq

Servi en première de couverture par un dessin de François Boucq, auteur de bande dessinée distingué par le Grand Prix d’Angoulême en 1998, ce numéro fait dialoguer histoire, intériorité et symbolique avec une véritable exigence initiatique.

Il arrive qu’une revue maçonnique ne se contente pas d’assembler des articles, mais qu’elle compose un climat, presque une chambre intérieure où plusieurs voix, loin de se concurrencer, travaillent une même matière de profondeur.

C’est bien ce qui se produit avec cette livraison d’équinoxe de printemps d’Epistolae Latomorum consacré d’un côté à la franc-maçonnerie dans le monde et de l’autre au voile.

Le rapprochement pouvait sembler d’abord relever d’une construction éditoriale heureuse

Il apparaît vite qu’il touche à quelque chose de plus essentiel. Car penser la franc-maçonnerie à l’échelle du monde, c’est déjà interroger ce qui demeure identique sous la diversité des formes, ce qui voyage sans se perdre, ce qui se transmet sans jamais se donner tout entier. Et penser le voile, c’est entrer dans la loi même de toute démarche initiatique, celle qui nous enseigne que la vérité n’est jamais livrée d’emblée, qu’elle se mérite, s’approche, se pressent, se reçoit par degrés.

Philippe Cangémi, dans le « Propos du Grand Maître », donne à l’ensemble sa juste orientation

Il ne s’agit pas seulement de faire vivre une revue obédientielle, mais de porter une voix, de nourrir un espace de culture, de mémoire et d’intelligence initiatique capable de refléter la diversité des sensibilités rituelles sans rien céder sur l’exigence intérieure. Cette parole d’ouverture trouve un écho profond dans l’éditorial de Claude Godard, magnifique par son recentrement. Sous l’invitation à connaître l’univers des hommes et des dieux, il rappelle que l’itinéraire maçonnique n’a de sens qu’à la mesure de la transformation de nous-mêmes. La franc-maçonnerie n’y apparaît pas comme un savoir d’apparat, mais comme une discipline de lucidité, une ascèse de la conscience, une lente conversion du regard.

Le grand dossier trouve sous la plume de Pierre Franceschi une introduction claire, ferme, habitée par le souci de l’ampleur juste

Il ouvre l’espace sans le dissoudre. Il montre que cette présence mondiale de la franc-maçonnerie doit être pensée dans le temps autant que dans l’étendue, dans la pluralité des territoires autant que dans la fidélité à une famille spirituelle. Rien d’abstrait ici. Rien de convenu. L’ensemble est orienté vers une question de fond qui demeure brûlante. Qu’est-ce qui fait qu’une même lumière peut revêtir des accents, des usages, des langues, des histoires si diverses sans perdre son axe de verticalité.

Pierre-Yves Beaurepaire

À cet égard, le texte de Pierre-Yves Beaurepaire est l’une des grandes réussites du numéro. Historien majeur des sociabilités et des circulations maçonniques à l’époque moderne, il restitue la franc-maçonnerie européenne du siècle des Lumières à l’âge des révolutions dans toute sa mobilité, toute sa complexité, toute son épaisseur humaine. Son apport est précieux parce qu’il ne réduit jamais l’histoire maçonnique à une galerie d’anecdotes ni à une chronique institutionnelle. Il montre des flux, des ports, des correspondances, des déplacements, des réseaux, des tensions religieuses et politiques, des transplantations culturelles. La loge redevient alors ce qu’elle fut si souvent au XVIIIe siècle, non un simple lieu clos, mais un laboratoire de circulation, d’affinage, de reconnaissance mutuelle, parfois aussi de soupçon et de péril. Sous sa plume, l’Europe maçonnique n’est pas une carte immobile. Elle devient une respiration. Elle est traversée par la mer, le commerce, l’exil, la curiosité savante, l’idéal cosmopolite et, bientôt, par les secousses révolutionnaires qui viennent troubler, déplacer ou radicaliser les équilibres anciens.

Ce regard historique trouve un contrepoint singulièrement fécond dans la partie symbolique consacrée au voile

Jean-Yves Orssaud en donne l’entrée avec une grande justesse. Le voile, rappelle-t-il, n’est pas un motif marginal. Il traverse les existences ordinaires, les démarches psychologiques, les recherches spirituelles, les traditions ésotériques, et bien sûr la franc-maçonnerie elle-même. Il est partout, depuis le bandeau du profane jusqu’aux développements du Rite Écossais Rectifié, des side degrees d’Émulation ou de certains rites égyptiens. Surtout, Jean-Yves Orssaud insiste sur sa nature plurielle. Le voile peut être opacité et obscurité, mais aussi protection, transparence relative, seuil, invitation au franchissement. En quelques lignes, il donne la clef du dossier. Le voile n’est pas seulement ce qui cache. Il est ce qui éduque le regard, ce qui prépare l’être à une lumière qu’il ne pourrait recevoir brutalement sans s’y perdre.

C’est précisément ce que déploie avec finesse Gilles Calmer dans son étude sur « Les voiles, un grade des side degrees du Rite Émulation, et sur ses rapports avec l’être humain ». Son texte est d’une richesse remarquable parce qu’il ne traite pas le voile comme une curiosité rituelle secondaire, mais comme une véritable anthropologie initiatique. Les trois voiles y deviennent les figures d’un travail intérieur. Le bleu, le pourpre et l’écarlate ne renvoient pas seulement à une progression cérémonielle. Ils dessinent une montée, ou plus exactement une traversée, depuis les premières structures de la conscience jusqu’à un ordre plus subtil de l’être. Gilles Calmer établit des correspondances avec les trois colonnes, avec l’arbre séfirotique, avec les degrés de l’âme, avec les passages bibliques et évangéliques, avec Emmaüs, avec le Saint des Saints, avec cette connaissance voilée qui ne se donne qu’à celui qui accepte d’être transformé par elle. Il y a dans ces pages quelque chose de profondément juste. Le voile n’est pas dénoncé comme obstacle. Il est reconnu comme médiation. Il protège le mystère de notre impatience. Il préserve le sacré de notre avidité. Il oblige l’homme à devenir capable de ce qu’il demande.

L’un des mérites majeurs de cet article tient aussi à la manière dont Gilles Calmer fait du passage à travers les voiles une image du devenir humain lui-même

L’homme y est montré comme un être pris entre le visible et l’invisible, entre la perception immédiate et une maturation plus haute, entre le désir de comprendre et la nécessité d’être préparé. Ainsi la voie initiatique n’est-elle pas une suppression des voiles, mais leur traversée. Il faut passer, consentir, purifier, ordonner, intérioriser. La conclusion du texte, en revenant à l’arbre de vie, à l’axe central et à cette séfira voilée de la connaissance qui concentre les énergies, donne à l’ensemble sa portée spirituelle la plus haute. Le maçon ne s’accomplit qu’après avoir traversé toutes les étapes de sa maturation. Nous touchons là à une vérité essentielle de toute tradition initiatique digne de ce nom. Rien n’est donné qui n’ait été intérieurement préparé

Il faut enfin relever ce que la première de couverture apporte silencieusement à l’ensemble. La présence de François Boucq n’est pas anecdotique. Dessinateur au trait souverain, passé de l’illustration de presse à une œuvre de bande dessinée reconnue pour sa puissance graphique, son sens du cadrage et de la mise en scène, il apporte à ce numéro une signature visuelle qui vaut presque profession de foi. Que cet univers du voile et du monde maçonnique s’ouvre sous un dessin de François Boucq n’est pas un ornement. C’est une manière d’annoncer que le regard, lui aussi, est initié, qu’il doit apprendre à voir ce qui affleure sans s’exhiber, à accueillir une force de suggestion plutôt qu’une démonstration appuyée.

