Comme chacun a pu le constater cette semaine, raviver une flamme sur la tombe du Soldat inconnu a soudain alimenté les chroniques de tous bords, pour des raisons… disons«modernes». Apparemment, personne n’a été dérangé par cette flamme hautement dangereuse pour la santé, pour les yeux, et ne parlons même pas des risques d’incendie qui ont tétanisé toute l’assemblée. Alors ce matin, je m’y mets aussi : puisque le feu est désormais suspect, remplaçons-le proprement, proprement, proprement.
Voilà donc ma proposition, dans l’esprit de ce que nous faisons en loge chaque quinzaine : un allumage respectueux, avec une bougie électrique conforme aux normes des assurances, de la Convention de Genève… et du Règlement général de nos obédiences. Pas de flamme, pas de fumée, pas de CO₂, pas de particules fines, pas de déclencheur de trauma collectif. Juste une petite LED clignotante, certifiée « safe », « inclusive » et « non-offensante pour les yeux sensibles ».
Du feu sacré à la LED certifiée ISO
Autrefois, on allumait une flamme pour honorer les morts. Aujourd’hui, on risque de nous expliquer que la flamme elle-même est une agression : agression visuelle pour les photophobes, agression thermique pour les thermosensibles, agression symbolique pour ceux qui estiment que le feu, c’est violent, c’est colonial, c’est patriarcal, c’est pyromane. Alors soyons cohérents : si la flamme est un danger public, éteignons-la et branchons-la sur secteur.
Imaginez la scène, version 2027 :
Plus de torche ni de flambeau, mais un petit boîtier en plastique blanc, design épuré, style « Apple Store du souvenir ».
À l’intérieur, une LED « blanc chaud » 2700K, avec un filtre « effet flamme » en option, pour ceux qui tiennent absolument à l’illusion du danger sans le danger lui-même.
Un câble USB-C, parce que même le Soldat inconnu doit pouvoir se recharger sur une power bank.
Une appli dédiée : « Flamme Inconnue™ », avec modes « Hommage », « Minute de silence », « Story Instagram » et « TikTok 15 secondes ».
Et bien sûr, un petit pictogramme : « Ne pas utiliser près de l’eau, des enfants, des idées subversives et des métaphores sur la révolution. »
Une flamme « woke-friendly », sans brûlure ni mauvaise conscience
Dans cette logique, tout devient plus simple. Plus de risque que quelqu’un se brûle en voulant raviver la flamme: la LED ne chauffe pas, elle ne consume rien, elle ne transforme rien. C’est propre, lisse, aseptisé. Parfait pour une époque où l’on veut bien se souvenir, mais sans que ça sente la cire, la suie ou l’engagement.
On peut même imaginer les arguments :
« Enfin une flamme accessible aux personnes électro-sensibles ! »
« Une lumière qui ne discrimine personne : elle clignote pour tous, quelle que soit leur identité de genre, leur orientation spirituelle ou leur rapport au carbone. »
« Un dispositif neutre, décolonisé, dégenré, déflammé. »
Et si jamais quelqu’un trouve encore ça dangereux, on pourra toujours ajouter :
Un cache-LED anti-éblouissement.
Un mode « basse luminosité » pour les yeux fragiles.
Un avertissement : « Cette lumière peut rappeler des souvenirs de flammes réelles. En cas de malaise, éteignez l’appareil et consultez votre thérapeute. »
Quand la loge anticipe la nation
Comme nous le faisons en loge chaque quinzaine, j’ai donc imaginé un allumage conforme : pas de vrai feu, pas de vrai risque, pas de vrai symbole qui pourrait fâcher. Juste un petit rituel électrique, bien calibré, bien normé, bien assuré. On allume, on éteint, on coche la case « devoir de mémoire » dans l’appli, et on passe à la suite.
Le Soldat inconnu, lui, ne dira rien. Il a l’habitude : on l’a déjà délogé de son anonymat pour en faire un outil politique, un décor de commémoration, un fond d’écran de smartphone. Alors une LED de plus ou de moins…
Au moins, avec ma bougie électrique, on est tranquilles :
Pas d’incendie.
Pas de fumée dans les poumons.
Pas de flamme qui pourrait « blesser » quelqu’un, physiquement ou symboliquement.
Et surtout, pas de feu qui rappelle qu’on peut encore, parfois, se brûler pour des idées.
Dans le fond, c’est ça, la vraie victoire du progrès : avoir réussi à transformer le feu du souvenir en une petite lumière inoffensive, pilotable depuis un iPhone, et parfaitement conforme à toutes les normes.
Le Soldat inconnu est sauf. Et nous, on peut continuer à commémorer sans jamais risquer de se brûler les doigts… ni la conscience.
Aux Gorges du Corong, quand le chaos des pierres devient un chemin initiatique…
Il est des paysages que la géologie explique parfaitement et que, pourtant, la science seule ne suffit pas à raconter. Dans les Gorges du Corong, au cœur de l’Argoat costarmoricain, d’énormes blocs de granit semblent avoir été abandonnés par quelque bâtisseur titanesque, tandis qu’une rivière invisible poursuit sa course sous cet amoncellement minéral. La tradition bretonne attribue ce chaos à Boudédé, géant des commencements qui, importuné par quelques cailloux dans ses chaussures, les aurait simplement vidées au-dessus de la vallée. Ce qui n’était pour lui qu’une poignée de graviers devint, à l’échelle humaine, un monde de pierres. Derrière la facétie populaire apparaît alors une admirable méditation sur la mesure, le chaos et l’ordre, la matière et l’esprit, la pierre rejetée et celle que l’on choisit de travailler. Pour le Franc-Maçon, Boudédé pourrait bien être l’un de ces maîtres paradoxaux qui enseignent précisément parce qu’ils font le contraire de ce qu’il conviendrait d’accomplir.
Dans l’Argoat, une rivière sous les pierres
Pour rencontrer Boudédé, il faut s’éloigner de cette Bretagne maritime dont l’imaginaire collectif a fait le pays des phares, des récifs et des tempêtes, et pénétrer dans une autre Bretagne, plus intérieure, plus végétale, presque tellurique : celle de l’Argoat, le « pays des bois », envers secret de l’Armor. Aux environs de Locarn et de Saint-Nicodème, non loin de la forêt de Duault, les Landes de Locarn ouvrent un paysage où l’ajonc, la fougère, le sous-bois et le granit composent une géographie qui paraît avoir conservé quelque chose des âges premiers. Là se trouvent les Gorges du Corong, étrange coulée de blocs arrondis sous laquelle le ruisseau poursuit son chemin au point que, par endroits, on ne voit plus l’eau : on l’entend seulement gronder dans les profondeurs. Les sources touristiques départementales conservent précisément la légende de Boudédé et décrivent cette rivière disparaissant sous l’immense chaos granitique.
Gaston Bachelard
Le spectacle possède déjà, avant même que la légende ne vienne s’en emparer, une puissance mythologique. Une rivière visible devient invisible ; la matière solide semble avoir englouti l’élément liquide ; l’immobilité monumentale des blocs dissimule un mouvement incessant. Nous sommes presque devant l’un de ces paysages dont Gaston Bachelard aurait aimé interroger la rêverie matérielle : la pierre et l’eau, le lourd et le fluide, ce qui demeure et ce qui passe, s’y affrontent sans jamais s’anéantir. L’eau ne brise pas spectaculairement le granit ; elle l’enveloppe, l’infiltre, le contourne et poursuit obstinément son œuvre. Sous ce qui paraît immobile travaille ainsi ce qui ne cesse jamais de devenir.
La géologie confirme d’ailleurs, avec son propre langage, cette extraordinaire patience de la nature.
Les chaos granitiques naissent de l’altération progressive d’une roche fissurée : l’eau pénètre dans les fractures, les parties les plus meubles sont entraînées et les volumes plus résistants finissent par se dégager, puis s’accumuler en blocs. Les Gorges du Corong appartiennent à cette grande famille des chaos granitiques bretons que l’on rencontre également au Huelgoat ou à Toul-Goulic. Ce que le regard pressé appelle désordre est donc le résultat d’une œuvre extrêmement lente et rigoureuse. Déjà se profile une première leçon : le chaos apparent peut être l’aboutissement d’un ordre qui nous échappe.
Boudédé, ou la géologie racontée par un géant
Mais les sociétés humaines n’ont jamais attendu la naissance de la géomorphologie pour demander aux pierres d’où elles venaient. Lorsqu’un paysage excède la mesure ordinaire, l’imagination convoque spontanément des êtres eux-mêmes démesurés. Ainsi apparaissent les géants, grands ingénieurs mythiques des reliefs européens : ils creusent des vallées, déplacent les montagnes, lancent des rochers, bâtissent des chaussées, abandonnent derrière eux des mégalithes que plusieurs générations regarderont avec stupeur. La Bretagne, terre particulièrement généreuse en pierres remarquables, korrigans, fées et tombeaux légendaires, ne pouvait manquer à cette géographie enchantée.
Boudédé appartient à cette antique corporation des façonneurs de paysages
La tradition locale raconte qu’en marchant près de la forêt de Duault, le géant fut incommodé par les cailloux qui s’étaient introduits dans ses chaussures ou, selon certaines versions, dans ses sabots. Il s’arrêta donc et les vida. Rien de plus banal en apparence : chacun a connu ce minuscule supplice du gravier qui rend chaque pas désagréable. Seulement Boudédé n’est pas de notre taille. Les pauvres cailloux du géant deviennent, lorsqu’ils touchent terre, ces énormes blocs devant lesquels l’homme paraît soudain minuscule. La Société géologique et minéralogique de Bretagne rapporte elle-même cette tradition et fait de Boudédé un « cousin de Gargantua », rapprochement particulièrement savoureux tant la silhouette du géant rabelaisien plane sur toute une géographie légendaire française.
La légende accomplit ainsi ce que les mythes savent faire mieux que les traités : elle explique l’inexplicable par un déplacement d’échelle.
Là où le géologue convoque l’altération, l’érosion et des durées presque inconcevables à l’esprit humain, le conteur imagine un homme si grand que nos mégalithes ne sont plus que la poussière de ses souliers. Mais cette fantaisie ne contredit pas véritablement la science ; elle répond à une autre question. La science nous apprend comment les pierres sont arrivées là. La légende se demande quel sens l’homme peut donner au spectacle de leur présence.
Et c’est ici que Boudédé commence à intéresser singulièrement le Franc-Maçon.
Du géant breton à Gargantua : mesurer notre démesure
On aurait tort, en effet, de réduire les géants du folklore à de naïves inventions destinées aux enfants. Leur fonction est profondément philosophique. En grandissant l’homme jusqu’aux dimensions du paysage, ils obligent celui qui écoute l’histoire à modifier son échelle de perception. Ce que nous nommons « énorme » cesse soudain de l’être ; ce que nous croyions absolu devient relatif. Boudédé nous enseigne ainsi, sous le masque du merveilleux, que toute grandeur dépend de celui qui mesure.
Rabelais l’avait merveilleusement compris. Gargantua et Pantagruel sont grotesques parce qu’ils sont gigantesques, mais leur gigantisme est aussi une formidable machine intellectuelle. En dilatant les corps, les appétits, les gestes et les distances, Rabelais dilate la pensée. Le rire gargantuesque renverse les hiérarchies, rabaisse ce qui se prétend sublime et agrandit ce qui semblait dérisoire. Boudédé appartient au même vieux fonds culturel : son caillou et notre rocher sont une seule et même chose observée depuis deux mesures différentes.
Or la mesure appartient au cœur même de l’imaginaire maçonnique.
L’équerre, le compas, la règle, le niveau, la perpendiculaire rappellent sans cesse que construire suppose de sortir de l’arbitraire. Il ne s’agit pourtant pas de soumettre toute existence à une froide géométrie, mais de chercher la proportion juste, celle qui permet à chaque élément de trouver sa place dans un ensemble. Le géant incarne à cet égard une fascinante contre-image de l’initié : Boudédé est celui pour qui tout est petit parce qu’il est trop grand, tandis que le Franc-Maçon cherche moins à grandir démesurément qu’à devenir justement proportionné.
Cette idée rejoint l’antique correspondance hermétique entre microcosme et macrocosme.
L’homme est un petit monde qui reflète le grand ; ce qui est en haut répond symboliquement à ce qui est en bas, non comme une formule magique simpliste, mais comme une invitation à chercher des analogies entre les différents degrés du réel. Boudédé renverse plaisamment cette relation : il nous transforme, nous autres hommes, en créatures minuscules parcourant les graviers d’un être plus vaste. La montagne d’un homme pourrait n’être que le caillou d’un autre. Et cette relativité devrait suffire à ébranler quelques orgueils.
Le chaos, cette matière qui attend encore son architecte
Le mot employé par les géologues eux-mêmes est admirable : le Corong est un chaos granitique. Mais comment un lecteur d’Hésiode pourrait-il entendre le mot « chaos » sans percevoir derrière sa signification moderne tout l’écho de la Théogonie ? Chez le poète grec, Chaos n’est pas simplement la pagaille ou la confusion ; il appartient à l’état primordial du monde, avant que les puissances ne trouvent leur place et que l’univers ne devienne kosmos, c’est-à-dire précisément ordre, arrangement, harmonie.
Face au Corong, cette vieille opposition entre chaos et cosmos reprend une étonnante vigueur. Les pierres sont présentes, massives, puissantes, mais elles ne constituent aucun édifice. Elles ne sont ni mur, ni voûte, ni colonne. Personne ne les a encore inscrites dans une architecture. Pourtant, chacune contient la possibilité d’un ouvrage. À considérer le paysage de cette manière, le chaos n’est plus ce qui s’oppose absolument au Temple : il est ce qui précède le Temple.
Le symbolisme de la pierre brute trouve ici un territoire d’une exceptionnelle fécondité.
Le Franc-Maçon ne reçoit pas une pierre parfaite qu’il aurait simplement à contempler ; il rencontre une matière avec ses bosses, ses angles, ses résistances et ses fractures. Il ne lui est pas demandé de la mépriser parce qu’elle est informe, mais de reconnaître en elle une possibilité d’accomplissement. Toute la dignité du travail initiatique tient peut-être dans cette nuance : l’imperfection n’est pas condamnation, elle est matière de l’Œuvre.
C’est pourquoi le Corong peut être contemplé comme un gigantesque chantier avant le chantier. Tout est disponible, rien n’est encore assemblé. La nature a fourni la matière ; reste à savoir ce que la conscience en fera. Entre le chaos de pierres et la cathédrale, entre la carrière et le Temple, il existe cet intermédiaire décisif que toutes les traditions initiatiques placent au cœur de leur enseignement : le travail.
La pierre jetée et la pierre taillée
C’est peut-être ici que la vieille histoire bretonne devient le plus subtilement maçonnique, à condition naturellement de ne pas prétendre qu’elle le serait historiquement. Boudédé éprouve une gêne : un caillou le blesse pendant sa marche. Son geste consiste immédiatement à s’en débarrasser. Il retire la pierre et la jette. Ce faisant, il se libère momentanément de ce qui l’importunait, mais il ne transforme rien ; il ne fait que déplacer le problème. Les pierres dont il ne voulait plus s’accumulent et deviennent un chaos.
Quel beau miroir de certaines de nos conduites ! Nous aussi savons admirablement vider nos chaussures. Ce qui nous gêne en nous-mêmes devient facilement la faute du voisin, de la société, du hasard ou de quelque adversaire commode. Nous projetons hors de nous ce que nous ne voulons pas examiner. Nous rejetons la pierre plutôt que d’interroger l’endroit où elle blesse, puis nous nous étonnons de découvrir autour de nous des amoncellements de conflits, de rancœurs et d’incompréhensions.
Le geste symbolique du Franc-Maçon devrait précisément être inverse.
La pierre qui présente une aspérité n’est pas rejetée pour cette raison ; elle est travaillée à cause d’elle. La pierre brute possède une valeur non malgré son imperfection, mais parce que cette imperfection ouvre un espace au travail. Maillet et ciseau deviennent alors les instruments d’une ascèse qui ne consiste pas à mutiler l’individu pour le conformer à un modèle uniforme, mais à dégager de lui ce qui peut entrer harmonieusement dans la construction commune.
La distinction entre pierre jetée et pierre taillée pourrait ainsi fournir la clef la plus profonde du mythe de Boudédé. Jeter relève de l’instant ; tailler demande du temps. Jeter expulse ; tailler transforme. Jeter abandonne la matière à elle-même ; tailler établit avec elle une relation faite de connaissance, d’effort et de patience. Et surtout, la pierre travaillée n’est jamais destinée à elle seule : sa véritable perfection ne se mesure pas à sa beauté isolée, mais à sa capacité d’entrer justement dans l’édifice avec les autres pierres.
Ainsi apparaît une conception profondément fraternelle du perfectionnement. Le travail sur soi ne vaut pas seulement parce qu’il rendrait chacun meilleur dans la solitude de sa propre vertu ; il prend son sens lorsqu’il permet à des êtres différents de construire ensemble sans s’écraser les uns les autres.
Sous la pierre, l’eau : solve et coagula
Mais le Corong possède un second enseignement, plus secret peut-être que celui des blocs eux-mêmes. Car sous cette masse minérale circule une eau que l’œil cesse parfois de percevoir. Elle disparaît sans disparaître, occultée mais active, invisible mais audible. Toute la poésie du lieu naît de cette contradiction : le visiteur marche sur un fleuve de pierres tandis qu’un véritable cours d’eau poursuit sa route en dessous.
