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Emmanuel Pierrat condamné pour harcèlement moral : la justice pénale referme un 1er chapitre, sans lui interdire d’exercer

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L’avocat parisien Emmanuel Pierrat a été condamné, ce 9 septembre 2026, par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans d’emprisonnement avec sursis pour le harcèlement moral de dix-huit anciens collaborateurs. Une condamnation pénale qui intervient plus de trois ans après une première sanction disciplinaire, prononcée par la cour d’appel de Paris. Mais, contrairement aux réquisitions du parquet, le tribunal n’a pas interdit à l’avocat de continuer à exercer. Son ancienne associée Sophie Viaris de Lesegno a, quant à elle, été relaxée.

L’allégorie de la Justice, souvent incarnée par les déesses Thémis ou Justitia, porte traditionnellement un bandeau sur les yeux, symbole d’impartialité. Sa toge ou son armure découvre souvent un sein, dans l’histoire des représentations artistiques, liant ainsi l’idéal républicain (la patrie nourrissant ses citoyens) et la Vérité (celle-ci n’ayant rien à cacher), l’apparition d’une mamelle généreuse annonçant parfois une clémence partielle pour les fautes.

Il aura fallu plusieurs années pour que ce qui avait commencé comme une affaire de conditions de travail au sein d’un cabinet d’avocats aboutisse devant le tribunal correctionnel. Ce mercredi 9 septembre, la 31e chambre correctionnelle du tribunal de Paris a condamné Emmanuel Pierrat à deux ans de prison avec sursis pour des faits de harcèlement moral commis à l’encontre de dix-huit anciens collaborateurs. Il devra également verser entre 1 000 et 2 000 euros à chacune des victimes.

La décision correspond, sur le volet principal, aux réquisitions du parquet, qui avait demandé deux ans d’emprisonnement avec sursis probatoire. Mais le tribunal n’a pas suivi le ministère public sur un point déterminant : il avait également requis deux ans d’interdiction d’exercer la profession d’avocat. Cette peine complémentaire n’a finalement pas été prononcée.

Le tribunal a considéré qu’Emmanuel Pierrat avait, désormais, pris la mesure de ses actes et qu’il présentait des garanties de non-réitération. Le juge a notamment tenu compte de son parcours depuis les faits et de sa démarche de soins. Il avait, par ailleurs, déjà exécuté la sanction disciplinaire qui lui avait été infligée, quelques années auparavant.

La décision ne manque pas ainsi d’une certaine singularité : Emmanuel Pierrat est, désormais, pénalement condamné pour les faits de harcèlement moral qui ont durablement marqué la vie de son cabinet ; pour autant, il demeure autorisé à exercer comme avocat. Il faut y lire, à la fois, sans doute, le cheminement personnel évoqué au cours du débat judiciaire intervenu devant le tribunal correctionnel, mais aussi et très sûrement la conséquence de procédures disciplinaires qui s’étaient préalablement conclues en appel.

Une affaire révélée en 2021

Emmanuel Pierrat se regardant dans le miroir ?

L’affaire avait éclaté au grand jour en février 2021, à la suite d’une enquête du quotidien Libération. Plusieurs anciens collaborateurs décrivaient alors le fonctionnement du cabinet Pierrat comme un univers dominé par la peur, les cris, les insultes et les humiliations. Une vingtaine de personnes ayant travaillé auprès de l’avocat avaient témoigné d’un climat de travail particulièrement dégradé.

Emmanuel Pierrat avait, à l’époque, contesté « avec la plus grande fermeté » les accusations portées contre lui. L’affaire ne devait, pourtant, pas se cantonner au seul terrain médiatique.

Une procédure disciplinaire fut engagée par l’Ordre des avocats de Paris. En juillet 2022, le conseil de discipline avait prononcé une première sanction, jugée trop clémente par la bâtonnière Julie Couturier, qui avait fait appel. La cour d’appel de Paris, en mars 2023, alourdit considérablement la peine : dix-huit mois d’interdiction d’exercer, dont six mois avec sursis, c.-à-d. un an ferme.

La motivation de la cour était particulièrement sévère. Elle avait décrit un « comportement agressif, insultant et humiliant » présentant un caractère « pérenne et systémique » et relevé alors une « absence préoccupante de prise de conscience » de la situation par Emmanuel Pierrat.

Cette première condamnation n’était pas une condamnation pénale. Elle relevait de la discipline professionnelle des avocats. Mais elle n’en constitue pas moins un élément essentiel pour comprendre la suite du dossier : les mêmes faits de management et les mêmes pratiques professionnelles allaient donc, ensuite, être examinés sous l’angle du droit pénal.

Du disciplinaire au pénal

Le Tribunal de Paris est, désormais, situé porte de Clichy.

Une enquête préliminaire pour harcèlement moral fut ouverte par le parquet de Paris en avril 2024. Emmanuel Pierrat fut placé en garde à vue en avril 2025, avant d’être renvoyé devant le tribunal correctionnel. Son ancienne associée, Sophie Viaris de Lesegno, était également poursuivie pour complicité de harcèlement moral.

Le dossier pénal devait finalement prendre une ampleur plus importante que ne le laissait penser le renvoi initial. Au procès, qui s’est tenu du 21 au 29 mai 2026 devant la 31e chambre correctionnelle, dix-huit anciens collaborateurs ont finalement été concernés par la condamnation prononcée, ce 9 septembre.

Les audiences de mai ont permis de faire entendre une succession de témoignages qui, pris ensemble, ont dessiné le fonctionnement d’un cabinet décrit comme profondément violent.

Cris, humiliations et peur

La tête dans les mains, pour se protéger des menaces….

Pendant plusieurs jours, les anciens collaborateurs se sont succédé à la barre. Ils ont décrit des insultes et des cris, des dénigrements et des comportements humiliants. Certains témoignages faisaient également état de jets d’objets et de scènes particulièrement brutales. Les récits, parfois très différents dans leur détail, convergeaient sur l’existence d’un climat de peur et de pression permanente.

Le phénomène ne se résumait donc pas à quelques éclats de colère isolés. C’est précisément cette répétition et cette dimension collective qui, en 2023, avaient déjà conduit la juridiction disciplinaire à qualifier ce comportement de « pérenne et systémique ».

Plusieurs anciens collaborateurs ont expliqué les conséquences personnelles et professionnelles de cette expérience. Certains ont fait état de graves difficultés psychologiques ; d’autres ont indiqué avoir été conduits, du fait de ce traumatisme, à renoncer à la carrière d’avocat.

Au cours du procès, ces témoignages ont constitué les pièces d’un récit collectif reconstituant le fonctionnement humainement désastreux du cabinet.

« Je reconnais la globalité des faits »

Le procès pénal a, toutefois, présenté une particularité importante : dès son ouverture, Emmanuel Pierrat s’est, enfin, résolu à reconnaître « globalement » les faits.

Le maillet est un symbole commun à la Justice et à la Franc-Maçonnerie.

Le 21 mai, interrogé par la présidente de la 31e chambre correctionnelle, Nathalie Gavarino, il a déclaré reconnaître « la globalité des faits » qui lui étaient reprochés. Il a également reconnu que ces comportements constituaient du harcèlement moral.

Cette reconnaissance tranche avec la position adoptée au moment des premières révélations médiatiques.

À l’audience, l’avocat a expliqué que son comportement s’était profondément détérioré au milieu des années 2010, dans un contexte personnel difficile. Il a parlé d’un « management à l’ancienne » (sic) et reconnu avoir fait subir à ses collaborateurs des comportements qu’il savait, désormais, foncièrement illégaux.

Mais cette reconnaissance n’a pas effacé la gravité des faits. Le ministère public a précisément insisté sur leur persistance, malgré les alertes.

Dans ses réquisitions, le procureur a résumé la difficulté particulière de ce type d’infraction, en affirmant que « le harcèlement moral est un mal insidieux ». Il a demandé deux ans de prison avec sursis probatoire et deux ans d’interdiction professionnelle.

La défense : éviter la « mort professionnelle »

Robe d'avocat
Robe noire d’avocat suspendue à un perroquet dont les ramures suggèrent ici les choix d’actions pris en conscience.

La question de l’interdiction d’exercer constituait l’un des enjeux majeurs du procès.

La défense d’Emmanuel Pierrat a reconnu la réalité des faits mais s’est efforcée de convaincre le tribunal que l’avocat avait changé et qu’une nouvelle interdiction professionnelle serait disproportionnée.

À l’audience, son avocate, Me Caroline Toby, a notamment contesté l’image d’un homme réduit à la seule violence de son comportement professionnel. Elle a souligné qu’il avait aussi pu manifester une personnalité attachante et elle a dénoncé une représentation médiatique devenue, selon elle, excessivement monolithique.

Cette stratégie a manifestement trouvé un écho sur un point essentiel : le tribunal a condamné Me Pierrat, mais ne lui a pas retiré le droit d’exercer.

Il s’agit probablement de la partie la plus importante de la décision pour l’avenir professionnel de l’avocat.

Sophie Viaris de Lesegno relaxée

L’autre prévenue, Sophie Viaris de Lesegno, ancienne associée d’Emmanuel Pierrat, était poursuivie pour complicité de harcèlement moral.

Son rôle avait été longuement discuté, pendant le procès. Assurant sa propre défense, elle soutint notamment à la barre qu’elle avait elle-même été exposée au comportement de son associé et qu’une éventuelle connaissance des agissements de celui-ci ne suffisait pas pour constituer, en droit pénal, les conditions d’une complicité.

Le tribunal a finalement renvoyé Sophie Viaris de Lesegno des fins de la poursuite ; autrement dit, il l’a relaxée.

Cette décision établit donc une distinction nette entre les responsabilités pénales des deux prévenus.

Une condamnation pénale après une sanction professionnelle

Le glaive de la Justice s’élevant au-dessus du brouillard et des nuages noyant la dense forêt humaine.

L’intérêt juridique de cette affaire tient aussi à la coexistence de deux procédures.

En 2023, la justice professionnelle avait déjà sanctionné Emmanuel Pierrat pour les manquements déontologiques liés au fonctionnement de son cabinet. En 2026, la justice pénale enfonce le clou, en reconnaissant l’existence d’un harcèlement moral pénalement répréhensible.

Les deux décisions ne se confondent pas : la procédure disciplinaire concernait les obligations professionnelles de l’avocat et la procédure pénale, la commission d’une infraction. Mais leur rapprochement donne à la chronologie de l’affaire une portée particulière.

En 2023, la cour d’appel reprochait encore à Me Pierrat son absence de prise de conscience. En 2026, le tribunal relève, au contraire, une évolution suffisante pour considérer qu’une nouvelle interdiction professionnelle n’est pas nécessaire.

Entre ces deux décisions se trouve donc l’un des éléments ou des événements cruciaux de l’affaire : la reconnaissance des faits par le prévenu et la transformation de son attitude devant la justice.

Une carrière publique qui dépasse largement le barreau

L’affaire a d’autant plus retenu l’attention que Me Pierrat était loin de passer pour un avocat lambda.

Façade du GOdF à Paris
La façade du GODF, 16 rue Cadet, à Paris 9e arr., avec une lumière venant de l’intérieur.

Spécialiste reconnu du droit de la propriété littéraire, il s’est également illustré comme écrivain, éditeur et, plus globalement, comme commentateur et conférencier, bref, comme une personnalité du monde culturel. Il a exercé diverses responsabilités dans les milieux juridique et littéraire et a publié de multiples ouvrages consacrés tantôt au droit, à la littérature, à l’art ou à la liberté d’expression. Longtemps franc-maçon du Grand Orient de France (il n’en est plus membre, depuis plusieurs mois), il a signé de nombreuses monographies concernant l’histoire et la géographie de ce courant de pensée, sans se limiter à cette obédience.

Cette visibilité explique, en partie, le fort écho qu’ont rencontré les accusations portées contre lui et celui que nous lui avons nous-mêmes réservé, tant ce comportement scandaleux, pendant tant d’années, de la part de celui qui était naguère encore un frère très répandu dans les milieux intellectuels de la capitale, demeure profondément affligeant et radicalement contraire aux vertus de justice et de tempérance prônées dans nos cercles.

Cette notoriété explique également pourquoi le dossier a dépassé la seule question du fonctionnement interne d’un cabinet d’avocats pour devenir un épisode révélateur des rapports de pouvoir dans certains milieux professionnels où l’autorité, le prestige et la dépendance hiérarchique peuvent se mêler étroitement. Rapports dégradés qui n’épargnent pas – nous le regrettons vivement – des personnalités ayant pu prêter des serments solennels d’honneur et de probité dans le cadre maçonnique, ce qui confère, à nos yeux, une gravité supplémentaire aux faits en cause et ne manque pas de nous interroger sur la portée effective des « exercices » pratiqués dans nos loges, surtout, en l’occurrence, de la part d’un frère s’étant si publiquement et si complaisamment affiché comme francs-maçons, alors qu’i était, au même moment, dénué de la moindre exemplarité dans des dimensions majeures de ses responsabilités sociales.

Cela avait déjà été le cas, en 2020, dans le dossier concernant le PEN Club français, affaire finalement classée sans suite par le parquet, où Emmanuel Pierrat avait été brutalement évincé de la présidence de cette association d’écrivains. Il était suspecté d’abus de confiance et visé par des plaintes internes dénonçant de graves irrégularités comptables doublées d’un comportement agressif envers ses membres. S’il s’était estimé diffamé, il aurait pu poursuivre ses accusateurs pour dénonciation calomnieuse. Il n’a pas cru devoir le faire, alors même qu’il s’était montré très combatif sur ce plan, dans les affaires en cause ici, n’hésitant pas à menacer de nous traduire devant les tribunaux… avant de devoir capituler bien ultérieurement en justice, face à l’énormité des preuves !

Une autre plainte, distincte, est désormais en cours

La condamnation du 9 septembre intervient, enfin, dans un contexte où Emmanuel Pierrat fait l’objet d’une autre procédure, sans rapport avec le dossier de harcèlement moral.

Eva Ionesco dont la mère, Irina, prenait d’elle des photos, nue, enfant.

L’autrice et réalisatrice Eva Ionesco a déposé très récemment, en août 2026, une plainte l’accusant de détenir et de receler des photographies à caractère pornographique prises d’elle, entre les âges de quatre et onze ans, par sa mère, la photographe Irina Ionesco, au fameux homonyme mais sans lien de parenté avec l’académicien français d’origine roumaine par son père, le dramaturge Eugène Ionesco. Emmanuel Pierrat était l’exécuteur testamentaire d’Irina Ionesco, décédée en 2022, et il lui est notamment reproché d’avoir exposé, dans son cabinet, et diffusé extérieurement certaines de ces photographies…

Il convient ici de distinguer strictement les situations : il s’agit, en l’occurrence, d’accusations faisant l’objet d’une plainte portée devant la justice et non d’une condamnation prononcée par elle. Les faits incriminés ne sauraient donc être considérés comme établis. Nous aurons l’occasion – c’est bien triste – de revenir sur les évolutions de ce dossier, sans avoir à en détailler ici les éléments, dont nous avons eu connaissance.

Cependant, cette nouvelle procédure contribue à replacer la condamnation pour harcèlement moral dans une actualité judiciaire particulièrement lourde pour l’avocat, d’autant que des collaborateurs victimes de ses agissements passés n’ont pas hésité, dans leur colère qui était toujours vive, à le huer, au sortir du tribunal, aux cris de « Pierrat pédo ».

Suite donc au prochain épisode…

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« Fauda » – Le chaos, le masque et la frontière intérieure

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Lorsque la fiction israélienne est rattrapée par l’Histoire

Il est des séries que l’on suit pour l’efficacité de leur intrigue, le rythme de leur mise en scène ou l’habileté de leurs rebondissements, et d’autres qui, sous l’apparence du divertissement, finissent par déplacer quelque chose de plus profond dans notre manière de considérer les hommes. Fauda appartient assurément à cette seconde catégorie. Derrière les codes parfaitement maîtrisés du thriller contemporain – filatures, infiltrations, interrogatoires, opérations clandestines, explosions soudaines et courses contre la montre –, la série créée par Lior Raz et Avi Issacharoff installe peu à peu une interrogation dont la portée déborde largement le conflit israélo-palestinien : que devient le visage d’un homme lorsqu’il doit, pour combattre son adversaire, apprendre à porter le sien ?

Cette question, déjà centrale lors de la naissance de la série en 2015, s’est chargée depuis d’une gravité que ses auteurs eux-mêmes ne pouvaient évidemment prévoir. Les quatre premières saisons appartiennent en effet au monde d’avant le 7 octobre 2023. Elles ont été écrites et tournées avant l’attaque menée par le Hamas contre Israël, avant la guerre de Gaza qui s’ensuivit, avant la constitution des dispositifs chargés de retrouver les participants aux massacres. Pourtant, vues depuis notre présent, certaines séquences semblent étrangement familières : infiltration de cellules armées, recrutement d’informateurs, écoute des communications, exploitation des liens familiaux, identification minutieuse d’une cible, arrestation ou élimination d’hommes soupçonnés d’avoir participé à des attentats. Fauda n’a naturellement rien prédit ; elle avait simplement mis en fiction, plusieurs années auparavant, une culture israélienne du renseignement et de la lutte antiterroriste que l’Histoire allait brutalement replacer au premier plan.

À quelques jours de la diffusion mondiale sur Netflix de la cinquième saison, annoncée pour le 8 septembre 2026, cette rencontre entre la fiction et l’événement donne à l’ensemble de la série une profondeur nouvelle. Le récit doit désormais composer avec un avant et un après, comme certaines œuvres européennes furent obligées de réinventer leur langage après les grandes catastrophes du XXe siècle. Lior Raz et Avi Issacharoff ont d’ailleurs expliqué avoir profondément remanié leur projet après le 7 octobre, considérant qu’une fiction prétendant encore parler de la société israélienne, de ses peurs, de ses combats et de ses fractures ne pouvait faire comme si cette date n’avait pas bouleversé le paysage.

Mais pour comprendre ce que Fauda dit véritablement de notre temps, encore faut-il revenir au mot qui lui donne son titre.