Ce numéro d’Epistolae Latomorum laisse ainsi une impression durable. Non parce qu’il prétendrait épuiser ses thèmes, mais parce qu’il les aborde avec cette qualité trop rare de densité calme qui sied aux travaux appelés à demeurer. Entre l’histoire longue des circulations maçonniques, l’universalité problématique du fait maçonnique, l’exigence éthique, et la symbolique du voile comme pédagogie du mystère, la revue réussit à faire entendre une même leçon. La franc-maçonnerie ne vaut que si elle demeure capable de relier sans niveler, de transmettre sans banaliser, de dévoiler sans profaner.

Dans ce n° 74, le monde et le voile ne s’opposent pas. Ils se répondent. L’un rappelle l’immense dispersion des formes maçonniques, l’autre la nécessité intérieure du discernement. Entre les deux, Epistolae Latomorum trace un chemin de fidélité, de lenteur et d’élévation qui honore pleinement l’idée que nous nous faisons d’une revue initiatique.

EPISTOLAE LATOMORUM – Dossier : La Franc-maçonnerie dans le monde / Symbolique : Le voile

La revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra / Conform édition, N°74, Équinoxe de printemps 2026, 64 pages, 14 € Frais de port inclus / L’éditeur, le SITE

Radio Ginen – une station de radio maçonnique haïtienne

Radio Ginen, également connue sous le nom de Radio Télé Ginen (RTG), est l’une des stations de radio généralistes les plus emblématiques et les plus écoutées d’Haïti. Basée à Delmas 31, dans la banlieue immédiate de Port-au-Prince, elle diffuse à la fois en FM (92,9 MHz stéréo) et en AM (1030 kHz), couvrant ainsi une large partie du territoire national et au-delà grâce à ses retransmissions en ligne.

Créée le 3 avril 1994, elle s’est imposée en trois décennies comme une référence crédible pour l’information, le sport, la culture et le débat public haïtien. Son slogan emblématique, « Jan Li Ye A. Yon Eksperyans Natif Natal » (« Tel qu’il est. Une expérience authentiquement haïtienne »), résume parfaitement sa philosophie : dire la vérité sans fard, dans un langage proche du peuple, avec une authenticité ancrée dans la réalité quotidienne du pays.

Une naissance en pleine transition démocratique

Radio Ginen voit le jour en 1994, au cœur d’une période charnière de l’histoire haïtienne. Haïti sort alors de la dictature des Duvalier et traverse une transition démocratique tumultueuse marquée par le retour de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir. Dans ce contexte de liberté d’expression retrouvée, de nombreuses radios privées émergent. RTG, inaugurée officiellement le 3 avril 1994, se positionne d’emblée comme une station généraliste, ouverte à tous les courants d’opinion, tout en privilégiant une ligne éditoriale indépendante et proche des préoccupations populaires.

Dès ses débuts, elle combine radio et télévision (d’où le nom Radio Télé Ginen). Son immeuble historique, situé à Delmas, abritait à la fois les studios radio et les installations télévisuelles. La station devient rapidement un acteur majeur du paysage médiatique haïtien, diffusant des bulletins d’information, des magazines culturels, des émissions sportives et des débats sociétaux qui reflètent la vie quotidienne des Haïtiens.

Le séisme de 2010

Une épreuve qui renforce la résilience

Le 12 janvier 2010, le terrible séisme de magnitude 7,0 qui ravage Port-au-Prince et ses environs porte un coup sévère à Radio Ginen. L’immeuble abritant les locaux de Radio Télé Ginen s’effondre complètement, détruisant une grande partie du matériel technique et des archives. Comme des milliers d’institutions haïtiennes, la station se retrouve sans toit.

Pourtant, l’esprit de Radio Ginen ne faiblit pas. Dans les heures et les jours qui suivent la catastrophe, les équipes se réorganisent avec une rapidité remarquable. Les employés s’installent temporairement dans la cour de l’Institution Saint-Louis de Gonzague, un établissement scolaire privé situé à Delmas, non loin des anciens locaux. C’est depuis cette cour improvisée, sous des tentes ou dans des locaux de fortune, que la station continue de diffuser, assurant une présence médiatique vitale dans les semaines les plus sombres de l’histoire récente d’Haïti.

Cette période marque un tournant symbolique : Radio Ginen devient non seulement un média d’information, mais aussi un symbole de la résilience haïtienne. Malgré la perte matérielle, elle maintient ses programmes et contribue à l’effort national de reconstruction en relayant les appels à l’aide, les témoignages des sinistrés et les initiatives de solidarité.

Une offre éditoriale

Richesse et proximité

Radio Ginen se distingue par sa programmation variée et ancrée dans la réalité haïtienne :

  • Information et actualité : Des journaux parlés plusieurs fois par jour, des magazines d’actualité comme GAM (Ginen Actualité Magazine) diffusé le dimanche, ou « Gade L Jan L Ye » (Regarde tel qu’il est), qui décortiquent l’actualité politique, économique et sociale sans langue de bois.
  • Émissions culturelles et sociétales : Des débats, des portraits, des émissions musicales et folkloriques qui valorisent le créole, la culture haïtienne et les traditions populaires.
  • Sport : Couverture détaillée du football haïtien et international, un pilier important de l’audience.
  • Programmes interactifs : Des émissions à l’antenne ouvertes aux auditeurs, où les citoyens peuvent s’exprimer librement.

Depuis plusieurs années, Radio Télé Ginen a développé une présence numérique très active. Sa chaîne YouTube TELE GINEN compte plus de 317 000 abonnés et diffuse en direct les émissions radio ainsi que des contenus exclusifs. Des programmes récents comme « Nouvel Nan Bon Ti Mamit » (Les nouvelles dans le petit pot) ou les éditions spéciales de GAM montrent une station toujours vivante et connectée à son public en 2025-2026.

Un engagement sociétal

Et une voix libre

Au fil des ans, Radio Ginen s’est imposée comme une source d’information crédible dans un paysage médiatique haïtien souvent polarisé. Elle a su maintenir une ligne éditoriale indépendante, critiquant aussi bien les pouvoirs en place que les oppositions, tout en restant proche du peuple.

Un exemple récent et significatif de sa diversité : le 12 avril 2026, TELE GINEN a diffusé l’émission « À l’écoute de la Franc-Maçonnerie II ». Animée par le Grand Maître Jean-Marie et le Vénérable Moine Jelin Lemoine, cette émission a abordé des thèmes initiatiques profonds : l’abus de pouvoir, la transmission du maillet (symbole d’autorité maçonnique), la crise institutionnelle au sein du Grand Orient d’Haïti et l’impératif de retour aux valeurs fondamentales de la fraternité et de la lumière. Cette diffusion témoigne de l’ouverture de la station à des débats philosophiques, spirituels et sociétaux qui dépassent le simple cadre de l’actualité immédiate.

Aujourd’hui

Toujours debout à Delmas

En 2026, Radio Ginen continue d’émettre depuis ses locaux de Delmas 31 (adresse précise : #28, Delmas 31, Port-au-Prince). Les coordonnées restent inchangées : téléphone (509) 2222-1818 et courriel info@rtghaiti.com. Malgré les crises récurrentes que traverse Haïti (insécurité, instabilité politique, difficultés économiques), la station maintient sa diffusion en FM, AM et sur internet, prouvant une fois de plus sa capacité de résilience.