Une sensibilité alchimique ne peut demeurer indifférente devant cette rencontre du fixe et du volatil, du solide et du liquide. Le vieux précepte solve et coagula, si souvent résumé par « dissous et coagule », désigne moins une recette unique qu’une logique générale de l’Œuvre : défaire certaines formes pour permettre à d’autres d’apparaître, séparer pour réunir autrement, descendre dans l’indifférencié afin qu’une nouvelle composition devienne possible. Or que fait l’eau au Corong, sinon pénétrer les failles du granit, participer à son altération, entraîner les matières plus meubles et révéler progressivement les blocs ?
La nature devient alors, sans que nous ayons besoin de lui prêter quelque intention occulte, une prodigieuse image de l’athanor. Elle enseigne que la transformation profonde n’emprunte pas toujours la voie de la force. L’eau ne possède apparemment rien de la puissance du rocher ; pourtant, accordez-lui assez de temps et elle révélera ses fractures. Voilà une leçon qu’un alchimiste comme un Franc-Maçon peut méditer : le véritable travail n’est pas nécessairement violent ; il peut être lent, intérieur, presque invisible.
On songe alors à la prima materia des anciens philosophes hermétiques, cette matière première dont les textes se plaisent à multiplier les descriptions contradictoires afin d’empêcher qu’elle ne soit réduite à un objet grossièrement identifiable. Le chaos du Corong en devient une admirable métaphore : matière confuse, pierres mêlées, eau souterraine, ombre végétale, décomposition et recomposition. Rien n’est encore l’or philosophique ; tout peut cependant entrer dans l’Œuvre. Comme la pierre brute du Maçon, la prima materia n’est pas une matière méprisable : elle est précisément celle sans laquelle aucune transmutation ne saurait commencer.
Marcher dans les pas du géant pour apprendre à devenir homme
Reste le plus beau paradoxe : cette légende du géant est finalement une histoire de marche. Boudédé ne bâtit rien ; il voyage. Et c’est parce qu’il marche qu’une pierre pénètre dans sa chaussure. La gêne, l’arrêt, le déchaussement et le chaos qui en résulte ne sont que les épisodes d’un déplacement. Voilà qui rapproche soudain le conte breton de toutes ces traditions pour lesquelles progresser spirituellement signifie se mettre en chemin, depuis les pèlerinages jusqu’aux voyages initiatiques, de l’errance d’Ulysse à la Divine Comédie, des chemins de Compostelle aux pérégrinations chevaleresques du Graal.
L’initiation elle-même est impossible dans l’immobilité. Celui qui ne marche jamais ignore quelles pierres le blessent. Le déplacement révèle l’inconfort, l’obstacle et parfois la faiblesse que le repos dissimulait. Le chemin n’est donc pas seulement la distance que l’on parcourt : il devient le révélateur de celui qui marche. C’est peut-être pourquoi tant de récits spirituels ont fait du voyage l’image privilégiée de la transformation intérieure.
Seulement Boudédé nous montre ce qu’il ne faut pas nécessairement faire lorsqu’une pierre se révèle. Au lieu de l’interroger, il la jette ; au lieu de transformer l’obstacle, il l’abandonne derrière lui. L’initié pourrait choisir l’autre voie : reconnaître que ce qui ralentit sa marche contient parfois l’indication même de son travail. La pierre dans la chaussure n’est plus seulement un ennemi ; elle devient une question.
Il faudrait alors parcourir autrement les Gorges du Corong, non comme un musée de curiosités naturelles, mais comme un immense livre de pierre, selon cette vieille métaphore médiévale qui voyait dans la création un liber mundi, un livre du monde offert au déchiffrement. Les blocs y formeraient les caractères d’une écriture antérieure à l’alphabet ; la rivière invisible en serait le souffle ; la forêt, la marge obscure ; Boudédé, enfin, le personnage extravagant placé par la tradition au seuil du récit pour nous apprendre à changer d’échelle.
Le Temple que Boudédé n’a pas construit
Le visiteur qui quitte le Corong emporte avec lui une étrange vision. Derrière lui demeurent les blocs gigantesques, splendides précisément parce qu’aucune main humaine ne les a soumis à l’alignement d’un mur. Il serait absurde de souhaiter réellement transformer cette merveille naturelle en carrière ou en édifice : le symbolisme commence justement lorsque cesse la confusion entre l’image et la chose. Mais intérieurement, le paysage continue son œuvre.
Car Boudédé laisse derrière lui un Temple qui n’a jamais été construit. Il en possède la matière, non l’architecture ; les pierres, non le plan ; la puissance, non la mesure. Et c’est peut-être ce qui rend son mythe si précieux pour le Franc-Maçon. Le géant possède une force que l’homme n’aura jamais, mais il ignore l’art de bâtir. Le Maçon, beaucoup plus petit, peut pourtant accomplir ce que le colosse n’accomplit pas : prendre la pierre dans ses mains, en reconnaître les aspérités, la travailler, mesurer sa place et l’accorder aux autres.
C’est finalement toute la différence entre la démesure et la maîtrise. Le géant peut déplacer des montagnes sans savoir pourquoi ; l’initié tente humblement de déplacer quelque chose en lui-même en sachant que chaque coup porté sur la pierre engage l’ensemble de l’édifice. L’un nous impressionne par sa taille, l’autre nous intéresse par sa conscience.
Et lorsque, sous les blocs du Corong, l’eau continue de couler sans que nous puissions toujours la voir, une dernière image s’impose. Peut-être en va-t-il ainsi du travail initiatique lui-même. Certaines transformations ne produisent ni bruit ni spectacle ; elles passent sous les pierres, cherchent leurs voies dans l’obscurité, élargissent imperceptiblement les fissures et poursuivent leur chemin pendant que nous croyons que rien ne se passe.
La vieille légende bretonne cesse alors d’être seulement l’histoire amusante d’un géant vidant ses chaussures. Elle devient une parabole de notre condition : nous portons tous quelques pierres qui blessent notre marche, et nous disposons tous du choix que Boudédé n’a pas fait. Les jeter derrière nous et augmenter le chaos, ou les prendre en main afin qu’un jour, de la pierre rencontrée sur le chemin, puisse naître une part du Temple.
« Depuis des siècles, les initiés cherchent une Parole qui aurait été perdue. Mais si personne ne devait jamais la retrouver ? » Il est des pertes dont nous connaissons exactement la date. Une maison brûle. Un empire disparaît. Un homme meurt. Un manuscrit est détruit. Une bibliothèque devient cendre. L’Histoire aime ces catastrophes parce qu’elle sait les raconter : il y a un avant, un après, des ruines et parfois des coupables. Mais il existe des pertes plus étranges. Nous savons que quelque chose manque sans pouvoir dire ce qui a disparu. La Parole perdue appartient à cette catégorie.
Depuis des siècles, elle traverse les traditions initiatiques comme une absence plus puissante qu’une présence. On la cherche, on la remplace, on la transmet sous le voile du symbole. La franc-maçonnerie en a fait l’une de ses grandes énigmes. Mais elle rejoint une intuition beaucoup plus ancienne : quelque chose, entre l’homme, le monde et le langage, s’est brisé. Et si nous nous trompions depuis le commencement ? Si la Parole perdue n’était pas un mot oublié ? Si elle n’avait jamais été destinée à être retrouvée dans un dictionnaire, un manuscrit poussiéreux, une formule secrète ou quelque syllabe miraculeusement préservée par quelques gardiens du Temple ?
Peut-être cherchons-nous un mot alors que nous avons perdu une manière d’être. Voilà le seuil. Franchissons-le ensemble.
Quand les mots étaient encore des actes
Les civilisations traditionnelles ont longtemps accordé à la parole une puissance que notre modernité peine à comprendre. Nommer n’était pas seulement désigner, c’était parfois faire advenir. Dans la Genèse, Dieu crée par la parole : « Que la lumière soit. » Dans le prologue de Jean apparaît cette formule vertigineuse : « Au commencement était le Verbe. »
Le Logos n’est pas bavardage. Il relie le sens, la parole, la raison et l’ordre. Dans d’autres traditions, le son sacré, le mantra, le Nom divin ou la récitation rituelle ne sont pas considérés comme de simples assemblages phonétiques. Leur efficacité suppose une concordance entre celui qui prononce, ce qui est prononcé et ce qui est vécu. Voilà précisément ce que nous avons peut-être perdu : la concordance. Nous avons gardé les mots. Nous avons perdu leur poids. Nous parlons d’amour sans aimer. De justice sans être justes. De fraternité en nous détestant. De vérité en organisant soigneusement nos mensonges.
Nous avons conservé les enseignes lorsque les boutiques ont fermé. Le drame du langage moderne commence peut-être là. Non dans la disparition des mots, mais dans leur séparation progressive d’avec l’être.
Le monde n’a jamais autant parlé
Voici le paradoxe : Jamais l’humanité n’a autant parlé pour ne rien dire. Des milliards de messages circulent. Chacun possède une tribune, une opinion, une réaction. Nous sommes devenus les locataires d’un immense moulin à paroles. Et pourtant, quelque chose ressemble au silence. Pas au beau silence. Pas celui du désert, du cloître ou du cabinet de réflexion. Un silence intérieur. Un vide dissimulé sous le vacarme.
George Steiner s’exprimant à l’Institut Nexus, aux Pays-Bas.
George Steiner a consacré une part considérable de son œuvre à cette crise du langage. Langage et silence, puis Après Babel, interrogent précisément la capacité des mots à porter encore une expérience vraie après les fractures de la modernité. Nous pensions que multiplier les moyens de communication rapprocherait les consciences. Nous avons parfois obtenu l’inverse. Plus de paroles, moins d’écoute. Plus d’informations, moins de compréhension. Plus d’opinions, moins de pensée. Plus de visibilité, moins de présence. Nous savons parler à quelqu’un situé à dix mille kilomètres et ne savons plus toujours écouter celui qui partage notre table. Étrange progrès. Nous avons vaincu la distance et réinventé l’éloignement.
Quand parler c’était agir.
Il faut peut-être, avant d’aller plus loin, nous souvenir d’une chose que notre civilisation bavarde a presque oubliée : la parole fut longtemps considérée comme une puissance. Non pas seulement un moyen de communication. Mais une puissance.
Dans de nombreuses traditions, parler engage celui qui parle et transforme symboliquement celui qui écoute. Le mot bénit ou condamne, rassemble ou sépare, transmet ou détruit. La parole du prêtre consacre ; celle du juge prononce ; celle du chef engage ; celle du poète révèle ; celle du maître transmet. Même le serment n’est pas une simple phrase : il fait entrer celui qui le prononce dans un ordre nouveau de responsabilité.
Les textes fondateurs l’avaient compris bien avant nous. Dans la tradition indienne, la parole sacrée, Vāc, acquiert une dimension cosmique, tandis que le mantra ne vaut pas seulement pour ce qu’il signifie : le son, le rythme, la récitation participent de son efficacité spirituelle. Dans les traditions islamiques, la récitation du Coran rappelle à son tour que le texte sacré n’est pas seulement destiné à être lu silencieusement : il doit être porté par le souffle et par la voix.
Amadou Hampâté Bâ
L’Afrique traditionnelle nous offre une autre illustration, magnifique parce qu’elle est profondément humaine. Chez différents peuples d’Afrique de l’Ouest, le griot — ou djéli dans certaines traditions mandingues — n’est pas simplement celui qui raconte de belles histoires. Il conserve les généalogies, rappelle les alliances, transmet les récits, intervient dans la médiation et maintient vivante une mémoire collective. Amadou Hampâté Bâ consacra une grande partie de son œuvre à sauver de l’oubli cette civilisation de l’oralité. Sa célèbre formule — « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » — dépasse d’ailleurs largement l’Afrique : elle nous rappelle qu’une tradition ne réside pas seulement dans des livres, mais dans des êtres capables de la porter.
Et voilà une nuance essentielle. La tradition n’est pas ce qui se répète. Elle est ce qui se transmet vivant. Car répéter une phrase n’est pas transmettre sa substance. Un perroquet pourrait apprendre un rituel ; il n’en deviendrait pas initié pour autant. La véritable transmission suppose cette mystérieuse opération par laquelle un mot reçu devient expérience, puis conscience, puis comportement.
La Franc-Maçonnerie l’a compris à sa manière. Elle est une civilisation de la parole, mais curieusement une civilisation qui commence par enseigner le silence. Le paradoxe est admirable. On fait taire l’Apprenti afin qu’un jour sa parole puisse avoir du poids.
Le mot substitué
Ainsi la tradition maçonnique offre ici une intuition extraordinaire. La Parole est perdue. On ne prétend pas la posséder pleinement. On travaille avec une substitution. René Guénon insiste précisément sur ce point : ce qui peut être communiqué extérieurement ne saurait être la véritable Parole perdue ; ce n’en est qu’un symbole. Cette idée change tout. Car le symbole ne dit pas :« Voici la vérité. » Il murmure : « Cherche. »
Voilà toute la différence entre le dogme et l’initiation. Le dogme peut devenir une réponse. Le symbole demeure une porte. La Parole perdue devient alors un principe de mouvement. Celui qui croit la posséder cesse de marcher. Celui qui accepte de ne pas la posséder commence peut-être à l’entendre.
C’est pourquoi l’initiation véritable ne consiste pas à accumuler des secrets. Il n’y a rien de plus profane qu’un homme collectionnant les mystères comme d’autres collectionnent les décorations. L’initiation devrait produire l’effet inverse : moins de certitude, davantage de profondeur. Le véritable initié n’est pas celui qui sait tout. C’est celui qui sait désormais que derrière chaque porte ouverte se trouve une autre porte.
Car cette parole n’est peut-être pas un mot
Nous voici au cœur du mystère. Car cette Parole n’est peut-être pas un mot…
Peut-être est-elle une correspondance. Entre ce que je pense et ce que je dis. Entre ce que je dis et ce que je fais. Entre ce que je fais et ce que je suis. Alors tout devient plus clair. La Parole a été perdue lorsque l’homme a appris à dire ce qu’il ne pensait pas.
Lorsqu’il a promis ce qu’il savait ne pas accomplir. Lorsqu’il a transformé le langage en instrument de pouvoir. Lorsqu’il a compris qu’un mot pouvait masquer une intention. La langue est alors devenue merveilleusement sophistiquée. Nous avons inventé la propagande, les éléments de langage, la communication institutionnelle, le marketing des consciences et l’art délicat de prononcer cinq cents mots pour éviter soigneusement d’en dire un seul qui engage. Nous appelons cela communiquer. Les anciens auraient peut-être appelé cela élucubrer.
Martin Heidegger écrivait que « le langage est la maison de l’Être ». La formule mérite que l’on s’y arrête. Car si le langage est une maison, encore faut-il pouvoir l’habiter. Et nous avons peut-être transformé cette maison en galerie commerciale. Des slogans aux murs. Des écrans aux fenêtres. Des opinions dans toutes les chambres. Mais presque plus personne dans la demeure.
Socrate ou retrouver la Parole en se retrouvant soi-même
Alors revenons un temps à l’origine du côté de nos racines, bien avant nos rituels, do cotde Socrate, celui qui nous avait indiqué le chemin de la Parole perdue. Trois principes pourraient en dessiner l’itinéraire : « Connais-toi toi-même », la maïeutique, et cette étrange sagesse qui consiste à savoir que l’on ne sait pas. « Connais-toi toi-même. » La formule inscrite au fronton du temple d’Apollon à Delphes dépasse largement l’introspection psychologique. Elle invite l’homme à descendre en lui-même, à distinguer ce qu’il est de ce qu’il croit être. Avant de prétendre connaître le monde, les dieux ou les autres, commence donc par explorer cet étranger qui porte ton nom : toi-même.
Voilà déjà une démarche profondément initiatique.
Mais Socrate va plus loin. Il ne remplit pas son interlocuteur de connaissances : il l’interroge. Il fissure ses certitudes. Il l’oblige à découvrir ses contradictions. C’est la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Le maître ne dépose pas la vérité dans son disciple comme on remplirait un vase ; il l’aide à faire naître ce qui, obscurément, cherchait déjà en lui son chemin vers la lumière.
Et voici que nous retrouvons notre Parole.
Car peut-être ne peut-elle être donnée par personne. Peut-être faut-il l’accoucher de soi-même. Encore faut-il, pour cela, accomplir le geste le plus difficile : abandonner l’illusion de savoir. La sagesse socratique commence précisément dans cette reconnaissance de notre ignorance. Celui qui croit savoir ne cherche plus. Celui qui accepte de ne pas savoir ouvre enfin la porte. Étrange correspondance avec la Parole perdue : pour retrouver, il faut d’abord accepter d’avoir perdu. Pour connaître, consentir à ne pas savoir. Pour parler juste, apprendre d’abord à se taire.
Alors les trois mouvements se rejoignent.
Connais-toi toi-même : descends dans ton propre Temple. La maïeutique : fais émerger ce qui demeure enfoui sous tes certitudes. Savoir que l’on ne sait pas : laisse enfin une place vide pour que quelque chose de véritable puisse advenir.
La Parole perdue ne serait donc peut-être pas cachée dans quelque sanctuaire inaccessible. Elle serait ensevelie sous nos opinions, notre orgueil, nos habitudes et cette formidable prétention humaine à croire que nous savons déjà. Socrate ne nous donne pas la Parole. Il fait mieux. Il nous apprend à devenir celui qui pourra peut-être, un jour, retrouver notre vérité. Et l’initiation pourrait commencer exactement là : lorsque l’homme cesse de demander « Quel est le mot ? » et ose enfin demander : « Qui suis-je pour pouvoir le prononcer ? »
Ce que nous avons réellement perdu
Alors, qu’avons-nous perdu ? Un nom secret ? Une formule antique ? Quelques syllabes effacées dans la nuit des siècles ? Peut-être. Mais cette hypothèse est presque trop confortable. Car elle nous dispense de nous interroger nous-mêmes.
