Depuis quelques jours, et jusqu’au 7 juin, impossible de réunir mes Frères de Loge. L’un est en déplacement professionnel, l’autre garde son petit-fils, le troisième accompagne le chien chez le vétérinaire… bref, tout cela sentait fort la mauvaise foi maçonnique de bon aloi. J’ai donc mené l’enquête, avec la rigueur d’un inspecteur de salle d’archives et l’inspiration d’un Frère contrarié : ils n’étaient pas absents, ils regardaient Roland-Garros.
Comme je ne suis pas spécialement un homme de sport — disons que mon rapport au tennis est aussi développé que ma compréhension d’une clé de bras en lutte gréco-romaine — j’ai d’abord regardé sur mon Iphone qui était ce monsieur Roland Garros. Et là, surprise : rien à voir avec une raquette, des balles jaunes ou un revers lifté. C’était un aviateur. J’ai cru à une erreur de casting historique. Puis on m’a expliqué qu’il s’agissait d’un tournoi sportif. Ah. Très bien. Un tournoi de tennis qui porte le nom d’un homme qui ne jouait pas spécialement au tennis, mais volait très haut. Logique. À ce niveau-là, autant baptiser un concours de cuisine « Cousteau » parce qu’on y sert du poisson.
Mais le meilleur reste à venir. Parlons du prix Nobel, ce grand moment où l’humanité récompense ses génies… ou du moins ses hommes les plus brillants. Quand j’ai appris que le monsieur Nobel n’était pas un génie désintéressé mais un fabricant d’explosifs, j’ai compris que l’histoire adore les paradoxes.
Voilà donc un prix célébrant la paix au nom d’un marchand de poudre. On appelle ça le sens de l’humour de la postérité, ou le marketing moral avant l’heure.
Alors je me suis dit qu’au fond, rien n’était perdu. Un jour, peut-être, j’aurai moi aussi un Temple à mon nom dans une grande Obédience, et tout le monde citera mon nom avec gravité. Sauf qu’il y a une différence de taille : moi, au moins, j’étais vraiment maçon. Et les tenues, je n’y assistais pas en streaming, ni en cachette derrière un prétexte de vétérinaire ou de petit-fils. J’y étais pour de vrai, en chair, en os, et en tablier. Et toc.
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Hommage : Ce 29 mai est décédé, à l’âge vénérable de 104 ans, un immense penseur, Edgar Morin, dit Morin dans la Résistance, né Nahoum, fils de parents juifs immigrés de Thessalonique en Grèce, lié par sa mère à la famille Molho qui a tenu, rue Tsimiski, dans la capitale de la Macédoine, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à il y a un peu moins de vingt ans, une célèbre librairie francophone. J’ai bien connu les Molho, pendant une bonne vingtaine d’années, et j’ai fréquenté Edgar Morin, au milieu des années ’80, quand il habitait encore rue Vendrezanne, dans le 13e arrondissement ; nous allions chez lui, pour des conversations philosophiques : c’était encore les débuts très mouvementés d’un concept qu’il avait contribué à fonder : la transdisciplinarité, concept très discuté dans les milieux académiques. Théoricien de la complexité, il est surtout connu pour son œuvre majeure : La Méthode (le premier volume, paru en 1977, intitulé : La Nature de la nature, examine les concepts d’ordre et de désordre, de système, d’information, etc.) et j’extrairai, de son sixième et dernier tome, paru en 2004, intitulé : L’Éthique, qui prône une « éthique de la compréhension » (c.-à-d. une « volonté de lucidité » qui consiste à « reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel »), une citation fort connue qui ne peut que parler aux lecteurs de mes chroniques : « Ne pas sacrifier l’essentiel à l’urgence mais obéir à l’urgence de l’essentiel». Pour l’anecdote encore : avant d’aller s’installer au Maroc, il aura vécu dans un appartement du Marais, qu’il revendra, par le plus grand des hasards, à une de mes amies… La vie est faite de croisements qui ne sont pas seulement ceux de la pensée, mais on peut s’attacher un peu plus, avec… méthode, à ces derniers ! Jusqu’à la fin de sa vie, il est resté ce penseur généreux, attentif et fraternel. Profond respect pour l’homme et son engagement qui demeure, toutefois, assez solitaire dans l’aventure intellectuelle de son temps, n’était son influence en Amérique latine.
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J’ai l’impression qu’avec la chaleur, les démangeaisons reviennent. On se pose, en divers articles, dans ces colonnes, moult questions sur « la vraie nature » de la franc-maçonnerie, qui serait tiraillée entre un pôle symboliste et un pôle sociétal, sans compter qu’elle serait divisée entre spiritualistes voire mystiques et rationalistes voire matérialistes. Comme si c’était nouveau…
J’ai rencontré une sœur, lors d’un dîner, qui m’a confié que, pour sa part, universitaire spécialisée dans les représentations symboliques du Moyen-Âge, elle aspirait à une maçonnerie débattant des questions qui agitent la cité aujourd’hui. Symboliste, elle l’était toute la journée et avoir affaire, le soir venu, à des amateurs approximatifs prenant parfois la pose ne l’enthousiasmait guère. Pour ma part, si la maçonnerie ne m’avait pas permis d’expérimenter les réalités ontologiques de l’initiation (je reviendrai sur cette notion) ou seulement les faits de conscience qu’on appelle ainsi, je n’aurais pas passé plus de quarante ans sur les colonnes. Sur le fond, j’ai connu des frères qui n’avaient pas de dispositions particulières pour la philosophie ni a fortiori pour les chemins radieux de la métaphysique et dont le parcours, si profondément humain et généreux, m’a bouleversé à chaque instant. J’en ai connu certains qui avaient franchi tous les degrés et qui semblaient avoir décroché une sorte de brevet de vanité consacrant leurs prouesses, d’autres encore qui avaient traversé toutes les étapes du même circuit, en se simplifiant et en restant d’un abord tout à fait humble. C’est dire que chacun accomplit une trajectoire qui se dessine à la mesure de sa faculté de dépouillement.
Bref, je n’ai pas de conclusions générales à en tirer, à ceci près que je crois à quelques petites recommandations que l’on peut non seulement garder à l’esprit, chaque jour, mais profitablement s’exercer à appliquer, à tout moment : ne jamais faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fût fait, ne jamais être médiocre, ne jamais réagir trop vite. La difficulté ne tient pas à la compréhension de tels préceptes ni à leur respect, les bons jours. Elle est toute dans l’adverbe de temps : en aucune circonstance ! C’est cela qui fait que l’on peut commencer à parler d’initiation. Pareil engagement présuppose que l’on ait fait du chemin en soi, dans la connaissance des réalités et l’acceptation du monde – ce qui n’est pas le produit d’un esprit critique exacerbé, qui, en décochant constamment ses flèches, provoque des résistances et entretient des polémiques, mais ce qui s’obtient notamment par un détachement progressif, une accoutumance au vide, une méditation presque immobile, à l’échelle de la seconde et de l’univers, puis, de là, se manifeste par l’appréciation concomitante des différentes dimensions des phénomènes, par la conscience ou l’intuition des causes qui régissent les comportements et les situations.
Est-ce maçonnique ? Pas exclusivement, sans compter que la franc-maçonnerie se parfume souvent d’initiatique, sans en nourrir l’exigence. En tout état de cause, en certains de ses cadres et de ses enseignements, elle n’en demeure pas moins un lieu idoine sinon idéal pour accueillir une telle expérience dépourvue de passion ; elle est alors, à sa manière, comme discipline du silence, propice à ces états de conscience modifiés qui, à la fois, dissolvent les points de repères habituels et en éveillent d’autres. Elle suggère que le retrait solidifie l’implication. C’est cette « distraction » paradoxale, cette séparation apparente, cette suspension prolongée, qui libère la concentration – révélation du relâchement, somme d’oxymores qui accélèrent la vision globale. Or la franc-maçonnerie se présente aussi comme une sociabilité distinctive et régulée, un terrain d’échanges libres sur de nombreux sujets. C’est même son origine et elle revendique encore assez largement cet héritage, en y donnant des impulsions et des accents très contemporains… En quoi devrais-je récuser les sœurs et les frères qui se réclament de ces seules pratiques ? En rien, ce me semble. Je bénis seulement le ciel, si je puis dire (la voûte étoilée et le pavé mosaïque m’en sont témoins), d’avoir pu faire mon miel au sein de ces larges voies et, fidèle à l’esprit que j’ai cultivé, je reconnaîtrai volontiers qu’à la plasticité de ces diverses… « orientations » préside indubitablement une égale nécessité, chacun, selon ses choix, découvrant ses débouchés et ses impasses, ses bénéfices et ses angles morts. Je ne suis, par ailleurs, le juge de personne et ce, d’autant moins que j’observe, pour emprunter au langage enfantin, que ce n’est pas toujours celui qui le dit qui l’est. On voudra bien m’accorder que ce trait de lucidité est une simple remarque et non une sentence. Aussi bien, vaille que vaille, réjouissons-nous de cette efflorescence.
Si, malgré nos prétentions universalistes, nos agapes ne ressemblent pas à des soupes populaires, qu’au moins, nos auberges maçonniques[1] soient espagnoles et que celui qui y vienne n’y vienne pas seulement comme il est, mais devienne ce qu’il est et, pour cela, se transforme ! Les outils sont à sa disposition…
[1] Clin d’œil des origines, cette métaphore est empreinte d’un écho historique : les premières loges de la franc-maçonnerie spéculative, ne se réunissaient-elles pas, à Londres, au début du XVIIIe siècle, dans des tavernes, à l’instar de L’Oie et le Gril (The Goose and Gridiron), À la Couronne (At the Crown), Au Pommier (At the Apple-Tree), À la Coupe et au Raisin (At the Rummer and Grape)… ?
Dans cette chronique, nous ouvrons une porte sur le temps pour faire revenir, l’espace d’un entretien imaginaire, des figures qui ont marqué durablement notre histoire collective. Chaque invité devient alors le témoin d’une époque, d’un idéal, d’une sensibilité, mais aussi d’une manière d’habiter le monde. Aujourd’hui, c’est Frédéric-Auguste Bartholdi qui prend place face à nous, lui dont l’œuvre monumentale a su unir le génie artistique, la mémoire des peuples et l’élan des symboles. Sculpteur de la liberté, homme de conviction et franc-maçon, Bartholdi incarne une époque où l’art ne se contentait pas d’embellir : il élevait, il instruisait, il rassemblait.
