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Un athanor qui change l’or en plombs…

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Depuis que l’affaire a éclaté, ce Journal rend compte de l’histoire criminelle la plus abracadabrantesque que la chronique judiciaire ait connue, mettant en cause plus d’une vingtaine d’individus qui, pour plusieurs d’entre eux, étaient liés, à titre personnel et non dans le cadre de leurs coupables activités, à des services de renseignement et qui, de surcroît, utilisaient une loge maçonnique comme point de rencontre[1]. Quiconque aurait imaginé un tel scénario avant la révélation des faits serait passé pour un esprit dérangé par un antimaçonnisme obsessionnel[2].

C’est, pourtant, ce qui s’est produit. Dans un tel contexte – avant de déchaîner leur haine –, les ennemis déclarés des Loges peuvent se contenter d’assister au spectacle et laisser se déployer dans le public, par l’entraînement du scandale, leur biais favori d’amalgame, ici gros comme une maison ou plutôt comme un temple maçonnique.

À la manière des pirates qui se repliaient dans l’anse profonde d’une île exotique, bercés par le chant de leurs futurs méfaits, ces bras cassés, ces dangereux branquignols, ces Pieds nickelés de roman noir, ont trouvé dans cette loge un  havre, un lieu discret d’échanges mais en rien leur source d’inspiration… sans quoi – il va sans dire – les quelque cent quatre-vingts mille frères et sœurs qui composent la maçonnerie française, avec leurs professeurs, leurs avocats, leurs dentistes, leurs médecins, leurs commerçants, leurs entrepreneurs, leurs employés, leurs cadres, leurs fonctionnaires voire leurs policiers… sans compter, l’âge venant, des palanquées de retraités passablement retirés des affaires, sans quoi, donc, tout ce petit monde chercherait plus ou moins l’occasion d’œuvrer en sourdine en faveur du crime et de la sédition, en vue d’imposer sa mainmise sur tous les rouages de l’État et d’en pervertir le fonctionnement et ce, « de toute évidence », au profit des obscurs intérêts d’un réseau satanique mondial. Ne lésinons pas dans la dénonciation car plus on jette l’effroi, plus l’effet en est glaçant, y compris pour la raison elle-même.

Alchimiste de l’athanor qui fabrique ses balles de révolver avec de l’or

Ces sombres  théories, pour le moins grossières voire grotesques, couraient déjà allègrement au siècle dernier. Elles ne peuvent que prospérer davantage aujourd’hui, sous l’amoncellement des ombres et les fulgurances du doute, surtout en cette ère de suspicion et de défiance généralisées. Quelle aubaine phénoménale que ces crétins armés – et pas seulement de mauvaises intentions – ayant pour visée de parsemer la terre d’autres cadavres que de celui d’Hiram ! La folie encourageant la folie, on comprend aisément l’ampleur du délire que cela relance, surtout quand on sait que le soupçon du complot est au moins aussi prompt à germer dans les esprits que le désir de concorde et d’harmonie et fleurit ô combien plus vite que l’aspiration secrète d’une âme à s’élever. Une inversion de perspectives s’y produit : le discours lunaire n’est plus celui qu’on croit, d’autant qu’à son corps défendant, tout groupe humain, même s’il est plutôt plantureux et bienveillant, n’en abrite pas moins toujours quelques dégénérés, ne fût-ce que de manière résiduelle.

La maçonnerie douce, patiente et débonnaire en prend un sérieux coup sur la tête car, dans une telle situation, il lui est difficile de faire admettre à l’opinion que, par nature, elle manque d’outils de contrôle et que le rôle des frères inspecteurs se limite à veiller au respect de règles formelles que des malfrats sans scrupule n’ont évidemment aucun mal à contourner, parce qu’ils ne sont tout de même pas assez bêtes pour en faire l’objet de leurs discussions en loge ou de quelconques mentions dans leurs « planches tracées », c’est-à-dire dans les comptes rendus obligatoires de leurs « travaux » !

Il ne faut pas oublier que la franc-maçonnerie est fondée sur la confiance mutuelle et le respect de la liberté profonde de chacun de ses membres – réunis, en l’occurrence, faut-il le rappeler, pour l’élévation de leur conscience et concomitamment celle de leurs devoirs, certes, sans l’imposition d’aucun dogme, mais dans la poursuite d’une quête intime. Ainsi, par construction, elle n’a pas vocation à constituer des équipes compétentes en matière de surveillance or, on le sait, c’est un métier d’être enquêteur ou juge et elle n’est formée que de bénévoles intermittents qui ont principalement à l’esprit les instruments symboliques de leur émancipation. Dans ce cadre, ils sont censés s’exercer à l’interprétation de métaphores, d’allégories et de paraboles et, pour certains d’entre eux, en France principalement, se livrer pacifiquement à des débats sociétaux autrefois en avance sur leur temps, désormais plutôt à la remorque des crises que traverse notre époque : rien donc qui puisse les entraîner à conduire des investigations et à instruire un procès en bonne et due forme.

C’est pourquoi, dans un pays qui ne reconnaît qu’un ordre judiciaire, celui de l’État, les francs-maçons font confiance à la Justice et en tirent les conséquences à chaque fois qu’un des leurs est pénalement condamné. Du reste, ce dernier préfère le plus souvent prendre les devants et démissionner, au risque, sinon, d’être radié au terme d’une procédure disciplinaire rapide et rarement prise en défaut. Pour bien faire, devrait-on suggérer que chaque loge dût disposer d’un œil de Moscou, comme il y avait naguère un concierge travaillant pour la Stasi dans chaque immeuble d’Allemagne de l’Est ? C’est aux antipodes de ce que la franc-maçonnerie revendique comme mentalité et comme expérience. Elle ne saura jamais s’y résoudre et je plains la sœur ou le frère à qui incomberait une telle tâche, dans son Atelier.

Pape Leon XIV (Robert Francis Prevost)

Il faut donc vivre avec ce risque et veiller tant bien que mal à contrôler les éventuelles dérives comme les obédiences le font déjà dans nombre de cas dont on n’entend pas parler, ce qui, je le concède, est difficile à croire devant l’énormité de l’horrible machination qui défraye aujourd’hui la chronique et qui crée un effet de focalisation et de sidération hors normes, c’est le cas de le dire. Pour autant, présenter l’affaire Athanor comme révélatrice du pouvoir occulte et maléfique de la franc-maçonnerie en général n’est pas moins scandaleux que de désigner le Pape comme le chef de file d’une internationale pédophile ou, pour faire bonne mesure, de prétendre qu’au vu du profil des principaux protagonistes, on pourrait tout aussi fébrilement s’interroger sur un dévoiement supposément coutumier des services secrets, qui consisterait à constituer, à leur flanc, des officines de barbouzerie tentant d’improbables reconversions au profit de leurs membres – les directions en cause n’ayant, en l’espèce, pas hésité à utiliser la franc-maçonnerie comme couverture…

Rien de tout cela ne tient debout. Pourtant, à ce degré de trahison et d’infamie, la conscience s’avoue vaincue et nul ne parvient à comprendre comment un lieu où, par principe, doivent régner la tolérance, la tempérance et la fraternité, est devenu le creuset de toutes les vilénies, le cloaque immonde des pires turpitudes, comment une loge a pu profaner son  « titre distinctif », au point d’en faire un athanor qui change l’or en plombs…


[1] V. les articles parus sur le sujet, dans nos colonnes, en cliquant ici.

Cet édito n’est pas une chronique judiciaire. Il ne s’intéresse qu’à l’exploitation de cette actualité sous l’angle d’un pitoyable amalgame avec une franc-maçonnerie qui, « on vous l’a bien dit », ourdirait en permanence intrigues et conspirations.  Il va de soi que l’auteur de ces lignes éprouve une immense compassion pour les victimes de cet infernal « bureau du crime », expression utilisée ici dans un autre contexte que celui où elle a fait florès en brésilien, sous la dénomination de Escritório do Crime, renvoyant alors aux milices armées sévissant à Rio de Janeiro. Nos pensées vont aussi vers celles et ceux que cette terrible affaire a pu affecter, à quelque titre et degré que ce soit.

[2] Mutatis mutandis, cela me rappelle les rocambolesques aventures de Robert Langdon, dans le Da Vinci Code, le célèbre roman policier de Dan Brown. L’intrigue en est, certes, fort éloignée mais c’est sans doute la présence, dans les deux cas, d’intentions machiavéliques qui influence mon rapprochement, sachant, toutefois – et la distinction n’est pas de moindre importance –, qu’il s’agit, d’un côté, d’une œuvre de fiction magistralement ficelée, tandis que, de l’autre, dans l’affaire Athanor, se répètent ad nauseam les plus sordides réalités…

Quant à l’antimaçonnisme en général, on peut déjà se reporter, dans ce Journal, à la présentation du livre de Yonnel Ghernaouti, Antimaçonnisme : Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, préf. Thierry Zaveroni, Paris : Éditions L.O.L., 2026, 254 p. (Broché  14,50 € – numérique 6,50 €), en cliquant ici.

Le courage de dire vrai

Le courage de dire vrai était déjà désigné en Grèce antique par le mot « parrêsia ».

Le mot parrêsia (παρρησία) apparaît dès le 5e siècle av. J.-C. en Grèce. Étymologiquement : πᾶς (pâs = tout) + ῥῆσις (rhêsis = parole, discours) → « tout dire », « dire tout ce qu’on pense ». Mais pour Michel Foucault, ce n’est pas seulement la liberté d’expression moderne (protégée par la loi). C’est une pratique éthique et politique risquée, où l’on dit la vérité au risque de sa vie, de son statut ou de ses relations.


Foucault la définit comme le courage de la vérité : une parole qui engage le locuteur personnellement, critique le pouvoir ou les conventions, et vise à transformer soi et les autres. Contrairement à la rhétorique (art de persuader), la parrêsia n’est pas flatteuse ; elle est brute, potentiellement blessante, et motivée par un devoir moral.

