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EXCLUSIF – Interview de Patrick Cauwert : Grand Maître du GO de Belgique et nouveau Président de l’AME

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Le 1er mai dernier, au cimetière du Père-Lachaise, nous avions eu le plaisir de rencontrer Patrick Cauwert, Sérénissime Grand Maître du Grand Orient de Belgique, venu rendre hommage aux figures belges et aux combats républicains aux côtés des obédiences françaises. Quelques semaines plus tard, il a été élu président de l’Alliance Maçonnique Européenne, une structure qu’il connaît bien et dont il entend porter la voix dans un contexte européen particulièrement mouvant.

Pour cette nouvelle interview, nous l’avons interrogé sur ses priorités, sa vision de la Maçonnerie libérale en Europe, les défis de l’AME et les enjeux de la période actuelle. Patrick Cauwert a été élu Grand Maître du Grand Orient de Belgique pour le triennat 2024-2027 par les délégués des loges de son obédience, la plus ancienne et qui compte le plus grand nombre de loges en Belgique. Elle compte depuis peu des loges masculines, féminines et mixtes.  

450.fm : Patrick Cauwert, vous venez d’être élu Président de l’Alliance Maçonnique Européenne. Qu’est-ce que cela représente pour vous, et quels seront vos principaux objectifs à ce poste ?

Patrick Cauwert : C’est avant tout un honneur, mais surtout une grande responsabilité. L’Alliance Maçonnique Européenne rassemble des obédiences qui partagent un attachement profond à la liberté absolue de conscience, à l’humanisme et à la dignité humaine. Dans une Europe traversée par de multiples crises – démocratiques, sociales, géopolitiques et environnementales –, notre devoir est de faire vivre un espace de dialogue, de réflexion et de coopération.

Mes priorités seront d’abord de consolider le fonctionnement de l’AME, de renforcer les liens entre les obédiences membres et de faire davantage entendre notre voix auprès des institutions européennes, dans le cadre notamment du dialogue prévu par l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Je compte aussi, comme je l’ai fait pour le Grand Orient de Belgique, mettre en place une structure solide et moderne. Nous devons beaucoup mieux utiliser les datas, les outils informatiques et l’I.A. Et l’élément essentiel sera les réunions régulières en commun avec tous les GG.MM. comme cela a été prévu à Paris, mais jamais mis en œuvre. Je compte aussi rassembler tous les sœurs et frères qui ont une expérience européenne afin de créer un grand collège d’experts qui pourront nous éclairer sur la plupart des matières.

450.fm : Vous terminez en mars prochain votre mandat de Grand Maître du Grand Orient de Belgique. Comment articulez-vous ces deux responsabilités ?

Patrick Cauwert : Je vois davantage une complémentarité qu’une difficulté. La Franc-maçonnerie nous apprend à penser simultanément le particulier et l’universel. À la tête du Grand Orient de Belgique, je suis au service des loges et des frères et sœurs de mon obédience. À la présidence de l’AME, je serai au service d’une communauté beaucoup plus large, composée d’obédiences issues de traditions et de contextes nationaux différents.

L’expérience acquise au GOB me sera utile. De la même manière, la dimension européenne enrichira ma réflexion sur les enjeux qui concernent nos loges. Les défis auxquels nous sommes confrontés dépassent largement les frontières nationales. De plus, un Grand Maître ou un Président ne doit pas tout faire, il doit donner le ton et diriger la manœuvre. Le but sera de stimuler les sœurs et frères à travailler, raisonner et contribuer, par leur engagement à améliorer notre société.

450.fm : Vous avez bâti votre carrière professionnelle dans le secteur assurantiel. Comment votre engagement maçonnique a-t-il nourri votre action professionnelle, et inversement ?

Patrick Cauwert : Les deux univers sont différents, mais partagent certaines valeurs fondamentales : la responsabilité, l’écoute, la recherche de solutions équilibrées et le souci de l’intérêt collectif.

La Franc-maçonnerie m’a appris à écouter avant de convaincre, à rechercher ce qui rassemble plutôt que ce qui divise et à exercer un regard critique sur mes propres certitudes. Dans ma vie professionnelle, cela s’est traduit par une approche privilégiant le dialogue et la construction de consensus. Inversement, le monde professionnel m’a appris l’importance d’une gouvernance efficace, de la transparence et de la rigueur dans la gestion des organisations.

Le monde assurantiel est assez vaste et les métiers très divers, il faut préciser que j’ai été courtier en assurances pendant 27 ans puis, depuis 2007, CEO de FEPRABEL qui est la Fédération Professionnelle.

Un courtier est au côté de ses clients, souvent dans l’adversité et les problèmes, c’est pourquoi il doit être à l’écoute et toujours trouver des solutions. Au sein de Feprabel, je suis aussi membre du board des directeurs du BIPAR qui est la Fédération Européenne des intermédiaires en assurance, cette fonction m’a permis de mieux comprendre les rouages européens. Expérience qui me sera très utile pour l’AME.

450.fm : Quel message vouliez-vous faire passer lors de votre présence au Père-Lachaise ?

Patrick Cauwert : Le Père-Lachaise est un lieu de mémoire, mais aussi un lieu de transmission. En rendant hommage aux figures belges qui y reposent, nous rendions hommage aux combats pour la liberté, l’émancipation et la justice sociale.

Je voulais rappeler qu’une société démocratique ne se construit jamais définitivement. Les libertés dont nous jouissons aujourd’hui sont le fruit d’engagements et parfois de sacrifices. La mémoire n’a de sens que si elle éclaire l’avenir.

Et comme le rappelle le slogan des territoires de la mémoire : « Plus jamais ça ! »

450.fm : Comment voyez-vous l’avenir de l’AME ?

Patrick Cauwert : Je suis résolument optimiste. L’épisode de Lisbonne a révélé certaines fragilités organisationnelles, mais il a également montré la volonté des obédiences de préserver cet outil de coopération.

L’AME doit devenir plus visible, plus efficace et plus utile. Elle doit surtout mieux et plus communiquer. Elle doit être un lieu de rencontre, certes, mais aussi un laboratoire d’idées et une interlocutrice reconnue sur les grands enjeux européens.

J’ai aussi une ambition, que l’AME soit le catalyseur d’une grande fraternité européenne et même universelle, non plus entre les Obédiences, mais aussi et surtout entre tous les maçons de l’Univers. Pour cela il nous faudra des outils modernes et sécurisés, mais la technologie le permet, il faut maintenant un peu de courage politique pour le réaliser.

450.fm : Fallait-il du passé faire table rase ?

Patrick Cauwert : Certainement pas. Une organisation ne se renforce pas en effaçant son histoire. Nous devons au contraire reconnaître le travail accompli par celles et ceux qui nous ont précédés. J’ai d’ailleurs rendu un hommage appuyé aux précédents dirigeants de l’AME dans mon communiqué (en annexe)

Notre objectif n’est pas de rompre, mais de poursuivre, en tenant compte des enseignements du passé. Il s’agit davantage d’une évolution que d’une révolution.  Je compte d’ailleurs faire réaliser un vade-mecum de l’AME qui reprend l’historique et les modalités de fonctionnement de l’organisation. Ce document est indispensable dans des organisations dont les directions évoluent souvent. Il faut de la stabilité dans la gestion et les actions, même si l’équipage du bateau change.

450.fm : Comment expliquez-vous certaines situations administratives qui avaient été relevées au sein de l’AME ?

Patrick Cauwert : L’Assemblée générale a précisément permis de clarifier un certain nombre de situations et de mettre en place les adaptations nécessaires.

Je préfère regarder vers l’avenir plutôt que commenter des situations individuelles. Ce qui importe aujourd’hui, c’est que les organes de l’AME soient pleinement conformes à ses statuts et qu’ils reflètent la volonté des obédiences membres. Ce qui nécessitera une adaptation des statuts et des règlements.

450.fm : Quels sont les points communs les plus solides entre les membres de l’AME ?

Patrick Cauwert : Nous partageons une même conception de la liberté de conscience, du libre examen et de la dignité humaine. Ce sont toutes des Obédiences adogmatiques, bien que ce terme puisse parfois être discuté.

Nos traditions peuvent parfois différer, tout comme nos contextes culturels ou nationaux. Mais ces différences constituent une richesse. Ce qui nous unit est largement plus fort que ce qui nous distingue.

La fraternité est aussi le lien qui nous unit.

450.fm : Quel rôle la Franc-maçonnerie belge peut-elle jouer dans le dialogue européen ?

Patrick Cauwert : La Belgique occupe historiquement une position particulière au cœur de l’Europe. Nos obédiences ont développé une culture du dialogue et du pluralisme qui peut être utile dans le cadre européen.

Le dialogue prévu à l’article 17 du Traité n’est pas un privilège ; c’est une opportunité de contribuer à la réflexion sur les grandes questions éthiques, démocratiques et sociétales. Et d’un point de vue très pratico-pratique, la proximité géographique avec les Institutions est essentielle pour un must. Je passe devant le Parlement Européen tous les jours en allant au bureau ou au GOB. De plus, au sein du GOB, je peux compter sur une équipe efficace.

450.fm : Le travail en commun peut-il aider à défendre les libertés fondamentales ?

Patrick Cauwert : Plus que jamais. Les menaces contre les libertés ne s’arrêtent pas aux frontières. Seuls nous ne pouvons rien, comme le disent certains rituels, essayons ensemble, nous y arriverons.

Lorsque les obédiences européennes parlent ensemble, elles portent un message universel : celui du respect de l’État de droit, des libertés fondamentales et des droits humains. Cette voix collective a davantage de portée que des initiatives isolées. Nous devons absolument rassembler ce qui est épars, faire de toutes les Obédiences UNE force unie et cohérente. Si nous voulons construire un monde meilleur, ce sera ensemble, les Obédiences ne sont pas et ne seront jamais en concurrence.

450.fm : Comment la Maçonnerie doit-elle se positionner face aux attaques contre la liberté de conscience et la laïcité ?

Patrick Cauwert : La Franc-maçonnerie n’a pas vocation à s’ériger en parti politique, ni en syndicat, ni même en mouvement de pensées. En revanche, elle a le devoir de défendre les principes qui permettent à toutes les convictions de coexister librement. Elle doit défendre la démocratie et l’Etat de droit qui sont la garantie pour les peuples de rester libres. Nous entrons dans un monde non plus de post vérité, mais de post réalité, dans ce monde-là, il est indispensable que des voix s’élèvent pour informer, éduquer et sensibiliser les citoyens aux dangers des dérives autoritaires.

La liberté de conscience est le socle de toutes les autres libertés. La défendre, ce n’est combattre aucune croyance ; c’est garantir à chacun le droit de croire, de ne pas croire, de douter, et même de changer de croyance.

450.fm : La voix maçonnique peut-elle encore peser dans le débat public ?

Patrick Cauwert : Oui, à condition de ne pas chercher à imposer des réponses toutes faites. Notre crédibilité repose sur notre capacité à poser les bonnes questions et à stimuler la réflexion collective.

Dans une époque dominée par les certitudes immédiates et les réactions émotionnelles, la démarche maçonnique conserve toute sa pertinence.

Et dans ce monde tourmenté, c’est peut-être LA solution, à condition de s’exprimer, de dire ce que l’on fait haut et fort sans tabou ni secret désuet. Ce mystère qui entoure la Franc-Maçonnerie, que certains entretiennent, est notre pire ennemi. Je pense que l’AME est sans doute mieux armée pour s’exprimer publiquement que les Obédiences elles-mêmes. Mais il faudra le faire avec prudence, nuance et pertinence.

450.fm : La Maçonnerie libérale est parfois jugée trop discrète…

Patrick Cauwert : Je ne confonds pas discrétion et silence. La Franc-maçonnerie travaille souvent dans la durée. Son influence ne s’exerce pas principalement à travers les effets médiatiques, mais à travers les femmes et les hommes qu’elle forme.

Cela ne nous dispense pas d’être plus présents lorsque les principes fondamentaux sont menacés. Et je pense avoir déjà répondu à cette question dans ma réponse précédente.

450.fm : L’AME peut-elle devenir un véritable laboratoire européen d’idées ?

Patrick Cauwert : Je le souhaite profondément. C’est sa vocation.

Les obédiences réunissent des milliers de femmes et d’hommes venus d’horizons extrêmement divers. Cette intelligence collective constitue une richesse exceptionnelle. L’AME pourrait devenir davantage un lieu de synthèse, de réflexion et de propositions au service du débat public européen.

450.fm : Comment attirer les jeunes générations ?

Patrick Cauwert : En étant authentiques. Les jeunes recherchent moins des réponses que des espaces où ils peuvent construire leur propre réflexion. Dans un monde où la quête de sens questionne.

La Franc-maçonnerie demeure un lieu rare où l’on peut prendre du recul, dialoguer sereinement et donner du sens à son engagement. C’est un atout considérable dans un monde saturé d’informations et d’immédiateté. Il faut donc multiplier les contacts avec les jeunes, être à leur écoute. Mais peut-être devrons-nous aussi, sans perdre nos principes et méthodes, nous adapter.

450.fm : Comment transmettre sans figer ?

Patrick Cauwert : La tradition n’est pas le culte des cendres ; elle est la transmission du feu. Cette phrase est l’introduction à la planche que j’ai commise pour expliquer ma candidature au poste de Grand Maître du G.O.B.

Son titre était : Une Obédience entre Tradition et évolutions. Avec un T majuscule à tradition et un s pluriel à évolutions.

Nous devons préserver nos valeurs, nos méthodes initiatiques et notre patrimoine symbolique tout en les faisant vivre dans le monde contemporain. Fidélité ne signifie pas immobilisme.

450.fm : Qu’attendent aujourd’hui les frères et les sœurs des obédiences ?

Patrick Cauwert : La force de la Franc-maçonnerie, c’est avant tout la diversité des idées, des hommes et des femmes qui la composent. Les attentes sont bien souvent différentes et parfois contradictoires. Les Obédiences servent à maintenir la régularité et veille à ce que le cadre de référence reste en harmonie avec nos traditions. C’est donc plus un encadrement de forme que de fond, mais la forme est nécessaire pour permettre l’éclosion des idées et la richesse des débats. Nos SS. et nos FF. recherchent avant tout du sens, de la fraternité et de la cohérence.

Dans une société souvent fragmentée, beaucoup cherchent un espace où l’on peut réfléchir en profondeur, construire des liens sincères et travailler à son propre perfectionnement tout en contribuant au bien commun.

450.fm : Existe-t-il une spécificité belge de la Maçonnerie libérale ?

