Un courriel, une facture réglée de sa poche et une obédience qui s’interroge. Selon Intelligence Online, le responsable présumé de la sécurité de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), ancien patron de la sûreté de Louis Vuitton, aurait fait réaliser une investigation interne par un prestataire du maroquinier. Il dément avoir commandé la moindre enquête de ce type. Sollicité par 450.fm, le Grand Maître de la GLNF, Yves Pennes, répond point par point.
Un simple échange administratif suffit parfois à agiter les colonnes. Dans une enquête publiée ce 21 octobre, notre confrère Franck Renaud révèle, dans Intelligence Online, un courriel de l’été 2025 qu’il dit avoir lu. Son auteur, Gaël Marchand, y demande à une société spécialisée dans l’investigation en sources ouvertes (OSINT), également prestataire de Louis Vuitton, de lui adresser sa facture. Il y évoque « la petite investigation pour Pisan », du nom de la rue où siège la Grande Loge nationale française, à Paris, et indique qu’il la réglera lui-même.
Une fonction que l’intéressé ne confirme pas
D’après Intelligence Online, Gaël Marchand, colonel issu de la gendarmerie, assure la sécurité de l’obédience depuis le début des années 2020. À l’époque du courriel, il pilotait encore la direction de la sécurité de Louis Vuitton comme « manager de transition », après l’avoir dirigée de 2018 à fin mars 2025.
Interrogé par le journal, il ne confirme pas la fonction qui lui est attribuée à la GLNF. Il affirme ne pas savoir si l’enquêteur a mené une investigation interne pour l’obédience, et exclut de la lui avoir confiée. Le Grand Maître de la GLNF, Yves Pennes, rappelle pour sa part que l’obédience ne communique jamais sur l’appartenance de ses membres sans leur accord, encore moins sur leurs fonctions, mais il précise à 450.fm qu’aucune responsabilité administrative n’est exercée à ce jour par Gaël Marchand au siège de la GLNF. À ce stade, 450.fm n’a trouvé aucune source publique indépendante qui établisse cette fonction : elle repose sur le seul article d’Intelligence Online.
Le Grand Maître répond et brigue un second mandat
Yves Pennes – Grand Maître de la GLNF – Crédit photo : GLNF
Le journal Intelligence Onlineaffirme que le Grand Maître, Yves Pennes, serait informé de ces éléments depuis fin 2024, et que des frères en auraient été troublés. Yves Pennes précise à 450.fm qu’il a été informé dès août 2024 du piratage et des investigations menées par l’équipe informatique pour en connaître l’origine et prendre les mesures indispensables. Sollicité par Intelligence Online, il n’avait pu répondre à temps, étant alors à l’étranger.
Le journal Intelligence Online place aussi l’affaire dans la perspective de l’échéance de fin 2027, en évoquant des ambitions déjà manifestes pour la succession. Yves Pennes y coupe court : il n’a jamais indiqué ne faire qu’un seul mandat et compte solliciter à nouveau la confiance de ses frères pour un deuxième mandat, comme le veut la tradition de l’obédience. Toujours selon Intelligence Online, Gaël Marchand se serait rapproché d’un candidat potentiel, l’homme d’affaires franco-béninois Claude Dohou, présenté comme le numéro deux de l’obédience.
L’ombre de LockBit
L’affaire renvoie à l’été 2024. Le groupe de cybercriminels LockBit avait alors revendiqué une attaque contre la GLNF, révélée le 26 juillet 2024 par la plateforme de veille FalconFeeds.io. L’obédience n’avait pas réagi officiellement à l’époque, selon Clubic. Elle s’exprime aujourd’hui par la voix de son Grand Maître (voir ci-dessous).
