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Le magnétisme ou quand les mains cherchent la lumière du corps

Avec Le Magnétisme – Devenir magnétiseur, Jacques Mandorla propose bien davantage qu’un manuel pratique. Il offre une traversée vivante d’un art ancien, aux frontières de l’énergie, du soin, de la perception subtile et de cette part mystérieuse de l’humain que la raison mesure difficilement sans parvenir à l’épuiser.

Cette édition, dont la première parution remonte à 2014, appartient à ces ouvrages qui avancent sur une ligne de crête délicate, entre observation empirique, héritage des traditions populaires, curiosité scientifique, prudence médicale et immense désir humain de soulager.

Jacques Mandorla n’y construit pas une croyance close sur elle-même

Il ouvre plutôt un champ d’expérience où la main, le regard, le souffle, l’attention, la présence et la volonté deviennent autant de médiations entre le visible et l’invisible. À travers une écriture claire, pédagogique, abondamment illustrée, il reprend une question très ancienne, presque immémoriale, que chaque civilisation a formulée à sa manière. Existe-t-il, entre les êtres, une force de relation capable d’apaiser, de rééquilibrer, de transmettre quelque chose qui ne se laisse pas réduire au seul mécanisme biologique ?

Jacques Mandorla

Journaliste d’investigation, Jacques Mandorla a consacré une part importante de son parcours aux phénomènes dits extraordinaires, à la radiesthésie, au magnétisme, aux perceptions subtiles et aux contacts avec l’au-delà.

Son œuvre, publiée notamment chez Guy Trédaniel, Trajectoire et Grancher, s’inscrit dans une veine où l’enquête, le témoignage, l’expérience et l’ouverture aux marges du savoir se rencontrent

Il n’est pas un thaumaturge autoproclamé, mais un passeur de dossiers, de récits, de protocoles, de prudences et d’hypothèses. C’est précisément ce qui donne à ce livre sa tonalité particulière. Jacques Mandorla ne cherche pas à enfermer le magnétisme dans une doctrine totalisante. Il en explore les manifestations, les limites, les usages, les figures, les exercices, avec cette conviction que certains phénomènes humains méritent d’être étudiés sans crédulité molle comme sans ironie paresseuse.

Le livre rappelle d’abord que le magnétisme n’est pas né dans les officines modernes du bien-être

Franz Anton Mesmer

Mais dans une longue histoire où se croisent Franz Anton Mesmer, Armand Marie Jacques de Chastenet de Puységur, Hector Durville, Gérard Encausse dit Papus, des praticiens oubliés, des controverses savantes, des condamnations, des enthousiasmes et des expérimentations parfois déroutantes. À travers cette généalogie, nous voyons se dessiner une autre histoire du corps occidental. Un corps non seulement anatomique, mais vibratoire. Un corps non seulement malade ou guéri, mais traversé d’influences, d’émotions, de tensions, de circulations. À cet égard, l’ouvrage devient presque une petite histoire secrète de la modernité médicale. La science officielle a voulu trier, séparer, valider, réfuter. Le magnétisme, lui, a continué de cheminer dans les interstices, auprès des rebouteux, des guérisseurs, des radiesthésistes, des praticiens de campagne, mais aussi dans certaines zones de recherche où l’hypnose, la suggestion, l’effet d’attente et la relation thérapeutique ont retrouvé droit de cité.

La force du livre tient aussi à sa dimension opérative

Jacques Mandorla ne se contente pas de raconter. Il propose des tests, des exercices, des protocoles, des expériences de ressenti, des usages de l’imposition des mains, du pendule, de l’attention dirigée. Cette dimension pratique doit être lue avec discernement. Le magnétisme ne saurait se substituer au médecin, au diagnostic, au traitement, à l’urgence clinique. Le livre le laisse entendre par sa manière même de distinguer soulagement, accompagnement, présence et soin médical. Mais il rappelle que toute thérapeutique, même savante, comporte une dimension relationnelle. La main qui se pose, la parole qui rassure, le silence qui recueille, l’attention qui enveloppe, tout cela appartient déjà à l’histoire profonde du soin. Le magnétiseur, lorsqu’il est juste, n’est pas celui qui domine. Il est celui qui se rend disponible. Il ne conquiert pas un pouvoir. Il apprend une retenue.

C’est ici que la lecture maçonnique devient féconde.

Le magnétisme, tel que Jacques Mandorla le présente, peut se lire comme une discipline de l’énergie intérieure

Aphorismes de Mesmer (1785)

Il suppose l’écoute, la rectitude, la mesure, la patience, la purification de l’intention. Rien n’est plus dangereux, dans ces domaines, que l’ego du guérisseur, l’illusion de puissance, la tentation d’emprise. Le véritable travail commence donc par soi-même. Nous retrouvons là une exigence initiatique majeure. Avant d’agir sur le monde, il faut apprendre à se connaître. Avant de prétendre transmettre, il faut éprouver ce qui circule en nous. Avant de poser les mains, il faut interroger le cœur. La main du magnétiseur devient alors sœur symbolique de la main du compagnon, de la main qui taille, qui relève, qui transmet, qui protège. Elle n’est pas seulement organe du geste. Elle devient instrument de conscience.

Le baquet, invention de Messmer

L’ouvrage touche également à une question essentielle pour toute tradition spirituelle

Qu’est-ce qu’une influence ? La franc-maçonnerie connaît bien ce mot, même si elle l’emploie autrement. Une Loge est un champ d’influences. Un rite agit par répétition, rythme, silence, parole, lumière, posture, souffle collectif. Une chaîne d’union ne prouve rien au sens expérimental du terme, mais elle fait sentir quelque chose. Elle rappelle que l’être humain n’est pas clos. Il reçoit, il donne, il rayonne, il absorbe, il transmet. Jacques Mandorla, avec ses mots et ses exemples, nous ramène à cette vérité sensible. Nous existons dans un tissu de relations. Le magnétisme, qu’il soit compris comme fluide, comme champ, comme suggestion, comme attention intensifiée ou comme langage subtil du corps, oblige à quitter l’idée d’un individu isolé. Il nous replace dans une circulation.

Les pages consacrées aux figures historiques et aux magnétiseurs célèbres donnent au livre une profondeur presque romanesque

Franz Anton Mesmer (1734-1815) y apparaît comme l’homme d’une intuition immense et d’une ambition démesurée, à la fois médecin, expérimentateur, personnage de théâtre social et révélateur d’un siècle fasciné par l’électricité, les fluides, les forces invisibles.

Armand de Chastelet, marquis de Puységur

Armand de Chastelet, marquis de Puységur (1751-1825) y apporte une dimension plus intérieure, plus proche du somnambulisme, de la parole obscure de l’âme, de ces états seconds où le sujet semble accéder à une autre connaissance de lui-même. Gérard Encausse alias Papus (1865-1916), quant à lui, réintroduit l’ésotérisme, l’hermétisme, la médecine de l’invisible, cette conviction que l’être humain est un carrefour de plans. Le livre montre ainsi que le magnétisme n’a jamais cessé d’osciller entre science naissante, mystique du corps, psychologie des profondeurs et tradition initiatique.

Papus

Il faut saluer aussi la clarté de l’ouvrage. Les dessins, les exercices, les espaces d’observation, les protocoles proposés donnent au lecteur une matière concrète. Cette accessibilité ne diminue pas l’enjeu. Elle rappelle au contraire que l’ésotérisme véritable n’est pas l’obscurité volontaire, mais l’art de rendre praticable ce qui demeure profond. Jacques Mandorla écrit pour celui qui veut comprendre, essayer, ressentir, comparer, noter, progresser. Il invite à une forme d’humilité expérimentale. Loin des proclamations grandiloquentes, il privilégie le test, le ressenti, la répétition. Cette méthode modeste donne au livre son équilibre. Nous pouvons ne pas adhérer à toutes les interprétations proposées, mais nous ne pouvons mépriser cette volonté de relier l’expérience vécue à une mémoire culturelle, médicale et spirituelle plus vaste.

Le Magnétisme – Devenir magnétiseur est donc un livre utile, mais surtout un livre révélateur

Il révèle notre époque, partagée entre hypertechnicité médicale et retour des pratiques énergétiques. Il révèle notre besoin de présence dans un monde saturé d’écrans. Il révèle notre désir de croire encore que le corps n’est pas une machine isolée, mais une chambre d’échos. Il révèle enfin cette évidence initiatique que toute force, pour devenir lumière, doit être travaillée par la conscience. Le magnétisme n’est pas seulement affaire de fluide, d’aura ou de pendule. Il est une école du tact. Tact de la main, tact du regard, tact de la parole, tact de l’âme. Dans cette mesure, Jacques Mandorla nous offre un compagnon de route précieux pour penser le soin non comme possession d’un pouvoir, mais comme exercice de présence bienveillante.

Le magnétisme, chez Jacques Mandorla, n’est pas une promesse de miracle. Il devient une invitation à retrouver, sous l’épaisseur du corps, cette circulation discrète de la lumière humaine que les traditions initiatiques n’ont jamais cessé d’interroger.

Le Magnétisme – Devenir magnétiseur : tests, exercices pratiques

Jacques Mandorla – Éditions Grancher, coll ABC – Équilibre, 2026, 224 pages, 19 €

L’éditeur, le SITE

Trois siècles de poison contre les francs-maçons

Après Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, Yonnel Ghernaouti poursuit aux Éditions L.O.L. une œuvre de vigilance intellectuelle et initiatique avec Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, vaste traversée de 654 pages où la rumeur, le faux, l’amalgame et la haine des loges sont repris mot après mot, comme autant de pierres noircies qu’il faut nettoyer avant de les replacer dans la lumière de l’histoire.

L’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme paraît d’abord comme un livre de combat, mais le mot serait insuffisant s’il ne désignait qu’une riposte.

Yonnel Ghernaouti ne compose pas une défense crispée de la franc-maçonnerie

Il ouvre un chantier de discernement. À l’âge où les images circulent plus vite que les preuves, où les réseaux sociaux donnent à la calomnie la vitesse d’une traînée de poudre, où la vieille haine change de masque sans changer d’âme, cet ouvrage rappelle que la première résistance consiste à nommer justement.

L’antimaçonnisme n’est pas seulement une hostilité. Il est une langue, une grammaire, une machine de substitution qui remplace l’histoire par le soupçon, la nuance par l’accusation, le symbole par le fantasme. Contre cette parole empoisonnée, l’abécédaire devient un outil d’épure. Il mesure, distingue, contextualise, replace chaque mot dans son épaisseur et chaque mensonge dans sa chaîne de transmission.

Le choix alphabétique possède ici une vraie puissance maçonnique. L’alphabet est la matière première du sens, la première architecture de la parole.

Lettre après lettre, Yonnel Ghernaouti reprend les signes capturés par la peur et leur rend leur droit à la complexité

Augustin Barruel

Augustin Barruel n’est plus seulement l’abbé polémiste qui relit la Révolution française comme conspiration souterraine. Il devient le modèle durable d’une contre-méthode qui imite l’histoire pour mieux l’asservir à une intention cachée. Jacques-François Lefranc annonce déjà cette passion du voile levé, cette promesse de révélation qui flatte celui qui croit découvrir ce que tous ignoreraient. Léo Taxil montre jusqu’à la caricature la puissance du merveilleux noir. Alfred Dreyfus, Émile Zola, Édouard Drumont, Charles Maurras, Bernard Faÿ, les obsessions de Vichy, les bulles pontificales, Humanum genus de Léon XIII, les Protocoles des Sages de Sion, les Illuminati de l’imaginaire numérique, les vidéos complotistes, les montages et les fausses archives composent une vaste géographie du soupçon.

L’intérêt du livre est de ne jamais isoler ces noms comme des curiosités anciennes.