Patrick Cauwert : Oui, sans doute. La Belgique est un pays de diversité linguistique, culturelle et philosophique. C’est aussi le pays du consensus, notre devise : « L’Union fait la Force » est cultivée par nos Obédiences.

Entre GG.MM., nos relations sont excellentes, nous partageons beaucoup. Et particularité, nous sommes le seul pays en Europe qui lors des convents et autres cérémonies maçonniques s’exprime d’une seule voix.

Si nous sommes dans une G.L. ce sera le GM de la GLB, si c’est un GO, ce sera moi. Cette pratique est déjà un signal fort qui symbolise la beauté de nos relations.

Nos obédiences ont appris à faire de cette diversité une richesse plutôt qu’un obstacle. Cette culture du compromis, du dialogue et du pluralisme constitue probablement l’une des spécificités de la Maçonnerie belge.

450.fm : Quel message souhaitez-vous adresser aux francs-maçons européens ?

Patrick Cauwert : Je voudrais leur dire que notre diversité est une force et que nos valeurs demeurent d’une actualité exceptionnelle.

Plus que jamais, l’Europe a besoin d’espaces de dialogue, de réflexion libre et de fraternité concrète. C’est précisément ce que la Franc-maçonnerie peut apporter.

450.fm : Si vous deviez résumer en une phrase l’esprit que vous souhaitez insuffler à ce double mandat ?

Patrick Cauwert : « Renforcer ce qui nous unit, faire vivre le libre examen et construire, au-delà de nos différences, une fraternité européenne active au service de la liberté, de la dignité humaine et du progrès. »

Pour Terminer

Avec Patrick Cauwert, l’Alliance Maçonnique Européenne semble entrer dans une phase à la fois de continuité et de renouvellement. Entre mémoire historique, engagement européen et défense intransigeante des valeurs libérales. C’est aussi le message de sa fin de triennat au Grand Orient de Belgique qu’il clôturera par un Congrès des Loges qu’il souhaite porteur d’idées et projets novateurs, issus de la base.

Nous le remercions pour sa disponibilité et sa franchise, et lui souhaitons une pleine réussite dans ses nouvelles fonctions.

COMMUNIQUE DE PRESSE

L’Alliance Maçonnique Européenne se renouvelle

COMMUNIQUÉ AUX OBÉDIENCES MEMBRES DE L’ALLIANCE MAÇONNIQUE EUROPÉENNE

Paris, le 12 juillet 2026

Objet : Résultats de l’Assemblée Générale de l’Alliance Maçonnique Européenne du 11 juillet 2026

Très Respectables Grandes Maîtresses,
Très Respectables Grands Maîtres,
Très Chères Sœurs, Très Chers Frères,

Comme vous le savez, l’Assemblée Générale de l’Alliance Maçonnique Européenne initialement convoquée à Lisbonne n’a pu valablement délibérer en raison de l’absence du quorum requis. Une nouvelle Assemblée Générale s’est dès lors tenue le samedi 11 juillet 2026 à Paris afin de permettre à notre association de poursuivre son action et de prendre les décisions nécessaires à son fonctionnement.

Cette Assemblée a notamment procédé au renouvellement du Conseil d’Administration de l’AME.

À l’issue des votes, le nouveau Conseil est composé comme suit :

  • Président : Patrick CAUWERT (Grand Orient de Belgique)
  • Première Vice-Présidente : Catherine AMALRIC (Fédération Française du Droit Humain)
  • Vice-Présidente : Kris DEJONCKHEERE (Grande Loge Féminine de Belgique)
  • Secrétaire : Viviane WEIMERSKIRCH (Grand Orient du Luxembourg)
  • Trésorière : Christiane VIENNE (Grande Loge Mixte de France)

L’Assemblée a également adopté les différentes mesures nécessaires à la poursuite de la mise en conformité administrative et statutaire de l’AME, ainsi qu’à la consolidation de sa gouvernance et de son fonctionnement institutionnel. Ces décisions s’inscrivent dans la volonté partagée de renforcer l’efficacité de notre organisation au service des Obédiences membres et de la promotion des valeurs que nous portons ensemble.

Le nouveau Conseil entend poursuivre les travaux engagés afin de développer le rôle de l’AME comme espace de dialogue et de coopération entre les Obédiences maçonniques européennes, comme lieu de réflexion sur les grands enjeux sociétaux et comme interlocuteur dans le cadre du dialogue avec les institutions européennes. (Art. 17 TFUE)

 Hommage aux membres sortants

Au nom de l’ensemble des Obédiences membres, le nouveau Conseil souhaite exprimer sa profonde gratitude aux trois administrateurs qui terminent aujourd’hui leur mandat.

Par leur engagement, leur disponibilité et leur fidélité aux idéaux de l’AME, ils ont contribué au maintien et au développement de notre Alliance durant une période de transition importante. Leur action a permis de préserver l’esprit fraternel qui caractérise notre organisation et de préparer les évolutions nécessaires à son avenir.

Qu’ils trouvent ici l’expression de nos remerciements les plus sincères et de notre reconnaissance fraternelle pour le travail accompli au service de l’AME et de la Franc-maçonnerie européenne et universelle.

Le nouveau Conseil se réjouit de poursuivre, avec l’ensemble des Obédiences membres, l’œuvre de coopération, de dialogue et de fraternité qui constitue la raison d’être de notre Alliance.

Pour le Conseil d’Administration de l’Alliance Maçonnique Européenne

Patrick CAUWERT
Président
Alliance Maçonnique Européenne (AME)

À Maurice, le GODF ouvre le chantier de la fin de vie

Dans un entretien accordé ce 14 juillet au quotidien mauricien L’Express, Pierre Bertinotti expose les lignes de force de son mandat à la tête du Grand Orient de France : humanisme, universalisme, liberté absolue de conscience, mixité et présence assumée dans la Cité.

Mais l’annonce essentielle concerne l’installation, à Maurice, d’une Loge d’étude et de recherche consacrée à la fin de vie. Une initiative qui place la méthode maçonnique au cœur d’un débat intime, médical, philosophique et politique.

L’entretien accordé par Pierre Bertinotti à la journaliste Brinda Venkaya dépasse largement la question de la fin de vie.

Il constitue presque une déclaration de méthode

Comment une Obédience maçonnique, en l’occurrence le Grand Orient de France (GODF), puissance symbolique régulière souveraine, la plus ancienne obédience maçonnique française, la plus importante d’Europe continentale et, depuis le Brexit, de l’Union européenne, mais aussi la plus importante obédience libérale au monde,

peut-elle intervenir dans la société sans se transformer en parti, contribuer au débat sans imposer de doctrine et défendre l’universel dans une société traversée par des appartenances religieuses, culturelles et communautaires multiples ?

À Maurice, territoire façonné par plusieurs héritages – français, britannique, africain, indien et océanique –, ces interrogations prennent une résonance particulière.

L’île est aussi un carrefour entre différentes familles maçonniques : la tradition libérale et adogmatique représentée par le Grand Orient de France y côtoie des Obédiences relevant du courant dit régulier ou anglo-saxon.

Un triangle pour penser la Cité

Pierre Bertinotti résume les valeurs du GODF par deux mots :

« humanisme et universalisme. »

L’humanisme consiste à replacer l’être humain au centre de la décision, notamment dans un monde désormais travaillé par l’intelligence artificielle.

L’universalisme affirme que chaque être est singulier, mais qu’il demeure l’égal de tous les autres.

Le Grand Maître dessine ainsi un triangle symbolique

Pierre Bertinotti ordonne sa pensée autour d’un triangle dont les trois côtés se répondent. Le premier porte les valeurs d’humanisme et d’universalisme, qui placent l’être humain au centre de la réflexion tout en affirmant l’égale dignité de chacun. Le deuxième réunit la tolérance mutuelle, le respect de soi et d’autrui et la liberté absolue de conscience, conditions indispensables à toute fraternité véritable. Le troisième est celui de la méthode maçonnique : écoute, confrontation apaisée des idées, doute fécond et enrichissement réciproque.

Ces trois lignes ne prennent toutefois sens qu’en se rejoignant. Les valeurs sans méthode risqueraient de demeurer des proclamations abstraites ; la tolérance sans principes pourrait se réduire à l’indifférence ; la méthode sans finalité ne serait qu’un exercice de rhétorique. Leur union forme un espace de construction intérieure et civique dans lequel la pensée peut circuler librement.

En Loge, rappelle le Grand Maître, la parole ne devrait pas chercher à vaincre. Elle est déposée afin que chacun puisse l’entendre, la méditer et, s’il y a lieu, rectifier son propre ouvrage. Cette conception rejoint l’une des vertus les plus précieuses de la démarche initiatique : substituer au réflexe de domination la patience de la construction. Dans le Temple comme dans la Cité, il ne s’agit pas d’abattre la pensée de l’autre, mais de chercher avec lui la juste pierre susceptible de prendre place dans l’édifice commun.

Faire de la politique sans devenir partisan

À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, Pierre Bertinotti revendique une prise de parole publique du GODF. Il distingue cependant clairement la politique, entendue comme organisation de la Cité, de l’engagement partisan.

Le GODF ne donnera pas de consigne de vote

Il entend en revanche rappeler les principes qu’il considère comme incompatibles avec son projet humaniste : la préférence nationale lorsqu’elle conduit à l’exclusion de l’étranger, mais aussi l’assignation identitaire qui réduit une personne à sa religion, à son origine, à sa couleur de peau ou à sa condition sociale.

Cette distinction est essentielle.

Une Obédience ne saurait se substituer à la souveraineté des citoyens. Mais elle peut mettre dans le débat public des questions, des principes et des outils de réflexion. Chez Pierre Bertinotti, la formule traditionnelle du GODF – « changer l’homme pour changer la société » – ne signifie pas fabriquer un homme conforme à une idéologie. Elle suppose plutôt de former des consciences capables de choisir librement et d’agir avec discernement.

Maurice, laboratoire de l’universalisme maçonnique

Le GODF compterait, selon les chiffres donnés dans l’entretien, environ 55 000 membres et 1 400 Loges, dont huit à Maurice. Pierre Bertinotti souligne également que les Sœurs représenteraient près de 20 % des membres mauriciens du GODF, contre environ 14 % pour l’ensemble de l’Obédience. Cinq des huit Loges mauriciennes seraient désormais ouvertes à l’initiation des femmes.

Le Grand Maître ne dissimule pas pour autant la lenteur de cette évolution

Si environ 60 % des Loges du GODF initient aujourd’hui des femmes, leur présence dans les responsabilités nationales demeure limitée. La mixité formelle ne suffit donc pas : encore faut-il que les Sœurs puissent accéder pleinement aux lieux où se préparent les décisions.

Flag_of_Mauritius

La pierre est dégrossie, mais non achevée. Une Obédience qui se réclame de l’universalisme ne peut se satisfaire d’ouvrir la porte du Temple ; elle doit encore examiner les habitudes, les réseaux et les résistances qui empêchent certaines voix de parvenir jusqu’à l’Orient.

Deux maçonneries, mais quelques nuances nécessaires

Pierre Bertinotti oppose assez nettement la Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique à la tradition anglo-saxonne : croyance obligatoire en Dieu, serment sur la Bible, interdiction de la politique et non-admission des femmes.

Cette présentation permet de comprendre rapidement les différences, mais elle mérite quelques nuances.

Dans la Franc-Maçonnerie régulière anglaise, l’obligation est prêtée sur un Volume de la Loi sacrée, qui n’est pas nécessairement la Bible : il peut s’agir du Coran, de la Torah ou d’un autre texte correspondant à la foi du candidat. Ce courant interdit la discussion politique et religieuse pendant les travaux de Loge, sans exiger pour autant que ses membres renoncent individuellement à toute responsabilité civique.

De même, la Grande Loge Unie d’Angleterre demeure exclusivement masculine, mais elle reconnaît publiquement l’existence d’organisations maçonniques féminines comme l’Order of Women Freemasons et la Freemasonry for Women. Il est donc plus exact de parler d’une séparation institutionnelle des genres que d’un refus général de toute Franc-Maçonnerie féminine.

Ces précisions n’effacent pas la rupture apparue avec le GODF, notamment depuis la suppression, en 1877, de l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme.

Elles rappellent cependant qu’entre les deux familles maçonniques, la frontière n’est pas toujours un mur. Elle peut aussi devenir un seuil sur lequel s’échangent des gestes fraternels, même lorsque l’intervisite demeure impossible.

La laïcité française ne se transporte pas sans traduction

Pierre Bertinotti définit la laïcité comme la séparation des Églises et de l’État, l’indépendance de la décision publique à l’égard des prescriptions religieuses et la protection de la liberté de croire ou de ne pas croire.

Cette conception correspond à l’histoire républicaine française. Mais à Maurice, elle doit nécessairement être traduite et adaptée. La Constitution mauricienne protège expressément la liberté de conscience, de pensée et de religion, ainsi que le droit de manifester ou de propager ses croyances. Le cadre historique et institutionnel mauricien n’est donc pas la simple reproduction de la loi française de 1905.

L’enjeu pour les Francs-Maçons mauriciens sera moins d’importer un modèle tout fait que d’élaborer une voie locale permettant à toutes les convictions de coexister, sans qu’aucune ne puisse s’imposer à la totalité du corps politique.

La laïcité ne saurait devenir un nouveau dogme. Elle est d’abord l’espace vide laissé entre les convictions afin que chacun puisse respirer librement.

La fin de vie entre dans le Temple

L’annonce majeure de l’entretien concerne l’installation d’une Loge d’étude et de recherche consacrée à la fin de vie.

M. Dharambeer Gokhool

À l’initiative des Sœurs et des Frères de Maurice, cet Atelier aura pour mission de travailler sur cette question et de contribuer au débat mauricien. Pierre Bertinotti précise avoir informé de sa création le président de la République, Dharam Gokhool, ainsi que le Premier ministre, Navinchandra Ramgoolam. L’objectif affiché n’est pas d’imposer une solution, mais de participer à l’élaboration d’un « difficile consensus ».

Navinchandra Ramgoolam

Le moment est particulièrement significatif. En France, l’Assemblée nationale doit examiner en lecture définitive, le 15 juillet 2026, la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir. Le GODF s’est officiellement prononcé en faveur d’un texte faisant de la fin de vie une question de liberté individuelle, de dignité et de liberté de conscience.

À Maurice, le terrain n’est pas vierge

Les politiques publiques de santé mentionnent déjà le développement des soins palliatifs, des prises en charge de proximité et l’intégration des services palliatifs dans la lutte contre le cancer. La réflexion sur l’aide à mourir ne pourra donc être conduite sérieusement qu’en tenant ensemble deux exigences : l’accès effectif aux soins palliatifs et la question du choix personnel lorsque la souffrance demeure insupportable.

