Dans Le féminisme d’atmosphère – Quand les particules militantes colonisent nos esprits, Gaëlle Atlan-Akerman s’aventure sur un terrain inflammable. Elle ne nie ni les combats féministes ni les discriminations qui continuent de frapper les femmes. Elle interroge autre chose, plus diffus, la manière dont certains mots, certains récits et certaines catégories militantes finissent par former un climat mental. Pour l’éducation populaire, la question est décisive. Comment nommer les injustices sans laisser le vocabulaire penser à notre place ?
Comment défendre l’égalité sans affaiblir la liberté de conscience, l’esprit critique et l’autonomie du jugement ?
Journaliste, essayiste, chroniqueuse et réalisatrice, Gaëlle Atlan-Akerman travaille depuis plusieurs années sur les questions de société, de laïcité et de liberté de conscience. Son livre, publié en 2026 chez FYP Éditions, assume le ton de l’essai de combat. Il cherche moins la neutralité académique qu’une reprise de contrôle intellectuelle face à ce que l’auteure considère comme la diffusion silencieuse de cadres d’interprétation devenus presque automatiques.
Manon, cinquante et un ans, directrice de communication et mère de trois enfants, parle de ménopause, d’invisibilisation et de discrimination. Elle est libre, insérée dans la vie professionnelle et héritière de décennies de conquêtes féminines. Pourtant, elle décrit son existence à travers les catégories de l’entrave et de l’oppression. Gaëlle Atlan-Akerman s’attache à ce décalage. Elle ne cherche pas tant à nier les difficultés vécues qu’à comprendre comment une grille militante peut précéder l’expérience, lui fournir ses mots puis orienter son interprétation.
Le « féminisme d’atmosphère » désigne précisément ce phénomène
Il ne serait plus seulement un ensemble d’idées auquel chacune ou chacun adhère après réflexion. Il formerait un environnement rhétorique et émotionnel nourri par les réseaux sociaux, les médias, les podcasts, les récits personnels et les algorithmes. « Inclusion », « invisibilisation », « charge mentale », « oppression » circulent ainsi comme des particules intellectuelles. À force d’être reprises, certaines catégories cesseraient d’apparaître comme des hypothèses discutables et prendraient peu à peu la force de l’évidence.
Le mouvement du livre conduit de la fabrication de cette atmosphère à l’idée d’une emprise, avant de chercher un possible « oxygène ». Gaëlle Atlan-Akerman examine le passage du féminisme universaliste au tournant intersectionnel, « l’algorithme militant », « l’industrialisation de l’intime », « la rente de la victimisation » et « le parler féministe ». Elle s’interroge ensuite sur l’autorité accordée à certains récits, sur le « brouillard identitaire » et sur le risque que la multiplication des appartenances et des sous-catégories finisse par rendre plus difficile la recherche d’un monde commun.
C’est sans doute dans sa réflexion sur le langage que l’essai devient le plus fécond
Les mots sont évidemment des instruments d’émancipation. Sans mots pour nommer le harcèlement, les discriminations, les violences sexistes et sexuelles ou certaines inégalités de la vie familiale, de nombreuses expériences demeureraient dans l’ombre. Le droit lui-même ne peut protéger qu’après avoir qualifié les faits. Mais le mot qui éclaire peut également devenir une frontière. Lorsqu’un terme interdit de discuter ce qu’il désigne ou lorsqu’une catégorie transforme immédiatement un désaccord en faute morale, la fonction libératrice du langage risque de se retourner contre elle-même. La parole qui devait permettre de comprendre commence alors à distribuer les rôles avant même que le débat ait véritablement commencé.
Cette interrogation rejoint directement la liberté de conscience
Dans une République laïque, aucune autorité publique n’a vocation à prescrire une conviction légitime unique. La neutralité s’impose à la puissance publique dans le cadre de ses missions, non aux citoyens. La laïcité protège au contraire leur droit de croire, de ne pas croire, d’adhérer, de critiquer et de changer d’avis. Elle ne fabrique pas des consciences neutres. Elle organise juridiquement un espace commun dans lequel des consciences différentes peuvent coexister sans que l’une d’elles acquière le privilège de devenir la vérité officielle.
L’essai oblige également à reprendre la question de l’universalisme
Gaëlle Atlan-Akerman se méfie d’un féminisme qui subdiviserait sans cesse les individus selon leur sexe, leur origine, leur couleur, leurs orientations ou leurs appartenances. Cette critique mérite d’être entendue, mais elle appelle elle-même la contradiction. L’approche intersectionnelle a aussi permis de rendre visibles des discriminations cumulatives que l’égalité juridiquement proclamée ne suffisait pas toujours à percevoir. Un universalisme incapable de regarder les situations concrètes pourrait devenir aveugle. À l’inverse, une politique de la reconnaissance qui réduirait chaque personne à ses appartenances risquerait de contredire la promesse même d’émancipation.
La voie républicaine se situe précisément dans cette tension. L’égalité ne consiste pas à prétendre que toutes les situations se valent ni que les inégalités auraient disparu parce que le droit proclame l’égalité des femmes et des hommes. Elle exige de combattre les discriminations sans transformer les citoyens en identités closes. La dignité interdit aussi bien de nier une injustice que d’enfermer durablement une personne dans le statut de victime. Quant à la fraternité, elle ajoute une exigence plus difficile encore, celle de maintenir le lien civique lorsque surgit le désaccord.
L’image de « l’oxygène », choisie dans la dernière séquence de l’ouvrage, prend alors une véritable force symbolique.
Après avoir décrit une atmosphère saturée puis une possible emprise, l’auteure en vient à « Respirer » et à « S’émanciper ». L’opposition qu’elle établit entre Lauren Bastide et Élisabeth Badinter condense deux sensibilités féministes contemporaines, l’une davantage attentive aux rapports de domination, aux identités et aux expériences minoritaires, l’autre plus fortement attachée à l’universalisme et à l’autonomie individuelle. Gaëlle Atlan-Akerman choisit nettement son orientation. Le lecteur demeure libre de ne pas la suivre entièrement. C’est même cette possibilité du désaccord qui donne au livre une part de son intérêt.
Cette liberté critique rejoint profondément l’esprit de l’éducation populaire et celui d’un Réseau d’Échanges Réciproques de Savoirs. Émanciper ne signifie pas transmettre la bonne doctrine à des esprits supposés ignorants. Émanciper consiste à permettre à chacun de comprendre, vérifier, comparer, formuler, contredire et transmettre à son tour. Dans cette circulation réciproque, personne ne possède définitivement le savoir et chacun peut tour à tour apprendre et enseigner. Cette relation constitue déjà une école de citoyenneté parce qu’elle remplace l’autorité du statut par la force de l’échange.
Le féminisme d’atmosphère demeure un livre de parti pris.
Certaines généralisations pourront paraître excessives, certaines démonstrations demanderont davantage d’étayage et Manon risque parfois de devenir le personnage idéal d’une thèse déjà construite. Mais ces réserves ne diminuent pas nécessairement son intérêt civique. Elles en font au contraire un excellent objet de discussion, à la condition d’appliquer au livre lui-même la liberté d’examen qu’il revendique contre les discours qu’il critique.
La question ultime dépasse alors largement le seul féminisme
Elle concerne notre capacité à habiter une démocratie sans déléguer notre jugement à un camp, à un groupe, à une communauté ou à un lexique. Une société émancipée n’est pas celle où chacun penserait de la même manière. C’est celle où les citoyens disposent des savoirs et de la liberté nécessaires pour examiner ce qu’ils respirent intellectuellement, reconnaître les injustices sans se laisser enfermer par elles et construire, malgré leurs désaccords, ce bien fragile entre tous qu’est un monde commun.
Pour le Franc-maçon, Le féminisme d’atmosphère ouvre enfin un autre champ de réflexion, celui du travail intérieur appliqué à nos propres certitudes.
La démarche initiatique ne consiste pas à remplacer un dogme par un autre, ni à offrir à l’initié un catalogue de vérités définitives. Elle l’invite au contraire à examiner ses préjugés, ses automatismes et les mots dont il hérite avant même d’avoir décidé de les employer. Sous cet angle, l’« atmosphère » décrite par Gaëlle Atlan-Akerman ressemble à toutes ces influences invisibles qui façonnent notre jugement et auxquelles le travail maçonnique demande précisément de ne pas consentir aveuglément.
Le symbole de la pierre brute retrouve ici une étonnante actualité. La pierre à travailler n’est pas seulement constituée de nos défauts individuels. Elle porte également les idées reçues, les appartenances rassurantes, les indignations automatiques et les certitudes que notre époque dépose en nous. Tailler cette pierre revient alors à distinguer ce que nous pensons véritablement de ce que notre environnement pense à travers nous. Le maillet ne frappe aucune personne et le ciseau ne retranche aucune liberté. Tous deux figurent cette exigence intérieure qui consiste à reprendre possession de son jugement.
Bijou du 1e Surveillant
Le Niveau apporte une autre lumière. Il rappelle l’égalité fondamentale des êtres humains sans exiger leur similitude. Femmes et hommes, croyants et non-croyants, individus issus d’histoires, de cultures ou de conditions différentes possèdent une égale dignité. Une pensée initiatique de l’égalité ne devrait donc ni masquer les injustices concrètes ni enfermer chacun dans une identité devenue destin. Elle cherche plutôt ce plan commun sur lequel des êtres singuliers peuvent construire ensemble.
Le Compas, quant à lui, apprend la juste mesure. Toute émancipation porte en elle une promesse de libération, mais toute cause, même légitime, risque de perdre sa force lorsqu’elle refuse l’examen, transforme la contradiction en faute ou distribue à chacun une place dont il ne pourrait plus sortir. La mesure maçonnique ne signifie ni tiédeur ni renoncement. Elle demande de conserver assez de distance pour ne jamais confondre la vigueur d’une conviction avec son infaillibilité.
La Loge, dans son idéal le plus exigeant, peut dès lors être comprise comme l’un des lieux où s’expérimente cette difficile liberté. Chacun y apporte son histoire, ses convictions et ses blessures, mais nul ne devrait y disposer d’une vérité rendue incontestable par son appartenance, son sexe, son statut ou son expérience. La parole y acquiert sa valeur lorsqu’elle accepte d’être écoutée, interrogée et mise à l’épreuve d’autres paroles. La fraternité n’efface pas le désaccord. Elle empêche seulement que le désaccord transforme l’autre en ennemi.
C’est peut-être ici que le livre de Gaëlle Atlan-Akerman rencontre le plus profondément une sensibilité maçonnique.
S’émanciper ne consiste pas seulement à briser les chaînes visibles. Il faut encore reconnaître celles que les idées, les mots et les appartenances peuvent fabriquer silencieusement en nous. Le véritable travail commence lorsque nous acceptons de soumettre nos propres certitudes au même examen que celles d’autrui. Entre le Niveau qui rappelle l’égalité, le Compas qui recherche la mesure et la Lumière qui demeure une quête plutôt qu’une possession, le Franc-maçon peut entendre dans cet ouvrage une invitation familière et toujours difficile – penser librement afin de construire librement avec les autres.
Le féminisme d’atmosphère – Quand les particules militantes colonisent nos esprits
une deuxième année pour consolider l’ouverture de la Grande Loge de France
Réélu en juin 2026 pour une deuxième année à la tête de la Grande Loge de France, Jean-Raphaël Notton aborde cette nouvelle étape avec une feuille de route désormais clairement dessinée : poursuivre l’ouverture de l’obédience, renforcer ses structures, accompagner la croissance de ses effectifs et préserver, au cœur de cette transformation, la pratique initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté. Son renouvellement de mandat, approuvé par les députés des loges réunis en convent les 5 et 6 juin 2026, a recueilli 472 voix favorables contre 184 défavorables, soit 72% des suffrages exprimés. Ce vote donne au Grand Maître une légitimité renforcée pour prolonger l’action engagée en 2025.
Cette deuxième année ne se présente toutefois pas comme une simple reconduction. Elle doit permettre de mesurer la solidité d’une orientation qui a déjà produit des effets visibles : multiplication des conférences publiques, développement de la communication numérique, afflux de candidatures, modernisation administrative, investissements immobiliers et intensification des relations internationales.
Le défi consiste désormais à transformer une dynamique de croissance en projet durable. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de faire connaître la Grande Loge de France, mais de démontrer que cette visibilité peut servir la vie des loges sans réduire l’initiation à un produit de communication.
Une croissance qui oblige
Au début de son mandat, Jean-Raphaël Notton indique que la Grande Loge de France comptait un peu plus de 32 000 frères, comptabilisés au titre d’une capitation pleine et entière. Il affirme que la politique d’ouverture menée depuis 2025 a suscité plusieurs milliers de candidatures et abouti à environ 800 initiations.
Le chiffre le plus significatif, selon lui, est celui du gain net : la progression finale des effectifs, une fois soustraits les départs, serait supérieure à 800 frères. Le Grand Maître présente cette évolution comme la plus forte progression de la Grande Loge de France en pourcentage depuis plus de trente ans, et comme l’une des plus importantes enregistrées par une obédience maçonnique en France et en Europe au cours de la même période.
Ces données, communiquées dans l’entretien accordé à 450.fm, doivent naturellement être distinguées entre elles. Une candidature n’est pas une initiation ; une initiation ne garantit pas la persévérance ; et une hausse nette des effectifs ne renseigne pas, à elle seule, sur la vitalité réelle des loges. La véritable mesure de cette politique se trouvera donc dans la durée : assiduité, formation des apprentis, participation aux travaux, fidélisation des nouveaux frères et équilibre financier des ateliers.
Jean-Raphaël Notton récuse en tout cas l’idée d’une « politique du nombre ». Il insiste sur le rôle décisif des loges dans la sélection des candidats. Le Grand Maître rappelle que l’obédience ne se substitue pas aux instances initiatiques locales : le conseil des maîtres examine les candidatures, le vénérable maître joue un rôle central et le Grand Maître n’intervient pas directement dans la décision d’initier.
L’argument est important. Dans le fonctionnement de la Grande Loge de France, l’ouverture institutionnelle ne signifie pas que les admissions seraient décidées au sommet. La communication nationale peut susciter des demandes, mais la sélection et l’accompagnement relèvent d’abord de la responsabilité des loges.
Le Grand Maître fournit à cet égard un exemple particulièrement éclairant. Lors d’une conférence publique organisée à Dijon par plusieurs loges, une centaine de participants auraient manifesté leur intérêt et 35 candidatures auraient été recueillies. Selon le suivi présenté dans l’entretien, environ quatre candidats par loge auraient finalement été retenus. Pour Jean-Raphaël Notton, cette proportion traduit non pas un recrutement automatique, mais un processus de sélection exigeant.
Le problème des loges fragiles
Derrière la croissance des effectifs se trouve une difficulté plus ancienne : la fragilisation de nombreuses loges.
Jean-Raphaël Notton explique qu’au début de son mandat, environ 25% des loges de la Grande Loge de France comptaient 25 frères ou moins à leur tableau. Avec un taux d’assiduité estimé autour de 50%, certaines d’entre elles rencontraient des difficultés à réunir un nombre suffisant de participants pour assurer une vie collective satisfaisante. Cette situation entraîne un cercle vicieux. Une loge vieillissante attire moins de candidats, organise moins d’activités ouvertes et peine à renouveler ses responsabilités. Lorsqu’un candidat se présente enfin, la tentation peut être grande de l’accueillir avec une indulgence excessive, simplement parce que sa présence paraît indispensable à la survie de l’atelier.
Le paradoxe souligné par le Grand Maître est alors le suivant : le manque de candidatures peut conduire à abaisser le niveau de sélection. À l’inverse, l’arrivée de plusieurs candidats permettrait aux loges de comparer les profils, d’approfondir les échanges préalables et de retenir ceux dont les motivations correspondent réellement à la démarche initiatique. La croissance ne constitue donc pas seulement un enjeu statistique. Elle peut devenir un instrument de revitalisation, à condition que les nouveaux membres soient accueillis dans des loges capables de les former, de les écouter et de leur donner une place.
C’est ici que se joue une part essentielle du projet de Jean-Raphaël Notton : attirer davantage, mais aussi mieux accompagner. La question de la qualité ne se résume pas aux critères d’admission. Elle concerne également l’expérience vécue après l’initiation.
« Oser pousser les portes »
Le fil conducteur de la première année de mandat a été résumé par une formule devenue un véritable axe de communication : « Osez pousser les portes ! » À première vue, l’expression semble désigner l’ouverture des temples au public et l’invitation faite aux profanes à découvrir la franc-maçonnerie. Jean-Raphaël Notton lui attribue toutefois une portée plus profonde. Dans la tradition initiatique écossaise, pousser une porte ne signifie pas seulement entrer dans un lieu. C’est accepter de se déplacer intérieurement, de remettre en question ses certitudes et d’entreprendre un travail sur soi. Le Grand Maître rapproche cette démarche d’une formule bien connue de la tradition philosophique et initiatique : « Deviens ce que tu es. »
Le message s’adresse donc simultanément à deux publics. Il invite les francs-maçons à approfondir leur propre cheminement et les profanes à découvrir une démarche fondée sur l’introspection, l’écoute et la recherche de sens. Cette volonté d’ouverture s’inscrit dans un contexte de transformation des usages médiatiques. Jean-Raphaël Notton estime que les générations de moins de 35 ans s’informent de moins en moins par la télévision et la radio traditionnelles. Pour atteindre ces publics, il faut donc aller vers les plateformes qu’ils consultent effectivement.
C’est dans cette logique que la Grande Loge de France a accepté de participer à des formats numériques très éloignés des médias maçonniques traditionnels. L’entretien accordé à l’influenceur connu sous le pseudonyme de « Le Grand JD », en septembre 2025, a notamment rencontré une audience considérable. Selon les chiffres évoqués au cours de l’échange, la vidéo aurait dépassé les deux millions de vues, ce qui en ferait l’une des interviews maçonniques les plus regardées en Europe.