On peut noter dès à présent des différences avec d’autres notions proches

NotionCaractéristique principaleRisque personnel ?Vise le bien commun ?Exemple moderne approximatif
IsêgoriaDroit égal de parlerNonOuiTemps de parole égal TV/débat
RhétoriqueArt de persuader (beau discours)NonPas forcémentPublicité, campagne politique
ParrêsiaDire le vrai, quitte à blesser et se mettre en dangerOuiOuiLanceur d’alerte, dissident
LicenceParole libre mais sans souci de véritéNonNonProvocation gratuite

Michel Foucault (1926-1984), philosophe français connu pour ses analyses du pouvoir et de la connaissance, s’intéresse à la parrêsia dans deux séries de cours : Le Gouvernement de soi et des autres (1982-1983) et Le Courage de la vérité (1983-1984)

Ces cours marquent un tournant vers l’Antiquité grecque et romaine où Foucault cherche à comprendre comment les sujets se constituent à travers des pratiques de vérité.

Pourquoi Foucault s’y intéresse-t-il ? Dans les années 1980, il réfléchit à la gouvernementalité (comment on gouverne les autres et soi-même).
La parrêsia devient un outil pour résister aux formes modernes de pouvoir (disciplinaire, biopolitique), en remettant la vérité au cœur de l’éthique.

Foucault identifie cinq traits essentiels qui distinguent la parrêsia d’autres formes de discours. Ces critères ne sont pas absolus, mais ils forment un idéal-type pour analyser des pratiques historiques.
– La franchise (franc-parler) : La parrêsia est une parole directe, sans ornements rhétoriques. Le parrèsiaste (celui qui pratique la parrêsia) dit tout ce qu’il pense, sans masque ni stratégie. C’est l’opposé de la flatterie ou de la diplomatie. Exemple : un conseiller qui dit au roi ce qu’il ne veut pas entendre, sans tourner autour du pot.
– La vérité : Ce n’est pas une opinion subjective, mais ce que le locuteur croit sincèrement être vrai. La parrêsia implique une adéquation entre la pensée et la parole (logos). Foucault insiste : le parrèsiaste doit vivre selon cette vérité ; ce n’est pas du bluff.
– Le risque ou le danger : C’est le cœur de la parrêsia. Dire la vérité expose à des représailles : perte d’amitié, exil, prison, ou mort. Sans risque, ce n’est pas de la parrêsia, mais du bavardage. Foucault cite souvent Socrate : dans l’Apologie de Platon, Socrate préfère mourir plutôt que de taire sa critique d’Athènes.
– La critique : La parrêsia est toujours critique. Elle vise à dénoncer les illusions, les injustices ou les faux-semblants – chez les autres, mais aussi chez soi. C’est une parole qui « mord », qui dérange l’ordre établi. Elle peut être ascendante (du faible au fort, comme le philosophe face au tyran) ou descendante (du maître au disciple).
– Le devoir moral : Le parrèsiaste parle parce qu’il s’y sent obligé éthiquement. Ce n’est pas pour la gloire ou le profit, mais par souci de la vérité et du bien commun. Cela engage une ascèse personnelle : le parrèsiaste doit d’abord se gouverner soi-même pour guider les autres.

Ces caractéristiques montrent que la parrêsia n’est pas neutre ; elle est une technique de subjectivation, où dire vrai forme le sujet éthique.

Foucault trace une généalogie de la parrêsia de la Grèce antique à l’époque hellénistique et romaine, montrant comment elle passe du politique à l’éthique personnelle.

– Origines politiques (Ve-IVe siècles av. J.-C., Athènes) : Dans la démocratie athénienne, la parrêsia est un droit citoyen lié à l’Assemblée (ekklêsia). C’est la liberté de parole qui permet de critiquer les décisions collectives. Euripide l’évoque dans ses tragédies (Ion, Les Phéniciennes) comme marque de la démocratie contre la tyrannie. Mais déjà, un problème : comment distinguer le vrai parrèsiaste du démagogue flatteur ? Pour Foucault, c’est Platon qui critique cette parrêsia « mauvaise » (populiste) et propose une parrêsia philosophique « bonne ».

La parrêsia démocratique (Athènes classique) : le citoyen qui, dans l’assemblée, prend la parole pour dire une vérité impopulaire, au risque de l’ostracisme ou de la mort. C’est une parole risquée qui fonde le jeu agonistique de la démocratie.

La parrêsia philosophique : Socrate ne parle plus sur la tribune publique, mais dans la rue, dans le dialogue intime. Il exerce une parrêsia « éthique » qui met en jeu le soin de soi (epimeleia heautou) et l’examen de l’âme d’autrui. Socrate incarne la parrêsia comme examen de vie. Dans l’Apologie, il dit : « Je suis le taon qui pique Athènes pour l’éveiller. » La parrêsia devient une pratique de vérité introspective, liée à l’oracle de Delphes (Connais-toi toi-même »). Platon, dans La République et Les Lois, imagine le philosophe-roi comme parrèsiaste idéal, conseillant le prince sans peur. La mort de Socrate scelle cette forme : la philosophie devient une vie vraie, une existence mise en accord avec le dire-vrai, jusqu’au sacrifice ultime.

La parrêsia cynique (Diogène, Cratès, etc.) : c’est ici que Foucault concentre l’essentiel de son effort. Le cynisme n’est pas une doctrine théorique, mais une philosophie pratique, un « athlétisme de la vérité » : provocation publique, vie scandaleuse, réduction des besoins au minimum, insolence face au pouvoir. Le cynique dit la vérité par ses actes autant que par ses paroles ; il fait scandale pour forcer les autres à se confronter à leur propre hypocrisie.

Foucault y voit une forme radicale de parrêsia : une vérité incarnée, corporelle, qui ne craint pas le rire, l’exclusion, la marginalité. Le cynisme pose la question : comment vivre autrement ? Comment faire de sa vie une protestation visible contre les conventions ? Cette dimension militante et existentielle veut  transformer la vérité en acte de liberté qui y trouve un écho avec certaines formes modernes de militantisme, de contre-cultures, de critique sociale incarnée.

Mais, à l’époque impériale romaine, la parrêsia s’affaiblit face au pouvoir absolu des empereurs. Elle survit dans le christianisme primitif (parrêsia comme confession des péchés), mais perd son aspect critique politique.

Foucault utilise cette histoire pour montrer que la parrêsia n’est pas intemporelle : elle évolue avec les régimes de vérité et de pouvoir.

Pourquoi la parrêsia foucaldienne nous parle-t-elle aujourd’hui ?
Foucault, mort en 1984, n’a pas vu internet ni les réseaux sociaux, mais son analyse éclaire nos débats sur la « cancel culture », les fake news et les lanceurs d’alerte.
– Résistance au pouvoir : Dans un monde de surveillance (comme dans Surveiller et punir), la parrêsia est un outil de dissidence. Exemples : Edward Snowden ou les activistes climatiques qui risquent tout pour dire vrai.
– Éthique personnelle : Foucault lie parrêsia au « souci de soi » – une esthétique de l’existence où l’on se forme par la vérité. C’est une alternative aux normes imposées (médicales, psychologiques).

Cependant, certains reprochent à Foucault d’être élitiste, sa parrêsia étant réservée aux philosophes, ou relativiste, la vérité pour lui étant est subjective. Mais Foucault répond : elle est ouverte à tous, pourvu qu’il y ait courage.

La parrêsia foucaldienne n’est pas une recette, mais une invitation à repenser notre rapport à la vérité : non comme un dogme, mais comme une pratique risquée et libératrice. « La parrêsia est le pacte du sujet avec la vérité. » Elle nous rappelle que dire vrai n’est pas gratuit ; c’est un acte de liberté.

En franc-maçonnerie, la quête de la Vérité est au cœur des rituels et des textes fondateurs. On ne parle pas de « LA Vérité » dogmatique mais d’une recherche constante, sans limite, qui implique le doute, la discussion et l’abandon des certitudes préalables. → Le franc-maçon est invité à « tout dire » dans le temple: pas de mensonge, pas de langue de bois et la franchise dans les tenues. C’est une forme de parrêsia « tempérée » par le respect des règles fraternelles.

Certes, le risque est plus symbolique et social que physique mais dans certains contextes historiques ou pays autoritaires, être maçon relève du courage
Dans tous les cas, il y a un courage éthique : sortir de l’ego, accepter la critique fraternelle (le « travail sur la pierre brute »), dire sa vérité en loge, même si elle dérange (sans flatterie ni démagogie).

Dans le monde profane, le franc-maçon s’engage pour la justice, la laïcité, les droits humains, parfois au prix de l’ostracisme ou de la calomnie (accusations récurrentes de « secte », complotisme, etc.).
On peut parler explicitement du franc-maçon comme d’un parrèsiaste : un diseur de vérité qui assume le risque de la franchise pour le bien commun.

En Franc-maçonnerie, c’est presque un calque des derniers cours de Foucault où sa parrêsia évolue vers une éthique du souci de soi. Le sujet se transforme par la pratique de vérité avec l’ascèse collective et individuelle (réflexion, débat, remise en question)., l’examen de conscience (perfectionnement éthique, harmonie avec l’universel), la direction de conscience par des maîtres de vie (le rituel, les FF et SS).

Construire sa vie comme une œuvre est une esthétique de l’existence pour le franc-maçon

Cependant des différences importantes nous empêche de forcer le parallèle même si la Franc-maçonnerie peut être vue comme une des rares institutions modernes qui prolonge – de façon ritualisée et collective – certaines dimensions de la parrêsia foucaldienne.

AspectParrêsia foucaldienneÉthique maçonnique typique
RisqueSouvent vital / politique (mort, exil)Symbolique, social, professionnel (plus rarement vital)
CadreIndividuel ou maître-disciple / publicCollectif / fraternel (loge fermée)
Public / PrivéSouvent publique (agora, cour, rue cynique)Majoritairement « privée » (temple), puis profane
But ultimeRésistance au pouvoir / esthétique de soiPerfectionnement individuel + progrès humain
UniversalitéOuverte à tous (mais rare en pratique)Réservée aux initiés (mais vocation universelle)

Le franc-maçon ne se soumet pas aveuglement à un maître fut-il reconnu pour un sage, il ne refuse rien, mais s’oblige toujours a penser par lui-même.