Éclairer sans prescrire

La fin de vie confronte l’homme à ce que les rituels maçonniques ne cessent de lui rappeler : sa condition mortelle. Mais l’initiation ne prétend pas abolir la mort. Elle apprend à la regarder sans détour, afin que la conscience puisse donner à la vie une plus juste mesure.

Le risque serait que la Loge de recherche mauricienne devienne la simple chambre d’écho des positions déjà adoptées à Paris. Sa véritable fécondité dépendra au contraire de sa capacité à entendre les médecins, les soignants, les personnes malades, les familles, les juristes, les philosophes et les représentants des différentes traditions spirituelles présentes dans l’île.

Une Loge n’est pas un parlement caché. Elle n’a ni mandat électoral ni compétence médicale. Sa force réside ailleurs : dans le temps long, dans l’écoute sans interruption, dans le doute méthodique et dans la possibilité de faire dialoguer ceux que l’espace profane enferme trop souvent dans des camps ennemis.

Le travail annoncé à Maurice sera donc observé avec attention

Il pourrait montrer qu’une Franc-Maçonnerie fidèle à sa vocation ne cherche pas à dicter la loi depuis l’ombre, mais à faire entrer un peu de lumière dans les lieux où la société hésite encore à regarder.

Car, devant l’ultime passage, la question n’est peut-être pas seulement de savoir comment mourir. Elle est aussi de déterminer jusqu’où une société demeure capable de respecter la conscience, la dignité et la parole de celui qui s’apprête à franchir le seuil.

La devise latine des armes de l’île Maurice est Stella Clavisque Maris Indici » signifiant « L’étoile et la clé de l’océan Indien ». Elle exprime la position stratégique de l’île Maurice, à la fois repère lumineux et porte d’accès au cœur de l’océan Indien.

Source l’express.mu / Illustrations générées par IA

TÉMOIGNAGE : Mysteria a voulu entrer dans la Franc-maçonnerie, mais sa candidature a été refusée

Vous connaissez probablement le YouTubeur toulousain Tony Miotto et ses quelque 333 000 abonnés. On appelle ce genre de personnage une star des réseaux. Il y a quelques mois, il a été approché par une petite obédience française en vue de son intégration. L’idée aurait été bonne… s’il s’était agi d’un autre spécimen, ou peut-être aussi d’une autre obédience. Car nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer celle-ci, et ce n’était guère en termes élogieux (voir les sujets en fin d’article).

En effet, il ne suffit pas de faire miroiter des promesses d’ésotérisme au sieur Tony : il en connaît un rayon et passe sa vie à en faire des vidéos. Alors quand il se retrouve dans un cabinet de réflexion qui ressemble davantage à des toilettes (ou l’inverse), ou quand des « Égyptiens » lui tiennent un discours purement sociétal, il prend rapidement ses jambes à son cou et repart aussi vite qu’il est venu faire ses vidéos.

Il vous raconte dans la video ci-dessous son aventure… ou plutôt sa mésaventure.

Les mois ont passé… il prétend avoir rejoint une Loge de Rite mexicain en avril dernier, écoutez la suite…

Voici un morceau choisi du texte de cette vidéo qui est une perle. Il nous dévoile le secret de son Tablier :

Tout en haut, le soleil naissant a laissé sa place au soleil du zénith. Le serpent à plume sur la gauche, symbole de la connaissance cachée. Et de l’autre côté, une pyramide à degré composée de cinq marches et un hôtel. Au centre, le soleil, lui aussi symbole de connaissance mais révélé, entouré de six épis de maïs représentant les loges. Je ne vais pas aller plus loin dans l’analyse parce que ce n’est pas l’objet de cette vidéo, mais je le ferai une fois que j’aurai un petit peu plus de connaissance. En attendant, je vous laisse regarder cette merveille, le tablier de maître. Tout en haut, nous avions le soleil naissant pour l’apprenti, le soleil au zénith pour le compagnon et ici le 5e soleil pour le maître. On le retrouve également au centre, symbole de la connaissance, entouré par les quatre soleils précédents. Un épis de maïs à droite pour signifier que peu importe le grade, nous ne sommes qu’un individu dans un ensemble plus grand et à gauche un miroir d’obsidienne qui symbolise la connaissance intérieure.
Voilà les petits loups, vous savez presque tout de mon initiation au rit ancien et primitif de l’aube toltèque.
Pour l’instant, je découvre cette pratique, donc je peux pas en dire beaucoup plus mais à mesure que j’avancerai sur mon chemin, je ferai des vidéos un petit peu plus détaillées sur l’histoire du rite et sur son symbolisme.

Pour vous mettre sur la piste, du moins si vous vous intéressez à ce rituel, sachez que Tony « aurait » été initié le 1er avril. Nous n’en dirons pas plus, vous avez compris. Cette 2e video est nettement plus drôle que la première… enfin nous dirons moins sérieuse.

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Le complot, ou la nuit qui prétend détenir la Lumière

Pourquoi certaines fables résistent-elles à la preuve, survivent-elles à leur réfutation et renaissent-elles sous des formes nouvelles à chaque crise politique, sociale ou technologique ? Michel Musolino explore cette fabrique du soupçon qui transforme le hasard en dessein, la complexité en machination et l’adversaire en ennemi absolu.

Derrière l’apparente légèreté de la collection « Pour les Nuls », son enquête met au jour une pathologie de la raison publique, mais aussi une tentation intime. Celle qui préfère une certitude obscure à l’inconfort du doute. Pour la Franc-Maçonnerie, si souvent désignée comme l’un des acteurs invisibles de l’histoire, cette lecture prend la valeur d’un exercice de discernement.

Le complot commence lorsque le soupçon cesse d’être une question

Michel Musolino ouvre son enquête par une clarification lexicale qui n’a rien d’accessoire. La langue française distingue la conspiration, la conjuration et le complot. La première peut servir une cause tenue pour juste. La seconde lie des hommes par un serment en vue d’un changement politique. Le troisième suppose une résolution secrète orientée vers un but coupable. Cette précision permet de séparer l’existence historique de projets clandestins et l’imaginaire qui prétend découvrir derrière chaque événement une volonté cachée.

Le complot réel possède des acteurs identifiables, des objectifs circonscrits, des moyens limités et des résultats incertains. La théorie complotiste produit au contraire une causalité sans faille. Les contradictions deviennent des confirmations. L’absence de preuve atteste la perfection du secret. La réfutation révèle la complicité du contradicteur. Le système se ferme au moment même où il affirme dévoiler le monde.

L’auteur rappelle ainsi que les complots abondent dans l’histoire

Assassinats politiques, manipulations d’État, opérations clandestines, provocations militaires et entreprises de déstabilisation appartiennent au réel. Les opérations sous fausse bannière en constituent une forme connue. Des acteurs commettent une action sous l’apparence de l’ennemi afin de lui en attribuer la responsabilité. Le faux attentat de Gleiwitz, utilisé par le régime nazi comme prétexte à l’invasion de la Pologne, montre que la tromperie peut devenir un instrument de guerre.

Reconnaître ces faits ne légitime pourtant aucune vision totale. La difficulté réside précisément dans cette ligne de partage. Voir des complots partout relève de l’aveuglement. Refuser leur existence relèverait d’une crédulité symétrique. Michel Musolino oblige le lecteur à demeurer dans cet espace inconfortable où la vigilance ne doit jamais devenir paranoïa.

La vérité falsifiée conserve toujours quelques fragments du vrai

L’un des mérites de l’ouvrage tient à la cartographie minutieuse des procédés qui entourent le complotisme. Propagande, désinformation, mésinformation, réinformation, manipulation, déstabilisation et guerre psychologique ne sont ni synonymes ni interchangeables.

La propagande martèle une vérité officielle jusqu’à saturer l’espace mental. La désinformation agit avec davantage de finesse. Elle manipule l’opinion à des fins politiques par des moyens détournés et mêle le vrai au faux. Ce dosage lui confère sa vraisemblance. La mésinformation naît plutôt de la déformation, de l’imprécision, de l’incompétence ou de la recherche du spectaculaire. Elle peut diffuser le faux sans procéder d’une entreprise concertée.

La « réinformation » prétend pour sa part restaurer une vérité que les médias auraient dissimulée

Le terme révèle déjà un renversement. Une information alternative n’est pas nécessairement une information vérifiée. Sous couvert de corriger un récit dominant, certains producteurs de contenus fabriquent un univers parallèle dont chaque élément confirme une conviction politique antérieure.

Michel Musolino montre combien le mensonge moderne excelle dans l’art de conserver assez de réalité pour devenir crédible. Une image exacte peut recevoir une légende mensongère. Une citation authentique peut être amputée de son contexte. Une donnée vraie peut s’insérer dans un raisonnement frauduleux. La falsification la plus efficace ne supprime pas toujours la vérité. Elle l’utilise comme appât.

Cette mécanique oblige à dépasser l’opposition naïve entre vrai et faux. Le mensonge contemporain travaille le montage, la sélection et l’omission. Il ne crée pas toujours une réalité imaginaire. Il réorganise le visible afin d’imposer une interprétation. L’image donne alors l’illusion d’une présence incontestable, tandis que son cadrage en décide secrètement le sens.

Internet ne crée pas la rumeur, il lui offre l’ubiquité

Le livre décrit une Toile où les formes anciennes de la duperie rencontrent des moyens techniques inédits. Le canular, la rumeur et la calomnie existaient bien avant les réseaux sociaux. Internet leur fournit toutefois une vitesse, une portée et une permanence inconnues des sociétés antérieures.

Le hoax se distingue du canular traditionnel par sa vocation à être partagé

Il sollicite l’émotion, alerte contre un danger, promet une révélation ou provoque l’indignation. Sa diffusion devient son unique certificat d’existence. Le nombre de partages remplace peu à peu l’examen de la source.

Les recherches citées par Michel Musolino montrent que les informations fausses circulent beaucoup plus largement que les informations vérifiées. Cette supériorité ne tient pas seulement aux algorithmes. Le faux possède souvent une intensité dramatique dont la réalité ordinaire est dépourvue. Il surprend, scandalise et flatte celui qui le transmet en lui donnant le sentiment de participer à un dévoilement collectif.

L’astroturfing ajoute une manipulation plus élaborée

Il consiste à simuler un mouvement spontané de citoyens, alors que l’engouement est orchestré par des intérêts politiques ou commerciaux. De fausses identités, des comptes automatisés et des messages coordonnés donnent l’apparence d’une opinion venue de la base. La foule numérique peut ainsi être fabriquée avant d’être invoquée comme preuve.

Les trolls, les haters et certains hackers complètent cet écosystème

Le troll cherche la polémique ou travaille à la manipulation. Le hater déverse une haine amplifiée par l’anonymat. Le hacker peut défendre une liberté publique, révéler un abus ou servir une opération criminelle et politique. L’auteur refuse donc les catégories trop commodes. Les outils ne déterminent pas seuls la finalité de leur usage.

La rumeur demeure pourtant le plus ancien média du monde. Elle circule de bouche à oreille, puis de compte en compte. Certaines naissent spontanément. D’autres sont voulues, préparées et entretenues. Les cabales contemporaines empruntent leurs méthodes aux légendes anciennes tout en bénéficiant de la puissance des plateformes. Le numérique n’a pas inventé la crédulité. Il a industrialisé sa circulation.

La pieuvre et la Méduse peuplent l’imaginaire du soupçon

Michel Musolino accorde une attention féconde aux figures animales du complotisme. La pieuvre s’impose depuis longtemps comme l’allégorie d’un pouvoir secret dont les tentacules atteindraient la finance, les médias, la politique et les institutions. Son intelligence, sa souplesse et sa capacité de dissimulation nourrissent l’image d’une organisation insaisissable. Cette représentation permet pourtant tous les abus. Chaque relation devient un tentacule. Chaque coïncidence révèle un centre. Chaque réseau prouve une direction cachée.

La Méduse offre une autre image. Son regard pétrifie celui qui l’affronte. Elle représente la sidération provoquée par un événement traumatique ou incompréhensible. L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et les attentats du 11 septembre ont suscité cette paralysie devant l’inacceptable. La conscience cherche alors une explication proportionnée à l’ampleur du choc. Une cause ordinaire paraît trop pauvre. Le désastre semble appeler une puissance monstrueuse.

La Chimère mêle plusieurs êtres incompatibles

Elle compose une unité imaginaire à partir d’éléments hétérogènes. L’Hydre, dont les têtes repoussent après avoir été tranchées, suggère la renaissance incessante des mêmes accusations. Le prétendu complot juif réapparaît sous les formes du négationnisme et de l’antisémitisme. Le prétendu complot maçonnique survit aux démonstrations historiques, puisque chaque réfutation devient une nouvelle preuve de dissimulation.

Ces monstres ne sont pas de simples ornements. Ils révèlent le fonctionnement symbolique de la pensée conspiratrice. Celle-ci transforme le caché en créature, puis la créature en cause universelle. Elle cherche des signes partout et finit par voir des tentacules là où existent seulement des liens, des intérêts divergents ou des hasards.

La démarche initiatique emploie elle aussi des symboles, mais selon un mouvement opposé.

Le symbole maçonnique ne ferme pas la signification

Il ouvre le travail de la conscience. Il ne prouve rien par lui-même. Il requiert une interprétation qui accepte ses limites. Le symbole devient libérateur lorsqu’il demeure une question. Il devient instrument d’aveuglement lorsqu’il se change en preuve automatique.

La haine simplifie l’histoire avant de réclamer des coupables

La pensée complotiste n’est jamais une fantaisie sans conséquence. Elle construit un groupe responsable du malheur collectif. Juifs, Francs-Maçons, jésuites, étrangers, banquiers, intellectuels ou journalistes occupent successivement la place de l’ennemi invisible. Le groupe désigné perd toute diversité intérieure. Il devient un organisme unique doté d’une volonté commune.

L’antisémitisme moderne offre l’exemple le plus tragique de cette construction

Les Protocoles des sages de Sion

Les Protocoles des Sages de Sion, faux avéré, ont transformé une fabrication policière et littéraire en matrice mondiale de la haine. Leur fausseté démontrée n’a jamais suffi à dissoudre la croyance, puisque le document venait confirmer un préjugé déjà constitué.

La Franc-Maçonnerie connaît une histoire comparable

L’abbé Augustin Barruel interprète la Révolution française comme le résultat d’une conjuration philosophique et maçonnique. Léo Taxil nourrit ensuite l’antimaçonnisme par des récits lucifériens qu’il reconnaîtra avoir inventés. Pourtant, la fiction lui survit. Des citations coupées, des symboles mal compris, la discrétion des travaux et l’existence de réseaux fraternels servent à fabriquer l’image d’un gouvernement occulte.

