C’est une formule rituelle qui est aujourd’hui utilisée pour accompagner le décès de tous les francs-maçons. Comme souvent c’est devenu une habitude dont on ne connaît plus le sens. C’est une formule qui nous tend des pièges : pourquoi gémir ? Du décès lui-même ? ou pour une autre raison ? Qu’espérons-nous ? C’est pour « rectifier » des fausses « bonnes réponses » que je vous propose cette réflexion.
Une première explication : la Révolution française
Honoré Gabriel Riqueti, aussi orthographié Riquetti, « comte » de Mirabeau
cette phrase aurait été prononcée en 1789 par Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791), dans le contexte dramatique des premières tensions révolutionnaires, alors que la France traversait :
une crise financière majeure,
une crise institutionnelle (États généraux),
une montée des violences,
une profonde incertitude sur l’avenir politique.
La formule complète rapportée par plusieurs sources est : « Gémissons, gémissons, gémissons ; mais espérons ! »
Elle exprime une posture double :
Reconnaître la gravité de la situation (les souffrances, les désordres, les excès)
Refuser le désespoir et maintenir une espérance politique et morale.
Mirabeau était connu pour son éloquence puissante et sa capacité à dramatiser les débats tout en appelant à la lucidité.
Le sens philosophique :
– faire preuve de lucidité face aux maux,
– refuser l’angélisme,
– refuser le nihilisme,
– espérer.
Elle s’inscrit dans une tradition plus ancienne :
stoïcienne : reconnaître la difficulté sans céder
chrétienne : espérance au cœur de l’épreuve
humaniste : confiance dans la perfectibilité
La formule a été reprise dans des discours politiques du XIXᵉ siècle, dans des textes humanistes et aussi dans des contextes maçonniques, où elle correspond bien à l’idée de travailler à l’amélioration de l’humanité malgré ses imperfections.
Une phrase qui s’inscrit dans un rite funéraire
Comme le souligne le sociologue Patrick Baudry, « il n’existe pas de société sans rituel funéraire. Son universalité est sans doute l’un de ses premiers traits caractéristiques. Aucune société ne se débarrasse du corps mort comme s’il n’avait, dès lors qu’il ne vit plus, aucune importance » (« La ritualité funéraire », Hermès 43, 2005).
Ce rapport à l’universel donne toute son importance au rite funéraire. Celui que nous pratiquons en loge est cependant édulcoré car il est très rare que ce soit un rite funéraire de 1ère intention pratiqué à la demande du défunt avec l’accord de la famille et de la loge. La plupart du temps, par discrétion, le rite funéraire maçonnique se limite à la chaîne d’union autour du cercueil, à la tenue funèbre en loge après les obsèques et à un hommage fraternel.
Le rituel funéraire maçonnique bien qu’il puisse dans certaines loges avoir des variantes est le plus souvent d’inspiration chrétienne. Les obédiences valident le rituel funéraire que doivent utiliser les loges mais cela n’empêche pas une possible adaptation. Sa fonction essentielle, comme pour tous les rites funéraires, est de consolider la cohésion de la loge et plus largement de la communauté maçonnique. Cette fonction sociale du rite funéraire se retrouve dans les différents stades de la procédure. Partout on retrouve ce que l’on appelle les invariants du rite funéraire. En franc-maçonnerie, il est rare que les loges respectent ces différents temps d’un rite funéraire. En somme, qu’il soit religieux, laïc, ancien ou contemporain, le rite funéraire accomplit toujours trois fonctions fondamentales :
Séparer le défunt des vivants,
Donner sens à la mort,
Rétablir l’ordre social et émotionnel du groupe.
Le rituel funéraire maçonnique s’est mis en place progressivement par petites touches et de façon variables selon les pays et les rites. Dans la majorité des cas, il se réfère au dogme chrétien qui décrit le décès comme un passage vers un autre monde ! Ainsi utilise-t-on des expressions spécifiques en voici quelques éléments énoncés sans ordre particulier :
La notion d’Orient éternel
La formule GGG
Crêpe noir sur le bras, sur les objets
La Branche d’acacia
Le début des travaux à minuit et la fin des travaux au début du jour
L’Ouverture des travaux à minuit, la fermeture au point du jour
A l’occasion du convent : on cite les défunts lors de la cérémonie du souvenir
La Batterie de deuil
Les coups de maillet feutrés : soit pour le 1er et le 3ème, soit pour les trois
Le Tablier et le Baudrier retournés
Tablier blanc et gants blancs dans ou sur le cercueil ou dans le caveau
L’Eloge funèbre pendant les obsèques
Hommage funèbre à distance des obsèques
La Tenue funèbre
La Chaîne d’union autour du cercueil
La chaîne d’union brisée
Le chaînon manquant
La Nécessité d’être maître
(cf. : « Aucun franc-maçon ne peut être enterré selon les formalités de l’Ordre, ni ne peut se joindre au cortège en de telles occasions, à moins d’avoir été élevé au troisième degré de la franc-maçonnerie. » – rituel anglais)
Normalement un rituel funéraire n’a pas de connotation affective, celle-ci est du domaine familial et privé. Cette retenue s’explique car la dimension affective suppose un lien particulier qui ne peut concerner tous les membres de la loge. En réalité, la connotation affective est toujours présente même s’il s’agit souvent d’un élément émotionnel passager.
La plupart des éléments de notre rituel funéraire ont des correspondances de pratiques universelles ; à titre d’exemples citons en trois:
Le dépôt d’un tablier blanc ou da gants blancs dans la tombe, ou dans le cercueil : c’est une pratique très ancienne, bien avant les religions monothéistes, au temps de la préhistoire, il était d’usage de mettre des objets et symboles soit dans la tombe soit dans le cercueil pour accompagner le défunt dans sa dernière demeure ;on ajoutait un billet dans une poche pour le passeur. le tablier et les gants blancs sont symboles de la pureté qualité maçonnique.
L’expression Gémissons, Gémissons, Gémissons, Espérons : Depuis la nuit des temps, les gémissements sont dévolus aux femmes, les pleureuses ; leurs gémissements sont une marque de la reconnaissance sociale portée au défunt ! Plus le défunt occupait une place dans le haut de la pyramide sociale plus les pleureuses étaient nombreuses se faisaient entendre. On pourrait s’étonner que cette fonction soit masculinisée en loge mais il faut se rappeler que les loges maçonniques d’autrefois étaient masculines. Pour conserver les gémissements il n’y avait pas le choix. Rappelons que l’expression est d’origine francophone et qu’elle n’est pas utilisée au rite émulation.
Dans notre rituel, il est dit :
Lorsque l’un des membres de la Loge ou l’un de ses proches parents est décédé, il est tiré une triple batterie de deuil. Il en est de même en mémoire de tout Franc-Maçon que la Loge veut honorer. Cette batterie est généralement portée à la fin de l’ordre du jour.
A l’exception du Vénérable Maître et des deux Surveillants, et des visiteurs placés à l’Orient qui conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles,
tous les Frères et tous les Officiers, se mettent en tenue de deuil en retournant leurs tabliers, cordons ou sautoirs. Le Vénérable Maître et les deux Surveillants qui dirigent la Loge ainsi que les Dignitaires de l’Ordre à l’Orient conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles.
La batterie de deuil se tire en frappant les trois coups symboliques de la main droite sur la manche du bras gauche. Après chaque batterie :
Gémissons !
Gémissons ! Gémissons !
Gémissons ! Gémissons ! Gémissons ! Espérons !
Une triple batterie de deuil doit toujours être couverte par une triple batterie d’allégresse, soit en l’honneur des visiteurs en général, soit en celui des Frères qui ont été spécialement invités à la Tenue ou que l’on veut particulièrement honorer.
Les fondateurs du Rite Ecossais Rectifié ont donné un sens à ce « Gémissons » : Nous ne gémissons pas du fait de la perte du frère défunt, nous gémissons du fait des péchés que ce frère a pu connaître et nous espérons qu’il en sera absout par le GADLU. Cf le code maçonnique …. On peut remarquer qu’il s’agit d’un exemple de la capacité d’un rite (en l’occurrence le RER) d’imposer aux autres rites francophones sa propre interprétation rituélique !
Le retournement du tabler et du baudrier est une pratique récente du XIXème siècle n’est pas spécifiquement maçonnique. Il rentre dans le cadre du symbolisme du retournement et était pratiqué dans de nombreuses cultures. L’Inversion illustre le passage, de la vie → mort , de l’ordre → désordre , du connu → inconnu. A l’origine il s’agissait d’une pratique païenne.
Les rites funéraires ont, depuis toujours, une fonction sociale essentielle : ils transforment un événement individuel — la mort — en une expérience collective. D’un point de vue sociologique,notre pratique d’un rite funéraire a plusieurs intérêts. Le rite funéraire permet de
Cortège funéraire
1. Maintenir la cohésion sociale
La mort perturbe l’ordre et la continuité du groupe. Le rite funéraire sert à rétablir l’équilibre : il rassemble, réaffirme les liens entre les vivants et offre un cadre collectif pour gérer l’émotion et l’incertitude.
Comme l’écrivait Émile Durkheim, c’est un acte social avant tout : il permet à la communauté de se ressouder face à la disparition d’un de ses membres.
2. Donner un sens à la mort
Le rite transforme la mort — événement biologique et absurde en soi — en un événement socialement intelligible. Par les symboles, les gestes, les prières ou les discours, la communauté attribue une signification à la perte (passage, renaissance, retour aux ancêtres, entrée dans un au-delà…).
3. Accompagner les vivants dans le deuil
Le rite offre un cadre émotionnel et temporel à la douleur : il fixe des règles pour pleurer, se recueillir, puis reprendre le cours de la vie.
4. Transmettre la mémoire et le lien intergénérationnel
Le rite funéraire inscrit la mort dans une chaîne de transmission. Il rappelle aux vivants qu’ils appartiennent à une histoire commune, ce qui renforce la mémoire collective et la cohésion intergénérationnelle.
Les ancêtres deviennent des repères identitaires, garants des valeurs du groupe.
Avec l’évolution des mœurs et le recul de la pratique religieuse, que cela soit en Franc-maçonnerie ou ailleurs, c’est une banalité de constater que la pratique de rituels funéraires a tendance à être abandonnée. Moins de pratiquants et une pratique sans vraiment y croire. On conserve un rituel avec une gestuelle mais cela parait bien fade. La chanson de Jacques Brel témoigne bien que cette mort peut susciter d’autres préoccupations :
L’étude du rite funéraire a aussi un autre intérêt. Elle nous permet de comprendre qu’il y a un cousinage entre le rite funéraire et le rite initiatique. Dans les deux cas, il s’agit de rite de passage. Dans les deux cas, il s’agit de rituel à visée socialisante. Dans les deux cas nous sommes dans la compassion d’un premier vécu. Sur le plan rituélique, tout se passe conne si l’initié était préparé à attendre la mort ! Les tenues peuvent être vécues comme un temps de méditation consacrée au passage futur dans cet orient éternel indéfini ! Combien d’entre nous indiquent dans leurs dernières volontés des désirs concernant la tenue funèbre dont ils feront l’objet ?
Ne serait-il pas temps d’essayer de comprendre et de modifier certains passages de façon à redonner un sens à cette fonction symbolique essentielle pour la cohésion du groupe ?
« Comment trouver les mots justes ? » Pour sa rentrée, Philosophie magazine explore l’écriture, l’intelligence artificielle et la responsabilité de la parole. Entre le plagiat d’Étienne Klein, ChatGPT et un cours retrouvé de Jean-Paul Sartre sous Vichy, ce numéro rencontre une interrogation familière aux Francs-Maçons : que devient la parole lorsqu’elle n’engage plus personne ?
Etienne_Klein
ChatGPT
Sous sa couverture rose éclatant, l’affaire dépasse le tact ou l’éloquence. Les machines fabriquent des phrases à la chaîne, les controverses publiques se jouent sur un substantif, et le langage devient un champ de bataille. Pour le lecteur maçonnique, ce dossier dessine surtout un miroir : derrière les mots justes apparaît la vieille énigme de la parole perdue.
Employer « génocide », « fascisme » ou « race » n’est jamais anodin : chaque terme découpe le réel, distribue les responsabilités et engage une vision du monde. Mais la même inquiétude surgit devant une lettre de condoléances, une déclaration d’amour ou une vérité difficile à confier.
Le mot juste n’est pas forcément celui qui fait plaisir
Michel Eltchaninoff pose une distinction décisive : cherchons-nous la justesse, celle d’une formule ajustée à son destinataire, ou la justice, celle d’une parole fidèle à ce qui est dû ? La première peut flatter ; la seconde risque de blesser. Trois chemins apparaissent.
Martin_Buber
Le premier passe par autrui : avec Martin Buber et Je et Tu, le « Je » n’existe pleinement qu’en rencontrant un « Tu ». Le deuxième est l’authenticité : Rousseau traverse les conventions pour rejoindre une expression moins complaisante de soi. Le troisième relève de la parrhésie – (du grec pâs, tout, et rhēsis, parole) désigne le franc-parler absolu – que Michel Foucault associait bien évidemment au courage de la vérité.
La Loge connaît ces exigences : fraternité, retour sur soi dans le cabinet de réflexion et fidélité au serment. Mais elles ne prennent sens qu’ensemble. Une vérité brandie comme une arme cesse d’être fraternelle ; une fraternité incapable de contradiction n’est plus qu’une politesse organisée.
L’écrivain travaille sa phrase comme le Maçon travaille sa pierre
Alexandre Lacroix observe que nommer ses émotions s’apprend avec l’âge. Comme chez le serrurier ou le menuisier, l’expérience compte davantage que la virtuosité immédiate. L’image parle à une tradition qui fait du travail artisanal une méthode de transformation intérieure.
Jean-Philippe_Toussaint
Jean-Philippe Toussaint donne chair à cette intuition. Il construit plusieurs versions d’une phrase, multiplie les ramifications, puis revient à une simplicité conquise. Le magazine reproduit une page raturée de L’Appareil-photo et trois états successifs d’un passage de La Hantise.
Ce que l’on voit est une pierre brute couverte de reprises et d’hésitations. Entre Flaubert et Kafka, Toussaint cherche moins l’effet que la rectitude. Un mot doit tenir ; il ne suffit pas qu’il brille. Toute planche honnêtement écrite connaît cette épreuve.