Aujourd’hui, on observe une forte tendance à remplacer l’exigence de vérité et de justification par l’exigence de sincérité : il suffit qu’une personne soit sincère dans sa croyance, peu importe si elle est fondée ou délirante. Cette attitude favorise la tolérance apparente, mais aussi la crédulité généralisée et le relativisme mou.

Comme le soulignait déjà Anatole France dans La vie en fleur : « « Je le répète : j’aime la vérité. Je crois que l’humanité en a besoin ; mais certes elle a bien plus grand besoin encore du mensonge qui la flatte, la console, lui donne des espérances infinies. Sans le mensonge, elle périrait de désespoir et d’ennui. »

Par exemple, dans une relation amoureuse, l’un et l’autre ont sans doute besoin de vérité – de cette lucidité qui permet de se voir tels qu’on est vraiment, avec ses failles, ses limites, ses ombres. Mais, dans la plupart des cas, ils ont encore bien davantage besoin du mensonge doux, de ces petites illusions flatteuses, de ces consolations mutuelles, de ces espoirs un peu embellis que l’on se murmure ou que l’on se laisse croire.

Sans ces tendres mensonges – « Tu es la plus belle personne que j’aie jamais connue », « Personne ne m’a jamais compris comme toi », « je veux vivre avec toi jusqu’à ma mort » sans ces compliments exagérés, ces promesses un peu trop absolues, ces regards qui magnifient l’autre au-delà de ce qu’il est réellement, beaucoup de couples risqueraient de périr d’ennui, de désillusion brutale ou de désespoir tranquille.

La vérité nue peut être un scalpel nécessaire ; elle peut aussi, si elle est dite trop tôt, trop crûment, trop souvent, trancher le fil fragile qui tient encore deux êtres ensemble. L’amour durable a souvent besoin, non pas de mensonge cynique, mais de ces douces fictions partagées qui embellissent la réalité juste assez pour qu’elle reste supportable, désirable, vivable jour après jour.


Le Maître Secret ou l’apprentissage de l’intérieur

Francis Dorfiac propose avec Sentences et Maximes 4e degré – un nouvel apprentissage un livre bref par l’étendue, mais dense par la tension intérieure qui le traverse. Il ne s’agit pas seulement d’un commentaire moral destiné à accompagner le Maître Secret dans ses premiers pas au-delà de la maîtrise symbolique. Il s’agit d’un art de relire l’initiation lorsque celle-ci cesse d’être seulement mémoire du drame d’Hiram pour devenir exercice de rectitude, gouvernement de soi, ascèse de l’intelligence et disponibilité à une vérité qui ne se laisse jamais posséder.

Le quatrième degré y apparaît comme un passage réel, non un supplément

Avec lui, le maçon quitte le seul registre de l’habileté opérative pour s’approcher d’une juridiction intérieure où chaque parole entendue devient une charge, chaque maxime une pierre d’attente, chaque sentence une épreuve adressée à la conscience.

Ce qui retient d’abord, chez Francis Dorfiac, c’est ce refus du vague

La spiritualité qu’il invoque n’a rien d’une buée verbale. Elle oblige. Elle redresse. Elle rappelle que la quête de la Parole perdue n’est jamais une ivresse du commentaire, mais une mise à l’épreuve de l’être. Le livre a cette vertu rare de ramener les hauts grades à leur nécessité nue. Non à l’enflure d’un imaginaire de collectionneur, mais à l’exigence d’une transformation. Dans ces pages, le Maître Secret n’est pas flatté. Il est requis. Il lui faut apprendre à écouter, à discerner, à ne pas idolâtrer les figures humaines, à ne pas confondre les mots et les idées, à ne pas profaner le nom de vérité en le rabattant sur ses préférences. Nous touchons ici à l’un des points les plus justes du livre. L’initiation commence à porter son fruit lorsqu’elle nous déprend de nous-mêmes, de nos automatismes d’opinion et de nos fidélités sans examen.

Francis Dorfiac fait sentir avec une netteté heureuse que le quatrième degré s’enracine dans une dramaturgie plus ample que celle d’un relèvement

En plaçant dans le même horizon Hiram, Lazare, Salomon et les lévites, il montre que le chemin maçonnique n’avance pas seulement par répétition rituelle, mais par approfondissement des figures. Hiram n’est plus seulement le maître frappé puis relevé. Il devient la question même de ce qu’une vie transfigurée exige d’un homme. Lazare, lui, introduit une gravité bouleversante. Revenir à la vie n’est pas revenir au même. Toute renaissance authentique déplace l’âme, dérange les habitudes, impose une manière nouvelle d’habiter le monde. Quant à Salomon, il représente cette royauté intérieure où la justice, la mesure et la fidélité à la loi universelle ordonnent l’action. Les lévites enfin rappellent que l’élection initiatique n’est jamais privilège, mais service.

Ce livre vaut aussi par ce qu’il combat silencieusement. Il s’élève contre les faux maîtres, contre les idoles humaines, contre la tyrannie des formules et le relâchement du jugement.

Il rappelle que la franc-maçonnerie ne demande pas d’abord d’adhérer, mais de devenir capable de justice

Tablier Maître Secret

Le secret n’y est pas dissimulation jalouse, mais intériorité conquise. Le devoir n’y est pas obéissance servile, mais consentement lucide à ce qui nous dépasse. La vérité n’y est pas possession triomphante, mais approche, tension, purification du regard. Cette insistance donne au livre une portée qui excède le cadre maçonnique strict. Elle touche à l’éthique de l’esprit.

Il faut aussi saluer la tonalité de l’ensemble

Francis Dorfiac écrit comme un frère qui veut transmettre sans écraser. Sa parole demeure ferme, parfois sévère, mais jamais hautaine. En cela, ce volume prolonge un travail déjà engagé. Francis Dorfiac avait publié en 2023, chez Numérilivre, le tome 1er de Sentences et Maximes. Le livre de 2026 en reprend l’intuition première et l’approfondit avec davantage d’ampleur et de méditation. De Francis Dorfiac, nous savons surtout, à travers ce qu’il donne à lire, qu’il appartient à ces auteurs maçonniques pour lesquels écrire revient à servir. Sa bibliographie connue, encore resserrée, témoigne d’une persévérance plus que d’une dispersion. Trop d’ouvrages sur les grades supérieurs s’abandonnent à la compilation ou à la paraphrase. Francis Dorfiac choisit une autre voie. Il cherche moins à impressionner qu’à disposer l’âme à recevoir. C’est pourquoi ce livre, sous sa sobriété, touche à quelque chose d’essentiel. Il rappelle que le quatrième degré ne demande pas seulement d’aller plus loin. Il demande d’aller plus juste, plus vrai, plus intérieurement.

Sentences et Maximes 4e degré – un nouvel apprentissage

Francis Dorfiac Éditions Numérilivre, coll. Sentences et Maximes des Hauts Grades Maçonniques, Tome 2, 2026, 102 pages, 20 € / L’éditeur, le SITE

Autre livre de la série

Les maisons de retraite maçonniques aux États‑Unis

Un modèle fraternel de bienveillance et de continuité des soins

Aux États‑Unis, le concept de maisons de retraite maçonniques (ou Masonic Homes / Masonic Retirement Communities) incarne l’une des expressions les plus concrètes de la philosophie maçonnique : la charité, la fraternité et le soutien mutuel. Ces établissements, gérés par les Grandes Loges des différents États ou par des entités maçonniques affiliées, offrent un cadre de vie sécurisé et épanouissant aux francs‑maçons âgés, à leurs conjoints, veuves et, dans certains cas, à des membres de leur famille élargie.

Ils représentent une tradition centenaire, née au XIXe siècle, bien avant l’instauration de la Sécurité sociale moderne, et qui s’est adaptée avec constance aux besoins contemporains du vieillissement.

L’exemple emblématique : MAHOVA, en Virginie

L’exemple le plus emblématique est le Masonic Home of Virginia (MAHOVA), situé à Richmond, en Virginie (site : www.mahova.org). Fondé en 1890, ce complexe illustre parfaitement l’évolution du modèle : d’un orphelinat maçonnique à une Continuing Care Retirement Community (CCRC) ultramoderne.

Nous allons explorer en profondeur le concept, son histoire, son fonctionnement, ses valeurs et son actualité, en s’appuyant sur MAHOVA comme cas d’étude concret.

Les origines historiques du concept aux États‑Unis

Staff

Le mouvement des maisons de retraite maçonniques remonte au milieu du XIXe siècle, époque où la franc‑maçonnerie américaine connaissait un essor considérable après la guerre de Sécession. Les loges, organisées au niveau des États, voyaient dans la création de foyers une réponse directe aux principes de relief (secours) et de brotherhood (fraternité).

  • 1865–1890 : Naissance des premières structures
    Les premières initiatives naissent dans le Kentucky (Masonic Homes of Kentucky, ouvert en 1867 à Louisville), au Missouri (1889) ou encore dans le Maryland. Ces foyers étaient initialement destinés aux veuvesorphelins et maçons indigents touchés par la guerre, la pauvreté ou la maladie. Ils fournissaient logement, repas, vêtements et soins médicaux.
  • Fin XIXe – début XXe siècle : Expansion à l’échelle nationale
    Près de 40 États créent leur propre Masonic Home. Exemples notables : Masonic Home of Florida (1919), Minnesota Masonic Home (1918), ou encore les Masonic Villages of Pennsylvania. Ces établissements sont financés par des dons des loges, des campagnes de levée de fonds et des legs maçonniques.
  • Après 1935 : Passage de l’orphelinat à la communauté senior
    Avec l’arrivée de la Social Security (Sécurité sociale) et des programmes fédéraux, les foyers se recentrent progressivement sur les seniors. Les orphelinats ferment ou se transforment ; les sites deviennent des communautés de retraite à continuum de soins :
    independent livingassisted livingskilled nursing.
  • Aujourd’hui : Champs de vie à grande échelle
    Ces institutions gèrent des campus de plusieurs dizaines d’hectares, avec des milliers de résidents. Elles restent majoritairement prioritaires pour les maçons (et leurs familles), mais certaines accueillent aussi des non‑maçons sous conditions.