La question essentielle n’est pas de savoir combien de spectateurs ont ensuite demandé à rejoindre la Grande Loge de France. Jean-Raphaël Notton reconnaît qu’il est impossible de quantifier précisément ce passage entre visibilité médiatique et candidature. L’intérêt de cette opération se situe ailleurs : elle a permis d’atteindre des personnes qui ne seraient jamais venues spontanément consulter un site institutionnel ou assister à une conférence traditionnelle.
Le Grand Maître rapporte notamment l’exemple d’une assemblée d’apprentis au cours de laquelle près de 90% des participants auraient déclaré avoir vu cette interview. Pour lui, cette réaction illustre une rupture générationnelle : les jeunes frères connaissent déjà certains créateurs de contenu que les responsables institutionnels ignorent parfois. L’enjeu n’est donc pas de remplacer les médias classiques, mais de compléter la présence publique de l’obédience. Une institution qui ne parle qu’à travers ses canaux traditionnels risque de ne s’adresser qu’à ceux qui la connaissent déjà.
Ce qui doit rester derrière la porte
L’ouverture ne signifie pourtant pas tout montrer. La question des limites est même au cœur de la réflexion.
Jean-Raphaël Notton distingue la communication sur la franc-maçonnerie de la divulgation de ce qui relève de l’intimité des travaux maçonniques. Expliquer ce qu’est une obédience, présenter son histoire, décrire ses valeurs ou ouvrir certains lieux au public ne revient pas à exposer l’intégralité de la pratique initiatique.
La Grande Loge de France entend ainsi conserver une frontière entre l’espace public et l’espace rituel. Cette frontière n’est pas présentée comme une stratégie de dissimulation, mais comme une condition de la démarche initiatique. Tout ne peut pas être communiqué de la même manière, car une expérience symbolique perd une partie de sa portée lorsqu’elle est réduite à une explication extérieure.
Le Grand Maître associe cette réserve à la liberté de conscience, qu’il présente comme l’une des notions cardinales de la Grande Loge de France. Cette liberté implique que les loges ne soient pas des lieux d’expression partisane, religieuse ou politique. Cela ne signifie pas que les frères doivent être indifférents à la vie publique. Ils peuvent exercer des responsabilités politiques, syndicales, associatives ou professionnelles. En revanche, l’institution ne prend pas position pour un parti et ne transforme pas ses travaux en tribune électorale.
Cette distinction permet de comprendre la conception défendue par Jean-Raphaël Notton : la franc-maçonnerie peut réfléchir sur les valeurs qui fondent la vie collective sans intervenir comme une organisation partisane. Elle peut parler de liberté, de justice, de fraternité ou de responsabilité sans imposer à ses membres une lecture politique unique. Dans une période marquée par la polarisation, cette neutralité revendiquée se veut un espace de respiration. Elle autorise la présence, dans une même loge, de personnes qui ne partagent ni les mêmes convictions politiques ni les mêmes sensibilités religieuses, mais qui acceptent de travailler dans un cadre commun.
Tradition et modernité : deux plans distincts
L’une des idées centrales de l’entretien consiste à distinguer l’institution de la pratique initiatique. Pour Jean-Raphaël Notton, moderniser la Grande Loge de France ne revient pas à modifier le Rite Écossais Ancien et Accepté. L’obédience doit plutôt moderniser ses outils de fonctionnement, ses modes de communication, son administration et ses infrastructures, afin de permettre aux loges de pratiquer dans de meilleures conditions. Cette distinction est déterminante. D’un côté se trouve l’institution, qui doit gérer les bâtiments, les finances, les systèmes d’information, les relations internationales et les services rendus aux loges. De l’autre se trouve le travail initiatique, qui conserve son cadre, son langage symbolique et ses exigences propres.
Le Grand Maître compare cette évolution à une modernisation des fondations et des réseaux d’un édifice ancien. On peut rénover la plomberie, renforcer la structure, sécuriser les installations ou améliorer l’accessibilité sans modifier la vocation du bâtiment. Cette approche permet de répondre à une inquiétude régulièrement exprimée dans les milieux maçonniques : comment utiliser les codes de la communication contemporaine sans transformer la franc-maçonnerie en simple marque institutionnelle ?
La réponse de Jean-Raphaël Notton repose sur une séparation des responsabilités. La communication doit faire connaître l’existence et les valeurs de l’obédience ; elle ne doit pas se substituer à l’expérience initiatique.
Une nouvelle gouvernance
La modernisation concerne également le fonctionnement du Conseil fédéral. Jean-Raphaël Notton refuse de présenter sa réforme comme une concentration du pouvoir autour du Grand Maître. Il préfère parler de gouvernance. Il rappelle que les membres du Conseil fédéral sont des mandataires sociaux et qu’ils portent une responsabilité morale, sociale et économique à l’égard des frères. Deux principes structurent, selon lui, cette nouvelle organisation : la liberté de parole et la mise en commun des compétences.
La première évolution consiste à favoriser des échanges plus ouverts au sein du Conseil fédéral. Une opinion minoritaire ne doit pas être automatiquement interprétée comme une opposition personnelle ou une remise en cause de l’autorité. La possibilité de dire les difficultés, de discuter les orientations et de formuler des réserves est présentée comme une condition de la bonne décision.
La seconde évolution repose sur la création de pôles de ressources autour des grands officiers. Le grand officier chargé de la communication ne travaille plus seul, mais s’appuie sur un pôle rassemblant des frères, des professionnels, des collaborateurs de l’obédience et des intervenants extérieurs.
La même logique s’applique à la diplomatie et aux finances. Le pôle diplomatique doit assurer un suivi régulier des relations internationales. Le pôle économique et financier rassemble notamment le grand trésorier, d’anciens responsables et des compétences complémentaires. Cette organisation vise à réduire la dépendance à l’égard d’une seule personne. Elle permet également de conserver la mémoire des décisions et de professionnaliser certaines fonctions sans transformer l’obédience en entreprise. Le chantier le plus important concerne toutefois les systèmes d’information. Jean-Raphaël Notton annonce une refonte globale de l’architecture administrative et organisationnelle de la Grande Loge de France. L’objectif serait d’absorber une croissance de 100% des effectifs sans augmentation équivalente de la masse salariale.
Il s’agit d’un objectif ambitieux. Sa réussite dépendra moins de la technologie elle-même que de l’appropriation des outils par les loges, de la protection des données et de la capacité à ne pas produire une administration plus lourde que l’organisation qu’elle entend servir.
Immobilier et équilibre financier
La question financière constitue l’un des points les plus sensibles du projet. Le Grand Maître affirme avoir fait de la rigueur budgétaire une priorité et réitère son engagement à ne pas augmenter les capitations, c’est-à-dire les cotisations versées par les frères, sauf nécessité exceptionnelle. Cette orientation repose sur un double constat. D’une part, les coûts de fonctionnement et d’entretien augmentent. D’autre part, une hausse trop importante des cotisations peut devenir un obstacle pour les frères déjà membres et pour les candidats potentiels.
La Grande Loge de France bénéficie cependant d’un patrimoine immobilier important. Jean-Raphaël Notton rappelle que l’obédience possède directement un grand nombre de lieux et qu’elle figure parmi les principaux hébergeurs de loges en Europe. Le patrimoine constitue à la fois une richesse et une responsabilité. Il faut entretenir les bâtiments, financer les rénovations, répondre aux normes de sécurité et permettre aux loges de travailler dans des conditions adaptées.
Trois axes d’investissement sont présentés.
Le premier concerne la rénovation de 55 sites sur 73. Les travaux, parfois lourds, pourraient durer de deux à trois ans pour certains bâtiments.
Le deuxième vise la création de nouveaux lieux dans des zones considérées comme des « déserts maçonniques ». Cinq projets sont évoqués : Guéret, Castelnaudary, Cahors, Nouméa et un autre site mentionné dans l’entretien. La reconstruction du site de Nouméa, détruit lors des émeutes, est présentée comme particulièrement symbolique. La Grande Loge de France disposerait des autorisations et des financements nécessaires, tandis que d’autres obédiences pourraient participer à l’occupation des locaux.
Le troisième projet, baptisé « plan Borin », doit accompagner la rénovation de sites appartenant directement à des frères ou à des structures locales plutôt qu’à l’obédience. L’aide prendrait la forme de subventions et non d’investissements directs.
Cette politique suppose que la croissance des effectifs contribue à élargir les ressources sans accroître la pression sur les cotisations. Elle repose aussi sur une gestion prudente de la dette et sur la capacité du patrimoine à générer des revenus ou à réduire certains coûts d’hébergement. Le pari économique est donc clair : investir pour consolider l’outil collectif, tout en évitant que le financement de ces investissements ne repose principalement sur une augmentation des cotisations individuelles.
Le dossier des locaux et la SOGOFIM
L’entretien aborde également les relations avec la SOGOFIM, structure immobilière liée au Grand Orient de France.
La Grande Loge de France dispose de certaines loges hébergées dans des locaux relevant de cette structure. Jean-Raphaël Notton juge les conditions financières devenues trop lourdes pour plusieurs ateliers et estime que cette situation pèse indirectement sur les finances de l’obédience. Il prend soin de présenter ses critiques dans un langage diplomatique. Selon lui, il ne s’agit pas d’accuser le Grand Orient de France, mais de constater les conséquences de difficultés qui ont affecté la structure immobilière, notamment dans le domaine fiscal. Un redressement lié à la TVA aurait entraîné une hausse significative des charges. La Grande Loge de France soutiendrait aujourd’hui financièrement le coût de certains loyers afin d’éviter que les loges ne soient fragilisées.
Sur les 60 loges de la Grande Loge de France hébergées par la SOGOFIM, huit devraient disposer prochainement de leurs propres locaux. Les 52 restantes continueraient à bénéficier d’un accompagnement, mais Jean-Raphaël Notton considère que la situation ne peut pas rester durablement inchangée. La solution envisagée passe par le dialogue et, éventuellement, par des projets immobiliers communs. La logique est pragmatique : les relations entre obédiences peuvent rester fraternelles tout en donnant lieu à des discussions franches sur les équilibres économiques.
Cette question révèle une réalité souvent méconnue du grand public. Derrière les symboles, les rites et les conférences, les obédiences doivent gérer des bâtiments, des assurances, des emprunts, des travaux, des règles fiscales et des charges d’exploitation. La pérennité de la vie maçonnique dépend aussi de cette infrastructure matérielle.
Vers un réseau diplomatique international
L’ambition internationale constitue l’un des axes les plus volontaristes du mandat. Jean-Raphaël Notton affirme que la Grande Loge de France a vocation à devenir le premier réseau diplomatique international maçonnique. Cette ambition s’appuie sur deux niveaux : le développement de loges directement rattachées à la Grande Loge de France et la création d’obédiences souveraines issues de son histoire ou de son accompagnement. La Grande Loge de France annonce avoir signé 13 traités internationaux, présentés comme des accords particulièrement forts dans le cadre des relations entre obédiences de tradition écossaise.
De nouvelles implantations sont évoquées en Asie du Sud-Est, en Amérique du Nord et dans plusieurs régions européennes. La création d’une loge à Singapour est présentée comme une étape symbolique, notamment parce qu’elle constitue une implantation du Rite Écossais dans un environnement historiquement marqué par la présence anglo-saxonne. Le développement international est également envisagé en Afrique. La Grande Loge de France entend renforcer les structures confédérales regroupant des obédiences de Rite Écossais et participer à la création de nouvelles organisations souveraines.
Après la Grande Loge d’Autriche et les structures développées en Ukraine, Jean-Raphaël Notton évoque la future Grande Loge du Congo, appelée à couvrir le Congo-Brazzaville et la République démocratique du Congo. Cette politique soulève plusieurs enjeux. Le premier est celui de la souveraineté : accompagner la création d’une obédience ne doit pas signifier la maintenir dans une relation de dépendance. Le second concerne la diversité des contextes nationaux : une tradition initiatique ne se transpose pas mécaniquement d’un pays à l’autre. Le troisième est celui de la gouvernance : plus un réseau s’étend, plus il doit clarifier les responsabilités, les liens institutionnels et les règles de reconnaissance.
Jean-Raphaël Notton assume néanmoins cette ambition. Pour lui, le Rite Écossais porte une capacité de rassemblement et de rapprochement particulièrement utile dans un monde fragmenté.
La liberté de conscience comme ligne directrice
La liberté de conscience apparaît comme le véritable fil rouge de la vision défendue par Jean-Raphaël Notton. Elle constitue à la fois une valeur spirituelle, une règle de fonctionnement interne et un principe de dialogue public. Dans les loges de la Grande Loge de France, affirme-t-il, peuvent se rencontrer des hommes ayant une religion, n’en ayant aucune ou poursuivant une recherche spirituelle personnelle. Cette diversité ne doit pas être vécue comme un obstacle, mais comme une richesse. La spiritualité ne serait donc pas confondue avec une doctrine imposée. Elle désignerait plutôt un espace de questionnement, ouvert à plusieurs traditions et compatible avec le doute.
Jean-Raphaël Notton récuse ainsi l’idée selon laquelle liberté de conscience et spiritualité seraient contradictoires. Pour lui, la liberté de conscience rend précisément possible une spiritualité sans dogme. Cette conception s’inscrit dans une double référence historique : le Convent de Lausanne de 1875, qui a joué un rôle important dans l’histoire du Rite Écossais, et la loi française de 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État. L’obédience souhaite faire de ces références des occasions de réflexion publique. La laïcité n’est pas présentée comme une hostilité à la religion, mais comme la garantie d’une coexistence pacifique des convictions.
Cette position distingue la Grande Loge de France des obédiences qui privilégient un engagement politique institutionnel ou qui adoptent des positions plus militantes sur les questions religieuses et sociétales. Jean-Raphaël Notton défend une approche moins partisane, centrée sur les valeurs et les comportements plutôt que sur les appartenances politiques.
Une mémoire à rétablir
La deuxième année de mandat s’ouvre également sous le signe de la mémoire. Le Convent 2026 a adopté l’abrogation de deux décisions prises sous le régime de Vichy à l’encontre de loges de la Grande Loge de France. La loge « Les Égalitaires Fils de Karukera », aux Abymes en Guadeloupe, doit reprendre la continuité de la loge « Les Égalitaires », à Pointe-à-Pitre. De même, « L’Union des Cœurs 513 », à Lyon, reprend la filiation de « L’Union des Cœurs ». Cette décision dépasse la seule question administrative. Elle renvoie aux persécutions subies par les francs-maçons pendant la période de Vichy : interdiction des loges, confiscation des archives, fichage des membres et exclusion de la vie publique.
Rétablir une filiation interrompue revient à reconnaître qu’une décision imposée par un régime autoritaire ne peut avoir le dernier mot sur la mémoire d’une institution. Il s’agit d’un geste symbolique de réparation et de vigilance. Cette politique mémorielle rejoint l’intérêt porté par Jean-Raphaël Notton aux grandes figures de l’histoire de la Grande Loge de France. Il cite notamment Arnaud Beltrame, dont il avait prononcé l’éloge funèbre en tant que Grand Orateur, ainsi que les compagnons de la Libération membres de l’obédience.
Il mentionne également Pierre Simon, ancien Grand Maître et acteur associé aux réflexions ayant accompagné les évolutions législatives relatives à l’interruption volontaire de grossesse. Pour le Grand Maître, cette mémoire ne doit pas rester enfermée dans les archives. Elle doit être transmise, expliquée et reliée aux enjeux contemporains. C’est le rôle attribué au musée maçonnique, aux publications, aux conférences et aux journées d’ouverture des temples.
Un musée, des conférences, un dialogue public
La Grande Loge de France cherche à élargir son rayonnement culturel. Son musée, qui a obtenu le label « musée de France » selon les éléments présentés dans l’entretien, doit pouvoir accueillir davantage de visiteurs, notamment des publics scolaires. Cette orientation pourrait transformer le musée en outil pédagogique sur l’histoire des idées, la République, la sociabilité et les formes de transmission initiatique.
Des événements sont également annoncés en région : colloques, conférences, manifestations culturelles et rencontres publiques. Un colloque consacré au dialogue des spiritualités en Méditerranée est évoqué à Ajaccio. D’autres initiatives doivent être organisées à Corbeil, Lille, Lyon, Nancy, Rochefort, dans les Antilles, en Guyane et à Bangkok. Cette décentralisation est essentielle. L’ouverture ne peut pas être uniquement parisienne. La vitalité d’une obédience nationale se mesure aussi à sa capacité à soutenir ses loges locales et à leur permettre d’entrer en relation avec leur environnement. Les conférences publiques ont ici une fonction particulière. Elles ne servent pas seulement à présenter la franc-maçonnerie. Elles peuvent devenir des lieux de conversation sur des sujets plus vastes : la liberté, les spiritualités, l’engagement, la mémoire, la transmission ou les transformations technologiques.
L’enjeu est d’éviter deux écueils opposés : le silence institutionnel, qui laisse le champ libre aux fantasmes, et la communication omniprésente, qui donnerait l’impression que l’obédience cherche avant tout à occuper l’espace médiatique.
La question politique
L’entretien aborde enfin la frontière entre liberté politique individuelle et expression contraire aux valeurs de l’obédience. Jean-Raphaël Notton défend le droit des frères à appartenir à des partis légalement autorisés et à participer à la vie démocratique. Il refuse qu’une appartenance partisane suffise, à elle seule, à justifier une exclusion. Cette position repose sur deux arguments : la liberté de conscience et le respect du droit républicain. Une obédience ne peut pas, selon lui, interdire à ses membres tout engagement dans un parti reconnu par les institutions de la République.