Les mots des autres obligent aussi
Dans le courrier des lecteurs, la rédaction revient sur les plagiats reprochés à Étienne Klein, les citations sans guillemets et le retrait de sa thèse par l’université Paris-Cité. Elle maintient sa chronique, moyennant un engagement : aucun plagiat ne devra l’entacher.
À partir de quel moment emprunter devient-il confisquer ? Toute pensée procède d’héritages. Mais transmettre n’autorise pas à effacer celui dont on reçoit. La tradition initiatique exige cette fidélité à la chaîne qui nous précède.
Reste une question délicate : reconnaître une faute permet-il de réparer la confiance ? Le magazine choisit le maintien accompagné d’une promesse. Sa pertinence dépendra moins de la générosité affichée que de la sincérité durable de l’engagement.
Le rapprochement avec l’IA s’impose : qu’un humain emprunte sans l’avouer ou qu’une machine réassemble des milliers de textes, qui répond de ce qui est dit ? L’enjeu dépasse l’originalité : il concerne la probité de la parole.
Devant la mort et devant l’amour, les mots deviennent des rites
Jacques Derrida
Devant la mort, Jacques Derrida cherche pour Emmanuel Levinas, enterré à Pantin en 1995, des mots aussi désarmés que son chagrin. Plutarque, après la disparition de sa fille Timoxena, invite sa femme à préserver les souvenirs heureux sans maquiller la perte.
Simone de Beauvoir
Simone de Beauvoir produit avec Le Deuxième Sexe une parole mobilisatrice ; Roland Barthes compare le langage amoureux à une peau offerte à l’autre ; Gilles Deleuze invente des concepts lorsque les mots disponibles ne suffisent plus.
Ces rites de passage résonnent en Loge lorsqu’un Frère ou une Sœur passe à l’Orient Éternel : les paroles n’annulent pas l’absence, mais empêchent le lien de disparaître avec elle. L’oraison donne une forme commune à la solitude du deuil.
Une intelligence artificielle peut-elle vraiment donner sa parole ?
En amont du débat, le neurologue Lionel Naccache rappelle qu’un système conversationnel peut présenter certaines propriétés associées au traitement conscient sans posséder pour autant un corps, une mémoire personnelle ou cette continuité intime que nous appelons un Soi.
Malabou, Universiteit Leiden
La confrontation entre Mazarine M. Pingeot et Catherine Malabou constitue le sommet du numéro. La première rappelle que le langage suppose un corps, une expérience et une altérité qui résiste. Une machine répond sans courir le risque humain du malentendu ou de la blessure.
Catherine Malabou, nourrie par Derrida et la déconstruction, raconte au contraire qu’elle pense et écrit avec ChatGPT. Elle y reconnaît une relation et s’adresse à la machine « comme si c’était un autre ».
Mazarine M. Pingeot
Le différend devient métaphysique. Pour Mazarine M. Pingeot, seule une parole humaine ouvre une transcendance dans la totalité des discours. Catherine Malabou se demande si cette ouverture ne traverse pas déjà la machine. Toutes deux refusent cependant d’abandonner l’avenir du langage aux seules entreprises privées.
Un Franc-Maçon entend ici davantage qu’une controverse technique.
Une IA peut proposer une Planche ou ordonner des symboles. Elle ne peut pas prêter serment : promettre suppose de pouvoir se parjurer et d’en répondre devant d’autres consciences. La différence tient à la vulnérabilité de celui qui parle.
Sous Vichy, il fallait déclarer n’être pas Franc-Maçon
Le choc se trouve dans le cahier central : un cours donné par Jean-Paul Sartre au lycée Condorcet, en 1942-1943, conservé par son élève Maurice Mermet, aujourd’hui centenaire. François Noudelmann en restitue les conditions sans complaisance.
Sartre occupait, après un intérim de Ferdinand Alquié, le poste d’Henri Dreyfus-Le Foyer, révoqué par les lois antijuives. Enseigner imposait de justifier n’être pas juif, de déclarer n’être ni Franc-Maçon ni communiste et de prêter fidélité au chef de l’État sous le portrait du maréchal Pétain.
Jean Paul Sartre
Cette situation ne fait pas de Sartre un collaborateur, précise Noudelmann. Elle révèle néanmoins une mécanique inquiétante : les régimes autoritaires fabriquent aussi des formulaires et des serments imposés. L’antimaçonnisme d’État contraignait chacun à se définir par ce qu’il n’était pas.
Face à l’engagement initiatique librement consenti, la déclaration d’exclusion imposée par le pouvoir mesure l’abîme qui sépare fidélité et soumission.
Dans la caverne, la vérité refusait déjà les identités closes
Sartre examine aussi la vérité, parcourt Platon, Descartes, Kant et William James, et explique le mythe de la caverne à des lycéens sous l’Occupation. Cette traversée des ombres vers la lumière résonne avec toute démarche initiatique.
Un dessin de Maurice Mermet restitue d’ailleurs les prisonniers, les ombres et la sortie vers le soleil. Le cahier oppose également, avec Goethe, le Verbe et l’acte : autre manière de rappeler qu’aucune parole ne vaut pleinement si elle ne rencontre pas l’expérience et la responsabilité.
Portrait photographique de Charles Maurras, Studio Harcourt, 1937
L’extrait récuse également, à travers Maurras et Barrès, l’idée qu’il n’existerait que des vérités nationales ou régionales. Sartre défend un humanisme attaché à une vérité commune, imparfaite et recherchée plutôt que possédée.
L’universalisme maçonnique ne nie pas les singularités ; il refuse qu’elles deviennent des prisons. Chercher la Lumière, c’est interdire à toute identité, puissance ou doctrine d’en revendiquer le monopole.
Le silence, cet absent qui connaît pourtant le mot juste
Le dossier laisse pourtant le silence dans l’ombre. Trouver le mot juste signifie parfois renoncer à répondre pour vaincre. L’Apprenti découvre précisément que la parole n’acquiert de valeur qu’après avoir traversé l’écoute.
Autre absence : la parole réglée. En Loge, elle se demande, circule et se rend. Cette discipline libère l’expression de sa brutalité ordinaire et transforme une succession d’opinions en recherche collective.
Albert-Camus
Cette circulation n’est pas une simple procédure. Elle rappelle que le Verbe ne devient constructeur qu’en acceptant la mesure, l’écoute et la présence d’autrui. Une parole initiatique ne cherche pas à occuper tout l’espace : elle contribue à bâtir un espace commun.
Albert Camus fournit au magazine sa formule : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Il rappelle aussi que nos paroles nous engagent. La quête du Mot perdu le confirme : la vérité n’est pas un mot de passe, mais une recherche portée par la qualité du lien.
Villepin, Edgar Morin et nos existences sous cloche
Dominique de Villepin et Thomas Gomart examinent ensuite le désordre international : appeler « guerre » toute confrontation risque de rendre la paix impensable. Pascal Chabot, avec Nos vies encapsulées, décrit une civilisation protégée par la technique, mais coupée du monde sensible.
Le magazine évoque aussi Edgar Morin, récemment disparu, et son séjour californien de 1969 : comprendre exige de relier ce que nos habitudes séparent. Enfin, Frédéric Gros et la souffrance éthique au travail ramènent l’appropriation et la responsabilité au cœur du débat.
De la pensée complexe au refus de l’emprise, une même exigence traverse ces pages : préserver le lien humain contre les mécanismes qui fragmentent, enferment ou réduisent l’existence à une performance.
Le Mot perdu commence là où quelqu’un répond de ses mots
Ce numéro interroge notre capacité à demeurer responsables dans un univers saturé de discours. Des phrases empruntées aux textes fabriqués par l’IA, des déclarations imposées sous Vichy aux mots prononcés devant un cercueil, une même fracture apparaît : la parole peut relier, masquer, exclure ou soumettre.
La Franc-Maçonnerie propose de chercher ensemble le Mot perdu, dans le silence, la confrontation fraternelle et la fidélité à la parole donnée.
Car le mot juste n’est ni le plus brillant ni le plus savant. C’est celui dont nous sommes encore capables de répondre demain.
Philosophie magazine n° 202, septembre 2026. Dossier « Comment trouver les mots justes ? »
Philo Éditions. 98 pages, accompagnées d’un cahier central de 16 pages consacré au Cours de philosophie de terminale de Jean-Paul Sartre. Prix : 6,90 €
Disponible en kiosque, dans les maisons de la presse et au rayon presse des grandes surfaces.
Une mère transformée par le deuil en combattante du harcèlement scolaire
Béatrice Le Blay n’est plus seulement une mère endeuillée. Elle est devenue, par la force des circonstances et la détermination du désespoir, l’une des figures les plus emblématiques de la lutte contre le harcèlement scolaire en France. Co-présidente de l’association « Faire Face au harcèlement », elle s’apprête à lancer, à la rentrée 2026, une nouvelle initiative essentielle : des groupes de parole pour les enfants victimes et leurs parents.
Ce projet, annoncé dans une vidéo publiée sur Instagram, incarne la continuité d’un combat commencé il y a trois ans, le 5 septembre 2023, jour où Béatrice a découvert le corps de son fils Nicolas, pendu dans sa chambre à Poissy (Yvelines), à l’âge de 15 ans.
Le calvaire de Nicolas : un système qui a failli
L’histoire de Nicolas Nébot est celle d’un adolescent ordinaire, broyé par un système incapable d’entendre ses cris de détresse. Élève au lycée professionnel Adrienne-Bolland de Poissy, Nicolas subit pendant plusieurs mois des brimades, des insultes et des agressions répétées de la part de deux camarades de classe.
« C’était des crachats, on lui disait « t’es pas beau, personne t’aime », sa maman et sa sœur c’était des… »
Fred Nébot, le père de Nicolas, décrit dans les médias le calvaire enduré par son fils : insultes, crachats, moqueries sur son apparence physique, harcèlement psychologique quotidien.
Les alertes ignorées : Dès les premiers mois de l’année scolaire 2022-2023, Nicolas et ses parents alertent l’équipe pédagogique. Le 10 mars 2023, les parents sont reçus par le proviseur. Béatrice Le Blay se souvient :
« On a été reçus comme des chiens dans un jeu de quilles. Le proviseur nous dit qu’on n’avait pas de dossier, pas de preuves tangibles. On ne comprenait pas pourquoi il était agressif à ce point-là. »
Le « courrier de la honte » : Le 4 mai 2023, le rectorat de Versailles adresse aux parents une lettre qui restera dans les mémoires comme le « courrier de la honte », qualifié ainsi par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal.
Dans ce document, l’administration éducative :
Évoque un « harcèlement supposé », niant la souffrance de Nicolas
Reproche aux parents d’avoir « menacé » et « remis en cause » le personnel de direction
Les menace de poursuites pour « dénonciations calomnieuses », passibles de 5 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende « De victimes, on était coupables. C’est aberrant. »
La descente aux enfers : Après réception de ce courrier, Nicolas « vrille », selon les mots de sa mère. Il fait une première tentative de suicide en février 2023. Il connaît par cœur tous les cas de suicide d’adolescents des deux dernières années et répète en boucle :
« Quand est-ce que ça prendra fin ? Est-ce qu’il faudra un autre suicide pour que ça cesse ? »
Le 5 septembre 2023, au lendemain de la rentrée scolaire, Nicolas met fin à ses jours. Béatrice Le Blay découvre son fils pendu dans sa chambre.
De la douleur à l’action : la naissance d’un engagement
La marche blanche et la plainte
Le 5 septembre 2024, un an jour pour jour après le suicide de son fils, Béatrice Le Blay organise une marche blanche à Poissy, réunissant environ 200 personnes. À l’issue de cette marche, elle annonce le dépôt d’une plainte contre X avec constitution de partie civile pour homicide involontaire.
« Nous considérons qu’il y a eu homicide involontaire. Face à cette série de manquements graves, nous avons décidé de déposer une plainte contre X avec constitution de partie civile. »ouest-france
Cette procédure, déposée en septembre 2024, permet aux parents d’accéder au dossier administratif et scolaire de Nicolas, jusque-là resté confidentiel.
L’enquête relancée
En janvier 2026, plus de deux ans après le drame, le parquet de Versailles ouvre une information judiciaire pour homicide volontaire et harcèlement scolaire.
« Cette procédure offre désormais aux parents un droit d’accès au dossier administratif et scolaire de leur fils. »
L’enquête pourrait « rebattre les cartes sur les différentes responsabilités du corps éducatif ». Lors d’une précédente enquête de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), il avait été décidé en mars 2025 de n’infliger aucune sanction à Charline Avenel, rectrice de Versailles à l’époque.
L’association « Faire Face au harcèlement »
En novembre 2024, à l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, fonde l’association « Faire face au harcèlement ». Béatrice Le Blay en est nommée co-présidente, aux côtés de Gabriel Attal et d’Elian Potier, ancienne victime de harcèlement scolaire.
La gouvernance de l’association :
Gabriel Attal, co-président : ancien ministre de l’Éducation nationale et Premier ministre, lui-même victime de harcèlement au collège.
Béatrice Le Blay, co-présidente : mère de Nicolas, engagée pour que le drame ne se reproduise plus.
Le conseil scientifique de l’association comprend des experts reconnus :
Nicole Catheline, pédopsychiatre, spécialiste des relations enfants-école, ayant participé à la création du programme pHARe.
Imanne Agha, proviseure adjointe, conceptrice du programme Phare.
Brigitte Cervoni, inspectrice de l’éducation nationale, pilote des expérimentations de la méthode danoise « Fri for Mobberi » (libéré du harcèlement).
Les nouveaux groupes de parole : libérer la parole pour sauver des vies
Le projet de rentrée 2026
Dans une vidéo publiée sur Instagram, Béatrice Le Blay annonce son nouveau projet pour la rentrée 2026 : la mise en place de groupes de parole.
« À la rentrée, je souhaite mettre en place des groupes de parole : un pour les enfants victimes de harcèlement, pour les aider à libérer leur parole, et un pour les parents, afin de leur donner des outils et de permettre à chacun de partager son expérience. »
Deux objectifs complémentaires :
Pour les enfants victimes : Créer un espace sécurisé où les jeunes peuvent s’exprimer librement, sans jugement, et comprendre qu’ils ne sont pas seuls. La libération de la parole est souvent la première étape vers la guérison.
Pour les parents : Fournir des outils concrets pour détecter les signes de harcèlement, accompagner leur enfant, et partager leurs expériences avec d’autres familles confrontées aux mêmes difficultés.