Il montre au contraire les continuités du discours antimaçonnique, ses recyclages, ses déplacements, ses ruses

Ce qui fut sermon devient pamphlet. Ce qui fut brochure devient film de propagande. Ce qui fut article haineux devient vidéo virale. Ce qui fut dénonciation de la République dite maçonnique devient fantasme de gouvernement invisible, d’État profond, d’élites occultes et de mondialisme. La forme change. Le mécanisme demeure. L’antimaçonnisme refuse toujours la pluralité des causes. Il veut une main cachée, un responsable total, un ennemi capable d’expliquer la Révolution, la laïcité, les droits humains, les crises sociales, les mutations culturelles et les inquiétudes spirituelles de notre temps. À cette paresse de l’esprit, l’auteur oppose une ascèse de l’intelligence.

Cette ascèse possède une résonance initiatique profonde.

La franc-maçonnerie travaille avec des symboles qui n’enferment pas le sens mais l’ouvrent L’antimaçonnisme fait exactement l’inverse. Il prend l’équerre, le compas, le Temple, le secret, le serment, la Lumière, le Grand Architecte de l’Univers, puis les retourne contre leur vérité intérieure. Là où le rite invite à transformer le regard, il imagine une manipulation. Là où le secret protège une expérience, il suppose un crime. Là où la fraternité cherche à élever l’homme au-dessus de ses passions, il dénonce un réseau. Le livre devient alors une œuvre de réparation symbolique. Il restitue aux mots leur dignité, aux outils leur noblesse, aux rites leur profondeur.

Cette dimension fait de l’ouvrage autre chose qu’un dictionnaire de l’hostilité

Nous y lisons une histoire des blessures infligées à la liberté de conscience. L’antimaçonnisme religieux, politique, nationaliste, antisémite, numérique ou pseudo-spirituel vise toujours davantage que les loges. Il vise la possibilité même d’un homme qui cherche hors des appartenances imposées, qui accepte la pluralité, qui travaille à sa propre rectification. C’est pourquoi les pages consacrées au judéo-maçonnisme, à l’Action française, à Vichy ou aux formes contemporaines de désinformation prennent une gravité particulière. Elles rappellent que les mots du soupçon ne restent jamais innocents. Ils préparent des exclusions, des lois, des fichiers, des violences, parfois des persécutions.

Yonnel Ghernaouti n’écrit pas en historien extérieur à son sujet

Il écrit en chroniqueur littéraire maçonnique, en homme de transmission, en lecteur des symboles et en veilleur de la parole publique. Auteur de Pourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple ?, de Les grands mystères de la Franc-Maçonnerie avec Jean-François Blondel, de La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle, de Les Lumières maçonniques, une quête universelle, de Quatre paroles sous la Voûte étoilée et d’Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, il poursuit une bibliographie cohérente où la tradition n’est jamais refuge nostalgique, mais force d’interprétation du présent. Son apport tient dans cette articulation rare entre mémoire maçonnique, culture historique, sens du symbole, vigilance civique et inquiétude spirituelle devant les dérives de la désinformation.

Il faut aussi saluer, avec une forme de concession nécessaire, l’ambition matérielle d’un tel volume

Un abécédaire de 654 pages peut sembler imposant pour un lecteur qui chercherait seulement une réponse rapide aux rumeurs du moment. Mais c’est précisément parce que la rumeur simplifie que le livre assume l’ampleur. Et cette ampleur ne se veut pas confiscatoire. La volonté de son auteur est de mettre cette matière à disposition, d’ici quelques mois, sur 450.fm, Journal n°1 de la Franc-Maçonnerie, afin que ce travail de clarification circule aussi largement que possible.

Ce geste prolonge le sens même de l’ouvrage. Il ne s’agit pas de garder le discernement sous clef. Il s’agit de le transmettre.

Ce livre touche enfin à une question plus vaste que l’antimaçonnisme lui-même

Pourquoi certains esprits préfèrent-ils la machination à la complexité. Pourquoi le symbole les effraie-t-il. Pourquoi la liberté de conscience demeure-t-elle si suspecte à ceux qui rêvent d’un monde entièrement soumis à l’identité, à l’obéissance ou à la peur. En suivant ces trois siècles d’accusations, nous découvrons moins une histoire marginale qu’une pathologie persistante de l’esprit public. Chaque époque invente ses fantômes, mais toutes retrouvent le même besoin d’un coupable invisible.

Face aux faussaires du sens, Yonnel Ghernaouti reprend le maillet, le ciseau et la règle

Il taille dans la pierre noire de la rumeur jusqu’à faire apparaître ce que le soupçon voulait ensevelir, la patience de la connaissance, la dignité du symbole, la fraternité de l’intelligence et cette Lumière humble qui ne triomphe jamais par le bruit, mais par la justesse du trait.

Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme 

Yonnel GhernaoutiÉditions L.O.L., 2026, 654 pages, 20,57 € / Pour commander, c’est ICI

Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre
Yonnel Ghernaouti – Préface de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, fondateur de l’Observatoire de l’antimaçonnisme
6 Éditions L.O.L., 2026, 14,50 € – numérique 6,50 € / Pour commander, c’est ICI

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L’odyssée symbolique du nombre trois

Le nombre trois, archétype universel d’équilibre, d’harmonie et de création, constitue le fil rouge le plus visible et le plus structurant de la franc-maçonnerie spéculative. Héritier direct des traditions pythagoriciennes. « Toute chose est nombre », affirmait le philosophe de Crotone. Le trois conduit de la puissance à l’acte. Il est unité des contraires, nombre de paix, de concorde, présidant à la géométrie, à la musique et à l’astrologie, biblique (la Trinité, les trois jours de Jonas dans la baleine, la résurrection du Christ le troisième jour) et hermétiques (les trois principes alchimiques : soufre, mercure et sel, sous le sceau d’Hermès Trismégiste). Il imprègne les rituels de tous les degrés.

Son symbolisme n’est pas statique : il évolue, se densifie et s’intériorise au fil de l’initiation, passant de la fondation matérielle et sensorielle à la progression intellectuelle, puis à la synthèse spirituelle et résurrectionnelle. Cette évolution reflète le chemin même du maçon : de la pierre brute à la pierre taillée, du profane à l’initié accompli.

L’odyssée du nombre trois dans les loges bleues.

Dès le premier degré, celui d’Apprenti, le trois s’impose comme la signature même de la réception de la Lumière. L’âge symbolique du nouvel initié est de trois ans : « trois ans, comme l’enfant qui, après avoir souri à la vie et appris à marcher, va observer, réfléchir, comprendre avant d’agir », selon les instructions rituelles traditionnelles. Le candidat est introduit par trois grands coups frappés à la porte du Temple – geste rituel explicité dans tous les rituels français ou écossais (Rite Français du Grand Orient, Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite Écossais Primitif) : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira » (Matthieu 7,7) .
Ces trois coups, repris par trois coups de maillet du Vénérable Maître, ouvrent littéralement les portes du Temple et symbolisent l’éveil des trois facultés : volonté, intelligence et action.
L’Apprenti accomplit ensuite trois voyages autour du Temple, dans la pénombre, interrompus par des épreuves symboliques (air, eau, feu dans certains rites), qui correspondent aux trois plans de l’être : physique, astral et psychique. Sur le tapis de loge, trois marches figurent cet accès progressif au sanctuaire, rappel direct des trois voyages.

Le rituel multiplie encore les ternaires : les trois Grandes Lumières de la Loge (le Soleil à l’Orient, la Lune à l’Occident, le Vénérable Maître au centre), les trois Grandes Lumières maçonniques (le Volume de la Loi Sacrée, l’Équerre et le Compas), les trois piliers qui soutiennent la Loge (Sagesse pour le Vénérable, Force pour le Premier Surveillant, Beauté pour le Second), les trois bijoux mobiles (Équerre, Niveau, Perpendiculaire) portés par les officiers. Les trois bijoux immobiles assignés aux degrés – pierre brute pour l’Apprenti – soulignent que le trois est ici le degré zéro de la construction : la matière informe qui attend d’être polie.

·  Au tout début du XVIIIe siècle (premiers rituels spéculatifs, ex. : Prichard 1730, catéchismes manuscrits anglais et écossais) : Les trois bijoux immobiles étaient souvent la Planche à tracer (pour le Maître), la Pierre brute (ou Rough Ashlar, pour l’Apprenti) et la Pierre à brocher / Broached Thurnel (une pierre pointue ou dentelée sur laquelle l’Apprenti apprenait à travailler). La Pierre cubique n’était pas toujours présente ; parfois c’était une « Pierre à aiguiser » ou un « Parpaing » (pour éprouver les outils).
·  Milieu et fin du XVIIIe siècle (codification française, REAA naissant, Rite Français 1785-1786) : La triade se stabilise progressivement en Pierre brute – Pierre cubique (à pointe) – Planche à tracer, avec une attribution claire par degré. C’est cette version qui devient classique en France et dans les rites continentaux.
·  Dans les rites anglo-saxons (Emulation, York, etc.) : Inversion complète ! Les bijoux immobiles sont l’Équerre, le Niveau et le Fil à plomb (assignés aux trois Officiers principaux : Orient, Occident, Midi), tandis que les bijoux mobiles (ou parfois appelés immobiles selon les juridictions) sont la Pierre brute, la Pierre parfaite (Perfect Ashlar) et la Planche à tracer. Cette différence remonte à une divergence post-Union de 1813 entre Anciens et Modernes en Angleterre.

Le signe de l’Apprenti, la triple accolade fraternelle, la triple batterie, l’attouchement de trois pressions, jusqu’à la signature maçonnique ornée de trois points en triangle , tout concourt à faire du trois le nombre de l’entrée, de la réception et de la fondation.
Comme l’explique le rituel d’Apprenti du Rite Écossais Primitif, « trois dirigent la Loge », car trois Maîtres suffisent à constituer une Loge juste et parfaite. Le trois est encore l’âge de l’innocence initiatique, le nombre de l’enfant spirituel qui vient de naître à la Lumière.

Au second degré, celui de Compagnon, le symbolisme du trois ne disparaît pas ; il se complexifie et s’intègre à une spirale ascensionnelle. L’âge passe à cinq ans, mais le trois demeure le socle indispensable. Le moment le plus emblématique est la montée de l’escalier en colimaçon qui mène à la Chambre du Milieu (ou Chambre du Milieu du Temple de Salomon). Dans le rituel de Compagnon – qu’il s’agisse du Rite Français, du Rite Écossais Ancien et Accepté ou de l’Émulation anglais – le Compagnon gravit un escalier tournant comportant trois, cinq et sept marches séparées par deux repos. Les trois premières marches symbolisent explicitement les trois Officiers principaux de la Loge (Vénérable, Premier et Second Surveillants), ou encore les trois degrés symboliques eux-mêmes, ou les trois piliers Sagesse-Force-Beauté. Elles rappellent aussi les trois voyages de l’Apprenti, comme le soulignent plusieurs planches maçonniques traditionnelles : le Compagnon ne peut accéder à la connaissance supérieure sans avoir solidement posé les trois fondations initiales. Les cinq marches suivantes renvoient aux cinq ordres d’architecture et aux cinq sens ; les sept dernières, aux sept arts libéraux et sciences. Ainsi, le trois n’est plus seulement fondation : il devient marche d’accès, médiation entre le binaire (dualité profane) et le multiple (connaissance). Pythagore revit ici : le trois unit les contraires et permet le passage de la puissance à l’acte.

Dans le rituel, le Compagnon reçoit l’enseignement géométrique, science pythagoricienne par excellence, et découvre que le trois est le premier nombre impair parfait, formant le triangle équilatéral – figure géométrique de la perfection et du delta lumineux qui apparaîtra plus tard. Les trois bijoux immobiles évoluent : la pierre cubique à pointe est désormais attribuée au Compagnon, symbole de la taille parfaite, du passage de la matière brute à la forme harmonieuse. Le trois, de statique qu’il était chez l’Apprenti, devient dynamique : il propulse vers l’étude, la réflexion et la transmission. C’est le nombre de l’adolescence initiatique, où l’on commence en premier à « épeler » le mot sacré, lorsqu’il est demandé, avant de pouvoir lire les plans.