Radio Ginen n’est pas seulement une station de radio. Elle est devenue, au fil de ses 32 années d’existence, une institution haïtienne à part entière : une voix qui raconte le pays « tel qu’il est », avec ses douleurs, ses espoirs et sa dignité.

Pour nous dire au revoir…

Avec toute ma fraternelle affection, comme le souligne si bien l’auteur de ces lignes, Radio Ginen incarne cet esprit de résistance douce et de fidélité au peuple haïtien qui fait la grandeur des médias libres. Dans un pays où l’information est parfois une question de survie, elle reste un phare, un lieu où la parole circule librement et où la culture haïtienne continue de vibrer, malgré les tremblements de terre, les tempêtes politiques et les épreuves du quotidien.

Longue vie à Radio Ginen. Jan li ye a !

25/04/26 : Conférence au Droit Humain à Limoges

De notre confrère limogesinfos87.fr

À Limoges, l’événement annoncé ne relève pas seulement de la présentation institutionnelle. Il met en lumière une histoire locale ancienne, enracinée dans la présence du Droit Humain en Limousin depuis un siècle, et dans la volonté de faire connaître au public une Franc-maçonnerie mixte, ouverte et explicitement humaniste. La conférence est conçue comme un moment de découverte, de pédagogie et de dialogue, afin de lever les idées reçues sur une obédience souvent mal comprise.

Le Droit Humain rappelle aujourd’hui qu’il initie femmes et hommes en toute égalité depuis sa fondation, dans plus de soixante pays. Cette dimension internationale est indissociable de sa vocation : faire dialoguer des femmes et des hommes d’origines diverses autour d’un même idéal de progrès social, de liberté de conscience et de fraternité.

Une obédience pionnière

Maria Deraismes

Le Droit Humain occupe une place singulière dans l’histoire maçonnique. Fondé à la fin du XIXᵉ siècle autour de Maria Deraismes et Georges Martin, il a été l’une des premières structures maçonniques à instaurer durablement la mixité comme principe fondateur. Cette orientation n’est pas seulement organisationnelle : elle traduit une conception universaliste de l’être humain, où l’initiation n’est pas réservée à un sexe, mais offerte à toute personne capable de s’engager dans une démarche symbolique et éthique.

Cette mixité est également présentée par l’obédience comme une manière de dépasser les ségrégations et les enfermements identitaires. Le Droit Humain met en avant l’idée que la construction d’une fraternité réelle passe par la reconnaissance pleine et entière de l’égalité entre les êtres.

Le sens d’une conférence publique

Conférence publique

L’intérêt d’une conférence publique comme celle de Limoges est double. D’une part, elle permet d’expliquer ce qu’est la Franc-maçonnerie mixte, son fonctionnement, ses rites et son langage symbolique. D’autre part, elle offre un espace où les non-initiés peuvent interroger sans crainte une tradition souvent entourée de fantasmes.

Le format public est important, car il donne à voir une Franc-maçonnerie qui ne se réduit ni au secret ni à l’entre-soi. Il s’agit au contraire de présenter une démarche initiatique fondée sur la réflexion, le débat, la construction de soi et le travail collectif. Cette volonté d’ouverture est cohérente avec la ligne du Droit Humain, qui insiste sur la liberté, l’égalité et la fraternité comme base du chemin maçonnique.

La mixité comme principe

Façade : Jules Breton Droit Humain

La mixité n’est pas, dans cette obédience, un simple aménagement moderne. Elle est une donnée constitutive de l’identité maçonnique du Droit Humain. Elle signifie que la différence des sexes ne doit pas constituer une barrière à l’accès à l’initiation ni à la participation au travail symbolique.

Cette approche s’oppose à une vision segmentée de la société. Elle propose une fraternité élargie, où hommes et femmes partagent les mêmes outils de construction intérieure. Le mot « mixité » y prend une portée philosophique : il désigne une communauté de recherche où les expériences, les sensibilités et les parcours se croisent sans hiérarchie de principe.

Un héritage humaniste

Le Droit Humain se présente comme une obédience de transformation personnelle et sociale. Dans sa communication, il insiste sur le fait que les membres, à travers les rituels et le symbolisme, cherchent à devenir de « meilleurs eux-mêmes » afin d’œuvrer plus efficacement au progrès social.

Cette formulation est importante, car elle montre que la démarche maçonnique n’est pas seulement introspective. Elle engage aussi une responsabilité dans le monde. La réflexion sur soi doit déboucher sur une manière plus juste de se tenir parmi les autres, dans la société civile comme dans la cité.

Un langage symbolique commun

Comme toute Franc-maçonnerie, celle du Droit Humain repose sur un langage symbolique spécifique. Les rituels, les objets, les gestes et les déplacements y ont une valeur formatrice. Ils ne sont pas des décorations, mais des moyens d’apprentissage. Le symbole sert à faire réfléchir, à dépasser l’immédiateté et à ouvrir une lecture plus profonde du réel.

C’est précisément ce qui rend une conférence publique utile : elle permet d’expliquer qu’une loge n’est pas seulement un lieu de réunion, mais un espace de travail symbolique. Le public peut ainsi comprendre que la Franc-maçonnerie mixte n’est ni une association mondaine ni un cercle fermé, mais un chemin initiatique organisé autour d’une progression intérieure.

Une tradition présente en France et au-delà

L’une des particularités du Droit Humain est d’avoir très tôt pensé son développement à l’échelle internationale. L’obédience est aujourd’hui présente dans de nombreux pays et fédérations, ce qui lui permet de conjuguer enracinement local et vision globale.

Cette dimension internationale donne une portée particulière à une conférence comme celle de Limoges. Elle rappelle qu’une loge locale s’inscrit dans un ensemble plus vaste, et que la mixité maçonnique est aussi un langage partagé entre différentes cultures, différentes sensibilités et différentes traditions nationales.

Ce que révèle l’événement

L’annonce de cette conférence montre aussi qu’il existe une demande de connaissance autour de la Franc-maçonnerie mixte. Les sujets qui l’entourent — égalité, symbolisme, engagement humaniste, liberté de conscience — parlent à un public beaucoup plus large que celui des seuls initiés.

Le centenaire de la loge « L’Accueil Fraternel » ajoute une dimension mémorielle. Il rappelle qu’une loge n’est pas seulement un lieu abstrait d’idées, mais une histoire faite de femmes et d’hommes, d’engagements durables, de fidélités et de transmissions.

Pour finir…

L’entretien annoncé à Limoges, replacé dans le cadre du Droit Humain, est plus qu’une simple présentation institutionnelle. Il met en scène une Franc-maçonnerie mixte qui assume sa singularité, sa dimension internationale et son héritage humaniste.

À travers la conférence publique du 25 avril 2026, l’obédience cherche à expliquer ce qu’elle est : une voie initiatique ouverte aux femmes et aux hommes, fondée sur la mixité, la liberté de conscience et la recherche d’un progrès intérieur et social.

Cet événement montre enfin qu’une part essentielle de la Franc-maçonnerie contemporaine consiste à rendre intelligible ce qui, pour beaucoup, demeure encore voilé.

Entrée gratuite. Renseignements : conferencepubliqueDH87@proton.me

Pour en savoir + : www.droithumain-france.org

Est-il si difficile que cela d’être Franc-maçon et sympathisant RN ?