Principes et fonctionnement général

Une maison de retraite maçonnique n’est pas une simple résidence pour seniors : c’est une communauté guidée par les valeurs maçonniques (tolérance, intégrité, aide mutuelle).

  • Statut juridique
    Organisations à but non lucratif (statut 501(c)(3)), souvent affiliées à la Grande Loge de l’État.
  • Modèle économique
    • Frais d’entrée (entrance fee) remboursables en partie ou totalement selon les contrats.
    • Frais mensuels couvrant hébergement, repas, services et soins.
    • Financement complémentaire : dons, legs, fonds maçonniques et investissements.
  • Continuum de soins
    Du logement indépendant (cottages ou appartements) à l’assistance quotidienne, en passant par les soins infirmiers et la mémoire (Alzheimer). L’objectif est de permettre aux résidents de vieillir sur place sans déménagement forcé.
  • Éligibilité
    • Généralement réservée aux maçons en règle (Master Masons).
    • Conjoints ou veuves (parfois condition de mariage ≥ 5 ans).
    • Parfois parents proches.
    • Âge minimum souvent 60–65 ans.
    • Évaluation médicale obligatoire.
  • Avantages spécifiques pour les maçons
    • Priorité d’accèstarifs préférentiels.
    • Atmosphère fraternelle : cérémonies symboliquesbibliothèque maçonniqueévénements intergénérationnels.
    • Esprit de mutualisme : les maçons d’aujourd’hui financent, par leurs cotisations et dons, la sécurité des aînés de la fraternité.

MAHOVA : un exemple parfait de modernité et de fidélité aux racines maçonniques

Situé au 500 Masonic Lane, Richmond, Virginie, sur un domaine de plus de 90 acres (environ 36 hectares) boisé et sécurisé (gated community), MAHOVA fête en 2025 ses 135 ans d’existence. Son nom complet : Masonic Home of Virginia (d’où l’acronyme MAHOVA).

Histoire de MAHOVA

  • 1890 : Charte accordée par l’Assemblée générale de Virginie. Le Dr George Potts, maçon fervent, convainc la Grande Loge de Virginie de créer un foyer. Le captaine A.G. Babcock offre 5 000 dollars et 44,5 acres de terrain. Le site ouvre comme orphelinat maçonnique pour les enfants des Master Masons de Virginie.
  • 1890–1975 : Plus de 835 à 839 enfants y sont élevés, nourris, éduqués et accompagnés vers l’autonomie.
  • 1975 : Transition majeure vers une communauté de retraite pour adultes, répondant aux besoins des maçons vieillissants et de leurs familles.
  • Aujourd’hui : Plus de 200 résidents adultes, campus moderne avec cottages, appartements et unités de soins.

Offres de vie et services

MAHOVA est une CCRC complète :

  • Masonic Village – Cottage Living (vie indépendante)
    • 45 cottages de 2 chambres, avec cuisine équipée, certains proposant une véranda (sunroom).
    • Services inclus : ramassage des orduresménage bi‑hebdomadairemaintenance intérieure/extérieuretonte de pelouselutte antiparasitairedéneigement.
    • Un repas par jourbibliothèqueactivités communautaires.
  • Appartements et suites studio
    Pour une vie indépendante plus compacte, tout en restant intégré à la communauté.
  • Assisted Living
    Soutien quotidien (gestion des médicaments, hygiène, mobilité) dans un environnement respectueux de la dignité.
  • Skilled Nursing
    Soins infirmiers 24/7rééducation post‑opératoire.

Avantages uniques de MAHOVA

  • 30 jours gratuits par an en Assisted Living ou Skilled Nursing pour convalescence ou problèmes temporaires.
  • Transition fluide vers des niveaux de soins supérieurs, quel que soit l’état de santé ou la situation financière (garantie du modèle CCRC).
  • Programme d’activités riche :
    • Soirées cinéma, concerts, danses, jeux de cartes, ateliers de menuiserie, cours d’artsalle de sportjardinage.

Éligibilité et admission

  • Âge minimum : 60 ans pour les cottages.
  • Priorité aux maçons de Virginieconjoints ou veuves (mariage ≥ 5 ans).
  • Familles élargies sélectionnées.
  • Évaluation médicale conforme aux normes de l’État de Virginie (niveau de soins ≤ Assisted Level II à l’entrée).
  • Processus : Demande via le Community Sales Director → examen individuel → approbation par le Board of Governors.

Aspects financiers

  • Frais d’entrée : de 45 000 $ à 334 900 $ selon la taille et le type de résidence (remboursement partiel possible sous conditions).
  • Frais mensuels : de 2 255 $ à 12 600 $ selon le niveau de soins.
  • Services inclus :
    • Ménage, maintenance, repas, blanchisserie, activités, transport (courses et rendez‑vous médicaux), coordination médicale.
  • Accessibilité renforcée par les dons maçonniques et les campagnes de levée de fonds (Eternal Light SocietyEvergreen Campaign).

Le site propose visites guidéescalendrier d’activités et équipe dédiée aux admissions.

Autres exemples notables aux États‑Unis

Le modèle MAHOVA n’est pas isolé. Parmi les plus réputés :

  • Masonic Villages of Pennsylvania : plusieurs campuscontinuum complethistoire depuis 130 ans.
  • Masonic Homes of California : évolution d’orphelinat à centres de réadaptation et résidences haut de gamme.
  • Texas Masonic Retirement Community : résidences de luxe avec vue imprenable.
  • Minnesota Masonic Home ou Masonic Home of Missouri : fidèles à la tradition charitable du XIXe siècle.

Chaque État adapte le concept à sa culture locale, mais tous partagent le même ADN maçonnique : solidaritésoutien et bienveillance.

Les valeurs maçonniques au cœur du projet

Au‑delà des infrastructures, ces maisons incarnent :

  • La charité : Priorité aux plus vulnérables.
  • La fraternité : Liens intergénérationnels et entre résidents.
  • La tolérance et la dignité : respect de chaque parcours de vie.
  • L’engagement communautaire : bénévolatdons et transmission des valeurs.

Elles prouvent que la franc‑maçonnerie n’est pas seulement philosophique : elle est aussi concrète et sociale.

Un modèle d’avenir pour le vieillissement digne

Les maisons de retraite maçonniques américaines, dont MAHOVA est un fleuron, démontrent qu’il est possible de concilier tradition séculaire et modernité médicale. Dans un pays où le coût des soins aux seniors explose, ces communautés offrent :

  • sécurité financière,
  • qualité de vie,
  • sens communautaire.

Elles rappellent que la fraternité n’a pas d’âge : elle accompagne l’être humain de la naissance à la fin de sa vie.

Si vous êtes maçonconjoint ou proche d’un maçon en Virginie, une visite à MAHOVA (tél. : 804‑222‑1694) pourrait bien être le premier pas vers une retraite sereine et enrichissante aux USA.

Pour découvrir d’autres établissements, consultez les sites des Grandes Loges de chaque État.

Ce concept, né de la générosité maçonnique du XIXe siècle, continue d’illuminer le XXIe siècle comme un phare de compassion et de solidarité.
Welcome home… à MAHOVA et dans toutes les maisons maçonniques d’Amérique.

Pascal Bèfre élu nouveau Grand Maître de la GLTSO

La Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO) a élu, le 11 avril 2026, Pascal Bèfre à la dignité de Très Respectable Grand Maître. Une élection qui s’inscrit dans la continuité de l’obédience, tout en affichant une volonté nette de conjuguer fidélité initiatique, bienfaisance et réflexion sur l’avenir.

Pascal Bèfre, Grand Maître de la GLTSO

Réunie en Convent le 11 avril 2026, la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra a porté Pascal Bèfre à sa plus haute charge. Il succède à Philippe Cangémi et prend la tête d’une obédience masculine, traditionnelle forte de plusieurs milliers de membres en France et à l’étranger.

Entré en Maçonnerie en 1992, Pascal Bèfre a suivi un chemin de responsabilité continue au sein de l’Ordre. Initié à la loge Le Centre des Amis n°1, il en fut le Vénérable Maître de 2004 à 2007. Il exerça ensuite les fonctions de Conseiller fédéral, puis de Grand Maître adjoint pour la région Île-de-France-Normandie, avant de siéger au Grand Collège fédéral.

Ses premières orientations donnent le ton

Le nouveau Grand Maître entend poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs dans une maçonnerie fidèle à ses principes, mais consciente de sa place dans la cité. La bienfaisance figure parmi ses priorités immédiates. Plus encore, il souhaite ouvrir une réflexion de fond sur l’instruction et l’éducation à l’horizon 2040-2050.

Ce choix n’a rien d’anodin

 Il indique une volonté de ne pas réduire le mandat à la seule administration obédientielle. Il marque au contraire un désir de transmission, de préparation et de projection dans le temps long. En cela, Pascal Bèfre place d’emblée son action sous le signe de la continuité, mais aussi de la responsabilité.

La GLTSO rappelle volontiers qu’elle se fonde sur la fraternité, la tolérance et la bienfaisance, et qu’elle conçoit la franc-maçonnerie comme un ordre initiatique voué au perfectionnement moral et spirituel.

L’élection de son nouveau Grand Maître semble pleinement s’inscrire dans cette ligne, avec une attention particulière portée aux enjeux éducatifs et sociétaux des décennies à venir.

Une élection de continuité, donc, mais une continuité qui ne se contente pas de préserver. Elle entend aussi préparer, transmettre et bâtir.