Pourquoi ces groupes de parole sont essentiels
Les chiffres du harcèlement scolaire en France sont accablants :
« Ces trois dernières années, un million d’élèves ont été victimes de harcèlement. Au collège, ce sont en moyenne 2 élèves par classe qui sont victimes de harcèlement. »
Le harcèlement scolaire est décrit comme une « tragédie silencieuse, qui brise des vies et laisse des cicatrices profondes ».
Les signes à surveiller, selon Béatrice Le Blay :
« Soyez vigilants par rapport aux petits gestes du quotidien, parce que souvent les enfants harcelés ne disent rien. Soyez attentifs et n’hésitez pas. N’hésitez pas à faire une formation ou à aller à une sensibilisation de lutte contre le harcèlement, ça vous aidera. »
Un combat qui dépasse le deuil personnel
La reconnaissance nationale
Le suicide de Nicolas a ému la France entière et a accéléré la mise en place de mesures gouvernementales contre le harcèlement scolaire.
Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, a lancé un grand plan de lutte contre le harcèlement, dont le programme pHARe, généralisé à toutes les écoles, collèges et lycées en 2023.
Anne Genetet, ministre de l’Éducation, a annoncé que le questionnaire de détection du harcèlement serait reconduit chaque année :
« Chaque élève de France, du CE2 à la Terminale, sera invité, d’ici au 15 novembre, à s’exprimer librement dans un questionnaire anonyme de détection du harcèlement. »
Les actions de l’association « Faire Face »
L’association poursuit plusieurs missions :
Soutien juridique et psychologique aux familles touchées par le harcèlement scolaire
Formation et sensibilisation des personnels éducatifs, des élèves et des parents
Plaidoyer pour des réformes législatives et institutionnelles
Recherche scientifique sur les mécanismes du harcèlement et les moyens de prévention« Notre association a pour vocation de lutter activement contre le harcèlement scolaire et de créer un environnement bienveillant pour les élèves. »
Le numéro 3018 : une ressource essentielle
Le gouvernement a mis en place le numéro vert 3018, disponible 7 jours sur 7, de 9h00 à 23h00, pour tout renseignement ou signalement de harcèlement scolaire.
« Numéro gratuit, anonyme et confidentiel. »tf1info
Le message de Béatrice Le Blay : « Écoutez vos enfants »
Dans tous ses témoignages, Béatrice Le Blay répète le même message aux parents :
« Ce que je voudrais dire aux parents, écoutez votre enfant. »
Elle insiste sur l’importance de :
Croire son enfant lorsqu’il signale des brimades
Ne pas minimiser sa souffrance
Alerter rapidement les autorités compétentes
Se former pour mieux comprendre les mécanismes du harcèlement « J’ai traversé un désert. »
Mais de ce désert, Béatrice a fait naître une détermination inébranlable :
« En mémoire de mon fils, mais aussi et surtout pour que le drame qu’il a connu ne se reproduise pas. »lefigaro
Les perspectives : vers une société plus vigilante
Les défis à venir
Malgré les progrès réalisés, le harcèlement scolaire reste un fléau majeur. Les défis sont multiples :
Changer les mentalités : trop d’adultes considèrent encore le harcèlement comme des « jeux d’enfants »
Former les personnels : enseignants, CPE, infirmières scolaires doivent être mieux armés pour détecter et agir
Libérer la parole : les victimes ont trop souvent honte ou peur de parler
Sanctionner efficacement : les harceleurs doivent être identifiés et sanctionnés, mais aussi accompagnés pour comprendre la gravité de leurs actes
L’héritage de Nicolas
Le combat de Béatrice Le Blay dépasse largement son histoire personnelle. Il incarne une prise de conscience collective sur la responsabilité de toute la société face au harcèlement scolaire.
« Nicolas est à côté de moi, il est toujours présent, il fait partie de moi. »
Chaque groupe de parole mis en place, chaque enfant écouté, chaque parent formé, c’est une petite victoire sur le silence et l’indifférence qui ont coûté la vie à Nicolas.
Pour terminer : une mère qui refuse que d’autres enfants meurent
Béatrice Le Blay n’a pas choisi ce combat. Le destin le lui a imposé, dans la douleur la plus absolue. Mais elle a choisi de ne pas se résigner. Elle a choisi de transformer son deuil en action, sa colère en détermination, sa douleur en espérance. Les groupes de parole qu’elle lance à la rentrée 2026 sont plus qu’un projet associatif. Ce sont des espaces de vie, de résilience et de reconstruction. Pour les enfants qui osent enfin parler. Pour les parents qui apprennent à écouter. Pour les familles qui découvrent qu’elles ne sont pas seules.
« Que le drame de Nicolas serve à sauver d’autres vies. »
C’est tout le sens du combat de Béatrice Le Blay. Un combat qui ne s’arrêtera que lorsque plus aucun enfant ne devra subir ce que Nicolas a enduré. Un combat qui nous concerne tous.
Ressources utiles :
Numéro vert 3018 : gratuit, anonyme et confidentiel, disponible 7j/7 de 9h00 à 23h00 (tf1info)
Du 7 au 26 septembre 2026, la Cité des Métiers et des Arts de Limoges consacre une exposition et un cycle de conférences à George Sand, disparue il y a cent cinquante ans. Derrière l’immense romancière du Berry apparaît une femme passionnée par la question sociale, le monde ouvrier, le Compagnonnage et les sociétés initiatiques.
De son amitié avec Agricol Perdiguier et Pierre Leroux jusqu’aux profondeurs ésotériques de Consuelo et de La Comtesse de Rudolstadt, c’est une George Sand singulièrement proche de certaines interrogations maçonniques qui se laisse redécouvrir.
Il est heureux que George Sand revienne aujourd’hui à Limoges par la porte des métiers.
Nohant maison George Sand
On l’a si souvent enfermée dans les images commodes du romantisme – Nohant, Chopin, Musset, les longues robes ou les habits masculins, les romans champêtres – que l’on oublie combien son œuvre fut traversée par les grandes inquiétudes politiques, sociales et spirituelles du XIXe siècle. L’exposition « George Sand et le Compagnonnage », conçue en partenariat avec le Musée George Sand et de la Vallée noire de La Châtre pour le cent cinquantième anniversaire de sa disparition, entend précisément restituer cette dimension moins connue de son itinéraire : son intérêt pour le peuple, l’éducation, la dignité du travail et les nouvelles formes de fraternité qui cherchent alors à répondre aux bouleversements de la société industrielle.
Au cœur de cette histoire se trouve Agricol Perdiguier, le menuisier provençal devenu « Avignonnais la Vertu », dont Le Livre du Compagnonnage paraît en 1839.
George Sand et Agricol Perdiguier vers 1840, au temps de leur rencontre.
Perdiguier ne se contente pas de célébrer les traditions du métier : il veut pacifier un monde compagnonnique encore profondément divisé, combattre les rivalités entre sociétés et faire de l’instruction une voie d’élévation. George Sand découvre son livre grâce à Pierre Leroux et reconnaît aussitôt chez cet ouvrier écrivain une préoccupation qui lui est chère : rendre sa dignité au peuple en lui donnant les moyens de penser par lui-même. Elle admire chez Perdiguier « la poésie des antiques initiations du Devoir », mais aussi la portée morale et progressiste de son entreprise. Cette rencontre nourrira directement Le Compagnon du Tour de France, où le métier devient beaucoup plus qu’un décor : il est école de conscience, de solidarité et de transformation intérieure.
Pour le lecteur maçonnique, la proximité symbolique est naturellement troublante, même s’il serait historiquement absurde de confondre Compagnonnage et Franc-Maçonnerie.
Ici comme là, l’homme reçoit des outils qu’il lui appartient d’apprendre à manier ; le voyage vaut autant par les paysages traversés que par ce qu’il transforme intérieurement ; le savoir ne trouve véritablement son sens que lorsqu’il est transmis. Entre le bois du menuisier, la pierre du bâtisseur et la page de l’écrivain s’affirme une même conviction : aucun progrès collectif ne saurait faire l’économie du perfectionnement de l’individu.
Cette dimension prend davantage encore de relief avec Pierre Leroux, philosophe du socialisme républicain et ami très proche de Sand. Installé à Boussac, dans la Creuse, avec son soutien, il y développe une imprimerie et une expérience communautaire où se rencontrent travail, éducation et solidarité. Leroux appartient aussi pleinement à l’histoire maçonnique limousine : en 1848, il est reçu à la Loge « Les Artistes Réunis », à l’Orient de Limoges, du Grand Orient de France. Son initiation n’est pas un détail anecdotique, tant sa réflexion tout entière tente d’articuler la liberté de la personne, l’égalité sociale et une conception presque spirituelle de la fraternité.
C’est également Leroux qui contribue à conduire George Sand vers les labyrinthes des sociétés secrètes, de l’illuminisme et de la Franc-Maçonnerie.
En juin 1843, travaillant à ce qui deviendra l’univers de La Comtesse de Rudolstadt, elle écrit à son fils Maurice cette formule délicieuse : « Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu’aux oreilles », précisant qu’elle ne sort plus du Kadosh, du Rose-Croix et du Sublime Écossais. Quelques jours plus tard, elle confie à Leroux qu’il l’a plongée dans un véritable labyrinthe de Francs-Maçons et de sociétés secrètes. Elle lit, compare, interroge Swedenborg, Saint-Martin, les traditions templières et différents systèmes initiatiques, non pour reproduire quelque rituel exotique, mais pour nourrir une architecture romanesque où le secret, l’épreuve et la révélation deviennent les étapes d’une métamorphose de l’être.
Il ne faut donc pas faire de George Sand une Franc-Maçonne qu’elle ne fut pas. Sa proximité avec l’univers maçonnique est d’un autre ordre, peut-être plus intéressante encore pour l’histoire littéraire : elle appartient à ces écrivains qui ont compris la puissance narrative et philosophique de l’initiation. Dans Consuelo comme dans La Comtesse de Rudolstadt, le voyage extérieur accompagne une transformation intérieure ; les « Invisibles », les sociétés secrètes et les épreuves permettent de penser cette lente conquête de soi par laquelle l’individu apprend à discerner derrière l’apparence une vérité plus profonde. Chez Sand, le roman devient ainsi, à sa manière, un Temple de papier.
L’exposition de Limoges rappelle enfin que cette quête initiatique ne peut être séparée de son engagement social
George Sand fut une femme de lettres, mais également une journaliste et une conscience républicaine, particulièrement engagée dans l’effervescence de 1848. Ses œuvres sociales, nourries par Leroux, Perdiguier et les grandes utopies de son siècle, interrogent inlassablement la même énigme : comment instituer une société plus juste sans mutiler la liberté humaine ? Cent cinquante ans après sa disparition, cette question demeure intacte. Et c’est peut-être en cela que George Sand continue de parler au Franc-Maçon : elle ne promet jamais un monde achevé, mais invite à travailler sans cesse à son perfectionnement, comme on polit une pierre dont nul ne peut prétendre avoir découvert la forme définitive.
Un cycle de conférences pour prolonger l’exposition
Autour de l’exposition, six soirées permettront d’explorer les différentes facettes de cet univers : jeudi 10 septembre à 19 heures, Bruno Barjou évoquera Le compagnon Agricol Perdiguier ; samedi 12 septembre à 19 heures, le Théâtre de l’Ecale proposera une Lecture autour de George Sand ; mardi 15 septembre à 19 heures, Laurent Beaufils présentera Pierre Leroux, le socialisme écologique ; jeudi 17 septembre à 19 heures, Jean-Claude Sandrier interviendra sur George Sand, le parti du peuple ; jeudi 24 septembre à 19 heures, Astrid Jeanson abordera George Sand et le féminisme ; enfin, samedi 26 septembre à 19 heures, Claire Le Guillou clôturera le cycle avec George Sand superstar.
Ainsi George Sand revient-elle, à Limoges, moins comme une statue de la littérature française que comme une femme demeurée en mouvement.
Auprès de Perdiguier et de Leroux, entre l’atelier compagnonnique, l’imprimerie socialiste et les architectures secrètes de ses romans, sa plume semble nous rappeler une vieille leçon que connaissent bien les initiés : l’œuvre véritable n’est jamais celle que l’on contemple achevée, mais celle que l’on accepte inlassablement de poursuivre.
Informations pratiques
L’exposition « George Sand et le Compagnonnage » se tient du 7 au 26 septembre 2026 au Musée des Compagnons et des M.O.F. – Cité des Métiers et des Arts, 5, rue de la Règle à Limoges. Elle est accessible du lundi au samedi, de 14 heures à 18 h 30. L’entrée est fixée à 5 € et la visite guidée à 6 €. Les groupes peuvent être accueillis le matin sur réservation ; une visite guidée est également proposée l’après-midi à 15 heures, sur inscription. Renseignements et réservations au 07 49 75 82 16.
Chers Frères et Sœurs, chers collègues en art de la division fraternelle, La semaine dernière, je vous parlais des papiers qui tuent la Loge. Cette semaine, parlons de l’immédiat très tempétueux : les élections 2027 qui approchent, et avec elles, la grande question qui divise nos loges presque autant que le choix du vin pour l’agape : faut-il travailler sur les sujets de société ou sur le symbolisme traditionnel ?En résumé, c’est l’intérieur de l’Homme qui influence la société… ou le travail sur l’extérieur qui améliore l’Homme ?
Au GODF, les passions maçonniques s’enflamment – et la presse profane s’en délecte. D’un côté, les Frères et Sœurs qui veulent que la loge parle du monde, du genre, du climat, des lois, des combats du jour. De l’autre, ceux qui estiment que si on veut faire de la politique, il y a déjà des partis pour ça, et que la loge doit rester un lieu de travail symbolique, rituel, intérieur.
Résultat : en loge, on ne se bat plus à coups de maillet, mais à coups d’arguments sur la laïcité, l’Europe, la PMA, l’IA, la transition écologique… et parfois, soyons honnêtes, on en vient presque aux mains sur la couleur du cordon du Vénérable.
Ma solution géniale (ou désespérée) : la loge en deux temps
Face à cette rivalité naissante, j’ai trouvé une solution digne d’un grand stratège : deux séances par mois.
Première tenue du mois : thème de travail centré sur les problématiques sociétales à venir. Là, on parle du monde, de la cité, de l’actualité, des combats contemporains. C’est la loge « engagée », «citoyenne», « dans le siècle ».