En revanche, le Grand Maître distingue l’adhésion d’une personne à une organisation et les propos qu’elle tient publiquement. Si un frère exprime des positions incompatibles avec les valeurs de la Grande Loge de France, notamment des propos haineux, discriminatoires ou contraires à la dignité humaine, la question change de nature. La frontière se situe donc entre le choix politique individuel et la diffusion de contre-valeurs. La Grande Loge de France ne souhaite pas juger les préférences électorales de ses membres, mais elle entend rester vigilante à l’égard des comportements publics qui porteraient atteinte à ses principes. Cette distinction sera particulièrement mise à l’épreuve dans une période de radicalisation du débat public. Elle exige une doctrine claire, constante et applicable à tous, quels que soient les courants politiques concernés.
Une présidence de passage
Au terme de l’entretien, Jean-Raphaël Notton revient à une conception très personnelle de la fonction de Grand Maître : celle d’un mandat temporaire. Il affirme avoir promis d’exercer trois années de mandat sans chercher à le prolonger au-delà de ce que prévoient les règles de renouvellement. « Je ne suis que de passage », explique-t-il en substance, en refusant la figure de l’homme providentiel. Cette déclaration constitue peut-être le point le plus politique de son intervention. Elle rappelle que la fonction ne doit pas être confondue avec celui qui l’occupe. Le Grand Maître peut impulser, organiser et représenter, mais il ne possède pas l’obédience.
Jean-Raphaël Notton souhaite que son action soit évaluée sur le respect de ses engagements : ne pas augmenter les capitations, renforcer la gouvernance, moderniser l’institution, développer les relations internationales, soutenir les loges et préserver le caractère initiatique de la Grande Loge de France. Il résume son idéal par l’image de « l’homme qui marche », en référence à Alberto Giacometti. L’important ne serait pas d’atteindre une perfection définitive, mais de demeurer en mouvement, de progresser et d’accepter que la construction personnelle ne soit jamais achevée. Son principal risque d’échec serait alors de ne pas avoir été compris. Cette réponse est significative : elle renvoie la responsabilité de la communication à celui qui parle, plutôt qu’à ceux qui n’auraient pas compris.
Pour éviter cet échec, le Grand Maître insiste sur la gouvernance collective, le regard critique porté sur les décisions et la nécessité d’évaluer les effets réels de l’action engagée.
Une année décisive
La deuxième année de Jean-Raphaël Notton à la tête de la Grande Loge de France sera celle de la vérification. L’ouverture a produit une visibilité nouvelle. La question est désormais de savoir si cette visibilité peut nourrir durablement les loges. La croissance des effectifs devra être accompagnée par une transmission solide. Les outils numériques devront faciliter la vie de l’obédience sans envahir la pratique initiatique. Les investissements immobiliers devront renforcer le réseau sans peser sur les cotisations. La diplomatie internationale devra s’appuyer sur des relations équilibrées et respectueuses de la souveraineté des obédiences.
La stratégie présentée par Jean-Raphaël Notton repose sur un équilibre délicat : parler davantage sans tout dévoiler, accueillir plus largement sans renoncer à la sélection, moderniser les structures sans transformer le rite, défendre la liberté de conscience sans se désintéresser du monde. C’est précisément cette tension qui rend son mandat intéressant. La Grande Loge de France entend sortir d’une culture du retrait, mais elle ne veut pas renoncer à la profondeur du temps initiatique. Elle souhaite s’adresser aux nouvelles générations sans se réduire à leurs codes médiatiques. Elle revendique une spiritualité ouverte tout en refusant le dogme. Elle veut participer au débat public sans devenir un parti.
La vidéo de l’entretien accordé à 450.fm le 1er septembre 2026 permettra au public d’entendre la voix, le ton et les convictions du Grand Maître. Le présent article en éclaire les enjeux : derrière les annonces et les formules, c’est la transformation d’une institution ancienne qui se joue, avec une question centrale à laquelle les prochaines années devront répondre :
une obédience initiatique peut-elle devenir plus visible, plus moderne et plus attractive sans perdre ce qui fait précisément sa singularité ?
Pour Jean-Raphaël Notton, la réponse est oui — à condition que l’ouverture ne soit pas une fin en soi, mais un moyen de mieux transmettre la tradition, la fraternité et la liberté de conscience.
Samedi 12 septembre 2026, de 10 heures à 12 h 30, le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France ouvrira sa nouvelle année de travaux par une visioconférence consacrée à un sujet qui touche au cœur même de l’engagement maçonnique : « De la Loge à la Cité, les fondations de la citoyenneté ». Sous le titre volontairement mobilisateur « Prenez place mes Frères et mes Sœurs », Jacques Le Disez invitera les participants à interroger ce passage essentiel entre l’espace initiatique du Temple et la responsabilité du citoyen dans la société. Une rentrée qui dit clairement son ambition : penser la Franc-maçonnerie non comme un refuge hors du monde, mais comme un lieu où se prépare une présence plus consciente au monde.
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Après la transmission, la citoyenneté
Il est des rentrées maçonniques qui ressemblent à une simple reprise des travaux. D’autres portent déjà en elles une direction, presque une interrogation adressée à toute l’année qui s’ouvre. Celle du Chapitre National de Recherche (CNR) du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France appartient manifestement à cette seconde catégorie.
Après une année 2025-2026 placée sous le signe de la transmission, dont les travaux viennent d’être rassemblés et publiés en deux volumes, le CNR annonce pour son nouveau cycle un thème dont l’actualité paraît presque s’imposer d’elle-même : « Les fondations de la citoyenneté ».
Le choix des mots mérite que l’on s’y arrête. Il n’est pas question simplement de citoyenneté, mais de ses fondations.
Or un Franc-maçon sait ce que signifie fonder.
Jean-Francis Dauriac, GSAI du GCG du GODF – Préfet du Vème Ordre du RF
Avant que ne s’élève l’édifice, il faut examiner le terrain, creuser, dégager, poser les premières pierres et s’assurer de leur solidité. La métaphore architecturale, si familière à la tradition maçonnique, rejoint ici directement la réflexion politique et civique. Car une République, elle aussi, ne tient que par la qualité des principes sur lesquels elle repose et par la volonté des femmes et des hommes qui acceptent de les faire vivre.
Liberté, égalité, fraternité, laïcité, dignité de la personne, responsabilité individuelle, primauté de la raison et respect de la conscience ne sont jamais des acquis définitivement scellés dans la pierre. Ils doivent être transmis, éprouvés, parfois défendus et toujours réinterrogés.
À ce titre, le passage d’une année consacrée à la transmission à une année consacrée à la citoyenneté possède une véritable cohérence : que transmettons-nous, si ce n’est aussi une certaine manière d’habiter la Cité ?
La première rencontre de ce nouveau cycle aura lieu samedi 12 septembre 2026, de 10 heures à 12 h 30, en visioconférence, en présence de Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France. Elle sera animée par Jacques Le Disez, membre du CNR et du Souverain Chapitre Jérôme Lalande.
Le titre retenu constitue déjà tout un programme :
« De la Loge à la Cité, les fondations de la citoyenneté : Prenez place mes Frères et mes Sœurs. »
Cette invitation à « prendre place » pourrait sembler, au premier regard, une simple formule d’accueil. Elle est en réalité beaucoup plus riche.
Présent en Loge, naturellement, mais également présent dans la société. Présent dans le débat sans nécessairement prétendre le confisquer. Présent dans les associations, l’éducation, la culture, les institutions, les solidarités et tous ces lieux où se tisse quotidiennement ce que l’on nomme parfois, d’un terme devenu presque abstrait, le lien civique.
La question est ancienne en Franc-maçonnerie. Depuis le XVIIIe siècle, le Franc-maçon travaille dans un espace ritualisé et séparé du tumulte profane, mais cette séparation n’a jamais nécessairement signifié indifférence au monde.
Le Temple protège le travail ; il ne saurait devenir une citadelle.
Le silence de la Loge n’a de sens que s’il permet une parole plus juste lorsque revient le temps de la Cité. L’initiation ne conduit pas hors de la société : elle peut, au contraire, rendre plus exigeante la manière d’y prendre sa part.
C’est toute la dialectique féconde du dedans et du dehors. Que reste-t-il du citoyen lorsque vacillent les certitudes ? La question prend une résonance particulière dans les sociétés contemporaines.
Défiance envers les institutions, brutalisation des échanges publics, fragmentation des opinions, montée des appartenances concurrentes, triomphe de l’immédiateté numérique, affaiblissement des médiations traditionnelles : le citoyen est partout invoqué mais parfois difficile à retrouver.
À force de parler de droits, risque-t-on d’oublier les devoirs ?
À force de revendiquer l’expression de chaque identité, savons-nous encore ce qui permet de construire un espace commun ? Et comment passer d’une juxtaposition d’individus à une véritable communauté politique sans tomber dans l’uniformité ? Ce sont quelques-unes des interrogations que suggère déjà le thème choisi par le CNR.
Pour le Franc-maçon, elles prennent une coloration particulière. La méthode initiatique apprend que personne ne bâtit seul. Chaque pierre possède sa singularité, mais elle ne prend véritablement sens qu’insérée dans l’édifice.
L’image n’appelle évidemment pas à effacer les différences. Elle dit exactement l’inverse : l’harmonie ne naît pas de pierres identiques, mais de pierres ajustées les unes aux autres. Il pourrait bien y avoir là une définition très maçonnique de la citoyenneté.
Du gouvernement de soi à la construction du commun
La Franc-maçonnerie possède cependant une singularité : avant de prétendre transformer la société, elle demande symboliquement à l’initié de commencer par lui-même.
Le chantier est intérieur avant d’être extérieur.
Tailler sa pierre, apprendre à écouter, discipliner sa parole, confronter son jugement à celui d’autrui, accepter le doute et reconnaître ses propres aspérités constituent autant d’exercices initiatiques qui ont aussi une portée civique. Car le citoyen démocratique n’est pas seulement celui qui vote.
Il est celui qui accepte que l’autre puisse avoir raison contre lui. Celui qui distingue l’adversaire de l’ennemi. Celui qui comprend que la liberté de conscience qu’il réclame pour lui-même doit être accordée à autrui avec la même force. En ce sens, la Loge peut être comprise comme un laboratoire symbolique de citoyenneté.
Des hommes et des femmes différents s’y rencontrent, selon les structures et les sensibilités maçonniques, non pour abolir leurs désaccords mais pour apprendre à les travailler autrement. Le rituel impose un ordre à la parole ; le symbole introduit une distance avec les certitudes immédiates ; la fraternité oblige à reconnaître dans celui qui pense autrement un être avec lequel il reste possible de construire.
La démocratie pourrait parfois méditer cette leçon.
La recherche maçonnique comme vigilance
L’intérêt d’un Chapitre National de Recherche est précisément de ne pas s’en tenir aux formules convenues.
Chercher, au sens initiatique du terme, ce n’est pas confirmer ce que l’on savait déjà. C’est accepter de remettre l’ouvrage sur le métier.
Quels sont aujourd’hui les fondements réels de la citoyenneté ? Que signifie encore faire société ? Comment transmettre une culture républicaine à l’heure où les récits communs se fragmentent ? Quelle place donner à la fraternité lorsqu’elle cesse d’être une devise gravée au fronton des bâtiments publics pour devenir une exigence concrète ? Et quelle contribution spécifique une démarche initiatique peut-elle apporter sans transformer la Franc-maçonnerie en parti, en Église ou en simple société de pensée ?
Autant de questions qui pourraient traverser cette nouvelle année de réflexion.
Cette rentrée s’inscrit d’ailleurs dans une activité soutenue du CNR. La newsletter annonce également les derniers travaux présentés, parmi lesquels « De la Loge à la Cité : La Loge mise en scène » d’Aline Kotlyar et une réflexion de Jean-Claude Laroche sur le Grand Débat organisé après le mouvement des « gilets jaunes » et la prise en compte de la parole citoyenne.
Un fil apparaît donc clairement : celui de la relation entre le travail maçonnique, la parole, la société et la construction du commun.
Une rentrée placée sous le signe de la recherche
Le calendrier est dense. Les membres du Grand Chapitre Général vont se retrouver également lors du Congrès des 4 et 5 septembre, tandis que cette première visioconférence du 12 septembre marquera véritablement l’ouverture intellectuelle du nouveau cycle du CNR.
La rentrée est également accompagnée par la publication, chez Conform Éditions, de deux nouveaux volumes issus des travaux de l’année précédente et placés sous le titre général La Transmission à l’épreuve. Les deux ouvrages doivent notamment être remis aux Délégués des Chapitres à l’occasion du Congrès de rentrée.
Nous y reviendrons très prochainement dans 450.fm, tant ces deux publications méritent un examen à part entière. Mais avant les livres vient peut-être la question qu’ils prolongent : que faisons-nous de ce que nous avons reçu ? Car transmettre ne consiste pas seulement à conserver. Transmettre, c’est permettre à quelque chose de continuer à vivre, donc nécessairement à se transformer.
Et la citoyenneté pourrait bien commencer là.
La pierre du citoyen
Au fond, le thème retenu par le Chapitre National de Recherche renvoie le Franc-maçon à l’une de ses plus anciennes interrogations : à quoi sert le travail accompli en Loge lorsque les portes du Temple se referment ? La réponse n’est sans doute ni dans une doctrine politique ni dans un programme d’action. Elle réside davantage dans une attitude. Le Franc-maçon n’est pas nécessairement appelé à porter ses décors dans la Cité. Il lui appartient plutôt d’y porter ce qu’ils lui ont enseigné : le goût de la mesure, l’amour du débat, la recherche de la justice, la conscience de l’inachèvement et cette conviction profondément initiatique qu’aucune construction durable ne se réalise sans l’autre.
Ainsi comprise, la citoyenneté devient presque un travail de bâtisseur.
La République possède ses monuments ; la citoyenneté, elle, n’existe que par ceux qui continuent chaque jour à en poser les pierres.
Le 12 septembre, le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France proposera précisément d’en revenir aux fondations. Et puisque son invitation nous demande de « prendre place », peut-être faut-il entendre derrière ces deux mots une exigence plus profonde : prendre sa place dans la Loge pour mieux apprendre à tenir sa place dans la Cité.
À chaque Coupe du monde, les mêmes rapprochements refleurissent entre football et franc-maçonnerie. On rappelle les Frères qui furent joueurs, dirigeants, bâtisseurs de clubs ou acteurs du mouvement sportif ; on rapproche le fair-play de l’éthique maçonnique, le collectif de la fraternité, la règle librement consentie de la Loi qui permet aux hommes de vivre ensemble. Tout cela est légitime. Mais la Coupe du monde 2026 nous offre peut-être un chemin moins attendu.
Il passe par une chanson : Dai Dai, interprétée par Shakira et Burna Boy. Une chanson populaire, dansante, planétaire, à laquelle nous n’allons évidemment pas prêter quelque improbable intention maçonnique. Mais lorsqu’on l’écoute avec l’oreille du symboliste, certains mots prennent une singulière résonance : le feu intérieur, l’épreuve, la volonté, la transformation de la terre et des larmes en or, le dépassement de soi. Et derrière les champions surgissent surtout des enfants. Des enfants d’Afrique, des enfants du monde.
Peut-être est-ce finalement là que se trouve le plus beau message initiatique.
Le stade n’est pas un Temple, mais les hommes y apprennent parfois à faire cercle
Il serait facile, et sans doute trop facile, de transformer le terrain de football en Loge symbolique. Le stade n’est pas un Temple et les joueurs ne sont pas des initiés parce qu’ils entrent sur une pelouse. Pourtant, les formes ont parfois leur éloquence. Un rectangle rigoureusement tracé délimite un espace où la violence spontanée des corps doit accepter la règle ; en son milieu, un cercle et un point central ordonnent le commencement du jeu ; une sphère parcourt cet espace géométrique et ne prend véritablement sens que parce que vingt-deux individualités consentent momentanément à devenir deux collectifs.
Le football possède ainsi quelque chose du rite profane…
Une durée fixée, des règles connues de tous, des gestes codifiés, un arbitre chargé non de vaincre mais de garantir la possibilité du jeu, et surtout cette étrange exigence selon laquelle l’adversaire est indispensable. Sans lui, il n’y a ni victoire ni dépassement. C’est peut-être ici que le rapprochement avec la démarche maçonnique devient intéressant. La fraternité n’est pas l’abolition de la différence ou du conflit ; elle est l’apprentissage de leur dépassement. Elle nous enseigne que celui qui se tient en face de nous n’a pas nécessairement à disparaître pour que nous puissions exister.
Dans un monde où les appartenances nationales, religieuses, politiques ou identitaires peuvent redevenir des forteresses, cette idée n’est pas insignifiante.
Pendant quatre-vingt-dix minutes, des nations s’affrontent passionnément, puis les joueurs échangent leurs maillots. Le geste est presque banal à force d’être répété. Il demeure pourtant admirable : après le combat, reconnaître l’autre. Voilà peut-être une petite leçon de civilisation.
Siège de la FIFA
La FIFA elle-même a présenté Dai Dai, paru le 15 mai 2026, comme une célébration du football, de la culture et de l’unité. Le morceau a été choisi comme chanson officielle de la Coupe du monde 2026 et associé au Fonds FIFA–Global Citizen pour l’éducation, destiné à développer l’accès à l’éducation et au football pour les enfants.
Dai Dai : cinq langues pour sortir de Babel
Le titre lui-même mérite que l’on s’y arrête. Dai Dai vient de l’italien familier : « allez ! », « vas-y ! », « donne tout ! ». Mais la chanson ne s’arrête pas à une langue. L’anglais, l’espagnol, l’italien, le français et le japonais se répondent dans cette formule répétée comme une sorte de litanie populaire : dai, ikou, dale, allez, let’s go. L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle relève précisément ce caractère polyglotte du morceau.
On pourrait y voir une Babel renversée. Dans le récit biblique, la multiplication des langues disperse les hommes qui voulaient bâtir ensemble. Ici, les langues différentes ne sont plus obstacle à la construction ; elles disent successivement la même chose. Avance. Marche. Continue. Va.
Le franc-maçon connaît bien cette pédagogie du mouvement.