Le chaos commence lorsque le masque adhère au visage

Fauda, فوضى, signifie « chaos » en arabe. Le terme désigne naturellement le désordre politique, militaire et humain dans lequel évoluent les personnages, mais le chaos le plus intéressant de la série n’est peut-être pas celui des rues, des attentats ou des opérations spéciales. Il se situe plus profondément dans les consciences, lorsque les identités deviennent incertaines et que celui qui joue un rôle ne sait plus exactement où finit le personnage et où recommence l’homme.

Lior_Raz,February_2018

Doron Kavillio, interprété par Lior Raz, appartient à l’univers des mista’arvim, ces combattants israéliens spécialisés dans les opérations sous couverture et capables de se fondre dans un environnement arabe. Il ne suffit pas, pour eux, d’endosser un costume ou de dissimuler une arme. L’infiltration exige la maîtrise d’une langue, d’un accent, d’une gestuelle, de codes sociaux et religieux, d’habitudes alimentaires, de formes de politesse, parfois même de silences. Il faut pouvoir pénétrer dans une maison, partager le café, s’asseoir à une table, comprendre les relations familiales, gagner une confiance, peut-être susciter une amitié, tout en sachant que l’identité présentée à ceux que l’on rencontre n’existe pas.

mista’arvim Création IA

C’est à cet endroit précis que Fauda cesse d’être une simple série d’action pour rejoindre l’une des plus anciennes préoccupations de la culture occidentale : le masque. Le théâtre grec avait déjà compris que la persona n’était pas seulement une apparence, mais un dispositif par lequel la voix humaine se transforme. Le carnaval médiéval, la commedia dell’arte, Shakespeare, puis Pirandello ont poursuivi cette réflexion sur les identités que nous croyons revêtir librement et qui, parfois, finissent par nous emprisonner. Doron devient Amir lorsqu’il pénètre dans le monde palestinien, mais à force de parler sous ce nom, d’être désiré, aimé, craint ou haï sous ce visage, la frontière finit nécessairement par se brouiller : où finit Doron et où commence Amir ?

Le Franc-Maçon ne peut qu’être sensible à cette interrogation.

La démarche initiatique cherche, d’une certaine manière, à accomplir exactement le mouvement inverse. Le monde profane nous recouvre de titres, de professions, de statuts, de réputations, de possessions, d’appartenances et de certitudes ; le seuil du Temple invite symboliquement à prendre distance avec ces personnages sociaux afin de retrouver derrière eux quelque chose de plus essentiel. Là où l’initié cherche à déposer les masques, l’infiltré doit apprendre à les multiplier, à les rendre convaincants, puis à vivre suffisamment longtemps derrière eux pour tromper celui qu’il approche.

Fauda – Bande annonce (Saison 1) HD VF

La clandestinité devient ainsi, dans Fauda, une sorte d’anti-initiation. L’initié descend en lui-même pour tenter de découvrir ce qu’il est ; l’agent clandestin s’exerce à ne plus paraître ce qu’il est. Pourtant, au bout de ces deux mouvements contraires, la même question demeure : que subsiste-t-il de notre identité lorsque le personnage que nous avons créé acquiert sa propre existence ?

Doron, ou l’Ulysse qui ne sait plus rentrer à Ithaque

Avi Issacharoff

C’est pourquoi Doron serait bien mal compris si on le réduisait au héros viril, colérique et impétueux du cinéma d’action. Sa véritable tragédie n’est pas simplement qu’il risque sa vie ; elle tient à ce qu’il semble devenir progressivement incapable de vivre dans un univers où cette vie ne serait plus menacée.

Il possède quelque chose d’Ulysse, mais d’un Ulysse pour lequel Ithaque aurait cessé d’être habitable. Dans l’Odyssée, tout le voyage tend vers le retour, vers Pénélope, vers la maison et le royaume retrouvé. Chez Doron, le mouvement se renverse : chaque possibilité de retour au foyer paraît provisoire, presque artificielle. L’épouse, les enfants, le travail, la terre, la vigne, la vie civile devraient constituer le port après la tempête ; ils deviennent au contraire un monde dont il ne possède plus tout à fait la langue.

On pourrait expliquer cette difficulté par l’addiction à l’adrénaline

Le président d’Israël, Reuven Rivlin, avec le personnel de la série Fauda, février 2018

Ce serait trop simple. Le danger offre à Doron une densité existentielle que le quotidien semble désormais incapable de lui procurer. Il appartient à ces hommes que la guerre a durablement transformés au point que la paix elle-même devient étrangère. De nombreux récits anciens ou modernes ont exploré cette impossibilité du retour : les guerriers de l’Iliade, les vétérans d’Hemingway, les soldats de Remarque ou de Tim O’Brien découvrent, chacun à leur manière, que l’homme peut revenir physiquement du combat sans jamais réellement quitter le champ de bataille.

C’est l’une des intuitions les plus sombres de Fauda

La guerre ne tue pas seulement ceux qui tombent ; elle modifie ceux qui rentrent. Les survivants réapprennent les gestes du quotidien, embrassent leurs enfants, partagent des repas, mais quelque chose d’eux continue à surveiller une porte, à évaluer une sortie, à entendre dans un bruit ordinaire l’écho possible d’une menace. La frontière géographique disparaît alors que la frontière intérieure demeure, comme une cicatrice qui ne se voit pas toujours mais qui transforme la manière d’habiter le monde.

La cinquième saison semble précisément vouloir approfondir cette dimension en présentant moins des combattants triomphants que des hommes éprouvés, parfois brisés, contraints de vivre avec leurs fantômes. La guerre cesse dès lors d’être seulement le décor spectaculaire de la série pour devenir une maladie de la mémoire, une temporalité dont on ne sort plus tout à fait.

Boaz : une colonne du Temple égarée dans le monde de Fauda

Tomer_Capone ; BOAZ.jpgTomer Capone est Boaz

Un détail ne manquera pas d’arrêter le regard du spectateur Franc-Maçon : Boaz, interprété par Tomer Capone, est le frère cadet de Gali, l’épouse de Doron, et donc le beau-frère de celui-ci. Il appartient lui-même à l’unité clandestine, et cette double appartenance – celle de la famille et celle du groupe combattant – donne à son personnage une intensité particulière. Avec lui, la fraternité des armes et la fraternité du sang se confondent jusqu’à rendre impossible toute séparation entre la mission et l’affect.

Pour le Franc-Maçon, le prénom possède évidemment une sonorité particulière. Boaz est l’un des deux noms bibliques attachés aux colonnes dressées devant le Temple de Salomon, l’autre étant Jakin. La tradition maçonnique les a investies d’une richesse symbolique considérable : elles disent à la fois la force, la stabilité, le seuil, le passage d’un espace à un autre, d’un état à un autre.

Il serait pourtant imprudent d’imaginer derrière ce prénom une allusion volontaire des scénaristes. Boaz est un prénom hébraïque parfaitement naturel dans la société israélienne et rien ne permet d’affirmer que Lior Raz ou Avi Issacharoff aient voulu ouvrir une porte vers l’imaginaire maçonnique. Mais le symbole possède parfois cette faculté singulière de produire du sens indépendamment de l’intention de celui qui l’a placé là.

Car le Boaz de Fauda est précisément un homme du seuil. Il franchit des frontières, passe d’une identité à une autre, quitte son apparence pour adopter celle d’un autre monde. La colonne immobile du Temple devient presque, sous nos yeux, une colonne en mouvement. Là où la colonne biblique marque une entrée, le combattant clandestin franchit des portes dont il n’est jamais assuré de revenir.

Sa destinée prend alors une coloration presque involontairement initiatique.

La colonne devrait soutenir ; ici, elle peut être frappée. Elle devrait annoncer un passage vers un espace ordonné ; ici, le passage conduit au chaos. À travers Boaz, Doron découvre surtout le prix réel de l’appartenance à une communauté d’hommes qui ont remis leurs vies entre les mains les uns des autres : la fraternité protège, certes, mais elle condamne aussi chacun à porter longtemps la disparition de ceux auxquels il était lié.

FAUDA Saison 2 – Bande-Annonce

La fraternité : chaîne d’union ou forteresse ?

C’est là une autre dimension essentielle de Fauda. Derrière le renseignement, la guerre et la traque, la série est aussi une œuvre sur la fraternité. L’unité de Doron forme une petite communauté que l’expérience du danger distingue du reste du monde. Ses membres possèdent leurs codes, leur langage, leurs plaisanteries, leurs silences et leurs souvenirs communs ; ils connaissent les faiblesses les uns des autres, se querellent, s’agacent, mais savent qu’au moment décisif celui qui marche à côté d’eux risquera sa propre vie pour les ramener.

Cette fraternité de combat est l’un des éléments les plus émouvants de la série, précisément parce qu’elle n’est jamais abstraite. Elle se mesure en gestes, en fidélités, en corps ramenés, en regards qui n’ont plus besoin de paroles. Mais elle conduit également vers une interrogation moins confortable : jusqu’où s’étend le cercle de la fraternité ?

L’Histoire montre qu’un groupe peut être extraordinairement fraternel envers ses membres tout en devenant impitoyable envers ceux qu’il tient pour étrangers. L’amour des siens n’empêche nullement la haine des autres ; il peut même, dans certaines circonstances, la renforcer. Une nation, une armée, une religion, une communauté ou une Loge possèdent nécessairement des limites, mais la question initiatique commence peut-être précisément lorsque nous interrogeons ces limites.

Reconnaître pour Frère celui qui partage nos signes, notre langage et notre héritage n’est finalement pas l’épreuve la plus difficile. La véritable exigence surgit devant celui qui ne nous ressemble pas, qui ne partage aucune de nos références et peut même nous combattre. Jusqu’où sommes-nous capables d’agrandir le cercle sans tomber dans la naïveté ? Peut-on reconnaître chez l’adversaire quelque chose de l’humanité commune tout en condamnant son acte, en refusant son idéologie et en exigeant justice ?

Fauda ne fournit pas de réponse. Elle montre seulement combien cette frontière morale est difficile à tenir lorsque les morts ont des noms, des visages et des familles.

Du renseignement à la connaissance des failles

Unité Duvdevan – source reddit

Il convient ici de préciser ce que sont réellement les hommes dont la série s’inspire. Doron et ses compagnons ne correspondent pas exactement à l’image classique de l’espion, celle que la littérature nous a rendue familière depuis John le Carré ou Graham Greene. Ils relèvent davantage de la tradition des unités mista’arvim et évoquent notamment Duvdevan, unité spéciale israélienne spécialisée dans les opérations clandestines, particulièrement dans les territoires palestiniens.

Cette proximité avec le réel explique en partie le sentiment d’authenticité de la série. Lior Raz et Avi Issacharoff connaissent intimement cet univers, l’un par son expérience opérationnelle, l’autre par son parcours et son travail de journaliste spécialiste des affaires israélo-palestiniennes. Fauda ne surgit donc pas d’une imagination totalement extérieure au terrain ; elle transforme une connaissance vécue ou observée en matière dramatique.

Itzik Cohen est le « capitaine Ayoub »

À côté des combattants sous couverture apparaît l’autre grand acteur du récit : le Shin Bet, service israélien chargé notamment de la sécurité intérieure et du contre-terrorisme. Le personnage de Gabi Ayoub, le « capitaine Ayoub », en incarne l’une des figures les plus fascinantes. Avec lui, la guerre change de registre. L’arme principale n’est plus le fusil, mais la connaissance intime de l’adversaire : ses amours, ses dettes, ses peurs, ses rivalités, ses liens familiaux, ses ambitions, toutes ces attaches invisibles par lesquelles une existence humaine peut devenir lisible puis vulnérable.

Le renseignement apparaît ainsi comme une véritable cartographie des relations humaines.

Connaître un homme signifie savoir par quelle porte entrer dans son existence

Une épouse, un frère, une mère malade, une maîtresse, une dette ou un enfant cessent alors d’être seulement des réalités affectives pour devenir des données potentiellement opérationnelles.

Shin Bet

Cette conception de la connaissance ne peut qu’interroger le Franc-Maçon. Toute tradition philosophique ou initiatique associe volontiers la connaissance à un mouvement de libération : connaître le monde, mais surtout se connaître soi-même afin d’échapper à l’ignorance. Dans l’univers du renseignement, la connaissance peut au contraire devenir l’instrument d’un pouvoir exercé sur autrui. La formule delphique « connais-toi toi-même » conduit vers l’intériorité ; le renseignement demande plutôt : « connais suffisamment l’autre pour savoir comment agir sur lui ». Entre les deux apparaît une différence fondamentale. L’une des connaissances cherche une vérité ; l’autre cherche une prise.

Regarder 2015 après avoir vécu 2023

Cette distinction prend une force particulière lorsqu’on replace Fauda dans sa chronologie. La première saison date de 2015, tandis que la quatrième arrive sur Netflix au début de 2023. Les quatre premières saisons appartiennent donc entièrement au monde antérieur au massacre du 7 octobre. Elles ne racontent ni cette attaque, ni la guerre qui suivit, ni la traque ultérieure de ceux qui y participèrent.

Pourtant, nous ne pouvons plus les regarder aujourd’hui avec les yeux de 2015. Notre regard est chargé de ce qui s’est produit depuis. Chaque frontière, chaque renseignement imparfait, chaque infiltration d’une cellule armée, chaque certitude sécuritaire prend une couleur nouvelle parce que nous connaissons désormais l’avenir du monde auquel appartiennent les personnages.

La situation possède quelque chose de la tragédie grecque, où le spectateur connaît souvent le destin qui attend celui qui s’avance encore dans l’ignorance. Œdipe cherche la cause du malheur de Thèbes sans savoir qu’il chemine vers sa propre vérité ; Cassandre connaît l’avenir mais ne peut empêcher qu’il advienne. Nous autres spectateurs de Fauda possédons, depuis 2023, une connaissance rétrospective : nous savons que les dispositifs de sécurité paraissant si omniprésents dans la série connaîtront un jour une défaillance catastrophique, et cette connaissance modifie la réception des premières saisons sans qu’une seule image ait changé.

C’est là l’un des pouvoirs étranges de l’Histoire sur les œuvres.

Elle ne les réécrit pas matériellement ; elle transforme ceux qui les regardent. Un film tourné avant une guerre n’est plus tout à fait le même après la guerre, non parce que sa pellicule aurait changé, mais parce que la mémoire du spectateur s’est remplie d’événements inconnus des personnages.

Fauda n’a donc pas annoncé le 7 octobre ; le 7 octobre a changé notre manière de regarder Fauda.

NILI : lorsque l’Histoire rejoint les méthodes de la fiction

Israeli Defense Forces

Le rapprochement devient encore plus saisissant avec la création, après le 7 octobre 2023, d’une structure spécialement chargée d’identifier et de retrouver ceux qui avaient participé aux massacres : NILI. En 2026, Tsahal et le Shin Bet ont reconnu publiquement l’existence de cette mission particulière et donné quelques indications sur les méthodes employées : renseignement humain, interrogatoires, reconnaissance faciale, exploitation massive de données et recours à l’intelligence artificielle pour identifier puis localiser les personnes recherchées.

Shabak

Une précision s’impose toutefois. NILI ne doit pas être présentée comme une simple « branche du Shin Bet ». Il s’agit plutôt d’une mission ou d’une structure spéciale mobilisant notamment des moyens relevant de Tsahal et du Shin Bet. De même, NILI ne doit pas être confondue avec Duvdevan, unité militaire bien plus ancienne dont la culture opérationnelle a nourri l’univers de la série.

La parenté des méthodes demeure néanmoins troublante pour celui qui connaît Fauda.

Identifier un homme sur une image, reconstituer sa trajectoire, croiser différentes sources, découvrir ses habitudes, savoir où il dort, avec qui il communique, quels lieux il fréquente, puis préparer son arrestation ou son élimination : la réalité israélienne de l’après-7 octobre semble parfois prolonger des procédures que la fiction dramatisait depuis près d’une décennie.

Mais il faut là encore refuser toute illusion prophétique. Fauda n’a rien annoncé ; elle décrivait un savoir-faire déjà ancien, enraciné dans l’histoire particulière du renseignement israélien. L’événement de 2023 lui a simplement donné une lumière nouvelle, infiniment plus sombre.

Mossad

Le nom même de NILI ouvre d’ailleurs un extraordinaire corridor historique. L’acronyme renvoie à la formule hébraïque Netzah Yisrael Lo Yeshaker, tirée du Premier Livre de Samuel, généralement interprétée autour de l’idée que « l’Éternité d’Israël ne mentira pas ». Mais NILI fut surtout le nom d’un réseau clandestin juif de renseignement actif pendant la Première Guerre mondiale en Palestine ottomane. Autour d’Aaron Aaronsohn, Sarah Aaronsohn, Avshalom Feinberg ou Yosef Lishansky, ses membres fournirent des renseignements aux Britanniques contre l’Empire ottoman.

Ainsi un même nom fait-il communiquer trois temporalités : le texte biblique, la Grande Guerre et le lendemain du 7 octobre 2023. On mesure ici combien, dans l’histoire israélienne, le renseignement n’est jamais tout à fait coupé de la mémoire. Derrière les technologies les plus contemporaines – reconnaissance faciale, traitement algorithmique des données, drones ou intelligence artificielle – continuent de circuler des références qui appartiennent à des strates historiques beaucoup plus anciennes.

Pour qui demeure attentif aux symboles, cette persistance est fascinante. Les sociétés, comme les individus, ne créent jamais leurs mots à partir de rien ; elles héritent de noms anciens qu’elles rechargent d’une signification nouvelle. L’Histoire ressemble alors moins à une ligne droite qu’à un palimpseste, ce manuscrit gratté puis réécrit sur lequel l’encre la plus récente laisse encore deviner les traces du texte précédent.

De la vengeance à l’Orestie : sortir de la comptabilité du sang

Laetitia_Eido est la Dr Shirin Al Abed

Cette continuité historique conduit inévitablement vers une question morale plus redoutable : celle de la vengeance. L’univers de Fauda repose largement sur un mécanisme dans lequel une mort appelle une autre mort, un frère veut venger son frère, une famille réclame justice pour l’un des siens et chaque représaille risque de fabriquer celui qui voudra, à son tour, répondre au sang versé.