Il est tellement plus facile de chercher un manuscrit disparu que de rechercher notre cohérence perdue. Et si la véritable Parole était cette unité entre l’être et le dire ? Alors la quête change radicalement de nature. Nous n’avons plus besoin d’archéologues. Nous avons besoin de conscience.
La Parole perdue serait moins quelque chose que les anciens possédaient et que nous aurions égaré qu’un état de présence que chaque génération doit reconquérir. Elle serait la parole qui n’a pas besoin de crier parce qu’elle est habitée. La promesse qui engage. Le silence qui signifie. Le mot qui ne cherche pas à séduire mais à éclairer. La vérité qui commence par transformer celui qui prétend la transmettre. Voilà pourquoi elle demeure perdue. Parce qu’au moment même où quelqu’un prétend la posséder, elle lui échappe.
Au bord du seuil
Peut-être les initiés ne cherchent-ils donc pas la Parole. Peut-être apprennent-ils à devenir capables de la recevoir. Nuance immense. Car certaines connaissances s’acquièrent. D’autres exigent que l’on devienne celui qui peut les comprendre. On peut lire mille ouvrages sur le silence et n’avoir jamais fait silence. Posséder cent livres sur l’humilité et demeurer vaniteux. Connaître tous les symboles du Temple et n’avoir jamais posé une seule pierre en soi-même. Le savoir n’est pas encore la connaissance. La connaissance n’est pas encore la sagesse.
Et la sagesse n’est peut-être rien d’autre que le moment où ce que nous savons descend enfin dans ce que nous sommes. Alors la quête de la Parole perdue cesse d’être une chasse au trésor. Elle devient une ascèse. Retrouver le sens sous les mots. La présence sous le bruit. La vérité sous l’opinion. L’être derrière le personnage. Et peut-être, un jour, découvrir que la Parole n’attendait pas d’être prononcée. Elle attendait d’être incarnée. C’est pourquoi, au Cercle du Seuil, nous laisserons aujourd’hui la porte entrouverte. Sans donner le dernier mot. Il n’existe peut-être pas. Car au-delà d’un certain seuil, expliquer revient déjà à trahir. Et certaines vérités demandent moins une définition qu’une existence vécue. Oui certaines vérités ne se prononcent pas. Elles se deviennent.
Alexandre Rosada
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
René Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, notamment « Parole perdue et mots substitués », Éditions Traditionnelles.
René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles.
George Steiner, Langage et silence, Les Belles Lettres.
George Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, Albin Michel.
Martin Heidegger, Lettre sur l’humanisme, dans Questions III et IV, Gallimard.
Mircea Eliade, Le Sacré et le Profane, Gallimard.
Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour, Gallimard.
Carl Gustav Jung, L’Homme et ses symboles, Robert Laffont.
Oswald Wirth, La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, Dervy.
Jules Boucher, La Symbolique maçonnique, Dervy.
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard.
François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel.
La thèse essentielle du livre est assez dérangeante : le totalitarisme ne naît pas seulement de quelques tyrans ; il devient possible parce qu’une multitude d’individus ordinaires acceptent de fonctionner comme des rouages. L’homme dangereux n’est pas forcément fanatique ou monstrueux, ce peut être une fonctionnaire consciencieux. C’est la première technique du diable : transformer l’homme en rouage. Personne ne se sent responsable. DE là une idée originale : le totalitarisme moderne pourrait parfaitement se passer de dictateur.
Une autre technique du diable serait de laisser croire à l’individu qu’il résiste alors qu’il ne fait que s’adapter à la situation. Seule une minorité pourrait refuser mais rencontre l’obstacle du conformisme collectif. Enfin et par-dessus tout, la technique et le médias changent la nature du totalitarisme. L’image qui prétend nous rapprocher de l’événement (Chaines d’info continue) nous en éloigne en produisant moins d’engagement que d’empathie . Les médias s’auto reproduisent et finissent par parler le même langage. « Les médias parlent aux médias » ainsi le mensonge devient indiscernable du paysage mental quotidien. A force de douter des médias officiels les résistants finissent même par s’auto-paralyser, solution aussi grave que la crédulité absolue. Le découragement atteint les esprits libres, l’aveuglement se généralise. Ainsi la politique est remplacée par les mots et la communication.
Dans sa partie finale, cet essai devient une nouvelle approche spirituelle qui propose de préserver un espace intérieur inaccessible en éteignant nos écrans et en méditant sur la transcendance et la joie. La véritable résistance consiste alors à demeurer capable de douceur dans un monde brutal, de justice au milieu du mensonge, de miséricorde dans l’affrontement, et de recherche de la Vérité malgré la pression collective.
Antoine Altiéri est prêtre du diocèse de Périgueux, actuellement en poste dans la paroisse de Sain Eloi les Forges (Nord Dordogne) – Il est titulaire d’une licence de physique de l’UER des Sciences de Limoges et d’un doctorat de philosophie de l’Institut Catholique de Toulouse.IL est aussi membre d’une équipe de recherches post-doctorales de la faculté de philosophie de l’ICT (équipe métaphysique)
Le 14 septembre 2026, l’association EGALE – Égalité, Laïcité, Europe – réunira au Palais du Luxembourg chercheurs, responsables associatifs, essayistes et parlementaires autour d’une question devenue l’une des lignes de tension majeures de nos démocraties : que se passe-t-il lorsque la conviction religieuse cesse d’appartenir seulement à l’espace de la conscience pour prétendre devenir un projet politique, social ou juridique ? Accessible en présentiel comme à distance, ce colloque entend examiner plusieurs formes contemporaines de radicalités religieuses, avant de poser une seconde question, peut-être plus essentielle encore : comment la démocratie peut-elle leur répondre sans renoncer elle-même à ses principes de liberté, d’égalité et de liberté de conscience ?
Il y a quelque chose de particulièrement symbolique à ce que cette rencontre intitulée « Radicalités religieuses et démocratie » se déroule au Palais du Luxembourg.
Senat-salle-Medicis
Dans cette maison de la République où la loi se discute, se corrige, se mûrit dans la durée, il sera précisément question de ce qui peut arriver lorsque la loi commune se trouve confrontée à des systèmes de conviction qui prétendent parfois tirer leur légitimité d’une autorité supérieure à elle. Lundi 14 septembre 2026, dans la Salle Médicis, EGALE ouvrira ainsi un après-midi de réflexion qui ne portera pas tant sur les religions elles-mêmes que sur leur possible transformation en instruments d’influence, de mobilisation ou de conquête politique. Le programme officiel prévoit une ouverture à 14 heures et une conclusion à partir de 17 h 30.
Le choix des mots mérite cependant attention. La radicalité ne saurait être confondue mécaniquement avec la violence, le fanatisme ou même l’extrémisme. Radicalis, en latin, renvoie à la racine : être radical, c’est d’abord vouloir revenir au principe premier d’une idée et en tirer toutes les conséquences. Il existe des radicalités philosophiques, politiques, écologiques, sociales et spirituelles qui demeurent parfaitement compatibles avec la démocratie. La difficulté surgit lorsque cette recherche de la racine devient volonté d’exclusivité, lorsque la vérité intérieure aspire à devenir norme pour tous, lorsque la conviction refuse la pluralité et qu’une communauté particulière prétend substituer son ordre au droit commun.
Panneau liberté égalité fraternité de la République française
C’est précisément à cet endroit que la question religieuse rencontre celle de la démocratie
Une société libre n’a pas à demander au croyant de renoncer à sa foi, pas davantage qu’elle ne saurait demander à l’agnostique ou à l’athée de dissimuler ses convictions. Elle doit en revanche créer l’espace commun dans lequel aucune de ces convictions ne puisse devenir un titre à gouverner la conscience d’autrui. La laïcité française se situe dans cet intervalle délicat : elle ne supprime pas les croyances, elle organise leur coexistence en garantissant à chacun la liberté de conscience.
Des radicalités religieuses à leur traduction politique
Liberté, Égalité, Fraternité
L’après-midi sera introduit par Martine Cerf, vice-présidente d’EGALE, avant que Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS, n’intervienne sur le thème particulièrement explicite : « Les radicalités religieuses et leur lutte contre la démocratie ». Cette intervention donnera le cadre d’une première table ronde consacrée aux « radicalités et leur implication politique », modérée par Jean-Marc Isral, administrateur d’EGALE.
Le programme a choisi de ne pas réduire le phénomène à une seule religion ou à une seule aire culturelle. Alain Vivien, ancien président de la Mission contre les dérives sectaires, abordera « la pression américaine sur les États européens » ; Adrien Antoniol, du CIERL à Bruxelles, interviendra sur « le projet Périclès d’Édouard Stérin et le projet Bolloré » ; Milène Coitoux, professeure de lettres, et Martine Cerf examineront la question des Églises évangéliques dans le monde, tandis que l’essayiste Ferghane Azihari traitera de la distinction entre islam et islamisme. Un échange avec le public prolongera les interventions.
Cette pluralité est importante. Elle rappelle que la question démocratique ne consiste pas à désigner une religion comme intrinsèquement dangereuse, mais à interroger les mécanismes par lesquels une conviction religieuse, quelle qu’en soit l’origine, peut devenir une entreprise politique. Influence financière, réseaux internationaux, stratégies d’entrisme, contrôle social exercé à l’intérieur de certaines communautés, volonté d’orienter le droit civil à partir de normes confessionnelles : les situations ne sont ni identiques ni interchangeables, mais elles posent toutes, à des degrés différents, la question de la frontière entre liberté religieuse et souveraineté politique.
C’est aussi là que le colloque devra probablement éviter deux écueils symétriques : celui qui consisterait à nier l’existence de stratégies politico-religieuses parce que les évoquer serait immédiatement suspecté d’hostilité envers les croyants, et celui qui transformerait toute expression religieuse visible en menace contre la République. Une démocratie sûre de ses principes doit pouvoir tenir les deux exigences ensemble : protéger absolument la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en regardant lucidement les entreprises qui voudraient faire d’une croyance particulière la mesure de la loi commune.
Après le diagnostic, « renforcer la démocratie »
À 16 heures, le colloque changera significativement de perspective. Il ne s’agira plus seulement d’analyser les radicalités mais de chercher les moyens de « renforcer la démocratie », titre de la seconde table ronde, modérée par Martine Cerf. La sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio doit intervenir sur la lutte contre « l’entrisme des Frères musulmans », tandis que Pierre Ouzoulias, sénateur et vice-président du Sénat, développera la nécessité de « s’appuyer sur la laïcité ». Maryse Carrère, sénatrice et présidente du groupe RDSE, abordera enfin le renforcement de la solidarité républicaine. Là encore, la discussion se poursuivra avec les participants avant la conclusion confiée, à 17 h 30, à Françoise Laborde, présidente d’EGALE.
Françoise_Laborde
Cette articulation entre diagnostic et proposition constitue probablement l’intérêt majeur de la journée. Car une démocratie ne se défend pas exclusivement par l’interdit, la police ou la sanction. Elle se protège aussi par l’École, par la connaissance du droit, par l’émancipation des individus, par l’apprentissage de l’esprit critique, par la capacité à distinguer le respect des personnes de l’examen critique de leurs idées et, naturellement, par cette fraternité civique sans laquelle liberté et égalité risquent de devenir des notions abstraites.
EGALE, plus de vingt ans d’engagement pour la laïcité
Derrière ce colloque se trouve une association qui a placé la défense de la laïcité au centre de son action. Le sigle EGALE signifie Égalité, Laïcité, Europe. L’association dit avoir pour objet de « promouvoir et faire partager les valeurs humanistes et laïques de la République française » et sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Elle organise notamment formations, conférences, réunions et colloques et appartient au Collectif laïque national ainsi qu’au Réseau laïque européen. Elle participe également, au niveau de l’Union européenne, aux réunions de dialogue avec la Commission et le Parlement prévues par l’article 17 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. L’association est aujourd’hui présidée par l’ancienne sénatrice Françoise Laborde.
Cette dimension européenne n’est pas secondaire. La laïcité telle que la France l’a progressivement construite par son histoire – depuis la Révolution jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 – n’est pas le modèle institutionnel de tous nos voisins. L’Europe demeure une mosaïque de concordats, d’Églises établies, de systèmes de financement des cultes et de rapports très différents entre pouvoir politique et institutions religieuses. EGALE a précisément choisi de travailler à cette frontière, en portant dans les institutions européennes une conception de la liberté de conscience qui ne se réduit ni à l’anticléricalisme ni à l’effacement du religieux.
Créée en 2003, l’association a notamment compté Martine Cerf parmi les artisans de sa fondation. Son site précise aussi qu’EGALE a soutenu la crèche Baby-Loup dans le débat relatif à la neutralité de ses salariés et qu’elle développe depuis lors une activité de réflexion, d’intervention et de formation sur les questions laïques.
Martine Cerf, de la pédagogie de la laïcité à son engagement européen
Figure centrale de cette journée, Martine Cerf est aujourd’hui vice-présidente d’EGALE, fonction confirmée par la composition actuelle du bureau de l’association. Son parcours témoigne d’une approche de la laïcité qui associe réflexion théorique, pédagogie et engagement associatif. Sa présentation officielle rappelle des études de mathématiques, puis une carrière dans le marketing et les médias, en France et en Belgique, avant la création d’une société de formation et un engagement croissant sur les questions de citoyenneté et de liberté de conscience.
Elle a surtout contribué à plusieurs ouvrages devenus familiers à ceux qui travaillent sur la laïcité. Elle a codirigé le Dictionnaire de la laïcité, paru chez Armand Colin en 2011 et réédité en 2016, ouvrage auquel fut attribué en 2012 un prix de l’initiative laïque. Elle est également coauteure de Ma liberté, c’est la laïcité et de Vivre la laïcité, publié chez Dunod et dont la troisième édition est parue en janvier 2022. La notice de l’éditeur présente ce dernier ouvrage, écrit avec Marc Horwitz et illustré par Nono, comme un outil pédagogique destiné à retrouver les textes fondateurs de la laïcité et les valeurs auxquelles celle-ci se rattache.
Le site Les Expertes souligne également son rôle dans la création d’EGALE en 2003, son activité de publication, l’animation de cafés laïques et de conférences et son investissement dans les questions européennes. Il la classe parmi les expertes des domaines laïcité, démocratie, égalité, liberté et Union européenne.
Cette constance éclaire le choix du colloque du 14 septembre : derrière les débats très contemporains sur les radicalisations se retrouve une interrogation plus ancienne, presque philosophique, sur ce qui permet à des femmes et des hommes qui ne partagent ni les mêmes métaphysiques, ni les mêmes croyances, ni les mêmes espérances ultimes de former malgré tout une communauté politique.
Un sujet qui ne peut laisser les francs-maçons indifférents
Pour les lecteurs de 450.fm, cette interrogation possède nécessairement une résonance particulière. Franc-maçonnerie et laïcité ne se confondent évidemment pas, et l’histoire maçonnique est suffisamment diverse pour interdire toute simplification : des Frères croyants ont côtoyé des libres-penseurs, des Loges ont travaillé sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers tandis que d’autres ont revendiqué l’absolue liberté de conscience. Mais, par-delà les différences d’Obédiences et de Rites, demeure une expérience commune : celle d’un espace dans lequel des hommes et des femmes peuvent chercher ensemble sans exiger que l’autre renonce préalablement à ce qu’il est.
Le Temple pourrait ainsi offrir une métaphore particulièrement juste de la démocratie laïque.
Il ne demande pas l’uniformité ; il exige une règle commune. Il ne supprime pas les différences ; il leur interdit simplement de devenir domination. Chacun vient avec sa pierre, son histoire, sa tradition, ses convictions ou ses doutes, mais nul ne peut prétendre que sa pierre particulière constitue à elle seule l’édifice entier.
L’enseignement initiatique rejoint ici une intuition profondément républicaine : l’homme libre n’est pas celui qui ne croit plus en rien, mais celui dont la conscience ne peut être possédée par personne. Et la fraternité n’exige pas que nous pensions tous la même chose ; elle commence précisément lorsque nous acceptons de vivre avec celui qui ne pense pas comme nous.
C’est pourquoi la lutte contre les radicalités religieuses ne peut être comprise comme une lutte contre la religion. Elle est, lorsqu’elle demeure fidèle à l’État de droit, une défense de la possibilité même du religieux comme acte libre. Car une foi imposée par le groupe, par la famille, par la communauté ou par le pouvoir politique cesse précisément d’être un libre mouvement de la conscience.
Au fond, cette journée du Palais du Luxembourg posera une question dont aucune démocratie ne peut durablement faire l’économie : comment rester une société ouverte sans devenir une société désarmée ? Entre la tentation d’exclure le religieux de la Cité et celle d’abandonner la Cité aux revendications des appartenances particulières, la laïcité cherche une troisième voie, plus exigeante parce qu’elle oblige chacun à consentir à une limite. À l’image du compas qui trace le cercle sans emprisonner ce qu’il contient, elle délimite l’espace dans lequel nos différences peuvent demeurer libres sans devenir des frontières. Et peut-être est-ce là, aujourd’hui encore, l’une des plus belles définitions possibles de la démocratie : faire de nos irréductibles différences non le combustible de nos guerres, mais la matière première d’une fraternité à construire.