À travers ses réponses, c’est tout un imaginaire républicain, humaniste et initiatique qui se déploie, dans l’esprit de la franc-maçonnerie à laquelle il appartenait. Une rencontre avec un créateur qui a su donner une forme visible à l’invisible.
Entretien avec Frédéric-Auguste Bartholdi
1. Monsieur Bartholdi, comment aimeriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm
Je me présenterais avant tout comme un homme de forme et de conviction. La sculpture a été pour moi bien plus qu’un métier : elle fut un langage, une manière d’exprimer des idées qui dépassent l’individu. J’ai toujours pensé qu’un artiste devait servir quelque chose de plus vaste que lui-même, qu’il s’agisse de la mémoire, de la liberté, du courage ou de la dignité humaine. Mon œuvre a voulu inscrire dans la pierre, le bronze ou le cuivre ce que l’esprit des peuples cherche à transmettre à travers les générations.
2. Votre parcours vous a-t-il très tôt conduit vers les grandes figures de l’histoire et du symbole ?
Oui, très tôt. J’ai été fasciné par les figures qui portent une charge historique et morale plus grande que leur simple personne. Qu’il s’agisse de héros nationaux, de penseurs, de réformateurs ou d’allégories, j’ai toujours été attiré par ces formes capables de faire dialoguer l’art et la conscience collective. Une statue n’est pas seulement une représentation ; elle peut devenir un acte de mémoire, une affirmation, une invitation à penser. C’est ce qui m’a toujours profondément intéressé.
3. Votre œuvre semble traversée par l’idée de liberté. Est-ce là votre fil directeur ?
Absolument. La liberté n’est pas un décor dans mon travail ; elle en est l’âme. Elle peut prendre la forme d’une figure féminine, d’un geste d’ouverture, d’une lumière dressée vers le ciel, ou d’un symbole offert à l’horizon des peuples. La liberté est à la fois politique, morale et spirituelle. Elle n’est jamais définitivement acquise : elle doit être transmise, défendue, célébrée. C’est cette idée qui a donné à plusieurs de mes œuvres leur souffle le plus profond.
4. Votre origine alsacienne a-t-elle nourri votre sensibilité ?
Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm
Sans aucun doute. Être né à Colmar, dans une terre de passage, de frontière et de mémoire, m’a donné un rapport particulier à l’identité, à l’enracinement et à la dignité des peuples. L’Alsace est un lieu où les cultures se rencontrent, se répondent, parfois se heurtent, mais ne cessent jamais de se marquer mutuellement. Cette expérience intime d’une terre forte et symbolique a nécessairement influencé ma vision du monde. Après 1870, ce lien est devenu encore plus douloureux et plus vif.
Oui, profondément. Ce voyage fut pour moi une révélation visuelle et intellectuelle. Il m’a confronté à des formes monumentales, à des architectures de puissance, à des civilisations qui savaient parler à la fois à l’œil et à l’âme. J’y ai découvert un rapport au temps très différent, plus ample, plus ancien, plus solennel. Cette expérience a nourri mon goût pour les œuvres qui dépassent l’échelle du simple objet décoratif pour entrer dans la sphère du monument, du signe et du récit collectif.
6. Vous êtes aujourd’hui perçu comme un sculpteur de la mémoire. Le revendiquez-vous ?
Oui, car la mémoire est l’un des plus beaux devoirs de l’art. J’ai toujours voulu que mes œuvres servent à rappeler, à honorer, à rendre visible ce que l’oubli pourrait effacer. La mémoire nationale, la mémoire civique, la mémoire des combats pour la liberté sont au cœur de cette mission. Un monument n’est pas seulement un objet de célébration ; il est une manière de dire aux générations futures : n’oubliez pas ce qui vous a permis d’être libres.
7. Quelle place tient la franc-maçonnerie dans votre vie et dans votre pensée ?
Elle tient une place d’affinité profonde. La franc-maçonnerie m’a touché parce qu’elle repose sur des principes que je respecte : le travail sur soi, la fraternité, la progression morale, l’usage du symbole comme outil de compréhension du monde. Elle ne m’a pas demandé de renier mon art ; elle l’a éclairé autrement. J’y ai retrouvé cette conviction qu’il existe dans l’homme une possibilité d’élévation, et que cette élévation doit s’exprimer aussi dans la société.
8. Votre initiation en 1875 à la loge Alsace-Lorraine du Grand Orient de France a-t-elle marqué un tournant ?
Elle a surtout donné une forme explicite à une orientation déjà présente en moi. J’étais déjà sensible aux idées de progrès, d’émancipation, de lumière et de fraternité. Mon initiation n’a donc pas fait naître ces idées, mais elle leur a offert un cadre symbolique plus net, plus structuré. Elle m’a permis de comprendre encore davantage combien l’image, le rite et le symbole peuvent servir à construire intérieurement l’homme. À mes yeux, cela n’était pas éloigné de la sculpture.
9. Que représente pour vous le Grand Architecte de l’Univers ?
Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm
Je le vois comme une formule de hauteur et d’ouverture. Elle permet de penser une transcendance sans enfermer la conscience dans un dogme rigide. Le Grand Architecte de l’Univers dit qu’il existe un ordre, une harmonie, peut-être une intelligence supérieure, mais il laisse à chacun la liberté de sa lecture. Cette liberté d’interprétation me paraît essentielle, car elle respecte à la fois le croyant, le philosophe et celui qui cherche sans prétendre posséder la vérité.
10. Plusieurs de vos œuvres semblent parler un langage maçonnique. Est-ce volontaire ?
Je dirais que mes œuvres parlent le langage du symbole, et que la franc-maçonnerie en est naturellement une lectrice attentive. Les grands motifs que j’ai employés — la lumière, l’élévation, le passage, la figure allégorique, la verticalité, la célébration de l’idéal — appartiennent à un vocabulaire universel que la maçonnerie reconnaît volontiers. Cela ne signifie pas que tout soit maçonnique au sens strict, mais plutôt que mon art dialogue avec des formes de pensée qui valorisent le sens caché, la profondeur et l’initiation.
11. La Statue de la Liberté est-elle votre œuvre la plus universelle ?
Sans doute est-elle celle qui a touché le plus grand nombre de peuples. Elle a été conçue pour célébrer un idéal spécifique, mais sa portée a immédiatement dépassé ce cadre. Elle parle à tous ceux qui voient dans la liberté une promesse, un combat, une lumière. Ce qui lui donne sa force, c’est cette capacité à devenir plus qu’un monument national : elle est une figure du destin humain. En cela, elle est aussi un symbole de fraternité entre les nations.
12. Dans votre œuvre Mystère d’Isis, certains lisent une dimension initiatique. Que pouvez-vous nous en dire plus ?
Je dirai que cette œuvre s’inscrit dans mon intérêt pour les formes anciennes, les énigmes du sacré et les figures de révélation. Isis est une figure de connaissance voilée, de fécondité, de passage entre visible et invisible. Qu’on y voie une scène initiatique n’a rien d’étonnant, car elle repose précisément sur l’idée qu’il existe des vérités qui ne se donnent pas d’un seul coup, mais se dévoilent progressivement. C’est un principe que l’art et la franc-maçonnerie partagent souvent.
13. Vous sentez-vous proche de l’idéal républicain ?
Très profondément. La République, dans ce qu’elle a de plus noble, n’est pas seulement un régime politique ; elle est une école de responsabilité et de dignité. Elle suppose des citoyens capables de mémoire, de courage et de transmission. Mon travail a souvent cherché à traduire cette idée dans l’espace public, afin que l’art participe à la formation de l’esprit civique. Je crois à la beauté utile, à la beauté qui élève et rassemble.
14. Quel rôle l’art public doit-il jouer dans la société ?
L’art public doit faire plus qu’occuper un lieu. Il doit l’animer, lui donner une mémoire, lui offrir une présence symbolique. Dans une ville, une place, un port ou un jardin, une statue peut devenir un point de rassemblement du regard et de la pensée. Elle invite à lever les yeux, à se souvenir, à se situer dans une continuité plus vaste. L’art public a donc une responsabilité : il doit parler à tous, sans appauvrir le sens.
Bartholdi – Auguste
15. Votre travail a-t-il toujours été guidé par une exigence morale ?
Oui, car je n’ai jamais dissocié la forme de la valeur. Une œuvre peut être techniquement brillante et rester vide si elle n’a pas d’âme, de nécessité ou de portée humaine. J’ai toujours voulu que mes créations portent une intention claire : célébrer, honorer, transmettre, rappeler. Ce n’est pas une morale pesante, mais une exigence de cohérence entre l’idéal et la réalisation.
16. Que vous inspire l’idée de fraternité ?
La fraternité est une idée essentielle, parce qu’elle dépasse l’individu sans l’écraser. Elle suppose le respect de l’autre, la conscience d’une humanité commune et le refus du repli. Dans l’art comme dans la vie, elle permet de relier les différences sans les abolir. La franc-maçonnerie a justement su faire de cette idée un principe vivant, non pas abstrait, mais incarné dans le travail collectif et la symbolique du lien.
17. Avez-vous ressenti que vos relations maçonniques pouvaient soutenir votre œuvre ?
Il est certain que certaines affinités intellectuelles et morales ont facilité des complicités utiles. Mais je ne réduirais jamais le succès d’une œuvre à un réseau. Ce qui compte d’abord, c’est la force du projet, la justesse du symbole et la capacité de l’idée à convaincre. Cela dit, appartenir à un milieu sensible aux idéaux de progrès et de liberté crée évidemment un terrain favorable à certaines réalisations.
18. Que diriez-vous aujourd’hui aux francs-maçons qui contemplent votre œuvre ?
Je leur dirais d’y voir non un prétexte à célébration, mais un appel à la vigilance intérieure. La symbolique n’a de sens que si elle conduit à un approfondissement de l’être. Une statue, un rituel, un emblème ne valent que s’ils réveillent une exigence de mieux-être, de justice et de liberté. J’aimerais que mes œuvres soient perçues comme des invitations à s’élever, jamais comme des objets figés.
19. Votre œuvre parle encore aujourd’hui. Pourquoi, selon vous ?
Parce qu’elle touche à des idées qui ne vieillissent pas : la liberté, la mémoire, la transmission, la fraternité, la dignité humaine. Les formes changent, les époques passent, mais certains symboles restent actifs tant qu’ils répondent à un besoin profond de l’humanité. C’est pourquoi un monument peut continuer à parler longtemps après la disparition de son auteur. Il devient alors un fragment de conscience collective.