Le communiqué de presse

AFFAIRE ATHANOR – EXCLUSIF : Entretien avec Alain Juillet, fondateur de la GL-AMF et ex-directeur du Renseignement de la DGSE

Dans l’affaire Athanor, au-delà du seul dossier judiciaire, c’est toute la question du discernement, de la vigilance éthique et de la fidélité à la vocation initiatique qui se trouve posée. À l’heure où les amalgames prospèrent, où l’émotion publique brouille les lignes et où l’exigence de vérité se heurte trop souvent au vacarme des interprétations immédiates, certaines paroles ne relèvent pas du simple commentaire d’actualité. Elles témoignent d’une expérience, d’une mémoire, d’une capacité d’analyse qui obligent à regarder plus haut et plus loin.

Alain Juillet a accepté d’apporter à 450.fm un éclairage d’une rare densité.

Ancien Grand Maître fondateur de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, ancien haut responsable du renseignement à la DGSE, puis chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre, Alain Juillet réunit en une même voix la connaissance de l’État, l’intelligence des situations de crise et une compréhension profonde des équilibres maçonniques. Son regard ne procède ni de l’émotion passagère ni du jugement hâtif. Il s’enracine dans l’expérience, dans la lucidité et dans cette hauteur de vue que mûrit un long exercice des responsabilités.

Il nous a paru essentiel de recueillir son analyse

Non pour ajouter une voix au tumulte, mais pour comprendre ce que cette affaire révèle, au-delà d’elle-même, des fragilités humaines, des dérives possibles et des devoirs permanents de toute institution initiatique.

450.fm : Au-delà du dossier judiciaire lui-même, que révèle selon vous l’affaire Athanor sur les risques de dévoiement qui peuvent menacer toute structure initiatique lorsqu’elle perd de vue sa finalité spirituelle et morale ?

Alain Juillet : Il faut différencier la structure initiatique qui dérive, d’un élément de cette structure qui part en vrille. Dans le premier cas, c’est une évolution lente dans laquelle les dirigeants successifs contribuent en faisant rentrer ou en laissant privilégier des approches éloignées de notre finalité. C’est ainsi que la plupart des grandes obédiences ont dû affronter des moments où l’affairisme, la politique, le népotisme ou la corruption étaient pratiquées par les plus hauts responsables ou un trop grand nombre de leurs frères. Quand une loge ou un groupe de loges dérivent, c’est que les règles de l’Obédience et les contrôles mis en place pour l’éviter n’ont pas fonctionné. Une loge est un milieu fermé dans lequel les frères sont supposés faire régner l’ordre et la concorde, dans le respect de l’éthique, de nos valeurs, des règles et des rituels. Il faut, néanmoins, qu’il y ait un contrôle externe pour vérifier leur application car cette forme d’indépendance ne peut fonctionner que dans l’interdépendance pour assurer la cohérence de l’Obédience. Il faut donc identifier les dérives à leur début et en analyser les raisons pour mettre immédiatement en place une veille et des outils empêchant que cela puisse continuer et se reproduire.

450.fm : En tant qu’ancien Grand Maître, comment distinguer clairement, aux yeux du public, ce qui relève de la responsabilité d’individus ou d’un groupe dévoyé, et ce qui ne saurait, en aucun cas, être imputé à l’ensemble de la franc-maçonnerie ?

Alain Juillet – Wikipédia

A. J. : Je pense qu’il faut assumer ce qui s’est passé et ne pas hésiter à l’expliquer médiatiquement pour éviter les confusions regrettables. Le silence s’appuyant sur le secret ne tient pas quand le public veut comprendre et on le lui doit pour préserver la Franc-Maçonnerie dans son ensemble. Ceci peut aussi permettre de tordre le cou à de vieilles croyances. La loi interdisant de réaliser des enquêtes approfondies sur les candidats, il est très difficile de séparer le bon grain de l’ivraie et nos méthodes de sélection peuvent être contournées par des individus mal intentionnés. En théorie, la Loge aura des doutes et identifiera le mauvais frère.

Le Vénérable et son collège doivent détecter et intervenir quand un faux frère s’agite et commence à former un groupe. Cela ne tient pas si la Loge est défaillante ou complice. C’est pourquoi il faut un contrôle extérieur qui alerte en présence de certains signes. Il doit s’accompagner d’une capacité d’intervention allant jusqu’à la Chambre de Justice. Le problème, comme on l’a vu dans l’affaire Athanor, c’est quand ils ne font rien de mal en Loge et se retrouvent à l’extérieur pour d’autres objectifs. C’est malheureusement un problème que l’on retrouve partout, du couple au groupe sportif, quand on découvre que celui ou celle qu’on côtoyait et croyait bien connaitre a des comportement inacceptables dans d’autres lieux.

450.fm : Au regard de votre expérience du renseignement, de la sécurité et du discernement humain, quels sont les signaux faibles ou les mécanismes de dérive qu’une obédience devrait savoir repérer plus tôt pour prévenir ce type de situation ?

A. J. : Il faut, tout d’abord, que le Grand Maître et son équipe soient inattaquables sur le plan de l’honnêteté et de la probité car ils donnent l’exemple. Il faut, ensuite, refuser l’entrée à tout candidat qui n’a pas un casier judiciaire vierge. Si, dans certains cas, au nom de la fraternité ou de la miséricorde, on admet des frères qui ont été condamnés, il faut les mettre sous haute surveillance pour éviter une surprise toujours possible. Dans le fonctionnement normal de l’Obédience, il faut rappeler aux Vénérables Maîtres qu’ils ne doivent pas seulement écouter les planches et leurs commentaires…

Avec leurs collèges d’officiers, ils doivent connaître tous les frères de l’atelier, les suivre, échanger avec eux et réagir chaque fois qu’une phrase, un commentaire ou une blague soi-disant drôle n’est pas en ligne avec notre philosophie. Il faut écouter, approfondir et intervenir chaque fois que cela paraît nécessaire car c’est un combat permanent et indispensable. De même, il faut considérer toutes les étapes d’un recrutement comme des actes essentiels pour la sécurité future de la loge et de l’Obédience. Le laxisme, au nom de la fraternité et de la tolérance, ou la volonté de faire du recrutement à tout prix peuvent devenir mortels.

450.fm : Face à une affaire aussi sensible, quelle doit être, selon vous, la juste attitude d’une obédience maçonnique entre silence, parole publique, protection de l’institution, respect de la justice et fidélité à l’exigence de vérité ?

A. J. : Il ne faut pas craindre d’expliquer comment cela est arrivé car le silence, qui permet tous les fantasmes, est la pire des solutions. Sachant que les médias découvriront tôt ou tard la vérité, il ne faut pas craindre de les rencontrer. En étant clair et factuel, on oblige nos ennemis à reconnaitre que l’événement aurait pu arriver n’importe où, même chez eux.

En revanche, il ne faut pas laisser tout le monde s’exprimer car ce sera la cacophonie et nos détracteurs sauront en tirer parti. Il faut désigner, dans l’Obédience, celui ou ceux qui vont servir de porte-parole pour expliquer l’événement, son contexte et les mesures prises pour que cela ne se reproduise pas. Les gens qui découvrent le problème doivent apprendre au même moment que les décisions nécessaires ont été prises. J’ajouterais que l’expérience et l’histoire montrent que nos problèmes éclatent sous des formes proches et avec une ampleur diverse, dans toutes les Obédiences. C’est pourquoi l’humilité est de rigueur. Il faut éviter de se poser en donneur de leçon, sous prétexte que cela se passe chez l’autre. 

450.fm : Plus profondément, quelle leçon la franc-maçonnerie française devrait-elle tirer de cette affaire pour l’avenir, tant sur le plan du recrutement, de la formation, de la vigilance éthique que de l’exemplarité attendue de ses membres ?

A. J. : Je crois l’avoir expliqué tout au long de cet interview. En France, durant la deuxième guerre mondiale, la propagande a transformé la franc-maçonnerie en un monstre froid, athée et sectaire, qui veut avoir le pouvoir politique par ses proxis. Le concept de laïcité a été perverti. La quête spirituelle a été oubliée. La capacité d’influence a été sortie de son contexte. Ces fausses interprétations constituent le substrat de l’antimaçonnisme actuel. Elles nous ont coûté très cher et un problème comme celui d’Athanor relance les critiques et les affirmations dénigrantes.

Depuis longtemps, nous voyons beaucoup de profanes s’éloigner de nous par méconnaissance de la réalité maçonnique. C’est pourquoi nous devons communiquer, dialoguer et expliquer ce que nous sommes, sans honte et sans gêne, comme cela se passe dans les pays européens et aux Amériques. D’autant que le secret maçonnique n’a jamais été pour l’extérieur mais en nous. Il suffit d’acheter des livres pour tout connaitre. Il s’agit donc d’autre chose. Dans un monde en perte de repères, nous apportons, dans la variété de nos obédiences et avec nos valeurs, des réponses et des clés à tous ceux et celles qui s’interrogent. Mais, pour recruter et former à notre vision d’un monde meilleur, il faut être inattaquable sur le plan éthique et exemplaire par la pratique de nos valeurs à l’extérieur des Loges.

Nous remercions très sincèrement notre Très Cher Frère Alain Juillet pour la clarté, la hauteur de vue et la gravité fraternelle de ses réponses. Dans un temps porté à la confusion, cette parole rappelle qu’aucune institution initiatique ne peut durer sans vigilance, sans exigence morale et sans fidélité à sa vocation première.

15/04/26 – Antisémitisme : Tobie Nathan au « 16 Cadet »  pour une conférence de vigilance et de pensée

Le Grand Chapitre Général du Rite Français (GCG-RF) du GODF et son Chapitre National de Recherche proposent, mercredi 15 avril de 12h à 14h30, une conférence-débat d’une rare intensité intellectuelle :

« L’antisémitisme et les assassins du genre humain. »

Philippe Guglielmi

Sous la présidence de Philippe Guglielmi, Très Sage & Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et Grand Maître du GODF de 1997 à 1999, et en présence de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, cette rencontre donnera la parole à Tobie Nathan, psychologue, ethnopsychiatre, écrivain et ancien diplomate.