Informations pratiques
Le colloque « Radicalités religieuses et démocratie » se tiendra le lundi 14 septembre 2026 au Palais du Luxembourg – Salle Médicis, à Paris. L’accueil des participants en présentiel est prévu à partir de 13 h 30, pour une ouverture des travaux à 14 heures. L’accès au Palais du Luxembourg étant soumis à contrôle, une pièce d’identité devra être présentée et les organisateurs doivent transmettre préalablement la liste des participants. Les personnes souhaitant assister à la rencontre sur place doivent donc compléter le formulaire d’inscription diffusé par EGALE et le retourner à contact@egale.eu. Le colloque pourra également être suivi en visioconférence : l’inscription s’effectue auprès de la même adresse et le lien de connexion sera transmis quelques jours auparavant. Le programme officiel confirme que l’inscription est obligatoire. L’agenda d’EGALE annonce également la manifestation au Palais du Luxembourg le 14 septembre, en présentiel et en webinaire.
Il est des animaux dont le symbole semble avoir dévoré l’animal véritable. Le pélican appartient à cette étrange famille. Oiseau des eaux, pêcheur patient, grand voilier à l’allure presque préhistorique, il est devenu, au fil des siècles, une créature du sacrifice, du sang rédempteur, de la résurrection et de la transmission. Les bestiaires médiévaux l’ont fait mourir pour ses petits ; les théologiens l’ont rapproché du Christ ; Dante l’a installé au Paradis ; Shakespeare et Musset l’ont conduit sur les scènes de la passion humaine ; les alchimistes ont donné son nom à un vase où la matière retourne sans cesse à elle-même ; les Francs-Maçons du Rite Écossais Ancien et Accepté l’ont enfin placé au cœur de l’emblématique du Rose-Croix.
Peu d’oiseaux auront ainsi accompli un aussi long voyage : de la poche sous le bec au sang du cœur, de l’étang au Temple, de l’histoire naturelle à l’histoire de l’âme.
Un pêcheur que l’imaginaire a transformé en sacrificateur
Commençons par rendre l’oiseau à lui-même. Le mot « pélican » nous vient, par le latin pelecanus, du grec pelekan, probablement apparenté à pelekus, la « hache » : image suggérée par cet immense bec qui semble avoir été taillé comme un outil. Le pélican est en effet un grand oiseau aquatique dont la mandibule inférieure porte une spectaculaire poche membraneuse.
Mais cette poche, précisément parce qu’elle est extraordinaire, a nourri l’imaginaire. Le réel est pourtant moins sanglant. Les petits pélicans reçoivent de leurs parents une nourriture régurgitée ; chez le pélican frisé, le Muséum national d’Histoire naturelle décrit d’abord une « bouillie » de poisson, puis des jeunes allant chercher eux-mêmes leur nourriture dans la gorge parentale. Le Smithsonian confirme ce nourrissage par régurgitation. Le pélican ne s’ouvre donc pas la poitrine pour alimenter sa couvée.
Et pourtant, pendant près de deux millénaires, l’Occident voulut croire qu’il le faisait.
Cette erreur d’observation est devenue une extraordinaire vérité symbolique. Voilà déjà une première leçon pour l’initié : un symbole n’est pas nécessairement la description exacte du réel ; il est parfois la révélation de ce que l’imagination humaine cherche à dire à travers lui. Le pélican zoologique ne verse pas son sang. Mais le pélican symbolique nous interroge depuis des siècles sur ce que nous acceptons de donner de nous-mêmes pour que quelque chose survive après nous.
Le Physiologus : mourir, attendre trois jours, faire revivre
La grande légende occidentale du pélican plonge ses racines dans l’Antiquité tardive et dans le Physiologus, cet étonnant ouvrage chrétien composé probablement entre le IIe et le IVe siècle, matrice d’une immense partie des bestiaires médiévaux. L’animal n’y est jamais seulement animal : lion, phénix, licorne ou pélican deviennent les lettres d’un alphabet théologique permettant de lire le monde visible comme le voile d’un monde invisible.
Le récit du pélican est particulièrement saisissant. Les petits, devenus turbulents, frappent leurs parents ; ceux-ci les frappent à leur tour et les tuent. Trois jours passent. Alors le pélican ouvre son propre flanc ou sa poitrine, selon les versions, répand son sang sur ses petits morts et les ramène à la vie. Le parallèle chrétien est transparent : création, faute, mort, attente des trois jours, sang versé et résurrection. Le Metropolitan Museum of Art, dans son étude consacrée au bestiaire médiéval, reproduit précisément cette tradition.
Isidore de Séville la transmet encore au VIIe siècle dans ses Étymologies. Il situe le pélican dans la solitude du Nil et rapporte lui aussi la mort des petits suivie, après trois jours, de leur retour à la vie grâce au sang parental.
Il faut ici être prudent avec une affirmation souvent répétée selon laquelle « la légende viendrait de l’Égypte ancienne ». Les textes médiévaux situent volontiers l’oiseau sur les bords du Nil ; cela ne suffit pas à établir que le mythe sacrificiel lui-même appartienne à la religion pharaonique. Entre une géographie imaginaire de l’Égypte et une filiation religieuse démontrée, il existe une distance que l’histoire oblige à respecter.
Cette prudence n’ôte rien à la puissance de l’image. Trois jours séparent la mort de la renaissance : désormais, le pélican appartient à cette famille de créatures où se rencontrent le phénix, le grain mis en terre, Osiris recomposé ou la matière alchimique dissoute avant sa régénération. Quelque chose doit cesser d’être ce qu’il était pour devenir ce qu’il doit être.
Du désert biblique au sang eucharistique
Une autre voie conduisit le pélican au cœur de la pensée chrétienne. La tradition latine du psaume 101 de la Vulgate faisait entendre : Similis factus sum pellicano solitudinis, « je suis devenu semblable au pélican de la solitude ». Augustin commenta lui-même cette image et rapprocha l’oiseau de la chair du Christ dont le sang donne la vie.
Le Moyen Âge fit alors du « pélican en sa piété » l’une des figures les plus reconnaissables de la charité sacrificielle. Dans les enluminures, les sculptures, les crosses, les objets liturgiques, les vitraux et les pièces d’orfèvrerie, l’oiseau se penche sur son nid, le bec contre la poitrine, tandis que les petits recueillent les gouttes de son sang.
Le Metropolitan Museum conserve ainsi un plat du XVe siècle montrant le pélican entouré de trois jeunes, associé à des grappes de raisin : l’allusion eucharistique devient presque explicite, le sang de l’oiseau répondant symboliquement au vin. Le musée conserve également un somptueux pendentif espagnol du début du XVIIe siècle où un rubis placé sur la poitrine du pélican matérialise le sang du sacrifice.
La tradition attribuée à Thomas d’Aquin poussera l’identification à son sommet dans l’Adoro te devote : « Pie Pellicane, Jesu Domine », « pieux Pélican, Seigneur Jésus ». Le pélican n’est plus seulement une comparaison zoologique : il devient un nom poétique du Christ.
La symbolique prend alors une dimension que le Franc-Maçon peut entendre au-delà même de sa formulation chrétienne : donner la vie en donnant quelque chose de soi. Non pas mourir nécessairement pour l’autre, mais consentir à ce que l’autre vive de ce que nous avons reçu, travaillé, transformé.
Dante : le Christ devient « notre Pélican »
La littérature ne pouvait demeurer étrangère à une image aussi forte. Dans le chant XXV du Paradiso, Dante évoque saint Jean comme celui qui reposa sa tête sur la poitrine du Christ lors de la dernière Cène. Mais il ne nomme pas directement le Christ. Il écrit : celui qui « giacque sopra ’l petto / del nostro pellicano » – celui qui reposa sur la poitrine de « notre Pélican ».
Quelle extraordinaire métamorphose poétique ! Le symbole est devenu suffisamment puissant pour que le nom de l’oiseau puisse remplacer celui du Sauveur. Dante sait que son lecteur comprendra.
Il y a là quelque chose de profondément initiatique.
Le langage symbolique atteint sa pleine puissance lorsque l’image n’a plus besoin d’être expliquée. Ceux qui possèdent la clef reconnaissent derrière l’oiseau une réalité qui le dépasse. Il en va de même du compas, de l’équerre, de l’acacia, de la pierre brute ou de l’étoile : pour le passant, ce sont des objets ; pour celui qui a appris à regarder, ils deviennent des portes.
Shakespeare : l’amour nourricier et son terrible envers
Shakespeare connaissait lui aussi la légende. Dans Hamlet, Laërte affirme qu’il ouvrirait ses bras à ses véritables amis et, tel le pélican qui rend la vie, les nourrirait de son propre sang.
Mais le dramaturge, comme toujours, sait retourner le symbole. Dans Le Roi Lear, le vieux souverain, dépouillé par celles auxquelles il a tout donné, appelle Goneril et Régane ses « pelican daughters ». L’image est terrible : les enfants que le père a nourris de sa propre substance deviennent ceux qui le dévorent.
Le pélican révèle ainsi l’ambivalence du don. Donner n’est pas posséder celui à qui l’on donne. Transmettre n’est pas acheter la reconnaissance. Le véritable sacrifice ne peut exiger son remboursement sous la forme de l’obéissance, de la gratitude ou de la soumission.
Voilà une méditation qui vaut aussi pour la Loge. Celui qui transmet ne fabrique pas un disciple destiné à lui ressembler. Il permet à un autre de devenir davantage lui-même.
Musset : le poète offre son cœur en nourriture
Mais c’est sans doute Alfred de Musset qui a donné au pélican sa plus célèbre incarnation dans la littérature française. Dans La Nuit de mai, publiée en 1835, la Muse décrit le grand oiseau revenant vers ses petits après avoir vainement cherché de la nourriture. L’Océan n’a rien donné ; alors le père pélican offre ce qu’il lui reste : lui-même.
Musset écrit cette formule foudroyante : « Pour toute nourriture il apporte son cœur. »
Le pélican chrétien devient ici le poète. L’œuvre véritable ne serait jamais totalement extérieure à celui qui l’écrit : elle prendrait quelque chose de sa blessure, de ses échecs, de ses amours, de ses morts intérieures. Les « grands poètes », poursuit Musset, nourrissent leurs lecteurs comme les pélicans nourrissent leurs petits : il demeure toujours quelque goutte de sang suspendue à leur parole.
Nous retrouvons une vieille conception initiatique de l’œuvre : nul ne transmet vraiment ce qu’il n’a pas éprouvé. Le savoir seulement livresque demeure froid. La connaissance devient sagesse lorsqu’elle a traversé l’être.
Dans le labORratoire : quand le pélican devient un vase
Puis survient une métamorphose fascinante : l’oiseau entre dans le labORatoire.
Les alchimistes nomment « pélican » un vase de verre destiné à la circulation. Sa forme explique son nom : le récipient possède des bras latéraux permettant aux vapeurs qui s’élèvent, se condensent puis redescendent de revenir dans le corps même du vase. Le distillat retourne donc continuellement vers la matière dont il est issu. Princeton décrit explicitement ce dispositif dans les traditions liées aux Ripley Scrolls : les « bras » du pélican permettent une circulation continue dans le flacon. Wellcome conserve par ailleurs une représentation d’un « double pelican » attribuée à la tradition du Liber de arte Distillandi de Compositis de Hieronymus Brunschwig, publié en 1512.
Nous sommes devant une extraordinaire rencontre du labORatoire et du mythe.
Le vase ressemble au pélican penché sur lui-même ; mais il accomplit également chimiquement ce que le symbole raconte spirituellement : ce qui sort de lui retourne en lui pour le transformer.
La circulatio alchimique n’est donc pas un simple mouvement circulaire. La matière monte, se volatilise, se refroidit, redescend, recommence. Chaque passage travaille la substance. Rien n’est véritablement perdu ; ce qui s’est élevé doit revenir dans le corps de l’Œuvre.
Pour l’initié, l’analogie devient presque trop belle pour être ignorée. Nous aussi revenons sur les mêmes symboles. L’équerre aperçue à vingt ans n’est plus tout à fait celle que nous contemplons trente ans plus tard. Le rituel est le même, et pourtant il ne l’est plus, parce que celui qui revient au symbole a changé.
Le pélican alchimique enseigne ainsi la fécondité du retour. Reprendre n’est pas répéter. Relire n’est pas recommencer. La circulation transforme.
De la nigredo au rouge du sang
On comprend pourquoi le pélican a naturellement rencontré la grande grammaire de l’alchimie : dissolution et coagulation, mort et renaissance, séparation et réunion. Les Ripley Scrolls figurent précisément un vase-pélican dans lequel la matière première subit son processus de dissolution ; Princeton rappelle la proximité symbolique entre la matière sanguine représentée dans le vase, la légende de l’oiseau et le sacrifice christique.
Il faut cependant résister à la tentation de fabriquer une équivalence trop mécanique – « le pélican signifie la Pierre philosophale », « son sang est forcément le Soufre », « ses petits représentent nécessairement telle opération ». L’alchimie n’est pas un dictionnaire où un symbole posséderait une traduction unique. Elle fonctionne davantage comme la poésie : par correspondances, déplacements et résonances.
Dans cette perspective, le pélican parle magnifiquement de l’Œuvre qui se nourrit d’elle-même. La matière est travaillée par ce qu’elle produit ; l’adepte est transformé par le travail qu’il accomplit ; le commencement, après de nombreuses circulations, devient la matière même de l’accomplissement. Le vase est fermé, mais il n’est pas immobile. Voilà peut-être l’une des plus belles définitions de l’intériorité initiatique.
Le Pélican du Rose-Croix
Et nous voici arrivés au seuil du Temple. Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, le pélican appartient publiquement à l’emblématique du 18e degré, Chevalier Rose-Croix. Des présentations officielles du Rite écossais américain montrent sur le bijou du degré un pélican nourrissant ses petits, associé à la rose, à la croix et au compas ; une iconographie classique le représente avec sept petits.
Le rapprochement avec la tradition chrétienne est historiquement évident. Les sources officielles du Scottish Rite rappellent d’ailleurs que le 18e degré s’est construit sur une très forte imagerie chrétienne, progressivement interprétée, dans plusieurs juridictions, selon une lecture plus universaliste centrée sur la loi d’amour, la tolérance et la fraternité humaine. Pour autant, réduire le pélican Rose-Croix au seul commentaire de l’iconographie chrétienne serait manquer une partie de sa profondeur initiatique.
Car que fait-il ? Il donne. Et ce qu’il donne ne vient pas de ce qu’il possède extérieurement, mais de son propre centre.
Le Franc-Maçon pourrait alors lire la poitrine ouverte comme une autre manière de représenter ce centre intérieur vers lequel conduit tout travail véritable. Après avoir cherché longtemps hors de lui les matériaux du Temple, l’initié découvre qu’une part de l’Œuvre doit être tirée de lui-même. Non de son ego, mais de ce qu’il a lentement rectifié, purifié, pacifié.
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Le pélican devient ainsi l’antithèse de l’avare spirituel. Il ne conserve pas la connaissance. Il ne collectionne pas les degrés comme des décorations. Il ne thésaurise pas les mots, les fonctions ou les secrets. Ce qu’il a reçu doit circuler.
Pourquoi sept petits ?
L’iconographie maçonnique du pélican montre fréquemment sept oisillons. Le nombre invite évidemment au commentaire : sept jours de la Création, sept planètes traditionnelles, sept métaux de l’alchimie, sept arts libéraux, sept vertus dans la tradition chrétienne, accomplissement d’un cycle…
On peut également être tenté d’y voir l’union du trois, traditionnellement associé au principe spirituel, et du quatre, lié à la manifestation, aux éléments, aux directions de l’espace : 3 + 4 = 7, rencontre du Ciel et de la Terre.
Mais il convient ici de distinguer la documentation historique de la méditation symbolique. Toutes ces correspondances ne constituent pas nécessairement l’explication originelle et officielle des sept petits du pélican Rose-Croix. Elles appartiennent à cette liberté herméneutique que pratique depuis toujours l’esprit symbolique.
Et c’est peut-être mieux ainsi. Un symbole que l’on aurait définitivement expliqué serait un symbole mort.
Le maître véritable ne donne pas ses réponses : il donne de quoi vivre
Le pélican possède enfin une signification particulièrement belle pour la Franc-Maçonnerie : la transmission.
Dans une Loge vivante, les anciens ne sont pas ceux qui savent tout. Ils devraient être ceux qui ont suffisamment travaillé pour pouvoir donner sans s’appauvrir. Ils transmettent une mémoire, une méthode, une attitude devant le symbole ; puis ils acceptent que les plus jeunes en fassent quelque chose qu’eux-mêmes n’avaient pas prévu.
La nourriture du pélican n’est donc pas seulement le sang du sacrifice : elle devient la connaissance transformée en nourriture. Il existe une différence immense entre instruire et initier. Instruire consiste souvent à remplir. Initier consiste à éveiller une faim, puis à montrer où chercher. Le mauvais maître veut être indispensable. Le véritable transmetteur travaille à devenir inutile. À ce point précis, le pélican rejoint le geste de tous ceux qui ont vraiment enseigné : parents, maîtres, poètes, artistes, initiateurs. Ils savent qu’un jour leur parole devra continuer sans eux.
Du pélican au phénix : deux manières de renaître
Dans le grand bestiaire initiatique, le pélican forme avec le phénix un couple particulièrement fécond. Le phénix meurt afin de renaître lui-même. Le pélican, lui, se blesse afin qu’un autre vive.
Le premier est le symbole d’une régénération personnelle ; le second, d’une régénération transmise. Avec le phénix, je traverse le feu pour devenir autre. Avec le pélican, ce que je suis devenu devient nourriture pour ceux qui viennent. Ainsi pourrait-on lire les deux oiseaux comme deux temps de l’initiation : se transformer, puis transmettre.
La première opération serait incomplète sans la seconde. Car à quoi servirait d’édifier son Temple intérieur si aucune de ses pierres ne contribuait jamais à la construction du Temple de l’Humanité ?