Groupe en bronze de Bartholdi (1890) – sur le socle : « La Fayette et Washington Hommage à la France en reconnaissance de son généreux concours dans la lutte du peuple des États-Unis pour l’indépendance et la liberté ». En haut de la place des États-Unis (Paris, 16e).
20. Si vous aviez un dernier message à transmettre à notre époque, quel serait-il ?
Je dirais qu’un peuple sans symboles s’appauvrit, et qu’un art sans idée s’éteint. Il faut continuer à créer des formes qui parlent à l’intelligence autant qu’au cœur, des œuvres qui relient l’homme à son histoire et à son avenir. La liberté n’est jamais une acquisition définitive ; elle se construit, se protège et se transmet. Si mes statues peuvent rappeler cela, alors elles n’auront pas été dressées en vain.
Remerciements…
Frédéric-Auguste Bartholdi, merci d’avoir accepté de revenir, le temps de cet entretien, dans notre miroir du temps. Merci d’avoir rappelé combien l’art peut être une parole de mémoire, combien la liberté peut devenir une forme, et combien le symbole peut encore parler à l’homme contemporain. À travers votre œuvre, c’est une certaine idée de la grandeur humaine qui se dessine : exigeante, fraternelle, lumineuse, tournée vers l’avenir sans renier l’héritage. Votre présence dans cette chronique nous rappelle enfin que les grandes figures ne disparaissent jamais tout à fait : elles continuent d’habiter les consciences par ce qu’elles ont su transmettre. Merci, Monsieur Bartholdi, pour cette leçon d’élévation, de fidélité et de liberté.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »
Avec cette ample synthèse de quarante années passées à pratiquer, à transmettre et à penser le taijiquan, Éric Caulier offre bien davantage qu’une rétrospective. Le praticien-chercheur belge dépose un véritable testament intermédiaire, où l’art interne chinois se révèle voie initiatique à part entière, capable de dialoguer en profondeur avec la franc-maçonnerie, l’alchimie occidentale et les sagesses incarnées de l’Occident. Une lecture où le corps redevient temple, athanor et instrument d’une métamorphose intérieure.
Il est des livres qui se lisent comme nous gravissons une montagne…
Lentement, en respirant avec la pente, en acceptant que chaque palier ouvre sur un horizon plus vaste et plus inquiétant. Taijiquan, l’art de l’intégration, ample synthèse rédigée par Éric Caulier au terme de quarante années de pratique, de recherche et de transmission, appartient à cette famille. L’ouvrage se déploie en quête de sens, en méditation continue sur ce qui relie l’être à lui-même, à ses semblables et au cosmos qui le porte.
Éric Caulier, né en 1959, parcourt une trajectoire dont la cohérence ne se révèle qu’à celui qui sait lire entre les âges
Athlète de haut niveau, champion et recordman de Belgique avant d’embrasser les arts internes chinois, il devient sixième duan, docteur en anthropologie de l’Université Nice Sophia Antipolis et fondateur en 1987 de son École de taijiquan à Mons. Une vingtaine d’ouvrages jalonnent son œuvre, parmi lesquels Voyage au cœur du taijiquan (Guy Trédaniel, 1998), Taijiquan, mythes et réalités (Dervy, 2005), Comprendre le taijiquan (EME, 2010), Baguazhang – La méthode des métamorphoses (Le Livre Maçonnique, 2021), Entre Orient et Occident – Voyages initiatiques d’un anthropologue (CAP Editions, 2022) et Taijiquan et Franc-maçonnerie – Expériences initiatiques d’un anthropologue(CAP Editions, 2025). Éric Caulier incarne cette figure rare du praticien-chercheur-passeur qu’une part vivante du monde initiatique salue depuis longtemps.
L’ouvrage déploie trois axes constamment entrelacés, l’unité du corps et de l’esprit, le concept de corps taoïste
Trois axes élaborés par le sinologue Kristofer Schipper, et les multiples facettes de l’intégration. Ces fils se nouent autour d’une intuition centrale, celle d’une matrice taiji capable de convertir ce qui paraissait simple juxtaposition en ensemble harmonieux et unifié. Cette aptitude relève d’une opération intérieure, d’une véritable transmutation qui rappelle, sans la copier, le grand œuvre des hermétistes occidentaux et l’ascèse du Compagnon qui passe par l’épreuve du métier pour devenir lui-même.
Au cœur de cette architecture, le corps taoïste apparaît comme paysage symbolique, miroir du pays intérieur, lieu où la transcendance ne se sépare jamais de la corporéité
Éric Caulier, en sinologue de l’intérieur, retrouve dans la cosmologie chinoise des correspondances qui éclairent la voie maçonnique d’une lumière inattendue. La triade du corps physique, du corps cosmique et du corps social des amis dans le Tao résonne avec la triple dimension par laquelle le Maçon perçoit son temple intérieur, sa Loge et l’univers que l’Architecte des mondes ne cesse de bâtir. Lorsque l’auteur s’appuie sur Antoine Faivre pour caractériser l’ésotérisme à travers ses quatre critères, l’idée de correspondance, la Nature vivante, l’imagination créatrice médiatrice et l’expérience de la transmutation, il établit que l’ancienne alchimie intérieure sur laquelle se fonde le travail interne des arts chinois remplit les mêmes conditions que les voies initiatiques occidentales. Le taijiquan n’est pas un exercice du corps qui aurait ensuite besoin d’une greffe spirituelle. Il est, dès l’origine, voie d’éveil, voie d’unification, voie royale au sens où l’Art royal nommait ce parcours qui mène l’homme du plomb à l’or.
Éric Caulier ne se contente nullement de cette analogie de surface
Il indique avec une netteté qu’il faut saluer combien le cheminement du taijiquan se confronte aux mêmes seuils, aux mêmes épreuves, aux mêmes lâcher-prise que ceux que connaissent les frères et sœurs de la franc-maçonnerie. Il évoque le désapprentissage, opération préalable sans laquelle l’apprenti ne saurait redevenir disponible à ce qui se transmet. Il décrit le passage du geste formel au geste habité, qui n’est pas sans rappeler le travail patient sur la pierre brute, accomplie sous l’égide du maillet et du ciseau, jusqu’à laisser apparaître la pierre cubique que chacun porte en soi. Il convoque la notion de transe comme modalité de connaissance incarnée et inscrit explicitement la franc-maçonnerie parmi les pratiques transformatrices dont il appelle l’exploration comparative, aux côtés des danses soufies, du yoga hindou, de la méditation bouddhique et de l’hésychasme chrétien.
À la suite des travaux de Jeanne Favret-Saada et de Sandrine Chenivesse, héritière directe de l’école de Kristofer Schipper, Éric Caulier nous rappelle que la rationalité scientifique ne peut épuiser le réel et que le transrationnel, ce qui dépasse la raison sans la nier, demeure un territoire fécond pour la pensée initiatique. L’anthropologue, à l’instar de l’initié, doit accepter d’être affecté, faisant tomber la frontière entre observateur et observé. Voilà qui ne saurait nous laisser indifférents, nous qui savons que la connaissance véritable, en Loge comme sur le tapis de pratique, ne se conquiert qu’au prix d’une immersion totale, corps, âme et esprit engagés dans la même offrande.
Le dernier mouvement du livre affronte avec lucidité la question de l’intelligence artificielle dans la recherche, et Éric Caulier y voit dans le taijiquan, par l’ancrage corporel qu’il développe, un garde-fou épistémologique contre les dérives de la virtualisation. Aucune technologie, aussi puissante soit-elle, ne saurait remplacer la présence vivante que la pratique patiente fait advenir dans le corps de l’initié.
Au terme de ce parcours, Taijiquan, l’art de l’intégration apparaît comme le manifeste discret d’une voie d’unification dont les ramifications dépassent largement le cercle des pratiquants d’arts internes. Ce livre nous concerne, nous frères et sœurs des Loges, parce qu’il dit avec une grammaire orientale ce que nous tentons de vivre dans une grammaire occidentale, la possibilité d’une transformation patiente, ininterrompue, exigeante, où la véritable force naît de la souplesse, où l’efficacité émerge du relâchement, où la maîtrise s’épanouit dans le lâcher-prise.
Voilà donc un ouvrage qui, sous l’apparence d’une rétrospective universitaire, dépose sur le pavé mosaïque de notre temps une pierre d’une rare densité.
Éric Caulier nous tend, depuis l’Orient retrouvé en lui-même, un miroir où nous reconnaissons les contours familiers de notre propre quête
À chacun, frère ou sœur, pratiquant ou simplement chercheur de vérité, de s’en saisir comme d’un compagnon de route discret et fiable, dont la sagesse, comme la pierre cubique, ne livre ses faces qu’à mesure que nous consentons nous-mêmes à tourner autour d’elle.
Taijiquan, l’art de l’intégration – 40 ans de pratique, recherche, transmission
À l’occasion de la fête des Mères, 450.fm, comme à son habitude, honore les femmes, les mères, et les Sœurs. Comment les oublier au XXIe siècle, elles qui portent la moitié de l’humanité et souvent davantage encore dans l’ordre de la mémoire, du soin, de la transmission et de la fidélité intérieure.
Avec Ève, Marek Halter ne se contente pas de revenir vers la première femme. Il retourne vers la première conscience blessée, la première liberté risquée, la première maternité traversée par la lumière et par la mort. Ce roman, paru chez Robert Laffont en 2016, s’inscrit dans une œuvre où Jérusalem, Abraham, Le Messie, Le Kabbaliste de Prague, puis Sarah, Tsippora, Lilah, Marie ou La Reine de Saba dessinent une longue méditation sur la filiation spirituelle, la mémoire biblique et la dignité des figures féminines.
Marek Halter appartient à cette famille d’écrivains pour lesquels raconter revient moins à reconstituer qu’à réanimer
À parcourir la constellation de ses titres, nous voyons combien son œuvre travaille les lignées d’Abraham, les villes saintes, les grandes fractures religieuses, les voix ensevelies et les figures tenues trop longtemps à l’arrière-plan du récit commun. Ève prend naturellement place dans cet ensemble. Elle y apparaît non comme un simple personnage des origines, mais comme un foyer brûlant où se nouent désir, savoir, faute, naissance, violence et espérance.