Cette accusation repose sur un effacement. La pluralité des Obédiences, des Rites, des sensibilités et des trajectoires disparaît derrière une organisation mondiale imaginaire. Le secret initiatique, qui protège une expérience intérieure et une méthode de transmission, devient la preuve supposée d’une entreprise de domination.

Pour le Franc-Maçon, l’épreuve touche au cœur de l’engagement

La discrétion peut susciter le fantasme. La fraternité peut être assimilée au favoritisme. Le langage symbolique peut être détourné par ceux qui exigent de chaque signe une signification cachée et coupable. La réponse ne saurait consister à nier toute faute individuelle ou toute dérive institutionnelle. Elle exige davantage de rectitude, de transparence dans la cité et de fidélité aux principes proclamés.

Le faux prospère lorsque le réel paraît trop pauvre

L’étude des morts suspectes, des assassinats politiques et des grands traumatismes collectifs montre une constante. Lorsque les preuves font défaut ou demeurent incomplètes, le vide appelle un récit. La disparition de figures publiques telles que notre frère Robert Boulin, Pierre Bérégovoy, Lady Diana ou Coluche nourrit des hypothèses dont la longévité tient moins à leur solidité qu’à l’impossibilité d’obtenir une clôture absolue.

Le cas Kennedy demeure exemplaire. L’enchaînement des morts, les zones d’ombre de l’enquête et les contradictions officielles ont offert un terrain inépuisable à la spéculation. Le 11 septembre a produit une dynamique comparable. L’absence initiale de certaines images, les erreurs des services de renseignement et l’ampleur du désastre ont permis la prolifération de récits qui attribuent aux gouvernements une maîtrise presque surnaturelle.

Le complotisme préfère souvent une malveillance parfaite à une incompétence banale. Il imagine des plans d’une précision extraordinaire là où l’histoire révèle fréquemment la confusion, l’aveuglement administratif, les rivalités de services et les erreurs humaines. Le rasoir d’Hanlon retrouve ici toute sa pertinence. Il convient de ne pas attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit parfois à expliquer.

Cette règle ne dispense jamais d’enquêter. Elle rappelle seulement que le monde n’est pas toujours aussi organisé que le soupçon le désire. Le complotisme console de l’absurde en transformant le chaos en intention. Le mal paraît alors moins angoissant puisqu’il possède un auteur, un plan et un centre. La réalité historique demeure pourtant tissée de projets contradictoires, d’accidents, d’échecs et de conséquences imprévues.

Les deepfakes déplacent la frontière entre voir et croire

La réflexion consacrée aux deepfakes prend aujourd’hui une ampleur que l’année 2019 laissait seulement entrevoir. Le trucage des images et des sons permet de faire parler une personne, de modifier son visage ou de lui attribuer un comportement inexistant. Le faux ne se contente plus d’interpréter une image. Il peut désormais la produire avec une vraisemblance croissante.

Cette évolution atteint une conviction ancienne. Voir ne suffit plus à croire. L’image, longtemps tenue pour la trace d’une présence, devient un objet dont l’authenticité doit être établie. Le danger n’est pas limité à la circulation de vidéos mensongères. Il réside aussi dans le doute généralisé qu’elles installent. Une preuve véritable pourra être rejetée comme fabrication. Le faussaire gagne alors deux fois. Il crée le faux et détruit la confiance accordée au vrai.

Michel Musolino montre que la technique ne fait qu’amplifier une vieille tentation.

Propagande, canulars, rumeurs et falsifications existaient avant l’image numérique. Toutefois, leur association avec les réseaux sociaux produit un brouillard nouveau où la vitesse précède l’examen et où l’émotion tranche avant la raison.

Pour la Franc-Maçonnerie, le passage des ténèbres à la Lumière ne saurait désigner l’accès à une certitude définitive. Il exprime une transformation du regard. La Lumière initiatique ne supprime pas l’ombre. Elle apprend à la discerner. Face aux images fabriquées, aux récits séduisants et aux preuves trop parfaites, le travail intérieur exige une vigilance qui commence par l’examen de nos propres désirs de croire.

L’équerre du jugement doit rencontrer le compas du doute

Michel Musolino

Michel Musolino est économiste et historien, diplômé de Sciences Po Paris. Il a enseigné l’économie et la géopolitique en classes préparatoires et en école de commerce. Son expérience de pédagogue se reconnaît dans la clarté des définitions, le goût des exemples et la volonté de rendre accessibles des mécanismes complexes. Parmi ses ouvrages figurent Crises et fluctuations économiques, L’Économie pour les Nuls, La Crise pour les Nuls, L’Imposture économique, Le Trader et la Ménagère, Le Troisième Secret de Fatima et 150 Idées reçues sur la France.

Son regard d’économiste lui permet de démonter plusieurs mythes monétaires et financiers. Son intérêt pour l’histoire des croyances éclaire la permanence des récits hostiles. Sa méthode consiste moins à dresser le procès de quelques esprits égarés qu’à montrer comment une idéologie s’organise, se transmet et construit ses ennemis.

Le ton volontiers mordant soutient la démonstration, même s’il atteint parfois les personnes autant que leurs raisonnements. Le mépris risque toujours de renforcer le sentiment de persécution de celui qui s’estime détenteur d’une vérité interdite. Une critique pleinement efficace doit distinguer les entrepreneurs du mensonge, qui fabriquent et exploitent la haine, des individus vulnérables qui cherchent dans le récit complotiste une cohérence, une appartenance ou une revanche symbolique.

La grande richesse documentaire peut aussi fragmenter la pensée

L’accumulation des exemples donne parfois au lecteur l’impression d’un vaste inventaire plutôt que d’une théorie unifiée. Cette profusion demeure cependant cohérente avec le projet pédagogique. Elle fournit des instruments de reconnaissance, invite à comparer les mécanismes et rappelle que le complotisme change de visage sans modifier sa structure essentielle.

La leçon rejoint le travail maçonnique

L’équerre vérifie la rectitude du raisonnement. Le compas lui assigne une limite. Le niveau rappelle l’égale dignité de celui qui se trompe. La perpendiculaire exige d’examiner nos propres mobiles avant de juger ceux d’autrui. La pierre brute ne se réduit pas à l’ignorance de l’autre. Elle désigne aussi nos préjugés, notre orgueil et notre désir d’explications immédiates.

La Lumière commence peut-être par le courage de ne pas tout savoir

La Théorie du complot pour les Nuls porte un titre familier, tandis que son sujet touche aux conditions morales de la vie commune. Une démocratie ne peut longtemps subsister si chaque désaccord devient trahison, si chaque institution est tenue pour criminelle par nature et si chaque fait contraire à nos convictions se transforme en preuve supplémentaire du mensonge.

La Franc-Maçonnerie connaît le prix de cette dérive

Elle fut si souvent placée au centre d’une histoire imaginaire qu’elle devrait développer une vigilance particulière envers toutes les constructions de boucs émissaires. Cette expérience ne lui confère aucune immunité contre ses propres certitudes. Elle lui impose au contraire un devoir accru de mesure, de vérification et de responsabilité dans l’usage de la parole.

Michel Musolino conduit ainsi vers une exigence austère. Refuser la naïveté sans épouser la paranoïa. Interroger les pouvoirs sans leur attribuer une omnipotence occulte. Débusquer les mensonges sans renoncer à la possibilité du vrai. Une telle position ne procure aucune ivresse. Elle réclame une intelligence vigilante, assez libre pour douter des apparences et assez humble pour douter d’elle-même.

La véritable Lumière ne se mesure peut-être pas au nombre de secrets qu’elle prétend révéler, mais à la part d’ombre qu’elle nous apprend encore à examiner en nous.

Pour prolonger cette réflexion sur les chemins du soupçon, les fabriques du faux et les métamorphoses contemporaines du mensonge, on pourra utilement se rendre au Salon Maçonnique de Toulouse 2026 – organisation ITEM (Institut Toulousain d’Études Maçonniques) –, placé sous le thème « Faire société », les 5 et 6 décembre prochains, aux Espaces Vanel – Arche Marengo, à Toulouse (Haute-Garonne, région Occitanie).

Le dimanche 6 décembre, de 13 h 45 à 15 h 15, Espace 03, se tiendra une rencontre particulièrement en résonance avec ces questions : « Le mensonge est-il devenu une vérité ? ». Y interviendront Antonin Atger, Irène Mainguy et Emmanuelle Perez Tisserant, sous la modération de Yonnel Ghernaouti.

Une belle occasion de poursuivre, dans l’échange vivant et le débat éclairé, cette interrogation décisive sur la vérité, ses travestissements, et la manière dont nos sociétés peuvent encore discerner la Lumière au milieu des ombres.

La Théorie du complot pour les nuls

Une analyse fine et détaillée du complotisme à travers les âges.

Michel MusolinoFirst Éditions, coll. Pour les nuls, 2019, 384 pages, 22,95 €

Jérôme Guedj face au procès en « amitié maçonnique » : quand MPI transforme la laïcité en complot

Le 13 juillet 2026, Médias-Presse-Info publiait un article au titre chargé de sous-entendus : « Ces amis de la franc-maçonnerie veulent “sanctionner les atteintes à la laïcité” ». Derrière l’apparence d’une information politique se déploie un procédé ancien : suggérer qu’une proximité réelle ou supposée avec la Franc-Maçonnerie suffirait à disqualifier une mission républicaine.

À quelques jours du 14 Juillet, l’occasion est belle de rappeler que la laïcité n’est ni une arme contre les religions ni la propriété secrète des Loges. Elle est la condition juridique de la liberté de toutes les consciences.

Médias-Presse-Info : qui parle ?

Avant d’examiner l’accusation, il faut identifier celui qui l’énonce.

Médias-Presse-Info, généralement désigné par le sigle MPI, est un site créé en 2013 et édité par une association portant le même nom. Son directeur de la publication est Pierre-Alain Depauw, également auteur de l’article consacré à Jérôme Guedj. Le média revendique lui-même une activité de « réinformation » et reconnaît présenter l’actualité selon « un esprit et une vision catholique ». Son financement repose notamment sur les dons de ses lecteurs. MPI n’est donc pas un média généraliste dépourvu de ligne idéologique : il assume une conception militante, confessionnelle et contre-culturelle de l’information.

Cette présentation serait incomplète sans rappeler le regard porté sur MPI par les observateurs des radicalités politiques.

Conspiracy Watch le décrit comme un site français d’extrême droite, issu de l’univers de la « réinformation » catholique et historiquement lié à la mouvance Civitas. Selon cette notice, le nom de domaine avait initialement été enregistré par un responsable de Civitas et le site a régulièrement relayé des figures, des thèmes et des récits issus des sphères conspirationnistes, notamment autour de la prétendue « judéo-maçonnerie » ou du « nouvel ordre mondial ».

Cette classification est celle de Conspiracy Watch

Elle doit être attribuée comme telle, mais elle éclaire incontestablement l’environnement idéologique dans lequel s’inscrit l’article du 13 juillet.

MPI est parfois surnommé, par ses adversaires, le « Mediapart de l’extrême droite ». La formule frappe les esprits, mais elle est sans doute trop flatteuse pour MPI. Elle laisse imaginer une équivalence de moyens, de méthodes et de travail d’investigation qui n’existe pas. MPI apparaît plutôt comme un organe militant de réinformation catholique traditionaliste, situé à l’extrême droite du paysage politique, dont la fonction première est moins d’enquêter que de proposer une interprétation idéologique des événements.

L’angle adopté sur Jérôme Guedj en fournit une illustration presque scolaire.

Une mission officielle transformée en entreprise occulte

Sébastien Lecornu

Le point de départ est pourtant parfaitement public. Par un décret du 7 juillet 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a chargé le député Jérôme Guedj d’une mission temporaire portant sur « l’application, la défense et la promotion du principe de laïcité ». Cette mission est conduite avec la sénatrice Nathalie Delattre. Leur rapport doit être remis à la fin du mois d’octobre 2026.

Il leur revient d’évaluer l’organisation de la politique publique de la laïcité, de recenser les outils existants, d’examiner leur cohérence et de formuler des propositions.

La lettre de mission évoque notamment la nécessité d’élaborer un corpus commun de références et de guides, d’évaluer les dispositifs interministériels et d’étudier certaines dispositions de la loi du 9 décembre 1905 relatives à l’ordre public. Elle relève que plusieurs mesures pénales existantes sont mal connues ou très faiblement appliquées et demande aux parlementaires d’en apprécier la pertinence. Jérôme Guedj a, pour sa part, déclaré vouloir « dépassionner » le débat et lutter aussi bien contre les insuffisances des politiques publiques que contre les instrumentalisations de la laïcité.

Rien de clandestin, donc. Aucun convent secret. Aucune décision prise derrière les portes d’un Temple.

Un décret public, une mission parlementaire, une lettre du Premier ministre et un rapport annoncé

Mais sous la plume de Pierre-Alain Depauw, cette mission administrative devient la manifestation inquiétante d’un réseau d’« amis de la franc-maçonnerie ». L’article qualifie Jérôme Guedj de partisan d’un « laïcisme dogmatique », l’accuse d’« anticléricalisme » et affirme que la mission pourrait déboucher sur des sanctions contre la « présence religieuse dans l’espace public ».

RS Nathalie Delattre

Nathalie Delattre est, quant à elle, rendue suspecte en raison de l’histoire du Parti radical et de ses relations anciennes avec certains milieux maçonniques. La conclusion de MPI tombe comme un verdict : « Il faut donc s’attendre au pire. »

Ce n’est plus de l’analyse. C’est une dramaturgie de la suspicion.

La vieille mécanique de la culpabilité par association

L’article de MPI ne démontre pas que la Franc-Maçonnerie aurait commandité la mission. Il ne produit aucun document, aucune instruction, aucune intervention d’une Obédience, aucun lien institutionnel entre le décret du Premier ministre et une organisation maçonnique.

Il procède autrement : il juxtapose.

Jérôme Guedj a participé à une rencontre du Droit Humain. Il connaît des francs-maçons. Il défend une conception exigeante de la laïcité. Nathalie Delattre appartient à une famille politique historiquement attachée à la République laïque. Donc, suggère MPI, la mission serait inspirée par la Franc-Maçonnerie.