Le cœur comme ultime nourriture
Au terme de son voyage, le pélican apparaît donc très différent de l’oiseau que nous apercevions au bord de l’eau. La zoologie nous disait : un pêcheur, une poche, une régurgitation. L’imaginaire en a fait un animal qui donne son sang. Le christianisme en a fait une image du sacrifice rédempteur. Dante l’a élevé jusqu’au Paradis. Shakespeare en a montré la tendresse comme la face tragique. Musset en a fait le patron sanglant des poètes. Les alchimistes l’ont transformé en vase de circulation. Le Rose-Croix l’a placé parmi les grandes figures de l’Amour et de la régénération.
Mais derrière toutes ces métamorphoses demeure une même question. Qu’avons-nous véritablement à donner ?
Nos titres ? Ils disparaîtront. Nos fonctions ? D’autres les occuperont. Nos certitudes ? Le temps les érodera. Même nos bibliothèques – dispersées – finiront entre d’autres mains.
Il reste ce que nous avons transformé en nous et que nous aurons su transmettre.
C’est peut-être pourquoi le pélican demeure l’un des animaux les plus profondément initiatiques du bestiaire. Il ne montre ni la puissance du lion, ni l’ascension de l’aigle, ni l’immortalité flamboyante du phénix. Il accomplit un geste infiniment plus humble : il se penche vers ceux qui viennent après lui.
Et Musset avait trouvé les mots qui pourraient presque lui servir de devise : « Pour toute nourriture il apporte son cœur. »
Dans le Temple comme dans la vie, il arrive un âge où l’on comprend que la vraie question n’était peut-être pas de savoir tout ce que nous pouvions recevoir de l’initiation, mais ce que, devenus à notre tour pélicans, nous serions capables d’en transmettre.
Si tel est ton désir, quelques repères pour prolonger la lecture
Le Physiologus ; Isidore de Séville, Étymologies, livre XII ; Adoro te devote, traditionnellement attribué à Thomas d’Aquin ; Dante Alighieri, Divine Comédie, Paradiso, chant XXV ; William Shakespeare, Hamlet et King Lear ; Alfred de Musset, La Nuit de mai (1835) ; Hieronymus Brunschwig, Liber de arte Distillandi de Compositis (1512) ; Giambattista della Porta, De Distillationibus (1608) ; iconographie des Ripley Scrolls et du 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté. Images générées par IA
NDLR : Nous avions prévu de vous présenter ce matin l’interview que le nouveau Grand Maître du Grand Orient de France, Guillaume Trichard a accordé à la rédaction de 450.fm ce lundi matin dans son bureau. Nous différons de quelques joursla publication de cet entretien exclusif. En effet, l’actualité immédiate nous impose de braquer les projecteurs vers une information moins plaisante.
Un retour triomphal immédiatement contesté
Guillaume Trichard n’a pas eu le temps de savourer sa réélection à la tête du Grand Orient de France (GODF). Élu le 28 août 2026 lors du 161e Convent de Bordeaux par 31 voix sur 36, le nouveau Grand Maître fait face, à peine installé dans ses fonctions, à une vague d’attaques sans précédent de la part de certains médias et personnalités de l’extrême droite française.
Ce qui devait être un scoop — l’entretien exclusif accordé à 450.fm dans son bureau — laisse place pour l’instant à un sujet d’actualité brûlant : comment expliquer cette mobilisation quasi immédiate contre le GODF et son nouveau dirigeant ?
👁🗨🔺THE FREEMASON SECT SHOWS ITSELF IN BROAD DAYLIGHT📐
Guillaume Trichard, Grand Master of the Grand Orient of France (GODF)📐, had the honor of rekindling the flame of the Unknown Soldier and laying a wreath on behalf of the Grand Orient of France💩 pic.twitter.com/WIXwQSAJ6Y
Le point de départ de cette polémique se trouve dans un entretien accordé au Figaro par Guillaume Trichard, publié le 28 août 2026. Dans cet entretien, le Grand Maître du GODF assume clairement une volonté d’intervention dans le débat public :
« Face à la montée des populismes, des extrémismes de droite comme de gauche, j’ai estimé que notre obédience avait un rôle historique à jouer dans les mois et les années à venir et que je serai davantage à ma place en tant que grand maître. » (godf)
Avant même de dresser un panorama des déclarations politiques les plus polémiques, nous souhaitons signaler, sans les reproduire tant leur caractère est honteux, les nombreuses réactions nauséabondes voire scandaleuses publiées sur les réseaux sociaux portant sur la personne même du nouveau Grand Maître du GODF et des aspects de sa vie privée, au demeurant on ne peut plus légale, circonstances – soulignons-le – qui n’appartiennent pas au débat public.
C’est la marque d’une dégradation des mœurs démocratiques qui infeste déjà les échanges dans la sphère politique. Les francs-maçons ne peuvent que s’indigner de ce pourrissement général qui affecte de plus en plus la plupart des débats, la violence des insultes supplantant toutes les formes de contradictions ou d’arguments. C’est pathétique et dangereux pour la République. Il va de soi que ses ennemis s’en réjouissent plus que jamais. Aujourd’hui, les loups hurlent avec les immenses porte-voix que leur offre Internet. La concurrence de la méchanceté et de la bêtise n’a plus de limite. Inlassablement, nous dénoncerons cette boue et appellerons à la plus haute vigilance, surtout en cette période électorale où le climat de la Nation risque à tout moment de dégénérer !
Plusieurs déclarations ont particulièrement irrité ses détracteurs :
Sur les adversaires idéologiques :
« Les « identitaristes », ceux qui font la promotion, parfois déguisée, du racisme et du racialisme. »
Sur l’école privée hors contrat :
« J’estime que les écoles privées hors contrat n’ont pas leur place dans la République. Parce que hors contrat, ça signifie qu’il n’y a pas de contrat avec la République indivisible, laïque, démocratique et sociale, ce qui peut laisser place à de nombreuses dérives. »
Sur l’influence politique du GODF :
« Nous espérons que les candidats sauront s’inspirer de ces propositions à venir dans leurs programmes et dans leurs arguments. »
La riposte des médias conservateurs et d’extrême droite
Valeurs actuelles : « Peser sur l’élection présidentielle »
Le magazine Valeurs actuelles, classé à la droite conservatrice et radicale selon plusieurs analyses médiatiques, titre : « Présidentielle 2027 : le Grand Orient veut peser et s’attaque au hors contrat ».
L’article présente les déclarations de Guillaume Trichard comme une tentative d’influence politique directe, soulignant que le GODF prévoit de publier « début 2027 ses espoirs pour la France, l’Europe, le monde », avec l’ambition que « les candidats sauront s’inspirer de ces propositions ».
Boulevard Voltaire : le « Grand Désorient de France »
Le site Boulevard Voltaire, dirigé par Gabrielle Cluzel et généralement classé à l’extrême droite médiatique, adopte un ton encore plus offensif. Dans un éditorial publié le 30 août 2026, le titre transforme le sigle GODF en « Grand Désorient de France » et accuse l’obédience d’avoir « contribué à certaines orientations politiques et sociétales du pays ».
L’article reprend les propos sur les écoles hors contrat et les présente comme une attaque directe contre les établissements catholiques :
« Il ne s’agit pas de s’attaquer à l’islamisme, dont il ne dit pas un mot, mais aux établissements catholiques. Ils présentent au moins trois tares à ses yeux : ils transmettent une conception traditionnelle de la France, ils montrent, par contraste avec leurs brillants résultats, l’échec de l’Éducation nationale maçonnique, enfin ils sont catholiques, ce qui rend frénétique la cathophobie maçonnique. »
ReInformation.tv : « La plus sectaire des obédiences »
Le site ReInformation.tv, proche de la mouvance identitaire, qualifie le GODF de « plus grosse (54 000 membres) et la plus sectaire des obédiences maçonniques en France ». L’article cible également la situation personnelle de Guillaume Trichard, décrit comme « « marié » sans enfants avec un homme », et ses positions sur les « réfugiés climatiques ».
Les personnalités politiques et militantes mobilisées
Alain Soral
Alain Soral, figure controversée de l’extrême droite, a publié plusieurs messages sur X (anciennement Twitter) critiquant violemment Guillaume Trichard et le GODF. Ses attaques s’inscrivent dans une longue série de prises de position antimaçonniques.
Christine Boutin
Christine Boutin, ancienne ministre et présidente du Parti chrétien-démocrate, connue pour ses positions conservatrices sur les questions sociétales, a également relayé des critiques contre le GODF sur les réseaux sociaux.
Philippe de Villiers
Philippe de Villiers, homme politique et écrivain, régulièrement invité sur les plateaux médiatiques de droite, a évoqué la question dans ses interventions, s’inscrivant dans une lignée de critiques récurrentes contre la franc-maçonnerie.
Civitas
Le mouvement Civitas, organisation catholique traditionaliste classée à l’extrême droite, a publié plusieurs messages virulents contre le GODF et Guillaume Trichard. L’organisation, qui milite pour une société fondée sur le droit naturel et la loi divine, considère la franc-maçonnerie comme incompatible avec la foi chrétienne.
4 jours après avoir été élu Grand Maître du Grand Orient, Trichard se rend devant la flamme du soldat inconnu avec tous les honneurs de la République. Lui, il va nous faire très mal vous verrez…. pic.twitter.com/Vtii8iYD9Z
Yvan Benedetti, figure de la mouvance nationaliste-révolutionnaire et ancien dirigeant de l’Action française, a multiplié les attaques contre le GODF sur X.
Autres intervenants
D’autres comptes et personnalités de l’extrême droite ont relayé ces critiques, notamment :
Stratpol (site d’analyse géopolitique de droite radicale)
Mouvement Nationaliste et Progressiste
Divers comptes militants identitaires et catholiques traditionalistes
Le contexte : une présidentielle 2027 en ligne de mire
Cette mobilisation ne peut être comprise sans référence à l’élection présidentielle de 2027, qui se profile à l’horizon. Guillaume Trichard assume d’ailleurs cette dimension politique :
« Début 2027, le Grand Orient de France publiera ses espoirs pour la France, l’Europe, le monde. » godf
Le GODF entend ainsi « réaffirmer » ses « positions », ses « attentes » et ses « propositions » sur des sujets comme l’État de droit, l’universalisme, la laïcité ou encore l’intelligence artificielle.
Pour ses détracteurs, cette démarche relève de l’influence occulte. Pour le GODF, il s’agit simplement de « faire entrer ses valeurs dans la Cité » par le biais de conférences publiques et de la mobilisation de ses quelque 1 400 loges.
La question des écoles hors contrat : un sujet sensible
La déclaration de Guillaume Trichard sur les écoles privées hors contrat constitue le point le plus saillant de cette polémique.
Ce qu’il faut savoir :
Les écoles privées hors contrat ne sont pas soumises au contrôle pédagogique de l’État, contrairement aux écoles sous contrat (la plupart des établissements catholiques).
Elles représentent environ 130 000 élèves dans 2 600 établissements à la rentrée 2024, selon les chiffres cités par ReInformation.tv.
Ces écoles sont souvent associées à des projets pédagogiques alternatifs (Montessori, Steiner, écoles confessionnelles, etc.) ou à des familles souhaitant échapper au système public.
La position du GODF : Guillaume Trichard annonce la publication prochaine d’un « livre blanc sur l’école de la République », avec des propositions nombreuses. Le GODF entend défendre « l’école publique, laïque et gratuite », tout en ciblant spécifiquement les établissements hors contrat.
La réaction des détracteurs : Pour les médias conservateurs, cette position équivaut à une attaque contre la liberté d’enseignement et les familles catholiques. ReInformation.tv accuse ainsi le GODF de « cathophobie maçonnique » et de vouloir « bouter le hors-contrat hors de France ».
Le ravivage de la Flamme : une première historique contestée
Dimanche 30 août 2026, deux jours après son élection, Guillaume Trichard a conduit une délégation du GODF sous l’Arc de Triomphe pour raviver la Flamme du Soldat inconnu.
Une première historique :
« Pour la première fois dans l’histoire de l’obédience, une gerbe au nom du Grand Orient de France, en mémoire de ceux qui sont tombés pour les valeurs universelles de liberté, d’égalité et de fraternité. »
Cette cérémonie, autorisée par Emmanuel Macron en tant que chef des Armées, marque une reconnaissance symbolique forte du GODF par l’État.
La réaction des détracteurs : Pour certains critiques, cet événement constitue une « prise de possession » symbolique de la mémoire nationale par la franc-maçonnerie. D’autres y voient une opération de communication destinée à blanchir l’image du GODF avant les attaques attendues.
Une vieille querelle : franc-maçonnerie et extrême droite
Cette mobilisation s’inscrit dans une longue histoire de confrontations entre la franc-maçonnerie française et les mouvances d’extrême droite.
Les racines historiques :
L’antimaçonnisme a été un thème récurrent de l’extrême droite française depuis la fin du XIXe siècle.
Le régime de Vichy a interdit la franc-maçonnerie et persécuté ses membres.
Depuis la Libération, la franc-maçonnerie s’est progressivement reconstruite, mais reste une cible privilégiée des milieux traditionalistes et nationalistes.
Les griefs récurrents :
Accusations d’influence occulte sur la politique française
Critiques sur la laïcité et l’anticléricalisme supposés du GODF
Dénonciations des positions sociétales (avortement, euthanasie, PMA, etc.)
Soupçons de réseaux d’influence et de favoritisme
La réponse du GODF : entre fermeté et ouverture
Face à ces attaques, le GODF et Guillaume Trichard maintiennent leur ligne : participer au débat public, défendre les valeurs républicaines et assumer leurs positions.
Dans l’entretien au Figaro, Guillaume Trichard déclare :
« J’ai évidemment souhaité revenir pour engager l’obédience dans l’action au service de nos principes, de nos valeurs, de notre attachement à la liberté, à l’égalité, à la fraternité, à la laïcité, à l’universalisme. » godf
Sur les relations avec le Rassemblement national : Le GODF maintient une incompatibilité statutaire : « L’adhésion ou le soutien public aux thèses de l’extrême droite est considéré comme contraire aux principes fondamentaux, entraînant un risque d’exclusion. »
Analyse : pourquoi cette mobilisation maintenant ?
Il serait souhaitable que @Trichard pratique son culte sanglant et génocidaire de la divinité laïque dans sa sphère privée. https://t.co/gcGTZxsvk4
Plusieurs facteurs expliquent cette réaction immédiate et virulente :
1. Le timing électoral : À moins d’un an de la présidentielle de 2027, chaque prise de position est scrutée. Le GODF, avec ses 54 000 membres et son réseau de 1 400 loges, représente un potentiel d’influence non négligeable.
2. La visibilité accrue du GODF : Guillaume Trichard assume une stratégie de communication offensive, avec des interviews dans des médias grand public (Le Figaro), des conférences publiques et une présence sur les réseaux sociaux.
Vous n’avez rien à faire sous cette noble arche, ni avec cette noble flamme.
Allez donc traîner votre corps maladif et votre torche-cul que vous portez sur votre poitrine d’avorton ailleurs et emmenez Ariane de Rothschild avec vous. https://t.co/Fk5OxfuTkx
3. Les sujets sensibles : Les écoles hors contrat, la laïcité, l’immigration, l’euthanasie : tous ces thèmes touchent des électeurs conservateurs et catholiques, qui constituent une partie de la base de l’extrême droite.
4. La symbolique du ravivage de la Flamme : Autoriser le GODF à raviver la Flamme du Soldat inconnu constitue un signal politique fort, interprété par certains comme une « récupération » de la mémoire nationale.
Pour terminer : une bataille qui ne fait que commencer
Les prochains épisodes attendus :
La publication du livre blanc du GODF sur « l’école de la République »
La diffusion des « espoirs pour la France, l’Europe, le monde » début 2027
La campagne présidentielle elle-même, où les questions de laïcité, d’éducation et de valeurs seront centrales
La question centrale : Le GODF parviendra-t-il à maintenir son équilibre entre intervention dans le débat public et respect de la neutralité républicaine ? Ses détracteurs y verront-ils une preuve d’influence occulte ou simplement l’expression légitime d’une association philosophique dans une démocratie ?
Une chose est certaine : avec Guillaume Trichard à sa tête, le Grand Orient de France ne compte pas rester silencieux. Et ses adversaires, non plus.
Dans l’atelier de Nazareth peint par Jules Richomme en 1870, il n’y a ni miracle spectaculaire, ni ciel déchiré par une lumière surnaturelle, ni anges descendus des nuées. Il y a beaucoup plus simplement un homme, un enfant, un établi, du bois, quelques copeaux et, dans la main du jeune Jésus, une équerre.
Pour le visiteur de l’église Saint-Paul-Saint-Louis comme pour celui qui contemple aujourd’hui l’esquisse conservée au Petit Palais, la scène appartient d’abord à l’iconographie chrétienne de Joseph charpentier. Mais le Franc-Maçon ne peut demeurer indifférent devant cet outil de bâtisseur devenu l’un des emblèmes majeurs de son propre langage symbolique. Encore faut-il regarder le tableau avec prudence : non pour y chercher quelque improbable message maçonnique dissimulé par le peintre, mais pour laisser dialoguer deux traditions qui, depuis des siècles, interrogent l’homme à partir de son travail, de ses outils et de la transmission du métier.