Le roman surprend d’abord par son point d’entrée
Création d’Eve Biblia sacra.- Lyon Claude La Rivière
Le roman surprend d’abord par son point d’entrée. Marek Halter ne commence pas par l’Éden, mais par le meurtre de Caïn, frappé par Lemec’h, qui n’est autre que le père de Nahamma, la voix narratrice du livre. Le récit se présente ainsi comme un témoignage reçu, transmis, porté de bouche en bouche à travers la catastrophe des commencements. Le texte annonce d’emblée sa matière profonde, celle d’Ève comme « la première des femmes », « la première à avoir goûté le fruit de l’arbre de la connaissance », « la première à s’être rebellée », mais aussi celle qui connut la première l’amour, la jalousie et le désespoir. Nous sommes donc moins devant une fiction biblique que devant une vaste méditation sur l’origine tragique de l’humain.
C’est l’une des grandes réussites de ce livre que d’avoir déplacé le centre de gravité du mythe.
Nous ne lisons pas ici la femme coupable telle que des siècles de lectures moralisatrices ont voulu la fixer
Marie
Nous rencontrons une femme lucide, traversée par le tremblement du choix, travaillée par une faim d’intelligence qui n’est ni caprice ni orgueil, mais éveil. La scène de la transgression est d’ailleurs remarquablement reprise. Ce n’est plus la caricature d’une tentation grossière. La « bête » qui parle à Ève ne se contente pas de séduire. Elle interroge l’interdit. Elle soulève la question que toute démarche initiatique rencontre tôt ou tard. Pourquoi interdire ce qui est placé au centre du jardin ? Pourquoi offrir la possibilité du savoir si l’être humain doit demeurer dans une innocence close, sans histoire, sans épreuve, presque sans intériorité ? En faisant entendre cette logique, Marek Halter restitue à Ève une densité philosophique et presque métaphysique. Le fruit n’est plus seulement l’objet d’une faute, il devient le signe d’une vocation risquée à penser.
Dans une lecture maçonnique, ce point est essentiel.
Car l’initiation véritable n’est jamais conservation de l’innocence
Elle est passage. Elle est blessure acceptée. Elle est sortie d’un état premier vers une condition plus haute et plus douloureuse où l’être n’est plus protégé par l’ignorance. Le jardin, chez Marek Halter, n’a rien d’un accomplissement. Il est une immobilité sans drame, donc sans profondeur. Ève le comprend avec une netteté bouleversante lorsqu’elle laisse entendre qu’elle ne regrette pas l’Éden et qu’il valait mal une vie réduite à l’état de simple vivant parmi les autres vivants. Cette phrase change tout. Elle fait d’Ève la première initiée du manque, la première à consentir au prix du réel.
Nous touchons ici à la beauté secrète du roman
Marek Halter ne disculpe pas abstraitement Ève. Il lui restitue mieux que cela. Il lui restitue une grandeur tragique. Elle a voulu savoir et, par ce vouloir, elle a ouvert la porte à la souffrance, à la sexualité consciente, à l’enfantement douloureux, au temps historique, au travail du deuil. YHVH la nomme « Ève la Vivante », mère de tous les vivants, mais cette vivance est traversée par la mort dès les premiers fils. Le texte fait entendre avec une force rare cette contradiction fondatrice. Donner la vie n’est plus ici un triomphe paisible. C’est porter en soi la possibilité du meurtre, de la rivalité et de la séparation. La maternité d’Ève n’a rien d’édifiant. Elle est le lieu même où se révèle l’ambivalence de l’humain.
De ce point de vue, le roman atteint une profondeur spirituelle peu commune
Mont du Temple – Jérusalem
Il ne réduit jamais la Bible à un catéchisme narratif. Il la réouvre comme un chantier de conscience. Le premier meurtre ne naît pas d’une noirceur abstraite. Il surgit au cœur du désir, de la préférence, de la blessure narcissique, de la difficulté à consentir à l’autre. Marek Halter fait passer dans la relation entre Caïn, Abel et Awan une intensité presque archaïque, comme si la violence fraternelle provenait de l’impossibilité pour l’humain de tenir ensemble désir et limite, amour et partage, élection et justice. C’est là une intuition très forte. Le mal n’arrive pas de l’extérieur. Il sort de l’intérieur même du vivant lorsque le désir, n’étant plus ordonné, se retourne contre le frère.
Cette lecture nous paraît d’autant plus précieuse qu’elle rejoint de nombreuses intuitions initiatiques
Le meurtre d’Abel, puis toute la mémoire de Caïn, constituent dans l’imaginaire occidental l’une des scènes premières de la rupture de la fraternité. Or la franc-maçonnerie ne cesse, à sa manière, de reprendre ce travail interrompu. Elle sait que l’homme n’est pas spontanément frère. Il doit le devenir contre sa jalousie, contre sa convoitise, contre sa tentation de toute-puissance, contre le refus de l’autre comme miroir vivant de sa propre incomplétude. Le roman de Marek Halter n’énonce jamais cela comme une morale explicite, mais tout y ramène. L’être humain n’est pas perdu parce qu’il désire savoir. Il est perdu lorsqu’il transforme le savoir en domination et le désir en haine.
Nahamma, qui porte le récit, donne au livre une vibration supplémentaire
La Reine de Saba
Elle n’est pas un simple relais. Elle est un miroir d’Ève, une survivante annoncée, une femme promise à traverser la destruction du monde ancien. Grâce à elle, Marek Halter tisse une généalogie intérieure des femmes bibliques. Awan, Tsilah, Adah, Beyouria, Nahamma, puis Ève elle-même, composent une chaîne de voix blessées, intuitives, combatives, humiliées parfois, mais jamais muettes. Ce déplacement est capital. Le texte ne regarde plus l’histoire sainte depuis le seul axe des patriarches. Il la fait monter depuis les ventres, les larmes, les plaintes, les mémoires féminines. Là encore, nous retrouvons quelque chose de profondément initiatique. Ce qui sauve le récit n’est pas la puissance, mais la transmission. Ce qui demeure n’est pas le geste dominateur, mais la parole portée dans la nuit.
Nous avons été particulièrement saisi par la figure d’Awan
La Reine de Saba
Dans ce livre, elle n’est pas seulement un personnage secondaire. Elle est une prêtresse de la lucidité sombre. Vieille, immense, presque venue d’un autre âge, elle traverse le texte comme une Sibylle biblique. Son regard sait. Sa parole dénude. Elle rappelle que les générations de Caïn portent en elles la logique du meurtre et que nul ne se sauvera par le mensonge pieux. Ce personnage donne au roman sa tonalité oraculaire. Avec elle, la Bible rejoint presque la tragédie antique. La vérité n’y est jamais confortable. Elle vient toujours trop tôt ou trop tard, mais elle vient. Et lorsqu’elle vient, elle sépare.
Il faut aussi souligner la manière dont Marek Halter traite la figure divine
Son YHVH n’est ni aimable ni rassurant. Il est souverain, souvent silencieux, parfois terrible. Le roman ne cherche pas à dissiper ce scandale. Il le maintient. C’est même ce qui lui donne sa densité religieuse. Nous ne sommes pas dans un texte de consolation, mais dans une interrogation sur la justice de Dieu devant la souffrance des vivants. Ève ne cesse d’y être affrontée à une transcendance qui nomme, qui blesse, qui laisse faire, qui punit, qui choisit, qui ordonne parfois sans expliquer. Une telle représentation déroute le lecteur moderne, mais elle rend au récit biblique son étrangeté première. Le sacré n’y est pas domestiqué. Il demeure feu, décision, distance, épreuve.
Pour une lecture ésotérique, c’est un point décisif. L’accès à la connaissance ne conduit pas à un Dieu plus facile. Il conduit à un Dieu plus obscur.
Autrement dit, l’initiation n’abolit pas le mystère, elle le rend plus aigu
Ève apprend non seulement le bien et le mal, mais aussi l’impossibilité de réduire le divin à nos attentes morales. Dès lors, la maturité spirituelle ne réside plus dans l’obéissance enfantine, mais dans une fidélité capable de regarder l’énigme sans détourner les yeux. Ce roman, à sa manière, nous dit cela avec force. La lumière n’est jamais sans ombre. Plus encore, il est des ombres sans lesquelles la lumière resterait abstraite.
La dernière partie du livre élargit magnifiquement la portée du récit
Nahama et son frère Jubal, bas relief de la cathédrale d’Orvieto
Avec Noah et la montée de l’eau, le roman cesse d’être seulement une reprise de la faute originelle pour devenir méditation sur la responsabilité collective. Le châtiment n’est pas imputé à Ève seule. Noah le dit avec netteté. Le malheur à venir procède de la violence, de l’injustice, du mensonge et du mépris pratiqués par les hommes. Cette inflexion est capitale. Elle arrache le texte à toute lecture misogyne du commencement. La faute n’est pas féminine. Elle est humaine. La destruction qui vient n’est pas la conséquence mécanique d’une bouchée de fruit, mais le fruit historique d’un monde devenu inhabitable pour la justice.
Ici encore, la portée maçonnique nous paraît très forte.
Car toute tradition initiatique authentique sait qu’il ne suffit pas d’avoir reçu la connaissance du bien et du mal
Yael—Bible-Jewish-Women’s-Archive
Encore faut-il répondre du choix que cette connaissance rend possible. Noah le formule presque comme un rappel de loi intérieure. Le choix a été donné. Dès lors l’innocence n’est plus possible. Nous sommes comptables de ce que nous faisons de la liberté reçue. Le déluge apparaît alors non comme une fantaisie théologique, mais comme la conséquence symbolique d’une corruption devenue structure du monde. L’eau lave parce que la violence a saturé la terre.
Le livre s’achève dans cette grande image purificatrice et terrible
L’eau monte, le monde ancien s’efface, Nahamma survit auprès de Noah, Sem et Cham sont déjà là, et nous comprenons que la lignée de la vie continue à travers une femme désignée, préservée, endeuillée. Le texte laisse alors une impression profonde. Ce qui recommence après le déluge n’est pas l’innocence. C’est une humanité qui devrait avoir appris, mais dont nous savons déjà qu’elle n’apprendra jamais tout à fait. Voilà pourquoi Ève continue de nous parler. Elle n’est pas derrière nous. Elle est devant nous, à chaque fois que nous préférons la conscience au sommeil, le risque du vrai à la paix factice de l’ignorance, la responsabilité au confort des accusations toutes faites.