La question de la compatibilité entre la Franc-maçonnerie et le Rassemblement National (RN) revient régulièrement dans les débats, alimentée par des exclusions publiques, des rappels à l’ordre (voire à l’Ordre) prononcés par des obédiences, sans compter des tensions internes dans diverses loges. Si les positions officielles des grandes obédiences libérales restent fermes sur une incompatibilité idéologique, une réalité plus nuancée émerge : un nombre non négligeable de Francs-maçons sont désormais acquis en secret à la cause RN et certaines loges tanguent plus ou moins vers son idéologie, quoiqu’encore en toute discrétion.

Cela crée quelques inédites montées en pression, au sein d’ateliers où des Frères ou des Sœurs en viennent à régler des différends partisans — notamment, entre RN et LFI — et importent des clivages profanes menaçant l’unité fraternelle. Cet article s’efforce de jeter un jour sur ces situations, en explorant ces relations complexes… sans parti pris, si l’on ose dire.

Pourquoi est-il difficile voire incompatible d’être à la fois sympathisant ou membre du Rassemblement National (RN) et franc-maçon ?

La question est tranchée depuis des décennies par la majorité des obédiences maçonniques françaises, en particulier les obédiences libérales et adogmatiques (Grand Orient de France – GODF, Droit Humain, Grande Loge Mixte de France, etc.). Être ouvertement RN n’est pas une simple « opinion politique » comme une autre : c’est une incompatibilité idéologique et réglementaire reconnue explicitement par les textes internes et les prises de position publiques des grands maîtres. Voici l’explication factuelle et documentée.

Les valeurs maçonniques fondamentales face à l’idéologie RN

La Franc-Maçonnerie française, surtout dans ses obédiences majoritaires, repose sur trois piliers intangibles issus des Lumières et de la IIIᵉ République :

  • Laïcité stricte et universalisme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit », comme le proclame, au demeurant, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789 et ce, sans distinction d’origine, de religion ou de nationalité. La fraternité est universelle, elle ne se colore ni ne se décolore en aucune façon, on ne saurait l’entendre comme « nationale, d’abord ». La franc-maçonnerie tout comme la République protège tous les hommes sur le même pied, dans leurs opinions et leurs croyances.
  • République et humanisme : La triade « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est pas seulement la devise officielle de la République française ; elle énonce trois valeurs, trois principes, trois vertus que, depuis des temps immémoriaux, la plupart des francs-maçons reprennent dans leurs acclamations. Il ne s’agit point d’une allégeance conventionnelle, d’un slogan de commodité, mais bel et bien d’un ternaire constitutif et fondateur qui réside au cœur du serment rituellement prêté, lors de l’initiation, même s’il n’y est pas explicitement formulé.
  • Rejet de toute forme de discrimination et de xénophobie : la «préférence nationale » contrarie « frontalement » ces principes. Pour le franc-maçon, les différences ethniques sont sources d’enrichissement et l’obligent à rechercher la concorde.
Jordan Bardella

Le RN, qui constituerait une évolution « dédiabolisée » du Front National sous la conduite de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, n’en repose pas moins, comme nous venons de le rappeler, sur cette idée centrale de préférence nationale (priorité aux Français en matière d’emploi, de logement, d’aide sociale, etc.), dérivant d’une vision identitaire et souverainiste qui accorde une prééminence à la nation sur toute autre considération et qui ne se prive pas de démonétiser expressément l’idéal universaliste. L’ancien Grand Maître du GODF, Guillaume Trichard, l’a rappelé solennellement, en 2024-2025 :
« La préférence nationale est clairement contraire à nos valeurs humanistes et universalistes. »
« L’idéologie de l’extrême droite est contraire à nos principes. » Le GODF l’inscrit même dans son règlement général : il interdit à ses membres d’appartenir au RN, ainsi qu’à tout groupement prônant peu ou prou la discrimination ou la haine raciale.

Une incompatibilité officielle et ancienne (1987-2026)

Roger Leray – Source-INA
  • 1987 : Le Grand Maître Roger Leray (GODF) déclare publiquement : « Il y a incompatibilité entre la franc-maçonnerie et le Front National. »
  • 2016-2017 : Sept obédiences majeures (représentant la moitié des francs-maçons français) lancent un appel unitaire contre Marine Le Pen : « Le bulletin Marine Le Pen est totalement incompatible avec les principes et les valeurs humanistes défendus au sein des loges. »
  • 2016 : Jean-François Daraud, ex-UDI investi par le « Rassemblement Bleu Marine », est exclu du GODF pour « incompatibilité entre son ralliement politique et ce que prône la loge ».
  • 2022 : Jade Escoffier, candidate RN aux élections départementales dans le Vaucluse, est exclue de la Grande Loge Mixte de France (GLMF).
  • 2024 (législatives) : Le GODF appelle officiellement à « tout faire pour empêcher l’extrême droite de devenir majoritaire » et organise des manifestations publiques.
  • 2025-2026 : Encore récemment, le Grand Maître de la Grande Loge de France, Jean-Raphaël Notton, a tracé une ligne rouge très nette (très Nat’ ?) : tout acte ou déclaration xénophobe ou antisémite entraîne une exclusion immédiate. Il évoque même des «vents mauvais » comparables à ceux d’avant 1945.

Même les obédiences plus traditionnelles (comme la GLNF), qui restent officiellement apolitiques, considèrent que les valeurs du RN heurtent l’esprit maçonnique.

L’antimaçonnisme historique du FN/RN

Jean Marie Le Pen

Le Front National (le prédécesseur du RN, de 1972 à 2018) a toujours été porteur d’un antimaçonnisme viscéral :

  • Jean-Marie Le Pen réclamait ouvertement la dissolution des obédiences maçonniques.
  • Le parti a longtemps relayé la thèse en apparence éculée mais toujours vivace du « complot judéo-maçonnique » (héritée, aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, de partis, mouvements et groupuscules d’extrême droite, qui, quoique hétérogènes, conservaient des caractéristiques idéologiques communes).
  • Aujourd’hui encore, une partie de l’électorat et des cadres RN voit, dans la franc-maçonnerie, un « réseau d’influence » cosmopolite suspect, qui serait par nature favorable à l’immigration et à la dissolution des frontières.

Même si Marine Le Pen a recruté ponctuellement deux avocats francs-maçons en 2012 (ce qui avait été vécu comme une provocation), des cas semblables restent marginaux et ont souvent conduit à des tensions internes ou à des exclusions de loges libérales.

Les sympathisants RN en loge : une réalité discrète et conflictuelle

Malgré ces positions officielles, une évolution souterraine s’observe depuis 2022-2026 : d’assez nombreux Francs-maçons, surtout dans des obédiences traditionnelles ou implantées en zones rurales, sont désormais acquis en secret à la cause RN. Des témoignages internes rapportent que des Frères votent RN aux élections locales ou législatives, tout en taisant leurs convictions en loge pour éviter rebuffades et condamnations. Certaines loges, particulièrement dans le Sud-Est ou dans le Nord, penchent discrètement en faveur d’une attitude « RN-friendly », au gré de débats informels sur l’immigration ou la souveraineté qui s’infiltrent dans les tenues.