Jules Richomme appartient à cette peinture religieuse du XIXe siècle que l’on regarde parfois trop rapidement, victime de l’immense prestige des maîtres anciens et de la révolution picturale qui s’annonce alors du côté de Manet, Monet ou Degas. Né en 1818 dans une famille d’artistes – son père, Théodore Richomme, était graveur –, il fut lui-même peintre et graveur et consacra une part importante de son œuvre aux sujets bibliques. En 1870, lorsqu’il peint son Esquisse pour l’église Saint-Paul-Saint-Louis : Saint Joseph et l’Enfant, aujourd’hui conservée au Petit Palais, il s’inscrit dans une tradition iconographique ancienne tout en lui donnant une tonalité particulièrement sensible : Joseph n’est plus seulement le saint silencieux placé à l’arrière-plan de la Nativité, il devient l’homme du métier, celui dont les mains ont appris à mesurer, ajuster et façonner la matière, et auprès duquel l’enfant découvre que le travail est lui aussi une manière d’habiter le monde.
Cette manière de représenter Joseph avait profondément évolué au cours de l’histoire chrétienne
Longtemps personnage discret de l’art religieux occidental, presque effacé devant Marie et l’Enfant, il acquiert progressivement une personnalité propre. Le christianisme moderne insiste davantage sur le père nourricier, l’homme du quotidien, le travailleur de Nazareth. Georges de La Tour en avait donné, deux siècles auparavant, une vision devenue célèbre dans son Saint Joseph charpentier : la lumière de la bougie tenue par Jésus illumine le visage du vieillard penché sur son ouvrage et transforme l’atelier en lieu de révélation. Chez Richomme, la lumière est différente et le propos également. Le mystère ne naît plus seulement du clair-obscur ; il s’incarne dans la relation entre les deux personnages et, surtout, dans le passage de l’outil d’une génération à l’autre.
Car le détail essentiel du tableau se trouve là : l’équerre est entre les mains de l’enfant.
Saint Joseph, patron des charpentiers, travaille une poutre devant l’Enfant Jésus – 1640 – par Georges de La Tour.
L’atelier de Nazareth devient une école de l’homme
Richomme aurait pu représenter Joseph travaillant seul tandis que Jésus l’observe, comme tant d’artistes l’avaient fait avant lui. Il choisit au contraire de faire participer l’enfant au monde de l’atelier. Joseph, vêtu d’un rouge profond, se tient derrière l’établi ; son corps massif, ses bras puissants et son visage marqué disent l’expérience du travailleur. Jésus, vêtu de blanc, se tient à ses côtés et regarde vers lui. Entre les deux êtres se noue ce dialogue silencieux que connaissent toutes les cultures de métier : le maître n’enseigne pas seulement par la parole, mais par sa manière de tenir l’outil, de considérer la matière, d’observer un défaut ou d’attendre avant d’agir.
La scène touche ainsi à quelque chose de beaucoup plus vaste que la seule iconographie chrétienne.
Elle rejoint cette antique civilisation du geste transmis, que l’on retrouve chez les artisans, dans les corporations médiévales, les ateliers de la Renaissance, les métiers d’art, le Compagnonnage et, sous une forme symboliquement transposée, dans la Franc-Maçonnerie. Avant que le savoir ne soit massivement confié au livre, puis à l’écran, une part essentielle de la connaissance humaine passait d’une main à une autre. On apprenait en regardant, en répétant, en échouant parfois, en recommençant souvent. Le maître n’était pas seulement celui qui savait ; il était celui dont le travail témoignait que le savoir avait pénétré le corps.
Il y a dans le tableau de Richomme quelque chose de cette pédagogie très ancienne
Joseph ne semble pas prononcer un discours. Il montre un monde. L’enfant ne reçoit pas une doctrine abstraite ; il tient déjà l’instrument qui permettra de vérifier si une pièce est juste. Toute véritable transmission pourrait peut-être se résumer ainsi : donner à celui qui vient après soi non pas des réponses définitives, mais les outils qui lui permettront de construire ses propres réponses.
Le Franc-Maçon reconnaît immédiatement cette logique.
L’initiation ne prétend pas communiquer une vérité achevée qu’il suffirait ensuite de répéter. Elle remet à l’initié des symboles, des outils, des gestes et des récits dont le sens ne peut être épuisé par aucune explication. C’est à chacun de les travailler, comme on travaillerait une matière, en découvrant progressivement que l’outil qui semblait d’abord extérieur finit par devenir une manière de se regarder soi-même.
L’équerre : de l’instrument du charpentier à la mesure intérieure
Il faut cependant résister à une lecture trop facile.
Une équerre dans un tableau religieux du XIXe siècle ne constitue évidemment pas une signature maçonnique.
Elle est d’abord l’outil naturel du charpentier et, par conséquent, l’un des attributs iconographiques les plus cohérents de Joseph. La peinture ne doit donc pas être transformée artificiellement en planche maçonnique. Mais c’est précisément parce que l’équerre appartient au monde réel du constructeur que la Franc-Maçonnerie a pu en faire un symbole aussi puissant.
L’équerre possède une vertu philosophique remarquable : elle confronte immédiatement la chose à une norme. Une pièce de bois peut sembler droite ; l’instrument révèle si elle l’est. La main peut croire avoir correctement travaillé ; l’équerre oblige à vérifier. Elle introduit dans le métier une exigence qui dépasse l’impression personnelle. C’est pourquoi son passage du chantier opératif au langage spéculatif a été si fécond. Ce qui mesurait hier l’angle des matériaux peut aujourd’hui inviter l’homme à mesurer la rectitude de ses propres actes.
Le symbolisme maçonnique ne consiste d’ailleurs jamais, lorsqu’il est véritablement vécu, à transformer les outils en bibelots décoratifs.
L’équerre devient signifiante seulement lorsqu’elle cesse d’être regardée et commence à regarder celui qui la contemple. Elle lui pose silencieusement cette question dérangeante : selon quelle mesure conduis-tu ta propre existence ? Non pas selon quelle opinion, quelle humeur ou quel avantage du moment, mais selon quel principe suffisamment solide pour résister aux circonstances.
Dans le tableau de Richomme, cette question prend une profondeur particulière parce que l’outil est placé entre les mains de l’enfant. Jésus ne tient ni sceptre ni livre. Il tient un instrument destiné à vérifier la justesse d’un travail humain. Que l’on soit croyant ou non, l’image conserve une singulière force philosophique : la grandeur ne se manifeste pas encore dans la domination ou la puissance, mais dans l’apprentissage de la juste mesure.
Pour le Franc-Maçon, l’écho est évidemment puissant.
L’initiation commence elle aussi par une école du rapport juste : juste rapport à soi, juste rapport à l’autre, juste rapport à la parole, juste rapport au silence. L’équerre n’exige pas que tous les hommes deviennent identiques ; elle rappelle simplement que la liberté elle-même ne peut produire un édifice commun que si elle accepte certaines exigences de rectitude.
Joseph, saint patron des charpentiers, des artisans, des travailleurs et des pères de famille, ou la dignité initiatique du silence
L’un des traits les plus fascinants de Joseph dans les Évangiles tient à ce paradoxe : personnage essentiel, il demeure presque entièrement silencieux. Aucun long enseignement ne lui est attribué. Il accueille, protège, se met en route, travaille et accompagne. La tradition chrétienne a naturellement fait de ce silence une vertu spirituelle, mais il possède aussi une portée culturelle plus générale. Joseph appartient à cette humanité des transmetteurs discrets, de ceux dont l’autorité ne naît pas de la quantité de paroles prononcées mais de la cohérence entre le geste et l’existence.
Richomme le peint précisément ainsi. Son Joseph domine physiquement la scène, mais ne l’écrase pas. L’enfant existe pleinement à ses côtés. Entre eux, le peintre construit une relation qui n’est ni celle du maître autoritaire ni celle de l’élève passif. Le regard circule et l’outil a déjà changé de main.
Voilà qui ne peut manquer d’intéresser le Franc-Maçon, pour lequel la transmission initiatique repose précisément sur une dialectique du visible et du caché, de la parole donnée et du silence conservé. Un symbole que l’on explique entièrement cesse bientôt d’être un symbole : il devient une définition. L’initiation préfère laisser une part de l’expérience dans cette région où le sens continue de travailler intérieurement.
Dans une époque saturée de commentaires, d’images, d’explications et d’opinions instantanées, cette scène du XIXe siècle possède même une étrange modernité. Elle rappelle que certaines connaissances ont besoin de lenteur et que certaines vérités ne se donnent qu’à celui qui accepte de demeurer suffisamment longtemps devant l’ouvrage. Le silence de Joseph n’est donc pas une absence ; il est l’espace nécessaire à la transmission.
Le bois, les copeaux et la matière résistante
On associe spontanément la symbolique maçonnique à la pierre : pierre brute, pierre cubique, édifice, colonnes et Temple. Richomme nous conduit pourtant dans un atelier où règne le bois. Ce déplacement n’est nullement secondaire. Le bois possède sa propre intelligence symbolique. Contrairement à la pierre minérale, il conserve la mémoire visible du vivant : ses fibres, ses veines, ses nœuds et ses irrégularités racontent l’arbre dont il provient. L’artisan expérimenté ne travaille jamais véritablement contre le bois ; il apprend à reconnaître sa structure et à accompagner ce que la matière autorise.
Cette attention pourrait fournir au Franc-Maçon une belle leçon sur le travail initiatique lui-même. Tailler sa pierre brute n’implique pas de fabriquer un homme standardisé, débarrassé de toute singularité pour entrer dans quelque moule idéal. Il s’agit plutôt de comprendre sa propre matière, ses forces et ses résistances, ce qui peut être transformé et ce qui doit être assumé. La construction du Temple symbolique ne suppose pas l’uniformité de ses pierres ; elle exige leur harmonie.
Les copeaux visibles au pied de l’établi prennent alors une profondeur inattendue
Tout travail véritable laisse des traces.
Pour donner forme à une pièce de bois, il faut enlever de la matière ; pour dégrossir une pierre, il faut accepter que certains fragments tombent. L’expérience initiatique connaît elle aussi cette logique du retranchement. Nous entrons souvent dans la vie adulte avec l’illusion que progresser signifie accumuler : connaissances, honneurs, possessions, certitudes. Les traditions spirituelles, philosophiques et initiatiques enseignent volontiers le mouvement inverse. Grandir consiste parfois à retirer : un préjugé, une vanité, une certitude inutile, l’obsession d’avoir raison.
Les copeaux de Richomme deviennent alors, sous le regard symbolique, les modestes témoins d’un travail accompli sur la matière comme sur soi-même. Rien de spectaculaire dans cette transformation ; simplement cette lente modification qui finit par rendre possible une forme plus juste.
Du métier à l’initiation : lorsque l’outil se retourne vers celui qui le tient
L’histoire culturelle de l’Europe est inséparable de ces passages constants entre technique et symbole. Les bâtisseurs médiévaux ne construisaient pas seulement des murs ; leurs édifices traduisaient une conception du cosmos. Le nombre, la proportion, l’orientation et la lumière pouvaient devenir porteurs de sens. Les cathédrales témoignent de cette alliance entre la main qui travaille et l’esprit qui ordonne, entre la matière et l’idée.
La Franc-Maçonnerie spéculative héritera précisément de cette puissance métaphorique du métier. Elle transforme l’espace du chantier en représentation de l’existence humaine : la construction extérieure devient construction intérieure, les outils du maçon deviennent instruments de connaissance de soi, et le Temple cesse d’être seulement un bâtiment pour devenir l’image toujours inachevée d’une humanité à édifier.
Le tableau de Richomme se situe évidemment dans une autre tradition, chrétienne, mais les deux imaginaires peuvent ici dialoguer sans se confondre. Joseph travaille parce que l’existence humaine exige de transformer la matière pour habiter le monde. Le Franc-Maçon reçoit symboliquement les outils du constructeur parce que son propre être demeure lui aussi un chantier. Dans les deux cas, la dignité du travail vient de ce qu’il met l’homme en relation avec quelque chose qui lui résiste.
Une matière absolument docile ne nous apprendrait rien. C’est parce que le bois possède ses fibres et la pierre sa dureté que l’artisan doit développer patience, attention et intelligence. De même, l’homme ne se transforme pas par simple décret. Il rencontre ses propres résistances, ses habitudes, ses contradictions. L’initiation ne les abolit pas magiquement ; elle lui apprend peut-être à les regarder autrement.
L’équerre sans le compas
Le titre même de notre chronique invite cependant à poursuivre le jeu symbolique : nous regardons l’art « au compas », mais Richomme nous montre une équerre. Or les deux instruments, associés dans l’imaginaire maçonnique, ne disent pas exactement la même chose.
L’équerre appartient au domaine des rapports, des angles, des lignes qui doivent correctement s’ajuster. Le compas, lui, introduit le cercle, le centre et la limite. Il ne contrôle plus seulement la relation entre deux surfaces ; il dessine un espace autour d’un point stable. Dans la méditation maçonnique, l’un peut ainsi évoquer la rectitude de l’action tandis que l’autre ouvre vers la maîtrise de soi, la mesure des désirs et cette recherche d’un centre intérieur sans lequel l’existence risque de se disperser.
Richomme n’avait évidemment nul besoin de cette lecture. Son tableau se suffit parfaitement comme œuvre chrétienne et comme scène d’apprentissage. Mais regarder une œuvre symboliquement consiste précisément à reconnaître qu’elle peut susciter des significations que l’artiste n’a pas nécessairement formulées consciemment. L’interprétation véritable ne prétend pas annexer l’œuvre ; elle entre avec elle en conversation.
Ainsi, l’équerre tenue par Jésus peut devenir pour le Franc-Maçon une première interrogation : avant de tracer des cercles autour du monde, avons-nous appris à rendre nos propres actes suffisamment justes pour que l’édifice ne s’effondre pas ?
Le véritable Temple commence peut-être dans un atelier
Il y a enfin, dans cette œuvre relativement modeste par ses dimensions, quelque chose qui touche au cœur même de toute tradition initiatique : personne ne commence par bâtir une cathédrale. On commence par apprendre à tenir un outil, à observer la matière, à corriger son geste. Le Temple dont rêve symboliquement le Franc-Maçon n’échappe pas à cette loi. Il ne se construit ni dans les proclamations grandioses ni dans les certitudes abstraites, mais dans cette infinité de gestes minuscules par lesquels l’être humain tente chaque jour de devenir légèrement plus cohérent avec ce qu’il affirme.
Voilà pourquoi le tableau de Jules Richomme mérite d’être regardé longuement
Derrière la scène religieuse et l’iconographie traditionnelle de Joseph charpentier apparaît une véritable méditation sur la filiation spirituelle du métier. Un homme expérimenté se tient près d’un enfant ; l’établi les réunit ; l’outil a changé de main. Nous ignorons ce qui vient d’être dit et ce qui sera dit ensuite, mais nous comprenons que quelque chose vient d’être transmis.
Toute initiation pourrait presque se reconnaître dans cette scène.
Nous recevons des outils que d’autres ont tenus avant nous. Ils sont anciens, parfois usés par les siècles, mais chaque génération doit apprendre à les saisir comme s’ils étaient neufs. Car la Tradition n’est vivante que lorsqu’elle cesse d’être un objet conservé pour redevenir un instrument de travail.
Joseph appartient au monde du bois, le Franc-Maçon à l’imaginaire de la pierre ; l’un habite l’atelier de Nazareth, l’autre construit symboliquement son Temple intérieur. Pourtant, quelque chose les rapproche : cette conviction que l’être humain se révèle aussi par ce qu’il façonne et que la main, lorsqu’elle apprend la mesure, peut devenir l’auxiliaire de l’esprit.
Et c’est peut-être cela que l’équerre de Richomme murmure encore, un siècle et demi après avoir été peinte : avant de prétendre construire le monde, apprenons d’abord à rendre juste ce qui dépend de notre propre main.
Jules Richomme,Esquisse pour l’église Saint-Paul-Saint-Louis : Saint Joseph et l’Enfant, 1870, huile sur toile, 33,5 × 29 cm, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, inv. PPP4765. Œuvre préparatoire liée au décor de l’église Saint-Paul-Saint-Louis, Paris IVe.
Saint Joseph, patron des charpentiers. Saint Joseph est le père du Christ. Il est mentionné dans les évangiles de Mathieu et Luc. Joseph était charpentier à Nazareth, métier estimé à l’époque […]
L’histoire de la franc-maçonnerie en Russie se déploie comme un roman à rebondissements, ponctué d’interdictions, de tolérances éphémères et de secrets impériaux. Entre 1731 et 1917, la relation entre les tsars de la dynastie Romanov et les loges maçonniques oscille entre fascination, méfiance et répression. Ce chronogramme retrace les moments clés de cette histoire mouvementée, où certains empereurs furent initiés, d’autres tolérèrent les loges, et quelques-uns les interdirent purement et simplement.
Pierre le Grand (1682-1725) : la légende fondatrice
Pierre Ier, dit « le Grand », ouvre la Russie à l’Europe et modernise l’Empire. Selon la tradition maçonnique, la franc-maçonnerie aurait pénétré en Russie sous son règne, au début du XVIIIe siècle. Cependant, aucun document ne confirme l’existence de loges avant 1731. La légende veut que Pierre ait été initié lors de ses voyages en Europe, notamment aux Pays-Bas et en Angleterre, mais cette affirmation reste non vérifiée.
Ce qui est certain, c’est que la politique d’européanisation de Pierre le Grand a favorisé l’implantation d’idées nouvelles, dont celles de la franc-maçonnerie. Son règne constitue donc une période « légendaire » pour la maçonnerie russe, même si les preuves documentaires font défaut.
L’émergence documentée (1731-1762)
La première attestation officielle de franc-maçonnerie en Russie date de 1731, lorsque le Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, Lord Lovell, nomme le capitaine John Phillips Grand Maître pour la Russie. Cette date marque le début de la période d’établissement de la franc-maçonnerie dans l’Empire.
Durant cette période, les loges sont principalement composées d’étrangers résidant en Russie : marchands britanniques, allemands et hollandais, médecins, ingénieurs et officiers. L’influence politique reste limitée, mais les idées maçonniques commencent à circuler parmi l’élite noble, notamment la garde impériale.