Marek Halter a écrit un roman habité, grave, charnel, traversé par une ferveur inquiète
Sa langue cherche moins l’effet que l’ancienne densité du récit fondateur. Elle fait entendre la sécheresse des terres, la violence des corps, la brûlure du désir, la plainte des mères, l’ambivalence du divin. Sous cette matière biblique, nous lisons une interrogation très actuelle sur la place des femmes dans l’histoire symbolique de l’humanité. Non plus silhouettes d’arrière-fond, non plus causes commodes du malheur, mais matrices de mémoire, gardiennes du sens, premières à sentir la fracture du monde, premières aussi à porter l’espérance de son recommencement.
Avec Ève, Marek Halter rend à la première femme ce que des siècles de simplification lui avaient confisqué, sa profondeur, sa douleur, sa pensée et sa grandeur. Il rappelle que l’humanité ne naît pas seulement d’un ordre reçu, mais d’une liberté qui ose, d’une conscience qui se trouble, d’un regard qui veut savoir malgré le prix à payer. Pour qui lit avec une sensibilité initiatique, ce roman n’est pas seulement une relecture biblique. Il est une méditation sur l’entrée dans la condition humaine elle-même, là où la connaissance blesse, où la maternité pleure, où la fraternité peut se perdre, mais où une lumière demeure pourtant possible au cœur même de la faute.
Ève – Marek Halter / Robert Laffont, 2016, 360 pages, 21 € – Édition numérique 10,99 €
Il y a quelques jours, mon confrère Charles-Albert Delatour a publié deux textes qui proposaient, non pas des vérités révélées, mais de simples pistes de réflexion sur l’évolution possible de la Franc-maçonnerie face à la religion (lire ci-dessous). En Loge, on appellerait cela une planche ; sur les réseaux sociaux, cela devient aussitôt un crime de lèse-fraternité.
Car enfin, il faut croire qu’entre le maillet et le clavier, certains Frères ont perdu non seulement le sens de la mesure, mais aussi celui du silence. À la moindre idée qui bouscule leurs petites certitudes bien cirées, voilà le respectable initié transformé en expert autoproclamé, en procureur de salon, voire en troll à gants blancs. Trente ans de pratique, trois cordons, deux décors et un tablier impeccable… pour finir à commenter comme un comptoir de gare un soir de grève.
La Franc-maçonnerie a-t-elle vraiment baissé pavillon devant les réseaux sociaux ? À voir la vitesse avec laquelle certains confondent débat et défouloir, on pourrait le croire. Il suffit d’un désaccord pour faire tomber les belles résolutions, et d’un écran pour révéler que sous la tenue, il reste parfois un tempérament de charretier. Quel dommage : la discrétion est une vertu maçonnique ; l’agitation numérique, elle, semble devenue le nouveau rite d’initiation de quelques-uns.
Simiots, Velue et autres monstres oubliés de la France secrète
Sous les ponts, près des gués, au bord des rivières, dans l’ombre des églises ou aux lisières des forêts, les légendes françaises ont longtemps placé des créatures inquiétantes. Ni tout à fait animales, ni tout à fait démoniaques, elles gardent les passages, effraient les enfants, menacent les villages et rappellent que tout franchissement exige vigilance, courage et transformation intérieure.
Les grandes légendes ont leurs monstres célèbres
La Tarasque, la Vouivre, le Drac, la Bête du GévaudanouMélusine occupent le devant de la scène. Pourtant, dans les marges du merveilleux populaire, vivent encore des créatures plus discrètes, presque enfouies dans les pierres, les rivières, les fontaines et les mémoires locales. Les Simiots du pays catalan, la Velue de La Ferté-Bernard et quantité d’autres bêtes régionales appartiennent à ce bestiaire de proximité. Nous ne les rencontrons pas dans les grands palais mythologiques, mais au détour d’un chemin, près d’un pont, d’un gué, d’une église, d’un bois ou d’une eau dormante.
Les Simiots appartiennent à cette géographie intérieure où le pays catalan devient presque un livre d’images nocturnes
Nous les rencontrons dans le Vallespir, autour d’Arles-sur-Tech, puis dans les Albères, près de Laroque-des-Albères, comme si ces créatures avaient suivi la ligne obscure des montagnes, des forêts et des sources. Leur nom évoque le singe, mais leur apparence déborde l’animal connu. La tradition les décrit comme des êtres fabuleux et féroces, au corps de lion et à la tête de singe, surgissant des bois pour envahir les villages, escalader les toits, descendre par les cheminées, enlever les enfants et les emporter vers les hauteurs.
La Font dels Simiots, près de Laroque-des-Albères, conserve encore cette mémoire locale Selon la tradition, ces bêtes vivaient dans le Vallespir, près d’Arles-sur-Tech, avant d’être délogées par l’abbé Arnulphe, revenu avec de saintes reliques. Elles auraient alors quitté le territoire sacralisé pour venir hanter les abords de cette fontaine. Toute la puissance symbolique de la légende tient dans ce déplacement. Les Simiots ne disparaissent pas vraiment. Ils sont repoussés. Ils quittent un lieu rendu à la lumière pour rejoindre un autre seuil, celui de l’eau, de la forêt et de la montagne.
La légende ne raconte donc pas seulement la victoire du sacré chrétien sur des forces sauvages.
Elle dit que l’ombre, même vaincue, ne s’abolit jamais totalement
Simiots
Elle se retire dans les marges, dans les plis du territoire, dans les lieux où la mémoire populaire continue de l’entendre respirer. À Arles-sur-Tech, le récit se noue à celui des saints Abdon et Sennen. La tradition rapporte que le Vallespir était alors accablé par les monstres, les épidémies et le déchaînement des éléments. L’abbé Arnulphe serait parti chercher à Rome les reliques des deux martyrs perses afin de guérir son peuple de ces maux. À l’arrivée des reliques, les bêtes féroces auraient fui.
Ce récit possède une profondeur initiatique évidente
Simiots
Les Simiots ne sont pas seulement des monstres destinés à effrayer les enfants. Ils sont l’image des forces instinctives lorsqu’elles ne sont plus ordonnées par une loi intérieure. Corps de lion, tête de singe. Le lion évoque la puissance brute, la domination, la force solaire retournée en violence. Le singe renvoie à l’imitation, à la dérision, à l’intelligence sans sagesse, à la parole dégradée en grimace. Les Simiots sont donc des puissances de confusion. Ils montent sur les toits, passent par les cheminées, franchissent les limites de la maison. Ils ne respectent plus la séparation entre dehors et dedans, sauvage et civilisé, nuit et foyer.
La Font dels Simiots
Pour un franc-maçon, cette image est précieuse. Elle nous rappelle que le travail initiatique commence toujours par la reconnaissance de ce qui, en nous, escalade les murailles de notre propre temple intérieur. Les Simiots sont nos peurs archaïques, nos colères, nos instincts d’emprise, nos pensées désordonnées, nos paroles qui blessent, nos réflexes de prédation. Ils enlèvent les enfants parce qu’ils menacent ce qu’il y a de plus vulnérable en nous. L’enfance intérieure, la confiance première, la capacité d’émerveillement. Là où le Simiot règne, l’innocence est dévorée par la peur.
La présence d’Arles-sur-Tech ajoute encore une dimension symbolique
Arles-sur-Tech Abbaye de Sainte Marie d’Arles
L’abbaye Sainte-Marie, fondée à partir de 881, mêle les styles préroman, roman, gothique et baroque. Sa particularité est saisissante. Elle n’est pas orientée vers l’est, comme le veut habituellement la symbolique chrétienne du soleil levant, mais vers l’ouest, associé au couchant, à l’obscurité et à la mort. Dans l’imaginaire maçonnique, nous avançons de l’Occident vers l’Orient, de la nuit vers la lumière, de l’informe vers la clarté. Or, ici, l’abbaye regarde l’Occident. Elle semble faire face au domaine de l’ombre, non pour s’y perdre, mais pour le transfigurer. Les reliques ne sont pas seulement une protection. Elles sont une lumière placée devant la nuit.
La Velue appartient à un autre paysage, mais elle garde la même fonction
La Ferté-Bernard, le blason
Nous quittons les Pyrénées catalanes pour la vallée de l’Huisne, en Sarthe, près de La Ferté-Bernard. Là encore, le monstre n’habite pas n’importe où. Il vit sur les bords de l’eau, dans un territoire de passage, là où la rivière borde la cité. La tradition locale raconte que cette bête fantastique portait la désolation dans les fermes et s’aventurait, lors des nuits noires, jusque dans les rues de La Ferté-Bernard, malgré les fossés et les fortifications. Elle ravageait les troupeaux, détruisait les récoltes, terrorisait les habitants et s’en prenait aux enfants comme aux jeunes filles.
Notre-Dame-des-Marais, La Ferté-Bernard
La Velue est donc un monstre de l’eau sombre et de la cité assiégée
Son nom dit déjà son apparence. Elle est velue, hirsute, hérissée, couverte d’une matière inquiétante. À la différence du dragon noble ou du serpent sacré, elle appartient au registre du désordre organique. Elle est ce qui pousse, déborde, pique, empoisonne, envahit. Là où le Simiot surgit de la forêt et des hauteurs, la Velue vient de la rivière et des profondeurs. Le premier descend des montagnes vers les foyers. La seconde remonte des eaux vers la ville.
Deux directions, deux mouvements, deux façons pour l’ombre d’atteindre l’humain.
Sa parenté avec la Vouivre ou la Tarasque est éclairante
la Vouivre
La Vouivre garde souvent une eau, une pierre, un trésor ou un secret. La Tarasque incarne la violence chaotique que la cité doit apprendre à contenir. La Velue, elle, semble réunir plusieurs strates de l’imaginaire. Elle est amphibie, donc liée à deux mondes. Elle vit entre l’eau et la terre. Elle menace les champs, les troupeaux, les enfants et la ville. Elle attaque toutes les formes de fécondité. Elle est l’anti-vie, ou plutôt la vie livrée à son excès destructeur.
Dans une lecture ésotérique, la Velue peut être comprise comme une figure de la matière première non encore travaillée.
Elle est lourde, confuse, dangereuse, mais puissante
L’alchimiste ne méprise pas cette matière obscure. Il sait que l’œuvre commence précisément dans ce chaos. La Velue est la matière hérissée avant l’apaisement, l’eau trouble avant la clarification, le feu dévorant avant la lumière maîtrisée. Elle détruit les récoltes parce qu’elle empêche la maturation. Elle dévore les êtres jeunes parce qu’elle menace l’avenir. Elle s’approche des fortifications parce qu’aucune défense extérieure ne suffit lorsque le désordre intérieur n’a pas été reconnu.