C’est au troisième degré, celui de Maître, que le symbolisme du trois atteint son apogée dramatique et résurrectionnel. L’âge symbolique est désormais de sept ans, mais le trois reste omniprésent, cette fois sous la forme de l’épreuve et de la synthèse finale. La légende d’Hiram, cœur du rituel de Maître, met en scène trois mauvais compagnons qui assassinent l’Architecte du Temple pour lui arracher le Mot Sacré. Ces trois ruffians représentent les trois vices (ignorance, fanatisme, ambition) qui s’opposent à la Lumière ; leurs trois coups mortels font écho, en négatif, aux trois coups d’entrée de l’Apprenti.
Le récit de la mort est ponctué de trois coups de maillet répétés, et la recherche du corps perdu s’effectue avec trois tentatives infructueuses avant la découverte.

Pourtant, le trois ne s’arrête pas à la destruction : il permet la résurrection. Le Maître est relevé par les cinq points de la maîtrise, mais c’est bien le ternaire qui structure le drame : thèse (Hiram vivant), antithèse (mort par les trois), synthèse (relèvement et transmission du Mot substitué).
Le Temple devient Chambre du Milieu, lieu où les Maîtres reçoivent leur salaire – image de la Chambre du Milieu du Temple de Salomon, mais aussi de la conscience intérieure. Le troisième bijou immobile, la planche à tracer, est désormais attribué au Maître : du dessin à l’exécution, le trois a accompli son œuvre. Le delta lumineux ou triangle parfait, souvent surmonté de l’œil ou de la lettre G (Géométrie ou Grand Architecte), couronne l’Orient. Le trois, de nombre de l’entrée chez l’Apprenti, de progression chez le Compagnon, devient ici nombre de la complétude, de la victoire sur la mort, miroir de la Trinité chrétienne ou de la triade créatrice hermétique.

Ainsi, à travers les trois degrés, le symbolisme du nombre trois dessine une véritable dialectique initiatique : fondation (Apprenti), construction (Compagnon), accomplissement et renaissance (Maître).

Il n’est pas un simple ornement rituel ; il est la structure même du Temple intérieur que chaque maçon édifie. Comme l’écrivait Pierre Audureau dans son étude sur Le Nombre Trois en Franc-Maçonnerie, la force du trois réside dans sa capacité à transformer l’unité potentielle en harmonie réalisée.
Un rituel précis accompagne donc chaque âge de la vie : les rites d’initiation, qui comportent trois phases, marquent la mort de l’initié au monde profane et sa progression initiatique à chacun des degrés dans son intégration à la Franc-maçonnerie.

De Pythagore à la Bible, des guildes opératives médiévales aux rituels du Grand Orient de France de 1785 ou du Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté, le trois demeure le nombre mystérieux par excellence : celui qui permet à l’homme de passer des ténèbres à la Lumière, non pas une fois, mais en trois étapes essentielles qui, ensemble, forment l’Art Royal.

Ce long chemin ternaire, loin d’être figé, invite chaque maçon à revivre intérieurement cette évolution : frapper trois fois pour entrer, gravir les trois marches initiales, puis, Maître, comprendre que les trois assassins ne sont autres que les ombres que nous portons en nous. Le trois, enfin, n’est pas une fin : il ouvre sur l’infini des hauts grades, mais c’est dans les trois premiers degrés qu’il révèle toute sa puissance créatrice. Telle est la beauté éternelle de ce nombre qui, depuis des millénaires, unit le ciel et la terre dans le Temple de l’homme.

L’odyssée du nombre trois ne s’arrête pas aux portes des loges bleues.

Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), les 30 degrés supérieurs (du 4ᵉ au 33ᵉ) prolongent, amplifient et transforment le ternaire originel. Loin de s’effacer, le trois se métamorphose : il devient plus discret, plus subtil, plus architectural ; il passe du rôle de fondation visible à celui de principe organisateur invisible, de rythme initiatique à structure cosmique. Il accompagne l’initié dans une ascension qui va de la reconstruction du Temple perdu à la contemplation du Principe premier.

Les Loges de Perfection (4ᵉ – 14ᵉ) : le trois comme reconstruction et comme vengeance trinitaire

Dès le 4ᵉ degré (Maître Secret), le trois réapparaît avec force : le Président s’appelle Trois Fois Puissant Maître. Cette triple qualification rappelle le Vénérable Maître des loges bleues, mais amplifiée. Le rituel met en scène trois gardiens, trois serments successifs, et le triangle reste omniprésent dans le décor et les batteries.
Les degrés Élus (9ᵉ : Maître Élu des Neuf ; 10ᵉ : Illustre Élu des Quinze ; 11ᵉ : Sublime Chevalier Élu) reprennent explicitement la structure ternaire de la légende d’Hiram : trois assassins, trois coups, trois tentatives de recherche du corps. Ici, le trois est dialectique vengeresse : thèse (crime), antithèse (poursuite), synthèse (justice rétablie). Le ternaire devient outil de réparation du Temple brisé.
Au 14ᵉ degré (Grand Élu Parfait et Sublime Maçon), sommet des Loges de Perfection, le trois culmine dans le triangle parfait surmonté du delta lumineux, souvent avec l’inscription Iod-He-Vau-He ou les trois lettres du tétragramme disposées en triangle. Le trois n’est plus seulement structure ; il est le support du Nom divin, le médiateur entre l’Un et le Multiple.

Les Souverains Chapitres (15ᵉ – 18ᵉ) : le trois comme passage historique et spirituel

Au 15ᵉ (Chevalier d’Orient ou de l’Épée) et au 16ᵉ (Prince de Jérusalem), le trois s’incarne dans les trois reconstructions symboliques du Temple (celui de Zorobabel, celui d’Hérode, celui spirituel). Trois périodes, trois exils, trois retours.
Le 17ᵉ (Chevalier d’Orient et d’Occident) accentue la dualité apparente (Orient/Occident), mais le trois la résout : trois sceaux, trois âges du monde (avant, pendant, après la destruction), trois vertus théologales qui préparent la Rose-Croix.
Au 18ᵉ degré (Souverain Prince Rose-Croix), le ternaire atteint une sublimation christique et alchimique majeure avec : Trois vertus théologales (Foi, Espérance, Charité); Trois clous de la Passion; Trois principes alchimiques (soufre, mercure, sel); Trois phases de la Résurrection (mort, descente aux enfers, remontée)
La Rose a trois pétales sur la Croix à quatre branches (3 + 4 = 7, mais le trois domine comme principe vital). Le trois devient ici le nombre de la médiation rédemptrice : il unit le ciel et la terre, le divin et l’humain, la mort et la vie.

3. Les Sublimes Aréopages (19ᵉ – 30ᵉ) : le trois comme principe cosmique et philosophique

Dans ces degrés philosophiques, le trois se fait plus abstrait, plus universel.
Au 23ᵉ (Chef du Tabernacle) et 24ᵉ(Prince du Tabernacle) : trois prêtres, trois ordres de Lévites, trois parties du Tabernacle (Saint des Saints, Saint, Parvis).
Au 25ᵉ (Chevalier du Serpent d’Airain) : triple guérison (regard sur le serpent, foi, miséricorde divine).
Au 28ᵉ (Chevalier du Soleil) : le trois réapparaît comme loi trinitaire de la création (Pensée, Volonté, Action ; ou encore les trois mondes : divin, moral, physique).
Au 30ᵉ (Chevalier Kadosh) : le trois est omniprésent dans les batteries (trois fois trois), les serments, et surtout dans la triple mort symbolique (les trois tyrans : ambition, fanatisme, ignorance). Le Kadosh combat encore les trois vices qui ont tué Hiram, mais à une échelle chevaleresque et universelle.

4. Les Ultimes Vaillances (31ᵉ – 33ᵉ) : le trois couronné et transcendé

Au 31ᵉ (Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur) : triple justice (équité, discernement, miséricorde).
Au 32ᵉ (Sublime Prince du Royal Secret) : le ternaire soutient l’équilibre des forces opposées (le triangle central du camp est entouré de trois camps secondaires).
Au 33ᵉ (Souverain Grand Inspecteur Général) : le trois atteint sa plénitude silencieuse. Le grade n’est plus une « charge » mais une présence. Les trois vertus cardinales de la Maçonnerie (Sagesse, Force, Beauté) se fondent en une seule Lumière. Le 33ᵉ n’est pas le sommet d’une pyramide, mais le centre d’un triangle infini : il veille, oriente, réconcilie sans imposer. Certains rituels anciens évoquent explicitement la triade suprême (Être, Vie, Pensée) ou la résonance avec les trois personnes divines.

Ainsi, dans les trois degrés symboliques, le trois est rythme : trois coups, trois voyages, trois piliers. Dans les hauts grades, il devient structure : triple vengeance, triple reconstruction, triple médiation rédemptrice. Au sommet, il se fait principe : loi trinitaire de toute création, de toute harmonie, de toute réintégration.

Le REAA ne supprime jamais le trois ; il le déploie en spirale ascendante. Ce qui était battement initial (trois coups à la porte) devient battement cosmique (trois phases de l’Être). L’initié qui parvient au 33ᵉ n’a pas « dépassé » le trois ; il l’habite pleinement, comme on habite le centre d’un triangle parfait dont les côtés s’étendent à l’infini.

Le trois, dans le REAA, n’est pas un nombre parmi d’autres : c’est le nombre de l’initiation elle-même.

Ce nombre trois permet à l’Un de se manifester dans le Multiple sans se diviser. De l’Apprenti qui frappe trois fois au Souverain Grand Inspecteur Général qui contemple en silence, l’odyssée ternaire ne connaît pas de fin – elle est le mouvement même de la Lumière qui descend et remonte éternellement.

« Le souffle de la Pythie », l’oracle grec au cœur battant de nos vies modernes

Avec Le souffle de la Pythie, Agnès Rabotin et Morgane Pinon signent un roman ample, nerveux et profondément habité, où Delphes, Athènes, Paris, Liévin, Apollon et la fontaine de Castalie composent une véritable géographie de l’âme. Derrière l’aventure mythologique, c’est une méditation sur l’amour, la perte, la mémoire, la parole sacrée et la possibilité de demeurer vivant après l’épreuve qui se dessine.

Le souffle de la Pythie appartient à cette famille de romans qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui déplacent intérieurement celui qui les lit

Agnès Rabotin et Morgane Pinon y nouent deux temps, un homme et une femme, deux appels, deux manières d’habiter le monde. D’un côté, Alex, archéologue contemporain, travaille dans l’univers des traces, des objets conservés, des fragments que le passé confie à nos mains avec une pudeur presque sacrée. De l’autre Agathi, jeune femme du Ve siècle avant Jésus-Christ, prise dans la lumière redoutable de Delphes, là où Apollon ne règne pas seulement comme dieu solaire, mais comme puissance de dévoilement, de brûlure et d’exigence. Entre ces deux lignes de vie, quelque chose circule. Ce n’est pas seulement une intrigue, ni un jeu de correspondances romanesques. C’est un souffle, précisément, une respiration ancienne qui traverse les siècles et rappelle que les mythes ne sont jamais morts lorsqu’ils continuent d’interroger notre manière d’aimer, de perdre, de choisir et de nous tenir debout devant ce qui nous dépasse.

Sanctuaire de Delphes : théâtre et temple d’Apollon

L’absence de sommaire ne nuit aucunement à la lecture

Elle laisse au contraire le récit avancer comme une procession intérieure, où les chapitres courts intensifient la nervosité de l’ouvrage et lui donnent une pulsation très vive. Le roman va vite, mais ne court jamais à vide. Il passe d’un lieu à l’autre, d’un âge à l’autre, d’une voix à l’autre, en donnant le sentiment que chaque étape déplace une pierre du chemin. Liévin, Athènes, Delphes, les centres de conservation, les salles d’étude, les sanctuaires et les seuils antiques deviennent les stations d’une initiation romanesque. Le lecteur sent que l’archéologie, ici, n’est jamais seulement une discipline. Elle devient une manière de fouiller l’être, de dégager sous la poussière du temps ce que la vie nous oblige parfois à reconnaître trop tard.