Photo satirique non contractuelle – Crédit 450.fm

Ce phénomène pose un problème majeur : la loge, censée être un espace de neutralité symbolique, voit émerger des Frères ou des Sœurs qui règlent des différends partisans — entre RN et LFI notamment. Des altercations surviennent, lors d’agapes ou d’échanges intervenant hors des tenues : un Frère, proche du RN, en accuse un autre de « laxisme sur l’immigration », un sympathisant LFI rétorque par des accusations de « xénophobie ». Ces tensions n’ont rien à voir avec la Franc-maçonnerie ; elles importent les clivages profanes au sein des temples, fracturent la fraternité et détournent du travail initiatique. Des Grands Maîtres provinciaux ou assistants Grands Maîtres, sans choisir ici entre les dénominations, ont signalé, en 2025, des « séances houleuses » menant à des démissions, rappelant que la loge ne doit en rien ressembler à un « ring électoral ».

Les conséquences pratiques pour un Franc-maçon

  • Exclusion automatique dans la plupart des obédiences libérales, dès qu’un frère affiche publiquement son soutien au RN (candidature, adhésion visible, propos xénophobes).
  • Tensions en loge : même sans exclusion formelle, évoquer la « préférence nationale » ou des thèses identitaires est perçu comme une violation du serment de fraternité et d’universalisme, notions inséparables. Cela engendre des conflits, des débats agités voire des mises à l’écart.
  • Exception rare : certaines loges très traditionnelles ou régulières (qui interdisent toute discussion politique) tolèrent parfois de discrètes inclinations, mais l’incompatibilité foncière n’est pas remise en question.

En résumé : on peut être de droite, gaulliste, libéral, conservateur et rester franc-maçon. Mais le RN incarne une rupture avec l’universalisme républicain et humaniste qui constitue le cœur de l’engagement maçonnique, depuis plus de deux siècles.

En résumé…

Un franc-maçon qui choisit le RN est donc appelé, tôt ou tard, à choisir entre sa loge et son parti. L’histoire récente (exclusions répétées, appels publics des grands maîtres, manifestations maçonniques anti-RN) montre que les obédiences n’ont jusqu’à présent jamais transigé sur ce point. Il s’agit moins là d’une question de « tolérance » que d’une exigence de fidélité aux valeurs fondamentales qui réunissent les membres des différentes obédiences maçonniques.

La Franc-Maçonnerie n’est pas un parti politique, mais elle a un ADN républicain, laïque et universaliste. Le RN, quant à lui, a un ADN nationaliste et identitaire. Ces deux ADN ne peuvent durablement se mélanger en une même personne, sans reniement de l’un ou de l’autre. C’est aussi franc que cela, maçon ou non…

Face à l’émergence de sympathisants discrets, les loges doivent, désormais, redoubler de vigilance pour préserver leur sanctuaire symbolique des vents partisans.

Autre article sur ce thème

Le temps maçonnique et l’illusion scientifique : quand la Franc-maçonnerie rencontre le « Bloc universel » des physiciens

Dans un article publié le 12 avril 2026 sur Slate.fr, le journaliste Clément Poursain explore une idée révolutionnaire née de la physique contemporaine : le temps n’existerait pas. Selon certains modèles quantiques, l’univers dans son ensemble serait immobile, et ce que nous percevons comme l’écoulement du passé vers le présent et le futur ne serait qu’une illusion émergente de l’intrication quantique. Le passé, le présent et le futur coexisteraient dans un « bloc universel » intemporel.

William Wootters

Cette thèse, inspirée des travaux de Don Page et William Wootters (1983) ainsi que de la vision d’Albert Einstein, résonne profondément avec la conception maçonnique du temps symbolique.

La Franc-maçonnerie, depuis ses origines spéculatives, n’a jamais envisagé le temps comme une simple chronologie profane. À travers les symboles du sablier, de la faux, de la règle à vingt-quatre divisions et des rituels initiatiques, elle enseigne que le temps linéaire n’est qu’une illusion relative : dans la Loge s’ouvre un éternel présent. Cet article examine les correspondances entre cette physique moderne de l’illusion temporelle et la symbolique maçonnique du temps, en soulignant comment la tradition maçonnique anticipe et incarne intuitivement ce que la science commence à démontrer.

L’illusion du temps selon la physique quantique et relativiste

L’article de Slate.fr pose la question vertigineuse : « Et si le temps n’existait pas ? » En réalité, nous ne mesurons jamais le temps lui-même ; nous observons seulement des changements : autrefois la position du Soleil, aujourd’hui les oscillations atomiques. Le temps serait donc une variable émergente plutôt qu’une entité indépendante.

En 1983, Don Page et William Wootters ont proposé que le temps naisse de l’intrication quantique, cette corrélation intime entre un système observé et une « horloge » qui le mesure. L’univers global demeurerait immobile, tandis que notre perception du changement découlerait des corrélations successives entre états intriqués. Chaque « instant » correspondrait à un univers distinct, et la transition du présent vers le futur serait une traversée d’états coexistants.

Einstein exprimait déjà cette idée dans une lettre à la veuve de son ami Michele Besso : « Pour ceux qui croient en la physique, la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion, aussi tenace soit-elle. »

Dans ce « bloc universel », tout coexiste simultanément. La conscience humaine, en s’accordant successivement à ces états, crée l’illusion d’une continuité fluide – le fleuve du temps – qui n’existe pas objectivement.

Certaines spéculations estiment même possible de manipuler l’« horloge quantique » de l’univers, rendant le cosmos programmable. Le célèbre chat de Schrödinger illustre cette coexistence simultanée : vivant et mort, il existe dans plusieurs instants à la fois, au sein d’un bloc intemporel. Cette vision bouleverse notre intuition : le temps n’est pas une réalité absolue mais une construction perceptive au cœur d’un univers éternel.

Le temps symbolique en Franc-maçonnerie : du sablier à l’éternel présent

La Franc-maçonnerie place le temps au centre de son symbolisme. Le sablier, présent dans le Cabinet de Réflexion, figure aux côtés du crâne et de la faux. Il incarne la fugacité du temps profane : le sable s’écoule inévitablement de la naissance à la mort, rappelant à l’initié la brièveté de la vie et la nécessité de bâtir son Temple intérieur avant la fin du cycle.

Mais le sablier ne se limite pas à une image linéaire : retourné, il inverse le flux et devient symbole de renaissance. Cette inversion, comparable à la transmutation alchimique, évoque la circularité du temps et la continuité éternelle des actes réalisés dans la lumière. Le sablier devient alors un appel à œuvrer dans l’instant présent, à créer la permanence dans l’éphémère.

Dans la Loge, le temps acquiert une dimension sacrée. Les travaux s’ouvrent et se ferment selon une temporalité symbolique – de midi à minuit ou inversement selon les rites – marquant le passage du monde profane au monde spirituel. La règle à vingt-quatre divisions enseigne que chaque heure a son usage : travail, repos, méditation et perfection morale.

Le temps maçonnique est un éternel présent. Pierre Pelle Le Croisa et Jacques Branchut décrivent le rituel comme créant un « continuum de temps sacrés » où la durée profane s’abolit. Le Franc-maçon accède alors à « une éternité recomposée » : celle de la fraternité. Dans la Loge, passé, présent et futur se confondent, car les Frères de toutes les époques y demeurent unis dans la même lumière.

Ainsi, la Franc-maçonnerie distingue radicalement deux temps : le temps profane, linéaire et illusoire ; et le temps sacré, circulaire et réel. L’initiation représente la mort au premier et la naissance au second : le candidat cesse de subir le cours du temps pour en devenir le créateur intérieur.

Correspondances entre physique quantique et symbolisme maçonnique

Les rapprochements entre la science moderne et la Maçonnerie sont saisissants.