Pierre-Bertinotti-Grand-Maitre-du-GODF, Photo © Yonnel Ghernaouti

L’intitulé de la conférence dit l’essentiel

Il ne s’agit pas seulement de dénoncer l’antisémitisme, mais d’en interroger les ressorts, les représentations et les effets de destruction. En choisissant d’ouvrir un espace de réflexion autour de cette question, les organisateurs rappellent avec force que la lutte contre la haine ne relève pas d’un simple réflexe moral ; elle exige une pensée rigoureuse, une mémoire active et une vigilance constante.

Tobie Nathan, Paris-Salon du livre 2017

La présence de Tobie Nathan donne à cette rencontre une portée particulière

Auteur de L’assassin du genre humain* (Stock, 2026), il apporte un regard singulier, à la croisée de la psychologie, de l’ethnopsychiatrie et de l’expérience humaine. Sa parole, nourrie d’un long travail sur l’altérité, promet d’éclairer les mécanismes par lesquels l’exclusion se transforme en violence symbolique, puis parfois en violence tout court. Dans un contexte où les mots se banalisent et où les fractures identitaires s’exacerbent, ce type d’intervention prend une valeur d’alerte.

Le cadre maçonnique renforce encore la portée de l’événement.

Au « 16 Cadet », il ne s’agit pas seulement d’écouter un conférencier, mais de faire vivre une tradition de débat éclairé, de libre examen et d’engagement humaniste

J.-F. Dauriac

Le Grand Chapitre Général du Rite Français, avec le concours du Chapitre National de Recherche, présidé par Jean-Francis Dauriac, inscrit cette conférence dans une démarche de transmission et de lucidité : comprendre pour résister, nommer pour combattre, réfléchir pour ne pas céder à l’aveuglement.

La dédicace du livre de Tobie Nathan, possible dès 11h30 sur le parvis, prolonge utilement cette rencontre entre pensée et présence

Elle rappelle que les livres, comme les conférences, peuvent encore être des remparts contre l’oubli et la barbarie. À l’heure où l’antisémitisme demeure une blessure ouverte, cette initiative affirme avec netteté qu’aucune fraternité authentique ne peut s’accommoder de la haine de l’autre.

Mercredi 15 avril, de 12h00 à14h30, le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF et son Chapitre National de Recherche, donnent rendez-vous à la pensée, à la mémoire et à la responsabilité.

*L’Assassin du genre humain de Tobie Nathan, le résumé.

En mars 1946, le procès du docteur Marcel Petiot s’ouvre à Paris. Accusé de vingt-sept meurtres (probablement bien plus), il prétendait aider des familles juives à fuir tout en les dépouillant et les tuant dans sa cave du 21 rue Le Sueur.

Soixante-dix ans plus tard, Jade, brillante étudiante en criminologie, prépare une thèse sur Petiot sous la direction du mystérieux professeur Nagral.

Obsédée par son sujet, elle est hantée par des visions du passé et du futur. Convaincue que Petiot était un idéologue de la barbarie, Jade se demande si l’horreur de l’Occupation peut resurgir aujourd’hui et si les démons du genre humain reviennent hanter notre époque.

Infos pratiques : Réservation obligatoire

Jean de La Fontaine sur les chemins du REAA

Avec Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, Olivier Chebrou de Lespinats propose un ouvrage singulier et ambitieux où la sagesse du poète du Grand Siècle vient éclairer, degré après degré, l’itinéraire du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Bien plus qu’un jeu de rapprochements, ce livre dessine une véritable morale initiatique et redonne à la fable sa puissance de discernement, de méditation et de transformation intérieure.

L’ouvrage s’impose d’emblée comme une vaste entreprise de morale initiatique, un chantier d’élévation où la littérature française vient rencontrer, éclairer et parfois éprouver la progression du REAA. Nous ne sommes ni devant une simple juxtaposition d’exemples, ni devant un jeu de correspondances décoratives. Nous sommes devant une proposition de lecture ample, cohérente et habitée, où la fable devient un instrument de discernement intérieur et où le grade maçonnique cesse d’être un simple repère rituel pour redevenir une dynamique de transformation de l’être.

Le recours à Jean de La Fontaine n’a ici rien d’accessoire

Baptisé le 8 juillet 1621 en l’église Saint-Crépin-hors-les-murs à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris, il demeure l’un des grands hommes de lettres du Grand Siècle, l’une des figures majeures du classicisme français et un moraliste dont la finesse n’a rien perdu de sa vigueur. Si ses Fables (1668, 1678, 1693) et ses Contes et nouvelles en vers (1665, 1666) ont assuré très tôt sa renommée, son œuvre entière, faite aussi de poèmes, de pièces de théâtre et de livrets d’opéra, manifeste une attention constante aux passions humaines, aux vanités sociales, aux abus de pouvoir et aux détours de la sagesse. C’est dans cette lumière qu’Olivier Chebrou de Lespinats inscrit son travail, en faisant de La Fontaine non un simple ornement culturel, mais un compagnon de route, un observateur des âmes et des comportements, dont la parole oblique, limpide en apparence mais profonde dans ses résonances, accompagne le lecteur sur les chemins exigeants de l’initiation.

La force du livre tient d’abord à son geste

Jean de La Fontaine

Olivier Chebrou de Lespinats affirme la possibilité d’une correspondance vivante entre trente-trois fables de Jean de La Fontaine et les 33 degrés du REAA. Le livre assume même, dans sa propre voix, la conscience d’ouvrir un terrain peu fréquenté, voire inédit dans la tradition maçonnique telle qu’il la formule. Ce point est décisif, non pour céder à l’effet d’annonce, mais parce qu’il révèle la nature profonde du projet. L’auteur ne cherche pas seulement à commenter La Fontaine à l’aide du rite, ni à illustrer le rite par des vers connus. Il veut montrer que deux langages de sagesse, l’un poétique, l’autre symbolique et rituel, travaillent un même matériau humain, celui des passions, des illusions, de la rectitude, de la parole, de la mesure et de la lumière.

Ce qui rend cette lecture féconde, c’est que l’ouvrage ne traite jamais la fable comme un texte mineur voué à une pédagogie enfantine.

Au contraire, Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la densité anthropologique, morale et spirituelle de Jean de La Fontaine

Maison-Jean-de-La-Fontaine

Le poète y apparaît comme un lecteur des âmes, un interprète symbolique de la conscience humaine, capable de faire parler les figures animales comme autant d’archétypes de nos propres tensions intérieures. Le lion, le renard, la tortue, le cygne, l’aigle ne sont plus des silhouettes de bestiaire scolaire. Ils deviennent des emblèmes de puissances psychiques et de postures de l’âme. Cette transmutation du regard est l’un des apports les plus convaincants de l’ouvrage. Elle permet au lecteur maçon de retrouver dans la littérature classique un miroir du Temple intérieur, sans jamais forcer la lettre, mais en laissant agir la profondeur imaginale des fables.

Olivier Chebrou de Lespinats offre en réalité une méthode de lecture plus qu’un simple corpus d’associations

Il explicite une logique fondée sur la vertu mise à l’épreuve, sur le degré d’évolution initiatique, sur la puissance archétypale des figures et sur cette résonance intérieure où la fable et le grade se reconnaissent mutuellement. Cette précision méthodologique importe beaucoup, car elle sauve l’entreprise du symbolisme arbitraire. Nous sentons que l’auteur connaît le danger des parallèles faciles. Il tente de le conjurer en proposant une herméneutique graduelle, à la fois littéraire, morale, initiatique et mystique. Cette quadruple profondeur est particulièrement juste pour un lectorat maçonnique exigeant, qui sait que la symbolique véritable ne se réduit ni à l’érudition, ni à la morale, ni à l’émotion, mais naît de leur juste accord.

Le cœur du livre, dans sa longue traversée des trente-trois degrés, déploie une dramaturgie intérieure remarquablement lisible.

L’auteur ne se contente pas d’aligner des notices de grades

Il fait sentir un mouvement de montée, puis de décantation, puis de simplification. La progression qu’il dessine va de l’éthique de la rectitude à la responsabilité, puis de la lumière à la sagesse, avant de conduire à une forme d’unité silencieuse au sommet. Cette architecture initiatique est formulée avec une clarté qui n’a rien de froid. Elle garde une respiration spirituelle, parfois presque alchimique, lorsqu’il décrit la transmutation du plomb de l’ego en or du service, ou la sortie progressive du régime du pouvoir vers celui de l’être. Nous y retrouvons une intuition profondément maçonnique, celle qui veut que les degrés ne soient pas des trophées, mais des états de conscience à mériter sans cesse.

L’un des grands mérites du livre est de ne pas s’arrêter à la seule charpente des correspondances

Olivier Chebrou de Lespinats pousse plus loin et travaille les grands thèmes de la vie initiatique avec une ampleur presque doctrinale, mais toujours soutenue par la matière sensible des fables. Les vertus cardinales, les vertus théologales, la mesure, la rectitude, la symbolique animale, la verticalité, la pensée trinitaire, le rire, la mort symbolique, la fraternité intérieure, la loi morale, la lumière intérieure, l’unité du réel, les valeurs chevaleresques, l’économie du désir, l’art de la parole, la Parole perdue et retrouvée, puis la réconciliation du poète et de l’initié composent non une annexe théorique, mais l’élargissement naturel de la démonstration. Cette abondance thématique montre que l’auteur ne cherche pas seulement à convaincre. Il veut habiter son sujet. Il veut éprouver jusqu’au bout ce que produit, dans l’esprit du lecteur, la rencontre de Jean de La Fontaine et du REAA.

Nous avons été particulièrement sensibles à la manière dont Olivier Chebrou de Lespinats traite le thème de la mort symbolique.

Sa lecture de Jean de La Fontaine rejoint ici l’expérience initiatique la plus intime

Il montre que la mort, dans les fables, se donne souvent comme chute des illusions, effondrement de l’orgueil, abandon du moi trompeur, renoncement à des identités anciennes qui encombraient la marche. Cette perspective est précieuse, parce qu’elle évite les emphases macabres et ramène la mort initiatique à sa vérité de passage et de métamorphose. La chambre intérieure, la perte des certitudes, la nuit fertile de l’esprit, tout cela affleure dans une prose qui sait garder la douceur du commentaire littéraire tout en ouvrant l’espace d’une méditation maçonnique authentique.