La force du livre tient à cette double fidélité

La fontaine de Castalie

Fidélité à la mythologie grecque, d’abord, que les deux autrices ne réduisent jamais à une réserve de noms prestigieux ou de références savantes. Apollon, la Pythie, la fontaine de Castalie, la Grèce des temples et des présages retrouvent une présence charnelle, inquiète, sensuelle, parfois menaçante. La parole de l’oracle n’est pas une jolie énigme antique. Elle est une déchirure dans l’ordre ordinaire du monde. Elle oblige chacun à entendre ce qu’il préférerait peut-être ne pas savoir.

Fidélité à l’humain, ensuite, car l’ouvrage ne sacrifie jamais ses personnages au prestige du mythe. Alex, Agathi, Paul, Sophie, Calista, Asclépios et les autres ne sont pas des figures posées sur une fresque. Ils aiment, doutent, se taisent, se trompent, se cherchent, s’épuisent parfois à vouloir comprendre ce que la vie leur demande.

C’est là que la lecture maçonnique devient particulièrement féconde.

Le souffle de la Pythie parle sans cesse de passage, de silence, de lumière différée, d’épreuve, de reconnaissance et de transmission

Consultation de l’oracle de Delphes

La fontaine de Castalie apparaît comme une eau lustrale où l’être humain doit laisser tomber ses certitudes avant de pouvoir entendre une parole plus haute. Delphes devient un centre spirituel, un omphalos intime, le lieu où la terre et le ciel cessent d’être séparés. La Pythie, quant à elle, incarne cette voix qui ne donne pas le repos, mais l’exigence. Elle ne console pas immédiatement. Elle initie. Elle arrache l’être à ses protections, à ses habitudes, à ses petits arrangements avec lui-même. Dans le miroir du roman, l’oracle ressemble à la lumière du cabinet de réflexion. Il n’éclaire pas d’abord le monde extérieur. Il contraint chacun à descendre en lui-même.

Les dernières pages donnent à l’ensemble une profondeur plus grave encore

Le roman ne s’achève pas dans une résolution facile, mais dans une vibration douloureuse où la perte devient une épreuve de fidélité. La nuit parisienne, le bruit du moteur, la pluie, les feux rouges et blancs, l’appel téléphonique, les messages laissés comme des fragments de présence, tout cela ramène soudain le mythe dans notre monde le plus quotidien. Après Delphes, après les dieux, après la traversée des signes, demeure une question nue. Que faisons-nous de l’amour lorsqu’il n’est plus présence, mais blessure. Que faisons-nous de la promesse donnée à celle ou celui qui part. La phrase qui invite à ne pas laisser la douleur refermer le cœur porte alors une puissance presque testamentaire. Elle donne au roman sa clé la plus humaine et peut-être la plus initiatique. Aimer encore n’est pas oublier. Aimer encore, c’est refuser que la mort ait le dernier mot sur la capacité d’ouverture.

Agnès Rabotin

Agnès Rabotin, passionnée depuis toujours par la mythologie grecque, a déjà consacré une part importante de son œuvre à faire revivre cet héritage dans des récits où légendes, sentiments et voyage intérieur se rejoignent

Correctrice et relectrice durant vingt ans dans une maison de presse, devenue indépendante en 2015, elle a publié Origines, Le dernier oracle, Origines, La première pluie, puis La danse du Chaos, achevant ainsi une trilogie où les dieux grecs n’appartiennent pas au passé, mais à une mémoire active de l’humanité.

Morgane Pinon vient d’un autre ciel, à la fois scientifique et littéraire

Morgane Pinon

Chimiste, autrice d’une quinzaine d’ouvrages en dix ans, elle chemine entre romance, fantasy, anticipation, jeunesse, science-fiction et récits d’émotion. Leur rencontre donne ici une écriture à deux souffles, où la sensualité mythologique d’Agnès Rabotin rejoint l’élan stellaire et sensible de Morgane Pinon.

Le souffle de la Pythie réussit surtout à faire sentir que le sacré n’est pas toujours là où nous croyons le trouver

Il est dans le temple, certes, dans l’eau, dans la pierre, dans l’oracle, dans la mémoire d’Apollon. Mais il est aussi dans une main qui se retire, dans un message que nous n’osons pas lire, dans une douleur qui refuse de s’éteindre, dans une amitié qui veille, dans une parole donnée à l’instant où tout vacille. C’est pourquoi ce roman touche plus profondément que ne le laisserait croire son apparence de grande aventure mythologique. Il parle de l’initiation la plus difficile, celle qui ne s’accomplit pas devant les colonnes d’un sanctuaire, mais au cœur même de la vie, lorsque l’être doit accepter que la lumière puisse naître de la blessure.

À travers Le souffle de la Pythie, Agnès Rabotin et Morgane Pinon rappellent que l’oracle véritable n’annonce pas seulement l’avenir. Il révèle ce que nous portons déjà en nous, cette part de nuit et de feu, de mémoire et de désir, qui attend qu’une voix, venue de Delphes ou du plus profond de notre cœur, nous ordonne enfin d’aimer encore.

Liens utiles

Site d’Agnès Rabotin / Facebook d’Agnès Rabotin / Site de Morgane Pinon

Le souffle de la Pythie

Agnès Rabotin – Morgan Pinon

Agnès Rabotin / Morgan Pinon, 2025, 558 pages, 19 €

Pour commander, c’est ICI

La Grande Loge d’Autriche (GLvÖ) est la plus haute autorité maçonnique d’Autriche

De notre confrère autrichien freimaurerei.at

Elle chapeaute les loges qui en dépendent et leur fournit des valeurs et un règlement intérieur ; au-delà de cela, les loges sont autonomes. Cela peut paraître hiérarchique, mais en réalité, c’est très démocratique. Le pouvoir ne réside pas au sommet, mais à la base. Les représentants librement élus des loges prennent toutes les décisions fondamentales de la Grande Loge en assemblées générales. Ils élisent parmi eux un Grand Maître ainsi que les autres membres exécutifs de la Grande Loge. Chez nous, ce processus a lieu tous les trois ans.

Plus de 80 loges appartiennent à notre Grande Loge

L’association de la Grande Loge d’Autriche compte actuellement 83 loges, dont trois loges spéciales dédiées à une cause particulière : la loge « Quatuor Coronati », par exemple, à la recherche maçonnique. Par ailleurs, une académie maçonnique inter-loges au sein de la Grande Loge se consacre également à la recherche. Le nombre de membres des loges varie considérablement : la plus grande compte plus de soixante-dix frères, la plus petite une vingtaine. Au total, plus de 3 600 frères appartiennent aux loges de la Grande Loge d’Autriche : en moyenne, donc un peu moins de cinquante par loge. Le siège de la Grande Loge se trouve dans un bâtiment historique de la Rauhensteingasse, en plein cœur de Vienne. Les deux tiers des loges y ont également leur siège. Le tiers restant est réparti dans les huit autres Länder.

Notre Grande Loge suit la réglementation anglaise

À l’échelle mondiale, la franc-maçonnerie se divise en deux courants fondamentaux : la franc-maçonnerie anglaise, plus spirituelle et axée sur l’auto-éducation, et la franc-maçonnerie française, plus engagée socio-politiquement. La Grande Loge d’Autriche s’est alignée sur la doctrine anglaise. Dès 1952, elle fut reconnue comme franc-maçonnerie régulière par la Grande Loge Unie d’Angleterre, instance internationale faisant autorité. Régulière signifie : conforme aux règles anglaises. Ainsi, notre Grande Loge appartient, au niveau international, à la grande majorité. Cela signifie notamment qu’elle ne prend pas position sur les controverses publiques et ne s’immisce pas dans les affaires politiques. Elle considère également que les préoccupations humanitaires de la franc-maçonnerie doivent se manifester davantage par l’intermédiaire de ses francs-maçons individuels que par l’intermédiaire de l’organisation elle-même.

L’histoire mouvementée

Georg Semler, Grand Maitre de la Grande Loge d’Autricheutriche

L’histoire de notre Grande Loge est mouvementée, car la franc-maçonnerie en Autriche a été interdite à deux reprises depuis son apparition au XVIIIe siècle : d’abord pendant plus d’un siècle par la réaction des Habsbourg, puis pendant sept années courtes mais extrêmement destructrices sous le régime national-socialiste.

Sous les Habsbourg, le principal motif était probablement leur lien étroit avec le catholicisme, qui était également très puissant politiquement à l’époque et s’opposa aux loges jusqu’au XXe siècle : en partie parce qu’il ne pouvait pas les contrôler, et en partie — cela devint plus important au XIXe siècle — parce que la franc-maçonnerie romane tendait de plus en plus vers l’athéisme, et que la franc-maçonnerie italienne, avec d’autres groupes, luttait pour l’unification politique de l’Italie et donc contre les États pontificaux.

Bien que la franc-maçonnerie autrichienne fonctionnât différemment, elle fut, pour ainsi dire, victime collatérale au XIXe siècle dans l’Empire des Habsbourg catholique et désormais très réactionnaire : elle fut interdite jusqu’à la fin de la monarchie en 1918. La raison de l’hostilité des nationaux-socialistes envers les francs-maçons est plus facile à comprendre : les systèmes totalitaires, quels qu’ils soient, cherchent à tout contrôler. Ils ne peuvent donc accepter l’existence de sphères sociales autonomes à leurs côtés, surtout lorsque celles-ci, comme les francs-maçons, défendent des valeurs humanitaires fondamentales.

Mais depuis 1945, cela aussi est terminé, et la situation n’a cessé de s’améliorer.

Ce qui suit est un récit chronologique des événements, présenté en trois étapes nécessaires avant que la franc-maçonnerie autrichienne n’atteigne son apogée actuel.

Première tentative : Une loge fut fondée pour la première fois en 1742.

Les fondements de la première Grande Loge au monde furent posés à Londres en 1717. D’importants États du continent, tels que la France et la Prusse, suivirent quelques années plus tard.

Dans l’Empire des Habsbourg, il fallut attendre 1742. Deux ans auparavant, l’archiduchesse Marie-Thérèse, que les Autrichiens appellent encore aujourd’hui impératrice, avait accédé au trône. Bien que son époux, François-Étienne de Lorraine, devenu empereur du Saint-Empire romain germanique François Ier en 1745, ait été admis dans la franc-maçonnerie aux Pays-Bas en 1731 alors qu’il était encore prince célibataire, la souveraine demeura sceptique : les chercheurs supposent que cela tenait non seulement à sa foi catholique, mais surtout au fait que son adversaire, le roi de Prusse Frédéric le Grand, qui lui avait ravi la Silésie, était un franc-maçon très engagé. C’est ainsi qu’elle fit dissoudre et interdire, quelques mois plus tard, la loge « Aux Trois Canons », fondée à Vienne en 1742.

Les francs-maçons autrichiens n’eurent donc pas la tâche facile à leurs débuts. La fondation de loges demeura difficile pendant un certain temps, mais la situation s’améliora à partir du milieu du siècle. En effet, plusieurs conseillers importants du régent étaient francs-maçons. Rien d’étonnant à cela : les francs-maçons comptaient parmi les porteurs de l’idée de modernisation, et l’impératrice était en effet favorable aux réformes. Cette dynamique se poursuivit sous le règne de Joseph II, fils de Marie-Thérèse, et c’est ainsi qu’en 1784, la première Grande Loge autrichienne put être fondée à Vienne, non sans un certain retard.