La cinquième saison paraît vouloir prendre directement en charge cette logique de la vengeance de sang. La série retrouve ainsi, consciemment ou non, l’une des plus anciennes interrogations de la civilisation méditerranéenne. Eschyle l’avait placée au cœur de l’Orestie. Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie ; Clytemnestre tue Agamemnon ; Oreste tue sa mère Clytemnestre ; et si la cité n’invente pas une autre manière de rendre justice, la vengeance pourra continuer éternellement. La grandeur de la trilogie ne consiste donc pas seulement à raconter une famille maudite, mais à mettre en scène le passage de la vendetta au tribunal, du cycle du sang à l’institution de la justice.

Fauda raconte souvent cette même difficulté à solder les comptes. Chaque mort laisse une dette ; chaque dette devient une promesse de revanche. Le Franc-Maçon peut y reconnaître l’exact contraire du geste constructeur, car bâtir suppose qu’à un moment donné quelqu’un refuse de transformer chaque blessure en pierre supplémentaire du mur qui sépare les hommes.

Une telle réflexion ne signifie évidemment ni oublier les victimes, ni renoncer à poursuivre les responsables d’un crime, ni confondre justice et faiblesse. Elle consiste simplement à rappeler que justice et vengeance ne sont pas synonymes. La première devrait chercher à restaurer un ordre violé ; la seconde court toujours le risque de reproduire sur l’autre la douleur que l’on a soi-même subie. Une civilisation qui ne parvient plus à distinguer ces deux mouvements risque tôt ou tard d’entrer dans cette comptabilité du sang où personne ne peut plus dire quel mort fut le premier.

Le pavé mosaïque : non pas relativiser le mal, mais reconnaître l’ombre

Pavé mosaïque

Une lecture maçonnique de Fauda appelle naturellement l’image du pavé mosaïque, avec son alternance du clair et de l’obscur. Mais le symbole doit être manié avec prudence, surtout lorsqu’il est question de crimes, de terrorisme, de guerre et de victimes.

Le pavé mosaïque n’enseigne nullement que tout se vaut. Il ne signifie pas que le bourreau et la victime seraient interchangeables, ni que toutes les violences posséderaient exactement la même signification morale ou politique. Une telle interprétation relèverait d’un relativisme confortable plutôt que du discernement initiatique.

Ce que le symbole suggère est beaucoup plus exigeant : l’ombre et la lumière ne respectent pas toujours les frontières que les hommes tracent entre leurs camps. Un individu peut aimer profondément ses enfants et commettre un acte monstrueux ; un autre peut combattre sincèrement un crime et être peu à peu dévoré par la haine de celui qui l’a commis. Un peuple chargé d’une mémoire immense de persécutions demeure, lorsqu’il exerce la puissance, confronté aux mêmes exigences morales que toute autre communauté humaine.

L’initiation ne dispense donc pas de juger ; elle devrait au contraire aiguiser le discernement tout en interdisant la déshumanisation. L’épreuve consiste précisément à pouvoir condamner un acte avec toute la fermeté nécessaire sans abolir complètement l’humanité de celui qui l’a commis, à défendre la victime sans transformer mécaniquement l’adversaire en abstraction, et surtout à résister au crime sans laisser celui-ci imposer à notre conscience sa propre logique.

C’est une ligne de crête presque impossible, mais le chemin initiatique n’a jamais promis la facilité.

Une œuvre israélienne, donc un regard nécessairement situé

Il serait également illusoire de présenter Fauda comme une représentation neutre du conflit israélo-palestinien. Elle ne l’est pas, pas plus qu’aucune grande œuvre ne saurait être produite depuis un point de vue totalement désincarné. C’est une fiction israélienne créée par deux Israéliens dont l’expérience personnelle, militaire, journalistique et culturelle détermine nécessairement le centre de gravité du récit.

La série accomplit néanmoins un effort réel pour donner aux personnages palestiniens des histoires, des familles, des amours, des blessures et des contradictions. Ils ne sont pas toujours réduits au rôle de silhouettes anonymes surgissant au moment d’un attentat. Pourtant, plusieurs critiques ont justement relevé qu’une symétrie humaine ne constitue pas nécessairement une symétrie narrative ou historique. Montrer que l’adversaire possède une mère, un enfant ou une femme qu’il aime ne signifie pas encore que le monde soit regardé depuis son histoire et ses propres catégories.

Cette remarque rappelle une distinction précieuse : humaniser n’est pas nécessairement donner toute sa voix.

Il faut donc regarder Fauda pour ce qu’elle est : non un documentaire susceptible d’expliquer à lui seul le conflit israélo-palestinien, encore moins une représentation objective de toutes ses dimensions historiques, mais une fiction extrêmement efficace née d’un regard situé. Reconnaître cette situation ne retire rien à sa valeur artistique ; cela permet au contraire de mieux comprendre le dispositif à partir duquel elle construit ses émotions et ses vérités.

Le 7 octobre a fracturé le temps de la série

C’est ce qui rend la cinquième saison particulièrement intéressante. Avant octobre 2023, les auteurs travaillaient déjà à la suite de Fauda. Puis survient l’attaque du 7 octobre. Le récit ne peut plus simplement continuer comme si l’Histoire n’avait pas brusquement traversé la salle d’écriture.

FAUDA Saison 3 – Bande-Annonce

La nouvelle saison est donc pensée depuis l’après. Son intrigue se déroule principalement deux ans après les massacres, mais revient également directement sur les événements du 7 octobre. Doron n’est plus seulement l’homme hanté par ses propres morts ; il appartient désormais à une société entière traversée par un traumatisme historique.

Le rapport entre réalité et fiction s’en trouve inversé. De 2015 à 2023, Fauda transformait une certaine expérience du réel en récit. Après 2023, c’est désormais le réel qui revient frapper la fiction et contraint ses auteurs à la remodeler. Ce mouvement est fascinant : les scénaristes avaient fabriqué un monde à partir de leur expérience du conflit ; le conflit entre soudain dans ce monde et en déplace les fondations.

Nous ne regarderons donc jamais plus la première saison comme on pouvait la regarder en 2015.

Entre le spectateur de cette époque et nous se tient désormais une date, le 7 octobre 2023, avec tout ce qu’elle entraîne de connaissances rétrospectives : nous savons que le dispositif sécuritaire israélien connaîtra une défaillance majeure, nous savons que la guerre de Gaza suivra, nous savons que des hommes seront recherchés des années durant pour leur participation aux massacres et que NILI sera constitué.

Cette connaissance transforme les anciennes saisons sans en modifier une seule image. C’est peut-être l’un des signes des œuvres appelées à durer : elles ne changent pas, mais l’Histoire nous change devant elles.

Connaître n’est pas comprendre

À partir de là surgit peut-être la question la plus féconde pour le regard initiatique. Les hommes du renseignement peuvent connaître énormément de choses : un numéro de téléphone, une adresse, une habitude, un itinéraire, une relation secrète, les communications d’un réseau, les déplacements d’un suspect. Ils peuvent identifier un visage parmi des milliers d’images, croiser des bases de données, infiltrer une organisation et parfois déterminer à quelques mètres près la position de celui qu’ils recherchent.

Mais connaître n’est pas toujours comprendre.

Toute la distance entre le renseignement et l’initiation pourrait tenir dans cette différence. Le renseignement demande où se trouve l’homme, quelles sont ses habitudes, par où il est vulnérable et comment il peut être atteint. L’initiation, elle, demande qui est l’homme, et surtout qui est celui qui pose la question. Le premier cherche la faille permettant d’entrer dans le dispositif de l’autre ; la seconde cherche cette fissure intérieure par laquelle l’homme peut commencer à pénétrer en lui-même.

Il serait évidemment absurde d’opposer ces deux démarches comme si un service chargé d’empêcher un attentat devait devenir une école de philosophie. Mais lorsque le fracas des armes s’est éloigné, le citoyen, le philosophe et plus encore l’initié peuvent poser une question que la seule technique du renseignement ne suffit pas à résoudre : que faisons-nous de l’homme une fois que nous savons tout de lui ? La technologie peut reconnaître son visage. Elle ne nous dit pas encore ce qu’est un visage.

Le véritable ennemi : ce que la guerre installe en nous

Voilà pourquoi Fauda dépasse finalement son sujet géopolitique. La série parle d’Israéliens et de Palestiniens, de Shin Bet, de Hamas, d’infiltrations, de terrorisme et d’opérations clandestines, mais derrière cette géographie identifiable elle raconte quelque chose de beaucoup plus universel : la fabrication de l’ennemi.

FAUDA Saison 4 – Bande-Annonce

Toute communauté distingue naturellement ceux qu’elle appelle « les siens ». Toute mémoire collective donne davantage de place à ses propres morts qu’aux morts d’autrui. Le danger commence lorsque cette différence légitime devient une différence d’humanité, lorsque les victimes de l’autre camp se transforment en chiffres tandis que les nôtres conservent seules des noms, des photographies et des histoires.

La démarche initiatique pourrait commencer précisément au moment où l’homme accepte d’observer ce mécanisme en lui-même. Le travail sur la pierre brute n’est pas seulement une invitation à arrondir quelques aspérités du caractère, comme si l’initiation consistait à devenir plus courtois ou plus sociable. Il prend sa véritable dimension lorsque nous découvrons que ce que nous dénonçons chez autrui possède parfois une chambre obscure en nous : colère, orgueil, ressentiment, peur, désir de domination, volonté de vengeance et, plus dangereuse encore, certitude absolue d’appartenir au camp du Bien.

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Doron croit entrer chez l’ennemi en portant son masque. Mais plus Fauda avance, plus une autre interrogation se dessine : et si l’ennemi finissait par entrer en lui ? Non pas l’homme palestinien lui-même, évidemment, mais cette logique de violence qui transforme progressivement celui qui combat en homme devenu incapable de quitter le combat.

Le masque devient alors le véritable symbole de la série. On commence par le porter pour tromper l’autre ; le drame survient lorsqu’on ne sait plus très bien comment l’enlever.

Retrouver le visage derrière la cible

Fauda ne propose aucune solution politique au conflit qu’elle met en scène, et ce n’est évidemment pas son rôle. Elle nous abandonne au milieu du fracas des armes, des fidélités splendides ou terribles, des familles endeuillées, des agents qui mentent pour sauver des vies ou pour en prendre, des combattants persuadés de défendre les leurs et des hommes qui découvrent parfois trop tard que chaque victoire peut laisser derrière elle la semence d’une nouvelle blessure.

C’est précisément dans cet inconfort que la série peut intéresser le Franc-Maçon.

Non parce qu’il faudrait chercher sous chaque plan quelque allusion ésotérique – le prénom de Boaz ne transforme évidemment pas Fauda en œuvre maçonnique –, mais parce qu’une démarche initiatique consiste aussi à apprendre à regarder autrement ce que le monde donne à voir.

Et ce que Fauda donne finalement à voir est une immense tragédie du visage : celui que l’on dissimule pour infiltrer, celui que l’on recherche sur un écran, celui qu’un logiciel de reconnaissance faciale identifie, celui de l’homme que l’on aime, celui de celui que l’on veut capturer ou tuer, et enfin celui que l’on ne voit plus parce que le mot « ennemi » a pris sa place.

Emmanuel Levinas avait fait du visage d’autrui le lieu où surgit l’exigence éthique, parce qu’avant même toute théorie morale il nous rappelle que l’autre est un être irréductible à la catégorie dans laquelle nous voudrions l’enfermer. Fauda, sans se réclamer de Levinas, montre précisément ce qui arrive lorsque ce visage disparaît derrière une fonction : terroriste, agent, informateur, soldat, traître, cible.

Peut-être la tâche du Temple commence-t-elle alors exactement là où celle du renseignement s’achève. Le renseignement identifie, le tribunal juge, le soldat combat ; l’initié, lui, doit encore tenter de voir, non pour excuser l’inexcusable ni oublier les victimes, mais pour empêcher que la nécessité de combattre ne supprime définitivement l’humanité de celui que l’on combat.

Le mot fauda signifie chaos. Le chaos le plus redoutable n’est peut-être pourtant ni celui des rues dévastées ni celui des opérations clandestines. Il commence beaucoup plus silencieusement, au moment où la frontière entre justice et vengeance devient incertaine, où le masque adhère au visage et où l’homme placé de l’autre côté cesse d’appartenir, dans notre imaginaire, à l’humanité commune.

Depuis 2015, Fauda raconte cette frontière. Le 7 octobre 2023 l’a brutalement déplacée. La cinquième saison devra désormais marcher sur cette ligne de crête, raconter la blessure israélienne sans abolir le visage palestinien, montrer les nécessités du renseignement sans transformer toute puissance en vertu, et regarder la vengeance sans en faire un horizon.

C’est à cette condition que la série conservera ce qui constitue sa véritable force : nous conduire vers un territoire infiniment plus dangereux que les ruelles infiltrées, Gaza ou Israël, un territoire où nul service secret ne peut opérer à notre place.

Ce territoire est l’homme lui-même, lorsque la frontière entre la lumière et l’ombre ne passe plus devant lui, mais en lui.

Repères

Fauda – Série créée par Lior Raz et Avi Issacharoff – première diffusion en Israël en 2015 – avec notamment Lior Raz, Itzik Cohen, Netta Garti, Tomer Capone, Rona-Lee Shimon, Doron Ben-David et Yaakov Zada Daniel – quatre saisons actuellement disponibles sur Netflix. Saison 5 : onze épisodes, diffusion mondiale annoncée sur Netflix le 8 septembre 2026. La nouvelle saison, réalisée par Omri Givon, accueille notamment Mélanie Laurent ; son intrigue entraîne Doron dans une opération clandestine liée à Marseille et intègre directement les événements du 7 octobre 2023. Certains illustrations sont générées par IA.

Fauda Season 5 – Teaser

Une étoile peut-elle nous montrer l’espace-temps en train de tourner ?

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À 26 000 années-lumière de nous, une étoile vient peut-être de nous offrir l’un des plus extraordinaires laboratoires de la relativité générale. Imaginez un instant…

Au centre de notre galaxie se trouve un objet que nous ne pouvons pas voir directement : Sagittarius A*, un trou noir dont la masse équivaut à environ quatre millions de Soleils. Autour de lui gravitent plusieurs étoiles. L’une d’elles, S301, suit une orbite extrêmement allongée qui la conduit à s’approcher tous les 8,7 ans très près du trou noir. À mesure qu’elle plonge vers lui, sa vitesse augmente considérablement, avant qu’elle ne s’en éloigne à nouveau.

Et c’est précisément cette trajectoire que les astronomes observent avec une attention extraordinaire. Car le mouvement de S301 pourrait révéler quelque chose que nous ne pouvons pas voir directement : la manière dont Sagittarius A* déforme — et peut-être entraîne — l’espace-temps autour de lui.

Comment voir une étoile située à 26 000 années-lumière ?

Voilà déjà une première question. Comment peut-on affirmer qu’une petite étoile située au cœur de la Voie lactée se déplace à 25 000 km/s ? Nous ne la voyons évidemment pas traverser le ciel comme un avion. Le centre de notre galaxie est en outre masqué, dans le domaine visible, par d’immenses quantités de poussières interstellaires. La solution : observer notamment dans l’infrarouge.

En août 2026, des astronomes de la collaboration GRAVITY ont annoncé l’identification de S301, grâce à GRAVITY, un instrument exceptionnel installé sur le Very Large Telescope Interferometer (VLTI) de l’Observatoire européen austral au Chili. Les chercheurs ont ensuite pu retrouver sa trace dans des observations remontant à 2017. Année après année, point après point, une trajectoire apparaît. Et cette trajectoire raconte l’existence de quelque chose que nous ne voyons pas. C’est d’ailleurs ainsi que l’astronomie moderne étudie souvent l’invisible : non pas en regardant directement l’objet recherché, mais en observant ce qu’il fait à ce qui l’entoure.

S301 observée autour de Sagittarius A*. Ces quatre observations réalisées avec GRAVITY montrent l’étoile à différentes étapes de son orbite. Les courbes représentent la trajectoire reconstruite autour du trou noir. Le cercle inférieur indique, à titre de comparaison, la taille de l’orbite de Neptune.
Crédit : ESO/GRAVITY collaboration

Un monstre invisible au centre de notre galaxie

Nous pouvons désormais préciser l’échelle du monstre : Sagittarius A* possède environ 4,3 millions de fois la masse du Soleil. S301 s’en approche à seulement une douzaine de fois la distance séparant la Terre du Soleil. Son orbite est extraordinairement allongée : elle plonge vers le trou noir, accélère prodigieusement puis repart très loin avant de revenir. À notre échelle humaine, douze distances Terre-Soleil semblent gigantesques. À l’échelle d’un trou noir supermassif, c’est remarquablement proche. Et c’est précisément cette proximité qui transforme S301 en laboratoire de physique. Car lorsque la gravitation devient aussi intense et les vitesses aussi importantes, notre intuition newtonienne commence à ne plus suffire. Il faut entrer dans le monde d’Einstein.

Et si la gravitation n’était pas vraiment une force ?

Nous apprenons souvent à l’école que deux masses s’attirent. C’est la vision de Newton, extraordinairement efficace dans la plupart des situations. Einstein propose en 1915 une autre manière de regarder le phénomène. La matière et l’énergie courbent l’espace-temps.

Une planète autour du Soleil ou une étoile autour d’un trou noir ne sont alors plus simplement des objets « tirés » par une force invisible. Elles suivent les trajectoires permises par cette géométrie courbée. C’est déjà vertigineux. Mais avec Sagittarius A*, une étrangeté supplémentaire apparaît. Le trou noir tourne probablement sur lui-même. Et selon la relativité générale, une masse en rotation ne se contente pas de courber l’espace-temps. Elle peut aussi l’entraîner avec elle.