Le rapprochement entre les Simiots et la Velue permet de comprendre pourquoi ces légendes locales demeurent si fortes.
Elles ne parlent pas seulement de monstres
Elles parlent du seuil. La forêt, la fontaine, la rivière, le gué, le pont, les remparts, l’église et l’abbaye forment une véritable cartographie initiatique. Partout, il s’agit de passer. Passer de l’enfance à l’âge adulte, de la peur à la vigilance, de l’instinct à la conscience, du désordre à la mesure, de la nuit à la lumière.
La franc-maçonnerie sait que le seuil n’est jamais un simple lieu de passage.
Toute initiation commence par une porte
Tout chemin suppose une épreuve. Toute lumière véritable exige que nous rencontrions d’abord ce qui nous effraie. Les Simiots, la Velue et les autres bêtes locales ne sont donc pas seulement des figures de peur. Elles sont des gardiennes. Elles empêchent le passage tant que celui qui avance n’est pas prêt. Elles rappellent que nous ne traversons jamais impunément d’un état à un autre.
Ces bêtes régionales nous enseignent que tout territoire possède son ombre
Le village n’est jamais seulement le lieu de la sécurité. Il est aussi ce qui doit sans cesse se défendre contre les forces qui montent des bois, des eaux, des ravins et des profondeurs. Mais la véritable leçon n’est pas guerrière. Il ne s’agit pas de haïr le monstre. Il s’agit de comprendre ce qu’il révèle. Les Simiots révèlent notre animalité inquiète. La Velue révèle nos eaux troubles. Tous deux nous rappellent que l’être humain n’est jamais achevé, qu’il doit se construire, se surveiller, se purifier, se transmettre à lui-même une loi plus haute que ses impulsions.
Dans beaucoup de traditions, le monstre est vaincu non par la brutalité seule, mais par la justesse du geste
Il faut trouver le point faible, le moment juste, la parole juste, la mesure juste. Voilà une leçon profondément maçonnique. L’initié n’est pas celui qui écrase le monstre. Il est celui qui comprend ce que le monstre garde. Il ne détruit pas la nuit pour posséder la lumière. Il apprend à traverser la nuit pour que la lumière devienne digne d’être reçue.
Ces bêtes de seuil nous enseignent aussi quelque chose de très actuel
Nos sociétés modernes prétendent avoir quitté les légendes, mais elles fabriquent chaque jour de nouveaux monstres. L’autre, l’étranger, le contradicteur, l’adversaire politique, le voisin, le journaliste, le savant, le franc-maçon parfois, deviennent autant de figures inquiétantes projetées sur l’écran de nos peurs. La bête n’a pas disparu. Elle a changé de support. Elle ne vit plus seulement sous les ponts ou dans les forêts. Elle circule dans les rumeurs numériques, les commentaires haineux, les récits de complot, les emballements collectifs.
Mettre en œuvre aujourd’hui l’enseignement des Simiots et de la Velue, c’est donc apprendre à reconnaître nos propres monstres avant de les attribuer aux autres
C’est accepter de nous demander, chaque matin, quelle bête nous nourrissons.
Celle de la peur ou celle de la vigilance. Celle du ressentiment ou celle du courage. Celle du soupçon ou celle du discernement. C’est aussi retrouver le sens du passage. Franchir un pont, écouter une parole différente, entrer dans un lieu de mémoire, tendre la main à celui qui se tient sur l’autre rive, tout cela demeure profondément initiatique.
La France secrète n’est pas seulement faite de châteaux, de souterrains, de pierres levées et de cryptes oubliées
Elle est aussi composée de ces récits minuscules qui transmettent une sagesse populaire. Les monstres régionaux disent que chaque territoire possède son ombre et sa lumière. Ils rappellent que les villages ont longtemps confié aux légendes le soin de dire ce que la raison seule ne savait pas formuler. La crue, la peur de la nuit, la disparition d’un enfant, la fragilité des récoltes, l’angoisse de la forêt, la puissance du sacré, tout cela devenait récit, image, bête, mémoire.
Pour le franc-maçon, ces légendes ne sont pas des curiosités folkloriques.
Elles sont des pierres brutes de l’imaginaire
Elles attendent d’être taillées par l’attention, la méditation et la transmission. Derrière le Simiot, nous trouvons l’instinct à apprivoiser. Derrière la Velue, la matière obscure à transmuter. Derrière le pont, le passage à accomplir. Derrière le gué, le risque du premier pas. Derrière l’église, la présence du sacré. Derrière chaque monstre, la question demeure la même. Qu’avons-nous peur de rencontrer en nous-mêmes lorsque nous avançons vers la lumière ?
Ainsi, les Simiots et la Velue ne sont pas des survivances folkloriques bonnes à ranger dans une vitrine
Ils sont des miroirs. Ils nous demandent ce que nous faisons de notre force, de notre peur, de notre mémoire, de notre sauvagerie, de notre capacité à franchir les seuils. Ils disent que la lumière ne se gagne pas contre l’ombre en la niant, mais en la regardant avec courage. Ils rappellent au franc-maçon que chaque pierre brute contient son monstre et que chaque monstre, lorsqu’il est compris, peut devenir gardien du passage.
Et parce que les légendes vivent aussi de celles et ceux qui les recueillent, les transmettent et les sauvent de l’oubli, 450.fm entend poursuivre ce patient travail de mémoire et d’émerveillement.
Nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.
Alors, plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.
Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs » et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.
Depuis plus de deux siècles, la progression des connaissances scientifiques a profondément transformé le rapport de l’humanité à la transcendance. Aujourd’hui, l’émergence rapide de l’intelligence artificielle semble accélérer ce mouvement historique. Faut-il en conclure que Dieu, ou du moins le besoin de Dieu, est condamné à disparaître ? L’analyse est plus nuancée.
La science et la théorie de la sécularisation
La théorie de la sécularisation, développée notamment par Max Weber, Peter Berger et Bryan Wilson, pose que le développement économique, éducatif et scientifique entraîne un recul des croyances religieuses. Cette théorie s’est largement vérifiée dans les pays développés.
Données statistiques clés :
Aux États-Unis, selon le Pew Research Center (2025), la part des adultes s’identifiant comme chrétiens est passée de 78% en 2007 à environ 62% en 2023-2024. Le déclin semble s’être stabilisé ces dernières années, mais sur le long terme, il reste marqué.
L’éducation joue un rôle majeur. Pew Research (2017, confirmé par des études ultérieures) montre que les Américains diplômés de l’université sont nettement moins religieux sur plusieurs indicateurs : croyance en Dieu « sans aucun doute », importance de la religion dans la vie, fréquence de la prière.
En Europe, la corrélation est encore plus forte. En France, en Suède ou en République tchèque, moins de 20% des personnes considèrent que la religion est « très importante » dans leur vie. La France est souvent citée comme un cas extrême de sécularisation avancée.
Ce phénomène s’explique en grande partie par ce que l’on appelle le « Dieu des lacunes » (God of the gaps). Tant que l’humanité ne comprenait pas les phénomènes naturels (orage, maladie, origine de la vie, etc.), Dieu servait d’explication par défaut. À mesure que la science comble ces lacunes, le besoin d’une explication surnaturelle diminue.
Au-delà des simples explications causales, la science a aussi redistribué les cartes du sacré : ce qui était autrefois réservé aux textes sacrés et aux clercs (cosmogonie, évolution, nature de la conscience) est désormais accessible à tous via des connaissances rationnelles, vérifiables et partageables.
L’IA : l’accélérateur ultime de la sécularisation ?
Si la science classique a déjà réduit le champ du mystère, l’intelligence artificielle pourrait le réduire dramatiquement dans les prochaines décennies.
Arguments principaux :
L’IA donnera accès instantané à des explications cohérentes et personnalisées sur l’origine de l’univers, l’évolution, la conscience, la morale, le sens de la vie, etc.
Une super IA (ASI) pourrait simuler des raisonnements philosophiques et théologiques à un niveau supérieur à celui de la plupart des humains, rendant les dogmes religieux moins nécessaires pour combler les incertitudes existentielles.
Elle réduira l’angoisse liée à l’inconnu (maladie, mort, solitude) grâce à des avancées en médecine, en psychologie et en réalité virtuelle.
L’IA pourra aussi générer des récits, des mythes modernes, des cosmologies cohérentes et des systèmes éthiques plausibles, sans recourir à une divinité transcendante.
On peut donc raisonnablement penser que l’IA accélérera la sécularisation, surtout chez les nouvelles générations habituées à trouver des réponses immédiates via la technologie. Elle rendra progressivement obsolètes certaines fonctions traditionnelles de la religion : expliquer le monde, donner un cadre moral, offrir des réponses aux grandes questions existentielles.
Pourquoi Dieu ne disparaîtra probablement pas totalement
Malgré cette tendance lourde, plusieurs facteurs limitent une disparition complète :
La religion ne sert pas qu’à expliquer le monde
Elle répond à des besoins profonds : sens de la vie, gestion de la mort, besoin d’appartenance, rites de passage, expérience du sacré, espoir d’une justice transcendante. Ces besoins ne sont pas comblés par la seule connaissance factuelle.
Le vide existentiel
Plus le monde devient rationnel, prévisible et « désenchanté » (Weber), plus certains humains ressentent un manque de mystère et de transcendance. L’histoire montre que les périodes de forte rationalisation sont souvent suivies de réveils spirituels ou de nouvelles formes de religiosité.
L’apparition possible de nouvelles formes de sacré
On observe déjà des signes de « techno-religions » : certains voient dans l’IA une forme de divinité émergente (idées présentes chez certains transhumanistes). D’autres développent des spiritualités individualisées, du néo-chamanisme à des formes de bouddhisme laïc.
La résilience émotionnelle et communautaire
Les religions offrent une communauté, des rituels et un cadre moral qui restent attractifs même quand leurs explications cosmologiques sont contestées. Le lien social, le soutien en cas de deuil, la célébration des étapes de la vie restent des fonctions puissantes que la science seule ne remplace pas facilement.
La dimension symbolique et émotionnelle du sacré
Même quand les croyants acceptent les explications scientifiques, ils continuent souvent de vivre la religion comme une expérience symbolique, émotionnelle et communautaire. Le sacré ne réside pas seulement dans l’explication du monde, mais dans la manière dont les humains se relaient pour se sentir reliés à quelque chose de plus grand qu’eux.