Toujours selon Intelligence Online, la fuite aurait dévoilé l’existence d’un « Comité Sierra », chargé de la sécurité et de la gestion de crise, ainsi que des identités et des parcours de frères, dont ceux d’officiers de renseignement. La GLNF a bien déposé plainte auprès de la gendarmerie et procédé à une déclaration à la CNIL, confirme son Grand Maître, qui ajoute que des mesures très strictes de cybersécurité ont depuis été prises. Une enquête interne aurait par ailleurs été conduite sous la houlette de Gaël Marchand : un ancien responsable de l’obédience, cité par le journal, assure qu’elle n’a révélé aucune intrusion sur les serveurs, ce que confirme Yves Pennes : le piratage n’a touché que quelques fichiers très localisés, sur un ordinateur individuel, et ne concernait que quelques frères. Gaël Marchand explique l’avoir demandée pour savoir si des documents avaient été modifiés avant leur mise en ligne. Le journal affirme que cette enquête comporte des éléments touchant à la vie privée d’un frère.
Ce que répond le Grand Maître de la GLNF
Yves Pennes, GM GLNF
Sollicité il y a quelques heures par 450.fm, juste avant la publication de cet article, Yves Pennes, Grand Maître de la GLNF depuis décembre 2024, a tenu à répondre point par point. Nous publions l’intégralité de sa réponse.
Sur le piratage de 2024. « La GLNF a effectivement subi un hacking par LockBit fin juillet 2024 et une enquête a été menée pour trouver la source de ce piratage, analyser les données éventuellement piratées et surtout à la suite de cela, comme c’est le cas aujourd’hui même au niveau étatique, une plainte à la gendarmerie, une déclaration à la CNIL et des mesures très strictes sur la cyber sécurité ont été prises. »
« En aucun cas cela ne peut concerner ni de près ni de loin des enquêtes sur des frères mais uniquement un problème ponctuel de piratage, sur un ordinateur individuel, de quelques fichiers très localisés et qui ne concernaient que quelques Frères de la GLNF. »
Sur d’éventuelles enquêtes visant des frères. « Jamais depuis mon élection en décembre 2024, et encore moins avant, je n’ai demandé la moindre enquête sur des frères. Cela n’est pas dans mes valeurs ni dans celles que je véhicule au sein de mon obédience. Et jamais durant mon mandat ou le prochain ce procédé n’aura sa place. »
« Si un frère fait cela de son initiative, il engage sa responsabilité et [de] sévères sanctions pourraient en découler. »
« Je profite de cela pour rappeler que tout frère qui aurait un comportement contraire à nos valeurs risquerait de se voir exclu de la GLNF et que je serai absolument intraitable sur ce sujet, j’attends des frères un comportement exemplaire, comme je l’exige de moi-même. »
Sur Gaël Marchand. « Il est de notoriété [publique] que la GLNF ne communique jamais sur l’appartenance de ses membres sans leur accord, a fortiori sur les fonctions qu’ils y exerceraient. Quoi qu’il en soit, tout ce que je peux vous dire c’est qu’aucune responsabilité administrative n’est exercée à ce jour par ce monsieur Gaël Marchand au siège de la GLNF. »
« De plus, les affaires privées et commerciales de Monsieur Marchand, qui semblent être à l’origine de cet article, ne sont pas du ressort de la GLNF et ne nous concernent ni de près ni de loin. »
Sur un second mandat. « Enfin et accessoirement, je n’ai jamais indiqué ne faire qu’un seul mandat et je compte solliciter à nouveau la confiance de mes frères pour un deuxième mandat comme le veut notre tradition. »
Grand Temple de la GLNF à Paris
Beaucoup de questions
Un an après la fuite, Gaël Marchand a été promu « Très Respectable Frère » (TRF), étape nécessaire vers de plus hautes responsabilités. Pour les frères informés de la « petite investigation », le journal pose une question : n’y en a-t-il eu qu’une ? Sur le principe, le Grand Maître répond sans ambiguïté : aucune enquête visant des frères n’a été demandée sous son autorité, et toute initiative individuelle de ce type engagerait la responsabilité de son auteur.
Dans une obédience qui repose sur la discrétion de ses membres, la question n’est plus seulement de savoir qui veille sur les frères, mais qui veille sur ceux qui veillent. Le Grand Maître a tracé une ligne nette : ni enquête sur les frères, ni tolérance pour qui s’y livrerait. Les faits rapportés par Intelligence Online sur la « petite investigation » restent, eux, à éclaircir. 450.fm reste ouvert à toute réaction, y compris celle de Gaël Marchand.