Un trou noir qui entraîne l’espace avec lui

Visualisation artistique d’un trou noir en rotation. L’image ne représente pas directement l’espace-temps : elle permet d’évoquer l’environnement extrême d’un trou noir en rotation. Selon la relativité générale, cette rotation entraîne également les référentiels autour de lui : c’est l’effet Lense-Thirring.
Illustration artistique — image générée par IA.

Imaginez une cuillère tournant lentement dans un liquide épais. Le liquide situé autour de la cuillère commence lui aussi à être entraîné. L’image est imparfaite — l’espace-temps n’est évidemment pas un liquide — mais elle permet d’entrevoir ce que prédit la relativité générale. Autour d’un objet massif en rotation apparaît ce que les physiciens appellent l’effet Lense-Thirring, ou entraînement des référentiels. La rotation du trou noir devrait donc produire une infime modification de l’orbite de S301. Une sorte de signature laissée par la rotation de Sagittarius A* dans sa trajectoire.

Et c’est là que cette petite étoile devient extraordinaire. Son passage est suffisamment proche pour que cet effet puisse devenir mesurable. Les chercheurs espèrent que les observations futures de S301, notamment avec GRAVITY+ et les instruments de l’Extremely Large Telescope, permettront de mesurer plus précisément la rotation du trou noir central. Autrement dit : nous pourrions mesurer la rotation d’un objet invisible en observant les minuscules déformations de la trajectoire d’une étoile.

Einstein, encore …

Voilà plus d’un siècle que la relativité générale est mise à l’épreuve. Et elle résiste.
Les observations d’autres étoiles du centre galactique avaient déjà permis de détecter des effets relativistes comme le décalage gravitationnel vers le rouge et la précession relativiste des orbites (le déplacement progressif de l’orientation de l’orbite au fil des révolutions).

Mais S301 nous conduit plus loin. Dans l’étude scientifique consacrée à sa découverte, les chercheurs distinguent justement les corrections relativistes dominantes déjà accessibles et celles, encore plus faibles, associées à la rotation d’un trou noir. S301 pourrait rendre ces dernières accessibles à l’observation. Et voilà peut-être ce que cette découverte possède de plus fascinant.

Une théorie écrite avec du papier et des équations il y a plus d’un siècle nous permet aujourd’hui de prévoir les mouvements d’une étoile située à 26 000 années-lumière de nous, évoluant autour d’un objet de plusieurs millions de masses solaires.

Albert Einstein au tableau, Pasadena, 1931 — Wikimedia Commons.

Mais alors… qu’est-ce qui tourne réellement ?

La question semble presque naïve. Et pourtant. Lorsque nous disons que Sagittarius A* « entraîne l’espace-temps », de quoi parlons-nous réellement ? L’espace est-il quelque chose ? Le temps est-il quelque chose ? Peut-on déformer ce qui, dans notre intuition quotidienne, n’est que le décor dans lequel les choses existent ? Et si ce décor peut être courbé, déformé et entraîné par la matière, peut-on encore réellement parler de « décor » ?

C’est peut-être ici que S301 devient plus qu’une découverte astronomique. Elle nous oblige à abandonner momentanément nos représentations familières. Nous pensions que les objets se déplaçaient dans l’espace. La relativité nous apprend que l’espace et le temps participent eux-mêmes à l’histoire. Et une petite étoile perdue au centre de notre galaxie pourrait bientôt nous permettre de le mesurer.

Une étoile comme question

Il reste énormément de choses que nous ignorons.

Nous ne connaissons toujours pas directement la vitesse de rotation de Sagittarius A*. Extraire son influence de celle des autres masses présentes autour du centre galactique constitue d’ailleurs un problème expérimental délicat : plusieurs travaux publiés immédiatement après la découverte de S301 étudient précisément comment distinguer les différentes perturbations de son orbite.

L’empreinte recherchée de la rotation de Sagittarius A*. Les deux trajectoires montrent la différence attendue selon que le trou noir est considéré comme non rotatif ou en rotation. Cet infime écart est précisément l’un des effets que les astronomes espèrent mesurer grâce à S301.
Crédit : ESO/GRAVITY collaboration/L. Calçada

Voilà aussi ce qu’est la science. Non pas une collection de certitudes définitives. Mais une manière extrêmement exigeante de poser des questions au réel. Et parfois, le réel nous offre un laboratoire auquel aucun être humain n’aurait jamais pu rêver d’accéder. S301 en est un.

En 2031, lorsqu’elle replongera vers Sagittarius A*, les astronomes regarderont attentivement sa trajectoire. Ils chercheront quelques infimes écarts. Quelques déplacements minuscules. Et derrière ces presque rien se cache une question immense :
Einstein avait-il encore raison ?

Mais une autre question pourrait alors apparaître. Plus vertigineuse encore :

Nous acceptons assez facilement l’idée que le temps « s’écoule ». Nous parlons du passé, du présent, de l’avenir comme si quelque chose avançait inexorablement d’un instant vers le suivant. Et pourtant, nous verrons dans de prochains articles — ou dans les Explorations du Regard de La Voûte Étoilée — que cette intuition elle-même peut être profondément remise en question.

Mais l’espace nous déroute davantage encore. Nous l’imaginons spontanément comme une scène immobile : un contenant dans lequel les étoiles, les planètes et nous-mêmes nous déplaçons. Or la relativité générale nous oblige à envisager quelque chose de beaucoup plus étrange. Ce « décor » peut se courber, évoluer et, autour d’une masse en rotation, participer lui-même à la dynamique de ce qui s’y déplace.

L’espace-temps n’est donc plus simplement la scène sur laquelle se joue l’Univers. Il fait partie de ce qui se joue.

À 26 000 années-lumière de nous, une étoile frôle le trou noir au centre de notre galaxie. Sa trajectoire pourrait bientôt révéler quelque chose d’extraordinaire : la rotation de l’espace-temps lui-même.

Qu’est-ce donc réellement que cet espace-temps dans lequel nous pensions simplement habiter ?

PROLONGER LE REGARD

Certaines découvertes scientifiques apportent des réponses.
D’autres changent surtout les questions que nous pensions savoir poser.

Si ces questions vous donnent envie d’aller plus loin, Le Regard de La Voûte Étoilée propose des Explorations accessibles à tous pour poursuivre le chemin : qu’est-ce que le temps ? Pourquoi la matière nous paraît-elle solide ? Que voyons-nous réellement lorsque nous regardons le monde ? Et jusqu’où notre connaissance nous permet-elle d’aller ?

Prolonger le chemin. Élargir le regard. Approfondir l’expérience.
Découvrez les Explorations du Regard sur La Voûte Étoilée

Retrouvons-nous chaque mercredi sur 450fm pour une nouvelle découverte scientifique, une nouvelle question… et peut-être une autre manière de regarder le monde.

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« AGARTHA » – Le Centre intérieur du REAA : quand les Hauts-Grades cherchent leur géographie intérieure

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Une nouvelle publication trimestrielle consacrée aux Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté voit le jour en septembre 2026. Portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, mais revendiquant une vocation qui dépasse les frontières juridictionnelles, AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA entend explorer moins les secrets des degrés que le secret de leur transformation intérieure. Derrière le nom fascinant de la cité cachée se dessine ainsi une proposition : considérer les Hauts-Grades non comme une ascension vers quelque sommet maçonnique, mais comme une descente progressive vers le Centre.

La cité qu’il faut peut-être cesser de chercher

Le choix du nom est à lui seul un programme. Agartha appartient à cette géographie imaginaire de l’ésotérisme occidental où certaines cités sont moins faites pour être découvertes que pour être méditées. Depuis Saint-Yves d’Alveydre jusqu’à René Guénon, la cité souterraine, le royaume invisible et le Centre du Monde ont nourri une littérature dont l’intérêt réside précisément dans cette hésitation entre territoire fabuleux et topographie spirituelle. Aussi était-il presque inévitable qu’une lettre consacrée à l’intériorité des Hauts-Grades rencontre un jour ce nom.

Mais la nouvelle publication prend soin d’en déplacer immédiatement la signification. L’Agartha dont il est ici question n’est ni une contrée interdite ni un sanctuaire enfoui quelque part sous les montagnes de l’Asie centrale. Elle devient la métaphore d’un Centre intérieur, ce point mystérieux autour duquel l’être humain tente d’ordonner ce qui, en lui, demeure dispersé.

La nuance est importante. Le premier numéro pouvait donner l’impression que le titre était surtout retenu pour sa puissance évocatrice, sans véritable examen de son histoire intellectuelle. Le texte de présentation de la revue éclaire davantage ce choix : il ne s’agit pas d’importer dans le REAA une doctrine particulière de l’Agartha, encore moins de faire de la Franc-Maçonnerie l’héritière de courants qui lui sont étrangers, mais d’utiliser la cité cachée comme image de ce que l’initiation demande précisément de ne plus chercher au-dehors.

Sous ce regard, le nom trouve sa cohérence. La cité initiatique n’est pas au bout du voyage : elle est ce qui rend le voyage possible.

Que devient la quête après la mort d’Hiram ?

C’est sans doute la véritable question posée par ce premier numéro de septembre 2026 : que reste-t-il à entreprendre lorsque le Maître a été relevé ?

Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

Toute la difficulté des Hauts-Grades se trouve là. La Maîtrise pourrait sembler constituer l’achèvement naturel de la progression maçonnique. L’Apprenti a appris à travailler la pierre, le Compagnon a parcouru le monde des formes et des savoirs, le Maître a traversé symboliquement la mort et participé au drame d’Hiram. Pourquoi poursuivre ?

Parce que, justement, rien n’est achevé.

La Parole demeure perdue. Le Temple n’est pas terminé. Le Maître a été relevé, mais il n’est pas devenu pour autant un homme accompli. Le premier numéro d’AGARTHA fait de cet inachèvement la clef de compréhension des Hauts-Grades. La première version de notre lecture relevait déjà ce déplacement essentiel : « le chantier n’est plus le Temple de Jérusalem ». Ce que l’Apprenti apprenait à accomplir sur la pierre brute, l’initié des degrés ultérieurs est progressivement conduit à l’accomplir sur lui-même.

L’annonce éditoriale désormais publiée précise encore cette intention. Les Hauts-Grades ne doivent pas être regardés comme « une simple succession de degrés, de titres ou d’honneurs », mais comme les étapes d’un chemin de perfectionnement poursuivant l’œuvre commencée dans les Loges symboliques.

Il fallait sans doute que cela soit dit aussi explicitement.

Car la tentation hiérarchique demeure l’un des malentendus permanents de la maçonnerie des Hauts-Grades. Les nombres impressionnent. Quatorzième, dix-huitième, trentième, trente-troisième degré : l’arithmétique peut produire l’illusion d’une aristocratie initiatique, comme si monter dans la nomenclature signifiait monter dans l’humanité.

Or le Rite, lorsqu’il demeure fidèle à son intention initiatique, enseigne exactement le contraire.

Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux

Devenir meilleur n’est pas devenir supérieur.

La formule, déjà relevée dans le premier numéro, est probablement l’une de ses plus heureuses. La véritable progression ne conduit pas au-dessus des autres, mais plus profondément en soi, et peut-être, par cette profondeur même, davantage au service des autres.

Perfectionner ne signifie pas devenir parfait

Le thème choisi pour cette première livraison est à cet égard remarquablement programmatique : « Les Hauts-Grades du REAA : une voie de perfectionnement intérieur ».

Le mot perfection est dangereux lorsqu’on le comprend comme un état. Il devient fécond lorsqu’on le restitue au mouvement.

Revenant au latin perficere, conduire jusqu’à son accomplissement, AGARTHA propose de comprendre la perfection non comme une qualité possédée mais comme une orientation de l’existence. Cette approche avait déjà été formulée avec force dans le premier numéro : la perfection n’est jamais un état acquis ; elle est une direction.

On retrouve ici quelque chose de très ancien. Aristote pensait l’être selon l’accomplissement de ses virtualités ; le christianisme occidental fit de la perfection une tension spirituelle ; certaines traditions mystiques l’envisagèrent comme dépouillement ; Jung, beaucoup plus tard et dans un tout autre registre, décrivit avec l’individuation la lente recherche d’une unité psychique.

Louis-Claude de Saint-Martin

Il faut certes demeurer prudent devant de telles analogies. Notre première lecture remarquait justement qu’Aristote, l’Évangile, Louis-Claude de Saint-Martin et Carl Gustav Jung ne parlent ni du même homme, ni du même salut, ni du même terme. Les rapprocher peut éclairer ; les confondre produirait une sorte de concordisme initiatique où toutes les traditions finiraient par dire exactement la même chose.

Carl Gustav Jung

Or elles ne disent pas la même chose.

Mais elles peuvent parfois contempler, depuis des versants différents, une même inquiétude humaine : comment devenir ce que nous ne sommes encore qu’en puissance ?

C’est là que la proposition d’AGARTHA devient intéressante.

Cinq regards pour ne pas réduire le Rite à son rituel

La revue annonce une architecture éditoriale appelée à se reproduire de numéro en numéro. Chaque thème sera considéré sous cinq angles : historique, symbolique, initiatique, spirituel et mystique.

Cette structure était déjà perceptible dans le premier numéro. Le texte de présentation permet désormais de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un procédé rédactionnel circonstanciel, mais d’une véritable méthode.

L’histoire demandera d’où vient un degré ou un symbole. La symbolique cherchera ce qu’il représente. La lecture initiatique interrogera ce qu’il enseigne à celui ou celle qui chemine. La dimension spirituelle examinera la transformation à laquelle il appelle. Enfin, la lecture mystique posera la question du Centre, de l’unité et de cette profondeur de l’être vers laquelle tant de traditions ont tenté de conduire l’homme.

Cette distinction est particulièrement heureuse parce qu’elle évite, du moins dans son principe, deux réductions fréquentes.

La première consiste à transformer les Hauts-Grades en archéologie maçonnique. Les filiations, les manuscrits, les premiers systèmes de grades, Étienne Morin, les Antilles, Charleston, les Constitutions, les différents Suprêmes Conseils sont indispensables pour comprendre comment s’est édifié le REAA. Mais l’histoire du Rite n’est pas encore l’expérience du Rite.

La seconde réduction consiste, inversement, à tout spiritualiser, comme si les degrés étaient tombés d’un ciel métaphysique tout armés de leur symbolisme.

Ils ont une histoire, souvent complexe, parfois discontinue, faite d’emprunts, de recompositions, de légendes réinterprétées et de généalogies reconstruites.

Sur ce point, la vigilance historique restera nécessaire dans les prochaines livraisons. La première avait parfois tendance à présenter comme une filiation relativement continue ce que l’histoire de la maçonnerie écossaise révèle beaucoup plus composite. Notre précédente note soulignait ainsi la prudence nécessaire devant une généalogie trop linéaire du rite d’Hérédom au Rite de Perfection puis au REAA.

Il ne s’agit pas d’un détail d’érudition. Un mythe initiatique n’a pas besoin d’être historiquement vrai pour être symboliquement fécond. Encore faut-il savoir à quel moment nous quittons l’histoire pour entrer dans le mythe.

Dire le sens sans dévoiler l’expérience

Autre précision importante apportée par le texte fondateur d’AGARTHA : la publication trace une frontière explicite entre l’étude du Rite et la divulgation de ses usages.

Elle ne publiera ni déroulement rituel, ni signes, ni attouchements, ni mots, ni postures, ni acclamations, ni ce qui relève proprement de la transmission dans les Ateliers de Perfection, Chapitres, Aréopages, Consistoires et structures ultimes.

Cette déclaration éclaire le projet beaucoup mieux que ne pouvait le faire le seul premier numéro.

La formule choisie mérite d’être retenue : il s’agit « non pas de révéler le Rite, mais d’aider à le méditer ; non pas de décrire ce qui doit être vécu, mais de chercher à mieux comprendre ce que cette expérience peut éveiller et transformer en nous ».

Voilà sans doute le véritable espace éditorial qu’AGARTHA peut occuper.

Car entre le secret absolu, qui finit parfois par rendre impossible toute pensée sur le Rite, et la divulgation indiscrète, qui confond connaissance et inventaire, existe un territoire autrement plus fécond : celui de l’herméneutique initiatique.

Un symbole peut être étudié sans être épuisé. Un degré peut être interrogé sans être raconté. Une expérience peut être pensée sans que soit détruit le voile qui permet précisément de la vivre.

Le secret initiatique n’est d’ailleurs pas seulement ce que l’on tait. Il est aussi ce qui demeure indicible après que tout a été dit.

Une initiative juridictionnelle qui veut dépasser les juridictions

Il convient également de corriger ici une impression que pouvait donner la seule lecture du premier numéro.

AGARTHA est bien portée à l’initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France, et Olivier de Lespinats, Souverain Grand Commandeur de cette juridiction, en conduit la réflexion éditoriale. Mais la publication affirme désormais très explicitement ne pas vouloir devenir l’organe d’une juridiction particulière.

Homme tenant une rose des vents sur la plage
Homme tenant une rose des vents sur la plage

Elle se veut ouverte aux Frères et aux Sœurs travaillant aux Hauts-Grades du REAA, quelles que soient leurs appartenances.

L’ambition n’est pas anodine dans un paysage maçonnique français où les juridictions écossaises sont nombreuses et où chacune porte son histoire, ses usages, ses filiations et parfois ses contentieux.

Si AGARTHA parvient réellement à devenir un lieu où l’on pense le REAA sans demander d’abord à chacun sous quelle bannière il travaille, elle accomplira déjà quelque chose de très maçonnique : faire prévaloir la recherche sur l’appartenance.

La difficulté sera naturellement de maintenir cette promesse dans la durée. Une revue née au sein d’une juridiction ne devient réellement transjuridictionnelle que lorsque d’autres voix viennent l’habiter. Il faudra donc souhaiter que les futurs numéros accueillent des sensibilités, des bibliographies et peut-être des signatures provenant de différentes familles du Rite.

Ce sera probablement l’un des critères permettant de mesurer la réussite du projet. Du Centre du Monde au centre de soi.

Reste enfin le mot le plus important du sous-titre : Centre.