Le raisonnement est aussi fragile que révélateur

Il repose sur une confusion volontaire entre dialogue, proximité, participation à un colloque, amitié personnelle et appartenance initiatique. Or assister à une conférence organisée par une Obédience ne fait pas davantage de quelqu’un un franc-maçon que participer à un colloque dans une université catholique ne fait de lui un prêtre, ou prendre la parole dans une synagogue ne le transforme en rabbin.

Jérôme Guedj

L’article n’apporte d’ailleurs aucune preuve que Jérôme Guedj soit franc-maçon

Et quand bien même le serait-il, une appartenance associative, philosophique ou initiatique légalement exercée ne constituerait ni une faute ni une cause d’incapacité civique.

Au XVIIIe siècle comme au XXIe, il n’y a aucune honte à être l’ami de francs-maçons.

Il n’y a pas davantage de honte à dialoguer avec des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans, des agnostiques ou des athées. Dans une démocratie, la fréquentation de personnes appartenant à une tradition philosophique ou spirituelle ne vaut ni soumission ni allégeance.

Faire de l’amitié maçonnique une circonstance aggravante revient précisément à réactiver le vieux soupçon antimaçonnique : celui d’une influence d’autant plus redoutable qu’elle n’a pas besoin d’être prouvée.

Quand la biographie devient un catalogue de sous-entendus

Plus troublante encore est la manière dont MPI construit le portrait personnel de Jérôme Guedj.

L’article mentionne son père, présenté comme ayant dirigé une communauté juive, son passage auprès de Jean-Luc Mélenchon, son appartenance au programme des Young Leaders, son positionnement sur le sionisme ainsi que sa compagne, l’écrivaine Émilie Frèche, en insistant sur les origines séfarades ou ashkénazes abordées dans ses ouvrages.

Quel rapport ces éléments entretiennent-ils avec l’évaluation de la politique publique de la laïcité ? Aucun.

Cette accumulation ne permet ni de comprendre la mission ni d’évaluer les propositions de Jérôme Guedj. Elle compose un décor. Elle dépose, touche après touche, des marqueurs destinés à éveiller les préjugés du lectorat : judaïsme, sionisme, réseaux internationaux, Franc-Maçonnerie, élites politiques.

MPI ne formule pas explicitement la conclusion que cette juxtaposition invite à tirer

Il se contente d’en disposer les ingrédients. C’est précisément ainsi que fonctionne l’insinuation : elle ne prouve rien, mais elle laisse entendre beaucoup.

Un journaliste sérieux aurait examiné les textes, les compétences confiées aux parlementaires, le bilan des dispositifs existants et la jurisprudence relative à la laïcité. MPI préfère inventorier les relations, les origines et les fréquentations.

Il ne s’agit plus d’éclairer le citoyen, mais d’assombrir la personne.

La laïcité ne chasse pas les religions de l’espace public

Pour autant, défendre Jérôme Guedj contre les amalgames ne doit pas conduire à renoncer à toute exigence de précision. Au cours d’une table ronde, il aurait déclaré que « les convictions religieuses ne doivent à aucun moment venir dans le débat public ». Prise littéralement, cette phrase est trop générale et ne correspond pas exactement au droit français. Les citoyens, les associations et les représentants des cultes ont le droit de participer au débat public et d’y exprimer des convictions religieuses, philosophiques ou athées.

En France, ce n’est pas l’espace public qui est neutre : c’est la puissance publique

La neutralité s’impose aux administrations et aux agents des services publics dans l’exercice de leurs fonctions. Les citoyens, eux, peuvent manifester leurs convictions dans la rue et dans la société, y compris par des signes, des vêtements, des cérémonies ou des prises de parole, sous réserve du respect de l’ordre public et des restrictions particulières prévues par la loi.

La formule de Jérôme Guedj mérite donc d’être précisée : une conviction religieuse peut prendre part au débat public, mais elle ne peut s’imposer comme norme juridique à l’ensemble de la société ni dicter l’action de l’État.

Cette nuance est essentielle. Mais elle n’autorise nullement MPI à transformer la mission parlementaire en programme d’interdiction de la « présence religieuse dans l’espace public ». Les textes officiels ne disent rien de tel. Ils portent sur l’application du droit, la neutralité des institutions, la cohérence des politiques publiques, la protection de la liberté de conscience et les infractions susceptibles de troubler l’ordre public.

Sanctionner une atteinte à la laïcité ne signifie pas sanctionner une croyance. Cela signifie faire respecter les obligations précises qui découlent de la loi.

Un « Défenseur de la laïcité », pas un inquisiteur républicain

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

En octobre 2025, Jérôme Guedj avait déposé une proposition de loi constitutionnelle visant à créer un Défenseur de la laïcité. MPI présente ce projet comme un instrument de surveillance et de sanction.

Là encore, le texte réel raconte une autre histoire.

Inspirée du Défenseur des droits, l’autorité proposée aurait pu être saisie par les citoyens, les associations et les administrations. Ses missions auraient relevé de la médiation, du conseil, de l’accompagnement, de la recommandation et, dans certains cas, de l’injonction. L’objectif affiché était d’harmoniser l’interprétation de la laïcité, de mettre fin aux réponses contradictoires des institutions et d’éviter aussi bien les renoncements que les instrumentalisations ou les stigmatisations.

La proposition rappelait que la laïcité repose sur la liberté de conscience, le respect de toutes les croyances, le libre exercice des cultes dans les limites nécessaires à l’ordre public, l’égalité devant la loi et la neutralité des administrations. Elle ne visait donc pas à établir une police de la pensée, mais à offrir un recours aux personnes confrontées à des difficultés d’interprétation ou d’application.

On peut discuter de l’opportunité d’une nouvelle autorité administrative

On peut craindre une inflation institutionnelle. On peut souhaiter que le Défenseur des droits ou les juridictions existantes soient renforcés plutôt que de créer une structure supplémentaire.

Voilà ce que serait une critique politique légitime.

Mais faire de ce projet la preuve d’un complot laïco-maçonnique relève d’une tout autre démarche.

Jérôme Guedj, un parcours au service de la chose publique

Jérôme Guedj n’est pas apparu soudainement dans le débat sur la laïcité.

Né en 1972, ancien élève de l’École nationale d’administration et membre de l’Inspection générale des affaires sociales, il travaille depuis plus de vingt ans sur les politiques sociales, la santé, le vieillissement et la solidarité. Ancien président du conseil général de l’Essonne entre 2011 et 2015, il siège aujourd’hui comme député de la sixième circonscription de l’Essonne et membre de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Son itinéraire politique, commencé dans les mouvements antiracistes et poursuivi au Parti socialiste, s’est construit au contact des questions sociales, républicaines et territoriales. Son projet de Défenseur de la laïcité ne constitue donc pas une improvisation dictée par quelque officine obscure, mais l’aboutissement d’un engagement ancien et publiquement assumé.

À 450.fm, nous le voyons régulièrement, le 16 octobre, participer à la commémoration de Samuel Paty organisée par le Grand Orient de France au square Samuel-Paty, face à la Sorbonne. Sa présence n’a rien d’une réunion secrète. Elle témoigne d’une fidélité à la mémoire d’un professeur assassiné pour avoir enseigné la liberté d’expression et transmis les principes de la République.

Samuel Paty n’appartient ni à une Obédience, ni à un parti, ni à une chapelle. Sa mémoire appartient à l’École, à la République et à tous ceux qui refusent que la menace, le fanatisme ou la peur entravent la transmission du savoir.

Honorer cette mémoire en compagnie de francs-maçons ne constitue pas une faute. Ce serait plutôt l’absence d’hommage qui devrait nous interroger.

La Franc-Maçonnerie n’a pas à être reléguée hors de la cité

L’article de MPI repose sur une conception singulière du débat démocratique : les organisations religieuses pourraient défendre publiquement leur vision de la société, tandis que la présence de francs-maçons aux côtés d’élus deviendrait suspecte.

Pourquoi une conférence épiscopale, une association cultuelle ou un groupe confessionnel seraient-ils légitimes à exposer leurs positions, tandis qu’une Obédience maçonnique devrait se taire ?

Les francs-maçons sont des citoyens

Leurs Obédiences sont des associations légales. Elles organisent des conférences, produisent des réflexions et interviennent dans la cité. On peut approuver ou contester leurs positions. On peut les interroger sur leur représentativité, leurs contradictions ou leur histoire. Mais on ne peut leur dénier, sans porter atteinte au pluralisme, le droit de contribuer au débat public.

La laïcité garantit cette égalité. Elle n’accorde aucun privilège aux Loges, mais elle ne les condamne pas davantage à l’invisibilité.

Être l’ami des francs-maçons ne signifie pas recevoir des ordres d’eux. Et être franc-maçon ne retire à personne sa liberté de jugement, sa citoyenneté ou son aptitude à exercer une responsabilité publique.

Le secret de l’appartenance, lorsqu’il existe, protège une liberté personnelle. Il ne prouve aucun projet secret.

Le véritable renversement opéré par MPI.

MPI reproche à Jérôme Guedj de vouloir faire de la laïcité une idéologie oppressive. Mais l’article accomplit lui-même ce qu’il prétend dénoncer : il transforme une identité, une fréquentation ou une origine en motif de suspicion.

La laïcité sépare le citoyen de toute assignation religieuse. MPI le ramène à ses ascendances. La laïcité juge les actes. MPI suggère une culpabilité par les relations. La laïcité protège la liberté d’association. MPI rend suspecte la proximité avec une association maçonnique. La laïcité refuse qu’une croyance particulière gouverne la loi commune. MPI examine l’action publique depuis une vision catholique militante qu’il revendique lui-même.

La contradiction est profonde.

Un média confessionnel a naturellement le droit de critiquer une politique de laïcité. C’est même l’un des effets heureux de la liberté d’expression. Mais il doit alors accepter que sa propre orientation soit connue et que ses procédés soient soumis au même examen critique.

La liberté de conscience n’interdit pas la controverse. Elle exige seulement que celle-ci soit loyale.

Bonne chance, Jérôme Guedj

Nathalie_Delattre

Nous souhaitons donc à Jérôme Guedj et à Nathalie Delattre une pleine réussite dans leur mission.

Cette réussite ne se mesurera pas au nombre d’interdictions nouvelles, mais à leur capacité à rendre la loi plus claire, plus cohérente et plus protectrice. Elle supposera de rappeler que la neutralité incombe d’abord à l’État et à ses agents, que la liberté de conscience appartient à tous et que les restrictions apportées à l’expression des convictions doivent être nécessaires, proportionnées et juridiquement fondées.

Il leur faudra protéger les enseignants, accompagner les élus, former les agents publics, répondre aux citoyens, faire respecter les obligations de neutralité et lutter contre les pressions séparatistes, sans transformer la laïcité en religion civile ni en instrument d’exclusion.

La tâche est difficile. Elle est aussi indispensable.

Car la laïcité n’est pas le maillet destiné à frapper les croyances

Elle est le niveau qui place les consciences à égalité et le compas qui fixe les justes limites de la puissance publique.

Dans le Temple républicain, elle n’éteint aucune lumière. Elle empêche seulement qu’une lumière particulière prétende aveugler toutes les autres.

Jérôme Guedj possède l’expérience, la connaissance des institutions et l’attachement aux valeurs de la République nécessaires pour conduire ce travail. Nous lui souhaitons courage, discernement et succès.

Quant à Médias-Presse-Info, il lui restera à comprendre qu’en démocratie, l’amitié avec des francs-maçons n’est ni un délit ni un aveu.

C’est simplement une amitié.

Et la Fraternité, lorsqu’elle est librement consentie, demeure encore le meilleur antidote aux fabriques du soupçon.

L’article MPI de Pierre-Alain Depauw – 13 juillet 2026

Pourquoi les maçons ont-ils peur du vide ?

Prenez place dans le drone qui va survoler le travail maçonnique entre midi et minuit. Accrochez vos ceintures, prenez vos jumelles, puis observez les maçons en Loge et au dehors. On les voit : ils s’agitent, ils bougent, ils parlent, ils mangent et boivent… bref, ils remplissent le vide, mais ne l’exploitent pas. Il n’est donc guère étonnant qu’autant d’ego se cultive en Loge. René Girard en parlera selon ces termes : « Le monde moderne est un monde de rivaux malheureux. » C’est bien cela l’affaire, nous observons une rivalité permanente et un sentiment d’urgence sans finalité constructive, comme si le vide était une menace à fuir plutôt qu’un espace à habiter. Patience, nous y reviendrons pendant notre voyage.

Stanislav Grof, né à Prague (Tchécoslovaquie) en 1931, est un psychiatre tchèque, pionnier dans la recherche des états modifiés de conscience.

Ce trait de caractère, relativement général dans la franc-maçonnerie, n’est pas forcément le produit du hasard. Il peut être interprété, si l’on suit le docteur Stanislas Grof, pionnier de la psychologie transpersonnelle, comme la conséquence d’un traumatisme de la naissance, qui classerait certains francs-maçons dans une catégorie psychique en quête de fusion originelle. Cette piste de lecture, que vous connaissez déjà peut-être, ouvre une hypothèse intéressante : si tant de maçons redoutent le vide, c’est peut-être parce qu’ils cherchent confusément à retrouver une totalité perdue, un état de complétude antérieur à la séparation. En fait, la parole n’est pas la seule à être perdue.

Conférencier à l’oeuvre

Ce type de tendance n’a rien de pathologique en soi. Les groupes humains se constituent presque toujours par affinités psychologiques, biologiques, géographiques, culturelles ou sexuelles. Il est donc naturel de retrouver, au sein des Loges, des personnalités enclines à la fusion fraternelle. Le problème commence lorsque cette homogénéité produit des traits collectifs prévisibles, renforcés par la nature initiale des caractères présents. Pour le dire autrement, si vous réunissez des personnes ayant une forte sensibilité au lien, au rituel, à la chaleur du groupe et à la structure initiatique, il n’est pas surprenant qu’elles développent une aversion particulière pour tout ce qui ressemble à du vide.

On pourrait même dire que la franc-maçonnerie, dans certaines de ses expressions, attire des êtres qui supportent mal la vacance, le silence intérieur, l’espace non occupé. Le remplissage devient alors un réflexe : remplir l’agenda, remplir la tenue, remplir la parole, remplir l’agape, remplir la présence. À défaut d’exploiter le vide, on le recouvre. Cela explique aussi pourquoi le Franc-maçon impose à ses apprentis le silence, mais qu’un (trop) grand nombre aime autant prendre la parole… juste pour avoir la parole.

Abordons maintenant le cœur de notre sujet : le vide.