La Franc-maçonnerie dans ce contexte : Dieu, rituels et futurs rituels expurgés
La franc-maçonnerie occupe une place originale dans ce mouvement de sécularisation et de transformation du rapport au sacré. Contrairement à certaines religions monothéistes, elle n’impose pas un dogme précis sur Dieu, mais elle exige généralement la croyance en un « Principe créateur », souvent désigné comme le Grand Architecte de l’Univers. Ce concept est volontairement large : il peut être compris comme Dieu au sens religieux, comme un principe métaphysique, ou comme une symbolique de l’ordre cosmique et moral.
Dans les rituels maçonniques classiques, la présence de Dieu (ou du Grand Architecte) est très forte : invocations, références divines, symboles lumineux, prières silencieuses ou collectives, appels à une lumière transcendante. Ces éléments donnent aux rites une dimension sacrée, même si la franc-maçonnerie se définit comme une institution philosophique et initiatique plutôt que comme une religion.
Or, dans un monde où la science et l’IA réduisent le besoin explicatif de Dieu, la franc-maçonnerie elle-même sera impactée. Une partie de ses membres, de plus en plus rationalistes, séculiers ou influencés par les nouvelles spiritualités laïques, pourrait désirer des rituels expurgés de toute référence explicite à Dieu. Cela ouvre la perspective de :
nouveaux rituels centrés sur l’humain, la raison, l’éthique et la fraternité, sans invocation divine ;
une symbolique maçonnique réinterprétée en termes purement philosophiques, psychologiques ou sociaux ;
une tension interne entre les obédiences traditionnelles (qui maintiennent la référence au Grand Architecte) et des courants plus radicalement séculiers ou athées, qui pourraient vouloir créer des rites « sans Dieu ».
Cette évolution pourrait fragiliser l’unité de la franc-maçonnerie, mais aussi la renouveler. Elle serait le signe que même les traditions les plus ancrées dans le sacré ne restent pas immuables face à la sécularisation encouragée par la science et l’IA. La franc-maçonnerie, en tant que gardienne de rituels et de symboles, deviendra peut-être un laboratoire où se testera la possibilité de pratiquer une spiritualité initiatique sans Dieu, ou du moins sans Dieu tel qu’il a été conçu pendant des siècles.
Scénarios possibles pour les prochaines décennies
Scénario dominant : Recul continu des religions institutionnelles traditionnelles, surtout dans les pays développés, au profit d’un agnosticisme ou d’une spiritualité « à la carte ».
Scénario alternatif : Apparition de nouvelles religions ou pseudo-religions centrées sur l’IA, la singularité technologique ou la conscience collective.
Scénario hybride : Les religions traditionnelles s’adaptent, devenant plus symboliques, moins littéralistes, et cohabitent avec une spiritualité augmentée par la technologie.
Scénario maçonnique spécifique : Coexistence de rituels traditionnels (avec Grand Architecte) et de rituels sécularisés (sans Dieu), créant des courants distincts au sein de la franc-maçonnerie, voire de nouvelles obédiences explicitement laïques.
Pour conclure…
La science, puis l’IA, réduisent effectivement le besoin explicatif de Dieu. Elles comblent les lacunes et offrent des outils puissants de compréhension et de maîtrise du monde. Sur ce plan, le mouvement de recul des croyances traditionnelles semble inéluctable et va probablement s’accélérer.
Mais l’être humain n’est pas seulement un chercheur de vérité factuelle. Il est aussi un animal qui a besoin de sens, de sacré, de communauté et d’espérance. L’IA pourra répondre à beaucoup de « comment », mais elle peinera à répondre au « pourquoi » existentiel avec la même force émotionnelle et symbolique que les grandes traditions spirituelles.
Dieu, au sens classique, risque de continuer à reculer. Mais le besoin de transcendance, lui, a toutes les chances de se réinventer.
La grande question du XXIe siècle ne sera peut-être pas « Dieu va-t-il disparaître ? », mais plutôt : sous quelle nouvelle forme l’humanité exprimera-t-elle son besoin d’absolu ?
L’IA ne tuera peut-être pas Dieu. Elle pourrait simplement l’obliger à changer d’adresse. Et la franc-maçonnerie, elle aussi, pourrait devoir choisir entre des rituels traditionnels ancrés dans le sacré divin, et des rituels nouveaux, expurgés de Dieu, fondés sur l’humain, la raison et la fraternité purement terrestre.
Parions que les deux courants cohabiteront sans peine. Une chose est cependant quasi certaine, la maçonnerie de grand-papa n’existera plus, elle va devenir plus complexe, sans aucun doute plurielle et c’est précisément ce qui lui assurera un avenir durable.
« Il est difficile d’être une organisation secrète » : Ptakha sur la franc-maçonnerie, les castes et la foi en Dieu
Le rappeur russe Ptakha (de son vrai nom David Noureev) a été élu vénérable maître de la loge maçonnique de Moscou début mai 2026. Certains considèrent cette organisation comme « secrète », tandis que d’autres la comparent à une secte. Dans une interview accordée à NEWS.ru, Ptakha a évoqué ses convictions sur la franc-maçonnerie, ses méthodes de récupération et les raisons pour lesquelles il croit que « tous ceux qui ont quitté la Russie après le début de la Seconde Guerre mondiale y reviendront ».
Qu’est-ce qui a attiré le rappeur Ptakha vers la franc-maçonnerie ?
– Êtes-vous vraiment devenu franc-maçon ? N’est-ce pas une arnaque ou un coup de pub ?
« Oui, j’ai rejoint l’ordre il y a de nombreuses années et je ne l’ai jamais caché. Il existe des francs-maçons discrets, ceux qui ne montrent pas leur visage en raison de leur travail ou d’autres raisons. Il y en a d’autres qui le sont ouvertement, comme moi et le Grand Maître de la Grande Loge de Russie, Andreï Bogdanov. »
La franc-maçonnerie n’est pas une organisation secrète. Il est difficile d’être une organisation secrète quand on compte des millions de membres. On pourrait plutôt parler d ‘« organisation qui possède des secrets ».
– Que vous confère le titre de Maître d’une loge maçonnique ?
« Je trouve le mode de vie maçonnique assez intéressant. Il contribue à l’épanouissement personnel et général. Ce sont des amis qui m’ont fait découvrir cette organisation ; j’ignorais même qu’ils en étaient membres. Puis, nous avons commencé à parler des Templiers, et ils m’ont invité à un événement. J’y ai rencontré d’autres frères et, avec le temps, j’ai fini par recevoir une invitation. »
Le rappeur Ptakha (vrai nom – David Noureev)Photo : Sergey Bulkin/NEWS.ru
Il était important pour moi que ma foi orthodoxe ne soit pas remise en question. Comme 99 % des gens, j’étais convaincu que les francs-maçons étaient proches des ténèbres. Avec le temps, j’ai eu de nombreuses occasions d’approfondir cette question, j’ai appris à distinguer le symbolisme maçonnique de celui d’autres organisations, et j’ai compris les différences entre les francs-maçons et les membres de Skull and Bones (une société secrète de l’université Yale aux États-Unis – NEWS.ru) ou du Bohemian Grove (un club privé dont l’adhésion est réservée à des personnalités politiques et des hommes d’affaires américains influents – NEWS.ru), et en quoi ils diffèrent des francs-maçons.
– Les francs-maçons ne sont pas une secte ?
« Les gens ne comprennent même pas de quoi ils parlent quand ils nous diabolisent. Les francs-maçons ne sont pas contre l’Église ; au contraire, ils font tout leur possible pour aider ceux qui s’éloignent de la foi à y revenir. Personnellement, je suis chrétien orthodoxe ; je crois en Christ comme Sauveur et Fils de Dieu ; je prie et j’enseigne à mes enfants à faire de même. »
Mon titre m’octroie certaines responsabilités au sein de la Loge du Saint Graal n° 67 (une loge maçonnique de Moscou – NEWS.ru). Je ne peux en dire plus. Veuillez m’en excuser, mais nous avons des règles et nous les respectons. Si quelqu’un souhaite en savoir plus, qu’il vienne nous voir. S’il se montre digne, il apprendra tout de l’intérieur.
Pourquoi Ptakha pense-t-il que les artistes qui ont quitté la Russie après le début de la Seconde Guerre mondiale « reviendront certainement » ?
– À quels rappeurs modernes vous identifiez-vous le plus ? Et comment le rap russe a-t-il évolué, par exemple, au cours des cinq dernières années ?
Le rap a beaucoup changé, à l’image du monde. Mais la réalité actuelle contribue à la production musicale de plus en plus médiocre qui inonde le marché. Cela entraîne un déclin des dimensions intellectuelles, morales et spirituelles de notre culture. Les médias et la société mettent en avant des artistes incapables de produire quoi que ce soit de valable. Pourtant, nombreux sont les rappeurs qui pourraient devenir exceptionnels.
– Comment occupez-vous votre temps libre, comment vous ressourcez-vous ?
« Je passe du temps avec les enfants ou au studio. Parfois, je conduis simplement quelque part en silence. Parfois, je m’entraîne à la salle de sport. C’est différent à chaque fois. Et je ne me surmène pas ; j’ai compris il y a longtemps que plus on se surmène, moins on réussit. Curieusement, c’est la boxe qui m’a appris ça. »
David Noureev, dit PtakhaPhoto : Natalia Shatokhina/NEWS.ru
– Parmi les musiciens qui ont quitté la Russie après le début du SVO, lesquels pensez-vous que l’industrie musicale a encore besoin ?
Ceux qui sont partis ont fait leur choix. On les aurait peut-être regrettés s’ils avaient quitté la musique. Mais leur musique est restée et continue de résonner. Certes, c’est une musique différente. Prenez Kasta, par exemple. Pour moi, c’était la voix de la rue, la voix des jeunes du quartier, le bruit des voitures, etc. Mais c’est devenu la voix de la bêtise et des tentatives d’instrumentaliser la jeunesse russe. J’ai beaucoup de respect pour Khamil (Andrey Pasechny, le chanteur de Kasta – NEWS.ru), mais dans ce cas précis, je ne comprends pas sa logique. Ils reviendront tous, vous verrez. Mais ce sera une autre histoire.
En cette année 2026, qui verra Marc Bloch entrer au Panthéon le 23 juin, le Mémorial National de la prison de Montluc propose trois rendez-vous où l’histoire cesse d’être une mémoire froide pour redevenir vigilance vivante. L’historien, le résistant, le témoin de L’Étrange Défaite y rejoint les imprimeurs clandestins et les images bouleversantes de Nuit et brouillard. Une même leçon s’impose alors, face à la nuit des temps troublés, transmettre demeure un acte de lumière.