L’initiation ne promet pas l’arrivée, elle provoque le départ. Elle ne livre pas une vérité achevée : elle met l’homme sur un chemin. Elle lui apprend que demeurer immobile devant la porte ne suffit pas et que le voyage intérieur commence par un consentement : celui de faire le premier pas.
Or Dai Dai est tout entière construite autour de cette dynamique. Depuis la naissance, affirme la chanson, quelque chose nous appelle vers le lieu auquel nous appartenons ; les blessures traversées deviennent force ; la volonté ouvre une voie ; chacun porte un feu qu’il lui appartient de préserver ; les chutes et les larmes font partie de l’apprentissage ; il faut enfin recommencer, croire et poursuivre.
Nous sommes presque devant la structure élémentaire d’un récit initiatique : appel, épreuve, chute, relèvement, transformation et accomplissement.
Il ne faut naturellement pas transformer Shakira et Burna Boy en ritualistes à leur insu. Rien ne permet d’affirmer qu’ils auraient voulu glisser dans Dai Dai un message ésotérique ou maçonnique. Mais une œuvre appartient aussi à ceux qui la reçoivent. Le regard symbolique ne prétend pas découvrir un code secret dissimulé par l’auteur ; il met en relation les images d’une œuvre avec quelques grandes figures universelles de l’expérience humaine. Et ici, ces figures sont nombreuses.
Le feu que personne ne peut éteindre
La chanson revient ainsi sur l’image du feu intérieur. Chacun serait détenteur de cette énergie intime que nul autre ne peut lui retirer.
Depuis Héraclite jusqu’aux traditions alchimiques, le feu est moins un objet qu’un principe de transformation.
Il détruit certaines formes pour en permettre d’autres. Dans le cabinet de réflexion comme dans tout chemin initiatique, l’homme est invité à découvrir qu’il ne peut attendre sa lumière uniquement du dehors. La flamme transmise doit un jour devenir flamme entretenue.
Le sportif le sait également. L’entraîneur enseigne, le groupe soutient, le public encourage ; mais au moment de l’effort décisif demeure une solitude intérieure. Nul ne court à votre place. Nul ne peut produire pour vous cette dernière énergie qui transforme l’épuisement en dépassement.
Voilà pourquoi le vocabulaire de Dai Dai parle indifféremment au champion, à l’enfant et, pourquoi pas, à l’initié.
La gloire n’y tombe jamais du ciel. Elle se trouve au terme du travail, des chutes, de la persévérance et d’une certaine fidélité à soi-même.
C’est aussi le sens de cette injonction essentielle du refrain : ne pas oublier sa propre valeur. Nous sommes loin de l’orgueil consistant à se croire supérieur aux autres. Il s’agit plutôt de cette dignité fondamentale que l’initiation cherche elle aussi à réveiller : comprendre que l’être humain possède en lui des possibilités encore inemployées.
Faire de la terre et des larmes de l’or
Mais une phrase, surtout, ne pouvait manquer d’attirer l’attention d’un lecteur familier de l’alchimie :
« From the dirt and the tears, we make gold. » De la terre et des larmes, faire de l’or.
Difficile pour un symboliste de ne pas entendre ici l’écho du Grand Œuvre. Non qu’il faille imaginer Shakira penchée sur quelque vieux traité attribué à Hermès Trismégiste. L’image est beaucoup plus ancienne et beaucoup plus universelle : faire du précieux avec ce qui semblait vil, tirer une naissance d’une souffrance, transformer l’épreuve plutôt que simplement la subir.
L’alchimiste ne fabrique pas seulement un métal précieux. Dans la lecture spirituelle de l’Art royal, il accompagne la matière d’un état imparfait vers son accomplissement. Le plomb devient le symbole des pesanteurs, des blessures, des passions non maîtrisées ; l’or figure une matière réconciliée, lumineuse et incorruptible.
Or que dit Dai Dai sinon cela ? Nous ne pouvons demeurer éternellement prisonniers du passé. Les larmes et la poussière ne doivent pas être niées ; elles deviennent précisément la matière à partir de laquelle quelque chose d’autre peut être construit.
Le franc-maçon dirait volontiers que l’épreuve ne vaut que par le travail que l’on accomplit sur elle. La pierre brute n’est pas méprisable : elle contient déjà la pierre possible.
Dans cette perspective, la chanson sportive cesse presque de parler seulement de football. Elle parle de ces innombrables vies humaines qui ne commencent pas sur la ligne de départ avec les mêmes chances, de ces enfants qui doivent parfois franchir des obstacles avant même de pouvoir rêver.
C’est alors que le clip prend une autre profondeur.
Shakira et Burna Boy : la Colombie rencontre le Nigeria
Le choix des deux interprètes possède lui-même une dimension symbolique.
Shakira vient de Colombie et porte depuis plusieurs décennies une musique ayant fait dialoguer cultures latino-américaines, pop internationale et influences multiples. Burna Boy, né au Nigeria, est devenu l’une des grandes voix mondiales de l’Afrobeats et de l’Afro-fusion, où se mêlent rythmes africains, reggae, dancehall, hip-hop et R&B.
L’Amérique latine et l’Afrique cessent donc ici d’être deux périphéries regardant vers un hypothétique centre culturel occidental. Elles deviennent elles-mêmes le centre sonore du monde.
Gianni_Infantino_2019
Et l’œuvre, elle aussi, est collective. Derrière les deux interprètes apparaissent notamment les noms de Shakira Mebarak, Damini Ebunoluwa Ogulu – Burna Boy –, Ed Sheeran, Jon Bellion, Ahmed Saghir et Alexander “A.C.” Castillo Vasquez, Shakira et A.C. assurant également la production selon les crédits recensés par l’OMPI.
Voilà encore une jolie leçon pour le maçon : même lorsqu’un nom figure en grandes lettres sur l’affiche, l’œuvre résulte d’un chantier où de nombreuses mains invisibles ont travaillé.
Le clip applique la même logique au football
À son ouverture, une constellation de joueurs contemporains vient répondre à l’appel : Lionel Messi, Kylian Mbappé, Luis Díaz, Vinícius Júnior, Rodri, Takefusa Kubo, Santiago Giménez, Alphonso Davies, Jamal Musiala, Christian Pulisic, Harry Kane et Erling Haaland.
Puis la chanson convoque les ancêtres : Pelé, Maradona, Maldini, Romário, Cristiano Ronaldo, « El Pibe » Valderrama, Iniesta, Beckham, Kaká, Messi, Mbappé ou Salah. Les générations se superposent. Les vivants jouent sous le regard symbolique de ceux qui les ont précédés.
Le franc-maçon reconnaîtra là encore quelque chose qui lui est familier : nous ne commençons jamais seuls. Avant nous, d’autres ont travaillé. a chaîne n’a de sens que parce qu’elle traverse le temps.
Mais les véritables personnages de Dai Dai sont peut-être les enfants
Et soudain les vedettes s’effacent. Apparaissent les Triplets Ghetto Kids, jeunes danseurs de Kampala, en Ouganda. Leur présence pourrait n’être regardée que comme l’une de ces touches colorées dont les grands spectacles internationaux savent agrémenter leurs clips. Ce serait manquer l’essentiel.
La fondation Ghetto Kids accueille et accompagne des enfants issus de milieux défavorisés et utilise la musique, la danse et le théâtre comme moyens d’éducation et d’émancipation ; elle contribue également à leur scolarisation, leur hébergement, leur santé et leur accompagnement quotidien.
Ces enfants ne sont donc pas simplement la décoration africaine d’une chanson occidentale sur le football. Ils viennent avec une histoire. Et cette histoire épouse étrangement les paroles qu’ils dansent : partir de conditions difficiles, recevoir une chance, découvrir un talent, travailler, tomber peut-être, recommencer, puis se trouver un jour devant le monde entier.
Galaxy_kids en 2017
Ils finiront d’ailleurs réellement par monter sur cette scène mondiale. Le 19 juillet 2026, lors du premier spectacle de mi-temps jamais organisé pour une finale de Coupe du monde, les Ghetto Kids ont rejoint Shakira et Burna Boy. La FIFA avait explicitement associé leur participation au dispositif soutenant son Fonds pour l’éducation.
Ainsi, ce qui semblait relever de la fiction du clip s’est transformé en réalité : des enfants venus de Kampala ont dansé au cœur de l’un des événements les plus regardés de la planète.
Cette présence change presque le sens de la chanson.
Car lorsque des milliardaires du football, des stars mondiales de la musique et des enfants venus de quartiers défavorisés partagent quelques minutes le même espace, la question n’est plus seulement : qui gagnera la Coupe ?
Elle devient : quel monde voulons-nous construire après le coup de sifflet final ?
Éduquer, c’est construire
Chez Shakira, cette question des enfants n’est d’ailleurs pas circonstancielle. Ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF depuis 2003, elle a créé en Colombie la Fondation Pies Descalzos et intervient depuis longtemps en faveur de l’éducation de la petite enfance. Pour Dai Dai, l’engagement est concret : la totalité des royalties perçues par Shakira sur le titre est destinée au Fonds FIFA–Global Citizen pour l’éducation ; Sony Music s’était engagé à abonder les premiers 250 000 dollars collectés. Le fonds affichait l’objectif de réunir 100 millions de dollars afin de soutenir l’accès à l’éducation et aux activités sportives pour les enfants.
Voici peut-être le point où la lecture maçonnique devient la plus légitime.
Car la franc-maçonnerie s’est toujours voulue école de l’homme. Non pas école au sens d’un catéchisme où une vérité descendrait d’un maître vers un disciple passif, mais lieu d’apprentissage de la liberté, de la responsabilité et de la transmission. Construire le Temple de l’humanité n’a jamais signifié empiler des pierres abstraites. Cela signifie d’abord permettre à chaque être humain d’accomplir ses potentialités. L’éducation est donc probablement l’un des gestes les plus authentiquement constructeurs qui soient.
Donner à un enfant un livre, une école, un professeur, un terrain de sport, un instrument de musique ou simplement la possibilité de croire en son avenir, c’est travailler à un édifice dont nous ne verrons peut-être jamais l’achèvement.
Le véritable Temple est toujours inachevé. La fraternité n’est pas un sentiment, mais un chantier. Il faut enfin revenir au football.
Nous lui demandons souvent davantage qu’il ne peut donner. Une Coupe du monde ne réconciliera pas durablement les peuples. Quelques joueurs s’embrassant après une rencontre n’effaceront ni les guerres, ni les injustices, ni les fanatismes, ni les exclusions. Le sport professionnel lui-même connaît l’argent démesuré, les nationalismes, les discriminations et les violences.
Mais le symbole n’est pas inutile parce que la réalité lui demeure inférieure. Il nous rappelle ce vers quoi nous pouvons tendre.
Pendant quelques instants, Dai Dai fait circuler le même rythme entre la Colombie et le Nigeria, l’Ouganda et la France, le Japon et l’Argentine. Des champions millionnaires et des enfants de Kampala répondent au même appel. Les langues diffèrent, mais disent toutes : avance.
Cela ressemble étrangement à une Chaîne d’Union profane et planétaire.
Non pas une fraternité naïve où tous les hommes deviendraient soudain semblables, mais une fraternité plus exigeante, faite de différences consentant à demeurer ensemble. Une fraternité où l’Argentin peut aimer Messi sans haïr Mbappé, où le Français peut soutenir les Bleus tout en admirant Salah, Vinícius ou Haaland, où l’on peut défendre ses couleurs sans oublier que l’autre porte les siennes avec une émotion tout aussi légitime.
La véritable fraternité commence peut-être là : lorsque l’identité cesse d’avoir besoin d’un ennemi.
Et puis restent ces enfants.
Dans le clip, ils dansent. Dans le stade, ils ont dansé. Mais derrière eux se tiennent tous les autres : ceux que les caméras ne filmeront jamais, ceux qui ne deviendront ni champions du monde ni vedettes de la musique, ceux auxquels il faut pourtant transmettre le désir d’aller plus loin que nous.
Ils sont nos enfants même lorsqu’ils ne portent ni notre nom, ni notre langue, ni notre nationalité.
Car l’avenir n’a pas encore choisi son drapeau.
Voilà peut-être ce que le franc-maçon peut finalement retenir de Dai Dai. Non pas un improbable hymne maçonnique dissimulé sous une chanson de Coupe du monde, mais quelque chose de plus simple et peut-être de plus précieux : l’homme peut être blessé sans être condamné à demeurer brisé ; il possède un feu qu’il doit entretenir ; la matière obscure de l’existence peut être transformée ; nul ne se construit seul ; et toute victoire qui ne prépare pas quelque chose pour ceux qui viennent après nous demeure une victoire incomplète.
Alors le ballon peut cesser un instant d’être seulement un ballon
Il devient cette sphère sans commencement ni fin que des hommes de toutes origines se transmettent à travers un monde quadrillé de frontières.
Et au milieu de ce monde fracturé, des enfants continuent de danser. À nous de faire en sorte que la musique ne s’arrête pas.
Dans ces années à Querceto, Giovanni écrivit ce qui allait devenir son œuvre la plus connue, non pas par les contemporains, qui ne la lurent jamais sous sa forme complète de son vivant, mais par la postérité : l’Oratio de Hominis Dignitate, le Discours sur la Dignité de l’Homme.
Il avait été conçu, à l’origine, comme une simple préface aux neuf cents thèses, un discours d’ouverture qui expliquerait au grand débat romain quel était le projet de Giovanni et dans quel esprit il devait être abordé. Mais dans l’écriture, il était devenu bien autre chose : une déclaration philosophique d’une ampleur et d’une beauté peu communes, qui posait de façon radicalement nouvelle la question de ce qu’est un être humain.
Ficin était là le matin où Giovanni lui lut les premières pages, dans le studiolo de Querceto, par une matinée d’octobre froide et lumineuse. — Dieu dit à l’homme : Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage qui te soit propre, ni don qui te soit particulier, afin que la place, le visage, les dons que tu désireras, tu les obtiennes et les conserves selon ton désir et ton jugement… , lut Giovanni.
Ficin leva la main. Il voulait que Giovanni s’arrête. Il ne voulait pas que la belle phrase soit noyée dans la suite avant d’avoir résonné. — Continuez, dit-il au bout d’un moment, la voix légèrement altérée. —Les autres créatures ont une nature qui est définie et bornée par des lois que nous avons prescrites. Toi, que ne bride aucune limite, tu te définiras ta nature toi-même selon ton arbitre, en la puissance duquel je t’ai mis…
Ficin se leva. Il fit quelques pas dans la petite pièce. Dehors, les oliviers s’ébranlaient légèrement dans un vent doux. — Vous venez d’écrire quelque chose d’immense, dit-il enfin. — Une préface. — Non. Non, ce n’est pas une préface. C’est… c’est un manifeste. Pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, quelqu’un dit que l’homme n’est pas défini par sa nature mais par sa liberté. Que l’homme n’est pas une chose parmi les autres choses, fixée dans sa place dans l’ordre du monde, mais un être qui peut devenir ce qu’il décide d’être. — C’est ce que la Kabbale enseigne sur le Adam Kadmon, l’Homme primordial. Et c’est ce que Plotin dit du Nous, de l’Intelligence divine qui n’est pas limitée par les formes mais les contient toutes… — Oui, oui, dit Ficin avec impatience. Mais vous l’avez dit d’une façon que personne n’avait encore dite. Avec cette clarté, cette force. « Tu te définiras ta nature toi-même. » C’est révolutionnaire, Giovanni. Vous comprenez ? C’est révolutionnaire. Giovanni sourit. — Je comprends que c’est beau, dit-il. Je ne suis pas sûr que le beau soit toujours révolutionnaire. — Dans ce cas, si.
Giovanni et Ficin, reprirent leur dialogue ce même soir, à table : — Vous m’avez appris que le beau est le visible du vrai, dit Giovanni. Et que l’amour est la force qui meut les âmes vers le vrai par le beau. Mais dans mon Discours, je vais plus loin : je dis que l’homme est libre de choisir sa place dans l’ordre des êtres. Cela ne contredit-il pas votre néoplatonisme, qui suppose une hiérarchie fixe ? — Cela le complète, dit Ficin. La hiérarchie néoplatonicienne est une description de la structure de l’être. Mais dans cette structure, il y a un être particulier, l’Homme, qui n’est pas fixé dans sa place, précisément parce qu’il est capable de contempler tous les niveaux. C’est ce que j’ai toujours cru. Vous l’avez dit mieux que moi. — Mais la liberté que je lui attribue est plus radicale que ce que Plotin concevait. Pour Plotin, l’âme peut monter ou descendre dans la hiérarchie, mais la hiérarchie elle-même est fixe. Pour moi… — Pour vous, l’homme peut se faire ange ou bête, plante ou pierre ou dieu, selon son choix. — Oui. Il n’y a pas de nature humaine fixée. Il y a une liberté fondamentale, antérieure à toute nature.
Ficin réfléchit longuement. — Cela va très loin, dit-il. Cela va peut-être plus loin que l’Église ne voudra suivre. — Peut-être. — Et pourtant… c’est ce que dit aussi la grâce, non ? La grâce divinise l’homme. Elle lui permet de devenir ce qu’il n’est pas par nature. — C’est pourquoi je ne crois pas contredire la foi chrétienne. J’en exprime la profondeur. — Vous êtes l’homme le plus brave que je connaisse, Giovanni. Ou le plus inconscient. — Les deux ne s’excluent pas. — Il y a quelque chose qui m’inquiète, dans ce que vous avez écrit, dit-il enfin. Vous dites que Dieu place l’homme au centre du monde, in mundi meditullio, n’est-ce pas votre expression, pour qu’il puisse regarder de là tout ce qui est dans le monde. Mais un centre, Giovanni, n’est pas seulement un lieu d’où l’on voit tout. C’est aussi un lieu d’où l’on peut tomber dans n’importe quelle direction. — Vous avez raison de le dire ainsi. Ma liberté ne va pas seulement vers le haut. — C’est cela qui me trouble. Vous écrivez que l’homme peut dégénérer jusqu’aux choses inférieures, devenir brute. Vous dites presque : tant mieux, c’est la preuve de sa grandeur. Mais n’est-ce pas jouer avec le feu ? Si rien dans sa nature ne le retient, qu’est-ce qui empêche qu’il ne descende, tout simplement ? — Rien, dans sa nature. C’est vrai. Mais je ne dis pas que la nature ne le retient pas : je dis que rien d’extérieur ne le retient à sa place. Ce qui le retient, s’il y a quelque chose, doit venir de son propre jugement. C’est cela, la dignité : non pas d’être empêché de tomber, mais d’être seul responsable de ne pas tomber.