L’illusion du temps : la physique enseigne que la continuité temporelle n’est qu’une résultante de corrélations quantiques. De même, la Maçonnerie considère le temps profane comme une illusion dont l’initié doit se libérer pour parvenir à la lumière spirituelle. Comme le sablier ou l’horloge quantique, le temps n’est qu’un instrument de mesure du changement.

Le bloc universel et l’éternel présent : dans la vision des physiciens, passé, présent et futur coexistent. Cette conception correspond au « temps maçonnique » où tous les Frères, anciens, présents et futurs, participent à une même vibration intemporelle. La chaîne d’union incarne cette co-présence universelle dans la lumière du Temple.

L’intrication et la conscience : dans la physique, la conscience relie les états intriqués pour créer la perception du flux temporel. En Franc-maçonnerie, la progression initiatique – de l’apprenti au maître – relie successivement des états de conscience supérieurs. Chaque tenue devient une nouvelle intrication entre l’homme et le Temple éternel.

La circularité et l’inversion : retourner le sablier, c’est inverser le cycle de vie ; transformer la fin en commencement. La Maçonnerie pratique cette inversion par le rituel : la mort symbolique débouche sur la renaissance, la fin du temps profane ouvre au temps sacré.

La consolation existentielle : quand Einstein affirme que « rien ne disparaît vraiment », il rejoint la consolation offerte par la Maçonnerie : l’âme ne s’éteint pas, elle se fond dans l’éternité du Temple. L’acacia qui pousse sur la tombe du Maître illustre cette immortalité : la vie renaît du temps détruit comme la lumière naît des ténèbres.

Ces correspondances ne relèvent pas du hasard. La Franc-maçonnerie, héritière de l’hermétisme et du platonisme, a toujours cherché à dépasser l’apparence du temps pour atteindre la connaissance de l’éternel. La physique relativiste et quantique, en abolissant l’idée du temps absolu, confirme la justesse symbolique de cette intuition.

Implications philosophiques et initiatiques pour le Franc-maçon du XXIᵉ siècle

Cette rencontre entre science et symbolisme ouvre de nouvelles perspectives pour la réflexion maçonnique contemporaine.

Sur la mortalité : le sablier rappelle la finitude, la science révèle l’illusion de cette finitude ; le Franc-maçon peut dès lors vivre chaque instant comme une part de l’éternité.

Sur la fraternité : dans le « bloc universel », tous les Frères coexistent hors du temps. La chaîne d’union devient littéralement un lien quantique entre les êtres.

Sur l’action : bâtir son Temple prend un sens nouveau – chaque pierre posée dans l’instant participe à l’œuvre intemporelle de la fraternité universelle.

Sur la spiritualité : le rituel maçonnique apparaît comme une manipulation consciente du temps sacré ; il suspend le profane pour permettre à l’éternité de se manifester ici et maintenant.

Oswald Wirth et René Guénon avaient pressenti cette intemporalité du Temple. Aujourd’hui, la science vient la confirmer : le Temple n’est pas dans le temps, c’est le temps qui repose dans le Temple.

Pour terminer : une Franc-maçonnerie éternelle dans un univers immobile

Les avancées scientifiques présentées par Slate.fr ne bouleversent pas seulement la physique ; elles éclairent d’un jour nouveau la sagesse des Francs-maçons. Ce que la science démontre aujourd’hui, la Maçonnerie l’enseigne depuis des siècles : le temps est une illusion de perception. Le sablier s’écoule dans le Cabinet de Réflexion, mais dans le Temple, il s’arrête pour laisser place à l’éternité.

Le Franc-maçon, en pénétrant la Loge, quitte la temporalité profane pour entrer dans le bloc universel de la lumière, où toutes les générations cohabitent dans un même présent spirituel. Il ne subit plus le cours du temps : il le transcende.

Ainsi, physique quantique et symbolisme initiatique se rejoignent dans une seule quête : comprendre que l’univers est immobile, éternel et conscient, et que la vocation du Franc-maçon est de s’éveiller à cette réalité par le rituel et la pensée.

Dans un monde accaparé par la vitesse et la durée, la Loge demeure ce sanctuaire intemporel où, depuis « temps immémorial », les hommes libres se rassemblent pour bâtir l’éternité. Bienvenue dans le Temple – ou, pour reprendre les mots de la science moderne, bienvenue dans le Bloc universel.

Autre article sur le sujet :

Babylone ou l’empire des saveurs et du sacré

Avec Les cuisiniers royaux au temps de Babylone, Daniel Bonneterre fait surgir un monde que nous croyions enseveli sous la poussière des siècles. Par la nourriture, par les rites de table, par les gestes du palais et les exigences du sacré, il rend à la civilisation babylonienne sa chair, sa pensée et sa profondeur. Un livre d’histoire, certes, mais surtout une méditation sur l’art de transformer la matière en ordre, la nécessité en culture et le repas en langage du monde.

Dans ce livre d’une rare densité, Daniel Bonneterre ne choisit pas la voie attendue des grandes batailles, des règnes illustres ou des pierres monumentales. Il préfère approcher Babylone par ce qui nourrit, par ce qui se prépare, par ce qui se partage, par ce qui s’offre. Ce déplacement est admirable. Il nous rappelle qu’une civilisation se révèle moins dans ses proclamations que dans ses gestes quotidiens, moins dans ses façades que dans son rapport à la vie même. Or ce que montre ici Daniel Bonneterre est essentiel. À Babylone, manger ne relève jamais de la seule subsistance. Nourrir, c’est déjà instituer. C’est classer, hiérarchiser, purifier, célébrer, protéger, relier le visible et l’invisible.

La grande réussite de cet ouvrage tient à cette intelligence profonde du concret

Les denrées, les plantes, les boissons, les viandes, les interdits, les usages du banquet, les devoirs d’hospitalité, les précautions sanitaires ou religieuses, tout cela compose bien davantage qu’un tableau des mœurs. C’est une architecture du monde. La table des dieux, celle du roi, celle des maîtres et celle des hommes ordinaires dessinent une géographie sacrée du pouvoir et du lien. Le palais n’apparaît plus seulement comme centre politique. Il devient aussi un lieu de transformation où la matière brute passe par le feu, la mesure, le savoir-faire et la règle pour devenir nourriture légitime. Dans cette traversée du cru vers le cuit, du brut vers l’ordonné, nous retrouvons une véritable symbolique de la transmutation.

C’est ici que le livre touche à quelque chose de profondément initiatique.

Le cuisinier royal n’est pas un exécutant de second rang

Il devient un opérateur discret de l’équilibre. Il veille à ce que les produits du monde soient rendus dignes d’entrer dans l’espace du pouvoir, du culte ou de la convivialité. Il agit entre la terre et le temple, entre les ressources et leur juste emploi, entre l’abondance et la menace de la souillure. Cette figure du passeur, Daniel Bonneterre la fait apparaître avec une force singulière. Nous comprenons alors que la cuisine, dans les mondes anciens, touche à une forme de sacerdoce pratique. Elle relève d’une science de la mesure, d’une maîtrise des cycles, d’un art de discerner ce qui convient, ce qui protège, ce qui honore, ce qui corrompt.

Le regard maçonnique trouve ici une matière de réflexion particulièrement féconde

Les ruines de la ville de Babylone.