Toute initiation est une science du déplacement. Nous croyons d’abord qu’il faut aller quelque part. Monter. Traverser. Découvrir. Recevoir un mot supplémentaire, un grade nouveau, une connaissance mieux protégée.

Puis vient peut-être le moment où le mouvement s’inverse. Le voyage vers les périphéries devient retour vers le Centre.

La belle formule finale du premier numéro le dit déjà : le Centre « n’est pas un refuge » mais « une source ». Dès lors, l’Agartha cesse véritablement d’être une cité fantastique. Elle devient cette chambre intérieure que les traditions religieuses, mystiques et initiatiques ont nommée de mille manières sans jamais pouvoir en fournir la carte.

Et c’est peut-être là que cette lettre nouvelle rejoint le plus profondément la démarche maçonnique.

Le Franc-Maçon bâtit toute sa vie un Temple dont il sait qu’il ne verra probablement jamais la dernière pierre. Les Hauts-Grades ne lui promettent pas d’en contempler enfin l’achèvement. Ils l’invitent plutôt à comprendre que le Temple qu’il croyait construire devant lui s’édifie également en lui.

Alors la verticalité des degrés cesse d’être une échelle sociale ou initiatique.

Elle devient profondeur.

Et le trente-troisième degré, loin d’être le trente-troisième étage d’une tour, ne serait plus que l’une des manières de rappeler au voyageur cette vérité paradoxale : plus il avance, plus le lieu qu’il cherche se rapproche de l’endroit dont il était parti.

Ce premier numéro ne peut naturellement qu’esquisser une méthode. Notre première lecture observait qu’elle devra désormais se confronter aux aspérités des degrés eux-mêmes, à leurs contradictions, à leurs obscurités et à ce qui résiste aux trop belles synthèses. C’est précisément là que les prochains numéros seront attendus.

Mais le projet mérite d’être suivi.

Parce qu’une Tradition ne demeure pas vivante lorsqu’elle répète seulement ses formes : elle vit lorsqu’elle continue de produire de la pensée, de l’interrogation et de la transformation.

Olivier Chebrou de Lespinats

Et parce qu’il n’est peut-être pas inutile, dans une maçonnerie parfois fascinée par ses structures, ses offices et ses degrés, qu’une revue vienne périodiquement rappeler cette question élémentaire : après avoir tant cherché à monter, avons-nous seulement commencé à descendre en nous-mêmes ?

AGARTHA – Le Centre intérieur du REAA, n° 1, septembre 2026, 10 pages. Lettre spirituelle et initiatique des Hauts-Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Initiative du Suprême Conseil Mixte Pour la France.

Rédaction : Olivier de Lespinats ; relecture et mise en page : Philippe Bouvignies. Publication trimestrielle numérique, diffusée gratuitement sur inscription auprès de la rédaction : odelespinats61@gmail.com.

Au « 16 Cadet », les loups sont entrés dans Paris… et ils rôdent encore

La façade du Grand Orient de France prise pour cible : derrière le tag, le vieux poison du soupçon antimaçonnique

Dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 septembre, le siège du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris (9e arrdt), a été couvert d’inscriptions mettant directement en cause l’influence supposée de la Franc-Maçonnerie. Le GODF a déposé plainte. Au-delà de la dégradation matérielle, l’épisode réveille un imaginaire beaucoup plus ancien : celui d’une puissance occulte qui agirait « dans l’ombre ».

Face à cette rhétorique du soupçon, la réponse ne saurait être la surenchère.

Elle doit être celle de la République : la loi, la vigilance, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité et la solidarité.

« Les loups sont entrés dans Paris »

L’image vient de loin. Dans le Journal d’un Bourgeois de Paris, l’une des grandes chroniques du XVe siècle – œuvre anonyme écrite par un Parisien entre 1405 et 1449 -, les loups pénètrent à plusieurs reprises dans une capitale épuisée par la guerre, la faim et les épidémies. Entre 1423 et 1439, Paris fut à plusieurs reprises envahi par des loups poussés par la faim ; leurs incursions firent une trentaine de victimes.Jacques Berlioz rappelait dans L’Histoire combien ces scènes avaient frappé les contemporains : lorsque les repères collectifs vacillent, lorsque la cité se fragilise, ce qui demeurait aux lisières franchit soudainement les portes.

Les siècles ont passé et Paris n’est évidemment plus cette ville médiévale assiégée par les animaux sauvages. Mais les loups dont il est aujourd’hui question appartiennent à une autre forêt : celle des préjugés, des fantasmes et des théories du soupçon.

Rue Cadet, dans la nuit du 5 au 6 septembre, la façade du siège du Grand Orient de France a été taguée. Parmi les inscriptions tracées sur les vitrages figure cette accusation :

« Vous exercez votre influence dans l’ombre. À l’ombre loin du peuple. »

Le Grand Orient de France a porté plainte.

À ce stade, il serait irresponsable d’attribuer sans preuve ces dégradations à une organisation, à un mouvement politique ou à un individu déterminé. L’enquête dira, peut-être, qui en est l’auteur. Mais les mots, eux, peuvent déjà être examinés. Car leur vocabulaire n’est pas neuf.

L’ombre, l’influence, le complot : un très vieux lexique

« Influence », « ombre », éloignement du « peuple » : en quelques mots réapparaît toute une grammaire de l’antimaçonnisme.

Depuis plus de deux siècles, les Francs-Maçons ont été accusés tour à tour de gouverner secrètement les États, de manipuler les révolutions, d’organiser les carrières, de contrôler la presse, la banque, la justice ou l’école. Les régimes autoritaires ont abondamment exploité cette représentation d’une société invisible dirigeant la société visible.

Il suffit pourtant de considérer l’histoire réelle de la Franc-Maçonnerie française pour mesurer combien cette caricature est réductrice. On peut discuter ses prises de position, contester l’action de telle obédience, débattre de son rôle dans la cité – et il est sain qu’une démocratie le permette. Critiquer n’est pas haïr. Interroger n’est pas fantasmer.

La frontière est franchie lorsque le débat laisse place à la représentation d’un groupe agissant secrètement contre « le peuple ». Car alors l’argument politique disparaît derrière une construction imaginaire : celle de l’ennemi dissimulé.

Et l’histoire nous enseigne que les ennemis imaginaires finissent parfois par produire des victimes bien réelles.

La République ne répond pas au tag par le tag

Il serait pourtant contraire à l’idéal maçonnique de transformer cet incident en prétexte à la peur ou à l’anathème.

La réponse d’une démocratie commence par le droit. Une dégradation est constatée, une plainte est déposée, la justice doit pouvoir accomplir son travail. La République ne répond pas à la bombe de peinture par une autre bombe de peinture, pas davantage qu’elle ne répond au soupçon par un soupçon inverse.

Mais elle possède une autre arme, infiniment plus exigeante : l’éducation du citoyen.

Car les valeurs de la République ne sont pas seulement des mots inscrits aux frontons des bâtiments publics. Elles doivent être mises en œuvre par chacun.

Liberté, Égalité, Fraternité
Liberté, Égalité, Fraternité

Liberté, d’abord : liberté de conscience, liberté de croire ou de ne pas croire, liberté d’adhérer ou non à une association philosophique, spirituelle ou initiatique.

Égalité, ensuite : aucun citoyen ne doit être suspecté en raison de son appartenance réelle ou supposée à une communauté, une religion, une association ou une obédience.

Fraternité, surtout : ce troisième terme de la devise républicaine est peut-être le plus difficile, parce qu’il exige de reconnaître dans celui qui ne pense pas comme nous un autre citoyen et non un adversaire absolu.

À ces trois piliers s’ajoutent deux exigences que notre temps rend chaque jour plus nécessaires : la laïcité et la solidarité.

La laïcité protège l’espace commun. Elle n’est ni l’effacement des convictions ni leur persécution ; elle rend possible leur coexistence sous l’autorité d’une loi commune. Quant à la solidarité, elle rappelle que la République n’est pas seulement une architecture juridique : elle est aussi une communauté de destin.

La citoyenneté est elle aussi un travail

Les Francs-Maçons connaissent la puissance symbolique du chantier. Rien n’est jamais achevé. La pierre demande à être travaillée ; l’édifice à être entretenu ; la lumière à être transmise.

Il en va de même de la République.

Elle ne survit pas simplement parce que trois mots figurent sur les mairies. Chaque citoyen en devient, à sa mesure, le gardien et l’ouvrier. Refuser la rumeur avant de la partager, vérifier une information, combattre les généralisations, défendre la liberté de conscience de celui dont on ne partage pas les convictions : voilà peut-être quelques-uns des travaux les plus modestes et les plus nécessaires de notre temps.

Le Franc-Maçon pourrait même y reconnaître quelque chose de familier. Construire plutôt que détruire. Examiner plutôt que condamner. Éclairer plutôt qu’obscurcir.

Car ce qui vient d’être écrit sur une vitre rue Cadet pose finalement une question dépassant très largement la Franc-Maçonnerie : quelle société voulons-nous bâtir lorsque nous rencontrons celui que nous ne comprenons pas ?

Une société où chacun soupçonne son voisin d’agir dans l’ombre ? Ou une République où les désaccords peuvent être portés en pleine lumière ?

Et les loups ?

Au XVe siècle, les loups pénétraient dans Paris lorsque la ville était affaiblie.

Ceux d’aujourd’hui ne possèdent ni crocs ni fourrure. Ils prennent parfois le visage de la rumeur, du complotisme, de la haine ordinaire ou de cette facilité redoutable consistant à transformer un groupe humain en puissance mystérieuse responsable de tous les maux.

Les loups sont entrés dans Paris. D’une certaine manière, ils y sont encore.

Mais contrairement aux Parisiens de 1438, nous connaissons les moyens de leur résister : la connaissance, l’esprit critique, la loi, la fraternité et cette vigilance républicaine qui ne désigne pas de nouveaux ennemis mais refuse obstinément que l’ignorance en fabrique.

La façade de la rue Cadet est nettoyée. Le plus difficile commence ailleurs : empêcher que les mots qui l’ont souillée ne deviennent des évidences dans les esprits.

Nous resterons attentif aux suites données à cette affaire et vous tiendrons informés de tout nouvel élément concernant l’enquête.

Réunir ce qui est épars

Rassembler veut dire et doit comprendre à la fois «unir»,  «ordonner», «articuler» «optimiser». Épars veut dire à la fois divisé, désordonné, relié par de mauvais rapports, dépourvu de cohésion, privé de sens suffisant. Il importe donc d’agir sur tous ces plans. Réunir ce qui est épars consiste à (re)former un tout à partir d’éléments composites, similaires ou distincts qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent divisés, éclatés, séparés les uns des autres tout en leur gardant leur particularité.

Si la signification ésotérique de cette expression, réunir ce qui est épars, apparaît surtout au 3e degré, selon les Constitutions d’Anderson, la Franc-maçonnerie «a été fondée pour réunir les hautes valeurs morales qui, sans elle, auraient continué de s’ignorer, et pour être le centre de l’UnionRemarquez bien qu’il est dit réunir et non rassembler !!!
C’est la fraternité qui rend possible une telle démarche, le symbolisme en est son outil par excellence. Elle est un but d’harmonisation du vivre ensemble.

L’assemblage des pierres taillées pour l’édification d’un temple en est la métaphore des rites de constructeurs.

Rassembler une séparation apparente

Le dualisme est la vision de l’antagonisme des contraires.
Le dualisme envisage uniquement la séparation que la conscience humaine a tracée entre le monde et le moi ; ces deux termes opposés, il les appelle «esprit et matière», «sujet et objet», ou «pensée et phénomène».

Le manichéisme est une doctrine religieuse, celle de Manès (Mani) au IIIe siècle, selon laquelle il y a deux principes premiers, le Bien et le Mal.
Un des fondements du manichéisme est de séparer le monde en deux : le royaume de la lumière, royaume de la vie divine, où s’exprime ce qui est de l’éternité et le royaume des ténèbres, royaume de la matière, royaume des morts, où s’exprime ce qui est de l’espace/temps. Par dérivation et simplification du terme, on qualifie aujourd’hui de manichéenne une pensée ou une action sans nuances, voire simpliste, où le bien et le mal sont clairement définis et séparés.

La Franc-Maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le mazdéisme, le manichéisme, où tout ce qui n’est pas le bien est négatif ; le Diable, du latin  diabolus, du grec Διάβολος signifiant «diviser» ou «séparer», est l’esprit du mal. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la Franc-Maçonnerie française. On trouve encore dans l’Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes de François-Timoléon Bègue Clavel, qu’à la question : Que fait-on à la loge de Saint-Jean? il est répondu : on y élève des temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour le vice.
Aujourd’hui encore on entend ce genre de réponses dans les rituels.

Le dualisme sépare par un cloisonnement moral qui, trop souvent, est enseigné dans le catéchisme de formation des jeunes maçons, leur laissant croire que le franc-maçon serait, évidemment, du côté exclusif du positif, du bien, de la pureté, de la lumière, saint parmi les saints. Cette démarche  est à l’opposé de la quête initiatique et fraternelle qui rassemble ce qui est épars.

La Franc-maçonnerie, par les influences subies à caractère chevaleresque, hermétique, alchimique, compagnonnique a conservé et rassemblé différentes traditions et ésotérismes. «Voilà trois siècles que nous nous enrichissons de toutes les traditions spirituelles du monde, pourvu qu’elles ne soient pas contraires à nos principes de tolérance et de libre-pensée», résume Marc Henry, passé grand maître de la Grande Loge de France. La Franc-maçonnerie est un centre d’union rassemblant ce qui est épars.
Le mythe c’est le nom du monde pour celui qui est dans ce mythe. C’est pourquoi, la visite des peuples de la Terre nous offre une mosaïque de langues, de cosmogonies et de mythes. On peut donc se  demander avec quelle source le mythe d’Hiram ou du tétragramme pouvait être interprété par les francs-maçons chinois par exemple ?
Changer nos mythes pour être universels ? Ne garder que le plus petit dénominateur commun spatial et intemporel ? Alors quel mythe pourrait être suffisamment «catholique» sans relent de colonialisme ni d’idéologie totalitaire ? Quelle structure pourrait le porter ? Quelle «association», avec un président, un secrétaire, un trésorier et des membres pour quel ensemble de règles qui permettraient de se reconnaître «reliés» tout en respectant l’hétérotopie (les lieux autres)… Une loi universelle pour l’humanisme et des pratiques locales pour la spiritualité et l’initiation ?

Cependant, dans la réalité, comme le remarque Régis Debray, les cultures (en particulier à travers leur sacré) fractionnent l’espèce humaine en forgeant des identités : « Un entre-nous, c’est toujours un contre-eux qui ne dort que d’un œil, toujours prêt à se réveiller au moindre empiétement. » Prenez le temps de parcourir l’ouvrage Les nuisances idéologiques de Raymond Ruyer

Malgré son apparence dichotomique, le pavé mosaïque n’est pas manichéen ; il est à considérer comme figure de la dualité, pas du dualisme, comme un plaidoyer pour la tolérance. Le maître-constructeur persan moderne élabore ses idées par une méthode secrète, dans laquelle un plan est divisé en carrés à carreaux égaux, dont chaque carré représente une ou quatre briques carrées comme celles utilisées en Perse. Il s’agit d’une miniature de celle qui est transférée au sol de l’atelier des maîtres, où les motifs sont incisés dans un plâtre de terrassement parisien prêt à servir de «moule» à partir duquel des dalles peuvent être coulées. («Ars Quat. Cor.», Vi, p. 99.) Le système forme pourtant le revêtement de sol de la maçonnerie libre; il est toujours en pratique secrète en Perse et est d’accord avec les dessins carrés de l’ancienne Égypte qui servaient à fixer un canon de proportion. La Guilde sans maçonnerie dit que le temple de Salomon avait des carrés d’une coudée maintenant représentés sur leur tapis. <John Yarker, The Arcanes Schools, 1909.

L’origine du mot mosaïque serait celle du mouséion, temple des muses et des arts. Une mosaïque est une décoration qui assemble des fragments pour en faire des motifs ou des figures. Ces fragments sont appelés des tesselles. La mosaïque sert au pavage du sol du temple maçonnique. C’est un assemblage complètement équilibré, parfait en régularité, de carreaux noirs et blancs alternés à l’infini, de lignes jointives sans épaisseur visibles en diagonale. Comme le rapporte Etienne Hermant, le Pavé mosaïque apparaît très tôt en maçonnerie et bien avant 1717 contrairement à ce qui a été avancé. Il apparaît déjà dans le Édimbourg Register House de 1696 dans la description des Trois joyaux (une pierre taillée, un pavage quadrillé et un large ovale), puis dans le Manuscrit Sloane de 1700 avec la même dénomination. On le trouve présenté dans le Ms Mason’s Examination (sous la dénomination de pavé d’équerre) et le Ms Wilkinson (pavé mosaïque), tous deux de 1727. Quant à l’étoile au centre du Pavé mosaïque, il ne s’agit pas d’une fantaisie, elle est présentée de cette manière dans la Maçonnerie Disséquée de Samuel Prichard de 1730 en désignation des «meubles dans votre loge» : le Pavé mosaïque qui couvre le sol de la Loge, l’étoile Flamboyante au centre et la bordure dentelée autour. La bordure dentelée qui entoure le Tableau de Loge donne la signification de l’ensemble du quadrillage. Il s’agit de la séparation du chaos (triangles noirs tentant de percer la Lumière et de l’envahir) et le mode crée (triangles blancs repoussant l’assaut), entre le monde profane et l’espace sacré. On assiste au triomphe de la Lumière sur la Ténèbre. Le Tableau de Loge, au centre du pavé mosaïque est un carré Long de Lumière que les ténèbres tentent d’envahir, la Lumière luit dans les Ténèbres et les Ténèbres n’ont pu s’en accaparer. Cette Lumière est consacrée au centre de la Loge par Beauté-Force-Sagesse lors de l’allumage des Piliers.
Au REAA du début du XIXe : Avez-vous des meubles dans votre Loge ? R. Oui. D. Quels sont-ils ? R. Le pavé mosaïque, l’étoile flamboyante et la houppe dentelée. D.  Quel  est leur usage ? R. Le pavé mosaïque est le sol de la Loge, l’étoile Flamboyante le Centre, et La houppe dentelée la bordure tout autour.