Le vide comme angle mort

Est-il utile de rappeler que la franc-maçonnerie, telle qu’elle s’est pensée dans ses héritages symboliques et philosophiques, s’inscrit dans une vision du monde héritée des anciens systèmes des éléments, notamment chez Empédocle, puis chez Aristote ? Dans cet univers intellectuel, le monde est composé d’éléments constitutifs : terre, eau, air, feu. Cette vision a profondément marqué l’Occident, en lui donnant le sentiment qu’un monde intelligible et ordonné devait nécessairement « remplir » l’espace.

La pensée occidentale classique a longtemps considéré le vide comme suspect, voire impossible. L’univers devait être plein, structuré, habité par des formes, des substances, des causes et des fins. De là à penser que l’homme est sur terre pour compléter ce que Dieu a commencé, il n’y a qu’un pas. Cette conception a nourri non seulement une métaphysique, mais aussi une certaine idée de l’action humaine, de la maîtrise, de la production et du contrôle. On peut même y voir l’une des racines lointaines du matérialisme moderne : remplir, posséder, organiser, produire, occuper.

Pourtant, ce postulat est en partie un non-sens.

L’univers que nous connaissons, à commencer par la Terre, est majoritairement remplie de vide. Les atomes qui constituent toute matière sont composés d’un noyau minuscule, entouré d’un nuage électronique immensément plus vaste. Si l’on agrandissait un atome à la taille d’un stade, son noyau serait réduit à une poussière imperceptible au centre. Autrement dit, ce que nous appelons « matière » n’est pas plein : c’est un arrangement extrêmement sophistiqué de vides, de distances, de tensions et de relations.

Même dans les matériaux les plus denses, comme l’acier ou la roche, l’essentiel de la structure est constitué d’espaces. La matière n’est pas la négation du vide, elle est son organisation. Et c’est ici que le paradoxe devient fécond : tout est vide, et pourtant tout paraît plein.

Pour le maçon, au contraire, tout est souvent plein parce que tout est investi de sens. Le vide est moins accepté comme réalité que recouvert comme manque.

Le rythme du vide

Wuxing

Dans la pensée taoïste, le Wu Xing, que les Occidentaux ont trop vite appelé « les cinq éléments », désigne en réalité cinq mouvements. Car dans la pensée chinoise, l’univers n’est pas un assemblage de blocs immobiles, mais un réseau de transformations. La relation entre les choses y compte davantage que la chose isolée. Le monde se comprend alors comme circulation, rythme, alternance, passage.

Ces deux façons d’aborder le réel ne sont pas contradictoires : elles sont complémentaires.

Est-il nécessaire de rappeler que le sacré de nos travaux trouve son rythme au moment où le Maître des Cérémonies frappe quatre fois de sa canne autour du tapis de Loge, avec ou sans colonnes. Ce sont bien les intervalles entre les chocs, les suspensions du geste, les silences du rituel qui créent la dynamique initiatique. Le vide n’est pas ici une absence stérile ; il devient l’espace même où l’acte prend sens.

Comment croyez-vous que naît la musique qui vous touche tant par son rythme ? Ce n’est pas le son seul qui crée l’harmonie, mais le silence entre les notes. Sans pause, aucune phrase musicale ne respire ; sans intervalle, aucun motif ne se distingue ; sans vide, aucun rythme n’existe.

Le vide est donc moins un néant qu’un opérateur de forme.

Le pas comme enseignement

Définissons maintenant le remplissage en Loge pour ensuite en extraire le vide. Il y a d’abord les déplacements du rituel, et chaque pas est une suite de déséquilibres qui donnent tout son sens à la sentence « Ordo ab Chao » du Rite Écossais Ancien et Accepté. Le pas en lui-même est une alternance de phases qui engagent les quatre éléments. Voici le lien cohérent et ordonné selon le cycle naturel du pas :

Lorsque nous marchons, chaque pas fait intervenir les éléments dans un ordre précis.

Le talon, premier contact avec le sol, correspond à la Terre : c’est l’ancrage, la stabilité, la pesanteur. Il incarne l’élément solide, l’enracinement et le poids du corps qui s’affirme sur le sol.

La plante du pied, lorsque tout le pied est posé, correspond à l’Eau : c’est la phase de fluidité, de transmission et d’adaptation. Le poids se répartit souplement, comme un courant qui circule à travers le pied.

La pointe des pieds, au moment de la propulsion, correspond à l’Air : c’est la légèreté, l’impulsion vers l’avant et la transition. La pointe donne l’élan tout en quittant le sol, comme un souffle qui nous porte.

Le lever du pied, phase de suspension et de balancement, correspond au Feu : c’est l’énergie dynamique, la transformation et le mouvement pur. C’est la flamme intérieure qui propulse la jambe vers le prochain pas.

Les quatre Éléments

Ainsi, un seul pas complète le cycle : Terre → Eau → Air → Feu, avant de recommencer.

Mais entre chaque phase, il existe une transition, une suspension, un entre-deux. C’est là que réside le vide. Or ce vide n’est pas dépourvu de sens : il est la phase de passage, la matrice de la métamorphose. Dans la pensée occidentale ancienne, on parlerait volontiers d’éther ; dans une lecture plus symbolique, il s’agit de ce qui relie les éléments entre eux, de ce qui rend possible leur circulation. Le vide devient alors un transformateur.

L’exemple de la marche n’est qu’une parcelle de ce qui compose l’Art royal dans son ensemble. Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini : la parole, le geste, l’accueil, la respiration, les agapes, l’entrée et la sortie du temple, la prise de parole, l’écoute silencieuse. Toute la pratique maçonnique est soumise à un filtrage alchimique permanent qui interagit avec l’égrégore de la Loge. Ne pas travailler en conscience du plein et du vide, c’est laisser sur les parvis une partie de soi-même.

Nous voyons parfois des Frères ou des Sœurs répondre à leurs SMS durant la tenue. Ils ne sont alors qu’à moitié présents. Une part d’eux-mêmes demeure ailleurs, captée par des interlocuteurs probablement profanes. En réalité, ils manquent à la Chaîne d’Union par dilution de leur conscience. Et cela dit beaucoup de notre rapport au vide : si l’on n’accepte pas qu’un espace reste libre, alors on ne laisse plus aucun lieu à l’assemblée intérieure.

Les agapes et le faux plein

Nous n’entrerons pas aujourd’hui dans le registre des agapes, qui constituent pourtant une illustration parfaite du plein et du vide. On se remplit, mais on ne se nourrit pas toujours véritablement en Loge après la tenue. Il faudrait, pour cela, manger en conscience. Il faudrait même que les aliments répondent à une forme d’alchimie des quatre racines évoquées plus haut.

Or qui, dans votre Loge, est réellement capable de vous guider dans ce sens ? Il est plus simple d’aller au restaurant, où le menu est librement choisi, que de donner un sens profond à ce qui se partage. Et voilà comment nous glissons du rite vers l’usage, puis de l’usage vers le monde profane.

Là encore, le problème n’est pas le repas. Le problème est ce qui, en nous, cherche à éviter le vide sous toutes ses formes, y compris dans la convivialité.

La franc-maçonnerie comme voie polymorphe et polysémique

Nous le comprenons mieux maintenant : la franc-maçonnerie est polymorphe et polysémique.

Polymorphe, parce qu’il existe des variantes de rituels qui s’appuient sur une identité commune que nous appelons franc-maçonnerie. Polysémique, parce que le sens donné aux symboles peut varier d’un rite à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une obédience à l’autre. Mais dans tous les cas, nous sommes censés pratiquer une voie initiatique.

Il est certain que de nombreuses Loges ne comprennent même plus la définition de ce terme. Elles ont conservé l’habillage, les décors, la terminologie, les mots de passe, les rituels, mais leur pratique est devenue totalement vide de sens, et donc vide d’initiation. Ce n’est pas seulement une faiblesse : c’est une dérive. Le rite demeure, mais l’esprit s’évanouit.

À l’inverse, pour les Loges qui sont réellement restées dans une voie de recherche initiatique, un autre écueil apparaît : celui de la transgression. La franc-maçonnerie moderne s’est parfois enfermée dans la peur de sa propre dilution. Elle passe alors son temps à regarder dans le rétroviseur plutôt qu’à chercher, par le pare-brise, la voie du futur.

La tradition n’est pas inutile. Elle est même indispensable. Mais elle n’a de valeur que comme ancrage, non comme cage. Elle nous rappelle d’où nous venons afin que nous ne nous perdions pas. Si vous êtes né à Saumur, il y a fort à parier que votre culture ne sera pas la même que si vous êtes né à Arcangues. Vous serez nourri de votre terre, de vos paysages, de vos histoires, de vos références, de vos héritages.

Mais cela ne doit pas vous empêcher de vous tourner vers l’avenir. Il ne s’agit pas de nier ce que vous avez reçu ; il s’agit de le transformer, de le faire mûrir, de le conduire vers la personne que vous devez devenir : vous-même. Nous parlons ici d’identité. Et l’identité ne peut pas être un simple copier-coller de ce que faisaient vos ancêtres. Sinon, cela s’appelle du folklore.

Or un art qui passe son temps à protéger et à reproduire inlassablement le folklore d’antan est voué à la mort. La culture ne vit que si elle se renouvelle sans cesse, nourrie des graines du passé, mais sans se réduire à la photocopie.

Le vide comme possibilité d’avenir

Sablier qui se vide
Sablier qui se vide, le temps qui passe

C’est pourquoi il est peut-être temps de poser à nouveau sur le métier notre ouvrage maçonnique et de le compléter par des sens nouveaux. Le vide n’est pas ici une menace : il est une condition de fécondité. On ne construit rien de durable sans espace intérieur. On ne transforme rien sans intervalle. On ne pense rien de neuf si l’on remplit immédiatement tout silence.

Le vide n’est pas l’ennemi du maçon. Il est son épreuve. Il le confronte à ce qu’il fuit, à ce qu’il masque, à ce qu’il remplit trop vite. Il lui demande de cesser de bourrer le monde de bruit, d’activités, de gestes et de paroles pour entendre enfin ce qui se dit dans l’entre-deux.

Peut-être est-ce là le vrai défi initiatique : non pas savoir remplir, mais apprendre à laisser advenir.

La graine est là, déposée par ce questionnement. Et vous aurez tout l’été pour y penser… s’il vous reste un peu d’espace.

Knights On The Square : les Chevaliers de l’Équerre prennent la route

À la croisée de la Franc-Maçonnerie dite régulière et d tradition, de la passion motocycliste et de l’engagement caritatif, les Knights On The Square développent depuis 2022 une forme originale de fraternité paramaçonnique. Organisés en Chapters régionaux, ces « Francs-Motards » entendent faire de la route un chemin de solidarité et de service.

Le 4 juillet 2026, à Strasbourg, les Knights On The Square, ou KOTS, ont consacré leur quinzième Chapter, placé sous le nom de Vallée du Rhin

La cérémonie s’est déroulée en présence du Grand Commandeur Michel C., du Pro Grand Commandeur Christian F., du Grand Secrétaire et du Collège des Officiers. Après la consécration du nouveau Chapter, Alain B. a été installé dans ses fonctions de Commandeur avant de procéder à l’installation de ses Officiers.

Le lendemain, les membres se sont retrouvés pour une sortie sur les routes alsaciennes. Ces deux temps, cérémoniel puis motocycliste, résument l’identité de l’association : une organisation structurée, un imaginaire chevaleresque, une fraternité vécue et la volonté de mettre une passion commune au service d’actions solidaires.

Des Francs-Maçons passionnés de moto

Créée en mai 2022, l’association The Knights On The Square rassemble principalement des Francs-Maçons appartenant à des Obédiences régulières et reconnues, unis par la pratique de la motocyclette.

Ses fondateurs se sont inscrits dans une tradition déjà bien établie dans le monde anglo-saxon, où existent plusieurs associations de motards maçonniques, parmi lesquelles les Widows Sons, les Sons of Solomon ou les Sons of Hiram.

Les KOTS ont cependant choisi de construire une identité propre, avec leurs statuts, leurs couleurs, leurs cérémonies et leur organisation territoriale.

Ils ne constituent ni une Obédience, ni un Rite, ni une juridiction maçonnique. Ils ne créent pas de Loges et ne confèrent aucun grade symbolique. Ils relèvent de ce que l’on peut appeler une association paramaçonnique : une structure extérieure aux institutions maçonniques, mais dont les membres, le langage et les valeurs demeurent étroitement liés à la Franc-Maçonnerie.

L’association ne remplace donc pas la Loge. Elle entend plutôt prolonger dans la cité certains engagements médités dans le Temple.

Les Chevaliers de l’Équerre

Le nom Knights On The Square peut se traduire par « les Chevaliers de l’Équerre ».

Le terme de chevalier ne renvoie pas ici à une noblesse de naissance, mais à un idéal de comportement : honneur, loyauté, fidélité, humilité, courage et protection des plus vulnérables.

L’expression On The Square possède une résonance directement maçonnique. L’Équerre est l’instrument de la rectitude. Elle permet de vérifier l’ouvrage, de corriger les écarts et de rappeler au bâtisseur que toute liberté véritable suppose une règle.

Être « sur l’Équerre », c’est tenter de demeurer juste dans ses décisions, fidèle à la parole donnée et droit dans ses relations avec autrui.

La pratique de la moto donne à ce symbole une profondeur nouvelle. Sur deux roues, l’équilibre n’est jamais définitivement acquis. Il doit être maintenu dans le mouvement. Le motocycliste apprend que la vitesse sans maîtrise conduit à la chute et que la puissance mécanique ne dispense jamais de prudence.

L’Équerre du bâtisseur et l’équilibre du motard transmettent ainsi une même leçon : avancer ne signifie pas céder à l’ivresse de la force, mais apprendre à la conduire.

Une organisation en Chapters

Les KOTS sont organisés en Chapters régionaux, placés sous l’autorité d’un Commandeur et d’un Collège d’Officiers.

Depuis leur création, ils se sont progressivement implantés dans plusieurs régions françaises : Septimanie, Île-de-France, Guyenne-Gascogne, Neustrie, Alpes-Méditerranée, Occitanie, Val de Loire, Dauphiné-Savoie, Picardie, Beauce et désormais Vallée du Rhin.

L’association annonçait 225 membres au printemps 2026. La création du Chapter strasbourgeois confirme donc un développement rapide et une volonté d’implantation nationale.

Le mot Chapter désigne à la fois une unité territoriale et une communauté fraternelle. Chaque Chapter organise des sorties, des rassemblements, des cérémonies de réception et des actions de bienfaisance.

Qui peut rejoindre les KOTS ?