Ficin secoua la tête, mais on voyait bien qu’il était pris par l’idée. — Vous savez ce que disent les Égyptiens de Protée, continua Giovanni. Ce dieu marin qui change de forme selon qu’on le saisit : tantôt flamme, tantôt fleuve, tantôt lion. Certains y voient un symbole de l’âme humaine. Moi je crois que c’est le symbole le plus juste que je connaisse. Nous ne sommes rien de fixe. Nous sommes la puissance de devenir n’importe quoi. — Un caméléon, alors. — Si vous voulez. Mais un caméléon qui choisit sa couleur, et qui en répond.
Il y eut un silence. Puis Ficin reprit, plus bas : — Et la grâce, dans tout cela ? Vous parlez de jugement, de choix, de puissance : tout cela sonne bien aristotélicien, et peut-être un peu pélagien. Où est la place de ce que nous ne nous donnons pas nous-mêmes ? — Je n’ai jamais dit que l’homme se fait seul, Marsile. Je dis qu’il est l’artisan de sa propre forme, mais un artisan a besoin d’un modèle, d’une lumière pour voir, d’une main qui ne tremble pas. Tout cela, c’est Dieu qui le donne. La grâce ne supprime pas la liberté : elle est la condition qui la rend capable d’atteindre ce vers quoi elle tend. Sans elle, ma liberté ne serait qu’un vertige. — Voilà une belle formule. Mais Rome ne l’entendra peut-être pas comme une formule.
Giovanni sourit, presque avec insouciance. — Rome jugera des mots. Dieu jugera de l’intention. — Ce sont les mots qu’on brûle, Giovanni, pas les intentions.
Le mot resta suspendu un moment entre eux, plus lourd que Ficin ne l’avait voulu. Il reprit, radouci : — Ce que je veux dire, c’est que la grandeur de votre thèse tient justement à ce qu’elle est dangereuse. Une pensée qui ne risque rien ne mérite pas d’être pensée. Vous avez raison de dire que l’homme peut devenir dieu ou bête. Mais souvenez-vous de ce que dit l’oracle de Delphes : connais-toi toi-même. Avant de choisir ce que je deviens, je dois savoir ce que je suis déjà, sinon ma liberté n’est qu’ignorance qui se prend pour de la puissance. — C’est pour cela que je place le connais-toi toi-même avant l’ascension, dit Giovanni. La philosophie morale nettoie l’âme des passions. La dialectique et la philosophie naturelle l’élèvent par degrés, comme l’échelle de Jacob, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin contempler la théologie face à face. La liberté sans cette échelle n’est qu’une chute déguisée en vol.
Ficin le regarda longuement, avec une tendresse presque paternelle. — Vous avez vingt-quatre ans, Giovanni, et vous parlez comme si vous aviez déjà traversé tous les degrés de cette échelle. — Je n’ai fait qu’en dessiner le plan. Il me reste toute une vie pour la monter. — Puisse Rome vous en laisser le temps, dit Ficin doucement.
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Que reste-t-il d’un outil lorsque le geste qui lui donnait sens s’est effacé de la mémoire ? Cette question traverse le numéro 117 de La Chaîne d’Union (LCU), consacré aux « outils du maçon ». Sous l’apparente familiarité du maillet, de la truelle, de l’équerre, du compas ou de la perpendiculaire, la revue rouvre un dossier que beaucoup croyaient épuisé. Jacques Garat le rappelle dès son éditorial.
La Franc-Maçonnerie a hérité du métier une langue symbolique si familière qu’elle risque précisément de ne plus être interrogée. Or un symbole séparé de son usage premier s’appauvrit vite. Ce numéro lui rend son poids de matière, sa profondeur historique et sa capacité de transformation intérieure. D’autres études déplacent utilement le regard, depuis la psychologie de l’attachement maçonnique jusqu’aux funérailles dans la Caraïbe. L’ensemble pose une question essentielle pour l’initié, que faisons-nous réellement des symboles que nous disons connaître ?
Quand l’outil devient trop familier, le symbole commence à s’effacer
Jacques Garat ouvre le numéro par une interrogation presque provocatrice. Fallait-il vraiment consacrer un nouveau dossier aux outils du Franc-Maçon, alors qu’ils occupent depuis des générations les rituels, les tableaux de Loge et la littérature symbolique ? Sa réponse prend le contre-pied de l’évidence. La familiarité n’est pas la connaissance. Elle peut même devenir son obstacle le plus discret.
L’éditorial souligne une difficulté fondamentale de toute transmission initiatique
Un héritage symbolique peut être conservé avec fidélité tout en perdant progressivement la compréhension de ce qui l’a fait naître. Les outils du bâtiment viennent d’un univers de gestes, de contraintes, de matières, de mesures et de vérifications. Le tailleur de pierre ne manipule pas indifféremment un ciseau, un maillet, une règle, un compas ou une équerre. Chacun répond à une fonction précise et engage un rapport particulier à la matière. Oublier cette distinction technique, c’est risquer de réduire la métaphore à une image commode.
Les outils de taille ne se confondent donc pas avec les instruments de traçage, de mesure ou de contrôle. La pierre brute et la pierre taillée retrouvent leur portée symbolique lorsque revient, derrière l’allégorie morale, la réalité du métier. Jacques Garat replace ainsi le dossier dans une question plus vaste, celle du passage de la maçonnerie de métier à la Maçonnerie spéculative, avec ses continuités, ses déplacements et ses reconstructions. Comprendre comment un outil fut tenu permet parfois de mieux comprendre pourquoi il peut encore nous tenir.
Pierre Mollier fait parler les blasons que les maçons de métier avaient laissés derrière eux
Le texte de Pierre Mollier, « Les outils dans l’emblématique des “Maçons de pratique” en France au seuil du XVIIIe siècle », constitue l’un des grands intérêts de ce numéro. Son point de départ est l’Armorial général de France dressé à partir de 1696 sous l’autorité de Charles d’Hozier. Derrière cette entreprise administrative et fiscale se cache un extraordinaire conservatoire d’images.
Armorial Charles d’Hozier
L’enquête cherche à retrouver l’imaginaire professionnel qui précède de peu l’essor de la Franc-Maçonnerie spéculative en France. La truelle, le marteau, la règle, l’équerre, le compas, l’échelle, la hache, le pic ou le fil à plomb appartiennent à des hommes qui bâtissent, taillent, couvrent, charpentent et organisent leur communauté.
Parmi quatre-vingt-quatorze blasons de communautés utilisant des outils du métier, la truelle domine avec soixante-trois occurrences, soit environ les deux tiers de l’ensemble. Le marteau vient ensuite avec quarante-cinq occurrences. Parmi les instruments de mesure et de traçage, le compas apparaît douze fois, la règle dix fois et l’équerre sept fois. Ces chiffres rappellent que la hiérarchie symbolique qui nous paraît aujourd’hui naturelle n’était nullement écrite d’avance. L’équerre et le compas, devenus emblèmes universellement reconnaissables de la Franc-Maçonnerie, ne dominaient pas nécessairement l’iconographie des communautés de métier à la fin du XVIIe siècle.
Nombre de blasons ne concernent d’ailleurs pas des maçons seuls
Dans les petites villes, plusieurs métiers se regroupent dans une même communauté. Maçons, couvreurs, plâtriers, charpentiers, menuisiers ou serruriers partagent une représentation collective. Cette porosité oblige à la prudence. Tout compas ancien n’annonce pas la Franc-Maçonnerie et toute équerre ne dissimule pas un initié. Pierre Mollier résiste à la tentation de projeter rétroactivement la Maçonnerie spéculative partout où apparaissent ses futurs emblèmes.
C’est précisément parce qu’il refuse cette facilité que son étude devient si féconde. La Franc-Maçonnerie n’a pas créé ex nihilo la plupart de ses outils symboliques. Elle les a reçus d’un monde du métier, puis convertis en opérateurs moraux et initiatiques. Entre l’usage professionnel et la signification spéculative, il n’existe ni identité absolue ni rupture totale. Il existe une transformation.
Un compas entouré d’un serpent suffit parfois à déplacer toute une histoire
Blason de la communauté des maçons de Saumur (fin du XVIIe siècle)
Le blason attribué à la communauté des maçons de Saumur retient particulièrement l’attention. Enregistré à la fin du XVIIe siècle, il associe notamment une règle, une équerre et un compas, tandis qu’un serpent s’enroule autour de ce dernier. L’œil ésotérique pourrait être tenté d’y chercher aussitôt un secret. Pourtant, Pierre Mollier revient aux sources iconologiques. Le serpent renvoie ici à une tradition emblématique où il figure la prudence, vertu nécessaire à celui qui mesure, trace et conduit un ouvrage.
La leçon dépasse ce cas. Un symbole ne signifie jamais dans le vide. Il reçoit sa valeur d’un contexte social, d’une culture visuelle et d’un usage. Le serpent peut être biblique, médical, hermétique, alchimique ou moral selon le lieu où il apparaît. Le compas lui-même peut désigner le métier, la géométrie, la mesure ou l’idée d’une limite justement tracée. L’intelligence symbolique commence lorsque le lecteur accepte cette pluralité sans la transformer en confusion.
La démarche de Pierre Mollier est maçonnique par sa méthode autant que par son sujet.
Elle exige de mesurer avant d’affirmer, de vérifier avant de transmettre, de distinguer l’hypothèse de la preuve. L’initié qui apprend à ne pas confondre ressemblance et filiation accomplit déjà un travail d’équerre sur son propre imaginaire.
Historien de la Franc-Maçonnerie, spécialiste des rites, de l’iconographie et de l’héraldique, Pierre Mollier a consacré une large part de ses recherches aux formes visuelles et documentaires du fait maçonnique.Son bloc-notes, Rassembler ce qui est épars, prolonge ce travail par des découvertes, des images et des textes régulièrement enrichis. Le titre dit assez bien une méthode, recueillir les fragments sans abolir leurs différences.
La matière empêche le symbole de devenir bavard
L’étude héraldique rend aux outils leur individualité. La culture maçonnique contemporaine tend parfois à les fondre dans une constellation familière où chacun connaît d’avance la morale attachée à chaque objet. L’équerre serait rectitude, le compas mesure, le maillet volonté, le ciseau discernement, la truelle fraternité. Ces correspondances ont leur légitimité rituelle, mais l’histoire rappelle qu’elles ne doivent pas devenir des automatismes.
La truelle étend, lie, joint et fait tenir. Le maillet transmet une force et exige une maîtrise du geste. La règle donne à la mesure une forme vérifiable. L’équerre confronte deux directions et oblige à la justesse d’un angle. Le compas détermine une distance et organise un espace. Retrouver cette matérialité ne rabaisse nullement le symbole. La matière empêche au contraire le symbole de devenir bavard.
Une pierre ne cède pas à l’éloquence. Un angle faux reste faux, quelle que soit la beauté du commentaire. Pour le Franc-Maçon, cette évidence devient une exigence intérieure. La pierre symbolique porte des aspérités, des habitudes et des certitudes que la parole rituelle ne suffit pas à rectifier. L’outil n’est initiatique que s’il cesse d’être une décoration mentale pour devenir une discipline.
Daniel Beaune déplace l’addiction vers la question du lien
Daniel Beaune – Cairn.info
La « Chronique inactuelle » de Daniel Beaune pose une question dont le titre arrête aussitôt le lecteur, « La franc-maçonnerie est-elle addictive ? » Professeur des universités en psychopathologie clinique, psychanalyste et membre du Grand Orient de France, Daniel Beaune écarte l’idée d’une addiction maçonnique au sens clinique. Aucune classification psychiatrique ne reconnaît une telle pathologie. La vraie question se situe ailleurs. Pourquoi la Franc-Maçonnerie produit-elle parfois des liens affectifs si durables que la démission, l’exclusion ou la rupture avec une Obédience peuvent être vécues comme un deuil ?
Daniel Beaune replace cet attachement dans la crise contemporaine des appartenances. Les sociétés occidentales ont multiplié les possibilités d’autonomie tout en fragilisant des institutions qui structuraient les identités et les continuités biographiques. Dans cet univers où chacun doit sans cesse définir ses liens, la Loge peut devenir un espace d’appartenance d’une intensité inhabituelle.
L’auteur mobilise la psychologie sociale et la théorie de l’attachement
La Loge fournit des repères, des visages, des rites, une histoire, une temporalité et une reconnaissance symbolique. Elle peut aussi fonctionner comme une « base de sécurité », selon l’expression issue de John Bowlby (1907 – 1990) – médecin psychiatre et psychanalyste britannique – à partir de laquelle l’être humain trouve assez de stabilité pour explorer et se transformer. Une institution initiatique n’est ni une famille de substitution ni un dispositif thérapeutique, mais elle peut offrir une continuité relationnelle qui soutient une construction personnelle.
Dans le sillage du pédiatre et psychanalyste britanniqueDonald Winnicott (1896 – 1971), la Loge devient aussi un espace transitionnel entre le monde intérieur et la réalité extérieure, où le rituel ouvre un champ d’élaboration symbolique. La référence à Carl Gustav Jung prolonge cette perspective par la notion d’individuation. Le symbole ne résout pas les contradictions de l’existence. Il accompagne une maturation.
L’initiation ne vaut que si le lien rend plus libre
L’article ne cède pourtant pas à l’idéalisation. L’attachement peut se transformer en dépendance lorsque l’institution cesse d’être un lieu de croissance et devient la condition de l’équilibre personnel. Le besoin de reconnaissance, l’investissement excessif des fonctions, la confusion entre dignité initiatique et position institutionnelle, la difficulté à supporter la distance ou la perte d’un office peuvent signaler un lien devenu trop étroit. La frontière apparaît lorsque l’appartenance ne soutient plus l’autonomie, mais commence à la remplacer.
La conclusion mérite d’être méditée en Loge.
Une institution initiatique réussit moins lorsqu’elle obtient la fidélité indéfinie de ses membres que lorsqu’elle rend chacun davantage capable de se tenir debout par lui-même. La fraternité digne de ce nom ne fabrique pas de dépendance, elle crée les conditions d’une liberté plus consciente. Nous avons besoin des autres pour apprendre à devenir nous-mêmes, mais le chemin ne peut être parcouru à notre place.
D’autres chemins prolongent le même travail de discernement
Le reste du numéro élargit utilement le champ. Dans « Paris et les francs-maçons », Naudot Taskin revient sur le Paris maçonnique à travers les hommes, les Loges et les initiatives qui ont inscrit cette sociabilité dans la ville. Jacques Garat poursuit de son côté une réflexion sur les transformations contemporaines de l’hostilité antimaçonnique.
La partie « Varia » conduit vers d’autres territoires. Frank Jamet et Jean-Luc Le Bras étudient les funérailles maçonniques dans la Caraïbe à travers les rituels d’enterrement, les veillées, les cortèges et les tenues de deuil. Dominique Papon, dans « Remercier », s’empare d’un sujet qui engage la reconnaissance, l’égalité et le service en Loge. Les notes de lecture complètent cette circulation des idées.
Le dossier consacré aux outils s’achève par une réflexion sur la « divine perpendiculaire » et le passage d’un registre théologique du métier à une morale spéculative. Cette perspective évite le récit trop commode d’une transmission linéaire entre opératifs et spéculatifs. Entre le chantier médiéval, les communautés de métier de l’Ancien Régime et la Loge du XVIIIe siècle, les mots, les images et les gestes changent de statut. L’outil conserve quelque chose de son ancienne fonction tout en entrant dans un nouvel ordre de sens.
Le Temple commence peut-être lorsque l’outil cesse d’être une image
La Chaîne d’Union trouve avec ce numéro une matière parfaitement accordée à sa vocation d’étude maçonnique, philosophique et symbolique. Le dossier ne cherche pas à inventer une nouvelle grammaire. Il demande quelque chose de plus exigeant, revenir aux objets, aux archives, aux usages et aux déplacements de sens.
Que transmettons-nous lorsque nous transmettons un symbole ?
Un mot appris, une interprétation reçue, une habitude rituelle, ou une capacité renouvelée à interroger le réel ? Les meilleurs textes de ce numéro choisissent la dernière voie. Ils ne détruisent pas les lectures traditionnelles. Ils les éprouvent. Ils obligent à distinguer la répétition de la transmission et la familiarité de la connaissance.
La construction de la tour de Babel, Bruges ou Gand, c. 1500, artiste inconnu
Conform Édition accompagne cette diffusion avec un catalogue fortement consacré aux revues, essais, travaux historiques et collections maçonniques.
Il faut finalement revenir à la question posée dès l’éditorial. Les outils du Maçon ont-ils encore quelque chose à nous apprendre ? Oui, à condition de renoncer à croire que nous les connaissons parce que nous les voyons depuis longtemps. La truelle d’un blason du XVIIe siècle, le compas enlacé d’un serpent, l’équerre moins fréquente qu’attendu, la perpendiculaire chargée d’une ancienne mémoire théologique et le maillet rendu à la résistance de la matière rappellent la même chose. Le symbole n’est vivant que lorsqu’il continue à travailler celui qui le regarde.