Autre point de grande justesse, la fraternité n’est jamais réduite par Olivier Chebrou de Lespinats à un mot d’ordre sentimental

Olivier Chebrou de Lespinats

Il la pense comme une force de structuration de l’être, presque comme un principe d’architecture invisible. La distinction qu’il établit entre horizontalité, verticalité et intériorité donne à la fraternité une portée métaphysique qui parle immédiatement à la sensibilité maçonnique. Jean de La Fontaine, dans cette perspective, ne délivre plus seulement des leçons de sociabilité ou de prudence politique. Il devient pédagogue de la relation transformatrice, celui qui montre que l’autre, loin d’être un rival ou un obstacle, peut devenir miroir, maître et chemin. La formule est belle, parce qu’elle touche au secret même du travail en loge, où la pierre ne se polit jamais seule.

La dimension ésotérique du livre apparaît aussi avec force dans le traitement de la Parole.

Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la fragilité du verbe chez Jean de La Fontaine, entre flatterie, illusion, mensonge et vanité, tandis que le Rite travaille le verbe dans l’écoute, le secret, le silence et la vérité. La rencontre des deux traditions conduit alors à une affirmation que nous recevons comme l’un des noyaux initiatiques de l’ouvrage. La parole véritable n’est pas seulement dite, elle est vécue. Cette intuition irrigue le livre de part en part. Elle lui donne sa tenue intérieure. Elle explique aussi pourquoi l’ensemble convainc plus encore lorsqu’il parle de transformation que lorsqu’il cherche à démontrer. Sa vérité la plus forte se trouve dans ce qu’il fait sentir, dans ce passage de l’explication à l’incarnation.

Le sommet symbolique du parcours, avec « Le Philosophe Scythe » associé au trente-troisième degré, condense admirablement l’esprit du livre

Olivier Chebrou de Lespinats y oppose le verbe disert et la vertu vécue, l’intellect séparé et la conscience unifiée, le discours sur le bien et la vie selon la loi du cœur. La figure du Souverain Grand Inspecteur Général y est pensée non dans le registre du prestige, mais dans celui de l’humilité lumineuse, de la maîtrise de soi et du retour au silence originel. Ce choix est révélateur de la qualité spirituelle du livre. Là où tant d’écritures sur les hauts grades se perdent dans l’apparat, cet ouvrage revient à la souveraineté intérieure et à la simplicité du sage. Nous retrouvons ici une ligne très pure de l’ésotérisme chrétien et maçonnique, celle qui reconnaît la maturité à la pacification, à la justesse et à la présence.

Il faut aussi saluer la part littéraire du travail, non seulement parce que Jean de La Fontaine demeure partout au centre, mais parce qu’Olivier Chebrou de Lespinats comprend que la poésie ne sert pas ici de prétexte. Elle est une voie. Le livre le dit avec netteté lorsqu’il fait de la fable un vestibule de discernement et du rite un approfondissement opératif de la sagesse. La formule est heureuse et profonde. Les fables ouvrent les yeux, le Rite ouvre le cœur. Les fables apprennent à voir juste, à nommer les passions, à déjouer les pièges du moi, puis l’initiation ordonne, éprouve, transforme, rectifie. Nous tenons là une proposition de continuité entre culture et initiation qui mérite d’être méditée dans le paysage maçonnique contemporain, souvent tenté de séparer trop vite la littérature et le travail rituel.

La conclusion de ce dernier opus d’Olivier Chebrou de Lespinats, lorsqu’elle affirme l’unité des sagesses, donne sa note finale au livre sans rabattre la diversité des formes

Tombe_de_La_Fontaine_ cimetière du Père-Lachaise

L’auteur n’abolit ni la spécificité du Rite, ni la singularité de Jean de La Fontaine. Il montre plutôt que la rigueur symbolique et la grâce du récit peuvent conduire au même passage intérieur. Cette idée, lorsqu’elle est tenue avec cette ampleur, n’a rien d’un syncrétisme paresseux. Elle relève d’une herméneutique de la lumière, au sens fort, où les traditions sont envisagées comme des langages différents d’une seule exigence de vérité. Le livre s’achève ainsi dans une tonalité de convergence qui nous paraît fidèle à l’esprit du REAA lorsqu’il est vécu comme voie d’universalité intérieure.

S’agissant d’Olivier Chebrou de Lespinats lui-même, ce livre donne le portrait vivant d’un essayiste maçonnique qui écrit comme un passeur entre plusieurs régimes de langage, la morale, le symbole, la théologie du cœur et la lecture littéraire. Sa manière de reprendre sans cesse la question de la conscience, de la lumière intérieure, de la loi vécue et de la transfiguration de l’homme par la rectitude et la charité le situe dans une famille d’auteurs qui cherchent moins à commenter la maçonnerie qu’à la faire résonner comme expérience spirituelle.

En bibliographie indicative, nous retenons au premier chef cet ouvrage, Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, qui apparaît comme une véritable somme de morale initiatique, et nous pouvons le lire dans le prolongement de ses travaux consacrés à la conscience maçonnique, où se manifeste déjà cette volonté de tenir ensemble exigence doctrinale et intériorité vécue.

Au total, nous recevons ce livre comme une œuvre de mise en correspondance qui devient peu à peu une œuvre de mise en présence

Présence de Jean de La Fontaine, rendu à sa gravité souriante. Présence du REAA, délivré du folklore des intitulés pour retrouver son nerf moral et mystique. Présence enfin de l’homme intérieur, cet homme que le livre poursuit de page en page, depuis les premiers apprentissages de l’humilité jusqu’à la simplicité rayonnante du sage. Olivier Chebrou de Lespinats signe ici un texte qui intéressera autant les lecteurs de littérature que les Frères attachés à la profondeur symbolique du rite, parce qu’il rappelle avec insistance et ferveur que la lumière ne se possède pas, qu’elle se cherche, qu’elle se travaille, et qu’elle se laisse parfois entendre dans le pas feutré d’une fable mieux lue. Nous avons été particulièrement sensibles aux illustrations des pages intérieures, que Catherine Guidini accompagne d’une présence discrète et juste.

En faisant dialoguer Jean de La Fontaine et le REAA, Olivier Chebrou de Lespinats signe un livre de résonance plus que de système, de profondeur plus que d’apparat. Une lecture qui rappellera à beaucoup de Frères que la lumière ne s’énonce pas seulement, qu’elle se cherche, se travaille et se laisse parfois approcher dans la voix feutrée d’une fable relue à hauteur d’âme.

Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine Morale initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté

Olivier Chebrou de Lespinats Éditions de la Tarente, coll. Fragments maçonniques, 2026, 296 pages, 28 € / Éditions de la Tarente, le SITE

La tradition en Franc-maçonnerie

Tradition : (du latin tradere transmettre) mode de transmission d’une connaissance, d’un savoir de génération en génération. Ensemble des connaissances des savoirs ainsi transmis. Dans l’ouvrage le « Symbolisme maçonnique traditionnel », Jean–Pierre Bayard citant René Guénon précise : « Dans la confusion mentale qui caractérise notre époque on est arrivé à qualifier de tradition, toutes sortes de choses parfois insignifiantes, comme de simples coutumes sans portée et d’origine récente. Une transmission de faits de cet ordre ne peut être qualifiée de traditionnelle mais de folklorique.

Nous utiliserons donc le mot Tradition dans le sens de transmission et de rattachement à un centre de nature sacrée, d’où nous provenons, que nous avons perdu et que nous tentons de réintégrer au travers de l’initiation. »

Mais pour autant en Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, tradition et contemporanéité (modernité), s’imbriquent étroitement. Ces notions ouvrent sur la fraternité, la liberté, la construction d’un avenir meilleur ainsi que la recherche du sens. La modernité (contemporanéité) apparait, non comme un concept, mais comme une interprétation de phénomènes complexes et mouvants, oscillant entre formes de culture, état d’un progrès matériel et nébuleuse des idées philosophiques de chaque temps. Elle émerge clairement à la Renaissance sous le vocable de Temps Modernes. Cette période de l’histoire a vu naître un désir de liberté, une dynamique du changement pour un mieux être, qui devait conduire, deux siècles plus tard, des membres de la Royal Society à poser les bases écrites de la Franc-Maçonnerie.


La modernité contient donc une pensée sur elle-même, une recherche permanente de sens, sous toutes ses formes, spirituelle, intellectuelle, économique, ou autre : elle intéresse d’autant un cherchant qu’elle représente la clef d’un avenir qu’il peut mieux prévoir et sur lequel il espère influer.

Cette recherche se retrouve dans le processus maçonnique qui consiste en un travail incessant, en un voyage sans fin, clef de l’amélioration de l’individu (et de l’humanité ?). On notera que l’homme de la Renaissance s’est situé, non dans l’opposition, mais dans la distinction des concepts, qu’il n’a pas dressé tradition contre progrès, métaphysique contre philosophie, science contre religion, mais au contraire souligné leurs domaines d’applications respectifs voire complémentaires. Cette attitude se retrouve en Franc-maçonnerie écossaise. Prenons l’exemple de ses symboles les plus connus, l’équerre qui, par l’archétype du carré, fait référence au monde et le compas qui, par celui du cercle, renvoie à l’esprit, à la conscience, c’est-à-dire à la question ontologique.

La Franc-maçonnerie s’empare des deux concepts, elle les imbrique, les superpose, plaçant progressivement et pédagogiquement le compas au dessus de l’équerre, puis croisé avec l’équerre et enfin au-dessus de l’équerre.