Cette période faste ne dura que quelques années : François II/Ier, successeur éloigné de Joseph et son neveu, craignant pour son trône durant la Révolution française, interdit dès le début des années 1790 tout ce qui était consacré aux idées nouvelles, y compris la franc-maçonnerie. D’un point de vue politique global, cette stagnation allait finalement durer plus d’un siècle. L’Empire des Habsbourg s’enfonça progressivement dans une logique défensive. Aussi, toutes ces interdictions furent-elles maintenues aussi longtemps que possible, y compris celle de la franc-maçonnerie : dans la partie autrichienne de l’empire, divisée en une monarchie austro-hongroise en 1867, elle resta en vigueur jusqu’à la Première Guerre mondiale et la chute des Habsbourg.

Deuxième tentative : 1918 dans la jeune République d’Autriche.

Après l’effondrement de l’Empire des Habsbourg, les francs-maçons autrichiens en exil purent immédiatement transférer leurs loges dans la nouvelle république démocratique, qui avait adopté un droit des associations moderne, et y établir une Grande Loge, la « Grande Loge de Vienne ». Celle-ci connut un succès immédiat. En quelques années, elle comptait 24 loges et près de deux mille membres.

Étonnamment, et de façon inhabituelle pour un régime dictatorial, le régime austrofasciste arrivé au pouvoir en 1934 n’a pas promulgué de nouvelle interdiction. Cependant, les fonctionnaires et autres membres du mouvement travaillant dans les secteurs liés à l’État ont dû déclarer leur appartenance, ce qui explique les nombreuses démissions.

En 1938, Hitler ordonna à son armée d’envahir l’Autriche, puis d’annexer le pays à l’Allemagne nazie. Pour les francs-maçons, cela signifiait que tout était à refaire. Leurs idéaux de liberté, d’humanité et de tolérance étaient totalement incompatibles avec l’idéologie totalitaire et raciste des nationaux-socialistes.

Simultanément à l’invasion militaire, des commandos SS spéciaux arrivèrent de Berlin avec l’ordre de déporter les opposants politiques et de dissoudre toutes les associations désapprouvées par les nationaux-socialistes. Parmi celles-ci figuraient les francs-maçons. Leurs dirigeants furent interrogés, certains arrêtés ; le Grand Maître Richard Schlesinger, gravement malade et à la tête de la Grande Loge depuis 1919, mourut en détention. Sur les plus de 800 francs-maçons encore présents en Autriche après les démissions provoquées par le régime austrofasciste, beaucoup durent fuir à l’étranger, notamment les juifs. Plus d’une centaine furent assassinés dans les camps de concentration avant 1945.

Troisième tentative : 1945, au début de la Seconde République.

Quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les quelques francs-maçons survivants se réunirent à Vienne, alors à moitié détruite, et, indépendamment, également en Carinthie, pour une troisième tentative. Les premières loges furent refondées et, bientôt, la Grande Loge, supprimée par les nationaux-socialistes en 1938, put être rétablie. Tout cela se déroula dans les conditions particulièrement difficiles des premières années d’après-guerre.

L’Autriche était alors divisée en quatre zones d’occupation. La nourriture était rare et le logement extrêmement difficile à trouver. Pour que les réunions maçonniques, c’est-à-dire les rassemblements rituels des loges, puissent avoir lieu, chaque frère devait apporter, par exemple durant les premières années d’après-guerre, du combustible pour le chauffage, ainsi que des tickets de rationnement pour le pain et la graisse. Certaines réunions furent même annulées faute de combustible. Les loges américaines envoyèrent à leurs frères autrichiens des colis contenant des vêtements et des chaussures.

Mais à l’instar du pays lui-même, la franc-maçonnerie autrichienne se rétablit alors très lentement. Presque chaque année, une nouvelle loge pouvait être fondée : d’abord surtout à Vienne, puis progressivement dans les huit autres Länder. Les bonnes années s’enchaînaient rapidement. En 1952, la « Grande Loge d’Autriche » fut finalement de nouveau reconnue comme régulière par la « Grande Loge Unie d’Angleterre ».

Au tournant de l’année 1985/86, la Grande Loge, conjointement avec les loges viennoises, put s’installer dans son nouveau bâtiment de la Rauhensteingasse à Vienne. En 2017, elle célébra le 300e anniversaire de la franc-maçonnerie moderne avec la Grande Loge Unie d’Angleterre et toutes les autres Grandes Loges régulières du monde. Et en 2018, un an plus tard, la Grande Loge d’Autriche fêta son centenaire : à chaque fois dans la salle de bal du Hofburg de Vienne, lors de grandes cérémonies rituelles réunissant plus de mille frères venus de toute l’Autriche.

Francs-maçons autrichiens célèbres

Pour un franc-maçon, il importe peu, à proprement parler, de savoir quelles personnalités célèbres comptent parmi ses ancêtres. Toutefois, sachant que ce sujet intéresse nombre de personnes, nous listons ici, par ordre alphabétique, quelques noms issus de l’histoire maçonnique autrichienne, ancienne et récente. Cette sélection ne prétend pas à l’exhaustivité.

1742 À 1870

• Ignaz von Born (1742-1791) : intellectuel et naturaliste ; Vénérable Maître de la célèbre loge « Zur wahren Eintracht ».

François-Étienne de Lorraine (1708-1765) : sous le nom de François Ier, empereur du Saint-Empire romain germanique et époux de Marie-Thérèse, il fut admis dans une loge maçonnique anglaise alors qu’il était encore prince à La Haye, aux Pays-Bas, mais n’y exerça que peu d’activité à Vienne.

• Joseph Haydn (1732-1809) : le célèbre compositeur fut admis dans la prestigieuse loge viennoise « Zur wahren Eintracht » en 1785.

• Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : membre de la loge viennoise « Zur Wohltätigkeit ». Il a composé beaucoup de musique maçonnique (notamment « Gesellenreise », « Die Maurerfreunde », « Maurerische Trauermusik », « Eine kleine Freimaurer-Kantate », « Zum Schluss der Loge ») ; l’opéra « La Flûte enchantée » est également considéré comme un opéra maçonnique. Peu de temps après, son père Léopold Mozart et plus tard son fils Franz Xaver Wolfgang furent admis.

• Emanuel Schikaneder (1751-1812) : acteur et metteur en scène de théâtre ; il a écrit le livret de « La Flûte enchantée ».

• Angelo Soliman (vers 1721-1796) : d’abord esclave noir africain, puis figure respectée à Vienne et franc-maçon.

• Joseph von Sonnenfels (1733-1817) : réformateur et esprit universel ; il a obtenu l’abolition de la torture sous Marie-Thérèse.

• Milieu du XIXe siècle : Franz Liszt (1811-1886). Ce compositeur et pianiste originaire du Burgenland fut membre de plusieurs loges maçonniques en Allemagne à partir de 1841 ; la franc-maçonnerie était alors interdite en Autriche.

1871 À 1918 : HÔTELS VIENNOIS EN HONGRIE (« HÔTELS DE FRONTIÈRE »)

• Alfred Adler (1870-1937) : médecin, initialement psychanalyste dans le cercle de Sigmund Freud, fondateur de la psychologie individuelle à partir de 1910.

• Hermann Bahr (1863-1934) : dramaturge, écrivain, critique (dont « Neues Wiener Tablatt »).

• Alfred Hermann Fried (1864-1921) : écrivain pacifiste ; prix Nobel de la paix 1911.

• Heinrich Glücksmann (1863-1943) : auteur, dramaturge (Deutsches Volkstheater), journaliste (notamment « Der Zirkel », « Wiener Freimaurer-Zeitung »).

• Carl Millöcker (1842-1899) : compositeur d’opérettes (par exemple « Der Bettelstudent »).

• Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : compositeur, chef d’orchestre, metteur en scène ; professeur d’Arnold Schönberg.

• Carl Michael Ziehrer (1843-1922) : compositeur (23 opérettes et 600 danses).

1918 À 1938 : PREMIÈRE RÉPUBLIQUE

• Richard Nikolaus Coudenhove-Kalergi (1894-1972) : un des premiers paneuropéens.

• Fritz Grünbaum (1880-1941 ; mort au camp de concentration de Dachau) : artiste de cabaret, auteur d’opérettes et de chansons populaires.

• Ferdinand Hanusch (1866-1923) : Homme politique social-démocrate à Vienne.

• Felix Salten (1869-1945) : écrivain austro-hongrois ; mondialement connu pour son histoire animalière « Bambi ».

• Leo Slezak (1863-1946) : chanteur d’opéra de renommée internationale (en tant que « ténor héroïque ») et acteur (nombreux films).

• Julius Tandler (1869-1936) : médecin et homme politique social-démocrate à Vienne.

DEPUIS 1945 : LA SECONDE RÉPUBLIQUE

• Wolfgang Bauer (1941-2005) : poète important (drames, poésie, nouvelles en prose), au même niveau que Thomas Bernhard ou Peter Handke.

• Karlheinz Böhm (1928-2014) : acteur et agent d’aide au développement (Éthiopie).

• Milo Dor (1923-2005) : Auteur autrichien d’origine serbe, traducteur, membre du Groupe 47 (d’écrivains).

• Gottfried von Einem (1918-1996) : compositeur, notamment d’opéras (par exemple « Der Besuch der alten Dame » d’après une pièce de Dürrenmatt).

• Alexander Giese (1921-2016) : journaliste et écrivain scientifique et culturel (romans et ouvrages maçonniques). Grand Maître de la Grande Loge de 1975 à 1987.

• Otto Grünmandl (1924-2000) : artiste de cabaret et acteur folklorique du Tyrol.

• Rudolf Hausner (1914-1995) : peintre et représentant important de l’École viennoise du réalisme fantastique.

• Georg Kreisler (1922-2011) : compositeur, chanteur, poète et artiste de cabaret ; maître de l’humour noir. Citoyen américain depuis 1943.

• Jörg Mauthe (1924-1986) : journaliste, écrivain et, en tant que conseiller municipal du Parti populaire, homme politique culturel à Vienne.

• Fritz Muliar (1919-2009) : acteur viennois ; nombreux films.

• Hugo Portisch (1927-2021) : journaliste de presse écrite et de télévision de renom ; créateur d’une série télévisée largement regardée sur l’histoire de l’Autriche à partir de 1918.

• Fred Sinowatz (1929-2008) : social-démocrate, ministre de l’Éducation puis chancelier fédéral autrichien.

• Erich Sokol (1933-2003) : graphiste, illustrateur, caricaturiste (notamment ORF, Kronenzeitung, Playboy).

• Friedrich Torberg (1908-1979) : écrivain (dont « Tante Jolesch ») et traducteur d’Ephraim Kishon.

• Hugo Wiener (1904-1993) : artiste de cabaret, compositeur, auteur, pianiste.

• Helmut Zilk (1927-2008) : Journaliste de télévision, social-démocrate, ministre de l’Éducation et plus tard maire de Vienne (1984-1994).

La publication de ces noms ne contrevient pas à la règle de discrétion, selon laquelle chaque franc-maçon ne peut révéler que lui-même son appartenance à la franc-maçonnerie. Cette règle ne s’applique pas aux membres décédés.

Le silence initiatique

La Franc-maçonnerie cultive le secret. Elle le cultive, comme jadis, les bâtisseurs de nos cathédrales et autres édifices sacrés cultivaient le secret de métier. Mais pour autant, qu’elle cultive le secret, la franc-maçonnerie est-elle une société secrète ? Évidemment non, au sens des sociétés secrètes à but criminel, comme les Yakusas, ou à but terroriste, comme hélas celles qui se manifestent par la violence aveugle jusque dans nos cités.

Les diverses obédiences maçonniques françaises ont pignon sur rue. Ce sont des associations selon la loi de 1901, dûment déclarées.

La Franc-Maçonnerie n’est donc pas une société secrète au sens de société clandestine.

Mais nous sommes une société qui demande à ses membres de garder le secret sur une partie de ce qui leur est transmis, et dont les réunions se tiennent à huis clos. Nul ne peut y être admis qui ne se soit fait reconnaître comme Franc-maçon ou Franc-maçonne. Nous ne sommes pas une société secrète, pourtant, le secret maçonnique existe bel et bien ! En fait, il faudrait plutôt dire « les secrets maçonniques existent bel et bien ». Il existe en fait trois secrets maçonniques, de nature tout à fait différente. Le premier est le secret d’appartenance, le second est le secret des rituels et le troisième est le secret de l’initiation. 