Pour rejoindre l’association, le candidat doit être Franc-Maçon d’une Obédience dite régulière et reconnue – en France la Grande Loe Nationale Française (GLNF) , ou appartenant à une Grande Loge entretenant des relations d’amitié avec la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).

Une candidature peut également être étudiée lorsqu’un postulant, présenté par un Knight, a engagé une procédure de réception au sein d’une Obédience répondant à ces critères.

Il doit aussi être titulaire du permis A1, A2 ou A – Permis A1 : pour les cylindrées inférieures à 125cc, Permis A2 : pour les deux roues avec une puissance max de 35kW, Permis A : pour les autres deux roues de plus de 35kW – et posséder une motocyclette de plus de 125 cm³, ou s’engager à en acquérir une dans l’année suivant son admission.

L’appartenance repose donc sur une double exigence : être engagé dans une démarche maçonnique reconnue et pratiquer réellement la motocyclette.

L’entrée dans l’association est marquée par une cérémonie de remise des couleurs. Celle-ci ne constitue pas une nouvelle initiation maçonnique. Elle manifeste l’accueil du membre dans une communauté particulière et l’engagement qu’il prend envers elle.

Porter les couleurs ne saurait cependant suffire. Dans toute démarche initiatique, le signe extérieur n’a de valeur que s’il correspond à une transformation intérieure. Porter une Équerre ne rend pas nécessairement juste, pas davantage que le titre de chevalier ne suffit à rendre chevaleresque.

Rouler pour servir

L’une des principales raisons d’être des Knights On The Square réside dans l’action caritative.

L’association organise des rassemblements et des collectes en faveur d’enfants malades, de personnes en difficulté ou de victimes de catastrophes. Elle a notamment participé au Distinguished Gentleman’s Ride, manifestation internationale destinée à soutenir la recherche et la prévention dans le domaine de la santé masculine.

Les KOTS ont également contribué à des actions d’urgence après le séisme survenu au Maroc et organisé des collectes au profit d’enfants hospitalisés.

Le 13 juin 2026, ils ont participé au Cut de l’Espoir, en partenariat avec l’association Carlissimo. Des enfants suivis par l’Institut Gustave-Roussy ont ainsi pu découvrir Paris à moto, accompagnés par les membres de l’association et les équipes hospitalières.

Pour un enfant confronté à la maladie, la moto devient alors bien davantage qu’une machine. Elle offre un moment d’évasion, un mouvement hors de l’univers médical, une émotion partagée et un souvenir lumineux.

La bienfaisance ne consiste pas seulement à remettre un don. Elle peut aussi offrir du temps, de la présence, une attention et une part de rêve.

La route comme voie initiatique

La route occupe depuis toujours une place centrale dans les récits initiatiques. Le pèlerin, le compagnon et le chevalier quittent le lieu familier pour affronter l’incertitude du chemin. Le voyage extérieur devient le miroir d’une progression intérieure.

Le motocycliste connaît lui aussi l’exposition au monde. Il ressent le froid, la pluie, le vent, la chaleur et les transformations du paysage. Contrairement à l’automobiliste, il ne traverse pas la route à l’abri d’une enveloppe entièrement fermée : il s’y engage avec son corps.

Rouler en groupe impose également une discipline. Chacun doit maintenir sa place, respecter les distances, surveiller celui qui le précède et veiller sur celui qui le suit.

La colonne de motos devient alors l’image d’une Chaîne d’Union en mouvement. Le groupe n’avance véritablement que si personne n’est oublié sur le bord du chemin.

Les Knights On The Square occupent ainsi une place singulière dans le paysage paramaçonnique français. Ils cherchent à faire sortir l’Équerre du Temple pour la confronter aux réalités de la route et de la vie.

La motocyclette pourrait n’être qu’une passion individuelle. Elle devient un instrument de fraternité.

Le Chapter pourrait n’être qu’un club

Il tente de devenir une communauté de service. Et le Chevalier de l’Équerre rappelle, kilomètre après kilomètre, que la véritable force ne consiste pas à dominer la route, mais à se porter au secours de celui qui ne peut plus avancer seul.

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Sommes-nous libre ? Comment l’être ?

Bien évidemment la réponse est non pour la plupart d’entre nous. Certains d’entre nous en ont conscience ! C’est le B-A – BA de la démarche maçonnique : d’abord se libérer avant de philosopher. Nous sommes tous sous l’influence de pensées automatiques, de préjugés, de peurs, d’addictions et tant d’autres pensées négatives. Nous libérer de ces chaînes est la condition de notre crédibilité.

Il suffit d’observer pour se rendre compte que les sœurs et les frères que nous rencontrons sont pieds et poings liés par des chaînes qui les rendent impuissants. Cela ne les empêche pas de frimer, de parader et de se prétendre donneur de leçons. Et pourtant en notre for intérieur, lorsque nous exerçons l’épreuve du miroir nous sommes bien conscients de nos handicaps. Si nous ne sommes pas libres de penser sereinement, rien n’est possible ! les paroles sont du vent.

Comment faire me direz-vous.

Tout d’abord, prendre conscience. Imaginez que vous entrez dans une vaste vallée. Cette vallée représente votre vie. Tout ce que vous avez vécu. Tout ce que vous êtes devenu. Regardez sans juger.. Simplement observer. Au loin apparaît une silhouette. Vous vous en approchez. Et peu à peu vous découvrez qu’il s’agit de vous-même. Vous portez vos décors et vous vous apprêtez à rentrer dans le temple qui se trouve dans la vallée. Mais un détail attire immédiatement votre attention. Cette personne qui vous ressemble porte plusieurs chaînes.

Certaines semblent légères, d’autres sont lourdes. Certaines paraissent anciennes. Approchez-vous encore. Regardez-les. Sans peur. Sans honte. Chaque chaîne porte un nom. Il y a la Peur, la Colère, le Besoin de séduire, ce que vous appelez l’exigence de perfection, les habitudes, les préjugés, les blessures de l’enfance, la culpabilité et aussi toutes ces addictions. Toutes ces chaînes ont une histoire. À un moment de votre existence… elles ont tenté de vous protéger. Remerciez-les intérieurement. Aujourd’hui… vous n’avez peut-être plus besoin qu’elles influencent votre vie.

Comment s’en libérer ?

Prenez doucement une première chaîne entre vos mains. Ne cherchez pas à savoir laquelle. Laissez votre intuition choisir. Observez-la. Comment est-elle ? Lourde ? Froide ? Rugueuse ? Depuis combien de temps est-elle là ?

Écoutez ce qu’elle pourrait vous dire. Elle peut vous rappeler les circonstances qui expliquent pourquoi vous l’avez acceptée. Puis dites-lui doucement :

« Je te vois. Je comprends pourquoi tu es venue. Merci de m’avoir protégé. Aujourd’hui… je peux avancer autrement. »

Au moment où ces mots sont prononcés.. la chaîne commence à perdre de sa rigidité. Elle devient plus légère.

Puis elle tombe lentement sur le sol. Sans bruit. Sans violence. Sur les marches de l’entrée du temple. Prenez maintenant une seconde chaîne. Puis une troisième. À chaque fois le même geste. La regarder. La comprendre. La remercier. La laisser partir. Vous découvrirez alors une vérité étonnante. Ce ne sont pas les chaînes qui disparaissent le plus difficilement. C’est l’habitude de croire qu’elles font partie de vous. Peu à peu cette illusion se dissout. Vous n’êtes pas vos peurs. Vous n’êtes plus vos automatismes. Vous n’êtes pas vos jugements. Vous n’êtes pas vos blessures. Vous êtes celui qui peut les observer. Et cela change tout. Maintenant… la lumière autour de vous devient plus intense. Elle ne vient pas du ciel. Elle émane de votre cœur.

Une lumière paisible. Chaleureuse. Silencieuse. C’est la bienveillance.

Comme par hasard les portes du temple s’ouvrent. Vous hésitez, êtes vous vraiment libre maintenant ! Une sœur ou un frère s’est approché de vous et naturellement vous vous saluez. Il ou elle vous a reconnu. Prenez quelques instants pour ressentir cette liberté. Elle n’est pas spectaculaire. Elle est calme. Stable. Profondément vivante. Elle ressemble à un ciel immense. Les nuages continuent parfois de passer. Mais le ciel reste libre. Vous êtes ce ciel.

Après la tenue, avant de sortir du temple… adressez-vous intérieurement une promesse simple.

  • « Chaque jour, je regarderai avec bienveillance ce qui m’enchaîne.
  • Chaque jour, je choisirai un peu plus la conscience plutôt que l’automatisme.
  • Chaque jour je développerai la compassion envers moi-même et envers les autres.
  • Chaque jour je laisserai grandir en moi la liberté intérieure. »

Si cette approche vous parle, je vous la propose sous forme d’une méditation :

Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 4 – Les portes de la kabbale

Chapitre précédent ici.

L’Université de Padoue était la grande citadelle de l’aristotélisme latin, la forteresse des commentateurs qui avaient passé des générations à démêler les fils de la pensée du Stagirite dans les versions arabes et les traductions latines. On y enseignait avec une rigueur que Giovanni, habitué maintenant à la liberté florentine, trouva d’abord étouffante mais dont il reconnut bientôt la nécessité. Car la rigueur n’est pas l’ennemi de la liberté. Elle en est la condition.

Il arriva à Padoue en 1480, à dix-sept ans.

Élie del Medigo l’attendait. Non pas physiquement, il ne savait pas encore que Giovanni venait, mais philosophiquement, si l’on peut dire ainsi.

Car Élie del Medigo était, à Padoue, la figure la plus originale et la plus insaisissable : juif de Crète converti à l’averroïsme, philosophe qui lisait Aristote dans l’arabe d’Averroès avec la même aisance qu’il lisait le Talmud en hébreu, professeur dont les cours attiraient non seulement les étudiants réguliers mais les nobles curieux, les clercs aventureux, les humanistes en voyage.

Quand Giovanni entra pour la première fois dans l’amphi où del Medigo commentait la Physique d’Aristote, il resta debout dans l’encadrement de la porte pendant une longue minute, stupéfait. Non par la doctrine, qu’il connaissait dans ses grandes lignes, mais par la façon. Del Medigo commentait Aristote comme on déchire un vêtement pour voir ce qu’il y a dessous. Il n’avait aucun respect pour les autorités intermédiaires. Thomas d’Aquin était pour lui un commentateur parmi d’autres, pas plus infaillible qu’Albert le Grand. Averroès était grand, mais faillible. Seul Aristote comptait et encore, Aristote filtré par une lecture critique, sans déférence aveugle.

— Vous, là, à la porte, dit del Medigo sans lever les yeux de son manuscrit. Asseyez-vous ou partez. Je n’aime pas qu’on flotte dans les encadrements.

Giovanni s’assit.
À la fin du cours, il attendit que les autres étudiants se dispersent, et s’approcha de del Medigo.
— Je veux apprendre l’hébreu, dit-il. Et l’araméen. Et l’arabe, si possible.

Del Medigo le regarda. C’était un homme de quarante ans environ, petit et trapu, avec une barbe noire soigneusement taillée et des yeux qui semblaient évaluer constamment leur interlocuteur, non avec méfiance mais avec une attention professionnelle, comme un médecin examinerait un malade.
— Pourquoi ?

Giovanni expliqua. Sa théorie de la prisca theologia, son intuition que la Kabbale et le néoplatonisme de Ficin convergeaient vers les mêmes vérités, son désir de construire une synthèse qui engloberait toutes les traditions.

Del Medigo l’écouta sans l’interrompre. Quand Giovanni eut fini, il dit :
— Vous savez déjà un peu d’hébreu ?
— Je déchiffre. Je lis lentement.
— Votre grec ?
— Fluent.
— Latin ?
— Ma langue maternelle intellectuelle.
— Arabe ?
— Quelques mots. Rien d’utile.
— L’arabe est difficile. L’hébreu est difficile mais moins. L’araméen est difficile mais différemment. Mais vous semblez avoir une mémoire…
— Oui.
— C’est un don et un fardeau.
— Je sais.

Del Medigo hocha la tête.
— Je vous donnerai des leçons privées. Trois heures par semaine, le matin. En échange, vous m’aiderez à réviser mes traductions d’Averroès en latin, vos connaissances du latin classique sont probablement meilleures que les miennes.
— C’est un marché équitable.
— Ce n’est pas un marché. C’est une collaboration.

Ce fut, en effet, une collaboration qui dura presque deux ans, et qui transforma Giovanni.

Del Medigo ne lui enseigna pas seulement les langues. Il lui enseigna une façon de lire, une façon de tenir un texte à distance suffisante pour le voir clairement, sans s’y dissoudre, sans en être simplement l’écho. Il lui enseigna la distinction entre comprendre un auteur et le suivre, entre connaître une doctrine et la croire. Il lui enseigna que les traditions philosophiques et religieuses sont des artefacts humains, produits dans des contextes historiques précis, et que les comprendre exige de comprendre ces contextes, sans pour autant réduire leur vérité à ce contexte.

— Vous voulez faire la synthèse de toutes les traditions, dit del Medigo un soir, alors qu’ils travaillaient ensemble sur une traduction difficile d’un traité kabbalistique. Mais vous devez d’abord comprendre pourquoi les traditions sont différentes. Pas seulement en surface. En profondeur. La Kabbale n’est pas simplement du platonisme en hébreu. Elle a sa propre logique, ses propres présupposés, ses propres façons de poser les questions. La synthèse honnête n’est pas celle qui efface les différences. C’est celle qui les tient ensemble sans les réduire.

Giovanni garda cette leçon. Elle allait lui servir.

C’est à Padoue également que Giovanni rencontra pour la première fois Flavius Mithridate.

Il n’était pas encore Flavius Mithridate quand ils se rencontrèrent, il s’appelait encore Samuel ben Nissim Abulfaraj, un Juif de Sicile qui avait grandi dans l’orbite de la culture arabo-sicilienne, qui parlait six langues avec la désinvolture naturelle d’un homme né dans un carrefour de civilisations, et qui venait tout juste de se convertir au christianisme sous le patronage d’un cardinal romain qui avait été frappé par l’étendue de ses connaissances en matière d’hébreu, d’araméen et de textes kabbalistiques.

Il était arrivé à Padoue pour vendre des manuscrits, une cargaison de textes hébreux et araméens que sa famille, dispersée par les nouvelles lois qui expulsaient les Juifs de Sicile, avait mis en vente. Del Medigo le connaissait de réputation, et c’est del Medigo qui les présenta.