Le Mémorial National de la prison de Montluc, lieu de détention, de douleur et de mémoire, annonce une série de rencontres qui prennent, en 2026, une résonance toute particulière.
Car cette année est celle de la panthéonisation de Marc Bloch, historien majeur, cofondateur avec Lucien Febvre de la revue Annales d’histoire économique et sociale, combattant des deux guerres mondiales, résistant, arrêté, torturé, puis assassiné par les nazis en 1944. Son entrée au Panthéon, prévue le 23 juin 2026, honore à la fois l’œuvre, l’enseignement et le courage d’un homme pour qui chercher la vérité ne signifia jamais se retirer du monde, mais s’y engager avec plus de lucidité, plus de droiture et plus d’exigence.
Né à Lyon le 6 juillet 1886, Marc Léopold Benjamin Bloch appartient à une famille juive alsacienne ayant choisi la France après l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Son père, Gustave Bloch, historien de l’Antiquité, professeur à Lyon puis à la Sorbonne, lui transmet très tôt le goût des sources, de la rigueur et de cette patience intellectuelle qui permet de distinguer le fait de la rumeur, l’archive du préjugé, la connaissance de l’opinion. Élève brillant du lycée Louis-le-Grand, Marc Bloch entre à l’École normale supérieure en 1904, est reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie en 1908, séjourne à Berlin et à Leipzig, puis enseigne avant la Grande Guerre. Déjà se dessine une vocation qui ne sépare pas l’intelligence du devoir, ni le savoir de la cité.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Marc Bloch est mobilisé
Il combat dans l’infanterie, sert comme officier de renseignement, termine capitaine, reçoit la Croix de guerre avec citations et la Légion d’honneur à titre militaire. L’historien n’est pas alors un spectateur de la catastrophe européenne. Il est dans la boue, dans l’épreuve, dans la réalité immédiate des hommes et des choses. Cette expérience marque profondément son regard. Elle lui apprend que les sociétés ne se comprennent pas seulement par les grands discours, mais par les gestes, les peurs, les croyances, les fausses nouvelles, les structures profondes qui gouvernent les comportements collectifs. Plus tard, son célèbre texte sur les fausses nouvelles de la guerre révélera déjà ce qui nous parle encore aujourd’hui avec une force troublante, la vérité est fragile lorsque les hommes préfèrent croire plutôt que comprendre.
Après 1918, Marc Bloch devient l’un des grands rénovateurs de la science historique française
Professeur à Strasbourg, puis à la Sorbonne, médiéviste de première importance, auteur des Rois thaumaturges, des Caractères originaux de l’histoire rurale française et de La Société féodale, il déplace les lignes de la discipline. Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 les Annales, revue appelée à transformer durablement l’écriture de l’histoire. Il ne veut plus d’une histoire réduite aux batailles, aux règnes et aux dates mortes. Il veut une histoire totale, ouverte à l’économie, à la sociologie, à la géographie, aux mentalités, au temps long, aux humbles réalités de la vie collective. Il fait descendre l’histoire du trône des vainqueurs pour la reconduire vers les champs, les villages, les croyances, les peurs, les échanges, les rites, les structures invisibles. À sa manière, il polit la pierre brute du passé pour en faire apparaître les lignes de force.
Mais Marc Bloch n’est pas seulement un savant
Il est un citoyen. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il a cinquante-trois ans, une santé déjà éprouvée et une famille nombreuse. Il demande pourtant à combattre. En 1940, il participe à la campagne de France, connaît la débâcle, l’effondrement de l’État, la faillite des élites militaires et politiques. De cette blessure naît L’Étrange Défaite, témoignage incandescent écrit dans l’urgence, publié après sa mort. Ce livre n’est pas seulement une analyse historique de la défaite. C’est un examen de conscience national. Marc Bloch y regarde la France en face. Il refuse les consolations faciles, les excuses commodes, les mythologies de confort. Il cherche les causes, les responsabilités, les aveuglements. Il montre que la défaite militaire fut aussi une défaite intellectuelle, morale et spirituelle, lorsque l’habitude remplace l’intelligence, lorsque l’autorité se coupe du réel, lorsque les institutions cessent d’apprendre.
Puis vient Vichy
Parce qu’il est juif, Marc Bloch est frappé par les lois antisémites. Il est écarté de la Sorbonne, son appartement est réquisitionné, sa bibliothèque est spoliée.
Réfugié en zone dite libre, il enseigne à Clermont-Ferrand puis à Montpellier dans des conditions difficiles
Il pourrait partir. Il ne part pas. Il continue d’écrire, de penser, de transmettre. Dans ces années sombres, il rédige aussi Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, livre testamentaire publié après la guerre. À la question simple et immense d’un enfant, « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire », Marc Bloch répond par toute une vie. L’histoire sert à comprendre, à discerner, à résister aux mensonges, à libérer l’esprit des fatalités apparentes. Elle n’est pas accumulation de cendres, mais conservation du feu.
En 1943, Marc Bloch entre pleinement dans la clandestinité
À Lyon, il rejoint la Résistance, notamment le mouvement Franc-Tireur puis les Mouvements unis de la Résistance. Il prend des responsabilités, participe à l’organisation, écrit, agit, prépare l’avenir. L’historien du temps long devient homme du risque immédiat. Celui qui avait étudié les sociétés féodales, les croyances royales et les structures rurales descend dans la nuit de l’Occupation avec la même exigence que dans ses livres, ne pas céder au faux, ne pas se soumettre à l’indigne, ne pas abandonner la France à ceux qui la défigurent.
Le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté à Lyon par la Gestapo
Interné à la prison de Montluc, il est torturé. Il ne livre rien d’utile. Dans ce lieu où tant d’hommes et de femmes furent broyés, humiliés, promis à la déportation ou à la mort, il demeure jusqu’au bout un maître de dignité. Le 16 juin 1944, il est fusillé à Saint-Didier-de-Formans, avec d’autres résistants. Son épouse, Simonne Vidal, qui fut aussi son soutien, sa collaboratrice et une présence essentielle dans sa vie intellectuelle, meurt quelques jours plus tard, le 2 juillet 1944. En 2026, la panthéonisation associe aussi sa mémoire, rappelant que les grandes œuvres portent parfois, dans leur ombre, une part de travail, de fidélité et de sacrifice longtemps demeurée silencieuse.
Les motifs de cette panthéonisation se tiennent dans trois mots, œuvre, enseignement, courage
Le bureau de Marc Bloch
L’œuvre d’abord, parce que Marc Bloch a changé la manière de faire de l’histoire. Il a appris aux historiens à regarder autrement, à chercher sous l’événement la structure, sous le document la société, sous le fait la mentalité, sous la défaite les causes profondes. L’enseignement ensuite, parce que Marc Bloch fut un professeur au sens le plus noble du terme, non pas un distributeur de savoirs, mais un éveilleur d’esprit critique. Il voulait former des intelligences libres, capables d’interroger les sources, de refuser les simplifications, de distinguer l’exactitude de la propagande. Le courage enfin, parce que Marc Bloch ne sépara jamais la pensée de l’action. Il combattit en 1914, voulut encore servir en 1939, entra dans la Résistance en 1943, mourut en 1944 sans renier ce qu’il avait servi toute sa vie, la vérité, la France, la liberté de l’esprit.
C’est pourquoi Montluc est un lieu si juste pour évoquer Marc Bloch
Le Panthéon dit la reconnaissance nationale. Montluc dit le prix payé. Entre les deux se déploie tout le sens d’une mémoire républicaine qui ne doit jamais devenir simple cérémonie.
Marc Bloch n’entre pas seulement dans le temple laïque des grands hommes. Il y entre comme une conscience en éveil. Il rappelle que la science historique est une ascèse, que le patriotisme peut être lucide, que la République exige autre chose que des mots, et que l’honneur d’un intellectuel ne consiste pas à commenter le monde depuis le seuil, mais parfois à franchir la porte du danger.
Mardi 9 juin à 18 h 30, Yann Potin viendra présenter Marc Bloch, l’histoire en résistance, ouvrage collectif publié aux éditions du Seuil. Cette rencontre, suivie d’un temps de dédicaces avec la librairie Traits d’union de Lyon 7e, rappellera combien Marc Bloch incarne une figure rare, celle d’un savant pour qui l’exigence critique devient morale civique. À travers lui, l’histoire n’apparaît plus comme une discipline réservée aux bibliothèques, mais comme une école de discernement dans les temps de confusion.
NUIT ET BROUILLARD
Mercredi 10 juin à 18 h 30, Ophir Levy reviendra sur Nuit et brouillard d’Alain Resnais, sorti en 1956, dont 2026 marque les 70 ans. La projection du film ouvrira la soirée, avant une réflexion sur son histoire, son usage et son héritage dans la mémoire de la Shoah et de la déportation. Là encore, l’image devient archive, l’art devient témoin, le cinéma devient passage entre les morts et les vivants.
Enfin, aujourd’hui, samedi 30 mai à 10 h 30, la visite guidée thématique « Imprimeurs clandestins sous l’Occupation » a fait revivre le rôle capital de la presse clandestine, des tracts, des journaux et de ces artisans de l’ombre qui opposèrent l’encre libre à la propagande de Vichy et de l’occupant. Ce rendez-vous dialogue puissamment avec Marc Bloch. Car résister, c’est aussi imprimer, transmettre, faire circuler la parole vraie quand le mensonge occupe les murs, les ondes et les consciences.
À Montluc, la mémoire ne se contemple pas comme une pierre morte
Elle se travaille. Elle s’imprime. Elle se transmet. Et, en cette année Marc Bloch, elle rappelle que l’histoire, lorsqu’elle demeure fidèle aux faits, devient l’une des plus hautes formes de résistance. Dans un monde saturé de rumeurs, de falsifications et de passions tristes, la leçon de Marc Bloch demeure brûlante. Chercher la vérité n’est pas un luxe de savant. C’est une discipline intérieure, une fidélité civique, une lumière tenue debout dans la nuit.
École Marc Bloch, Lyon
Infos pratiques
Mémorial National de la prison de Montluc 4 rue Jeanne Hachette, Lyon 3e Événements gratuits sur réservation / Téléphone 04 78 53 60 41 / Courriel Horaires d’ouverture : Du mercredi au vendredi de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Le samedi de 10 h 00 à 12 h 30 et de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Fermeture du site les jours fériés