La chronique de Daniel Beaune ajoute une dernière exigence. Le travail initiatique doit aussi interroger le lien qui nous attache au groupe, au Rite, à la Loge et à l’institution. Si l’outil sert à construire, il doit également apprendre à ne pas emprisonner. Si la fraternité soutient, elle ne peut abolir la liberté. Si le Temple rassemble, il ne saurait devenir le seul lieu où une existence trouve sa valeur.
C’est ici que ce numéro atteint sa portée la plus féconde.
Il rend à l’outil sa double gravité, celle de la main qui bâtit et celle de l’esprit qui se mesure à lui-même. Entre les deux, la Franc-Maçonnerie trouve son espace le plus juste, non dans l’adoration de ses symboles, mais dans leur mise au travail. La question n’est donc pas de savoir quels outils nous possédons. Elle est de savoir ce qu’ils construisent encore en nous.
La Chaîne d’Union – Les outils du maçon, collectif, n°117, juillet 2026, Conform Édition, 80 pages, 14 €. Revue d’études maçonniques, philosophiques et symboliques publiée par le Grand Orient de France, fondée en 1864. Conform édition, le site / À commander sur Conform édition
Un homme a été arrêté après avoir vandalisé, à la peinture rouge, le temple maçonnique d’Indianapolis ainsi que la cathédrale du Rite écossais située de l’autre côté de la rue. Les faits se sont produits un lundi matin, selon la chaîne américaine WRTV. À l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment, l’auteur présumé a tracé plusieurs lignes et symboles dont la signification demeure indéterminée. Il a également inscrit sur le mur est la phrase suivante :
« Geometry provides no beginning, only expands middle. »
Cette phrase pourrait être traduite par :
« La géométrie n’offre aucun commencement, elle ne fait qu’élargir le milieu. »
Sa portée exacte reste toutefois incertaine.
Les dégradations auraient notamment touché des photographies vieilles de plus d’un siècle, des murs en marbre ainsi qu’une statue située dans le hall d’entrée. L’homme aurait également brisé des fenêtres et inscrit des graffitis sur la cathédrale du Rite écossais.
Des propos hostiles à la franc-maçonnerie
Selon Chris Hodapp, président de la bibliothèque et du musée maçonniques de l’Indiana et auteur de Freemasons for Dummies, le message laissé par le suspect semblait exprimer une position « bizarre et vaguement antimaçonnique », dont la signification précise n’a pas encore été comprise. Le suspect aurait affirmé que son père était franc-maçon et que la franc-maçonnerie l’aurait rendu « mauvais ». Lorsqu’il a été confronté par la gardienne de sécurité Tiffany Robinson, il aurait également tenu des propos très hostiles à l’égard des maçons, allant jusqu’à souhaiter leur mort.
La gardienne a alors appelé la police. D’après le récit rapporté par WRTV, l’homme aurait indiqué qu’il allait attendre l’arrivée des forces de l’ordre à l’extérieur du bâtiment. Il a finalement été interpellé sans que la confrontation ne dégénère davantage.
Une intrusion facilitée par une porte ouverte
Chris Hodapp a expliqué que l’individu avait pu pénétrer dans le temple parce qu’une porte était restée maintenue ouverte. Le montant des dégâts et la durée des travaux de restauration n’étaient pas encore connus au moment du reportage. Le responsable du musée estimait cependant que la remise en état pourrait constituer un défi plus important que le coût financier des réparations, compte tenu de la valeur historique des œuvres et des éléments architecturaux endommagés.
Crédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher HodappCrédit Photo Freemasons for Dummies – Christopher Hodapp
Il est des sociétés qui meurent dans le fracas des armes, d’autres qui commencent par périr dans leur langage. À la veille de la Révolution française, Versailles parle encore admirablement. On y possède l’art de la formule, la science de l’épigramme, le goût de l’allusion meurtrière et cette cruauté polie qui permet d’assassiner une réputation sans jamais hausser la voix.
Dans Ridicule, Patrice Leconte ne filme donc pas seulement une Cour décadente : il observe ce moment presque imperceptible où une civilisation, devenue amoureuse de son propre reflet, cesse d’entendre le monde qu’elle prétend gouverner. Un ingénieur venu assainir les marais de la Dombes découvre qu’il existe, derrière les grilles de Versailles, des eaux plus stagnantes encore : celles de la faveur, de l’ambition, de la vanité et de l’entre-soi. Dès lors, le film peut aussi être regardé depuis le Temple.
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Car toute institution qui oublie que les places élevées sont faites pour servir et non pour s’élever soi-même risque un jour de voir apparaître ses propres courtisans, ses petits ducs, ses grands chambellans et ses délicieux mamamouchis couverts d’or, persuadés que leur tablier mesure la hauteur de leur initiation.
Avant que la Révolution n’abatte les portes, Versailles mourait déjà de l’intérieur
Il faut revoir Ridicule en oubliant un instant que l’on connaît la fin de l’histoire. Nous savons, nous, ce que les personnages ignorent encore. Nous savons la Bastille, la nuit du 4 août, les privilèges abolis, Versailles déserté, le roi ramené à Paris et cette société dont les hiérarchies paraissaient gravées dans le marbre soudain balayée par une tempête politique. Cette connaissance rétrospective donne au film une étrange mélancolie : tandis que la Cour s’amuse de quelques bons mots, l’Histoire, déjà, chausse ses bottes dans l’antichambre.
Patrice Leconte
Patrice Leconte situe son récit en 1780. Rien n’a encore officiellement basculé, mais tout semble intérieurement épuisé. C’est ce que la magnificence du film dissimule et révèle à la fois. Les décors sont somptueux, les étoffes bruissent, les perruques poudrées donnent aux visages une blancheur presque spectrale, et l’exquise élégance des salons semble promettre l’éternité à ceux qui les habitent. Pourtant, sous cette perfection esthétique, quelque chose pourrit. Présenté en ouverture du Festival de Cannes en 1996, porté par Charles Berling, Jean Rochefort, Fanny Ardant, Judith Godrèche et Bernard Giraudeau, puis couronné notamment par les César du meilleur film et du meilleur réalisateur, Ridicule est moins une reconstitution historique qu’un conte moral sur la décomposition des élites.
Son héros, Grégoire Ponceludon de Malavoy, arrive précisément de l’endroit que Versailles ne voit plus : le pays réel.
La Dombes
Dans la Dombes, les marais entretiennent les fièvres et condamnent les populations ; ingénieur hydrographe, Ponceludon sait qu’il faudrait drainer les terres, creuser des canaux, rendre à l’eau son mouvement afin de rendre aux hommes leur santé. Son projet relève de cette philosophie pratique qui traverse le XVIIIe siècle, lorsque les Lumières ne sont pas encore seulement un mot destiné aux manuels scolaires mais l’ambition de soumettre les malheurs humains à l’examen de la raison. Il s’agit de comprendre pour agir, de connaître afin d’améliorer. Ponceludon appartient à cette famille d’hommes qui pensent que l’intelligence doit finir quelque part dans une œuvre.
Or Versailles lui apprend que la raison, lorsqu’elle rencontre le pouvoir, doit parfois commencer par faire antichambre.
Charles Berling : le baron Grégoire Ponceludon de Malavoy
Le jeune homme ne manque ni de savoir ni de courage. Il lui manque cette chose insaisissable dont les régimes de Cour font souvent la véritable monnaie politique : l’accès. Entre une idée utile et celui qui pourrait la décider s’étend tout un monde de protections, d’amitiés, d’introductions, de salons, de préséances et d’intérêts concurrents. Ponceludon croit venir demander au roi le financement d’un ouvrage hydraulique ; il découvre qu’avant d’approcher le souverain, il lui faudra apprendre à naviguer sur des eaux infiniment plus dangereuses que celles de la Dombes.
L’ironie du film tient tout entière dans cette symétrie. Ponceludon veut assainir un marais naturel ; il entre dans un marais social.
Là-bas, l’eau ne circule plus et devient pestilentielle ; ici, ce sont la parole, la faveur, la décision et le pouvoir qui stagnent entre quelques mains. L’ingénieur comprend les lois de l’hydraulique, mais Versailles lui enseigne une autre science des fluides : celle des réputations.
Patrice Leconte retrouve La Bruyère : la Cour comme immense théâtre de caractères
Jean_de_La_Bruyère
À bien des égards, Ridicule pourrait être regardé comme un lointain héritier de La Bruyère. Dans Les Caractères, le moraliste observait déjà cette humanité particulière que produit la proximité du pouvoir, où l’on apprend à régler son visage, ses gestes et jusqu’à ses enthousiasmes sur le regard de celui dont dépend la faveur. La Cour n’est jamais seulement un lieu ; elle est une psychologie collective. Elle produit des comportements, façonne des tempéraments, enseigne la souplesse des consciences et finit par convaincre chacun que son existence dépend moins de ce qu’il est que de l’impression qu’il produit.
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Le sociologue Norbert Elias montrera beaucoup plus tard, dans La Société de cour, combien cet univers reposait sur un mécanisme de dépendances croisées : le roi tient les courtisans par la faveur, mais les courtisans eux-mêmes vivent sous le regard constant de leurs semblables. Ils s’observent, s’évaluent, se craignent et se copient. La moindre faute dans l’étiquette, le moindre recul dans l’estime du souverain ou la moindre disgrâce peuvent ruiner en quelques heures ce que plusieurs générations avaient construit.
Patrice Leconte convertit cette mécanique sociale en dramaturgie
Norbert_Elias,1987
À Versailles, chaque repas ressemble à une scène, chaque salon à une arène et chaque conversation à un duel dont personne ne connaît exactement le moment où sera porté le coup décisif. La violence n’a pourtant besoin d’aucun cri. Elle est d’autant plus terrible qu’elle reste élégante. Un sourire accompagne l’exécution, une révérence suit la blessure, et le bourreau peut même s’excuser de son esprit avec une grâce parfaite.
C’est ici que le film rencontre Chamfort, autre observateur impitoyable du monde mondain, et plus généralement cette grande tradition française de la maxime où l’on décortique les vanités sociales comme un anatomiste ouvrirait un corps. Sous les politesses, l’amour-propre travaille ; sous les compliments, la concurrence veille. Les personnages de Ridicule ne cherchent pas seulement à plaire : ils doivent empêcher l’autre de plaire davantage.
Jean Rochefort résumait magnifiquement cette atmosphère lorsqu’il comparait le film à un western dont les bons mots auraient remplacé les revolvers. L’image est plus profonde qu’elle n’en a l’air. Les courtisans se font face comme des duellistes ; chacun attend que l’autre découvre un instant sa faiblesse. La répartie possède la rapidité du coup de feu et l’épigramme peut laisser derrière elle un cadavre social. Leconte filme ainsi une aristocratie qui a conservé l’art de l’escrime tout en remplaçant l’épée par la langue.
La parole, qui pourrait être rencontre, devient alors classement.
On ne répond plus à quelqu’un pour poursuivre avec lui une pensée ; on répond contre lui afin d’établir devant témoins sa propre supériorité.
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Le langage cesse progressivement d’être l’instrument de la raison pour devenir l’ornement de la domination. Ce renversement est essentiel, car il donne au titre du film toute sa profondeur. Le « ridicule » n’y désigne pas une simple maladresse. Il est une sentence sociale. Être rendu ridicule, c’est être diminué dans le regard du groupe, et parfois disparaître de la scène sur laquelle se distribuent les faveurs.
Sous ses lumières, Versailles pratique donc une forme raffinée d’anthropophagie.
On dévore les réputations.
Bellegarde, ce maître qui connaît parfaitement les portes mais ne sait plus très bien où elles conduisent
Jean_Rochefort_2013
Le marquis de Bellegarde, admirable Jean Rochefort, est sans doute le personnage le plus humain et le plus subtil du film parce qu’il appartient simultanément à deux mondes : il connaît la Cour et il en connaît la vanité. Il pourrait la quitter tout à fait mais n’y consent jamais complètement, comme si l’homme lucide demeurait malgré lui séduit par le spectacle dont il a pourtant percé le mensonge.
Lorsqu’il recueille Ponceludon et entreprend son éducation mondaine, il devient son maître d’initiation à un univers de codes. Il lui apprend qu’une idée ne suffit pas si personne n’accepte de l’entendre, qu’un silence mal placé peut perdre un homme et qu’une phrase lancée au bon instant lui ouvrira peut-être une porte restée fermée à dix mémoires savants. Il lui enseigne donc l’art de vivre dans la société telle qu’elle est plutôt que telle qu’elle devrait être.
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Ce savoir n’est pas méprisable. Il contient même une forme de sagesse pratique : observer avant d’agir, ne pas gaspiller sa parole, comprendre les circonstances, mesurer les hommes et savoir que la vérité la plus lumineuse peut demeurer impuissante si elle est prononcée dans une pièce vide. Pourtant, l’apprentissage se trouble lorsque le moyen risque de devenir une fin. À force d’apprendre à Ponceludon comment obtenir une faveur, Bellegarde pourrait lui faire oublier pourquoi il désirait cette faveur.
C’est en cela que le personnage devient passionnant pour une lecture initiatique.
Il connaît le rituel, mais doute de la destination. Il sait franchir les portes, mais ne sait plus si elles ouvrent quelque part.
Les scènes d’extérieur de la résidence du marquis de Bellegarde ont été tournées au château de Villiers-le-Bâcle, propriété de l’humoriste Yves Lecoq
Il possède les usages, les mots et les signes de reconnaissance d’un monde dont il a commencé à comprendre la vacuité sans parvenir encore à s’en détacher entièrement. Il est ce maître possible qui possède toute la mémoire de la cérémonie, toutes les subtilités du cérémonial et peut-être tous les grades, mais qui risque d’avoir oublié que le but d’une initiation n’est jamais d’apprendre à circuler avec aisance parmi les dignitaires.
Bellegarde reste néanmoins sauvé par l’affection. Son attachement à Ponceludon l’empêche de sombrer dans le cynisme absolu. Il voit chez le jeune homme une sincérité qui l’émeut précisément parce qu’elle lui rappelle ce qu’il aurait pu conserver de lui-même. Aussi finit-il moins par lui enseigner comment réussir à Versailles que par lui permettre de comprendre qu’il faudra savoir un jour quitter Versailles.
Et toute initiation véritable contient peut-être cette leçon : il existe des portes que l’on franchit pour apprendre qu’il ne faut pas y demeurer.
Mathilde, ou cette intelligence qui préfère la matière au miroir
Face à cette Cour où l’intelligence s’épuise à contempler sa propre virtuosité, Mathilde de Bellegarde introduit une autre relation au savoir. Elle expérimente. Elle observe. Elle cherche. Son rapport à la connaissance n’est pas ornemental, mais opératif : une idée doit rencontrer le réel, se soumettre à lui, parfois échouer contre lui, puis revenir transformée par l’expérience.
Judith_Godrèche_2007
Dans un film où presque tout le monde veut paraître, Mathilde veut comprendre. Cela suffit à la rendre presque étrangère à Versailles.
Son rapprochement avec Ponceludon ne relève donc pas seulement de l’intrigue sentimentale. Tous deux appartiennent, chacun à leur manière, au même monde du chantier. Lui veut réorganiser les eaux et rendre une terre habitable ; elle s’interroge sur les phénomènes de la nature. Tous deux entretiennent avec la connaissance une relation qui ne trouve sa vérité qu’au moment où l’idée devient expérience.
C’est ici que Ridicule rejoint peut-être l’une des tensions les plus anciennes de la pensée occidentale : celle qui oppose le savoir comme parure au savoir comme transformation. Il est possible de savoir beaucoup et de n’être devenu personne. On peut connaître toutes les citations, toutes les doctrines, toutes les traditions et posséder une extraordinaire érudition sans que cette bibliothèque intérieure ait jamais déplacé la moindre pierre de l’édifice personnel. Mathilde et Ponceludon appartiennent au contraire à une connaissance qui demande des mains.
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Le monde maçonnique devrait comprendre cela mieux que tout autre, lui qui s’est donné pour emblèmes des outils et pour métaphore un chantier. Une planche, si savante soit-elle, n’est jamais accomplie par l’applaudissement qu’elle reçoit ; elle ne prend sens que si elle provoque quelque déplacement intérieur, quelque doute fécond, quelque désir de construire autrement.
Il est des discours qui brillent comme les lustres de Versailles. Et des paroles plus modestes qui ouvrent un canal.
Le marais extérieur n’est jamais très loin du marais intérieur
Le marais de la Dombes constitue alors beaucoup plus qu’un élément de scénario. Il devient la grande matière symbolique du film. L’eau qui cesse de circuler se corrompt ; une richesse naturelle se transforme en foyer de maladie précisément parce qu’elle a perdu son mouvement.
Versailles connaît le même mal.
Tout y converge vers le centre mais presque rien n’en repart.
Les demandes montent, les décisions descendent mal. Les informations se déforment au fil des intermédiaires. Entre le souverain et ceux qu’il gouverne s’est constituée une couche si épaisse de médiations que le royaume peut souffrir sans que sa douleur atteigne véritablement celui autour duquel tout paraît organisé.
La comparaison avec l’alchimie devient tentante. Le marais est une matière de nigredo, de putréfaction, mais la tradition alchimique ne considère jamais la putréfaction comme une simple fin : elle peut être l’état préalable à une transformation. Encore faut-il reconnaître que quelque chose doit mourir pour qu’une autre forme apparaisse.
Ponceludon accepte de regarder la matière en face. Le marais est malade ? Il faut travailler le marais.
Versailles adopte l’attitude inverse. La société est malade ? Elle ajoutera des bougies.
C’est peut-être là toute la tragédie de l’Ancien Régime tel que Leconte choisit de le représenter : un monde qui, jusque dans sa fin, prend la beauté de ses apparences pour la preuve de sa santé. Il ne nie pas seulement la maladie ; il parfume les symptômes. Il couvre les eaux stagnantes de musique, de dentelle et de bons mots.
L’Histoire connaît malheureusement beaucoup de sociétés qui ont ainsi confondu leurs derniers feux avec une aurore.