Par ce geste et cette symbolique, elle transmet un message fondamental de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces ou des entités éparses ou opposées avec une supériorité acquise par l’esprit sur la matière. Elle adresse un second signal, dont l’importance apparait à tous: parce que la signification de chacune de ces figures s’enrichit de l’autre, leur correspondance laisse penser que la vie des hommes suit la même règle, et qu’un individu n’est rien sans l’autre, sans les autres. Cela se traduit par la reconnaissance et le respect de la différence, et donc par le rejet de toute attitude de domination ou d’ignorance : l’autre devient source de régénération. Voici l’exemple d’une prise de conscience grâce aux autres, revêtant une valeur de 1er plan, dont la transmission ultérieure se révèle non seulement utile, mais nécessaire.

Nous nous situons là au cœur de la raison d’être de la tradition, de cette Tradition, dont l’étymologie latine « tradere » signifie justement transmettre (mais aussi trahir…). La tradition véhicule un ensemble d’informations de ce type. Or la Tradition Maçonnique présente la particularité de contenir des enseignements qui affectent, au-delà de la morale, un mode d’être dans la pensée et dans l’action.

Voilà pourquoi l’écossisme va rechercher dans un passé à la fois mythique et historique de quoi vivre la modernité. La tradition comporte en germe l’idéal de fraternité, en ce qu’elle constitue un facteur de ressource entre tous ceux qui se sont ouverts à son message. Le phénomène de cette ouverture s’appelle chez nous francs-maçons, « initiation » si bien que les initiés francs-maçons se qualifient de frères.

La fraternité constitue tant un mode de communication qu’un but, une reliance horizontale. Si la Tradition Maçonnique avait été entendue comme la transmission d’un dogme religieux, elle se serait sans doute révélée inadaptée à la modernité.

Tout dogme se trouve en effet immobilisé dans les rets d’une infaillibilité et empêche l’homme d’évoluer. N’oublions pas que la rigidité du géocentrisme a failli priver l’humanité des découvertes de Galilée, et que l’affirmation entre autres, non d’un Adam unique mais d’une pluralité d’Adams a envoyé Giordano Bruno au bûcher. Par sa conception même de la Tradition, la Franc-Maçonnerie écossaise évite l’écueil : elle s’affirme et se définit adogmatique.

Ce choix entraîne trois conséquences majeures : d’abord, la Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, ne décrit jamais le chemin, mais se contente d’indiquer la direction et une méthodologie laissant chacun libre de construire sa méthode, ensuite, tous les principes de la tradition demeurent susceptibles d’un enrichissement personnel permanent et enfin, la démarche maçonnique se situe dans le domaine de l’expérience intime, ce qui explique le caractère fondamental du secret.

Par application et à la lumière de cela, on comprend pourquoi, si la cérémonie de réception en franc-maçonnerie constitue bien un phénomène ponctuel, le processus initiatique se révèle lui-même sans fin : la prise de conscience du Franc-Maçon de Rite écossais Ancien Accepté se manifeste, en effet, à tous les instants de sa vie, à l’intérieur comme à l’extérieur du temple.

Reste à régler le problème de la méthode de transmission. Cet ensemble d’informations se trouve susceptible d’une large diffusion à l’humanité à condition d’utiliser un code accessible à tous. Comment y parvenir face à tant de langues et modes de raisonnements différents ? Rappelons-nous la tour de Babel qui s’est effondrée en raison de la disparition d’un langage universel alors différencié en langues égoïstes, idiomes ou idiolectes ! La Franc-Maçonnerie écossaise dispose d’une méthode compréhensible par tous les hommes, sans considération d’espace ni de temps : elle se compose du symbole, de l’image et du mythe. C’est ce qui la rend universelle. Cela permet aussi de comprendre pourquoi elle a traversé avec succès l’histoire et comment elle s’est adaptée à chaque phase de sa modernité.

Par exemple, contrairement à ce que croient beaucoup, ce ne sont pas les Francs-maçons qui ont fait la Révolution française : ils ont simplement, à travers cette époque, véhiculé, transmis et tenté d’appliquer les valeurs de leur tradition.

Cela permet d’expliquer en quoi le Rite Écossais Ancien Accepté peut encore proposer une démarche d’ordre initiatique dans la modernité, alors que de nombreuses religions ne parviennent plus désormais, ou alors avec peine, à corréler les deux concepts. La Franc-maçonnerie, dont nous parlons, constitue sans doute l’une des dernières sociétés ésotériques du monde, tournées vers la liberté de penser. Bien entendu, la transmission de la Tradition Maçonnique et son application à la contemporanéité supposent une exemplarité. Qui serait cependant assez aveugle pour ignorer que tout maçon demeure en chemin, que la perfection imaginée est introuvable en ce monde et que tout groupe humain se compose d’hommes avec leur grandeur, leur force, mais aussi leurs faiblesses ?

La Franc-maçonnerie, ordre initiatique et traditionnel, est l’une des voies qui permettent à l’individu d’aller jusqu’au bout de son engagement et de sa recherche. Elle le lui suggère sans l’aveugler, et lui indique le chemin du dépassement personnel et de la transgression raisonnée, c’est-à-dire de la liberté. (Rituel d’initiation au 4ème degré : je cite « vous ne vous forgerez point d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais déciderez par vous-même de vos opinions et de vos actions » et encore « respectez toutes les opinions, mais ne les acceptez pour justes que si elles vous apparaissent comme telles après les avoir examinées ».

Ce cheminement implique aussi d’aller toujours plus loin, à la recherche de soi-même, des autres, à travers et avec eux, et surtout de progresser en permanence. Or la transgression réfléchie constitue un facteur d’avancement quand elle s’accompagne d’une volonté créatrice ancrée dans la raison et dans l’accomplissement de cet avancement.

En Franc-maçonnerie, le processus de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces, des entités éparses ou opposées, de réorganisation par une observation plus précise du chaos personnel et intime pour aller vers l’ordre, induit la notion de règles, traduites elles-mêmes par des rituels. Ces derniers correspondent à la fois à l’encadrement et à la mise en œuvre de la démarche. Leur existence génère l’institution et vice versa, si bien que d’une part demeure inconcevable une Franc-maçonnerie sans rituels, et que d’autre part la qualité de ceux-ci rejoint la richesse, la qualité, de la démarche.

Voici comment, du rituel à l’unité retrouvée, la tradition maçonnique, initiatique et méthodique, instaure une voie privilégiée, ouverte à l’homme pour devenir libre. Voilà comment, de la réflexion à l’action, le processus lui suggère de comprendre que dans « sa modernité actuelle », faite de recherche permanente, de travail incessant, de devoir, il tient certes d’un Sisyphe, mais d’un Sisyphe en passe de découvrir, au-delà d’une absurdité apparente, que sa démarche constitue le sens de sa vie et son devoir.

Je conclurai par la citation d’un extrait de « La foi d’un franc-maçon » de Richard Dupuy : « De la réconciliation de l’homme avec lui-même et son temps, resurgira spontanément alors la parole perdue et enfin retrouvée qui illuminera le monde : AMOUR »

Bibliographie : Le Symbolisme maçonnique traditionnel (Jean-Pierre Bayard) – La foi d’un Franc-maçon (Richard Dupuy) Rituel du 4ème degré

La parole du Véné du lundi – « Cratophilie : la grande épidémie maçonnique qui ne se soigne pas »

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Le Frère Daniel Béresniak, paix à son âme, avait inventé un mot magnifique : la cratophilie. L’amour du pouvoir. Pas le petit pouvoir de rien, non. Le vrai. Celui qui fait bander l’ego à longueur de décennie. Et force est de constater que, dans notre belle famille, on est particulièrement bien servis. On a des Grands Maîtres qui se font réélire jusqu’à ce que mort s’ensuive, des Vénérables ad vitam æternam qui changeraient plutôt de Loge que de chaise, des Présidents d’instituts, de fondations, de comités, de machin-truc qui s’accrochent à leur titre comme un naufragé à sa bouée. On a même inventé le mot magique : « Vénérable d’Honneur ».

Honneur à vie. Honneur à perpétuité. Une sorte d’honoris causa perpétuel distribué comme des bonbons à la sortie de l’école pour calmer les grands anxieux de la reconnaissance. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit, non ?

Quelle est donc cette étrange maladie qui pousse certains d’entre nous à avoir besoin de rester sur la première marche du podium jusqu’à ce que leurs genoux craquent et que leur colonne vertébrale ressemble à un point d’interrogation ?

N’ayons pas peur des mots (ni des maux) : c’est une pathologie.

Un artiste normal fait son spectacle, le public applaudit, il dit merci et il rentre chez lui.
Un artiste maçon, lui, veut qu’on lui renouvelle son mandat, qu’on lui refasse une standing ovation tous les ans, qu’on lui grave son nom sur une plaque en laiton et qu’on lui donne un titre à rallonge jusqu’à la fin des temps. Sinon il fait la gueule. Sinon il boude. Sinon il devient… aigri. Bref, c’est une drogue.

Une dose de reconnaissance tous les matins, tous les midis, tous les soirs. Et si on la lui retire, il fait un manque terrible. Il devient méchant. Il devient petit. Il devient… humain. Terriblement humain. Et le plus beau dans l’histoire, c’est qu’il n’est pas tout seul, le drogué. Il a son public.

Un public complice. Un public qui adore se faire dominer par son gourou. Un public qui préfère garder le même Vénérable pendant douze ans plutôt que de prendre le risque d’avoir quelqu’un de neuf qui pourrait… oser… changer quelque chose.

Les Loges, les Obédiences, les Instituts, les Fondations… tous ces endroits où l’on garde le même gourou pendant des lustres, où l’on se refile le sceptre comme une patate chaude radioactive, ne seraient-ils pas, eux aussi, un peu malades ?

Enfin… j’dis ça, j’dis rien. Mais entre nous, Frères et Sœurs : si un jour on arrive à guérir la cratophilie maçonnique, on aura fait un sacré progrès.

En attendant, je vous laisse avec cette pensée réconfortante : le seul endroit où l’on est vraiment tous égaux… c’est devant le Grand Architecte. Et encore, il doit bien se marrer parfois en nous regardant. Que la Chaîne d’Union tienne bon… même quand certains la prennent pour un trône.

Votre Vénérable,
Toujours aussi peu impressionné par les couronnes en toc.