Samuel ben Nissim Abulfaraj, alias Flavius Mithridate, avait vingt-huit ans. Il était grand, brun, avec quelque chose de félin dans la façon dont il se déplaçait une économie de gestes, une précision dans les mouvements qui suggéraient une conscience physique très aiguë. Son visage était beau d’une beauté méridionale, irrégulière, avec un nez droit, des pommettes hautes, et des yeux d’un brun cuivré qui prenaient la lumière comme des pierres semi-précieuses.

Il regarda Giovanni avec la même franchise évaluatrice que Giovanni lui porta.
— Vous êtes le jeune Pico, dit-il en latin. Del Medigo me parle souvent de vous. Il dit que vous êtes le seul étudiant chrétien qu’il ait jamais rencontré qui mérite qu’on lui enseigne vraiment la Kabbale.
— Del Medigo est généreux, dit Giovanni.
— Del Medigo ne l’est pas du tout. C’est sa qualité et son défaut.

Ils rirent tous les deux. Del Medigo, qui n’appréciait pas d’être discuté comme s’il n’était pas là, fit une grimace et retourna à ses manuscrits.

Giovanni prit l’habitude très rapidement de l’appeler par son nom chrétien, Mithridate, qui lui semblait mieux correspondre à la personnalité complexe et syncrétique de son porteur, avait une façon de parler qui combinait l’ardeur et l’ironie de façon déconcertante. Il pouvait passer en une phrase d’une exégèse technique d’un passage talmudique à une plaisanterie sur les mœurs des marchands vénitiens. Il connaissait la Kabbale dans une profondeur que même del Medigo reconnaissait, et il avait par-dessus cette connaissance technique une imagination interprétatrice, une capacité à voir dans les textes anciens des connexions inattendues, des échos, des correspondances qui fascinait Giovanni.

Mais ce n’était pas seulement l’érudition de Mithridate qui fascinait Giovanni. C’était quelque chose de plus difficile à nommer, une présence, une façon d’occuper l’espace et la conversation, une chaleur qui n’était pas simple amabilité mais une forme d’intérêt réel, presque physique, pour le monde et les gens qui le peuplaient.

Ils travaillèrent ensemble sur les manuscrits que Mithridate avait apportés, Giovanni payant, de sa bourse comtale, des sommes considérables pour acquérir les plus précieux. Mithridate traduisait, expliquait, commentait.

Giovanni posait des questions, prenait des notes, construisait dans sa tête les premières armatures de ce qu’il pressentait, ses neuf cents thèses.

Mais dans les marges de ce travail intellectuel, quelque chose d’autre se construisait aussi, quelque chose que Giovanni n’aurait pas su nommer avec les catégories conventionnelles dont il disposait, et qu’il ne tenta pas de nommer, se contentant de le vivre avec l’intensité prudente d’un homme qui sait que certaines choses entre hommes ne gagnent pas à être conceptualisées ni révélées.

Mithridate repartit au bout de quelques semaines vers Rome, où le cardinal qui l’avait converti l’appelait. Avant de partir, il dit à Giovanni :
— Vous voulez faire quelque chose d’impossible. Réconcilier des traditions qui se sont construites en partie par opposition les unes aux autres. Certains hommes de ma communauté vous en voudront de réduire la Kabbale à un ingrédient de votre grande synthèse chrétienne. Je vous en préviens.
— Je sais, dit Giovanni.
— Et les chrétiens vous soupçonneront toujours d’hérésie pour avoir pris la pensée juive au sérieux.
— Je sais aussi.
— Alors pourquoi continuez-vous ?
Giovanni réfléchit.
— Parce que la vérité ne demande pas la permission.

Mithridate sourit. Ce sourire, légèrement asymétrique, plus intense d’un côté que de l’autre, allait hanter Giovanni longtemps.

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Marc Bloch, l’Histoire face aux bourreaux

Le 23 juin 2026, Marc Bloch est entré au Panthéon. Quelques jours plus tôt paraissait chez Tallandier, en coédition avec le ministère des Armées, une bande dessinée d’une ampleur peu commune, Marc Bloch, l’historien combattant. Scénarisé par Jean-David Morvan avec Hélène Lemoine-Picard, dessiné par Laurent Bidot, mis en couleur par Hiroyuki Ooshima et prolongé par un dossier de l’historien Olivier Lévy-Dumoulin, l’album a été composé sous le regard de Suzette Bloch, petite-fille du grand médiéviste.

Il restitue le destin d’un savant qui fit de la recherche de la vérité une règle intérieure et qui la paya de son sang, le 16 juin 1944, dans un pré de l’Ain. Récit d’une vie, méditation sur le métier d’historien, l’ouvrage est aussi une leçon sur ce que coûte, et sur ce que vaut, une parole tenue jusqu’au bout.

Une boîte en fer-blanc enfouie dans la terre d’Auvergne

Prison Montluc

L’album s’ouvre là où tout s’achève. Prison de Montluc, à Lyon, le 16 juin 1944, vingt heures. Des noms claquent dans la cour, Adam, Bac, Bertolino, Bloch. Un ordre de circulation signé du SS-Obersturmführer Klaus Barbie (équivalent au grade de lieutenant), un camion, un chemin de campagne, un pré au lieu-dit La Roussille, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain. Les hommes tombent par groupes de quatre. Dans le fracas des salves surgit, en surimpression, une réflexion de l’historien sur « le silence des textes », qui ne vaut que si l’enquêteur s’assure qu’il tient aux faits et non aux témoins. Dès ces premières planches, Jean-David Morvan et Laurent Bidot posent le principe qui gouverne tout l’album, faire dialoguer la mort du résistant et la pensée de l’historien, l’événement brut et sa critique.

Le récit se déploie ensuite selon une construction d’une belle intelligence

Le 18 mars 1941, à Clermont-Ferrand, Marc Bloch confie au géographe Philippe Arbos, son camarade de l’École normale supérieure, un manuscrit tapé à la machine par son épouse Simonne, ce « Témoignage » rédigé après l’armistice et qui deviendra L’Étrange Défaite. Autour de ce dépôt s’organise toute la narration. Philippe Arbos, sa fille Lucienne et le jeune Gérard, engagés dans la Résistance, racontent, se souviennent, transmettent, tandis que le manuscrit, glissé dans une boîte en fer-blanc, s’en va dormir sous la terre de Montjuzet jusqu’à la Libération.

La bande dessinée trouve là son image la plus juste, celle d’une parole enfouie comme une semence, protégée par la fidélité de quelques-uns, promise à la lumière.

Chacun songera à ces dépôts que les traditions initiatiques confient à la terre, à la crypte ou au silence, dans l’attente du temps où ils pourront de nouveau être proférés.

« Nos cœurs s’étaient terriblement endurcis »

Pour comprendre l’historien, il faut d’abord suivre le soldat. Sergent en août 1914, Marc Bloch traverse la bataille des frontières, la retraite, puis la contre-offensive de la Marne. Bourgeois lettré parmi les hommes du peuple, il s’impose une exemplarité de tous les instants, dur avec ses soldats parce qu’il l’est d’abord avec lui-même, et il note que « nos cœurs s’étaient terriblement endurcis ». Les planches consacrées aux tranchées comptent parmi les plus abouties de l’album. Laurent Bidot y déploie une gamme terreuse et brumeuse où la boue semble monter jusqu’au ciel. La mort d’Alphonse Guillemant, ce mineur du Pas-de-Calais fauché par « un shrapnel qui m’était destiné », bouleverse durablement le sergent Bloch, qui portera lui-même le corps de son ami hors de la tranchée et découvrira, dans le deuil, le poids véritable de la fraternité des armes. Blessé à la tête, gazé aux Islettes, envoyé un hiver en Algérie, cinq fois cité, il achève la guerre comme officier de renseignements, chargé d’écrire aux familles des morts. L’album reproduit deux de ces lettres, consacrées au caporal Bernard, merveilles de délicatesse où la compassion ne transige jamais avec l’exactitude. La vérité, déjà, comme une politesse due aux vivants et aux morts.

De cette fournaise naît une interrogation qui ne quittera plus Marc Bloch. Pourquoi des hommes instruits croient-ils et propagent-ils des récits sans fondement ?

Marc Bloch

Son article de 1921 sur les fausses nouvelles de la guerre, admirablement mis en images, montre la rumeur naissant d’une donnée minime, déformée, amplifiée, cristallisée par le groupe lorsque l’information manque et que la peur domine. Un siècle plus tard, chacun mesure la portée de cette critique des sources appliquée au présent.

Cette exigence plonge ses racines dans une histoire familiale que l’album retrace avec beaucoup de soin. Marc Bloch descend d’une lignée juive alsacienne d’optants, ces familles qui choisirent la France après 1871 plutôt que de demeurer en terre annexée.

Son arrière-grand-père Gabriel Bloch s’était engagé dès 1793 dans l’armée révolutionnaire, et son père Gustave Bloch, historien de la Rome antique à la Sorbonne, avait défendu Strasbourg assiégée en 1870. L’affaire Dreyfus, qui divise la France quand Marc atteint ses douze ans, achève de forger sa conscience. La démonstration de l’innocence du capitaine par la critique documentaire lui enseigne que l’histoire doit être une quête exigeante de la vérité et que les préjugés, lorsqu’ils tiennent lieu de preuve, corrompent la cité tout entière.

Poser au passé les questions du présent

Vient ensuite le savant. Strasbourg, où la France réinstalle son université dans la ville recouvrée, la rencontre de Lucien Febvre, la soutenance de Rois et Serfs, l’audace des Rois thaumaturges, ce livre qui ose interroger le toucher des écrouelles pour dévoiler la fabrique de la croyance collective, puis Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, La Société féodale et la fondation, en 1929, des Annales d’histoire économique et sociale. Le parti pris de l’album est ici des plus singuliers. Entre les séquences dessinées s’intercalent des pages entières consacrées à chacun des grands livres, véritables notices raisonnées qui exposent la thèse, la méthode et la postérité de chaque œuvre. Le procédé ralentit parfois la respiration du récit, et le lecteur pressé pourra le juger didactique. Il faut pourtant y reconnaître une fidélité profonde à l’esprit des Annales, qui voulaient poser au passé les questions du présent et abattre les murs entre les disciplines.

La méthode comparée, l’histoire des mentalités, le « doute examinateur » qui ne cède ni à la crédulité ni au doute destructeur, tout cela parlera au cherchant, familier de cette voie étroite entre l’acceptation aveugle et la négation stérile où se construit patiemment la connaissance. L’album rend aussi justice à Simonne Vidal, épouse, secrétaire, première lectrice et critique de chaque page, amie de toute une vie, dont la présence discrète traverse le livre comme une basse continue. Le parcours s’achève avec Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, texte inachevé né d’une question d’enfant, « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire », où Marc Bloch rappelle que « l’incompréhension du présent naît de l’ignorance du passé » et compare le bon historien à l’ogre de la légende, qui sait son gibier là où il flaire la chair humaine.

« Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français »

Au cœur de l’album, reproduit dans son intégralité, le testament spirituel rédigé à Clermont-Ferrand le 18 mars 1941 demeure l’un des plus hauts textes que le vingtième siècle nous ait laissés sur la dignité humaine. Marc Bloch y demande des obsèques purement civiles, écarte les prières d’une orthodoxie dont il ne reconnaît point le credo, mais affirme, face à la mort, qu’il est né Juif et qu’il n’a jamais songé à s’en défendre. Il confesse s’être efforcé, toute sa vie durant, « vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit » et tient la complaisance envers le mensonge « pour la pire lèpre de l’âme ». Il souhaite enfin que soit gravée sur sa tombe cette seule devise, Dilexit veritatem, il a chéri la vérité. Comment ne pas entendre, dans ce texte d’une hauteur souveraine, quelque chose qui touche au serment, à la parole donnée, à la liberté absolue de conscience ? L’homme qui refuse à la fois le reniement et la superstition, qui se tient debout entre les ténèbres du mensonge et la Lumière de la vérité, dessine sans le savoir la figure d’un Temple intérieur que nulle geôle ne saurait abattre.

La suite le prouve

Marc-Bloch-au-Panthéon-Ministere-de-la-Culture

Après la débâcle de 1940, que l’album restitue dans des doubles pages muettes d’une intensité peu commune, colonnes de réfugiés sous les avions en piqué, silence de la défaite morale autant que militaire, Marc Bloch écrit son témoignage d’historien, refusant de céder au découragement. Chassé puis maintenu par dérogation sous les lois antijuives, veillant sur une épouse malade, il entre en Résistance au sein de Franc-Tireur, devient « Narbonne », se présente en souriant comme « le plus vieux capitaine de l’armée française ». Dénoncé, arrêté le 8 mars 1944, torturé à l’École de santé militaire par les hommes de Klaus Barbie, il ne livre rien. Et dans les murs de Montluc, ultime image de la transmission, il reprend l’enseignement de l’histoire de France avec, pour unique élève, un jeune résistant. Jusqu’au seuil de la mort, le maître passe la parole.

Du pré de l’Ain à la nef du Panthéon

Jean-David Morvan, à qui la mémoire de la Résistance doit déjà Madeleine, résistante, couronnée du prix René Goscinny, conduit ce récit avec une retenue remarquable, secondé au scénario par Hélène Lemoine-Picard. Laurent Bidot, qui avait adapté avec Après la rafle le témoignage de Joseph Weismann, donne à chaque époque sa matière et sa couleur propres, du bleu horizon des tranchées aux ocres de l’Auvergne occupée. Le dossier d’Olivier Lévy-Dumoulin, qui demande à quoi sert l’histoire, et la présence attentive de Suzette Bloch, journaliste et petite-fille de l’historien, achèvent de faire de l’album un objet de mémoire autant qu’une œuvre. Quelques réserves demeurent, un dispositif d’encadrement parfois bavard, des notices qui suspendent l’émotion au moment où elle affleure. Elles pèsent peu au regard de l’essentiel.

Le 23 juin 2026, la République a fait entrer Marc Bloch au Panthéon

Les tombeaux de l’historien Marc Bloch et de son épouse Simonne Vidal dans le caveau XIII de la crypte du Panthéon.

Cet album rappelle que l’hommage véritable ne consiste pas à graver un nom dans le marbre, mais à faire vivre une exigence. Reste alors, l’ouvrage une fois reposé, une interrogation que chacun emportera avec soi. Qu’avons-nous aimé assez ardemment pour accepter qu’un jour deux mots latins le disent sur notre pierre ?

Retrouvez « Montluc honore Marc Bloch, l’historien qui fit de la vérité un acte de résistance »

Marc Bloch – L’historien combattant

Jean-David Morvan (scén.), Laurent Bidot (ill.), Suzette Bloch (conseil édit.)

Tallandier, 2026, 104 pages, 23 € – num. 16,99 €

Le SITE de l’éditeur