L’abbé de l’Épée : ceux qui parlent le moins sont parfois les seuls à vouloir communiquer
La présence de l’abbé de l’Épée donne au film l’une de ses plus belles profondeurs morales. Tandis que Versailles transforme le langage en instrument d’exclusion, l’abbé s’attache à donner les moyens de communiquer à ceux que la société tient à l’écart de la parole commune.
Abbé de l’Épée (1712-1789).
Le contraste est presque trop parfait pour être fortuit. D’un côté, des sourds que l’on croit enfermés dans le silence et qui désirent entrer en relation avec le monde. De l’autre, des courtisans dotés d’un langage prodigieusement raffiné mais qui ne rencontrent plus personne.
La véritable surdité change ainsi de camp.
Versailles entend chaque rumeur, chaque mot malheureux, chaque épigramme, chaque faute de goût. Rien ne lui échappe de ce qui concerne les réputations. Pourtant, la Cour demeure sourde aux fièvres de la Dombes, aux besoins du pays, aux inventions susceptibles d’améliorer la vie et bientôt aux craquements de l’édifice politique lui-même. Elle entend admirablement ce qui se murmure dans ses couloirs, mais plus rien de ce qui monte du royaume.
Voilà une leçon qui devrait être inscrite quelque part dans tous les Temples où la parole circule rituellement.
Écouter ne signifie pas attendre avec politesse que l’autre ait fini afin de pouvoir enfin prononcer ce que l’on préparait déjà.
Écouter suppose d’accepter la possibilité d’être déplacé. Or Versailles n’écoute jamais parce que Versailles ne souhaite pas être déplacé. Il veut durer exactement tel qu’il est.
L’abbé de Vilecourt, ou lorsque la métaphysique devient numéro de salon
L’abbé de Vilecourt incarne une autre forme de dévoiement, plus subtile encore, parce qu’elle touche au sacré. Chez lui, Dieu lui-même risque de devenir accessoire de représentation sociale.
Bernard Giraudeau
Vilecourt possède du talent, de l’esprit, de la culture et cette capacité de soutenir une thèse avec un éclat qui fascine l’assemblée. Pourtant, lorsqu’il laisse entendre qu’il pourrait défendre avec la même virtuosité la position inverse, quelque chose s’effondre. Non parce qu’il faudrait interdire le doute ou la dialectique, mais parce que la pensée paraît avoir perdu chez lui toute autre finalité que l’exposition de son propre génie.
La métaphysique devient alors un miroir.
Et Vilecourt ne cherche plus derrière le miroir. Cette scène porte loin au-delà du XVIIIe siècle. Elle interroge toutes les sociétés où la parole spirituelle, philosophique ou initiatique risque de devenir performance. On peut parler admirablement de transcendance et n’avoir jamais consenti à être soi-même transcendé ; développer de savantes considérations sur l’humilité en espérant secrètement qu’elles seront unanimement admirées ; discourir sur la mort de l’ego tout en surveillant du coin de l’œil la place que l’on occupera au prochain banquet.
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Le ridicule véritable commence peut-être là : non lorsque l’homme trébuche, mais lorsqu’il ne perçoit plus la contradiction entre ce qu’il proclame et ce qu’il devient.
Et puis survient le bal : un homme tombe et toute une société se révèle
La scène du bal rassemble soudain toute la morale du film. Ponceludon est piégé et chute publiquement. L’événement pourrait être insignifiant : un homme vient de tomber. Mais dans une société gouvernée par le regard, la chute physique devient immédiatement chute symbolique.
Et la Cour rit. C’est ce rire, beaucoup plus que la maladresse elle-même, qui condamne Versailles.
Car une communauté révèle toujours quelque chose d’essentiel sur sa nature dans sa manière de regarder celui qui tombe. On peut tendre la main, détourner pudiquement le regard, laisser à l’autre la possibilité de retrouver sa dignité ; on peut aussi former un cercle autour de lui et transformer son humiliation en spectacle.
Versailles choisit le spectacle.
Le groupe se fortifie un instant de la faiblesse de sa victime. Chacun rit sans doute aussi parce que le malheur de l’autre signifie que, pour quelques minutes encore, il ne sera pas lui-même le prochain sacrifié. Derrière la cruauté se cache donc une immense peur. Ces hommes et ces femmes qui paraissent si sûrs de leurs rangs vivent sous la menace permanente d’une disgrâce dont ils savent qu’elle leur ferait perdre jusqu’à leur identité sociale.
La Cour est un lieu où personne ne peut tomber parce que personne ne croit qu’il sera relevé. Et c’est exactement à cet endroit que le film commence à tendre son miroir au monde maçonnique.
De Versailles à certaines Obédiences, il n’y a parfois qu’un changement de costume
On peut regarder Ridicule avec le sentiment rassurant d’avoir échappé à ce monde ancien. Les privilèges ont été abolis, les perruques ont disparu et nous sommes modernes, républicains, éclairés – et Francs-Maçons, qui plus est. Autant dire vaccinés contre la vanité.
C’est du moins ce que nous aimons croire.
Car celui qui fréquente longtemps les mondes obédientiels éprouve parfois une étrange impression de déjà-vu. Les ducs et les marquis ont cédé la place à quelques titres sonores, à des dignitaires dont la fonction semble avoir adhéré à la peau et à certains Frères dont l’entrée dans le Temple prend des allures de lever royal. Ils ne portent plus la culotte de soie, mais le tablier brodé – avec parfois beaucoup de cet or qu’il convenait pourtant de laisser symboliquement à la porte.
Les décors maçonniques sont parfaitement légitimes lorsqu’ils désignent une responsabilité et rappellent un devoir. Le problème commence lorsque le symbole ne renvoie plus à une fonction, mais nourrit l’identité de celui qui le porte.
Alors apparaît le mamamouchi obédientiel.
Molière l’aurait adoré.
Il ne se contente pas d’avoir été Grand Maître : il demeure Grand Maître dans sa propre métaphysique, longtemps après avoir rendu le maillet.Il parle volontiers d’humilité, parfois même avec éloquence, mais sa démarche réclame déjà l’Orient et son regard vérifie discrètement si le protocole dû à son rang ancien sera respecté.
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Or une fonction n’est pas un degré supplémentaire d’humanité. Un Grand Maître n’est pas un Maître plus Maître que les autres Maîtres. Celui qui siège à l’Orient occupe, pour un temps, la place dont le rite a besoin. C’est une charge, non une transfiguration.
La Franc-Maçonnerie connaît ici un paradoxe savoureux : elle demande à l’impétrant de se dépouiller de ses métaux, puis lui offre parfois la possibilité d’en acquérir de nouveaux sous forme de titres, cordons, préséances et dignités. Naît alors cette curieuse expression de « carrière maçonnique ».
Une initiation possède pourtant un chemin ; une administration, une carrière. Confondre les deux, c’est déjà transformer le Temple en Versailles. On peut progresser dans l’organigramme sans avancer d’un pouce sur soi-même, présider mille Tenues sans avoir compris le silence et connaître parfaitement le rituel sans plus entendre ce qu’il dit.
Les courtisans de Ridicule ne sont pas grotesques parce qu’ils portent de beaux habits, mais parce qu’ils finissent par prendre leur habit pour leur personne. De même, le mamamouchi n’est pas ridicule parce qu’il porte un beau tablier : il le devient lorsqu’il croit que ce tablier l’embellit intérieurement.
L’Orient n’est pas un trône. Il indique la source de la lumière ; celui qui y siège devrait donc être le premier à savoir qu’elle ne vient pas de lui.
Lorsque le siège devient trône, le maillet sceptre, le cordon décoration et la préséance privilège, Versailles réapparaît sous les voûtes du Temple.
Le véritable Vénérable, comme le véritable Grand Maître, se reconnaît peut-être à ceci : il sait rendre son maillet sans avoir le sentiment de perdre une partie de lui-même. Car l’initiation ne consiste pas à s’habituer à être regardé, mais à apprendre, peu à peu, à ne plus avoir besoin du regard pour être.
Ponceludon accomplit enfin le geste le plus difficile : il sort
La grandeur de Ponceludon tient précisément à ce qu’il aurait pu réussir.
Il a appris les codes, maîtrisé les reparties et compris comment fonctionne la Cour. Il aurait pu pousser plus loin son avantage, devenir l’un des brillants acteurs de ce théâtre et obtenir enfin cette reconnaissance dont il pensait avoir besoin pour accomplir son projet.
Il comprend pourtant que gagner dans un jeu corrompu peut constituer une défaite plus profonde que de le perdre.
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Après son humiliation, quelque chose se renverse. Il cesse de demander à Versailles de lui dire qui il est. Dès lors, le rire de la Cour perd son pouvoir. On ne peut véritablement humilier que celui qui continue d’accorder à son juge l’autorité nécessaire pour le faire.
Ponceludon quitte donc la scène. Son départ possède toute la beauté d’un geste initiatique : il était venu pour entrer et découvre qu’il faut sortir.
Voilà sans doute l’une des leçons les plus précieuses de Ridicule. Nous passons beaucoup de temps à apprendre comment ouvrir des portes. L’expérience apprend parfois à reconnaître celles derrière lesquelles il n’y a rien.
La Révolution commence peut-être lorsque ceux d’en haut ne savent plus entendre ceux d’en bas.
Patrice Leconte ne filme pratiquement pas la Révolution française, mais elle hante chaque plan
Elle est cette présence future dont nous connaissons l’existence et que les personnages refusent encore d’imaginer. Le film suggère ainsi qu’un régime ne tombe jamais uniquement parce que ses adversaires sont devenus puissants. Il commence à mourir lorsqu’il devient incapable de comprendre sa propre inutilité.
Versailles continue de parler alors que le royaume demande à être entendu. L’élite confond sa conversation avec le monde. Le pouvoir confond son cérémonial avec l’action. La réputation tient lieu de mérite. La faveur remplace la compétence.
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Et tandis que Ponceludon veut faire circuler les eaux, tout le système politique demeure construit pour que rien ne circule vraiment.
Il y a déjà du Beaumarchais dans cette société qui ignore encore qu’elle est devenue son propre objet de satire. Quelques années plus tard, Figaro lancera à son maître cette phrase restée célèbre : « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » Toute l’exaspération d’un siècle est contenue dans cette attaque contre un monde où le rang prétend valoir mérite.
Le Temple pourrait utilement conserver cette phrase quelque part dans sa mémoire.
Car un titre n’est jamais une vertu. Une dignité n’est jamais une initiation. Et avoir été placé un jour à l’Orient n’a jamais dispensé personne de continuer à travailler sa pierre.
La fraternité commence exactement là où Versailles s’arrête
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C’est finalement dans le rire que Ridicule livre son secret le plus profond. Versailles rit avec une grâce incomparable : son rire est spirituel, cultivé, élégant, admirablement français dans ce que notre tradition littéraire possède parfois de plus acéré, mais aussi de plus cruel. Il sait reconnaître la faute de goût, débusquer la sottise, saisir une faiblesse à l’instant où elle affleure et transformer l’hésitation d’un homme en spectacle mondain ; cependant, tout occupé à désigner celui qui tombe, il a désappris le geste élémentaire qui consisterait à le relever.
Derrière l’éclat des lustres, la somptuosité des palais et le feu des épigrammes, ce monde est donc déjà mort, car une civilisation peut produire de grands écrivains, ordonner de subtiles cérémonies et réunir les esprits les plus brillants de son siècle : dès lors qu’elle ne sait plus que faire de celui qui trébuche, sinon l’offrir à la dérision collective, elle a perdu quelque chose d’essentiel à son humanité.
C’est précisément à cet endroit que le Temple pourrait répondre à Versailles, non en proclamant la supériorité de ses valeurs – ce qui ne serait encore qu’une vanité parée du vocabulaire de la vertu –, mais en accomplissant ce geste très simple par lequel commence véritablement la fraternité : lorsque l’autre tombe, refuser de rire avec la Cour et lui tendre la main. La Chaîne d’union n’a de sens que si elle se resserre autour de celui qui chancelle ; autrement, elle ne serait qu’un ornement supplémentaire dans le grand salon des apparences.
De même, lorsque nous recevons un maillet, un cordon, une dignité ou l’honneur de prendre place à l’Orient, il conviendrait de nous souvenir que rien ne nous est confié pour agrandir notre personnage, mais pour augmenter notre devoir.
Les anciens Grands Maîtres, les dignitaires, les présidents de ceci et les très illustres de cela peuvent donc se rassurer : personne ne leur demande de renoncer à leurs beaux tabliers, seulement de ne pas imaginer que la richesse du décor ajoute quoi que ce soit à la hauteur de l’homme qui le porte.
Car le signe le plus certain d’une authentique élévation intérieure ne réside ni dans la place occupée, ni dans le titre reçu, ni dans l’éclat des honneurs accumulés, mais dans cette liberté conquise à l’égard du regard d’autrui : celui qui s’est véritablement élevé n’éprouve plus le besoin d’être placé plus haut. Le véritable initié est peut-être celui qui, lorsque toutes les lumières se tournent vers lui, demeure assez lucide pour savoir qu’il n’en est pas la source, mais seulement, pour un temps, le dépositaire et le serviteur.
Versailles avait fini par confondre la lumière avec son propre reflet. Voilà pourquoi il brillait avec tant d’ostentation, quelques années seulement avant que l’Histoire ne soufflât sur ses chandelles.
Réenchanter le monde n’implique ni de restaurer quelque âge d’or, ni de repeindre le réel aux couleurs d’une consolation facile. Le numéro 352 d’Humanisme, la revue des francs-maçons du Grand Orient de France, choisit une voie plus exigeante. Il cherche les conditions intellectuelles, politiques, sensibles et fraternelles capables de rendre de nouveau désirable un monde démocratique fatigué de ses querelles. De Christophe Devillers à Bruno Fuligni, une conviction se dessine. La raison, privée de désir, de récit, de mémoire et de fraternité, ne suffit pas à faire société.
La pierre brute ne se polit pas en chassant l’impur
L’éditorial de Christophe Devillers donne sa tonalité à l’ensemble. Sa cible n’est pas tel camp particulier mais la tentation de la pureté elle-même, cette vieille passion humaine qui traverse les idéologies, les religions, les morales et les utopies dès que chacune prétend posséder seule la bonne mesure du monde. Pureté identitaire, révolutionnaire, morale ou prétendue pureté des intentions finissent par produire le même geste lorsque la conviction devient certitude absolue. Il faut alors désigner, trier, exclure, réduire l’autre à l’anomalie qu’il faudrait corriger.
Cette critique trouve, pour le lecteur maçon, une profondeur immédiate.
La pierre brute n’est jamais une pierre impure. Elle est une matière encore rugueuse, chargée de possibilités, qui réclame le travail patient de la main et de l’intelligence. Vouloir supprimer la rugosité en supprimant la pierre elle-même serait l’exact contraire de l’Art. Christophe Devillers choisit donc la nuance, non comme mollesse du jugement mais comme discipline de l’esprit. Distinguer, contextualiser, accepter l’incertitude, entendre une parole adverse et laisser cette parole déplacer quelque chose en soi deviennent les gestes civiques d’un authentique travail de taille.
L’image de la pierre livrée à l’eau vive inverse le vieux rêve de maîtrise. La matière accepte le temps, le courant et l’altérité. La formation de soi ne consiste pas à devenir lisse, mais à devenir habitable pour autrui. Réenchanter signifie alors apprendre à rencontrer ce qui résiste à nos certitudes.
Une démocratie meurt aussi lorsque personne ne prend le temps de la faire vivre
Logo de la République française
Dans la rubrique des idées, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, déplace cette exigence sur le terrain du débat public. Son texte consacré à la possibilité même de débattre part d’un constat sévère. La conversation démocratique se trouve prise entre défiance, polarisation, accélération numérique et enfermement dans des univers d’opinions qui ne communiquent plus. Les réseaux sociaux ne constituent pas l’unique cause du mal, mais ils en accélèrent les effets. L’instantanéité privilégie la réaction, l’algorithme renforce les proximités et la contradiction devient trop souvent une offense.
Pierre Bertinotti
Pierre Bertinotti rappelle que la démocratie suppose un espace où des citoyens acceptent la légitimité d’une parole qu’ils ne partagent pas. Il rejoint ici une intuition centrale de la tradition maçonnique. Une Loge digne de ce nom ne sert pas à confirmer ce que chacun pensait déjà. Elle constitue une école de déplacement intérieur. La parole y circule sous une règle, le temps y est ordonné et l’écoute précède la riposte. Le conflit subsiste, mais reçoit une forme qui protège la recherche commune.
La République ne tient donc pas par la seule solidité de ses institutions. Elle vit de pratiques, de mœurs, d’habitudes de débat et d’une certaine confiance dans la possibilité d’un monde commun. Lorsque cette confiance se défait, chaque camp peut transformer ses adversaires en ennemis irréductibles. L’expérience maçonnique offre ici moins un modèle qu’un exercice. Penser contre soi-même devient une forme de courage civique. Il ne s’agit pas d’abandonner ses principes, mais de vérifier qu’ils résistent à la contradiction autrement que par l’anathème.
La défense de la République exige parfois une parole ferme. Toute la difficulté réside dans cette juste mesure que connaissent les bâtisseurs. Une porte doit pouvoir s’ouvrir sans que le Temple perde ses murs.
Réenchanter sans mentir, c’est rendre la vérité désirable
Directeur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, journaliste passé notamment par Franc-Tireur, La Tribune et Conspiracy Watch, fondateur de la revue littéraire Ernest, David Medioni part d’un objet inattendu, une chanson de Mylène Farmer devenue au début des années 1990 la bande sonore d’une génération gagnée par le désenchantement.
Liberté, justice, progrès, fraternité, avenir continuent d’être prononcés, mais leur puissance sensible s’est affaiblie.