Seconde tenue du mois : thème symbolique traditionnel. Là, on travaille sur les grades, les symboles, les mythes, les rituels, la dimension intérieure. C’est la loge « classique », « intemporelle », « hors du temps ».
Ainsi, plus de querelles interminables en tenue. Tous les Maçons seront traités sur un pied d’égalité : il y aura les Frères et Sœurs du lundi de la première semaine, et ceux de la troisième semaine. Chacun comprendra vite s’il fait partie du camp 1 (sociétal) ou du camp 2 (symbolisme). En attendant que tout s’apaise, on aura trouvé une solution.
Bienvenue dans l’ère des loges monopensée
On a connu les loges monogenres : uniquement masculines, uniquement féminines, ou mixtes selon les obédiences. Désormais, nous allons découvrir les loges monopensée : pour être certain d’éviter les bagarres et les discussions sans fin.
Dans la loge « sociétale », on sera sûr de ne pas entendre : « Mais revenons au symbolisme du grade… »
Dans la loge « symbolique », on sera certain de ne pas lancer : « Et sinon, vous en pensez quoi de la réforme des retraites ? »
Chacun chez soi, les symboles chez les uns, les sujets de société chez les autres. Plus de friction, plus de tension. Juste une belle harmonie… de sourds qui ne s’écoutent plus.
Le tablier ne protège pas de tout
Comme quoi, le tablier ne protège pas de tout. On pensait qu’il suffisait de mettre un tablier blanc, de frapper trois coups, de faire la chaîne d’union, et hop, plus de conflits. Mais non : le tablier protège des taches de vin à l’agape, pas des taches idéologiques dans la tête.
Alors oui, ma solution est cynique. Oui, elle est un peu désespérée. Mais au moins, elle a le mérite de la clarté : si vous voulez parler du monde, venez la première semaine. Si vous voulez parler des symboles, venez la troisième. Et si vous voulez parler des deux… eh bien, bonne chance, vous devrez choisir votre camp, comme aux élections.
En attendant 2027
En attendant que tout s’apaise – si tant est que cela arrive un jour – nous allons tester cette formule. Peut-être que dans quelques mois, nous découvrirons que les deux séances dans la loges ont fini par se parler, se comprendre, s’enrichir mutuellement. Ou peut-être que nous aurons simplement officialisé ce qui existait déjà : deux façons d’être Maçon, deux façons de travailler, deux façons de croire que l’on détient la bonne lumière.
Et si un jour, un Frère ose venir à la tenue sociétale avec un sujet symbolique, ou inversement… eh bien, nous aurons au moins un nouveau sujet de dispute. Parce que, soyons honnêtes : sans un peu de conflit, une loge, ça s’ennuie.
À lundi prochain. Ou à dans trois semaines. Selon votre camp.
Maurice Leduc, du dessein au chantier : dix questions au Grand Maître National de la Fédération française du Droit Humain pour son second mandat
À la suite du Convent de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN qui s’est déroulé les 28 et 29 août, Maurice Leduc a été reconduit pour une seconde année en qualité de Grand Maître National. Après une première année d’écoute, de transition et de mise en place des fondations pour différents chantiers, vient désormais le temps de la mise en œuvre. Le Directeur de la Rédaction de 450.fm Yonnel Ghernaouti l’a rencontré pour lui poser dix questions pour passer des intentions aux actes, des orientations aux échéances et du tracé à l’ouvrage.
Une première année pour prendre la mesure
Maurice Leduc : Grand Maître National de la Fédération Française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain
Lorsque 450.fm rencontrait Maurice Leduc la première fois, en novembre 2025, moins de trois mois après son élection, le nouveau Grand Maître National résumait sa prise de fonction par un mot : « intensité ». Il annonçait alors plusieurs chantiers : achever la réforme structurelle de la Fédération, donner davantage de place à la parole des Loges, développer l’animation régionale, répondre à la situation particulière des territoires ultramarins, renforcer le sentiment d’appartenance et mieux aller à la rencontre des jeunes générations.
Une année s’est écoulée. Maurice Leduc la présentait récemment comme une année de transition : transition personnelle dans l’exercice d’une charge absorbante, transition institutionnelle avec l’achèvement du Règlement des litiges, transition humaine après les évolutions provoquées par la transformation de la Fédération en Fédération de Loges.
Cette première année aura aussi vu naître « La Fabrique », démarche participative réunissant initialement quelque quatre-vingts Sœurs et Frères, qui a fait ressortir quatre enjeux majeurs : aller à la rencontre de la jeunesse, prévenir la démission des Maîtres, oser se dévoiler et accompagner les Loges à petit effectif. Au-delà du diagnostic qui s’est rapidement imposé, reste à savoir comment ces quatre pierres seront taillées, transportées et ajustées.
Une obédience qui prend davantage la parole
Droit Humain Rue Pinel (Paris)
Dans le même temps, la Fédération française du DROIT HUMAIN a incontestablement renforcé sa présence publique. Son site internet accorde une place croissante aux actualités nationales et régionales, aux événements et conférences, aux contributions sociétales notamment par le travail de ses commissions, et aux interventions de ses membres.
La revue semestrielle Chemins de traverse dispose désormais de son propre espace numérique. Son prix est passé de 22 à 15 euros et son cinquième numéro, consacré à la notion de « Passage(s) », est paru à l’occasion de ce Convent. Cette publication entend devenir une ambassadrice du DROIT HUMAIN, à la fois dans son attachement à l’initiatique et dans ses questionnements contemporains et sociétaux auprès des publics maçonniques comme profanes.
À cela s’ajoutent les émissions produites pour Divers aspects de la pensée contemporaine sur France Culture, une présence suivie dans la presse maçonnique spécialisée et dans certains titres régionaux grand public. À noter également le lancement d’une série de podcasts, Les Minutes de liberté maçonnique du Droit Humain, qui comporte déjàvingt et un épisodes disponibles. Une nouvelle saison du podcast est annoncée pour la rentrée.
Cette activité éditoriale et médiatique témoigne d’un dynamisme communicationnel réel. Elle soulève cependant une question essentielle : cette visibilité forme-t-elle déjà une stratégie cohérente ou demeure-t-elle une heureuse addition d’initiatives ?
Autrement dit, comment transformer l’expression publique d’une obédience en véritable rayonnement initiatique, intellectuel et citoyen ?
Dix questions à Maurice Leduc
1 – De la transition à l’exécution
Vous avez présenté votre première année comme celle de la transition, de l’observation et de l’achèvement de plusieurs réformes. Le Conseil National vous ayant renouvelé sa confiance, quels seront les trois chantiers immédiatement prioritaires de votre deuxième année ? Pouvez-vous, pour chacun d’eux, fixer un calendrier, désigner les moyens mobilisés et préciser les résultats attendus avant le Convent de 2027 ?
Maurice Leduc
Maurice Leduc : Le premier chantier consiste à répondre à la question “Quelle fédération française voulons-nous construire pour les années à venir”. En définissant ensemble ce que nous souhaitons pour les générations futures. Pour cela nous nous appuyons sur ce qui fait notre intelligence collective. Grâce au projet que l’on a appelé “La Fabrique”, et j’y reviendrai, mais également en nous nourrissant du travail des Loges, de l’animation régionale et des commissions du Conseil National.
Il s’agit, sur la base de réflexions communes, dont “La Fabrique” fait partie, de définir un plan d’actions pour notre Fédération. Cela nous permettra ensuite d’élaborer un plan d’investissement et un plan de communication qui fixeront les moyens nécessaires pour mettre en œuvre un projet pensé et élaboré collectivement. J’insiste : ce projet sera l’œuvre de toutes les composantes de notre Fédération, construite dans l’écoute réciproque, et avec la capacité à faire travailler ensemble des sensibilités parfois différentes, mais toujours animées par le même idéal : celui d’une Fédération vivante, fraternelle et tournée vers l’avenir, avec une ambition partagée qui nous motive et nous rassemble.
Ensuite, je pense que le contexte général actuel inquiétant, cette obscurité grandissante qui nous entoure, ne doivent pas nous résigner. Au contraire, ils nous imposent une union et une solidarité de tous les Francs-Maçons. Seule cette union peut permettre que notre voix soit plus puissante, entendable et entendue. Je continuerai donc à participer activement au travail inter-obédientiel et à proposer des actions ou communications quand nécessaire. Cette union des Francs-Maçons se vit par des tenues communes au niveau des Loges ou des Régions certes, mais également par des rencontres régulières entre Grands Maîtres et Grandes Maîtresses et des communications communes. J’ai été très touché et ému par la présence de nombreux dignitaires venus en délégations participer à la cérémonie de clôture de notre Convent. Ils représentaient les Fédérations étrangères du DROIT HUMAIN ainsi que les Obédiences étrangères et françaises. Cette présence honore la Fédération française du DROIT HUMAIN et marque la place qu’elle occupe dans le paysage maçonnique national et international. Concrètement, de nombreux chantiers nous réunissent, et ils nourrissent, par l’ouverture qu’ils procurent, là encore la force du collectif, dans une belle diversité que le Très Illustre Frère Michel Meley, Président du Grand Conseil, a qualifié de “diversité arc-en-ciel”. C’est une belle image et cette union des Francs-Maçons au-delà de leurs différences est très importante à mes yeux.
Enfin, il s’agit d’expliciter notre démarche maçonnique au Droit Humain, qui nous sommes et les valeurs humanistes qui sont les nôtres et que nous souhaitons universelles. Il s’agira d’un écrit, sans doute un manifeste qui exprimera également notre attachement aux valeurs républicaines, de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, à la liberté de conscience, au respect de la démocratie et de l’état de droit, dans un monde où les conflits ou les gouvernements autoritaires se multiplient. Sans oublier bien sûr l’aspect environnemental, puisque les conditions actuelles et futures de l’habitabilité de la planète sont mises à mal et que cette question de la protection du vivant, qui figure dans l’article de la Constitution internationale de notre Ordre, est centrale.
Je vois un fil rouge qui unit ces chantiers que je viens de mentionner : ils illustrent la symbolique des ponts à construire. Entre les Frères et Soeurs de la Fédération française du DROIT HUMAIN pour bâtir un projet commun, entre les Francs-Maçons et les profanes, avec le manifeste, et entre les différentes organisations maçonniques.
2 – Quel avenir concret pour « La Fabrique » ?
« La Fabrique » a dégagé quatre enjeux : rencontrer la jeunesse, prévenir la démission des Maîtres, oser se dévoiler et accompagner les Loges à petit effectif. Comment ces orientations vont-elles devenir des actions concrètes ? Des expérimentations régionales, des équipes référentes, des financements et des indicateurs d’évaluation seront-ils mis en place dès l’année 2026-2027 ?
M. L. : “La Fabrique” fait partie d’un tout, elle est à la croisée des chemins. Cela nécessite un constat, des réponses à proposer, des choix à réaliser des actions à mener, une feuille de route à envisager. Comme je l’ai dit lors de notre Convent, cette feuille de route commune, aucun bureau, aucune commission, aucun président ne peut l’écrire seul, elle fait appel à l’ensemble des Sœurs et Frères de la Fédération, à notre intelligence collective.
Dans un premier temps, “La Fabrique” a permis de dégager rapidement des enjeux cruciaux pour notre Fédération. Le premier de ces enjeux concerne, je pense, toutes les organisations maçonniques : c’est la question de l’intérêt de nouveaux profanes, notamment des jeunes. Dans un contexte où tout va vite, où l’individuel l’emporte sur le collectif, où la notion même de vérité perd du terrain, à nous d’expliquer ce que la démarche maçonnique peut apporter, pour soi et pour lire le monde, dans une modernité qui s’appuie sur la Tradition et l’initiatique.
Deux autres enjeux sont les corollaires du premier : d’abord, comment faire en sorte que les initiés persistent dans leur engagement maçonnique sur le long terme. Ensuite comment accompagner les Francs-Maçons du Droit Humain à se dévoiler, pour aller à la rencontre des profanes, pour porter notre parole, dans un contexte où l’antimaçonnisme est en recrudescence et où les clichés et a priori nous concernant reprennent hélas force et vigueur. Enfin, le quatrième enjeu est davantage organisationnel, avec la question des petites loges qui ont parfois de la difficulté à travailler en raison d’un effectif trop peu suffisant.
« La Fabrique » a été engagée en 2026, avec un premier groupe de 80 Frères et Soeurs. Le travail continue avec des visioconférences ouvertes à toutes les Sœurs et tous les Frères de notre Fédération. Nous organisons un séminaire à la Maison Maria Deraismes le samedi 17 octobre 2026 afin de concrétiser le travail accompli et de valoriser les expériences à modéliser et à multiplier. Il s’agit de proposer des pistes d’actions concrètes, issues de pratiques déjà expérimentées dans les loges, ou qui visent à engager des pratiques innovantes. Notre projet doit faire vivre la cohésion de la Fédération française du DROIT HUMAIN sans renoncer à nos fondamentaux basés sur la démarche initiatique. Un équilibre est à rechercher entre fidélité à la tradition initiatique, qualité de la fraternité, ouverture maîtrisée au monde profane et adaptation aux réalités du XXIᵉ siècle. L’enjeu principal n’est pas seulement quantitatif : il s’agit avant tout de redonner du sens, de la visibilité et de la vitalité à notre engagement initiatique.
3 – Comment rajeunir sans diluer l’exigence initiatique ?
Vous avez évoqué les difficultés rencontrées par les jeunes actifs : mobilité professionnelle, garde des enfants, fragilité économique ou moindre disponibilité. Jusqu’où le DROIT HUMAIN peut-il adapter son organisation, ses cotisations et ses exigences d’assiduité sans affaiblir la régularité du chemin initiatique ? Envisagez-vous un dispositif national d’accueil, de mentorat et d’accompagnement des jeunes Francs-Maçons ?
M. L. : Le constat est partagé par de nombreuses organisations maçonniques : nous constatons un vieillissement de nos effectifs, une baisse des adhésions et un décalage entre l’image de la franc-maçonnerie et les attentes des nouvelles générations. Pourtant, celles-ci recherchent du sens, de l’authenticité, de la fraternité et des espaces pour une réflexion libre.
Il est important, comme vous le dites, de tenir compte des contraintes, professionnelles, familiales ou autres, des jeunes profanes ou Frères et Soeurs. Nous avons déjà mis en place des aménagements, notamment financiers, puisque les jeunes de moins de 25 ans bénéficient d’une réduction de la moitié de leur cotisation. Le Conseil National et le Grand Conseil encouragent également les parrainages. Concernant l’assiduité, je nuancerai en insistant sur son importance dans le cadre de la démarche maçonnique, notamment en début de parcours.