Pierre III (1761-1762) : le seul empereur réellement initié ?
Pierre III, qui règne brièvement de 1761 à 1762, occupe une place particulière dans cette histoire. Selon plusieurs sources, il serait le seul souverain russe à avoir été réellement initié à la franc-maçonnerie.
Les témoignages indiquent qu’en 1762, Pierre III aurait fait don d’une maison à la loge « À la Constance » et aurait tenu des conférences maçonniques dans son château d’Oranienbaum. Ces éléments contredisent l’image traditionnellement négative que l’historiographie russe a donnée de cet empereur éphémère, image construite principalement sur les témoignages de son épouse Catherine et de ses serviteurs.
Son règne de quelques mois s’achève par un coup d’État orchestré par Catherine, qui le fait assassiner.
Catherine II (1762-1796) : de la tolérance à l’interdiction
Catherine II, dite « la Grande », succède à Pierre III après son coup d’État de 1762. Son règne marque l’âge d’or de la franc-maçonnerie en Russie, du moins dans sa première phase.
Sous son impulsion, la franc-maçonnerie se développe considérablement, notamment grâce à une politique libérale initiale. Les loges se multiplient, attirant des membres de l’aristocratie et de l’intelligentsia. Des figures marquantes de la culture russe, comme le poète Pouchkine ou le dramaturge Griboedov, fréquentent les loges.
Cependant, à partir des années 1770, Catherine II commence à percevoir la franc-maçonnerie comme une menace potentielle. Les loges deviennent des foyers d’opposition et diffusent des idées jugées subversives. En 1792, l’impératrice interdit la franc-maçonnerie, mettant fin à cette période d’expansion.
Paul Ier (1796-1801) : un empereur franc-maçon dans une maçonnerie interdite
Paul Ier, fils de Catherine II et de Pierre III, règne de 1796 à 1801. Sa relation avec la franc-maçonnerie est complexe et paradoxale.
D’un côté, Paul Ier est lui-même franc-maçon, initié selon certaines sources. Il aurait été introduit dans les loges par des proches de sa mère, malgré l’interdiction de 1792. D’un autre côté, il maintient l’interdiction de la franc-maçonnerie promulguée par Catherine II.
En 1796, Paul Ier libère certains francs-maçons emprisonnés, mais pas la maçonnerie elle-même, qui reste interdite. Son règne s’achève par son assassinat en 1801, dans des circonstances troubles.
Alexandre Ier (1801-1825) : la dernière tolérance avant la fermeture définitive
Alexandre Ier, fils de Paul Ier, règne de 1801 à 1825. Son rapport à la franc-maçonnerie est marqué par une certaine bienveillance initiale, suivie d’une répression croissante.
Selon des informations non confirmées, Alexandre Ier aurait été membre d’une loge maçonnique étrangère. De 1801 à 1822, il tolère les loges, bien que leur statut juridique reste incertain. Cette période voit un renouveau de la vie maçonnique, avec l’émergence de nouvelles loges et l’essor des hauts grades, notamment le Rite Écossais et le système suédois.
Cependant, à partir de 1815, les idées maçonniques commencent à se mêler aux mouvements révolutionnaires, notamment le décembrisme. Les loges deviennent suspectes aux yeux du pouvoir, accusées de conspirer contre l’Empire.
Le 1er août 1822, Alexandre Ier publie un décret adressé au comte Kotchoubeï, ordonnant la fermeture de toutes les loges maçonniques et sociétés secrètes en Russie. Ce décret foudroyant met fin à l’âge d’or de la franc-maçonnerie russe.
Nicolas Ier (1825-1855) : la confirmation de l’interdiction
Nicolas Ier, frère d’Alexandre Ier, règne de 1825 à 1855. Son avènement est marqué par l’insurrection décembriste de décembre 1825, dans laquelle plusieurs francs-maçons sont impliqués.
Le 21 août 1826, Nicolas Ier confirme le décret de 1822, renforçant l’interdiction des loges maçonniques. Son règne, encore plus autoritaire que celui de son père, ne laisse aucune place à la franc-maçonnerie légale.
Quelques loges clandestines continuent toutefois d’opérer jusqu’aux années 1830, mais la maçonnerie organisée a disparu de l’espace public russe.
Alexandre II (1855-1881) : aucune réouverture
Alexandre II, fils de Nicolas Ier, règne de 1855 à 1881. Connu pour ses réformes libérales, notamment l’abolition du servage en 1861, il ne revient pas sur l’interdiction de la franc-maçonnerie.
Son règne voit la poursuite de la répression des sociétés secrètes, même si certaines loges continuent d’exister dans la clandestinité. Alexandre II est assassiné en 1881 par des révolutionnaires, dans un contexte de montée des mouvements radicaux.
Alexandre III (1881-1894) : le conservatisme absolutiste
Alexandre III, fils d’Alexandre II, règne de 1881 à 1894. Son règne est marqué par un retour à l’autocratie et à la répression politique. La franc-maçonnerie reste strictement interdite, perçue comme une menace révolutionnaire.
Nicolas II (1894-1917) : une timide réouverture
Nicolas II, dernier empereur de Russie, règne de 1894 à 1917. Sous son règne, la franc-maçonnerie connaît un certain renouveau, notamment après la révolution de 1905-1906.
Les loges commencent à se réorganiser, souvent sous l’influence de la maçonnerie française. Cependant, cette renaissance est de courte durée. La révolution bolchevique de 1917 met définitivement fin à la franc-maçonnerie en Russie, qui ne sera rétablie qu’en 1995 avec la création de la Grande Loge de Russie.
Tableau chronologique des empereurs russes et de la franc-maçonnerie
Empereur
Dates de vie
Règne
Relation avec la franc-maçonnerie
Pierre Ier le Grand
1672-1725
1682-1725
Légende d’initiation ; ouverture à l’Europe favorise l’implantation future.
Pierre III
1728-1762
1761-1762
Seul empereur probablement initié ; don à la loge « À la Constance »
Catherine II la Grande
1729-1796
1762-1796
Tolérance initiale puis interdiction en 1792
Paul Ier
1754-1801
1796-1801
Franc-maçon lui-même ; maintient l’interdiction mais libère des frères
Alexandre Ier
1777-1825
1801-1825
Tolérance jusqu’en 1822 ; décret de fermeture le 1er août 1822
Nicolas Ier
1796-1855
1825-1855
Confirmation de l’interdiction le 21 août 1826
Alexandre II
1816-1881
1855-1881
Aucune réouverture ; maintien de l’interdiction
Alexandre III
1845-1894
1881-1894
Répression accrue ; aucune tolérance
Nicolas II
1868-1918
1894-1917
Timide réouverture après 1905 ; fin définitive en 1917
Les figures marquantes de la franc-maçonnerie russe
Au-delà des empereurs, plusieurs personnalités russes ont marqué l’histoire de la franc-maçonnerie dans l’Empire :
Nicolas Novikov : écrivain et éditeur, figure centrale de la maçonnerie moscovite à la fin du XVIIIe siècle, notamment dans les hauts grades templiers.
Ivan Schwartz : dirigeant des chapitres Rose-Croix issus du système de Berlin.
Le prince Koutouzov : maréchal de Russie, vainqueur de Napoléon en 1812, membre de loges maçonniques.
Alexandre Pouchkine : poète national russe, initié dans les années 1820.
Alexandre Griboedov : dramaturge et diplomate, membre de loges maçonniques.
Pour terminer : une histoire interrompue
La relation entre les empereurs russes et la franc-maçonnerie illustre la tension permanente entre ouverture européenne et autocratie conservatrice. Si certains souverains, comme Pierre III ou Paul Ier, furent personnellement attirés par les idées maçonniques, la plupart choisirent la répression, percevant les loges comme des foyers de subversion.
Le décret d’Alexandre Ier en 1822 marque un tournant définitif : la franc-maçonnerie russe, après un siècle d’existence plus ou moins tolérée, entre dans une longue période de clandestinité qui durera jusqu’à la chute de l’URSS.
Cette histoire troublée, ponctuée d’interdictions et de renaissances éphémères, témoigne de la capacité de la franc-maçonnerie à survivre malgré les persécutions, mais aussi de sa vulnérabilité face aux régimes autoritaires. La réouverture des loges en 1995, avec la création de la Grande Loge de Russie, constitue un nouveau chapitre de cette saga séculaire, désormais inscrite dans la mémoire collective des maçons russes et européens.
Cinq hebdomadaires, cinq sensibilités, cinq façons de regarder la France de cette rentrée : Le Point, L’Express, Marianne, Le Nouvel Obs et Valeurs actuelles. 450.fm est heureux d’offrir ainsi à ses lecteurs, semaine après semaine, une présentation croisée de cinq des grands hebdomadaires de la presse française, non pour leur dire ce qu’il faudrait penser, mais pour mettre à leur disposition les matériaux nécessaires au libre examen. À première vue, leurs couvertures semblent ne rien partager. Pourtant, à les lire ensemble, un même paysage se dessine : fragilité démocratique, dette publique, poussée des radicalités, crise de l’école, puissance des médias, bouleversement de l’intelligence par le numérique, question migratoire, souveraineté européenne et inquiétude devant la disparition d’un monde commun. Pour le franc-maçon, l’intérêt de cette lecture croisée n’est évidemment pas de rechercher dans la presse la confirmation de ses propres convictions. Il est de placer les opinions sur le pavé mosaïque, d’en éprouver les oppositions et, compas en main, de chercher ce qui peut encore permettre aux femmes et aux hommes de demeurer ensemble dans une société qui semble parfois avoir perdu le sens de la mesure.
Un nécessaire regard de transparence : combien l’État aide-t-il ces cinq hebdomadaires ?
Puisque nous parcourons chaque semaine ces grands titres, il paraît également légitime d’éclairer brièvement leur économie. La presse française bénéficie historiquement d’un système d’aides publiques que le ministère de la Culture inscrit notamment dans une politique de soutien aupluralisme, à la diffusion et à la modernisation. Pour l’année 2023, l’État a ainsi attribué 204,7 millions d’euros d’aides directes à la presse : 22,7 millions au titre du pluralisme, 133 millions pour le transport et la diffusion, 19,1 millions pour la modernisation et 30 millions dans le cadre de l’aide exceptionnelle destinée à compenser la hausse du coût du papier. À cela s’ajoutaient 84 millions d’euros d’aides indirectes, notamment fiscales.
Les cinq hebdomadaires examinés dans cette chronique figurent eux-mêmes parmi les bénéficiaires de ces dispositifs.
Selon les données ministérielles publiées pour 2023, Le Point totalise 2 652 437 euros, soit environ 17,4 centimes par exemplaire ; Le Nouvel Obs, alors encore enregistré sous l’appellation L’Obs, 1 871 215 euros, soit près de 18,7 centimes par exemplaire ; Marianne, 1 435 917 euros, soit environ 21,3 centimes ; L’Express, 1 400 628 euros, soit près de 14,6 centimes ; enfin Valeurs actuelles, 693 140 euros, soit quelque 13,3 centimes par exemplaire.
Au total, ces cinq titres représentent ainsi 8 053 337 euros de montants comptabilisés dans le tableau ministériel des titres de presse aidés pour l’année 2023. Il serait cependant abusif d’en déduire une quelconque rémunération des opinions éditoriales : ces sommes procèdent de mécanismes réglementés concernant notamment la diffusion, l’acheminement des abonnements, le pluralisme, la modernisation ou encore, cette année-là, la compensation exceptionnelle liée au prix du papier.
Cette précision a toute sa place dans Le Monde au compas, car elle montre que des hebdomadaires aux lignes éditoriales parfois diamétralement opposées bénéficient d’un même système de soutien public. À l’échelle de la République, on pourrait presque y voir une image du pavé mosaïque : il ne s’agit pas de financer une opinion contre une autre, mais de contribuer à préserver l’espace commun dans lequel plusieurs opinions peuvent encore être publiées, confrontées, critiquées et librement jugées. Pour le citoyen, et plus encore peut-être pour le franc-maçon attaché à la liberté absolue de conscience, l’essentiel demeure que les règles soient publiques, les montants transparents et le pluralisme réellement garanti.
Une rentrée où chacun pressent que quelque chose se défait
Il y a dans les cinq hebdomadaires de cette première semaine de septembre une tonalité singulière. Nous ne sommes plus tout à fait dans la simple chronique gouvernementale, pas encore dans une campagne présidentielle pleinement déclarée, mais déjà dans cet entre-deux où chaque événement tend à devenir le symptôme d’une crise plus profonde. La France est-elle « prérévolutionnaire ? », demande Le Point. A-t-elle déjà basculé dans le populisme ?, s’interroge L’Express. Jean-Luc Mélenchon « nous vend-il du rêve ? », demande Marianne. Vincent Bolloré entend-il peser de tout son empire sur la prochaine présidentielle ?, enquête Le Nouvel Obs. Quant à Valeurs actuelles, il fait de l’école, publique comme privée, l’un des premiers champs de bataille idéologiques de 2027.
Cinq formulations différentes pour une même inquiétude : qu’est-ce qui tient encore la maison commune ?
La question est éminemment maçonnique, non parce que les Loges auraient vocation à proposer un programme de gouvernement – ce n’est ni leur fonction ni leur légitimité –, mais parce que toute démarche initiatique commence précisément par une interrogation sur l’ordre et le chaos, la construction et l’effondrement, l’harmonie possible entre des pierres qui ne sont jamais identiques.
Le franc-maçon sait qu’un Temple ne tient ni par l’uniformité des matériaux ni par la violence avec laquelle on les contraindrait à s’emboîter. Il tient parce qu’ils ont été ajustés. Toute démocratie digne de ce nom pourrait méditer cette très ancienne leçon des bâtisseurs.
Le Point – Lorsque la peur de la rupture devient le récit national
Le Point ouvre cette séquence par une question spectaculaire de Franz-Olivier Giesbert : « La situation de la France est-elle prérévolutionnaire ? » Le rapprochement historique est assumé. Institutions contestées, impôts, réglementations, sentiment d’impuissance publique, fragmentation sociale : l’éditorialiste cherche dans la France contemporaine certains échos de la fin de l’Ancien Régime. Le numéro poursuit cette exploration de l’inquiétude française à travers Laurent Wauquiez, la progression de l’AfD en Allemagne ou encore les dernières confidences d’Édouard Balladur, tout en réservant une place à la science avec le Prix Nobel de physique Albert Fert.
Le long entretien accordé par Laurent Wauquiez dit beaucoup du moment politique. Le responsable de la droite appelle son camp à l’unité et met en garde contre l’hypothèse d’un second tour présidentiel livré aux extrêmes, tout en refusant que la droite devienne la simple continuation du macronisme. Derrière les stratégies personnelles apparaît une question plus profonde : les anciennes familles politiques peuvent-elles encore survivre entre des blocs électoraux de plus en plus antagonistes ? Le débat ne porte déjà plus seulement sur les programmes, mais sur les frontières mêmes des partis, leurs alliances, leur identité et jusqu’à leur raison d’être.
Le reportage consacré à l’AfD en Saxe-Anhalt élargit opportunément le regard. Ce qui frappe n’est pas uniquement la progression d’un parti, mais l’installation, dans une partie de la population, d’un sentiment de dépossession culturelle, territoriale et politique. Les formations radicales prospèrent rarement sur les seules doctrines : elles grandissent lorsque des citoyens cessent de croire que les institutions parlent encore leur langue, comprennent leurs inquiétudes ou maîtrisent leur destin.
Pour le franc-maçon, la leçon mérite attention.
L’histoire enseigne combien il est dangereux de répondre à la démesure par une démesure symétrique. La démocratie suppose que l’adversaire demeure un interlocuteur avant de devenir un ennemi. Cela ne signifie nullement accepter l’inacceptable ni relativiser les atteintes aux libertés fondamentales ; cela signifie au contraire défendre avec d’autant plus de vigueur l’État de droit que la colère monte.
L’initié connaît le symbolisme de la règle : elle ne sert pas à nier les aspérités de la pierre, mais à empêcher que la construction ne penche jusqu’à l’effondrement.
Albert Fert
Plus inattendue et peut-être plus vivifiante encore est la rencontre proposée avec Albert Fert, Prix Nobel de physique. À 88 ans, le chercheur évoque la spintronique et les pistes susceptibles notamment de réduire la consommation énergétique de l’intelligence artificielle. Voilà soudain un autre visage de la modernité : non plus seulement l’époque subie comme menace, mais la connaissance conçue comme possibilité de transformation.
Cette présence de la science au milieu des inquiétudes politiques n’est pas secondaire. Depuis les Lumières, la franc-maçonnerie entretient une relation profonde avec l’idée de perfectibilité. Non point la croyance naïve selon laquelle toute nouveauté serait nécessairement un progrès, mais la conviction qu’aucune émancipation durable n’est possible sans connaissance, expérimentation, doute et libre examen.
Le Point juxtapose ainsi presque involontairement les deux pôles de notre époque : la peur du déclin et la capacité d’inventer. Entre les deux se situe précisément le travail de l’initié : refuser aussi bien la nostalgie paralysante que l’adoration béate de la nouveauté.
L’Express – Lire, raisonner, résister au règne de l’immédiat
Avec L’Express, la question démocratique prend une autre forme. Éric Chol ouvre le numéro par cette interrogation : « Et si la France avait déjà basculé dans le populisme… » Le magazine s’attache à ces promesses politiquement séduisantes dont ceux-là mêmes qui les prononcent savent parfois qu’elles seront difficiles, voire impossibles, à mettre en œuvre. Le problème dépasse dès lors un parti ou un candidat : il touche à notre rapport collectif à la vérité politique.