Le premier secret que les Maçons s’engagent à respecter, est le secret d’appartenance.

Concrètement, chacun peut faire savoir qu’il est Franc-maçon. Mais nul ne peut dire de Monsieur Untel qu’il est maçon, ni de Madame Unetelle qu’elle est maçonne, et pas même confirmer ou infirmer leur appartenance si la question lui est posée.

En fait, dès la création des premières loges, à une époque où la liberté d’association n’existait pas, une hostilité se fait jour dans la population, face à ces hommes ou ces femmes qui se réunissent à huis clos, et que l’on va accuser de toutes sortes de déviances.
Il faut aussi compter avec l’attitude de l’Église, à partir de la bulle pontificale In eminenti apostolatus specula de 1738. Le pape Clément XII interdit aux catholiques, sous peine d’excommunication, de faire partie de la société des « Liberi muratori ou francs-massons ». Elle est nourrie par les tenants de la fameuse théorie du complot.

Il est vrai que la non-divulgation de l’appartenance d’autrui peut être une forme de protection contre ces persécutions, quels qu’en soient la nature et le degré.

En fait, la règle qui interdit aux maçons de faire connaître l’appartenance d’un autre maçon n’est pas que la résultante de ces manifestations de l’antimaçonnisme. Elle découle en fait de deux principes maçonniques essentiels qui sont le respect d’autrui dans ses propres convictions et sa liberté absolue de conscience.
L’engagement maçonnique est un engagement d’hommes et de femmes libres, désireux de se perfectionner. Le parcours initiatique d’un franc-maçon vise à développer en lui ou en elle les principes et les valeurs morales qui vont guider ses choix, qui vont donner sens à ses actions. Mais en tout état de cause, il ou elle est libre, libre et responsable. Sans sujétion aucune.

Le deuxième secret de la franc-maçonnerie est le secret des rituels.
Dire que la Franc-maçonnerie est une société initiatique traditionnelle, c’est dire que les formes de cette initiation, comme celles de tout ce qui se passe dans la Loge, sont régies par des règles fort anciennes, héritées des sociétés initiatiques de l’Antiquité et du Moyen-âge. Pour se reconnaître, et identifier ainsi ceux qui peuvent partager leurs travaux, ils font usage de signes et de mots de passe, à chacun des degrés et qui sont détaillées dans une série de rituels.

Même si depuis les débuts de la Franc-maçonnerie spéculative il y a plus de trois siècles l’essentiel de ces rituels a été largement divulgué, et peut être trouvé sans difficulté dans de nombreux ouvrages ou désormais sur Internet, ils sont pour les Francs-maçons des composantes du secret. Cela signifie qu’ils s’engagent à ne pas les révéler à qui n’a pas qualité pour les connaître, c’est-à-dire à qui n’est pas franc-maçonne ou franc maçon ou qui n’est pas au moins de son degré atteint dans son parcours maçonnique.

Lorsqu’un profane demande à être reçu Maçon, on dit qu’il demande à être « admis aux mystères et privilèges de la Franc-maçonnerie ». Pour le dire en termes simples, un mystère n’est pas quelque chose que l’on cache, mais quelque chose de caché, que chacun est appelé à s’efforcer de découvrir au travers d’un processus ritualisé, celui précisément qui a fait de lui un myste, c’est-à-dire un initié.

Les mystères mésopotamiens, égyptiens, puis grecs, nous invitent à réfléchir sur la vie et la mort, au travers d’une réflexion sur la fécondité, la renaissance de la nature, le cycle mort-renaissance. À chaque époque, dans chaque culture, des sorciers, des mages, des prêtres ont proposé des réponses, décrit des cosmogonies, conçu des légendes, forgé des mythes, érigé des temples et réglé des cultes.

Que la divinité soit nommée Amon Râ, Isis ou Osiris, Zeus, Jupiter, ou Dieu, ou bien que le principe créateur soit dénommé Grand Architecte de l’Univers, il faut admettre que c’est en fait au même besoin que répondent ces désignations du Un-Tout, au même ineffable, au même indicible, à la même cause première que l’on fait référence.

Au reste, le mot « mystère » lui-même nous conduit à cette conclusion, puisqu’il est construit sur la racine indo-européenne mu que l’on retrouve dans le mot muet et qui signifie se taire, ne pas pouvoir dire. Le Mystère est en dehors du champ de ce qu’une langue peut exprimer. On voit ici exprimée l’idée que ce qui est de l’ordre du sacré, du divin, ne peut être transmis indûment ; et que le silence s’impose. Toutes les sociétés initiatiques reposent ainsi sur l’idée que les rites qui permettent de transmettre les éléments d’accession à la connaissance ne peuvent être connus que de ceux qui, librement, acceptent de s’y engager.

Dans toutes les cultures, parmi ceux qui se devaient de connaître, de respecter et de transmettre les enseignements sacrés figuraient de tous temps ceux qui concevaient et construisaient les temples et autres édifices sacrés, gardant le secret sur ce qui était qualifié d’Art Royal, au sens d’art du divin qui règne sur le monde, car « Ce qui est en bas doit être comme ce qui est en haut. » Les Devoirs auxquels s’obligeaient les hommes de métier, tels que les décrivent les manuscrits Regius (vers 1390), Cooke (vers 1425) ou Schaw (en 1598), créaient entre eux une solidarité explicite.

Dès le tout début du 17ème siècle, des hommes qui n’étaient pas des artisans souhaitèrent être instruits des secrets de l’Art royal, et, pour cela, à être admis dans des loges jusque-là exclusivement opératives. Et ainsi, lorsque des membres non professionnels, clercs, savants, nobles ou notables locaux, vinrent à être acceptés dans ces Loges, ils furent à leur tour instruits de ces secrets en même temps que des devoirs qui s’imposaient aux membres. Maçons du métier ou Maçons acceptés partageaient l’héritage que constituaient les traditions et les usages, mais aussi les mots, signes et attouchements qui visaient à préserver la confidentialité et la régularité d’appartenance à leur Loge.

Et puis des Loges se créèrent peu à peu, notamment en Écosse, des loges dites « spéculatives » dont les hommes de métier, les « opératifs » étaient absents.  Pour autant, et dans leur continuité, la Franc-Maçonnerie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’a cessé de perpétuer nombre traditions, de règles, de pratiques et d’usages des guildes et corporations de maçons du Moyen-âge.
Les Franc-Maçonnes et Francs-maçons acceptés d’aujourd’hui sont en tous cas dépositaires de cet héritage.

Mais il ne s’agit plus de bâtir un édifice de pierres, temple de Jérusalem ou cathédrale ; il s’agit de s’efforcer de se construire soi-même, pour concourir à la construction d’une société meilleure, plus éclairée, une société pour laquelle les mots de liberté, d’égalité et de fraternité ne soient pas que des paroles gravées au fronton des écoles et des mairies, mais de véritables règles de vie pour tous et pour chacun.

Les franc-maçonnes et les francs-maçons continuent de préserver le caractère sacré de leur mission, et donc le secret. C’est une question de principe. C’est une question de respect de l’obligation, c’est-à-dire du serment qu’ils ont, librement, prêté, et qui fait partie intégrante du processus initiatique dans lequel ils veulent être admis et progresser.

Chacune et chacun de nous comprend ainsi que si les secrets des degrés auquel il n’a pas encore été admis lui sont encore cachés, ils ne sont pas inaccessibles. Il suffit de faire montre des capacités requises. C’est ce qui est dit ci-avant en donnant les clés du processus : travail, patience et persévérance.

Le véritable secret, c’est celui de l’initiation.
Non pas de ce qui se passe et se dit lors de la cérémonie, que l’on trouve aujourd’hui en trois clics sur Internet, mais le secret du vécu, du ressenti, de ce qui, en chaque initié, s’est transformé au soir de son initiation.Car tout dire sur le secret de l’initiation consiste à dire qu’il n’y a rien à dire ! Ou plutôt cela consiste à dire qu’il est impossible de communiquer sur ce secret.

Nous n’avons pas dit que c’était interdit, mais nous avons dit que c’est impossible. Ce secret est indicible. C’est une expérience que l’on vit, intimement, et que l’on ne peut véritablement partager.

Ce qui est transmis dans une véritable initiation ne peut pas être communiqué par le langage, parce que ce n’est pas une information, mais un état d’être que le langage ne peut ni contenir ni reproduire.

Cela fait penser à ces professeurs de gynécologie et d’obstétrique, qui savent décrire par le menu chaque phase de la grossesse et de l’accouchement, mais qui ne pourront jamais raconter ce que ressent intimement une femme qui sent un être vivant se développer dans son ventre jusqu’au moment, douloureux et merveilleux à la fois, où il jaillit à la vie et pousse son premier cri.

C’est une expérience, un vécu intime, qu’ils ne peuvent qu’imaginer, se représenter, mais qu’ils ne pourront jamais vivre, voire qu’ils ne pourront donc jamais vraiment communiquer. L’alchimiste qui a réalisé l’Œuvre ne peut pas transmettre « la recette » qui marche. Ce qui marche, c’est l’état de conscience dans lequel il opère, et cet état ne se photocopie pas. Le soufi qui a goûté l’ivresse divine peut décrire des états, des stations, des signes… mais celui qui n’a pas bu au même vin n’entend que des belles paroles.

Le secret de l’initiation n’est pas communicable. L’interdiction vient bien après l’impossibilité. Le secret initiatique n’est pas gardé. Il se garde tout seul. Il est la part de l’expérience qui résiste par nature à la transmission discursive. On ne le cache pas ; on constate, avec humilité, qu’il est intransmissible.

L’interdiction est symbolique, comme le sont les outils et les autres composantes de nos rituels. L’impossibilité est insurmontable. Il n’y a qu’un seul moyen de connaître le secret de l’initiation : frapper à la porte du temple et demander à être reçu Franc-Maçonne ou Franc-Maçon.

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J & B, Joie et Bonheur en Loge… vraiment ?

Dans le langage maçonnique, J & B renvoient d’abord aux deux colonnes du Temple. Mais l’on aime parfois y entendre, plus fraternellement, « Joie & Bonheur ». Belle interprétation, presque une promesse. Encore faut-il que la loge demeure ce lieu où l’on vient déposer ses métaux, non les aiguiser contre ses Frères.

Car le constat dérange. Les premiers antimaçons ne sont pas toujours hors du Temple.

Ils peuvent surgir de l’intérieur même des colonnes, le tablier bien ajusté, le verbe haut, la morale en sautoir, lorsqu’ils fustigent, excluent, humilient, surveillent, dénoncent, ou prétendent parler au nom d’une tradition dont ils oublient l’âme.

Ceux-là se disent Frères. Ils n’en ont parfois que le vocabulaire, rarement la tendresse, moins encore la tenue intérieure.

Nous voyons ainsi se multiplier des gardiens autoproclamés de la rareté, de la rectitude, de la seule voie légitime

Ils ne transmettent plus, ils filtrent. Ils n’élèvent plus, ils trient. Ils ne cherchent pas la lumière, ils distribuent des permis d’approcher la bougie. Au nom du Rite, de la doctrine ou d’une prétendue pureté initiatique, ils transforment la fraternité en tribunal, la tradition en barrière, l’exigence en soupçon permanent. Le mal n’est pas dans l’exigence, qui demeure nécessaire, mais dans l’orgueil de se croire propriétaire de la lumière, concierge du Temple et douanier de l’invisible.