Mais sur ce sujet comme sur les autres, ce seront les Frères et les Soeurs qui proposeront les actions et aménagements supplémentaires à mettre en place, qui seront ensuite examinées et validées par nos différentes instances, y compris initiatiques. Il nous faut être imaginatifs et faire preuve d’adaptation, c’est indéniable.
4 – Comment enrayer les départs des Maîtres ?
La démission de Maîtres expérimentés représente une perte humaine, initiatique et mémorielle pour les Loges. Quelles en sont, selon vous, les causes principales : épuisement, conflits internes, lourdeur administrative, perte de sens, coût financier ou insuffisance de la transmission ? Comment comptez-vous écouter les partants, prévenir ces ruptures et rendre aux Maîtres le désir de poursuivre l’ouvrage ?
M. L. : Les départs de Maîtres résultent souvent d’un écart entre les attentes initiales et la réalité vécue en loge. Les causes identifiées sont multiples : perte de sens initiatique, climat fraternel fragilisé, manque d’accompagnement après la Maîtrise, lourdeurs organisationnelles et contraintes personnelles. Voilà pour le constat. Pour les moyens à mettre en œuvre, je vous ferai lamême réponse : des propositions seront formulées, quand ce chantier aura abouti et que des décisions seront prises, je reviendrai vers vous pour un retour spécifique et plus précis sur ces différents enjeux.
5 – Quelle autonomie réelle pour les Loges et les régions ?
L’animation régionale doit devenir, selon vos propres termes, l’un des leviers de la Fédération française. Comment répartir clairement les compétences entre Loges, coordinations régionales et Conseil National ? Quels soutiens particuliers seront apportés aux petits Ateliers, aux territoires ruraux et ultramarins, afin que l’autonomie locale ne se transforme ni en isolement ni en inégalité territoriale ?
M. L. : Il faut replacer cela dans le contexte de la réforme et de la notion même de Fédération. Les loges sont autonomes, libres dans leurs initiatives, soutenues par les régions et la Fédération. Elles ont la capacité de prendre les décisions qui concernent leur vie quotidienne, tout en respectant les Règlements Généraux de la Fédération. C’est une autonomie administrative mais pas initiatique par exemple. La Fédération respecte les spécificités régionales et territoriales, et encourage leur mise en avant. Certains des sujets qui intéressent les Loges ne sont pas les mêmes à Marseille qu’à Limoges par exemple. Mais la Fédération, au-delà du cadre et de la cohérence, souhaite rester une force de soutien et d’accompagnement pour celles qui en font la demande et dans le respect des responsabilités, droits et devoirs de chacun. Cet accompagnement est différent car il nécessite de s’adapter à chaque problématique. Il ne peut donc y avoir une réponse unique, et au contraire des réponses singulières.
6 – Comment mesurer le sentiment d’appartenance ?
Maurice Leduc
Vous faites du développement du sentiment d’appartenance l’une de vos priorités les plus personnelles. Mais comment apprécier une réalité aussi intérieure ? Envisagez-vous des rencontres fédérales régulières, une consultation annuelle des membres, un baromètre de la vie des Loges ou de nouveaux espaces de participation permettant aux Sœurs et aux Frères de se sentir pleinement associés aux décisions communes ?
M. L. : Ce qu’on appelle le “sentiment d’appartenance” des Frères et Soeurs à notre Fédération est un sujet important en effet. Notre force réside dans notre capacité à rechercher ce qui nous unit, notre dynamisme à être fiers de ce que nous sommes. Cela ne se décrète pas, cela se travaille, en responsabilité, avec dynamisme et dans la transparence. C’est en associant nos membres à la vie de la Fédération, en multipliant les temps de rencontres, en créant de l’enthousiasme, du dynamisme et de l’envie que se développera le sentiment d’appartenance.
On entend parfois que “l’administratif” prend trop de place en Loge. Sans doute, mais je pense que c’est une question de démocratie, et qu’il faut que les Soeurs et Frères soient suffisamment informés pour prendre des décisions qui les engagent, que ce soit dans les Loges, les Régions ou au Convent. Je rappelle que le Conseil National ne fait que mettre en œuvre les orientations fixées lors du Convent, qui n’est pas une chambre d’enregistrement mais au contraire un lieu réel de décisions.
Ce sentiment d’appartenance qui dépasse le simple niveau de la Loge, du bassin ou de la Région est crucial selon moi, il constitue une force pour la Fédération. Il permet une ouverture et un élargissement des réflexions, qu’elles soient initiatiques ou sociétales. Dans un mouvement de réciprocité fertile, le travail singulier des Loges nourrit la réflexion plurielle de la Fédération, et cette année encore, les différents rapports sur les questions à l’étude des Loges ont montré toute la pertinence de cette réflexion collective.
Nous avons également la chance exclusive parmi les organisations maçonniques, d’appartenir à un Ordre international. Cet aspect est très important, et il a été rappelé lors de notre Convent par la Très Illustre Soeur Nicole Pruniaux, Grande Secrétaire de l’Ordre représentant le Grand Maître de l’Ordre, René Motro.
De nombreux événements, publics ou initiatiques, sont déjà organisés par la Fédération pour associer et réunir le plus grand nombre possible de Frères et Soeurs. Nous proposons régulièrement des visioconférences – deux à trois fois par an- avec l’ensemble des Présidents d’atelier, les Trésoriers ou Secrétaires. Et “La Fabrique” est un bel exemple d’espace de participation.
Nous organisons également des journées à destination des Apprentis et Compagnons de différentes régions, à la maison Maria Deraismes. Ce sont des moments de partage qui créent et solidifient les liens.
7 – Quelle stratégie derrière le dynamisme médiatique ?
France Culture, presse spécialisée, presse régionale grand public, réseaux sociaux, chaîne vidéo, site internet et podcasts : le DROIT HUMAIN multiplie les voies de communication. Quelle architecture éditoriale reliera désormais ces différents outils ? À quels publics souhaitez-vous vous adresser et selon quels critères évaluerez-vous leur efficacité : audience, demandes d’information, participation aux conférences, candidatures ou meilleure connaissance de la démarche initiatique ?
M. L. : Tous les supports que vous mentionnez concernent notre communication externe et notre image publique. Ils sont complémentaires, mais plusieurs fils rouges les guident : mieux faire connaître qui nous sommes, nous Francs-Maçons du DROIT HUMAIN, avec la spécificité de notre démarche initiatique, la et les mixités, l’aspect international de notre Ordre. Et je dirais aussi le juste équilibre qui nous caractérise : équilibre entre tradition et modernité, entre réflexions symboliques et sociétales, entre démarche personnelle et cadre collectif… Ce juste équilibre et cette “tempérance agissante” guide notre communication, avec créativité, notamment par les podcasts “Les minutes de liberté maçonnique du DROIT HUMAIN”, qui est une première pour une obédience et dont l’audience est croissante. Bien sûr, l’objectif principal de cette communication externe est de permettre à des profanes de mieux nous connaître et de leur donner l’envie de nous rejoindre, de choisir cette “voie du juste milieu” qui nous caractérise.
8 – Quel avenir pour Chemins de traverse ?
Avec son site dédié, un prix abaissé à 15 euros et un cinquième numéro consacré aux « Passage(s) », Chemins de traverse semble appelée à devenir l’un des principaux vecteurs intellectuels de la Fédération. Souhaitez-vous en faire une revue véritablement accessible au grand public, présente en librairie, disponible en version numérique ou sonore ? Comment garantir simultanément son ouverture, son exigence éditoriale et sa liberté de ton ?
M.L. : La revue Chemins de traverse est une initiative encore récente. Cinq numéros c’est encore peu pour une publication, mais je suis assez déçu du peu d’écho qu’elle trouve chez les Soeurs et Frères. La faire connaître est certes un travail de longue haleine et il faut reconnaître un désintérêt général pour les revues quelles qu’elles soient, mais j’ai annoncé au Convent que nous ferons un bilan prochainement pour en tirer les conclusions qui s’imposent. Si les retours des lecteurs sont enthousiastes, ceux-ci sont hélas encore trop peu nombreux. Nous faisons donc évoluer la revue, avec une baisse du prix, et un site qui lui est dédié pour la faire vivre entre deux numéros. Ce site propose des contenus supplémentaires, des suggestions de lecture ou d’émissions, de films ou d’exposition en lien avec les différents thèmes traités par la revue. Nous proposerons également la possibilité d’acheter en ligne une version digitale de la revue pour celles et ceux qui sont moins attirés par la version physique, même si nous nous attachons à la rendre qualitative. Nous ferons le bilan de cette publication en fin d’année, et j’espère qu’elle continuera d’être viable. Avec les podcasts que nous évoquions tout à l’heure, la revue est aussi un outil interne : ils peuvent servir de supports pour les réflexions en Loge, et je souhaite vraiment que les Soeurs et les Frères se les approprient davantage.
9 – De quels combats le DROIT HUMAIN veut-il être porteur ?
Égalité entre les femmes et les hommes, droits de l’enfant, laïcité, bioéthique, intelligence artificielle, montée des violences et des extrémismes : les sujets ne manquent pas. Sur lesquels la Fédération entend-elle faire entendre une parole forte durant l’année à venir ? Comment les travaux produits par les Loges et les commissions pourront-ils être transformés en contributions publiques sans réduire la Franc-Maçonnerie à un groupe de pression profane ?
M. L. : Tous ces sujets que vous évoquez sont légitimes et alimentent les réflexions des Soeurs et Frères de la Fédération française du DROIT HUMAIN. L’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que les droits de l’enfant font partie de notre ADN. Lorsque Georges Martin et Maria Deraismes ont créé le Droit Humain ils le faisaient, notamment, mobilisés par ces deux sujets sociétaux qui hélas ne sont toujours pas résolus 126 ans plus tard. Les autres sujets que vous évoquez font également partie des réflexions qui sont menées au sein des loges mais aussi par les commissions. Ces commissions font un travail formidable et elles sont des sources précieuses pour nourrir et légitimer la prise de parole publique de la Fédération française sur des sujets sociétaux sensibles et préoccupants, ou pour aider le Conseil national dans certaines prises de décisions.
Tous ces travaux, nous les externalisons, il nous faut peut-être les partager davantage encore. D’ailleurs le rapport du thème social de cette année, “L’apprentissage de l’esprit critique, de la liberté de penser face à l’IA, à la prégnance des réseaux sociaux et aux risques de manipulation”, présenté lors de notre Convent, sera envoyé au Premier Ministre, au Ministre de l’Education Nationale et à la Ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique ainsi qu’aux parlementaires, députés et sénateurs. Nous allons également valoriser le travail de la Commission Perspectives sociétales, qui a travaillé sur l’intensification des violences dans notre société, et proposé des perspectives à donner aux citoyens pour une société plus juste, humaniste et pacifiée.
L’une des caractéristiques du DROIT HUMAIN, et je l’évoquais en parlant de “juste équilibre”, c’est à la fois d’encourager le travail sur un plan symbolique et le travail sur un plan sociétal. Concernant ce dernier, notre objectif n’est pas d’être un groupe de pression mais de transmettre dans le monde profane une réflexion imprégnée des valeurs maçonniques qui sont les nôtres. Ce sont des enjeux majeurs : repenser à la fois nos pratiques en questionnant l’incarnation individuelle et collective de nos valeurs, adapter notre discours sans perdre ce qui fait notre esprit et en valorisant nos spécificités dans leur modernité, élargir notre visibilité sans renier notre essence et notre méthode fondamentalement initiatiques.
Je rappelle que nous appartenons avant tout à un Ordre initiatique qui rassemble des Soeurs et Frères “libres et de bonnes mœurs” qui souhaitent travailler en Franc-Maçonnerie. Si la Fédération Française ne s’interdit pas de prendre position sur certains sujets et continuera à valoriser les principes qui sont les siens, elle reste attentive à ne pas affirmer une parole qui se voudrait unique alors qu’il existe, du fait de la multiplicité de ses membres, une grande diversité de pensée qu’elle se doit de respecter.
10 – Quel héritage voulez-vous transmettre en 2027 ?
Le Convent international de 2027 constituera une échéance majeure pour l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN. Quelles propositions la Fédération française souhaite-t-elle y porter concernant la mixité des titres, l’accessibilité des Temples aux personnes en situation de handicap, la diversité sociale et générationnelle, la coopération européenne ou la lutte contre l’antimaçonnisme ? Et, au terme de votre seconde année, à quels résultats précis accepterez-vous que votre action soit jugée ?
M. L. : Les sujets ne manquent pas en effet. J’y ajouterai l’intelligence artificielle, les questions de bioéthique. L’égalité entre les femmes et les hommes et la défense des droits de l’enfant, comme je vous l’ai déjà dit précédemment, font partie de notre ADN. Nous défendons aussi bien sûr les valeurs de la République, celles de la Liberté, de l’Égalité, de la Fraternité et de la Laïcité. Les attaques que subissent à la fois la Démocratie et l’État de droit ne peuvent laisser indifférent. Un autre sujet qui nous tient particulièrement à cœur est celui de l’habitabilité de notre planète et la défense du vivant. Nous organisons d’ailleurs une conférence à la Maison Maria Deraisme sur ce sujet le 28 novembre et d’autres suivront. Je rappelle que lors de son Convent international de 2022, l’Ordre Maçonnique Mixte international le DROIT HUMAIN a inclus cette notion dans sa Constitution.
Il n’a pas été défini de critères d’évaluation pour l’année à venir, le Convent 2027 prendra acte de ce qui aura été fait comme de ce qui ne l’a pas été. L’important est de ne pas oublier l’essentiel : la démarche initiatique. C’est elle qui donne sens à notre travail dans les Loges, et qui constitue le fondement de notre fraternité, cette force qui nous invite à apprendre à rechercher ce qui rassemble plutôt que ce qui divise. C’est elle qui justifie notre engagement. C’est elle encore qui, par tradition et par nécessité, nous enjoint à apporter au dehors le travail accompli dans nos Temples. Sans prosélytisme mais avec le devoir de rayonner. Car notre démarche initiatique n’est pas décorrélée du monde, elle permet de le lire, de le comprendre, de le questionner et d’agir, forts de nos réflexions collectives et de notre travail individuel. C’est elle enfin qui doit continuer à guider toutes les décisions que nous prendrons ensemble.