Le pavage peut être représenté par un tissu, une natte, symbole de l’isolement vis-à-vis de la terre et de ses salissures empêchant la prise de racine et offrant ainsi une possibilité d’élévation ; cet extrait de pavé mosaïque devrait être disposé à l’entrée du Temple, de façon que l’on soit obligé d’en fouler les dalles pour s’avancer en loge.

Il est réconciliation des deux extrêmes que sont les ténèbres et la lumière, le bien et le mal, Dieu et le Diable, l’infini négatif et l’infini positif des mathématiciens qui ne sont qu’Un. Pour cela, les Chevaliers du Temple en firent leur gonfanon composé, par moitié, du noir et du blanc, appelé aussi «baussant»  signifiant «mi-parti de couleur».

La dualité est la vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité.
La coincidentia oppositorum est l’une des manières les plus archaïques par lesquelles fut exprimé le paradoxe de la réalité divine.
Le présocratique Héraclite reconnaissait «la lutte nécessaire des contraires, harmonieux dans leur opposition même, définissant l’identité de ces mêmes contraires.» Hegel disait aussi : «chaque chose réelle implique une coexistence d’éléments opposés. Par conséquent, savoir, ou, en d’autres termes, comprendre un objet équivaut à en être conscient comme une unité concrète des déterminations opposées (Science de la logique, 1812).

C’est avec la dualité que le monde devient sensible ; elle est la limite de l’infini, là où disparaît le Un.

Les kabbalistes appellent Zivoug l’accouplement du masculin Beauté, (Tiferet), et du féminin Royaume (Malkhout) qui permet le retour à l’unité.

La Phénoménologie de la perception n’est véritablement thématisée qu’au moment où se radicalise la critique des oppositions de la réflexion (sujet-objet; intérieur-extérieur; moi-autrui, etc.) et se formule l’exigence dialectique de la «vraie philosophie» «saisir ce qui fait que le sortir de soi est le fait de rentrer en soi et inversement». Les notions fondamentales de la dernière philosophie de Merleau Ponty, chiasme, réversibilité, «dialectique sans synthèse» sont autant de tentatives pour remonter à l’origine ontologique de la diplopie de la philosophie (la chair comme voyant-visible) au lieu d’y rester enfermé en forçant l’un des opposés à se plier à l’autre.

C’est le ternaire qui devient l’expression de cette dualité.
C’est l’enseignement majeur de la symbolique de tout le décor de la loge, fondement de la formation de l’apprenti. Elle est manifestée dans le ternaire qui est constitué par un principe premier (au moins au sens relatif) dont dérivent deux termes opposés ou plutôt complémentaires (non duels mais duals). Car là même où l’opposition est dans les apparences et a sa raison d’être à un certain niveau ou dans un certain domaine, le complémentaire répond toujours à un point de vue plus profond, donc plus conforme à la nature réelle de ce dont il s’agit. C’est ce que dit le Zohar, le livre de la Splendeur de la Kabbale : «Trois sortent d’Un. Un est dans Trois. Un est au milieu de Deux et Deux embrasse celui du milieu et celui du milieu embrasse le monde.»

Dans le temple, tous les symboles de la dualité et ceux du ternaire montrent, à l’évidence, une vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité.

Le ternaire est le premier des impairs. La triade, nombre mystérieux, qui joue un si grand rôle dans les traditions de l’Asie et dans la philosophie platonicienne, image de l’être suprême, réunit en elle les propriétés des deux premiers nombres. Le ternaire représentait pour les pythagoriciens non seulement la surface, mais encore le principe de la formation des corps.

René Guénon présente dans son livre La Grande Triade les divers types de rapports que peuvent entretenir les termes d’un ternaire. Trois fondamentaux se rencontrent dans la tradition : un principe se polarisant en deux complémentaires (comme c’est le cas pour l’unité dont dérivent le principe masculin, le ciel, et le principe féminin, la terre), un ternaire composé de ces deux complémentaires et de la résultante de leur union (comme c’est le cas pour le ciel, la terre et l’Homme, fils de la terre et du ciel), un ternaire linéaire où un terme engendre le deuxième qui engendre le troisième (comme c’est le cas pour les «trois mondes», la manifestation informelle, la manifestation subtile et la manifestation corporelle). Pour Papus (Traité Élémentaire de Science Occulte) «on appelle Père le principe divin qui agit sur la marche générale de l’Univers, Fils le principe en action dans l’Humanité, et Saint-Esprit le principe en action dans la Nature».

Le ternaire, incluant la terre, le ciel et l’homme, place ce dernier en position de médiateur entre les deux premiers ; autrement dit entre équerre et compas signalé comme étant le lieu où se trouve le maître signalé comme étant le lieu où se trouve le maître  comme étant aussi le lieu où se trouve le maître en Franc-maçonnerie.

Des types de ternaires existent dans d’autres traditions : les trois mondes (le Tribhuvana hindou), le ternaire Spiritus, Anima, Corpus (se retrouvant dans la tradition chrétienne telle qu’exposée au Moyen Âge), le ternaire soufre, mercure, sel des alchimistes, le ternaire Deus, Homo, Natura (employé aussi par la chrétienté), le ternaire providence, volonté, destin (figurant dans la doctrine délivrée par Pythagore, par exemple), le triple temps (passé, présent, avenir), le Triratna bouddhique, Bouddha, Dharma, Sangha.

Si tous les êtres ne cessent jamais d’être contenus dans l’unité, en revanche, ils perdent de vue ce rattachement. Leur  connaissance s’est obscurcie, d’où par exemple la souffrance et les erreurs sur la prétendue autonomie de l’individu.
Ce qui est appelé «âme» dans une vision ternaire de l’homme, c’est le monde mouvant, intermédiaire entre le corps terrestre et l’esprit de nature divine : il est fait d’émotions, de sentiments, d’images et de pensées, et il est appelé aux métamorphoses et aux transformations. Mais lorsque Socrate, les néo-platoniciens, les mystiques parlent de l’âme, c’est de l’âme-esprit qu’il s’agit : le principe lumineux, transcendant, immortel de l’être humain.

La vision ternaire des choses permet de s’extraire du dualisme pour comprendre la dualité afin de participer avec les trois niveaux (corps, âme et esprit)  à la compréhension de l’univers.

On pourrait dire que la manifestation universelle est formée par des lettres séparées correspondant à la multiplicité de ses éléments, et que, en les réunissant, on la ramène par là même à son principe.

Dans les temps préhumains, les mythologies évoquent le démembrement de personnages (Ymir, Tiamat). C’est à partir des vestiges de leurs corps que sera générée la cosmogonie (ciel, terre, fleuves, plantes,…).

Réunir pour faire revivre

Une des narrations les plus complètes du mythe d’Osiris est celle de Plutarque, dans son De Iside et Osiride, dont il a eu, on ne sait comment, une connaissance plus complète qu’aucune source égyptienne, y compris celle des Textes des Pyramides. Les autres sources possibles sont : le Livre des Morts, les textes d’une stèle qui se trouve au Louvre, d’autres textes divers de l’Égypte antique, les recherches de spécialistes de l’Égypte ancienne.

Alors qu’il revient victorieux d’une longue campagne de conquêtes, Seth profite des fêtes organisées à cette occasion pour inviter son frère Osiris à un banquet. Au cours de la soirée, il le met au défi de s’allonger dans un grand coffre. Lorsque ce dernier y fut couché, Seth l’enferme et jette le coffre dans le Nil.
Isis, la Sœur-Épouse d’Osiris, part à la recherche de son âme afin de le ramener à la vie. Isis déchire ses vêtements et parcourt le monde à la recherche du coffre dans lequel «le Bienveillant» a été enfermé. Cependant de retour, elle ne ramènera pas Osiris car ceux qui descendent en ces lieux ne peuvent pas revenir et c’est seulement l’amour d’Isis, symbole de la régénération et de la vie éternelle qui permettra de retrouver le corps. Durant le voyage d’Isis aux enfers, le coffre contenant le corps, entraîné par la mer, atteint les côtes de Phénicie où il s’échoue aux pieds d’un acacia, ou d’un tamaris, selon les versions. La quête dura si longtemps que le tronc de l’acacia recouvrit la boite contenant le corps d’Osiris.
Le roi de Byblos, occupé à faire construire son nouveau palais, fait abattre l’arbre afin d’en faire l’une des deux colonnes qui doivent en décorer l’entrée. Isis entend parler de l’odeur qui s’échappait du tronc alors qu’on le coupait. Elle en comprend aussitôt la signification et se rend en Phénicie où on lui remet la colonne prodigieuse. Elle ouvre la colonne de bois et en retire le cercueil de son époux qu’elle arrose de ses larmes. Elle le ramène en Égypte et le cache au fond des marais afin que Seth ignore que le corps a été retrouvé. Mais au cours d’une chasse, ce dernier découvre le coffre. Furieux qu’Osiris soit encore entier malgré le temps écoulé, il décide de découper le cadavre en quatorze morceaux qu’il disperse à travers le pays. Le nombre de morceaux du corps d’Osiris varie selon les sources, de quatorze à quarante-deux. Les deux versions du Papyrus Jumilhac mentionnent quatorze morceaux collectés par Isis en douze jours, ce qui correspond à la durée de la fête du labour. Selon Diodore de Sicile, Typhon (autre nom de Seth, frère d’Osiris, principe du mal, des ténèbres et de la stérilité) découpa le corps de sa victime en vingt-six morceaux, un par conjuré. On donna à chacun une apparence momiforme avant de l’ensevelir. Enfin, la géographie sacrée d’Edfou mentionne autant de morceaux que de nomes (circonscriptions administratives de l’Ancienne Égypte), soit quarante-deux. Le corps démembré d’Osiris, dont l’inondation refait l’unité, se confond ainsi avec la terre d’Égypte. Ici, les quatorze morceaux représentent ceux qui sont retirés à la lune, dans la phase descendante, jusqu’à sa disparition totale. La quête d’Isis et la reconstitution du corps illustrent, au contraire, la phase ascendante, jusqu’à la réapparition de la pleine lune, reconstituée, l’œil oudjat.
Isis se met à la recherche des morceaux. Elle les retrouve tous à l’exception du sexe, dévoré par un oxyrhinque (ou un brochet du Nil). Aidé par Anubis, Thot et Nephtys, elle recompose le corps démantelé en douze parties et le momifie. Ramené à la vie par ces pratiques et désormais à l’abri de la mort, Osiris se retire dans les mondes souterrains, il laisse alors le trône du monde visible à son fils Horus qui deviendra le modèle des rois à venir.
C’est au 17ème jour du mois d’Athyr que la mythologie égyptienne place la mort d’Osiris : c’est l’époque où la pleine lune est surtout visible. Aussi les Pythagoriciens appellent-ils ce jour «interposition», et ont-ils pour le nombre 17 une complète répugnance. En effet, entre le carré seize (4×4) et le rectangle dix-huit (6×3), qui sont les seuls nombres de surfaces planes dont les périmètres se trouvent égaux à leurs aires, vient tomber le nombre dix-sept qui disjoint ces deux nombres, s’interpose entre eux et divise leur rapport en deux parties inégales.
Ainsi, sorti de sa  gangue d’acacia, dépecé et recomposé, avec l’aide de trois autres divinités, Osiris sera relevé et momifié (le papyrus du Livre des Morts d’Ani, découvert à Thèbes en 1887 par Wallis Budge comporte une invocation toute spéciale : Hommage à toi, ô seigneur de l’Acacia). C’est seulement à l’issue de cette restructuration et de cette préparation à l’éternité qu’Osiris pourra reprendre son voyage. Ses os sont d’argent, ses chairs d’or, ses cheveux de lapis-lazuli.

Platon, Thalès, Eudoxe, Apollonius et Pythagore avaient rapporté d’Égypte ce principe, vrai ou faux, que dans l’économie de l’univers la vie sort du sein du trépas ; ce principe fut présenté sous l’allégorie d’Osiris expirant pour renaître sous le nom d’Horus.
C’est ce que l’on peut lire dans l’ouvrage du Docteur Pierre Gérard Vassal, Cours complet de Maçonnerie ou Histoire générale de l’Initiation depuis son origine jusqu’à, son institution en France, 1832, p.244 et 245. En voici un extrait :
Le 3ème grade se nommait en Égypte «porte de la mort». Le cercueil d’Osiris, dont l’assassinat était supposé récent, s’élevait au milieu de l’emplacement où se faisait la cérémonie. On demandait à l’aspirant s’il avait pris part au meurtre d’Osiris. Il était frappé, ou on feignait de le frapper, à la tête d’un coup de hache, il était renversé, couvert de bandelettes de momie, des éclairs brillaient, le mort supposé était entouré de feu. Assimilé à Dionysos, Osiris illustrait la théologie néo-orphique : la cosmogonie conçue comme un autosacrifice de la divinité, comme la dispersion de l’Un dans le Multiple, suivie par la «résurrection», c’est-à-dire par le rassemblement du Multiple dans l’Unité primordiale.
Osiris fut très tôt comparé au grain de blé enseveli (mourant), germant et réapparaissant à la lumière solaire, prêt à être la nourriture essentielle des hommes. De nombreuses illustrations représentent la momie du dieu couverte de grains de blé, ou de jeunes tiges de blé émanant de son corps allongé. Parce qu’il était l’image des cycles de la nature, on creusa dans la pierre des formes d’Osiris que l’on remplissait de terre, et dans lesquelles on répandait des grains de blé afin qu’il pousse dans le secret du tombeau. Ainsi, mis en terre en même temps que le défunt, le blé, symbole vital d’Osiris, était pour le disparu la certitude de sa renaissance future, l’assurance de la continuité de sa vie, puis de sa résurrection lumineuse. C’est pourquoi, dans le papyrus funéraire de Nu, Osiris déclare : «Je suis le Seigneur des hommes qui ressusciteront des morts.» C’est une telle image symbolique qu’utilisera le Christ lorsqu’il se comparera lui-même au grain de blé devant mourir pour renaître et produire de nouveaux grains au centuple. Certains gnostiques utilisèrent cette parole pour affirmer que le Christ avait suivi la totalité du parcours initiatique osirien afin de devenir à son tour un Osiris spirituel, un être de Lumière.
L’initié du 3ème grade des mystères d’Isis était d’abord conduit dans un vestibule au-dessus de l’entrée duquel était écrit «porte de la mort». Des momies et des cercueils étaient figurés sur les murs. Il trouvait bientôt un cadavre. Au milieu du vestibule était placé le cercueil d’Osiris, qui, à cause de son assassinat présumé, était empreint de tâches de sang. On demandait à l’aspirant s’il avait participé à ce meurtre ; à la suite de cette épreuve préparatoire, il passait dans une salle, où tous les initiés étaient habillés en noir ; on lui présentait une couronne qu’il foulait aux pieds, et le chef de l’initiation s’écriait «outrage, vengeance !», et saisissait de suite la hache des sacrifices, en frappaient doucement le candidat à la tête. À l’instant deux initiés le renversaient et l’enveloppaient de bandelettes ; tous ceux qui l’entouraient étaient dans la tristesse ; on le présentait dans cet état de mort apparente devant un tribunal qui déclarait qu’il n’avait point participé au meurtre d’Osiris, et on lui rendait la liberté ; … ; le signe de reconnaissance consistait dans une embrassade particulière.

En alchimie, au XVIIe siècle, le mythe d’Osiris est repris par Michael Maier dans son Atalanta fugiens sur son épigramme XLIV qui en fait une fugue, une gravure et un poème
Dionysos en Grèce, en Syrie Adonis,
En Egypte Osiris, sont le soleil des Sages.
Isis, épouse, sœur et mère d’Osiris
Unit ses membres saints déchirés par Typhon.
Mais le phallus se perd au fil de l’eau marine :
Le soufre qui donna le soufre n’est plus là.

Dans le mythe d’Osiris, nous voyons le principe : devenir tout d’abord quatorze, puis treize et enfin fonctionner physiquement, être matérialisé, suivant le nombre douze que nous retrouvons dans d’autres mythes, héritiers et successeurs de la mystique égyptienne.

En Grèce, l’homologue d’Osiris est Dionysos-Zagreus. Né d’une union illégitime de Zeus, l’enfant Dionysos encourt la haine d’Héra, qui le fait assassiner et mettre en pièces par les Titans; mais une autre divinité, Apollon ou Athéna, rassemble les membres suppliciés, et le jeune dieu reprend vie ; la biographie d’Atys, parèdre de Cybèle, comporte également castration, mort et renaissance. On n’en finirait pas d’énumérer les dieux dont l’histoire est conforme à cet itinéraire, dans lequel s’inscrit aussi celui d’Hiram. La mise en œuvre du mythe d’Hiram Abif, dans les rites égyptiens de la Franc-maçonnerie, est une opération de magie opératoire destinée à faire revivre à tous les maîtres maçons ce que les prêtres-initiés égyptiens ritualisaient dans la grande pyramide afin de transférer l’esprit du pharaon défunt (Osiris) au nouveau pharaon désigné pour en faire un nouvel Horus.

D’autres religions porteront plus avant cette connaissance au travers, notamment, du cycle d’Héraclès, puis, par la répartition des tâches apostoliques après la disparition terrestre du Christ. L’ordre de progression permettant à l’homme de reconquérir l’unité originelle disparue consiste donc à «fonctionner» dans le monde manifesté selon le mode duodécimal que symbolisent pour l’Égypte les douze morceaux du dieu disparu afin de remonter, de revivre, les phases successives du démembrement d’Osiris. Après avoir reconstitué cette première totalité et réalisé en soi la synthèse de l’ensemble de ces expérimentations, il deviendra alors possible de retrouver le cœur caché, le centre invisible d’énergie. Cette redécouverte implique la descente dans la caverne, puis la mort de tout ce qui a été notre comportement. Cette mutation ne peut intervenir que lorsque le temps est arrivé de mettre un terme à notre fonctionnement purement terrestre. À ce moment, celui-ci, bien qu’harmonisé avec l’universel, n’est plus adapté à notre nouvel ouvrage, c’est pourquoi une ultime transformation est nécessaire et permet de renaître enfin.