Car ce livre parle, au fond, d’un patient travail sur la matière. Il parle d’ordonnancement, de hiérarchie, de transmission, de maîtrise, de passage du désordre vers la forme juste. Il rappelle que toute élévation passe par une discipline du geste et par une intelligence des correspondances. Le feu qui cuit, transforme et purifie rejoint alors, par une secrète analogie, le feu intérieur que toute démarche initiatique cherche à entretenir. Daniel Bonneterre n’écrit évidemment pas un traité ésotérique. Pourtant son livre laisse paraître, avec beaucoup de finesse, cette vérité ancienne selon laquelle rien n’est jamais seulement matériel. Toute substance engage un imaginaire, une loi, un rapport au divin, une certaine idée de l’homme.

La grande qualité de l’auteur est de tenir ensemble l’érudition la plus sûre et une véritable respiration anthropologique

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Spécialiste reconnu du Proche-Orient ancien, docteur en langues et civilisations de cet espace majeur, Daniel Bonneterre a enseigné en Amérique du Nord et participé à plusieurs recherches archéologiques en France, en Italie, en Syrie et en Israël. Mais cette autorité savante ne tourne jamais à la sécheresse. Elle sert au contraire une restitution sensible des mondes anciens. Daniel Bonneterre sait faire parler les textes, les usages et les traces avec une sobriété lumineuse. Il ne fige pas Babylone dans le musée des curiosités. Il lui rend sa pulsation, sa complexité, sa grandeur terrestre.

Il faut lire ce livre pour ce qu’il apporte à l’histoire de l’alimentation, bien sûr, mais aussi pour ce qu’il révèle de plus vaste

Car derrière les recettes, les rituels, les produits et les dangers, c’est toute une conception du monde qui se découvre. Une civilisation vaut aussi par la manière dont elle nourrit les siens, accueille l’étranger, honore ses dieux et impose une forme au chaos des besoins. En ce sens, Les cuisiniers royaux au temps de Babylone est un ouvrage précieux. Il nous apprend que la cuisine fut l’un des grands langages de la royauté, de la religion et de la culture. Et qu’au cœur même de la table se jouait déjà quelque chose de la vérité humaine.

Louvre_Code_Hammourabi

Nous apprécions également la carte du royaume de Babylone sous Hammourabi reproduite en troisième de couverture, précieuse pour situer d’un regard l’ampleur territoriale, politique et symbolique de cet univers que Daniel Bonneterre restitue avec tant de force.

Il faut également saluer l’inscription de ce volume dans la collection Realia des Belles Lettres – dirigée le latiniste et historien de Rome Jean-Noël Robert, qui a pour vocation d’éclairer « la réalité des choses » et de ressaisir les civilisations par leurs pratiques vécues, leurs objets, leurs rites, leurs métiers et leurs usages. Ce cadre éditorial convient parfaitement au livre de Daniel Bonneterre, tant celui-ci redonne chair à Babylone par la matière, le geste et la vie même.

Sous la main de Daniel Bonneterre, Babylone cesse d’être une ruine illustre et redevient une civilisation vivante, traversée de gestes, de saveurs, de peurs, d’offrandes et de règles.

Le lecteur y découvre que la nourriture n’est jamais un détail de l’histoire. Elle en est l’un des foyers les plus secrets, là où la matière se fait culture, où le pouvoir se fait rite, et où le pain des hommes rejoint encore, dans la pénombre des siècles, la part invisible du monde.

Les cuisiniers royaux au temps de Babylone

Daniel BonneterreRealia / Les Belles Lettres, coll. REALIA, 2026, 272 pages, 25,90 € Les Belles Lettres, le SITE

Antimaçonnisme – Montpellier : quand l’école devient la cible d’une haine idéologique

L’affaire des tags racistes, antisémites et antirépublicains découverts à l’entrée de trois lycées de la métropole montpelliéraine (département de l’Hérault) – Georges-Pompidou à Castelnau-le-Lez, Georges-Clemenceau à Montpellier et Jean-François-Champollion à Lattes – dépasse le simple fait divers. Elle dit quelque chose de plus grave : la volonté de certains groupuscules d’extrême droite d’installer leurs signes, leurs mots et leur imaginaire à la porte même de l’école publique.

Carole Delga

Carole Delga – Présidente du conseil régional d’Occitanie et Présidente des Régions de France – a immédiatement dénoncé une « propagande haineuse » visant « la République et son école publique », annonçant une plainte de la Région Occitanie auprès du procureur de la République de Montpellier.

L’indignation est légitime, mais elle ne doit pas masquer l’essentiel : l’école est un lieu symbolique.

C’est là que se transmettent les principes d’égalité, de respect et de citoyenneté ; c’est là aussi que l’extrême droite cherche périodiquement à frapper, parce que l’institution scolaire incarne tout ce qu’elle conteste. Les inscriptions rapportées à Montpellier relèvent donc moins d’une provocation isolée que d’un acte de guerre symbolique contre le socle républicain.

Ce nouvel épisode s’inscrit dans un climat déjà tendu autour des établissements de l’académie de Montpellier

En janvier, des alertes avaient déjà été publiées sur la présence répétée de symboles néonazis et de slogans suprémacistes dans plusieurs lycées d’Occitanie, notamment à Georges-Pompidou, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » avaient été signalés. Le problème n’est donc pas ponctuel : il révèle une persistance, voire une banalisation par petites touches, de marqueurs idéologiques violents aux abords d’espaces éducatifs.

Inscriptions antimaçonniques

L’alerte lancée par la présidente de Région prend, dans ce contexte, une dimension politique plus large

En demandant une réaction ferme du ministère de l’Intérieur et du rectorat, Carole Delga place la question à la jonction de l’ordre public et de la protection des mineurs. Elle rappelle implicitement qu’on ne peut pas traiter ces faits comme de simples dégradations matérielles : ils relèvent aussi d’une stratégie d’intimidation, visant des élèves, des équipes éducatives et, au-delà, la communauté nationale tout entière.

Il faut aussi mesurer la portée du vocabulaire employé

Dire « raciste », « antisémite » et « antirépublicain » n’est pas redondant : c’est nommer la pluralité des attaques. Le racisme vise des personnes ; l’antisémitisme réactive une vieille haine européenne ; l’antirépublicanisme, enfin, revendique le refus de l’universel, du commun et de la loi égale pour tous. C’est précisément parce que ces dimensions se croisent que la réponse publique doit être claire, rapide et sans ambiguïté.

La réponse institutionnelle annoncée – dépôt de plainte, nettoyage rapide, saisine du ministère de l’Intérieur – est indispensable, mais elle ne suffira pas à elle seule.

Dans des établissements scolaires, la prévention, l’éducation au discernement historique et la vigilance collective restent essentielles. Les actes de haine prospèrent rarement dans le vide ; ils se nourrissent des silences, des minimisations et de l’habitude. C’est pourquoi chaque inscription de ce type appelle plus qu’une indignation de circonstance : elle exige une politique continue de protection de l’école comme bien commun.

Logo de la République française
Logo de la République française

Il faut donc pour chacun d’entre-nous assumer une vigilance républicaine :
dénoncer la montée des signes de l’ultradroite dans l’espace scolaire ; rappeler que l’antisémitisme et le racisme sont des attaques contre le lien civique ;
souligner que l’école publique demeure une cible symbolique des extrémismes.

Au fond, l’affaire montpelliéraine rappelle une évidence trop souvent sous-estimée : défendre l’école publique, ce n’est pas seulement défendre un service administratif, c’est défendre une idée de la société. Quand des groupes extrémistes cherchent à salir ses murs, c’est la promesse républicaine elle-même qu’ils visent. Et c’est à cette hauteur que la réponse doit être pensée.

Source : X ex Twitter Carole Delga – @CaroleDelga

Peut-on désormais être Franc-maçon et sympathisant LFI ?