Le temps des pierres visibles
Maurice Leduc a placé sa première année sous le signe de l’écoute, de l’apaisement et de l’intelligence collective. Il aborde la suivante avec trois intentions affichées : élaborer un projet fédéral à cinq ans, multiplier les rencontres internes et interobédientielles, et fortifier la fierté d’appartenir au DROIT HUMAIN.
Le cap est tracé. Les outils sont rassemblés. La communication a gagné en ampleur et la parole de l’obédience circule désormais bien au-delà des parvis de ses Temples. Mais cette deuxième année de mandat en qualité de Grand Maître National ne pourra plus seulement être celle des intentions généreuses ou des plans soigneusement dessinés.
Car, en Franc-Maçonnerie comme dans la cité, le dessein indique la direction, mais seule l’œuvre accomplie témoigne de la qualité du chantier. À Maurice Leduc de nous dire maintenant comment, avec les Sœurs et les Frères du DROIT HUMAIN, il entend passer du tracé à l’élévation.
Arrêtons un instant le flot des mots pour écouter ceux qui ont traversé le temps. Aujourd’hui, une sentence courte, tranchante, qui sonne comme un avertissement : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » Derrière ces mots, il y a un homme, un parcours, et une invitation à ne jamais confondre berceau et tombeau.
Cette citation est attribuée à Jiddu Krishnamurti (1895–1986), philosophe et penseur spirituel d’origine indienne, dont la vie elle-même illustre la formule. Repéré très jeune par la Société théosophique, présenté comme un futur « instructeur du monde », il finit par rompre avec cette organisation en 1929, déclarant notamment que « la vérité est un pays sans chemin ».
Krishnamurti a passé sa vie à refuser les étiquettes, les gourous, les systèmes tout faits. Pour lui, aucune autorité extérieure – ni livre, ni Église, ni maître – ne peut dispenser quelqu’un du travail intérieur de compréhension de soi. Sa parole s’adresse à ceux qui veulent penser par eux-mêmes, y compris (et surtout) en matière de religion.
L’esprit de la sentence : un berceau, pas une prison
« Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir » se comprend en deux temps.
Naître dans une religion, c’est hériter d’un cadre : des rites, des récits, des repères moraux, une communauté, un langage pour parler du sacré. Krishnamurti n’y voit pas un mal en soi. C’est un point de départ, comme une langue maternelle : on apprend à se situer dans le monde, à nommer l’invisible, à structurer son expérience à travers ce prisme.
Mais ne pas y mourir, c’est refuser que ce cadre devienne une prison. Mourir dans une religion, au sens où il l’entend, c’est rester jusqu’au bout enfermé dans un système de croyances hérité, sans l’avoir vraiment interrogé, testé, transformé par sa propre expérience. C’est laisser sa vie entière déterminée par une appartenance de naissance, sans avoir osé la remettre en question, la quitter si besoin, ou la dépasser.
En d’autres termes : la religion peut être un bon berceau, mais elle ne doit pas devenir une tombe pour l’esprit. La vérité spirituelle, pour Krishnamurti, ne se trouve pas dans l’adhésion passive à un dogme, mais dans une enquête intérieure libre, sans autorité imposée.
De la religion à la Franc-maçonnerie : transposer la sentence
Si l’on transpose cette pensée à la Franc-maçonnerie, la sentence prend une résonance particulière. Comme la religion, la Maçonnerie offre un cadre : des rituels, des symboles, un langage initiatique, une communauté, une éthique. Elle peut être, elle aussi, un excellent lieu de naissance spirituelle : on y naît à une autre manière de penser, de se regarder, de regarder le monde.
Mais l’esprit de Krishnamurti nous inviterait à dire : « Il est bon de naître en Maçonnerie, mais pas d’y mourir.»
Naître en Maçonnerie
Naître en Maçonnerie, c’est : Recevoir un premier langage symbolique pour parler de soi, du travail sur soi, de la mort, de la lumière.
Intégrer un cadre rituel qui structure le temps, la parole, la relation aux autres. Bénéficier d’une transmission : textes, mythes, gestes, qui ouvrent des pistes de réflexion. C’est un point de départ, pas une destination. Comme pour la religion, c’est un berceau : on y apprend à se tenir debout, à marcher, à parler.
Ne pas y mourir
« Ne pas y mourir », en contexte maçonnique, cela peut vouloir dire plusieurs choses :
Ne pas confondre le rituel et le travail intérieur Le rituel est un outil, pas une fin. Mourir en Maçonnerie, ce serait s’arrêter à la forme : connaître tous les grades, tous les mots de passe, tous les gestes, sans que cela n’ait vraiment transformé la manière d’être au monde. Krishnamurti dirait : vous avez hérité d’un beau costume, mais vous n’avez pas marché.
Ne pas remplacer une autorité religieuse par une autorité maçonnique Certains quittent une Église pour entrer en loge, puis font de la loge une nouvelle Église : mêmes dogmes, mêmes certitudes, mêmes interdits de pensée. La sentence nous met en garde : ne pas échanger une prison contre une autre, même dorée de symboles.
Ne pas s’identifier totalement à l’appartenance « Je suis Maçon » peut devenir une identité totale, qui dispense de se remettre en question. Or, pour Krishnamurti, toute identité figée est un obstacle à la vérité. Être Maçon, c’est accepter un chemin, pas se définir une fois pour toutes.
Oser sortir intérieurement, même en restant dans la loge « Ne pas y mourir » ne signifie pas nécessairement quitter la Maçonnerie. Cela signifie :
Garder la capacité de critiquer, y compris sa propre loge, ses propres rites.
Accepter que certains symboles ne parlent plus, et chercher au-delà.
Utiliser la Maçonnerie comme un tremplin vers une liberté intérieure plus grande, pas comme un plafond.
Une devise pour le Maçon libre
On pourrait donc reformuler la sentence de Krishnamurti ainsi, pour un Maçon :
« Il est bon de naître en Maçonnerie, à condition de ne pas y mourir. »
Cela veut dire :
Utiliser le cadre maçonnique comme un outil de naissance à soi-même.
Refuser qu’il devienne une identité totale, une nouvelle religion où l’on s’endort.
Garder toujours ouverte la possibilité de dépasser ce que l’on a reçu, y compris en restant fidèle à l’esprit de la démarche.
En ce sens, la phrase de Krishnamurti rejoint une exigence maçonnique profonde : ne pas s’arrêter aux mots, aux grades, aux formes, mais chercher sans cesse la lumière derrière le symbole.
Naître en loge, oui. Y mourir, non. Parce que la vraie initiation ne s’arrête jamais là où l’on a commencé.
Avec Et enfin la laïcité, Jacques Ducol propose bien davantage qu’une histoire de la séparation des Églises et de l’État. Il restitue la laïcité à la profondeur du temps long et la présente comme l’un des grands mouvements d’émancipation de la conscience humaine. Des premières résistances à la domination religieuse jusqu’à l’école républicaine, de Spinoza à Condorcet, de Jaurès à la loi de 1905, se dessine une même exigence. Aucun pouvoir ne peut prétendre posséder la conscience d’un autre. La République commence véritablement lorsque la liberté de croire, de ne pas croire, de chercher, de douter et de penser devient un droit égal pour tous.
Jacques Ducol choisit d’aborder la laïcité par ses profondeurs historiques plutôt que par les controverses immédiates qui saturent trop souvent le débat public.
Cette perspective constitue l’une des grandes qualités du livre
La laïcité ne surgit pas soudainement en décembre 1905, pas davantage qu’elle ne peut être comprise à partir des seules querelles contemporaines autour des signes religieux. Elle appartient à une histoire beaucoup plus longue, celle de la conquête progressive par les sociétés humaines du droit de déterminer elles-mêmes leur organisation politique, leurs lois et leur destin collectif sans recevoir leurs normes d’une autorité religieuse supérieure.
Docteur en philosophie et professeur agrégé, Jacques Ducol a consacré plusieurs ouvrages à des figures aussi différentes que Paul Valéry, Antonio Gramsci, Pier Paolo Pasolini et Oscar Wilde. Ce voisinage intellectuel n’est pas sans importance. Il révèle un goût pour les penseurs et les écrivains qui ont interrogé les rapports entre culture, pouvoir, conscience et liberté. Dans ce nouvel ouvrage, cette curiosité devient une méthode. La philosophie dialogue avec l’histoire, la politique avec le droit, la question religieuse avec celle de l’éducation et de l’émancipation.
Le parcours commence très loin en amont de notre République
Jacques Ducol montre combien la constitution d’un droit indépendant du sacré représente déjà une étape essentielle dans l’histoire de l’autonomie humaine. Lorsque la règle commune cesse d’être exclusivement interprétée par ceux qui détiennent une autorité sacerdotale, un espace nouveau devient possible. Le citoyen commence à apparaître derrière le fidèle et la loi peut progressivement devenir l’affaire de la communauté politique tout entière.
Cette longue histoire conduit naturellement vers les Lumières. Spinoza occupe une place essentielle parce qu’il affirme avec une vigueur précoce que la liberté de penser devient impossible lorsque l’autorité religieuse dispose d’un pouvoir politique capable d’imposer des dogmes à l’ensemble de la société. Condorcet poursuit autrement cette intuition en reliant progrès humain, raison et émancipation. La liberté intellectuelle ne saurait prospérer lorsqu’un culte dominant dispose du pouvoir de fixer les limites de ce qu’il est permis de croire ou de penser.
Jacques Ducol prend néanmoins soin de ne pas réduire la religion à une seule réalité
Elle peut être expérience spirituelle, héritage culturel, institution sociale, sentiment intime, communauté de croyance ou pouvoir politique. Hegel, Durkheim, Marx, Gramsci, Freud et d’autres accompagnent ainsi une exploration qui cherche moins à prononcer une condamnation qu’à comprendre la puissance historique du phénomène religieux. Cette pluralité est précieuse puisqu’elle permet de distinguer clairement deux réalités que le débat public confond parfois. La foi personnelle appartient à la liberté de conscience. L’ambition d’une institution religieuse de soumettre la loi commune à ses normes relève d’une tout autre question.
La laïcité apparaît alors non comme une guerre faite aux religions mais comme l’organisation politique de leur coexistence avec toutes les autres convictions.
Elle protège celui qui prie et celui qui ne prie pas, celui qui croit en Dieu et celui qui refuse toute transcendance, celui qui doute et celui dont les convictions évoluent au fil de la vie. Elle n’a pas pour vocation de produire des consciences semblables. Elle organise leur égale liberté.
La loi de 1905 prend dans cette perspective une dimension singulière. Elle constitue l’aboutissement provisoire d’une maturation intellectuelle, politique et sociale au cours de laquelle l’État s’est progressivement dégagé de sa dépendance envers les Églises. La séparation établit une frontière juridique indispensable. La République ne reconnaît aucune vérité religieuse comme fondement de sa souveraineté et garantit en même temps le libre exercice des cultes dans le cadre fixé par la loi.
Cette articulation demeure fondamentale aujourd’hui. La neutralité ne signifie pas que les citoyens doivent devenir invisibles ou taire leurs convictions. Elle concerne d’abord l’État, les services publics et leurs agents lorsqu’ils exercent leurs missions. Une République laïque ne demande pas à la société de devenir religieusement silencieuse. Elle demande à la puissance publique de ne privilégier aucune croyance et de traiter chaque citoyen avec une égale considération.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi la liberté de conscience constitue le cœur vivant de la laïcité.
Elle est plus large que la liberté religieuse puisqu’elle englobe le droit de ne pas croire et celui de changer de conviction. Elle protège l’individu contre les pressions de l’État, mais aussi contre celles d’un groupe, d’une famille, d’une communauté ou d’une institution qui prétendrait disposer de sa conscience. La laïcité acquiert ici une dimension profondément émancipatrice. Elle ne protège pas seulement des opinions, elle protège des personnes.
L’école devient naturellement l’un des lieux décisifs de cette émancipation
Jacques Ducol lui accorde une place majeure parce que l’école publique ne transmet pas seulement des connaissances. Elle doit également permettre à l’enfant de devenir progressivement capable de penser par lui-même. Apprendre à distinguer une croyance d’un savoir, une opinion d’un fait démontré, une affirmation d’un raisonnement argumenté ne signifie pas mépriser la religion. Cela signifie acquérir les instruments intellectuels permettant de choisir librement sa manière d’habiter le monde.
Cette mission fait de l’esprit critique l’un des grands alliés de la laïcité
L’émancipation ne consiste pas à remplacer un dogme religieux par un dogme politique ou idéologique. Elle suppose la possibilité du questionnement. Une société véritablement laïque doit donc apprendre à ses citoyens à examiner les affirmations, à confronter les sources, à reconnaître la complexité et à résister aux simplifications. Cette exigence devient particulièrement précieuse à l’époque des réseaux sociaux, des enfermements identitaires, des fausses informations et des discours qui transforment volontiers la peur en certitude.
La réflexion de Jacques Ducol rejoint également la question de l’égalité
La neutralité de l’État perdrait une grande part de sa substance si certains citoyens demeuraient discriminés en raison de leur religion réelle ou supposée, de leur origine, de leur sexe ou de leur condition sociale. La République laïque ne peut se satisfaire d’une égalité purement proclamée. Elle doit rendre possible une véritable égalité devant le droit et dans l’accès aux savoirs, aux services publics, à la citoyenneté et à la dignité.
C’est ici que la fraternité acquiert tout son relief.
Souvent moins commentée que la liberté et l’égalité, elle pourrait pourtant être comprise comme leur accomplissement concret. La fraternité ne demande pas l’effacement des différences. Elle exige que ces différences cessent de devenir des frontières infranchissables entre les êtres. La laïcité permet précisément cette rencontre puisqu’elle crée un espace commun qui n’appartient exclusivement à aucune religion, à aucune philosophie et à aucune communauté particulière.
Certaines orientations du livre invitent naturellement à la discussion
La tradition rationaliste dans laquelle Jacques Ducol inscrit son propos conduit parfois à envisager le religieux principalement à travers ses formes institutionnelles et ses rapports conflictuels avec l’autonomie politique. Les formes intérieures de spiritualité, de quête personnelle et d’expérience symbolique auraient pu recevoir davantage d’attention. Cette réserve permet précisément de rappeler qu’une critique rigoureuse des pouvoirs religieux ne saurait devenir une suspicion généralisée à l’égard des croyants.