Mais l’un des dossiers les plus intéressants du numéro porte un titre autrement plus inquiétant : « La fin de la lecture marquera un tournant civilisationnel ». Le constat dépasse largement la nostalgie du bibliophile. L’Express rappelle que 63 % des Français auraient lu au moins cinq livres en douze mois, soit six points de moins qu’en 2022, tandis que les écrans occupent une part toujours plus considérable du temps disponible.
Pour le franc-maçon, le sujet est profondément initiatique. Entrer en franc-maçonnerie revient aussi à apprendre lentement à lire autrement : lire un rituel, un symbole, un silence, une architecture, un geste ; apprendre surtout que la lettre ne livre pas immédiatement l’esprit qu’elle dissimule. L’Apprenti découvre que le sens se dévoile rarement au premier regard et que le passage de la lettre à l’esprit constitue déjà une transformation intérieure.
Éric Chol
La disparition progressive de la lecture longue serait donc bien davantage qu’une mutation culturelle. Elle modifierait notre rapport au temps, à l’argumentation, au doute, peut-être même à la démocratie. Une société incapable de demeurer vingt minutes avec un texte difficile, contradictoire ou nuancé devient plus vulnérable aux slogans, aux indignations instantanées et aux vérités préfabriquées.
Le numéro établit d’ailleurs lui-même la passerelle avec l’intelligence artificielle grâce à la chronique de Denys de Béchillon, « L’IA : un outil pour la vérité, une chance pour la démocratie ». L’outil numérique peut produire du faux, mais il peut également aider à confronter plus rapidement des sources, restituer des connaissances et déceler certaines manipulations. Tout dépend de l’homme qui l’utilise.
Cette dialectique est familière au monde initiatique. Le maillet peut édifier ou détruire ; le feu alchimique purifier ou consumer. Aucun outil n’est initiatique en lui-même : l’intention, la maîtrise et la conscience de celui qui le tient déterminent son usage.
L’entretien de couverture avec le Prix Nobel d’économie Jean Tirole et Karine Van Der Straeten prolonge cette exigence de rationalité. Face au déclassement économique européen, à la révolution technologique et à la compétition sino-américaine, ils refusent le fatalisme : « La crise peut être évitée, si… » Tout se trouve peut-être dans ce « si », qui réintroduit la responsabilité là où notre temps politique aime présenter tant de décisions comme inéluctables.
Prix Nobel d’économie Jean Tirole
Le reportage sur la fabrication française de munitions et l’analyse des investissements chinois en Europe replacent également au premier plan la notion de souveraineté. Celle-ci n’est plus une abstraction : elle dépend de chaînes industrielles, de matières premières, de compétences, d’énergie, de technologies, de données et désormais d’infrastructures numériques.
Le vieux rêve européen peut alors être relu au compas. L’universalisme n’implique pas l’impuissance. La fraternité n’interdit pas la vigilance. On peut vouloir une Europe ouverte tout en exigeant qu’elle conserve la capacité de décider librement de son destin.
Le cosmopolitisme véritable n’est pas la disparition des maisons ; il suppose que l’on puisse ouvrir leurs portes sans en remettre les clefs à autrui.
Marianne – La contradiction comme exercice républicain
De tous les textes parcourus cette semaine, l’un des plus directement consonants avec la méthode maçonnique se trouve peut-être sous la plume de Jean Quatremer : « À bas l’intolérance, vive la contradiction ! » Marianne revendique ce qui devrait être une évidence mais paraît désormais presque subversif : accueillir dans ses pages des opinions que l’on ne partage pas précisément afin de pouvoir les discuter.
Une Loge qui ne réunirait que des Frères ou des Sœurs pensant exactement de la même manière deviendrait rapidement une chambre d’écho. Le pavé mosaïque enseigne l’inverse : le noir n’a de sens qu’au voisinage du blanc, non pour que l’un abolisse l’autre, mais afin que chacun fasse apparaître une réalité plus complexe que lui-même.
Cette éthique de la contradiction irrigue le grand dossier consacré au programme économique de Jean-Luc Mélenchon. Marianne ne se contente pas de l’exposer : le magazine le confronte notamment aux économistes Éric Berr et Philippe Aghion. Fiscalité, salaire minimum, dette publique, retraites, services publics : les propositions sont passées au crible de leur efficacité et de leur faisabilité.
L’exercice est sain. Dans le monde profane comme en Loge, l’intention généreuse ne dispense jamais de l’examen de ses conséquences. L’idéal sans méthode peut devenir incantation ; la méthode sans idéal se réduit à l’administration des choses. Entre les deux, la pensée politique cherche continuellement son point d’équilibre.
La dette publique traverse d’ailleurs presque tous les hebdomadaires de la semaine, jusque dans les confidences d’Éric Lombard sur les coulisses de Bercy. Il n’est pas indifférent que la question financière devienne l’un des grands thèmes moraux de la période. Car une dette publique n’est jamais seulement un chiffre comptable : elle engage des choix entre générations et oblige à arbitrer entre solidarité présente et liberté future.
Jean Quatremer, Claude Truong-Ngoc
Autre dossier particulièrement intéressant : cette vaste photographie du pays proposée autour du livre Nous les Français. Marianne ausculte les goûts, les appartenances, les fractures et les représentations d’une nation qui continue de former une communauté politique tout en ne se racontant plus exactement la même histoire.
C’est sans doute l’une des grandes questions de cette rentrée : comment faire peuple lorsqu’on ne partage plus les mêmes récits ?
La franc-maçonnerie possède sur ce point une expérience qui ne saurait évidemment constituer une recette politique mais qui demeure éclairante : fabriquer du commun non par l’effacement des différences, mais par l’existence d’un rituel partagé. En Loge, chacun vient avec son histoire, ses convictions, ses blessures, ses croyances ou ses interrogations ; pourtant tous acceptent temporairement une même règle, un même espace symbolique et une parole ordonnée.
Une démocratie ne pourrait-elle pas, elle aussi, retrouver quelques-uns de ses grands rituels communs : l’école, la citoyenneté, le respect de la loi, le débat contradictoire, la transmission de l’histoire et le consentement à la règle commune ?
Le numéro nous offre enfin Boualem Sansal, revenant sur la liberté d’expression et sur ce qu’il observe en France après avoir connu l’emprisonnement. Son témoignage rappelle que les libertés dont nous discutons parfois avec une certaine désinvolture prennent une autre densité lorsqu’elles ont été réellement confisquées.
La liberté de conscience n’est pas un agrément occidental. Elle demeure une conquête fragile.
Le Nouvel Obs – Qui possède les consciences ?
La couverture du Nouvel Obs est probablement la plus frontalement politique : « Bolloré – Main basse sur la présidentielle ». Le magazine publie des extraits de La Droite de Dieu, enquête de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat, et décrit la volonté prêtée à Vincent Bolloré de peser sur la prochaine campagne présidentielle, notamment au service d’une union de la droite et de l’extrême droite. Le dossier analyse les relations entretenues avec plusieurs personnalités politiques et la mobilisation d’un vaste ensemble médiatique, éditorial et audiovisuel dans une bataille culturelle de longue durée.
Il importe ici de distinguer l’analyse propre au magazine de la question de principe qu’elle soulève. Celle-ci concerne toutes les sensibilités politiques : jusqu’où une puissance économique peut-elle intervenir dans la formation de l’opinion ?
La franc-maçonnerie moderne s’est constituée dans un siècle où l’émancipation intellectuelle supposait précisément de sortir de différentes formes de tutelle, qu’elles fussent politiques, religieuses ou sociales. La liberté de conscience ne consiste pas seulement à pouvoir choisir entre plusieurs opinions ; encore faut-il que les conditions permettant leur formation demeurent suffisamment pluralistes.
Qu’un milliardaire soit catholique, athée, conservateur, progressiste ou autre chose encore n’est pas la question. Le sujet réside dans la concentration des moyens capables de fabriquer du consentement. Dès lors qu’un même pouvoir économique contrôle journaux, maisons d’édition, radios, chaînes de télévision et instruments de diffusion, le maçon peut légitimement ressortir son compas : non pour interdire, mais pour mesurer la juste distance entre pouvoir économique, pouvoir politique et liberté des consciences.
Le numéro change radicalement de perspective avec le reportage consacré aux « naufragés de Ceuta ». On y rencontre des adolescents, parfois mineurs, ayant tenté de gagner l’enclave espagnole à la nage ; le récit restitue l’ampleur dramatique de l’afflux de la fin juillet et les morts qui l’ont accompagné.
La question migratoire est devenue l’un des sujets sur lesquels la raison se retire le plus rapidement. Aux chiffres s’opposent les affects, à la compassion la peur, à l’hospitalité la nécessité des frontières. Un regard maçonnique sérieux doit refuser les deux facilités : nier les difficultés réelles liées aux migrations ou effacer, derrière le mot abstrait de « flux », la singularité des êtres humains.
La fraternité n’est pas l’absence de frontières ; elle est l’interdiction morale de cesser de voir un homme derrière une frontière.
Olivier Faure
Le duel Glucksmann-Faure offre une autre déclinaison de cette crise du commun : deux visions de la gauche, l’une recherchant l’addition des familles existantes, l’autre considérant que certaines alliances font perdre davantage qu’elles ne rapportent. Le sujet dépasse largement le Parti socialiste. Toutes les familles politiques se trouvent désormais confrontées à la même interrogation : où placer la frontière entre compromis et renoncement ?
Mais le texte qui retiendra peut-être le plus l’attention du lecteur maçon est l’entretien avec Claire Marin autour de Nos vies écorchées. La philosophe rappelle que le corps n’est pas une simple enveloppe, mais le lieu de nos blessures, de nos attachements et de notre rapport au monde. Elle défend une intelligence du sensible, du contact et de la vulnérabilité.
Raphaël GLUCKSMANN
Claire Marin parle du geste, de la main et de la matière. Elle observe que construire, pétrir, modeler ou dessiner développent une intelligence spécifique faite de précision, de patience et d’attention. Elle distingue surtout « le toucher de la prise » : toucher suppose du tact, du respect et un ajustement à la sensibilité de l’autre.
Tout maçon reconnaîtra la portée symbolique de ces mots. Travailler la matière, c’est aussi travailler sa pensée. La pierre brute ne devient pas pierre cubique par la seule vertu d’une théorie, mais dans la rencontre du geste, de l’outil et de la résistance de la matière. De même, tendre la main à l’autre ne signifie ni le saisir ni le posséder.
Dans un monde politique qui semble ne plus savoir que s’empoigner, Claire Marin réintroduit peut-être une très ancienne sagesse : toucher sans prendre.
Valeurs actuelles – L’école, champ de bataille de la République
Madeleine de Jessey
Valeurs actuelles choisit pour sa couverture « La revanche de l’école libre ». Le dossier défend l’enseignement privé et décrit certaines pratiques de recrutement des candidats au professorat sous contrat comme une volonté de les conformer aux normes de l’Éducation nationale et d’écarter l’expression trop visible de leurs convictions religieuses. Le magazine pose ensuite l’école comme l’un des « grands chantiers de 2027 », interroge Madeleine de Jessey sur la baisse du niveau en lecture et confronte plusieurs propositions visant à réformer l’école publique.
On peut naturellement discuter le cadrage idéologique retenu par l’hebdomadaire. Mais derrière la polémique apparaît une question fondamentale qui traverse tout l’échiquier politique : à quoi sert encore l’école ?
À transmettre des connaissances ? À former des citoyens ? À réduire les inégalités ? À préparer à l’emploi ? À constituer une culture commune ? Sans doute doit-elle accomplir simultanément toutes ces missions, ce qui explique une part de son épuisement.
Pour un franc-maçon, l’école possède une dimension symbolique particulière. Elle constitue, avec le droit et la citoyenneté, l’un des rares lieux où la République peut encore proposer à l’enfant de devenir autre chose que le simple héritier de ce que sa naissance lui a donné.
L’initiation elle-même repose sur ce pari : l’être humain est perfectible.
Il ne s’agit nullement de nier la famille, les traditions ou les appartenances. Mais une République ne peut accepter qu’elles déterminent définitivement le destin intellectuel d’un enfant. L’école est cette porte par laquelle celui qui naît quelque part peut apprendre à regarder ailleurs.
C’est pourquoi le débat entre école publique et école privée ne devrait jamais être réduit à une nouvelle guerre de religions scolaires. La liberté de l’enseignement mérite protection ; mais l’existence d’un socle républicain commun, la liberté de conscience des élèves et la transmission des savoirs fondamentaux ne sont pas davantage négociables.
Le même numéro traite également de l’excision, en rappelant que cette pratique concerne aussi des jeunes filles vivant en France. Ici, les précautions relativistes doivent disparaître : aucune tradition ne saurait justifier la mutilation d’un être humain.
L’universalisme prend alors son sens le plus concret. Affirmer que tous les êtres humains possèdent une égale dignité signifie précisément que le corps et l’intégrité d’une petite fille valent davantage que n’importe quelle coutume.
Valeurs actuelles consacre enfin un article à « 1789 et la vraie justice fiscale », mobilisant l’héritage révolutionnaire pour défendre une conception proportionnelle de l’impôt. Que l’on partage ou non les conclusions économiques développées, le constat historique est intéressant : 1789 demeure l’un des grands réservoirs symboliques dans lesquels toutes les familles politiques françaises viennent encore chercher une légitimité.
Liberté, égalité, propriété, consentement à l’impôt : les mots de la Révolution restent ouverts, plus de deux siècles après, à des interprétations contradictoires. Preuve supplémentaire que les grands symboles ne meurent pas ; ils changent d’interprètes.
Cinq journaux, mais une seule inquiétude : comment refaire société ?
Au terme de ces centaines de pages parcourues, les divergences éditoriales sautent évidemment aux yeux. Pourtant, quelque chose de plus profond rassemble ces cinq hebdomadaires.
Le Point redoute l’approche du point de rupture. L’Express s’inquiète du populisme, du déclin de la lecture et du décrochage européen. Marianne cherche encore dans la contradiction républicaine un remède à la fragmentation. Le Nouvel Obs interroge le pouvoir médiatique et donne un visage humain aux migrations. Valeurs actuelles fait de l’école et de la transmission l’un des champs décisifs de la bataille culturelle.
Tous, finalement, parlent de transmission.
Transmission d’un savoir à l’école, d’une capacité de lecture, de valeurs démocratiques, d’une mémoire nationale, d’une culture politique. Transmission aussi d’une dette financière, écologique et morale à ceux qui viendront après nous.
C’est peut-être ce mot que le franc-maçon pourrait inscrire cette semaine au centre de son tableau de Loge imaginaire.
Car nous sommes les héritiers de pierres que nous n’avons pas nous-mêmes extraites. D’autres avant nous ont construit les libertés publiques, l’école, l’État de droit, la laïcité, la science moderne, la protection sociale, l’Europe, la liberté de la presse et cette extraordinaire possibilité de contester publiquement ceux qui nous gouvernent. Rien n’oblige pourtant l’édifice à durer.
Le compas n’indique ni la droite ni la gauche
Le monde profane aime demander de quel côté se trouve la vérité. Le symbole du compas invite à poser autrement la question.
Le compas n’indique ni la droite ni la gauche. Il mesure.
Il mesure la distance entre l’idéal et sa réalisation, entre la parole et l’acte, entre la liberté et la responsabilité, entre l’individu et la communauté. Il rappelle qu’une société sans limites devient invivable, mais qu’une société enfermée derrière toutes ses limites finit par mourir d’asphyxie.
L’équerre exige la rectitude. Le niveau rappelle l’égalité fondamentale. Le fil à plomb oblige chacun à descendre en lui-même avant de prétendre redresser le monde.
À lire ces cinq hebdomadaires, notre pays ressemble parfois à un immense chantier où chacun accuse l’autre d’avoir déplacé les plans. Certains voudraient reconstruire l’ancienne maison, d’autres l’abattre, d’autres encore l’agrandir jusqu’à ne plus reconnaître ses murs. Pendant ce temps, quelques pierres se détachent.
Peut-être faudrait-il commencer plus modestement : réapprendre à lire avant de condamner, écouter avant de répondre, vérifier avant de partager, distinguer la conviction du fanatisme, la foi de l’emprise, l’autorité de l’autoritarisme et la fraternité de la complaisance. Accepter surtout cette règle qui vaut autant dans une démocratie que sous la Voûte étoilée : celui qui pense autrement que moi ne m’empêche pas nécessairement de penser ; il peut m’obliger à mieux penser.
Bâtir encore
Cette rentrée de septembre 2026 ne nous présente peut-être pas une France « prérévolutionnaire », « populiste », « ruinée », « confisquée » ou « décadente », comme chacun, selon sa sensibilité, pourrait être tenté de la qualifier. Elle nous montre d’abord une France qui doute profondément de ce qui la relie encore.
Et c’est peut-être cela qui mérite le plus notre attention.
Une société supporte longtemps les désaccords lorsqu’elle conserve la certitude d’appartenir à une histoire commune. Elle devient autrement plus fragile lorsque ses citoyens ne se reconnaissent même plus comme compagnons du même voyage.
Le travail maçonnique commence précisément là : non pas supprimer le conflit, mais transformer l’affrontement en contradiction, la contradiction en dialogue et le dialogue, chaque fois que cela demeure possible, en construction commune.
Il faudra beaucoup de maillets, quelques compas, infiniment de patience et surtout des femmes et des hommes acceptant de travailler sur leur propre pierre avant d’exiger que leur voisin retaille la sienne.
Le chantier est immense.
Mais tant qu’il restera des bâtisseurs, rien n’obligera le Temple à devenir une ruine.