Il faut aussi regarder l’émiettement contemporain du paysage maçonnique

À côté de grandes obédiences historiques, avec leurs mérites, leur histoire, leurs fidélités et parfois leurs limites dogmatiques, nous voyons proliférer des microstructures qui se vivent comme des arches de salut, des conservatoires exclusifs de la vraie tradition ou des refuges d’élus. Elles promettent souvent la pureté, la rareté, la filiation impeccable. Mais la rareté proclamée n’est pas toujours profondeur, et la discrétion affichée peut parfois masquer une crispation identitaire. Certaines chapelles minuscules parlent comme des cathédrales, mais résonnent parfois comme des arrière-boutiques de vanités blessées.

Le-rituel-de-la-trahison

Plus grave encore demeure la rupture de la discrétion fraternelle

Dévoiler publiquement des pseudonymes, exposer des noms, livrer des identités choisies pour préserver un espace de liberté entre vie profane et engagement initiatique, n’est pas un acte de vérité. C’est une faute éthique. Et les blogs qui relaient, amplifient ou instrumentalisent ces pratiques deviennent les idiots utiles d’une logique antimaçonnique qu’ils prétendent parfois combattre. Ils croient dévoiler. Ils dégradent. Ils croient informer. Ils salissent. Ils croient servir la transparence. Ils piétinent la confiance.

Il faut aussi dénoncer ceux qui pillent les idées, recyclent les intuitions, reprennent des concepts sans citer leurs sources, puis se posent en vigies

L’Observatoire de l’antimaçonnisme, ou toute initiative analogue, ne peut devenir un butin de communication personnelle. La vigilance contre l’antimaçonnisme exige loyauté, méthode et probité intellectuelle. Sinon, elle devient elle-même une comédie d’ego, un théâtre de l’emprunt mal dissimulé, une brocante d’idées reprises à d’autres et revendues comme révélations personnelles.

Le même mal traverse ceux qui partent en campagne non pour le bien commun, mais pour eux-mêmes

Ils parlent de servir l’Ordre, mais construisent leur image. Ils invoquent la fraternité, mais cherchent l’influence. Ils se disent veilleurs, mais surveillent surtout leur propre renommée. Ce ne sont plus des ouvriers du Temple, mais des entrepreneurs de visibilité, des marchands de posture, des stratèges de couloir qui confondent l’idéal maçonnique avec leur petit plan de carrière symbolique.

Et que dire des cratophiles, ces amoureux du pouvoir, fascinés par les titres, les sautoirs, les fonctions, les préséances et les grades ?

Chez eux, le tablier cesse d’être outil de travail pour devenir costume d’apparat. La charge n’est plus service, mais possession. L’autorité n’est plus responsabilité, mais jouissance. Ils ne montent pas les degrés pour s’élever intérieurement, mais pour mieux regarder les autres de haut. Ils ne cherchent pas la sagesse, ils collectionnent les rubans. Triste alchimie, où le plomb de l’ego se prend pour l’or de l’initiation.

Heureusement, la franc-maçonnerie ne se réduit pas à ces querelles d’appareils ni à ces enclos de certitudes

Elle tient encore, paraît-il, par des Frères de chair, de cœur et de fidélité, des Jean, Yves, Patrick, Jean-Claude, Gérard, Georges, Roger, Dominique, Gilles, François, Henri, Jean-Raphaël et tant d’autres. Admirable galerie de prénoms fraternels, dira-t-on. À les entendre, tous seraient serviteurs de la lumière, gardiens du bien commun, humbles tailleurs de pierre et discrets artisans de concorde. À les regarder agir, il arrive pourtant que la pierre brute soit moins dans l’angle du Temple que dans leur manière de traiter les autres.

Car il faut bien rire un peu, même jaune

Il y a des Jean qui prêchent la bonté avec le marteau du juge. Des Yves qui parlent de tradition comme d’un coffre-fort dont ils auraient seuls la combinaison. Des Patrick qui confondent fidélité et alignement. Des Jean-Claude qui voient partout des fautes, sauf dans leur miroir. Des Gérard qui savent mieux exclure qu’accueillir. Des Georges qui élèvent la voix faute d’élever l’âme. Des Roger qui surveillent plus qu’ils ne veillent. Des Dominique qui bénissent la fraternité tant qu’elle leur obéit. Des Henri qui distribuent les brevets de régularité comme des bons points d’école primaire. Et des Jean-Raphaël qui, au nom de la lumière, oublient parfois que celle-ci brûle d’abord celui qui prétend la posséder.

Bien sûr, tout cela n’est qu’humour… quoique

Un humour un peu mordant, certes, mais la maçonnerie a connu des acides plus puissants dans ses vieux laboratoires alchimiques. Il ne s’agit pas d’accuser des prénoms, mais de rappeler que les plus belles appellations fraternelles peuvent devenir des masques lorsque le cœur ne suit plus. Le vrai Frère ne se reconnaît pas au prénom, ni au titre, ni au rite, ni à la fonction, mais à cette manière rare de ne pas abîmer l’autre pour se grandir lui-même.

Alors, J & B peuvent-ils encore signifier Joie et Bonheur en Loge ?

Oui, mais à condition de ne pas confondre la joie avec la complaisance, ni le bonheur avec l’entre-soi. La vraie joie maçonnique naît d’un travail partagé. Le vrai bonheur initiatique vient de cette fraternité exigeante où chacun peut être repris sans être détruit, éclairé sans être humilié, accompagné sans être possédé.

Le Temple ne se bâtit jamais contre les autres Frères

Il se bâtit contre ce qui, en nous, préfère le pouvoir à la vérité, la domination à la fraternité, la mise en scène à la lumière. C’est là, peut-être, que commence le véritable combat initiatique.

Le Québec du livre, un terreau idéal pour le Salon maçonnique

À l’heure où le Salon maçonnique du livre du Québec s’apprête à revenir à Montréal le 6 juin 2026, une évidence mérite d’être soulignée. Ce rendez-vous ne surgit pas dans un paysage culturel fragilisé ou secondaire.

Il prend place dans un Québec où le livre demeure une force vivante, soutenue par des librairies, des bibliothèques, des éditeurs et une véritable volonté publique. Pour le livre maçonnique, spirituel et symbolique, le terrain est tout sauf anecdotique.

Le retour du Salon maçonnique du livre du Québec n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les auteures, les auteurs, les éditeurs ou les lecteurs de la sphère initiatique.

Il dit aussi quelque chose de plus large sur le moment québécois du livre

Car le Québec continue d’offrir à l’objet imprimé un statut singulier dans l’espace francophone. Là où tant d’univers culturels se contentent d’accompagner le reflux de la lecture, le Québec maintient une forme de fidélité active au livre, à sa circulation, à sa défense et à ses médiations.

L’année 2024 a marqué à cet égard un sommet historique en valeur pour les ventes de livres neufs

Mais ce record n’a de sens que si nous le replaçons dans son cadre réel. Le Québec ne se distingue pas seulement par de bons chiffres. Il se distingue par une organisation. Le livre y repose encore sur un écosystème identifiable, avec des librairies agréées, un réseau dense de bibliothèques publiques, des maisons d’édition nombreuses, une chaîne de diffusion structurée, et surtout une politique culturelle qui n’a pas renoncé à considérer le livre comme un bien essentiel.

C’est ce point qui frappe le plus

Au Québec, le livre n’est pas abandonné à la seule logique de plateforme, à la pure vitesse marchande ou à l’érosion générale de l’attention. Il demeure inscrit dans une architecture de transmission. Les librairies y jouent encore un rôle central. Les collectivités, les établissements, les bibliothèques, les circuits de recommandation et les salons contribuent eux aussi à faire vivre les ouvrages dans la durée. Nous ne sommes pas seulement face à un marché. Nous sommes face à une culture du livre.

Pour un salon maçonnique, cette donnée est capitale

Le livre maçonnique ne relève pas du produit d’impulsion. Il demande du temps, de l’écoute, du dialogue, parfois même une certaine disponibilité intérieure. Il a besoin de lieux où la parole circule, où la lecture s’incarne, où l’échange complète le texte. En ce sens, le Québec offre un cadre particulièrement favorable. Un salon du livre n’y est pas réduit à une mécanique promotionnelle. Il peut encore devenir un espace de rencontre réelle entre une pensée, une tradition, une sensibilité et un public.

Le Salon maçonnique du livre du Québec bénéficie ainsi d’un contexte qui lui donne une portée plus grande que son seul programme.

Il s’inscrit dans une société où le livre conserve une dignité publique

Il s’adresse à des lecteurs qui ne considèrent pas nécessairement l’ouvrage comme un simple objet de consommation rapide, mais comme un compagnon de réflexion, un outil de formation, parfois même un viatique. C’est une donnée précieuse pour tout ce qui touche à la spiritualité, à l’histoire des rites, à la symbolique, à l’ésotérisme ou à la pensée initiatique.

Il faut aussi souligner un autre aspect. Les salons du livre au Québec ne sont pas de simples vitrines passagères. Ils participent réellement à la vie des ouvrages. Ils prolongent leur présence, soutiennent leur visibilité, ravivent le désir de lecture, renforcent le lien entre auteurs et publics. Dans le cas d’un salon maçonnique, cette fonction est encore plus importante. Elle permet à des livres parfois jugés spécialisés de retrouver leur juste place. Non pas en marge, mais au cœur d’un dialogue vivant entre culture, quête de sens et transmission.

C’est pourquoi le rendez-vous de Montréal du 6 juin 2026 mérite d’être regardé avec attention

Il ne constitue pas seulement un événement de niche destiné à un cercle de déjà convaincus. Il peut devenir un moment de cristallisation plus large, au croisement du livre, de la fraternité, de la recherche symbolique et de la vie culturelle québécoise. Dans un monde où tant de discours s’épuisent en surface, le livre maçonnique a encore quelque chose à offrir. Au Québec, il trouve manifestement un sol où cette promesse peut être entendue.

Au fond, le véritable sujet est peut-être là

Le Salon maçonnique du livre du Québec ne revient pas seulement en force parce qu’il rassemble des noms, des ouvrages et des conférences. Il revient en force parce qu’il s’appuie sur une terre où le livre demeure vivant. Et lorsqu’un pays, une ville ou une communauté continuent à faire du livre un lieu de rencontre plutôt qu’un simple flux de marchandises, alors tout salon digne de ce nom peut espérer devenir davantage qu’un événement. Presque un acte de transmission.

05-07/06/26 – Jardins initiatiques. Sortez des murs, la lumière vous attend sous les frondaisons

À l’heure où nos sociétés s’épuisent dans le bruit, l’accélération, l’artifice numérique et la clôture des écrans, il est urgent de rouvrir les portes, les fenêtres, les sens et les âmes. Ce week-end-là, ce n’est vraiment pas le moment de rester enfermé. Ni chez soi, ni dans ses habitudes, ni dans cette fatigue contemporaine qui nous éloigne du vivant.

Du 5 au 7 juin 2026, partout en France, les Rendez-vous aux jardins invitent chacun à franchir des grilles, des allées, des pergolas et des clairières pour retrouver une respiration plus ancienne que nos urgences. Une respiration verte. Une respiration lente. Une respiration initiatique.

Car il ne s’agit pas seulement d’une manifestation culturelle portée par le ministère de la Culture

Derrière les chiffres impressionnants – plus de 2 100 jardins ouverts, 3 800 animations, 450 ouvertures exceptionnelles et près de 700 activités pour le jeune public – se dessine autre chose. Une géographie secrète de l’âme. Une invitation silencieuse à réapprendre à voir, à sentir, à toucher, à écouter, à habiter le monde autrement.

Cette édition 2026, placée sous le signe du regard et des perceptions sensorielles, touche à quelque chose de profondément initiatique

Adam et Ève au Paradis Terrestre

Le jardin, depuis l’Antiquité, n’est jamais un simple décor végétal. Il est un espace de passage, un lieu de transformation intérieure, un territoire symbolique où l’être humain tente de réconcilier nature, ordre, chaos et lumière. Du jardin d’Éden aux cloîtres médiévaux, des jardins persans aux jardins alchimiques de la Renaissance, le jardin fut toujours pensé comme une image réduite du cosmos.