Rassembler ce qui est épars est la même chose que retrouver la parole perdue en associant les lettres du nom de  la manifestation universelle qui pour René Guénon est le nom du GADLU (Symboles de la science sacrée).

Réunir un entre soi

 «Réunir ce qui est épars» pour le Franc-maçon spirituel, serait donc travailler essentiellement sur soi-même et non sur les autres, afin de se réunifier pour retrouver l’unité première, car s’il est constitué : d’un corps (le soma) et d’un esprit (la psyché), sa démarche première consiste à retrouver cette unité Psychosomatique, afin de se réunifier.

En loge, le maçon se doit de ne plus être éparpillé, mais regroupé, centré, il ne doit faire plus qu’un avec toute la loge. Il doit regrouper ses pensées afin de mettre à profit l’instant présent, qui seul peut lui permettre de se dévoiler, de se découvrir, pour qu’enfin se révèle à lui sa vrai nature et qu’il puisse ainsi vivre l’expérience de l’éveil.
Elle rend apte à réintégrer le principe fécondateur disparu puis d’être créatif à notre tour, d’ensemencer les ténèbres de la lumière ainsi reçue. C’est alors que celle-ci s’enrichit des fruits de l’expérimentation.
La Franc-maçonnerie est une voie qui ne peut que proposer la lumière, lumière qui fera, ou pas, ensuite son chemin dans l’intériorité de chacun. Et c’est la somme des êtres ayant reçu la lumière qui fera évoluer l’humanité.

«Rassembler ce qui est épars» signifie surtout se réconcilier avec son propre «en soi». «Rassembler ce qui est épars» semble plutôt relever de l’individuel, de l’intériorité, et implique, par analogie, le retour au Un. Cet Un (aleph) s’est fragmenté dans le deux (Beth), inhérent à la Création. La maçonnerie appliquerait alors ce retour vers l’unité. L’union retrouvée n’est donc pas un pur retour à un état précédent, mais quelque chose de plus complexe où le répétitif s’allie à la prise de conscience d’une modification par «l’inversion de la dispersion».

Réunir ce qui est épars en conservant les différences n’est-ce pas la joie, le bonheur de la rencontre dans la complémentarité ? La réponse de Haïm Korsia, sur la vidéo Le sens de la vie dans le judaïsme 

Heureux, ça se dit avec le mot en hébreu shaameach (שַׂמֵחַ) qui vient du mot shalom qui vous dira plénitude et ce n’est pas uniquement la paix c’est la plénitude, c’est-à-dire la construction de complémentarité.

Réunir le langage, tant en le faisant que pour faire apparaître le sens

Démolition programmée de l’ancien bâtiment administratif du « Kansas Masonic Home »

De notre confrère kansas.com – Par Carrie Rengers

À Wichita, un édifice emblématique du patrimoine local pourrait être rasé: le bâtiment administratif principal de l’ancien Kansas Masonic Home, construit en 1917 après un incendie meurtrier, est aujourd’hui vacant et son propriétaire, Oxford Senior Living, demande un permis de démolition et envisage un changement de zonage pour le terrain. Pour beaucoup de Wichitans, ce bâtiment espagnol de stuc et de béton, situé le long de Seneca entre Maple et University, incarne la mémoire d’un lieu qui a accueilli pendant plus d’un siècle des maçons âgés et des enfants orphelins, dans une succession de drames, de reconstructions et de mutations sociales.

Un site marqué par les cycles immobiliers et les drames du feu

L’histoire du site commence bien avant les Masons. Au tournant des années 1870, Robert E. Lawrence, originaire de la côte Est et devenu l’un des principaux promoteurs et banquiers de Wichita, acquiert près de 640 acres à la périphérie de la ville, qu’il baptise «Maplewood». Il y plante des érables pour rappeler à son épouse Laura la Nouvelle-Angleterre de leur jeunesse, donnant son nom à Maple Street, et fait édifier en 1889 une imposante demeure en calcaire de 30 pièces, conçue par le cabinet Proudfoot & Bird, pour environ 34 000 dollars de l’époque. Lawrence tient un journal méticuleux où il enregistre chaque dépense, «jusqu’à chaque clou acheté», témoignant d’une approche quasi comptable de sa réussite immobilière et agricole.

Quand le boom immobilier du milieu des années 1880 laisse place à une crise, Lawrence envisage de vendre sa propriété. En juin 1896, les Francs-Maçons du Kansas (Ancient Free and Accepted Masons of Kansas), une fraternité laïque engagée dans l’action charitable, votent l’achat de la maison et des 17 acres pour 21 000 dollars, une somme considérée comme avantageuse. La vente est actée, Lawrence déménage, et en septembre 1896, le «Kansas Masonic Home» est officiellement dédié devant plusieurs milliers de personnes, dans une atmosphère festive où les banques ferment pour l’occasion.

Robert E. Lawrence, originaire de la côte Est, s’installa à Wichita et marqua profondément la ville, notamment en vendant son manoir de 30 pièces à prix réduit pour le futur foyer maçonnique du Kansas. ( Photo fournie par l’auteur)

Pourtant, dès l’installation des Masons, la question de la protection incendie se pose. Le site est intégré aux limites de la ville notamment pour bénéficier d’une meilleure couverture des pompiers, mais cela n’empêchera pas la catastrophe. Dans la nuit du 22 décembre 1916, par un froid glacial, un violent incendie se déclare dans ce qui est alors le premier bâtiment du Masonic Home. Les versions divergent sur l’origine du feu: certains évoquent la salle des chaudières, où une petite fuite avait été repérée, d’autres la blanchisserie; aucune théorie ne sera jamais pleinement vérifiée.

Les conditions sont dramatiques: les canalisations gèlent, l’eau des pompiers se transforme en glace sur la façade, les uniformes des secouristes se couvrent de givre, rendant pénible le sauvetage des enfants en chemise de nuit. Des témoins décrivent des «petits» cachés sous les lits, évanouis par la fumée, ou agrippés aux fenêtres, tandis que certains résidents âgés refusent de quitter leur lit et doivent être persuadés ou portés. Une jeune employée, échappée, retourne chercher la robe de mariage qu’elle confectionnait et ne ressortira pas vivante. Au total, sur 108 résidents âgés, quatre périssent; miraculeusement, les 45 enfants survivent tous.

Le lendemain, la presse décrit un «palais de glace meurtri», image saisissante de ce bâtiment carbonisé et figé par le gel. Les survivants trouvent refuge dans des dépendances, dont une chapelle de 1906 décorée pour Noël et une cottage d’isolement servant d’infirmerie; les maisons alentour, elles aussi menacées par les braises, sont épargnées grâce à la neige sur les toits. Dans les heures qui suivent, les responsables maçonniques annoncent qu’ils disposent des fonds pour reconstruire immédiatement, sans attendre.

La reconstruction « pour les siècles à venir » et la vie du Masonic Home

Déterminés à éviter qu’un tel drame ne se reproduise, les Francs-Maçons optent pour un nouveau plan: sept bâtiments plus petits, en béton et enduits de stuc, conçus pour résister au feu. Le nouveau bâtiment administratif, celui qui pourrait être démoli aujourd’hui, est édifié à partir de 1917 dans un style espagnol, avec des planchers en béton même au deuxième étage, et s’accompagne de structures dédiées au logement, à une centrale énergétique et à la blanchisserie, le tout relié par des pergolas. En novembre 1917, une grande procession part du Scottish Rite Center du centre-ville pour aller poser la première pierre du nouveau complexe, dans une mise en scène solennelle de la renaissance du lieu.

Ce mûrier, situé au nord de l’ancien foyer maçonnique du Kansas, aurait plus de 200 ans. Les Amérindiens et les éleveurs de bétail s’en servaient pour s’orienter, car les arbres étaient rares dans les environs. Travis Heying, The Wichita Eagle

Au fil des décennies, le Masonic Home évolue. À l’origine, les résidents participent à la vie agricole du domaine, traient les vaches sur place; plus tard, les lois sur la pasteurisation mettent fin à ces pratiques. La population vieillit: si la moyenne d’âge tourne autour de 70 ans au début, elle atteint souvent le milieu des 80 ans au milieu du XXe siècle. Parallèlement, avec le développement des services sociaux publics, la nécessité d’un orphelinat maçonnique diminue; les derniers enfants quittent le site à la fin des années 1950.

Les anciens orphelins, devenus adultes, reviennent régulièrement pour des retrouvailles, feuilletant des albums photos et racontant leurs souvenirs: farces, rencontres avec des personnalités comme le boxeur Jack Dempsey, fierté d’avoir été des «Masonic Home kids» plutôt que des «orphelins». Vesta Rawlings, entrée en 1910 et survivante de l’incendie, explique ainsi être revenue se marier dans la chapelle «parce que c’était ma maison». Les anciens quartiers des enfants sont transformés en dortoir pour infirmières, puis en bureaux et espaces de stockage, tandis que de nouveaux bâtiments, dont des tours résidentielles, sont ajoutés jusque dans les années 1990.

Le déclin progressif et la fermeture du Masonic Home

Dès les années 1970, les Masons s’interrogent sur la pérennité de l’institution. En 1976, le Masonic Home a accueilli plus de 3 000 résidents, dont environ 500 enfants, mais les transformations culturelles, politiques et économiques rendent son avenir incertain. Un important projet de rénovation de 22 millions de dollars en 2015 vise à moderniser l’offre, en passant d’un modèle institutionnel à des «maisonnées» individuelles pour les soins de longue durée et en créant des suites de récupération rapide; la pandémie vient cependant stopper net les admissions en soins de longue durée, et cette section ferme en 2021.

En novembre 2022, le journal local annonce la fermeture imminente du site, provoquant stupeur et colère parmi les résidents et leurs familles, qui dénoncent non seulement la fermeture mais aussi le caractère brusque de l’annonce. Les Masons expliquent ne pas avoir voulu fermer, mais ne plus être en mesure de «servir les nécessiteux» dans les conditions requises. À la fin, seuls subsistent des services de vie autonome et de senior living, avant que l’ensemble ne cesse ses activités.

Oxford Senior Living, un nouveau chapitre et la menace de démolition

Fin 2023, la société Oxford Senior Living rachète le campus de 17 acres pour y créer un centre de vie autonome, assistée et de soins mémoire à prix abordable, sous la marque Oxford Vista Wichita, ouvert en 2024. L’ancien bâtiment administratif, qui abritait aussi des logements à l’étage, n’est pas utilisé. Selon une porte-parole de la ville, il serait inoccupé depuis environ quarante ans; un maçon local conteste cette chronologie, assurant qu’il a été utilisé jusqu’au début de la pandémie, mais reconnaît que sa mise aux normes actuelles serait très difficile.

La maison de 30 pièces de Robert et Laura Lawrence, telle qu’elle apparaissait avant son acquisition et son agrandissement par les francs-maçons du Kansas. ( Avec l’aimable autorisation des collections spéciales de l’Université d’État de Wichita)

La structure, bien que jugée solide, pose des problèmes techniques majeurs: le béton qui a garanti sa résistance au feu complique considérablement les travaux de plomberie, de chauffage à vapeur et de mise aux normes. «Il est très difficile d’intervenir parce que tout est dans le béton», résume un responsable maçonnique. Un autre maçon, Jeff Breault, estime que même s’il aimerait voir le bâtiment réaffecté, «il n’y a pas grand-chose qu’on puisse en faire maintenant», et que la démolition est probablement «quelque chose qui aurait dû se produire il y a un certain temps».

Oxford Senior Living, par la voix de son président Chris Dennis, confirme vouloir «développer la propriété vacante le long de Seneca et University» et annonce un dépôt imminent d’une demande de changement de zonage auprès de la ville de Wichita. Un panneau d’InSite Real Estate Group a été installé près du bâtiment, signe d’une possible vente ou location d’une partie du terrain inutilisé. Le 14 septembre, le Wichita Historic Preservation Board doit se prononcer sur une recommandation concernant la démolition, mais c’est le conseil municipal qui aura le dernier mot.

Mémoire, patrimoine et inéluctabilité des transformations urbaines

L’incendie qui a ravagé le foyer maçonnique du Kansas en décembre 1916 a laissé derrière lui ce qu’un journal a surnommé un « palais de glace dévasté ». (Photo : Francs-maçons du Kansas)

Pour de nombreux habitants, la possible disparition du bâtiment administratif est chargée d’émotion. Mike Maxton, historien amateur de Wichita, rappelle que «ce carrefour fait partie de l’histoire de Wichita» et que, quoi qu’il advienne du bâtiment, cela «ne diminue pas» cette dimension historique. Le site a vu se succéder la ferme de Lawrence, sa somptueuse demeure, le premier Masonic Home en bois et pierre, puis le complexe anti-incendie en béton, avant d’accueillir des générations de résidents et d’enfants, et enfin des structures modernes de soins.

Un détail végétal relie ces époques: un mûrier situé au nord de l’ancien campus, estimé à plus de 200 ans, servait jadis de repère aux Amérindiens et aux conducteurs de bétail sur la Chisholm Trail, dans une région alors peu boisée. Une plaque posée en 2017 rappelle cette histoire, ancrant dans le paysage la mémoire des usages successifs du lieu. De même, la chapelle de 1906, visible sur les photos récentes du site, ne sera pas démolie, conservant ainsi un élément tangible de la continuité du Masonic Home.

Du point de vue des Francs-Maçons, la fermeture et la transformation du site sont à la fois un regret et une réalité économique. Jim Ralston, maçon actuel, se souvient de la détermination de l’ordre après l’incendie de 1916: «Ils n’ont pas traîné», dit-il de la reconstruction. Mais il admet que le bâtiment administratif, bien que structurellement sain, est désormais difficilement adaptable aux exigences contemporaines, et qu’il ne blâme pas Oxford de ne pas l’utiliser.

Un lieu qui raconte Wichita: entre réal estate, charité et mutations sociales

Photographie intérieure de la Maison maçonnique du Kansas. Avec l’aimable autorisation des francs-maçons du Kansas.

L’article de Carrie Rengers, sur lequel se fonde ce récit, montre combien l’histoire du Kansas Masonic Home est indissociable des cycles immobiliers de Wichita: un boom foncier à la fin du XIXe siècle permet à Lawrence d’accumuler terres et bâtiments; un krach le pousse à vendre aux Masons; un nouveau boom transforme le quartier; puis, plus récemment, des considérations immobiliers et de marché conduisent à la vente à un opérateur de senior living et à la perspective de démolition. Chaque phase reflète les priorités de son temps: spéculation et prestige au XIXe siècle, charité fraternelle et protection sociale au début du XXe, rationalisation et normes sanitaires au milieu du siècle, puis logique de rentabilité et de conformité réglementaire à l’ère contemporaine.

Le récit met aussi en lumière la dimension humaine du lieu: enfants recueillis après des drames familiaux, vieillards pris en charge par une fraternité, employés dévoués comme cette jeune femme morte en tentant de récupérer sa robe de mariage, anciens résidents fiers de leur passé commun. Les retrouvailles de 1996, où d’anciens «Masonic Home kids» feuillettent des photos et corrigent le vocabulaire («Nous étions des kids du Masonic Home, pas des orphelins»), disent la force d’une identité collective forgée dans ce lieu.

Enfin, l’article souligne la tension entre préservation du patrimoine et impératifs de développement: la ville, via son Historic Preservation Board et son conseil municipal, devra trancher entre la valeur symbolique d’un bâtiment centenaire et les projets immobiliers d’un opérateur privé. Comme le résume Maxton, l’intersection de Maple et Seneca restera un morceau d’histoire de Wichita, quel que soit le sort du bâtiment; mais sa démolition marquerait la disparition physique d’un témoin architectural de cette mémoire.

Robert Lawrence planta des érables sur sa propriété située à l’angle des rues Maple et Seneca pour rappeler à sa femme, Laura, la côte Est, leur région d’origine. Il donna également le nom de Maple Street à ces arbres. Photo fournie par l’auteur.

Enjeux actuels et perspectives

À ce stade, plusieurs éléments sont établis:

  • Oxford Senior Living a acheté le campus fin 2023 et ouvert Oxford Vista Wichita en 2024, sans utiliser l’ancien bâtiment administratif.
  • L’entreprise cherche à développer la partie vacante le long de Seneca et University, et prévoit de demander un changement de zonage.
  • Un permis de démolition est sollicité pour le bâtiment administratif de 1917; la décision finale reviendra au conseil municipal, après avis du Historic Preservation Board le 14 septembre.
  • La chapelle de 1906, elle, ne sera pas démolie, préservant un élément clé du patrimoine du site.
  • Les témoignages de maçons et d’historiens convergent sur un point: le bâtiment est solide, mais très difficile et coûteux à mettre aux normes, ce qui rend sa réaffectation peu réaliste.

Si la démolition est approuvée, elle s’inscrira dans une longue série de transformations: de la ferme de Lawrence à la résidence pour seniors contemporaine, en passant par l’orphelinat et la maison de retraite maçonnique, le site n’a cessé de changer de visage, au gré des besoins sociaux, des contraintes techniques et des logiques économiques. Pour les historiens et les anciens résidents, l’enjeu est moins d’empêcher tout changement que de veiller à ce que la mémoire du lieu – ses drames, ses solidarités, ses vies – ne disparaisse pas avec les murs.

« Le Maillon » – Les Arts et les Muses, quand la beauté devient travail initiatique

Que reste-t-il de l’Art Royal lorsque les outils quittent l’atelier, que les colonnes deviennent paroles, que la musique traverse le corps et que la mémoire des Loges se réfugie dans des cartons promis à l’exil puis au retour ? Le numéro 159 du Maillon de la chaîne maçonnique, consacré aux Arts et aux Muses, propose une réponse qui ne tient ni dans une définition ni dans un catéchisme. L’initiation y apparaît comme une manière d’habiter le langage, la mémoire, la création et la transmission. L’entretien avec le rabbin Yann Boissière replace la parole, le symbole et le Temple au cœur d’une spiritualité de responsabilité.