Une tension difficile à penser ? Être sympathisant de La France Insoumise et franc-maçon : une compatibilité en question. La Franc-Maçonnerie française, qu’elle relève du Grand Orient de France, de la Grande Loge de France ou d’autres obédiences, s’appuie traditionnellement sur quelques repères fondamentaux : une certaine idée de la laïcité, une fraternité pensée comme universelle, le recours à la raison critique et une vigilance face aux formes de dogmatisme.

Ces principes, souvent invoqués, ont nourri l’engagement républicain des loges depuis le XIXe siècle, notamment dans leur rapport à la liberté de conscience et à la lutte contre diverses formes d’obscurantisme.

S’il existe un consensus généralement accepté au sujet de l’incompatibilité avec le RN, le débat portant sur la compatibilité LFI/FM est assez récent.

Dans ce contexte, une question peut émerger : comment articuler ces références maçonniques avec certaines évolutions récentes du paysage politique, en particulier celles attribuées à La France Insoumise (LFI) ? Depuis plusieurs années — et plus encore depuis les événements tragiques du 7 octobre 2023 —, certains observateurs estiment percevoir un déplacement idéologique du mouvement, évoquant une plus grande attention portée aux questions identitaires, religieuses ou postcoloniales. Mais comment interpréter ces évolutions ? S’agit-il d’un tournant profond, d’une stratégie politique circonstancielle ou d’une lecture partielle amplifiée par le débat public ?

Dès lors, la compatibilité entre un engagement maçonnique et une sympathie pour LFI relève-t-elle d’une contradiction insurmontable ou d’une tension féconde qui mérite d’être examinée ? La réponse semble moins évidente qu’il peut y paraître, de prime abord.

Les principes maçonniques à l’épreuve du pluralisme contemporain

Les obédiences maçonniques françaises ont historiquement défendu une conception exigeante de la laïcité : séparation des sphères religieuse et politique, égalité des citoyens, refus des assignations identitaires. Mais cette laïcité doit-elle être interprétée de manière stricte et uniforme ou peut-elle évoluer dans ses formes d’expression au regard des transformations sociales ?

De même, la fraternité universelle, souvent mise en avant, suppose-t-elle une neutralisation complète des appartenances particulières ou peut-elle coexister avec la reconnaissance de certaines expériences sociales différenciées ? Enfin, la primauté de la raison implique-t-elle une mise à distance de tout discours militant ou bien un effort constant de dialogue avec les tensions du monde contemporain ?

Ces questions traversent aujourd’hui les loges elles-mêmes et il n’est pas certain qu’elles appellent des réponses uniques.

Les prises de position de LFI : rupture, continuité ou relecture ?

Les réactions de LFI aux événements du 7 octobre 2023 ont suscité de vifs débats. L’absence initiale du terme « terrorisme » dans certaines déclarations ou encore les propos de figures du mouvement ont été diversement interprétés : pour certains, ils traduisent une ambiguïté problématique ; pour d’autres, ils relèvent d’une volonté de replacer les éléments dans une lecture géopolitique plus large.

De même, l’accent mis par LFI sur la cause palestinienne, sur la dénonciation de l’islamophobie ou sur certaines revendications liées aux minorités peut être lu de différentes manières. Est-ce le signe d’un glissement vers des formes de communautarisme ? Ou l’expression d’une tentative — discutable ou non — de répondre à des réalités sociales perçues comme insuffisamment prises en compte ?

Les données électorales, les initiatives parlementaires ou les départs de certains militants alimentent ces interrogations, sans nécessairement clore le débat.

La vie des loges face aux débats contemporains

Assemblée nationale en France
Assemblée nationale en France

Au sein même de certaines obédiences, notamment au Grand Orient de France, des tensions ont été rapportées autour de l’introduction de thématiques comme l’islamophobie ou la question palestinienne. Pour certains frères, ces sujets risqueraient de déplacer le travail maçonnique vers des terrains trop directement politiques ou identitaires ; pour d’autres, ils reflètent simplement l’inscription des loges dans leur époque.

Faut-il voir dans ces évolutions une forme d’entrisme idéologique ou plutôt l’expression d’une pluralité interne, inhérente à toute organisation vivante ? Où placer la limite entre débat légitime et dénaturation des travaux maçonniques ? Et qui en décide ?

L’histoire rappelle, d’ailleurs, qu’en France, les relations entre engagement politique et appartenance maçonnique ont toujours été complexes, parfois conflictuelles.

Universalisme et reconnaissance des différences : une opposition si nette ?

Une des lignes de fracture les plus souvent évoquées concerne l’opposition entre universalisme républicain et approches plus attentives aux identités ou aux discriminations spécifiques. Mais cette opposition est-elle aussi tranchée qu’on le dit ?

La laïcité, par exemple, doit-elle être comprise comme une stricte invisibilisation du religieux dans l’espace public ou comme un cadre permettant l’expression régulée des convictions ? La fraternité suppose-t-elle l’indifférence aux différences ou leur dépassement conscient ? Et la raison peut-elle intégrer des dimensions émotionnelles, historiques ou sociales, sans se renier ?

Dans cette perspective, les positions de LFI apparaissent à certains comme incompatibles avec l’idéal maçonnique, tandis que d’autres y voient une relecture — certes, contestée mais indéfiniment soumise à discussion — de ces mêmes principes.

Pour finir : une question de conscience… et de discernement

Plutôt que d’affirmer une incompatibilité absolue, ne faudrait-il pas envisager cette question sous l’angle, d’abord, d’un appel à la réflexion individuelle ? Être à la fois franc-maçon et sympathisant d’un mouvement politique implique sans doute de naviguer entre des tensions, des arbitrages et, le cas échéant, des inconforts et ce n’est point exclusivement réservé à un secteur de l’opinion, en particulier. Cependant, à ce stade, on ne peut s’empêcher de se demander s’il existerait, malgré tout, un éventail d’engagements « acceptables », au sein du spectre politique global. Ce n’est pas une mince affaire…

Et ce n’est pas, non plus, une mince affaire quand on s’interroge, en son for intérieur, sur le point de savoir jusqu’où l’on peut aller sans trahir ce que l’on considère comme les valeurs initiatiques essentielles ? À partir de quel moment une divergence de comportement ou de conviction devient-elle une contradiction ? En d’autres termes, la fidélité aux principes intangibles de la franc-maçonnerie ne peut-elle, en certaines circonstances, que conduire à un aménagement des positions politiques, de manière qu’exigence de lucidité et cohérence personnelle continuent d’aller de pair, dans un plein et constant exercice de la conscience ?

Se pose, alors, a minima, dans la confrontation à l’opinion d’autrui, la question de la tolérance et du respect mutuel, de l’honnêteté et de la tempérance des échanges. L’inquiétude reste nourrie par le choix de la « conflictualité » opéré par les figures majeures de LFI et c’est cette « brutalisation » du débat qui ne peut trouver place en loge ni même entre frères et sœurs, en dehors des travaux. Comme on ne peut réduire un être humain à une pièce sur un échiquier, il reste à espérer que son engagement maçonnique permette de le révéler dans sa complexité et sa nuance.

Au fond, la franc-maçonnerie n’échappe pas aux tourments contemporains mais elle doit résister aux tourmentes historiques. Sa question se résume, en quelque sorte, à ceci :

Comment rester fidèle à un idéal de raison, de fraternité et de liberté de conscience dans un monde où la violence des situations abolit les repères, où la vision des injustices comme les conceptions de la justice se fracassent constamment ?

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