Un miroir du monde intérieur

Les traditions spirituelles, ésotériques et maçonniques n’ont cessé d’y puiser leurs symboles. Le jardin clos évoque le Temple intérieur. Le labyrinthe rappelle l’épreuve du cheminement. L’arbre figure l’axe reliant la terre au ciel. La graine enfouie annonce la mort initiatique suivie de la renaissance. La source murmure ce que les discours oublient parfois. La fleur enseigne l’éphémère. La racine rappelle que rien ne s’élève sans profondeur.

Le franc-maçon le sait peut-être mieux que quiconque.

Lui qui travaille symboliquement la pierre brute comprend intuitivement que le jardin est aussi un chantier

Rien n’y pousse sans patience, sans taille, sans attention portée au vivant. Cultiver un jardin revient à cultiver son propre être. Les anciens hermétistes parlaient volontiers du jardin philosophique comme d’une métaphore du Grand Œuvre. Là où la nature semble seulement croître, elle transmute. Là où l’œil distrait ne voit qu’un arbre, une haie, un bassin ou une allée, l’esprit attentif reconnaît une pédagogie de la lumière.

Ce week-end, il faut donc sortir. Quitter le béton, les murs, les écrans, les pièces fermées et les pensées trop courtes.

Il faut aller marcher sous les arbres, écouter le vent dans les feuillages, suivre l’ombre mouvante des branches, se laisser instruire par une rose, une mousse, un vieux mur couvert de lierre, un parfum de terre humide. La nature n’est pas un luxe décoratif. Elle est une maîtresse de sagesse. Elle nous rappelle la mesure, la lenteur, la fécondité, la patience, la fragilité et cette loi simple que nos sociétés oublient trop souvent. Rien de vivant ne grandit dans la précipitation.

Les visiteurs pourront ainsi découvrir bien davantage que des massifs floraux ou des perspectives paysagères

Certains jardins proposeront des parcours sensoriels, des explorations au-delà du regard, des ateliers autour des cinq sens ou des immersions dans la biodiversité. Une manière de rappeler que voir ne signifie pas seulement regarder. La vraie vision commence souvent lorsque l’œil cesse de dominer et que tout le corps devient disponible au monde.

L’attention portée cette année aux personnes malvoyantes et aveugles, en partenariat avec l’Association Valentin Haüy, donne à cette édition une profondeur particulière

Toucher les plantes, écouter les oiseaux, reconnaître les parfums, sentir les textures du végétal et du minéral, voilà qui rejoint certaines intuitions initiatiques anciennes où la connaissance naît moins de la possession visuelle que d’une qualité de présence.

Dans une époque saturée d’images, de notifications et de paroles rapides, le jardin demeure un lieu de lenteur, d’équilibre et de méditation

Un espace où l’être humain peut encore entendre le bruissement du vivant. Un territoire où le silence n’est pas vide, mais fécond. Un sanctuaire sans dogme où la lumière descend par les feuilles, où la terre enseigne sans bruit, où l’eau, la pierre, l’arbre et la fleur composent une liturgie naturelle.

Alors oui, en France, ce week-end-là, c’est dans les jardins qu’il faut être

Non pour fuir le monde, mais pour retrouver ce que le monde moderne nous fait parfois oublier. Toute élévation véritable commence par une réconciliation avec la nature, avec le rythme du vivant et avec cette part intérieure que les traditions initiatiques appellent simplement la lumière.

Pour consulter le programme national des Rendez-vous aux jardins.
Et peut-être qu’au détour d’une allée, sous l’ombre d’un arbre ancien ou face à un bassin immobile, certains comprendront que le premier jardin à cultiver demeure toujours celui de l’âme humaine.

Ce week-end-là, ne restez pas enfermés. La lumière vous attend dehors, sous les frondaisons.

L’itinéraire de soi – voyage au cœur de l’initiation

Dans Les Voyages en Franc-Maçonnerie, Boris Nicaise déploie une méditation totale sur ce que voyager signifie pour l’initié : non le simple déplacement d’un corps dans l’espace, mais la traversée intérieure de soi-même vers soi-même, par le détour nécessaire de l’Autre et du Rite.

Boris Nicaise est né en 1961 à Bruxelles, ville où il réside toujours, y exerçant la profession de dentiste tout en tenant à distance le monde pour mieux l’observer. Initié en 1993 au Grand Orient de Belgique avant de rejoindre la Grande Loge de Belgique, il gravit les échelons du Rite Écossais Ancien et Accepté jusqu’au 33e degré, assumant la charge de Souverain Grand Commandeur du Souverain Collège du Rite Écossais pour la Belgique. Auteur prolifique publié chez E.M.E.-L’Harmattan, Maison de Vie éditeur, F deville mais aussi chez Numérilivre, il a signé notamment Le Secret maçonnique, La Transmission en franc-maçonnerie, Le Serment en franc-maçonnerie, L’Égrégore en franc-maçonnerie ou encore La Symbolique, au-delà des symboles, autant de titres qui dessinent une œuvre cohérente, patiente et profonde, tout entière vouée à décrypter ce que la Maçonnerie opère en l’homme. Son écriture porte la marque d’une pensée libre, volontiers dérangeante, refusant les ornements convenus pour aller droit au cœur du sujet. Les Voyages en franc-maçonnerie, paru en mai 2026 aux Éditions Numérilivre, s’inscrit dans ce sillage comme une synthèse magistrale d’une vie de réflexion initiatique.

Voyager

Le mot semble aller de soi – et c’est précisément de ce faux évidence que Boris Nicaise part, pour en révéler toute l’étendue insoupçonnée. Car le voyage dont il est ici question n’est pas celui du touriste ni même du pèlerin au sens ordinaire : il est cette disposition intérieure par laquelle l’être consent à quitter le rivage rassurant de ses certitudes pour s’avancer vers l’inconnu, c’est-à-dire vers lui-même. L’auteur affirme avec une clarté qui n’est jamais réductrice que la franc-maçonnerie ne peut se comprendre que comme voie – et que toute voie est, par définition, voyage. Ce n’est pas une métaphore : c’est la structure même de l’initiation.

Dès l’avant-initiation, Boris Nicaise nous montre que le voyage est déjà en cours. L’appel qui pousse un profane à frapper à la porte d’une loge – qu’il surgisse du dehors ou du plus profond du dedans – constitue la première étape d’un itinéraire dont la durée n’a pas de terme assigné.

Le labyrinthe est le premier symbole que rencontre le cheminant sur ce chemin, avant même qu’il sache qu’il en est un

Figure archétypale présente chez les Papous et les Celtes, les Tibétains et les Crétois, le labyrinthe n’est pas initiatique en lui-même – c’est la pensée qui l’est, cette pensée vivante qui s’y avance avec méthode pour y trouver non pas une sortie, mais la rencontre avec le minotaure intérieur qu’il s’agit de libérer de son masque bestial. L’auteur distingue avec subtilité le labyrinthe à chemin unique, le labyrinthe à impasses multiples, et le labyrinthe-rhizome – ce réseau de possibles qui ressemble à nos neurones et où chacun invente son propre chemin. Cette trilogie n’est pas théorique : elle cartographie les formes que prend la vie intérieure de l’initié à travers ses grades.

Le voyage rituel au sein du temple – ces trois circumambulations sous le bandeau lors de l’initiation au premier degré – fait l’objet d’une analyse à la fois historique et symbolique d’une rare densité.

L’auteur remonte aux origines de ce que le rite nomme « voyages » et que la tradition anglophone, plus honnête peut-être, appelait d’abord « journey » avant que le mot « travels » ne traverse la Manche pour s’enraciner dans la pratique continentale.

Jean-Baptiste Willermoz

Ce détour étymologique n’est pas un ornement érudit : il dévoile que le voyage maçonnique est, dans ses fondements mêmes, travail au sens du tripalium latin – peine et souffrance consenties en vue d’une délivrance. L’épreuve des quatre éléments, dont Boris Nicaise retrace minutieusement l’apparition dans les rituels du XVIIIe siècle, de la loge Saint-Jean-d’Écosse-du-Contrat-Social aux travaux de Jean-Baptiste Willermoz, de l’influence de Cagliostro à La Flûte enchantée de Mozart, n’est pas une survivance folklorique : elle est la remise en question physiologique et psychique de l’être tout entier, condition préalable à toute transformation véritable.

Cette dimension corporelle du voyage initiatique est l’une des contributions les plus précieuses de l’ouvrage.

Boris Nicaise insiste sur le fait que ce ne sont pas les mots qui transforment – c’est l’impact des cinq sens, la désorientation physique, le vertige, la chaleur des flammes entrevue sous le bandeau, l’eau sur les doigts ou le visage, le souffle reçu à l’angle nord-est du temple, qui inscrivent dans la mémoire cellulaire ce que l’esprit seul ne pourrait retenir. La madeleine de Proust maçonnique – une amertume de gentiane dans un verre, la brûlure fugace d’une bougie d’anniversaire – peut suffire à ramener l’initié dans cet espace hors-temps où il fut un jour bousculé, dépecé de ses certitudes, rendu provisoirement nu.

Le compagnonnage maçonnique – les voyages extérieurs que doit accomplir le compagnon, cette mise à distance salutaire de sa loge-mère – est traité avec la rigueur d’un praticien et la liberté d’un penseur qui n’a rien à prouver. Boris Nicaise rappelle avec fermeté qu’il faut de profondes racines pour oser le voyage, que voyager trop tôt expose à la confusion de l’immaturité spirituelle, et que le compagnon qui revient de ses visites ne ramène pas les rites d’ailleurs pour les greffer mécaniquement sur les siens – il revient transformé, lui, et c’est lui la mesure de tout voyage réussi.

Cette leçon, formulée avec une clarté implacable par le compagnon interrogé sur ses nombreuses visites – « ce n’était pas toujours la même franc-maçonnerie, mais c’était lui qui n’était pas le même partout » – concentre en une phrase ce que des chapitres entiers ne parviendraient pas toujours à dire.

Le chapitre consacré au pèlerinage et à la figure d’Ulysse atteint une hauteur contemplative rare

Boris Nicaise convoque Moïse et l’errant d’Ithaque non comme ornements mythologiques, mais comme miroirs de deux modalités de la quête humaine : le prophète illuminé qui reçoit la loi mais ne pénètre pas la terre promise, et l’homme trop humain qui ment, qui doute, qui fait le tour de son monde pour réaliser qu’il n’avait cessé de chercher qu’un seul retour possible – celui vers lui-même. Le Chemin de Saint-Jacques y est évoqué à travers le témoignage de la franc-maçonne Martine Baudin, et cette présence féminine dans le texte dit à elle seule que le voyage initiatique n’appartient à aucun genre.

La chute de l’ouvrage, traitant des voyages de représentation et des charges maçonniques comme autant de déplacements symboliques d’un siège à l’autre, introduit une critique salutaire et courageuse de la cratophilie – ce mal maçonnique qui transforme le porteur de décors en prisonnier de ses propres galons.

Boris Nicaise plaide ici pour une maçonnerie qui ne cesse jamais d’être en mouvement, qui refuse l’immobilité du pouvoir installé comme elle refuserait la mort du voyage.

Car c’est finalement cette équation que le livre entier déploie avec une cohérence intérieure admirable : le voyage arrêté est la mort, et la vie n’est rien d’autre que le voyage perpétué.

La vie est un voyage qui s’achève comme il a commencé : sans aucun bagage. Car tout bagage est baguage. Boris Nicaise signe avec Les Voyages en Franc-Maçonnerie l’un des essais les plus libres, les plus honnêtes et les plus habités de la littérature maçonnique contemporaine – un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à mettre en chemin.

Les Voyages en Franc-Maçonnerie

Boris NicaiseÉditions Numérilivre, 2026, 164 pages, 16 €

Site de l’éditeur / Site de Boris Nicaise / Boris Nicaise est présent au Salon Maçonnique du Québec, 2e édition, le samedi 6 juin 2026