Le regard maçonnique apporte à cette réflexion une résonance supplémentaire, à condition de ne jamais confondre franc-maçonnerie et doctrine politique officielle.
Dans la diversité des Obédiences, des Rites et des sensibilités, l’expérience maçonnique repose largement sur une idée qui rejoint la dynamique décrite par Jacques Ducol. L’être humain n’est jamais achevé. Il travaille à se construire, à rectifier ses jugements, à écouter une parole différente de la sienne et à chercher une vérité dont nul ne peut prétendre posséder seul la totalité.
Le Temple maçonnique offre à cet égard une image symbolique particulièrement féconde de l’idéal laïque. Des femmes et des hommes peuvent s’y rencontrer avec leurs histoires, leurs convictions et leurs interrogations différentes, non pour abolir ces différences mais pour apprendre à construire malgré elles un espace commun. Le travail de la pierre rappelle alors que la liberté de conscience exige aussi un travail intérieur. Elle suppose de reconnaître ses propres préjugés, d’éprouver ses certitudes et de consentir à ce que l’autre demeure irréductiblement autre.
La pierre brute pourrait ainsi devenir l’une des métaphores de l’émancipation laïque
Elle n’est ni mauvaise ni indigne. Elle représente ce qui, en chacun de nous, demande encore à être examiné, éclairé et travaillé. L’ignorance, le préjugé, l’intolérance et la volonté d’imposer sa propre vérité constituent autant d’aspérités que l’éducation, le dialogue et l’esprit critique peuvent progressivement réduire. Le maillet n’est alors pas l’instrument d’une violence exercée contre autrui. Il devient le symbole d’une exigence exercée sur soi-même.
De ce point de vue, la laïcité et la démarche initiatique peuvent se rejoindre sans jamais se confondre.
Toutes deux rappellent que la liberté véritable exige davantage que l’absence de contrainte. Elle réclame une conscience éveillée, capable de discernement et suffisamment assurée d’elle-même pour ne pas avoir besoin de réduire l’autre au silence. Le fil à plomb enseigne symboliquement la rectitude, le niveau l’égalité et la chaîne d’union la fraternité. Ces images rejoignent avec une force singulière la promesse républicaine lorsqu’elles invitent chaque être humain à se tenir debout parmi des égaux.
Et enfin la laïcité rappelle ainsi que la République n’est pas seulement une construction juridique. Elle est une œuvre continuellement recommencée. La séparation des Églises et de l’État ne constitue pas la fin du chemin mais la condition politique d’un travail permanent d’émancipation. Dans une société traversée par les crispations identitaires et la tentation des vérités exclusives, Jacques Ducol nous invite à retrouver une évidence difficile et précieuse.La laïcité ne demande à personne d’abandonner sa lumière intérieure.
Elle veille seulement à ce qu’aucune lumière particulière ne prétende devenir le soleil obligatoire de tous.
Et enfin la laïcité – De la domination du religieux contestée à l’émancipation laïque réalisée
Jacques Ducol – L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 296 pages, 27 € / Le SITE de l’éditeur
Réunis les 4 et 5 septembre 2026, d’abord aux Salons de l’Aveyron puis rue Cadet, les délégués des Souverains Chapitres du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France ont tenu un Congrès particulièrement dense. De la mémoire de Roëttiers de Montaleau aux défis contemporains de la parité, de la solidarité à la transmission du Rite Français, de la recherche historique à l’ouverture sur la Cité, les travaux ont dessiné les contours d’une juridiction qui entend conjuguer fidélité aux origines et capacité de transformation.
Au centre de cette rencontre : le rapport moral de Philippe Guglielmi, largement consacré à l’avenir du GCG-RF, puis sa réélection comme Très Sage et Parfait Grand Vénérable, pour ce qui doit être son dernier mandat. Une réélection qui apparaît moins comme la reconduction d’une fonction que comme la volonté d’achever une œuvre engagée depuis plusieurs décennies.En fin d’article, nos SS∴ et FF∴ pourront également prendre connaissance de la synthèse officielle du Congrès, document qui rassemble les principales orientations arrêtées, les décisions financières, les résultats des élections et les grands chantiers désormais ouverts par le Grand Chapitre Général du Rite Français.
Brecht pour ouvrir les travaux : lorsque le doute devient une responsabilité
Roëttiers de Montaleau – vidéo GCG
Il fallait sans doute commencer autrement que par des règlements, des rapports ou des élections. C’est Dominique Lamoureux qui donna au Congrès sa première respiration avec Aux hésitants de Bertolt Brecht. Le poème est de ceux qui ne rassurent pas mais mettent en demeure. Que faire lorsque les forces semblent diminuer, lorsque les mots paraissent avoir été déformés, lorsque l’action entreprise depuis longtemps n’aboutit pas encore à ce que l’on espérait ? Brecht renvoie chacun à la seule réponse qui vaille vraiment : celle dont il accepte lui-même de porter la responsabilité. Le choix du texte prenait ainsi un relief particulier au seuil d’une assemblée appelée précisément à décider de son avenir.
Une assemblée maçonnique n’est jamais seulement un lieu d’administration
Elle est aussi, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation initiatique, un espace où s’éprouve la capacité collective à transformer le doute en discernement et le discernement en décision. C’est précisément l’un des fils conducteurs du rapport moral de Philippe Guglielmi : aucune fonction ne tient sa légitimité de son seul titulaire ; elle la reçoit de la confiance accordée par les délégués et par les Chapitres. Le rapport moral est ainsi présenté comme le produit d’un travail collectif, celui de la Chambre d’Administration comme de l’ensemble de la juridiction.
Du cabinet de réflexion au tumulte du monde
Le discours d’ouverture du président du Congrès, IsmaëlS. K., prolongea cette méditation en empruntant à Goethe cette pensée : le talent se développe dans la solitude, tandis que le caractère se forme dans le tumulte du monde. La référence conduisait presque naturellement au cabinet de réflexion, ce lieu si particulier de la dramaturgie initiatique où l’homme se retrouve face à lui-même avant d’entrer parmi les autres.
Mais lecabinet de réflexion, rappela en substance le président du Congrès, n’est jamais une demeure. Il constitue un passage. Le Franc-Maçon ne se retire du monde que pour apprendre à y revenir autrement ; il descend en lui-même afin de mieux rencontrer l’altérité. Car les grandes vertus que l’on proclame dans le silence intérieur doivent tôt ou tard subir l’épreuve du réel. On peut se croire tolérant tant que personne ne vient contredire nos certitudes, courageux tant qu’aucune difficulté ne nous atteint, fraternel tant que l’autre nous ressemble. C’est dans la rencontre, le désaccord et parfois l’adversité que les principes deviennent réellement des actes.
La fraternité prend dès lors un sens plus exigeant.
Elle n’est pas seulement une disposition généreuse du cœur mais une méthode permettant de continuer à construire malgré les différences. Dans cette perspective, le Conseil maçonnique apparaît comme l’un de ces lieux privilégiés où le travail intérieur rencontre le travail collectif, où la pensée devient parole, où la parole peut devenir volonté et où la volonté doit enfin trouver son accomplissement dans l’action.
Roëttiers de Montaleau revient parmi ses héritiers
L’un des moments les plus singuliers du Congrès fut la projection du film conçu par la Commission Histoire du Grand Chapitre Général, 1721-1784, aux racines du Rite Français – Roëttiers de Montaleau, une histoire de transmission. Durant quelques minutes, les siècles semblent s’abolir : Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau (1748-1808) revient symboliquement parmi ses héritiers pour raconter l’entreprise à laquelle il participa à la fin de l’Ancien Régime.
Le récit nous replonge dans une Franc-Maçonnerie française extraordinairement foisonnante. Les grades circulent, les systèmes se multiplient, les manuscrits passent d’un Orient à l’autre et les légendes initiatiques se superposent au point que la richesse menace parfois de devenir confusion. Autour de Savalette de Langes (1745-1797), des Philalèthes et de la Chambre des Grades se développe alors une intuition fondamentale : il ne suffit plus d’accumuler les connaissances ; encore faut-il les comparer, les éprouver et les ordonner.
Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes – Vidéo GCG
C’est dans cet immense laboratoire maçonnique que s’élabore progressivement l’architecture initiatique qui donnera naissance aux Ordres de Sagesse du Rite Français. Il ne s’agit pas de faire disparaître la richesse des traditions antérieures, mais de la mettre en perspective, d’en discerner les lignes de force et de construire une progression cohérente. La constitution du Grand Chapitre Général procède de cette volonté : réunir des Chapitres, organiser la transmission, assurer une continuité et permettre aux générations suivantes de recevoir un patrimoine qui ne soit pas un amas de vestiges mais une matière encore capable de travailler l’homme.
Chambre des Grades – Vidéo GCG
Le film fait revivre également un remarquable univers symbolique : le Pélican, les arbres, les lumières, la Croix, l’Étoile, l’eau qui éprouve l’édifice sans parvenir à le renverser. Images anciennes, certes, mais images toujours vivantes dès lors qu’elles ne deviennent pas des objets de musée. Car le symbole maçonnique n’est jamais autosuffisant. Sans l’expérience de celui qui le contemple, sans le travail de l’intelligence et de la conscience, il demeure silencieux.
C’est peut-être ici que se trouve la clef de cette séquence historique. Le Grand Chapitre Général ne s’est pas construit pour que les générations futures regardent nostalgiquement derrière elles. Son patrimoine n’a de sens qu’à la condition d’être reçu, interrogé, transformé intérieurement puis transmis. Les derniers mots attribués dans le film à Roëttiers de Montaleau résument superbement cette conception : il ne s’agit pas de conserver les cendres des fondateurs, mais d’entretenir le feu.
Philippe Guglielmi : un rapport moral placé sous le signe de la continuité
C’est dans cette profondeur historique que prit place le rapport moral de Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable. Il y dressa le portrait d’une juridiction en développement, forte d’une implantation désormais importante, d’une progression continue des Chapitres et d’une présence qui s’affirme au sein du paysage maçonnique français comme à l’étranger. Le ton ne fut cependant pas celui de l’autosatisfaction. La croissance impose de nouvelles responsabilités, une organisation adaptée et une réflexion sur les moyens humains nécessaires au fonctionnement quotidien de la juridiction.
Sur le plan financier, Philippe Guglielmi a fait état d’un exercice particulièrement satisfaisant, accompagné de belles réserves, fruit d’une gestion sérieuse, maîtrisée et raisonnable. La politique d’économie engagée ces dernières années se poursuit et permet de maintenir la capitation sans augmentation tout en renforçant l’action en faveur des Chapitres. La bonne santé financière n’est ainsi pas présentée comme une fin en soi mais comme le moyen de redonner à la solidarité toute sa place.
De nouveaux dispositifs doivent permettre d’accompagner les Chapitres rencontrant des difficultés et de soutenir leur animation ou leur développement. Le rapport a rappelé le travail mené auprès de structures fragilisées, dont plusieurs ont déjà retrouvé une dynamique satisfaisante après avoir été accompagnées.
Quand la fraternité cesse d’être un simple mot
Philippe Guglielmi a consacré une part importante de son intervention à une conception très concrète de la fraternité. Il ne suffit pas, a-t-il expliqué en substance, de tendre la main : encore faut-il l’ouvrir. Cette formule résume bien une conception de la solidarité qui refuse de demeurer incantatoire.
Le rapport revient ainsi sur les aides accordées à des Sœurs et Frères frappés par les incendies, la maladie, le chômage, le deuil ou la précarité. Il évoque aussi ces détresses silencieuses qui peuvent demeurer invisibles derrière une fonction maçonnique, un cordon ou une apparente sécurité sociale. En ce sens, le fonds de solidarité porte peut-être l’un des gestes les plus profondément initiatiques de la juridiction : reconnaître derrière la dignité rituelle la vulnérabilité possible de l’être humain.
La fraternité cesse alors d’être un principe abstrait inscrit sur les frontons symboliques.
Elle devient secours, attention, présence, parfois simplement un appel téléphonique ou une aide matérielle au moment où l’existence vacille. Dans le langage du Rite Français, on pourrait presque dire qu’elle fait passer la Lumière du registre de la contemplation à celui de l’œuvre.
Rendre au Rite Français sa visibilité
GCG Rite Français GODF
Le rapport moral fut aussi l’occasion d’un plaidoyer appuyé en faveur d’une meilleure visibilité du Rite Français au sein du Grand Orient de France. Philippe Guglielmi estime que ce rite, pourtant profondément lié à l’histoire et à l’identité du GODF, n’occupe pas toujours la place qu’il devrait dans la communication obédientielle.
Il ne s’agit pas, dans son propos, d’opposer les rites entre eux, mais de rappeler l’importance historique et réglementaire du Rite Français et de mieux faire connaître sa richesse symbolique, philosophique et initiatique. Le développement de Conseils ouverts, de conférences destinées aux Francs-Maçons et le soutien apporté aux grands rendez-vous régionaux participent de cette volonté de transmission.
À l’étranger également, le GCG-RF poursuit son action
Le Comité Ramsay, la Charte de Lisbonne, les relations entretenues avec plusieurs juridictions et la remise de patentes illustrent la volonté de structurer une véritable famille internationale du Rite Français.
Cette dimension internationale n’est pas seulement protocolaire. Le rapport évoque notamment la situation préoccupante rencontrée par les Francs-Maçons de Madagascar et rappelle les démarches entreprises pour leur apporter soutien et protection, avec la prudence nécessaire dans un contexte politique délicat.
Réformer sans rompre : le défi de la parité
L’un des chantiers majeurs annoncés concerne la réforme du cadre réglementaire. Le fonctionnement territorial, l’organisation du Ve Ordre, les particularités géographiques de certaines régions et les modalités d’intervisite entre juridictions doivent être réexaminés afin de mieux correspondre aux réalités contemporaines.
Mais c’est surtout la question de la parité qui marque une évolution importante.
Le Grand Chapitre Général entend faire en sorte que l’ouverture du Grand Orient de France aux femmes trouve désormais son plein prolongement dans les structures des Ordres de Sagesse. Les règles d’ancienneté et certaines dispositions existantes peuvent encore constituer des obstacles à une représentation équilibrée.
GCG-RF-GODF,-bannière
Une commission chargée de la condition maçonnique des Sœurs doit ainsi être mise en place et ses conclusions nourriront la réforme à venir. Une commission plus large associant les différentes composantes institutionnelles de la juridiction préparera de son côté une révision du règlement général, qui sera soumise au prochain Congrès. Fait remarquable : le Grand Vénérable n’en sera pas membre, afin que cette instance puisse travailler avec toute l’indépendance nécessaire.