Jean-Michel Roche raconte l’odyssée des archives maçonniques françaises, saisies, déplacées puis partiellement restituées. Fabien Godard fait enfin du chef-d’œuvre du Compagnon un acte de partage où la pierre cesse d’appartenir à celui qui l’a taillée. Une interrogation traverse ces pages. Que mérite vraiment d’être transmis lorsque le temps éprouve les œuvres, les institutions et les hommes ?

© PAO Detrad

Le Maillon de la chaîne maçonnique paraît depuis 1983 dans un esprit ouvert et, depuis 2019, la revue est semestrielle et intègre les pages du Compagnon et du Maître.

Rassembler ce qui est épars commence par apprendre à entendre

L’éditorial de Christine Ribes donne la clef du numéro. Les arts, la philosophie, l’histoire et le symbolisme ne sont pas distribués en compartiments étanches. Orphée, la musique du corps, les vitraux, les colonnes Jakin et Boaz, la mémoire des archives, le deuil, le chef-d’œuvre du Compagnon et la légende d’Hiram appartiennent à un même paysage intérieur. La formule maçonnique du rassemblement de ce qui est épars cesse alors d’être une devise placée au-dessus des travaux. Elle devient une méthode de lecture.

La composition du numéro en témoigne. Orphée, la musique du corps, la théâtralité de Jakin et Boaz, la possibilité de devenir meilleur, l’histoire des archives et les pages de degré font passer le lecteur du mythe à la trace, du geste au récit, de l’expérience individuelle à la mémoire collective.

Cette circulation importe davantage qu’une unité artificielle. Une revue maçonnique devient féconde lorsqu’elle accepte les écarts de langage sans renoncer à chercher une cohérence. Ici, cette cohérence se trouve dans la transmission. L’art, l’archive, le rite et le symbole empruntent des voies différentes, mais chacun lutte contre un monde où les signes cesseraient d’être habités et où la mémoire ne serait plus qu’un stockage.

Didier Ozil
Didier Ozil

Avant la pierre du Temple, il y eut la parole

Portrait de Yann Boissière, 2021

L’entretien accordé par le rabbin Yann Boissière à Élisabeth Rochelin et Didier Ozil, bien connu de nos lecteurs, constitue l’un des centres intellectuels du numéro. Le propos conduit vers une question familière aux francs-maçons, mais que l’habitude rituelle risque parfois d’émousser. Pourquoi le langage possède-t-il une telle puissance dans les traditions initiatiques et religieuses ?

Dans la lecture juive évoquée par Yann Boissière, la parole participe à l’émergence du réel. Les lettres hébraïques dépassent leur usage utilitaire. Le Midrash, la Kabbale et les traditions interprétatives rappellent qu’un texte ne s’épuise jamais dans sa première lecture.

Le franc-maçon reconnaît un territoire familier. Les mots substitués, perdus, retrouvés ou cherchés ne sont jamais de banales formules de reconnaissance. Ils posent la question de la présence derrière le signe. Prononcer n’est pas encore comprendre, et connaître un mot n’est pas encore habiter ce qu’il désigne. Toute initiation digne de ce nom maintient cette distance féconde entre la lettre et l’esprit.

Le Temple de Salomon dépasse alors l’édifice historique. Il devient image de la communauté et de l’intériorité. La pierre seule ne produit jamais le Temple. Il faut une parole partagée et une volonté de donner forme à ce qui demeurerait dispersé.

Cette pensée rejoint une tension permanente de la Franc-Maçonnerie. L’initié travaille à son perfectionnement, mais ce perfectionnement n’a de sens que s’il ouvre vers autrui. Une spiritualité enfermée dans l’accomplissement individuel finirait par devenir un narcissisme raffiné. Yann Boissière s’inquiète précisément d’un individualisme accru par la technologie contemporaine. L’appareil connecté multiplie les possibilités tout en renforçant parfois l’ego. La technique augmente les moyens sans garantir la profondeur.

Lorsque la réflexion rencontre l’intelligence artificielle, la question consiste moins à condamner la technique qu’à demander quel être humain se laisse façonner par ses instruments. Une civilisation qui perfectionne ses machines sans approfondir son intériorité risque de confondre puissance et sagesse. L’outil n’est jamais la fin de l’œuvre.

Yann Boissière termine sur un devoir d’espérance. L’espérance ne relève pas d’une consolation naïve. Elle devient une discipline volontaire. Lorsque les motifs de désespérer semblent nombreux, chacun peut choisir de donner la préférence à la meilleure part de lui-même. La Lumière n’abolit ni la nuit ni l’épreuve. Elle oblige celui qui l’a reçue à répondre de ce qu’il en fait.

Les archives ont connu leur propre exil

Avec Jean-Michel Roche, médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2003),le numéro gagne les territoires de l’histoire. Son étude consacrée à l’aventure des archives maçonniques rappelle une vérité que les sociétés initiatiques oublient parfois. Une tradition ne survit pas seulement par la répétition de ses rites. Elle dépend aussi de papiers fragiles, de registres, de correspondances et de dossiers que les guerres, les dictatures, la négligence ou le temps peuvent faire disparaître.

Archives russes

Les archives maçonniques françaises ont subi les persécutions antimaçonniques, les saisies allemandes, les déplacements provoqués par la guerre puis un transfert vers l’Union soviétique. Des documents destinés à dormir dans une armoire de Loge ont parcouru des milliers de kilomètres et survécu à ceux qui avaient voulu les confisquer.

Pierre Mollier

Le retour d’une partie de ces fonds en France, au terme de longues négociations, dépasse l’anecdote archivistique. Le 23 décembre 2000, des centaines de boîtes arrivent rue Cadet. Pierre Mollier, alors responsable des archives, du musée et de la bibliothèque du Grand Orient de France, reçoit cet ensemble représentant environ deux cents mètres linéaires. Parmi les documents retrouvés figurent notamment des pièces relatives à la Loge des Neuf Sœurs, associée aux noms de Voltaire et Benjamin Franklin.

La destinée de ces cartons éclaire le mot mémoire. Une archive permet de corriger les légendes, de restituer les filiations et de mesurer l’écart entre le récit institutionnel et les traces. Pour une société initiatique, cette exigence possède une dimension morale. La tradition sans mémoire critique risque de devenir mythologie.

Archives russes

L’ironie de l’histoire demeure cruelle. Les régimes qui confisquèrent les archives pour surveiller ou détruire la Franc-Maçonnerie contribuèrent malgré eux à préserver certaines pièces. D’autres documents disparurent dans des caves, des greniers ou les replis de la guerre. Quelques fonds demeurent encore en Russie. La chaîne documentaire, comme la chaîne humaine, peut être rompue sans cesser d’appeler sa réunion. Retrouver les fragments revient à rendre aux générations futures une histoire moins mutilée.

Le chef-d’œuvre n’appartient plus à celui qui l’a façonné

Le texte de Fabien Godard, consacré au chef-d’œuvre du Compagnon dans l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal (OITAR), offre la séquence la plus immédiatement initiatique de l’ensemble. Le Rituel Opératif de Salomon accorde au parcours du Compagnon une place importante au voyage, à la découverte des autres pratiques et au retour parmi les siens. Le chef-d’œuvre manifeste alors ce qui a été appris et transformé.

Fabien Godard choisit de travailler autour de l’universalisme. Son œuvre prend la forme d’un Delta lumineux de pierre, triangulaire, associé à l’œil rayonnant. Le symbole pourrait devenir un objet de contemplation clos sur lui-même. Pourtant, le geste décisif consiste précisément à refuser cette immobilisation.

Blason OITAR

À l’issue de la présentation, le Delta est brisé en petits triangles. Les fragments sont adoucis afin de ne blesser personne, puis circulent de main en main dans la chaîne d’union. Chaque participant conserve une part matérielle de l’œuvre. Dès lors, le chef-d’œuvre cesse d’être la propriété de son auteur. Il devient relation, souvenir partagé, trace d’une cérémonie vécue ensemble.

Le renversement est remarquable. L’objet que le Compagnon avait patiemment conçu atteint son accomplissement au moment même où son unité matérielle disparaît. La destruction apparente accomplit la transmission. La pierre entière pouvait encore flatter celui qui l’avait taillée. La pierre fragmentée ne lui appartient plus. Elle survit dans les mains des autres.

Les Muses

Rassembler ce qui est épars ne signifie donc pas toujours préserver intact. Chacun emporte un triangle, mais aucun ne possède le tout. La totalité existe désormais dans la communauté des mémoires. Le degré de Compagnon retrouve ici sa vérité opérative. Voyager, construire puis transmettre ne saurait finir dans la contemplation satisfaite de sa propre œuvre.

Les Muses ne distraient pas le maçon, elles l’obligent

Le titre de ce numéro pourrait faire croire à une parenthèse esthétique. Il n’en est rien. Les Arts et les Muses rappellent que l’initiation serait appauvrie si elle se réduisait à l’explication des rituels ou à la répétition d’un patrimoine doctrinal. La musique, la poésie, le théâtre, l’histoire et la création donnent accès à des formes de connaissance que la seule démonstration conceptuelle n’épuise pas.

Eutrope et Clio par Mignard

Le symbole appartient précisément à cet espace. Il ne prouve rien à la manière d’un théorème, mais il met l’intelligence en mouvement. Voilà pourquoi les colonnes Jakin et Boaz, Orphée, les archives déplacées ou le Delta fragmenté peuvent se rencontrer ici. Tous interrogent le passage entre le visible et l’invisible, entre la trace et le sens, entre ce qui est reçu et ce qui sera transmis.

Le Maillon de la chaîne maçonnique demeure fidèle à sa vocation interobédientielle en laissant voisiner des sensibilités différentes. Le numéro 159 regarde vers le judaïsme, l’histoire européenne, les arts, les sciences, la philosophie et l’expérience compagnonnique. La Loge retrouve ainsi ce qu’elle devrait toujours demeurer, un lieu où les savoirs cessent de s’ignorer.

Johann Wihelm, Hommage aux arts

La meilleure image de ces pages reste peut-être celle du Delta de Fabien Godard brisé puis partagé. Elle pourrait servir d’emblème à toute transmission initiatique. Nous recevons des fragments. Nous travaillons des fragments. Nous transmettons à notre tour des fragments. Nul ne possède la totalité du Temple, de la mémoire ou du sens. Pourtant, de main en main, quelque chose demeure et poursuit son œuvre. La chaîne n’existe pas parce que chacun détient le même morceau. Elle existe parce que chacun accepte de porter sa part sans prétendre posséder le Tout.

Le Maillon de la chaîne maçonnique – Les Arts et les Muses / Éditions Detrad aVs, n°159, juin 2026, 116 pages, 15 €

26/09/26 – À Paris, la Grande Loge Féminine de France ouvre ses Temples au public

Le samedi 26 septembre 2026, les Sœurs des Congrès de Paris et d’Île-de-France de la Grande Loge Féminine de France donnent rendez-vous au public à la Cité du Couvent pour une nouvelle édition de « Temple Ouvert ». Huit travaux, répartis dans quatre Temples, permettront de découvrir de l’intérieur la manière dont travaillent les Franc-Maçonnes.

Une manifestation désormais bien installée, dont les premières traces parisiennes remontent à 2013, et qui offre une réponse simple aux fantasmes entourant encore la Franc-Maçonnerie : plutôt que multiplier les discours sur elle-même, montrer ce qui s’y pense et comment l’on y travaille.

Le principe tient presque tout entier dans le titre :

ouvrir le Temple.

Osez pousser la porte !

Samedi 26 septembre, à partir de 14 h 30, la Grande Loge Féminine de France accueillera gratuitement, sur inscription, celles et ceux qui souhaitent mieux connaître la Franc-Maçonnerie féminine. Pas de conférence institutionnelle ni de présentation figée : les visiteuses et visiteurs assisteront à de véritables travaux préparés par les Sœurs, avant de pouvoir échanger avec elles. C’est précisément ce qui fait l’intérêt de la formule. La Franc-Maçonnerie ne sera pas présentée comme un objet historique ou une curiosité entourée de secrets, mais comme une méthode de réflexion toujours vivante.

Une tradition d’ouverture qui remonte à 2013

Cette édition 2026 n’est pas une opération ponctuelle. La plus ancienne édition parisienne documentée retrouvée à ce jour remonte au 9 février 2013. La GLFF invitait déjà le public à rencontrer des Franc-Maçonnes et à découvrir leurs travaux autour de sujets aussi différents que l’environnement, l’émancipation des femmes ou le secret maçonnique. En 2016, « Temple Ouvert » en était déjà à sa troisième puis à sa quatrième édition ; depuis, le rendez-vous s’est inscrit dans la durée, avec des programmes renouvelés mais un principe inchangé :

faire connaître la Franc-Maçonnerie féminine par ce qu’elle produit réellement en Loge.

Cette continuité mérite d’être soulignée

Depuis plus d’une décennie, les Sœurs de la GLFF ont ainsi abordé devant le public la transmission, la non-mixité, le silence, l’engagement, l’art, la science, l’intelligence artificielle, la dignité humaine ou encore la fraternité. Autant de sujets montrant qu’un Temple maçonnique n’est pas un lieu coupé du monde, mais un espace où celui-ci est interrogé avec d’autres outils, d’autres rythmes et une attention particulière portée au symbole, à la parole et à l’écoute.

Huit travaux, huit portes d’entrée

Le programme 2026 est particulièrement révélateur de cette diversité. « L’Éducation sentimentale de la Maçonne – De l’ego à l’alter ego » interrogera le passage du moi à l’autre ; « Les gants blancs » rappellera que l’idéal maçonnique ne vaut que s’il descend jusqu’à la main qui agit. « Le doute ou l’art de la nuance » questionnera cette capacité devenue précieuse à ne pas transformer ses convictions en certitudes absolues, tandis que « Le Zéro » ouvrira un champ de réflexion où mathématiques et symbolisme pourront se rencontrer.

Deux autres travaux élargiront encore le regard : « Éloge de la Franc-Maçonnerie », autour de l’image d’un jardin de valeurs à cultiver, et « Le Zoroastrisme », placé sous la belle exigence : « Penser juste, Parler juste, Agir juste ». Puis viendront « Fraternité et égalité », qui touchera directement à la question de la relation à l’autre malgré les différences, et « Jonathan le Goéland », inspiré du célèbre récit de Richard Bach et de son invitation à dépasser les limites que l’on croit définitives.

Derrière cet apparent éclectisme, une cohérence se dessine. Tous ces sujets ramènent, d’une manière ou d’une autre, à la même interrogation : comment se transformer soi-même pour agir plus justement parmi les autres ? C’est probablement l’une des clefs les plus simples pour comprendre la démarche initiatique.

Ouvrir n’est pas dévoiler

L’intérêt de « Temple Ouvert » tient aussi à un paradoxe que la GLFF assume intelligemment. Un Temple est normalement un espace séparé du monde profane. L’ouvrir pourrait donc sembler contradictoire avec sa fonction. Mais ouvrir les portes ne signifie pas livrer l’expérience initiatique comme on présenterait les coulisses d’un spectacle.

La Franc-Maçonnerie a longtemps souffert d’une confusion entre secret et clandestinité. Or les décors, les symboles ou l’histoire des rites sont aujourd’hui largement accessibles. Ce qui demeure propre à l’expérience maçonnique relève davantage du vécu : la lente appropriation d’un symbole, le travail sur soi, l’écoute des autres, le silence, la répétition rituelle. Autant de réalités qu’aucune visite ne saurait « révéler », parce qu’elles ne peuvent être comprises qu’à travers l’expérience.

C’est pourquoi ces journées publiques ne banalisent pas le Temple. Elles permettent plutôt de dissiper ce faux mystère qui nourrit encore tant de fantasmes, tout en laissant intacte la part initiatique de la démarche. La meilleure réponse à l’imaginaire du secret reste peut-être simplement de montrer le travail.

La Franc-Maçonnerie féminine au travail, plutôt qu’en représentation

C’est probablement là que cette manifestation trouve sa plus grande force. À l’heure où toutes les institutions cherchent à communiquer, la GLFF choisit ici une voie plus convaincante que le discours promotionnel : faire entendre ses Sœurs.

Une Obédience peut affirmer qu’elle défend la liberté de conscience ; un travail sur le doute montre concrètement comment cette liberté s’exerce. Elle peut invoquer la fraternité ; une réflexion collective sur l’égalité et la différence permet de comprendre comment cette fraternité se construit. Elle peut expliquer le symbolisme ; un gant blanc ou le chiffre zéro suffisent parfois à montrer comment un objet familier devient support de pensée.

Cette démarche prend une signification particulière dans une Obédience féminine. L’histoire de la Franc-Maçonnerie des femmes est aussi celle d’une conquête d’autonomie. Que celles qui ont dû gagner leur propre espace initiatique choisissent aujourd’hui de l’ouvrir régulièrement au public n’est pas anodin : l’affirmation de soi n’aboutit pas ici au repli, mais à la rencontre.

Depuis 2013, « Temple Ouvert » est ainsi devenu bien davantage qu’une journée de découverte.

Il constitue un rendez-vous où la GLFF montre une Franc-Maçonnerie féminine au travail, attentive aux grandes questions de son temps comme aux interrogations permanentes de l’être humain.

Et peut-être est-ce finalement la meilleure manière d’approcher le Temple : non pour y chercher quelque secret spectaculaire, mais pour découvrir qu’entre l’extérieur et l’intérieur demeure toujours un seuil – et qu’un seuil n’est pas un mur, mais une invitation à regarder plus loin.

Informations pratiques

Temple Ouvert – Grande Loge Féminine de France
Samedi 26 septembre 2026 à partir de 14 h 304, cité du Couvent – 75011 Paris

Métro Charonne – bus 46, 56 et 76 / Entrée gratuite, ouverte à tout public, sur inscription obligatoire : temple.ouvert.75.idf@gmail.com / Les huit travaux sont répartis dans les Temples 2, 3, 4 et 5 ; le Temple choisi doit être précisé lors de l’inscription / Photos © Yonnel Ghernaouti, YG