David Medioni ne décrit pas un désert sans croyances. Il décrit un espace saturé de récits, d’images, de prophéties et de promesses concurrentes. Le problème n’est donc pas l’absence d’enchantement. Il tient à la prolifération de mauvais enchantements, ceux qui promettent une explication totale, une pureté retrouvée, des responsables cachés ou une catastrophe suffisamment certaine pour dispenser de penser.
Sa formule, réenchanter sans mentir, prend alors tout son sens. La modernité critique a appris à mesurer, démontrer, contester, vérifier et défaire les illusions. Cet héritage reste indispensable. Pourtant, aucune communauté politique ne survit longtemps si elle ne sait offrir que des procédures, des normes et une administration correcte de la désillusion. La vérité peut être exacte sans devenir pour autant désirable. Une société peut être rationnelle et laisser ses citoyens orphelins d’un horizon partagé.
La question touche ici au cœur de la démarche initiatique. Le symbole n’est pas un mensonge ajouté au réel. Il est une manière de rendre le réel plus intelligible sans prétendre l’épuiser. Le rituel ne demande pas de croire à une fable comme à un fait historique. Il ouvre un espace où des gestes, des récits et des figures permettent à chacun de travailler ce qui, autrement, resterait muet. Les humains n’habitent jamais la vérité nue. Ils ont besoin de formes pour la partager.
Les démocraties découvrent qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour être aimées
Réenchanter la démocratie impose de lui rendre une chair, des récits et une joie commune sans fabriquer de mythologie mensongère. David Medioni convoque Albert Camus pour chercher un « nous » assez vaste pour permettre d’appartenir à plus grand que soi sans s’y dissoudre. La chaîne d’union en donne une image éloquente. Chaque maillon demeure distinct, mais nul ne possède à lui seul la chaîne.
Fraternité ou adelphité, le symbole doit-il changer de mot pour rester vivant
La contribution de Nadia Geerts ouvre un débat sensible autour du vocabulaire de la fraternité. L’essayiste observe la progression du terme « adelphité », proposé comme désignation épicène des liens entre frères et sœurs, ainsi que le mouvement parallèle de féminisation des fonctions. Elle y voit une tension entre deux ambitions, effacer la marque sexuée dans certains mots et rendre, ailleurs, la présence des femmes davantage visible. Son interrogation touche moins à la grammaire qu’à la place accordée au symbole dans une institution initiatique.
Nadia Geerts
Nadia Geerts défend la fraternité comme une notion dont la portée a depuis longtemps excédé son origine étymologique. Elle rappelle que l’idéal républicain et la Déclaration universelle des droits de l’homme en ont fait une relation morale entre êtres humains. Elle insiste surtout sur le caractère immédiatement compréhensible de cette vertu et sur le « comme si » qui travaille la démarche maçonnique. Se dire frères ne décrit pas une parenté biologique. Cette parole crée une obligation de conduite. Elle demande que chacun traite l’autre selon une exigence qui dépasse les appartenances reçues.
L’argument mérite d’être entendu dans une institution où les mots ont une épaisseur rituelle. Pourtant, un symbole vivant possède aussi des lecteurs et des usages nouveaux. Le désir de déplacer le lexique peut traduire la volonté d’habiter plus pleinement un langage commun.
Faut-il protéger le mot pour sauver le symbole, ou laisser le symbole transformer son vêtement verbal afin de poursuivre son œuvre ?
Nadia Geerts privilégie l’esprit de fraternité contre le littéralisme et insiste sur la nécessité de concilier adaptation sociale et fidélité aux fondamentaux. Cette position possède une cohérence maçonnique, puisqu’un symbole cesse d’agir lorsqu’il est réduit à sa matérialité linguistique. Mais l’inverse mérite la même vigilance. Un symbole peut également perdre sa portée lorsque l’institution refuse d’entendre ce que ses mots produisent chez celles et ceux qui les reçoivent. La tradition initiatique n’est vivante que si elle accepte cette épreuve du sens.
Marc Bloch rencontre Hiram là où l’histoire refuse de mépriser les légendes
marc Bloch
Avec Charles Conte et sa chronique consacrée à Marc Bloch, au roi Salomon et à la légende d’Hiram, le numéro retrouve la profondeur du temps. Le rapprochement intrigue d’autant plus que Marc Bloch, immense historien et cofondateur avec Lucien Febvre de l’école des Annales, n’a pas fait de la figure d’Hiram un objet central de son œuvre. Charles Conte suit plutôt les chemins par lesquels l’historien s’est intéressé aux survivances, aux croyances collectives, aux légendes et à ces formes de mémoire qui échappent aux frontières trop étroites d’une histoire réduite aux seuls faits.
Panthéon Marc Bloch et Simonne_Vidal
Marc Bloch s’est notamment intéressé à la vie posthume des figures historiques, à la manière dont les sociétés prolongent un personnage dans le mythe et transforment sa mémoire selon leurs propres besoins. Charles Conte rappelle ainsi un texte de 1925 consacré à la « vie d’outre-tombe » du roi Salomon. L’historien ne demande pas à la légende de devenir un fait. Il cherche ce que la légende révèle des sociétés qui la transmettent.
Le lecteur maçon retrouve ici Hiram dans sa véritable patrie, non dans le registre de la preuve archéologique mais dans celui de la fécondité symbolique. Que la tradition ait transformé, combiné ou déplacé des matériaux bibliques importe moins que la fonction acquise par le récit au sein de la culture initiatique. Un mythe ne devient pas vrai parce qu’il aurait eu lieu. Il devient opérant parce qu’il continue de faire travailler ceux qui le reçoivent. Cette distinction protège à la fois la rigueur historique et la liberté initiatique. Charles Conte rappelle ainsi qu’entre crédulité et réduction rationaliste existe un territoire où l’histoire peut étudier la légende sans s’y soumettre et où la Franc-Maçonnerie peut vivre de ses mythes sans les transformer en chroniques factuelles.
Bruno Fuligni en 2015
Autour d’une table républicaine, la politique retrouve le goût du commun
Bruno Fuligni choisit une autre archive, autrement savoureuse, pour faire revivre le républicanisme français. Historien et écrivain, il s’attarde sur un banquet du Parti républicain-socialiste tenu au Grand Orient de France en décembre 1925. Le menu devient document politique. Turbot, poularde, fromages, vins et dessert racontent une sociabilité disparue où les congrès ne s’achevaient pas seulement par des motions mais autour d’une table capable de mêler les délégations et les sensibilités.
L’intérêt du texte dépasse l’anecdote gastronomique. Le banquet républicain appartient à une histoire politique de la convivialité. Il rappelle une époque où manger ensemble pouvait constituer une manière de fabriquer du commun, de désarmer momentanément les rivalités et de donner un corps à l’abstraction des principes. La date rapproche la scène de la mémoire de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tandis que la figure de Paul Painlevé fait apparaître tout un monde de savants, de parlementaires et de militants pour lesquels la République restait une construction quotidienne.
Le Parti républicain-socialiste disparaîtra, déchiré par ses contradictions. Mais l’archive pose une question qui traverse tout le dossier. Que reste-t-il d’une République lorsque ses membres ne savent plus partager une table, un récit, une dispute ou une fête ? La convivialité ne remplace ni le droit ni les institutions, mais elle leur donne une chaleur civique.
Pour les francs-maçons, cette scène possède une familiarité particulière.
Les agapes prolongent à leur manière la tenue, déplacent la parole et rendent visibles d’autres formes de fraternité. Le pain partagé ne résout aucune divergence doctrinale, mais il rappelle que l’adversaire d’une discussion peut rester le convive d’une même table. À une époque où l’opposition politique tend trop vite à devenir répulsion morale, ce vieux banquet de 1925 prend une saveur inattendue.
Le réenchantement commence lorsque la raison accepte d’avoir un cœur
La cohérence de ce numéro d’Humanisme tient au passage constant entre le politique, le symbolique, l’historique et le sensible. Le thème du réenchantement aurait pu conduire vers une spiritualité vague ou la nostalgie d’un sacré perdu. La revue choisit une direction plus difficile. Elle reste fidèle à l’humanisme rationaliste du Grand Orient de France tout en reconnaissant que la raison ne suffit pas à fabriquer du désir de vivre ensemble.
De Christophe Devillers à Bruno Fuligni, la revue relie ainsi nuance, débat, récit commun, fraternité, légende et mémoire républicaine. Ce parcours donne au réenchantement une épaisseur qui évite la consolation facile.
Quelques fragilités demeurent. Le mot « réenchantement » est si disponible qu’il menace parfois d’absorber des problématiques très différentes. La chaleur collective ne saurait devenir un remède général à des fractures dont les causes sociales, économiques et politiques restent dures. De même, la défense de l’universalisme gagnerait à accueillir davantage les objections de ceux qui perçoivent dans certains héritages linguistiques ou institutionnels des formes d’effacement. Mais ces tensions ne diminuent pas l’intérêt du numéro. Un humanisme sans contradiction finirait lui aussi par devenir une doctrine de pureté.
La leçon maçonnique se dessine avec netteté
Le Temple ne réenchante pas le monde en l’arrachant à l’histoire. Il enseigne que toute construction humaine réclame de la mesure, du temps, une mémoire et une discipline de la parole. La Lumière n’a de sens que parce qu’elle rencontre l’ombre sans prétendre la nier.
Réenchanter pourrait ainsi signifier rendre de nouveau crédible la possibilité d’un monde commun. Non un monde pacifié par décret, non une communauté sans conflits, mais une société où le désaccord ne détruit pas d’avance l’appartenance partagée. L’ancienne triade républicaine retrouve alors sa profondeur initiatique. La liberté sans fraternité peut se dessécher dans la solitude. L’égalité sans fraternité risque de devenir pure comptabilité. La fraternité sans liberté ni égalité peut se réduire à la chaleur fermée d’un clan. Leur équilibre, toujours à reprendre, constitue peut-être l’un des vrais secrets politiques du réenchantement.
Une pierre devient pierre de construction lorsqu’elle accepte d’être travaillée avec d’autres pierres. Un citoyen devient pleinement citoyen lorsqu’il consent à vivre avec des voix qui ne sont pas la sienne. Un Franc-Maçon poursuit son ouvrage lorsqu’il comprend que la Lumière ne lui appartient pas. Elle circule.
Humanisme, n°352, « Réenchantement », revue des francs-maçons du Grand Orient de France, Conform édition, août 2026, 128 pages, 14 € port inclus.L’éditeur, le SITE / À commander sur Conform édition
Il ne s’agit évidemment pas de parler de la figure du diable avec toute la mythologie qui l’entoure, mais de sa fonction symbolique : Diabolos contre Symbolon. Les deux partagent la même racine verbale, ballein, « jeter ». Mais deux préfixes en inversent le sens. Syn-ballein : « jeter ensemble », signifie : ce qui réunit, ce qui recompose une unité à partir de deux fragments séparés. Dia-ballein : « séparer, jeter à travers », donne la fonction du diable : au lieu de réunir, il divise, il sépare, il clive.
Mais l’un va t-il sans l’autre ? Dans notre culture, et principalement la culture maçonnique, on met volontiers l’accent sur ce qui unit et on regarde négativement ce qui divise. C’est sans doute une erreur, car ce qui unit, s’il unit tout, sans distinction, mélange tout, et finit par organiser la plus parfaite confusion. Alors que ce qui divise peut au contraire permettre de discerner, de comprendre.
Quand Dieu n’était pas encore le bon Dieu
La figure du diable transmise par la tradition judéo chrétienne, représente l’adversaire cosmique de Dieu, mais il n’a rien d’originel. Dans les textes sacrés, il apparaît tardivement timidement, et en aucun cas comme le pendant en négatif d’un dieu entièrement positif. Le satan hébreu (ha-satan, « l’adversaire ») n’est pas un nom propre mais une fonction : dans le Livre de Job, il est un membre de la cour céleste, une sorte de procureur qui met à l’épreuve la fidélité des hommes avec l’autorisation explicite de Dieu. Rien n’y suggère une rébellion, une chute, une opposition frontale.
Plus troublant encore pour notre théologie contemporaine : Isaïe fait dire à YHWH lui-même : « je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur » (Isaïe 45:7). Cette fonction de diable serait donc une création divine ? Le dieu des premiers textes se caractérise par son ambivalence. Il est à la fois protecteur et aimant mais aussi jaloux, vindicatif, violent, et même profondément injuste. Ce n’est que beaucoup plus tard (Isaïe 14 et Ézéchiel 28 que viendra le récit de la chute de l’ange rebelle, et la séparation de la fonction diabolos avec Dieu.
D’ailleurs, dès la Genèse, le Créateur a besoin du diabolos pour créer le monde. Le double récit ne commence pas par une création à partir de rien, mais par une série de séparations — la lumière séparée des ténèbres, les eaux d’en haut séparées des eaux d’en bas, la terre séparée des mers. Le chaos indifférencié, le tohu-bohu, ne devient cosmos ordonné et nommable qu’à travers une succession d’actes de division. Les cosmogonies proche-orientales en Mésopotamie, et en Égypte obéissent à la même logique : l’ordre naît du chaos, de l’indifférenciation et le monde est menacé sans cesse de retourner au chaos.
Le Symbolon Suprême (Dieu) ne peut pas fonctionner sans sa deuxième fonction : le Diabolos. Au que lorsque apparaît la figure chrétienne du Bon Dieu, le bon barbu sur son nuage, celui de la chapelle Sixtine, alors seulement, on a besoin de créer toute une cosmogonie des enfers et une personnalisation de la figure du Mal, en contrepoint. Il prend la figure de Lucifer (le porteur de Lumière qui se sépare de Dieu), il consomme la rupture définitive avec son créateur pour devenir l’incarnation exacte de son contraire : Satan. Bon Dieu et mauvais diable. Mais sans l’un l’autre n’existerait pas. Et réciproquement.
Sans principe de séparation, l’union se dégrade en fusion aveugle, en indifférenciation. Ce n’est jamais l’union seule qui produit du sens : c’est la tension maintenue entre unité et distinction. Une communauté sans aucune capacité de contradiction n’est pas harmonieuse, c’est une masse informe incapable de penser. La fonction diabolique, entendue ainsi, n’est pas l’ennemie de l’union : elle en est la condition dialectique, le tranchant qui empêche l’unité de sombrer dans la confusion.
Centre de l’Union ou lieu de séparation ?
La Loge est précisément le lieu où séparation et union ne cessent de s’articuler l’une à l’autre.
Le pavé mosaïque en offre l’image la plus immédiate. C’est parce que le noir est noir et que le blanc est blanc que le pavé mosaïque fonctionne. C’est l’opposition des deux contraires en même temps que leur juxtaposition. Séparer l’ombre de la lumière, l’encre qui écrit, d’avec son support blanc : le papier. L’œil ne procède pas autrement. Les cellules de base, qu’on nomme bâtonnets, distinguent uniquement le noir et le blanc. Elles permettent de percevoir les formes sans lesquelles le monde serait indistinct. La couleur ne vient qu’après, elle est secondaire, gérée par les cônes.
Dès l’entrée en maçonnerie, les questions de séparation, se posent : le vieil homme doit mourir pour que l’homme nouveau puisse naître. Cette séparation est brutale, irrémédiable, irréversible, tranchée. A chaque tenue, on entre dans l’espace sacré, on ferme la porte au monde extérieur, le monde profane. Le rituel d’ouverture est en même temps un rituel de fermeture, il nous en sépare, fermement.
Les instruments que nous utilisons couramment sont des outils qui tranchent : les lames des épées qui menacent de nous trancher la gorge, le maillet et le ciseau avec lesquels nous dégrossissons la pierre brute, puis nous affinons sa forme. Nous taillons, nous séparons pour découvrir ce qui sera la forme définitive. Et nous rejettons le reste comme des déchets.
Pas de démarche maçonnique, pas de travail maçonnique, sans ce travail incessant de séparation, de discrimination entre le bien et le mal entre l’ombre et la lumière, chaque pas que nous faisons pour progresser nous sépare.
C’est la séparation, et c’est l’harmonie du noir et du blanc qui travaille. Malgré leur discontinuité les carreaux noirs et les carreaux blancs se tiennent l’un à l’autre. Séparés, éloignés, ils n’auraient aucun pouvoir et ne pourraient pas fonctionner.
Liés, mais différents, tels sont les francs-maçons en loge. S’ils étaient semblables, ils se perdraient dans l’indifférenciation. Mais en maintenant ensemble ce qui les sépare, ils construisent quelque chose de nouveau.
Alors pourquoi faut-il qu’il ne revendiquent que le volet symbolique de leur travail et jamais le volet “diabolique” ? Réunir ce qui était par, être le centre de l’Union, tenir de toutes ses mains la chaîne des frères et sœurs, celle de l’humanité, réunir les hautes valeurs morales qui sans elle aurait continué de s’ignorer…. Rien de cela ne serait possible sans la fonction inverse du symbole : le diabolos, par lequel tout le travail s’effectue : séparer, couper, trancher, discriminer, discerner.
Le débat contradictoire, la liberté de conscience, relèvent eux aussi, d’une fonction diabolique retournée en instrument de vérité : celui qui objecte, qui introduit la contradiction, qui refuse les faux consensus, ne travaille pas contre la fraternité — il travaille pour elle, en l’empêchant de se figer dans une unanimité de façade. Sans cette capacité à séparer les points de vue, à faire droit à la dissonance, il n’y aurait pas de progression initiatique.
Réhabiliter..
Réhabiliter le diable ne signifie en rien faire l’apologie du mal, mais au contraire, mieux distinguer le bien et le mal. Ce n’est pas céder le pas relativisme qui mélange tout et prétend que tout est d’égale valeur. C’est au contraire, rechercher les différences. Mais revendiquer le diabolos suppose de le faire sortir de sa diabolisation, pour en faire un instrument tranchant, donc dangereux, car il peut travailler aussi bien pour le bien que pour le mal, selon la manière dont l’ouvrier s’en sert.