Nous retrouvons ici l’une des tensions les plus fécondes de toute démarche traditionnelle : comment demeurer fidèle sans se figer ? Le respect des origines n’oblige nullement à reproduire éternellement les formes anciennes. Une tradition initiatique digne de ce nom ne transmet pas un objet mort ; elle transmet une dynamique.
Joaben, le Chapitre National de Recherche et l’Université du Rite Français
Le patrimoine du GCG-RF n’est pas seulement rituel. Il est également intellectuel, historique et philosophique. Le rapport moral a ainsi souligné la place occupée par la revue Joaben, devenue l’un des espaces de réflexion de la juridiction, ainsi que celle du Chapitre National de Recherche et de l’Université du Rite Français.
Le thème étudié cette année, De la Loge à la Cité : la citoyenneté, résume admirablement l’ambition du Rite Français : ne jamais dissocier l’initiation individuelle de la responsabilité collective. Le Temple ne doit pas devenir un refuge hors du monde mais une école où s’apprend une manière plus éclairée d’habiter la Cité. Les travaux du CNR et ceux de l’Université du Rite Français seront désormais davantage rapprochés afin d’articuler recherche, transmission et réflexion contemporaine.
capture d’écran vidéo GCG
Là encore, le discours d’ouverture d’Ismaël S. K. trouve son prolongement naturel. Le cabinet de réflexion prépare au retour dans la société ; le Conseil ne vaut que par ce qu’il nous permet de devenir ; et la recherche initiatique n’a de sens que si elle transforme aussi notre regard sur le monde.
Une candidature devenue engagement personnel
Le moment le plus personnel du rapport moral survint lorsque Philippe Guglielmi expliqua les raisons qui l’avaient conduit à hésiter avant de solliciter un nouveau mandat. Des circonstances familiales douloureuses l’avaient éprouvé. À cela se sont ajoutés, selon ses déclarations devant le Congrès, des courriers anonymes insultants et des menaces destinées à le dissuader de se représenter, ainsi que des messages anonymes adressés à plusieurs responsables de la juridiction. Il a indiqué que l’auteur de certains de ces envois avait été identifié et sanctionné par la justice maçonnique.
Ces événements auraient pu le conduire au retrait. Ils ont produit l’effet inverse. Sollicité par la Chambre d’Administration, soutenu par son Chapitre et estimant que sa mission n’était pas achevée, Philippe Guglielmi a décidé de poursuivre son engagement. Derrière la fonction réapparaît ici le Frère, avec ses blessures, ses doutes et sa volonté de terminer ce qu’il considère comme une œuvre encore incomplète.
Philippe Guglielmi réélu Très Sage et Parfait Grand Vénérable
Le Congrès a finalement renouvelé sa confiance à Philippe Guglielmi, réélu Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France. Seul candidat, il entame ainsi le dernier mandat que lui permettent les règles de la juridiction.
capture d’écran vidéo GCG
Cette réélection dépasse pourtant la seule continuité institutionnelle
Elle engage un programme : poursuivre le développement du Rite Français, renforcer sa visibilité, approfondir la solidarité, accompagner les Chapitres, consolider les relations internationales, réformer le cadre réglementaire, faire avancer réellement la parité et maintenir le lien entre tradition initiatique et engagement dans la Cité.
Dans sa conclusion, Philippe Guglielmi n’a pas voulu se présenter comme un homme providentiel. Il s’est défini plutôt comme un « apprenti en perpétuelle recherche », un ouvrier placé au service de la juridiction. Et il a convoqué cette pensée de Montesquieu selon laquelle, pour accomplir de grandes choses, il faut se placer non au-dessus des hommes mais au milieu d’eux. Son rapport se termine sur une triple fidélité : à la République laïque et sociale, à la grande famille du Rite Français et au Grand Chapitre Général du Grand Orient de France.
Entretenir le feu
À bien y regarder, ce Congrès possède une remarquable unité symbolique. Brecht demandait aux hésitants de trouver en eux-mêmes la force de répondre. Ismaël S. K. rappelait que le travail intérieur ne prend son sens que lorsqu’il retourne affronter le tumulte du monde. Roëttiers de Montaleau, rappelé par l’image et la parole parmi ses lointains successeurs, invitait les Francs-Maçons du XXIe siècle à ne pas transformer leur héritage en mausolée. Et Philippe Guglielmi, reconduit à la tête du Grand Chapitre Général, propose désormais d’ouvrir les chantiers nécessaires pour que la tradition demeure vivante.
Une institution initiatique commence peut-être à vieillir le jour où elle confond fidélité et immobilité. Elle demeure jeune aussi longtemps qu’elle sait recevoir, comprendre, transmettre et transformer. Le Rite Français porte dans son histoire cette faculté d’ordonner sans appauvrir, de réunir sans uniformiser et de conserver sans figer.
C’est pourquoi la plus belle image de ce Congrès restera probablement celle offerte par le film consacré à Roëttiers de Montaleau : les héritiers du Grand Chapitre Général ne sont pas appelés à monter la garde autour des cendres de leurs fondateurs.
Ils ont reçu une tâche plus exigeante : entretenir le feu.
Le Congrès : la synthèse
Notre synthèse confirme d’abord l’ampleur prise par le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France. Son rapport d’activité a été adopté à l’unanimité des Très Sages et Parfaits Maîtres et des délégués présents. La juridiction rappelle une croissance spectaculaire : de 315 Frères et 19 Chapitres en 1998, elle est passée à 6 300 membres et 230 Chapitres en 2026, avec une progression annoncée de 62 % au cours des cinq dernières années. À cette expansion nationale s’ajoute une dimension internationale désormais structurée autour du Comité Ramsay, qui rassemble vingt Grands Chapitres de Rite Français signataires de la Charte de Lisbonne. L’ambition affichée est forte : faire de la juridiction du Rite Français la première juridiction de hauts grades en Europe.
Dominique Lamoureux – Lecture du poème de Brecht en ouverture et d’un second poème à la clôture
La question de l’identité historique du Rite Français occupe une place centrale. Le rapport entend réaffirmer le lien consubstantiel entre l’histoire du Rite Français et celle du Grand Orient de France, en rappelant son statut de rite fondateur. La synthèse insiste également sur son poids actuel dans l’Obédience : 74 % des Loges du GODF travailleraient au Rite Français et 78 % des Sœurs et Frères le pratiqueraient, contre respectivement 18 % et 16 % pour le Rite Écossais selon les données communiquées au Congrès. Au-delà des chiffres apparaît ainsi une volonté politique et mémorielle : mieux faire connaître cette histoire et défendre la place du Rite Français dans le paysage maçonnique contemporain.
Un autre chantier majeur concerne la refonte du Règlement général : simplification administrative, rapprochement du découpage territorial avec celui de l’Obédience, réorganisation du Ve Ordre, développement de la recherche et de la transmission autour du Chapitre National de Recherche et d’une Université annuelle du Rite Français. Cette réforme doit également intégrer une question devenue essentielle : la place des Sœurs dans les structures de responsabilité. Une Commission nationale de la condition maçonnique des Sœurs sera créée afin d’examiner notamment les règles d’ancienneté susceptibles de ralentir leur accès aux fonctions.
La solidarité se traduit, elle aussi, par des mesures concrètes.
Outre le renforcement du fonds d’entraide destiné aux Sœurs et Frères en difficulté, le Congrès annonce la création de deux fonds de 25 000 euros chacun : l’un pour venir en aide aux Chapitres fragilisés – onze comptent moins de quinze membres –, l’autre pour soutenir leur développement. La fraternité quitte ainsi le seul registre du principe pour devenir véritablement un moyen d’action.
Frederique Yonnet-Quéry, Grand Officier d’Honneur auprès du TSPGV, chargée de la condition maçonnique des Sœurs et présidente de la commission nation ale s’y rapportant
Sur le plan électif, Philippe Guglielmi a été réélu à la Chambre d’administration par 181 voix sur 189, soit 95,8 % des suffrages, avant d’être reconduit à l’unanimité par celle-ci comme Très Sage et Parfait Grand Vénérable. Le renouvellement des instances prend par ailleurs une dimension historique avec l’entrée, pour la première fois, de deux femmes dans les structures nationales de la juridiction : Frédérique Yonnet-Quercy, nommée Grand Officier d’Honneur chargée de la condition maçonnique des Sœurs, et Aline Kotlyar, première femme élue à la Chambre de Justice.
Enfin, la cérémonie de clôture, à laquelle participaient près de vingt délégations étrangères et européennes ainsi qu’une importante délégation du Conseil de l’Ordre conduite par le Grand Maître Guillaume Trichard, a replacé ces travaux dans l’horizon plus large du Grand Orient de France. Le Grand Maître y a réaffirmé l’importance des juridictions de Hauts Grades et la place particulière du Rite Français comme rite fondateur et réglementaire de l’Obédience.
Le geste symbolique entourant les deux premières Sœurs appelées à rejoindre les instances nationales aura sans doute constitué l’une des images fortes du Congrès : celle d’une tradition qui entend demeurer fidèle à son histoire précisément parce qu’elle accepte de continuer à se transformer.
450.fm adresse ses plus fraternelles félicitations à Philippe Guglielmi pour sa réélection comme Très Sage et Parfait Grand Vénérable, ainsi qu’à l’ensemble des Sœurs et Frères appelés à exercer de nouvelles responsabilités au sein du Grand Chapitre Général du Rite Français.
Nous leur souhaitons des travaux féconds, une action placée sous le signe de la concorde, de la transmission et du service, afin que, dans la fidélité à l’héritage reçu comme dans l’attention portée aux transformations du temps présent, ils continuent à faire vivre cette belle exigence maçonnique : ne jamais seulement conserver la Lumière, mais la transmettre et l’augmenter.
Comme chacun a pu le constater cette semaine, raviver une flamme sur la tombe du Soldat inconnu a soudain alimenté les chroniques de tous bords, pour des raisons… disons«modernes». Apparemment, personne n’a été dérangé par cette flamme hautement dangereuse pour la santé, pour les yeux, et ne parlons même pas des risques d’incendie qui ont tétanisé toute l’assemblée. Alors ce matin, je m’y mets aussi : puisque le feu est désormais suspect, remplaçons-le proprement, proprement, proprement.
Voilà donc ma proposition, dans l’esprit de ce que nous faisons en loge chaque quinzaine : un allumage respectueux, avec une bougie électrique conforme aux normes des assurances, de la Convention de Genève… et du Règlement général de nos obédiences. Pas de flamme, pas de fumée, pas de CO₂, pas de particules fines, pas de déclencheur de trauma collectif. Juste une petite LED clignotante, certifiée « safe », « inclusive » et « non-offensante pour les yeux sensibles ».
Du feu sacré à la LED certifiée ISO
Autrefois, on allumait une flamme pour honorer les morts. Aujourd’hui, on risque de nous expliquer que la flamme elle-même est une agression : agression visuelle pour les photophobes, agression thermique pour les thermosensibles, agression symbolique pour ceux qui estiment que le feu, c’est violent, c’est colonial, c’est patriarcal, c’est pyromane. Alors soyons cohérents : si la flamme est un danger public, éteignons-la et branchons-la sur secteur.
Imaginez la scène, version 2027 :
Plus de torche ni de flambeau, mais un petit boîtier en plastique blanc, design épuré, style « Apple Store du souvenir ».
À l’intérieur, une LED « blanc chaud » 2700K, avec un filtre « effet flamme » en option, pour ceux qui tiennent absolument à l’illusion du danger sans le danger lui-même.
Un câble USB-C, parce que même le Soldat inconnu doit pouvoir se recharger sur une power bank.
Une appli dédiée : « Flamme Inconnue™ », avec modes « Hommage », « Minute de silence », « Story Instagram » et « TikTok 15 secondes ».
Et bien sûr, un petit pictogramme : « Ne pas utiliser près de l’eau, des enfants, des idées subversives et des métaphores sur la révolution. »
Une flamme « woke-friendly », sans brûlure ni mauvaise conscience
Dans cette logique, tout devient plus simple. Plus de risque que quelqu’un se brûle en voulant raviver la flamme: la LED ne chauffe pas, elle ne consume rien, elle ne transforme rien. C’est propre, lisse, aseptisé. Parfait pour une époque où l’on veut bien se souvenir, mais sans que ça sente la cire, la suie ou l’engagement.
On peut même imaginer les arguments :
« Enfin une flamme accessible aux personnes électro-sensibles ! »
« Une lumière qui ne discrimine personne : elle clignote pour tous, quelle que soit leur identité de genre, leur orientation spirituelle ou leur rapport au carbone. »
« Un dispositif neutre, décolonisé, dégenré, déflammé. »
Et si jamais quelqu’un trouve encore ça dangereux, on pourra toujours ajouter :
Un cache-LED anti-éblouissement.
Un mode « basse luminosité » pour les yeux fragiles.
Un avertissement : « Cette lumière peut rappeler des souvenirs de flammes réelles. En cas de malaise, éteignez l’appareil et consultez votre thérapeute. »
Quand la loge anticipe la nation
Comme nous le faisons en loge chaque quinzaine, j’ai donc imaginé un allumage conforme : pas de vrai feu, pas de vrai risque, pas de vrai symbole qui pourrait fâcher. Juste un petit rituel électrique, bien calibré, bien normé, bien assuré. On allume, on éteint, on coche la case « devoir de mémoire » dans l’appli, et on passe à la suite.
Le Soldat inconnu, lui, ne dira rien. Il a l’habitude : on l’a déjà délogé de son anonymat pour en faire un outil politique, un décor de commémoration, un fond d’écran de smartphone. Alors une LED de plus ou de moins…
Au moins, avec ma bougie électrique, on est tranquilles :
Pas d’incendie.
Pas de fumée dans les poumons.
Pas de flamme qui pourrait « blesser » quelqu’un, physiquement ou symboliquement.
Et surtout, pas de feu qui rappelle qu’on peut encore, parfois, se brûler pour des idées.
Dans le fond, c’est ça, la vraie victoire du progrès : avoir réussi à transformer le feu du souvenir en une petite lumière inoffensive, pilotable depuis un iPhone, et parfaitement conforme à toutes les normes.
Le Soldat inconnu est sauf. Et nous, on peut continuer à commémorer sans jamais risquer de se brûler les doigts… ni la conscience.