D’après l’enquête de notre confrère Franck Renaud, « Chez les francs-maçons, la « petite investigation » interne commandée par l’ex-directeur de la sécurité de Louis Vuitton », publiée le 21 octobre 2026 dans Intelligence Online (accès abonnés) : lire l’article original. Réponse du Grand Maître de la GLNF, Yves Pennes, transmise à 450.fm avant publication. Sur le piratage de 2024 : Clubic.
À la Cité de l’architecture et du patrimoine, l’exposition « Patrimoines en résistance » rappelle que l’on détruit un monument pour effacer un peuple, et que l’on rebâtit pour lui rendre son nom. Un parcours exigeant, qui parle directement à ceux qui ont fait de la construction du Temple la métaphore de toute une vie.
Palmyre
Il est des expositions que l’on visite, et d’autres qui nous visitent. Celle que présente, jusqu’au 3 janvier 2027, la Cité de l’architecture et du patrimoine, au palais de Chaillot, appartient sans conteste à la seconde catégorie. Sous le titre « Patrimoines en résistance. De Tombouctou à Odessa », elle aborde une question aussi ancienne que la guerre elle-même, mais devenue brûlante en ce premier quart du XXIᵉ siècle : que reste-t-il d’un peuple quand on a rasé ses lieux de mémoire ?
2012, l’année où la pierre est entrée dans le droit
Tout part d’une date. En 2012, des groupes armés détruisent les mausolées de Tombouctou, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour la première fois, la Cour pénale internationale qualifie l’anéantissement volontaire de monuments culturels de crime de guerre. Le geste n’est plus considéré comme un « dommage collatéral », mais comme une atteinte délibérée à l’humanité. Une mobilisation internationale sans précédent s’organise alors pour reconstruire, en s’appuyant sur les fouilles archéologiques et sur le savoir des artisans maliens.
De Bâmiyân à Gaza, de Palmyre à l’Ukraine, la Cité observe que les destructions se sont depuis intensifiées et systématisées. Elle ne prétend pas pour autant tout expliquer : elle propose au visiteur un temps de réflexion, à l’écart du flux continu des images d’actualité.
Un « grand reportage » en trois temps
Bamiyan
Conçu à la manière d’un grand reportage, le parcours rassemble des cartes, des photographies, des vidéos, des textes, des œuvres d’art contemporaines et des répliques numériques de sites disparus, réalisées par la société Iconem. L’image qui sert d’affiche donne le ton : des archives du temple de Bêl, à Palmyre, projetées sur la reconstitution du sanctuaire anéanti. La pierre n’est plus là, mais sa mémoire demeure.
Le cheminement s’organise en trois séquences, dont les titres sonnent comme une progression.
Odessa
Effacer. La première salle détaille les formes de la destruction : dynamitage de sites emblématiques, bombardement de villes entières, pillage et trafic de biens culturels, abandon délibéré de territoires. Elle montre aussi que l’effacement touche les patrimoines ordinaires et immatériels. Des néologismes comme urbicide, ruricide ou écocide disent la violence faite aux lieux de vie, bien loin du fantasme d’une guerre « propre ».
Résister. Face à cela, des femmes et des hommes s’organisent. Aux côtés des grandes institutions, des ONG, des collectifs d’architectes, de chercheurs et de citoyens s’emploient à protéger, documenter et transmettre. Sur le terrain, un récit sauvé ou un geste quotidien devient un acte de résistance, qui aide aussi les populations à tenir debout.
Réparer. La dernière séquence élargit la notion de reconstruction. Réparer ne se limite plus à relever des murs : il s’agit de « refaire société », de renouer des liens, de transmettre des savoirs et de placer la mémoire au cœur de la renaissance. Le patrimoine devient alors une charpente pour l’avenir.
Ce que l’exposition dit aux bâtisseurs
Effacer
On ne force pas le trait en affirmant qu’un franc-maçon trouvera ici matière à méditation. Notre tradition s’est construite autour d’un Temple détruit et reconstruit, d’une parole perdue qu’il faut retrouver, et d’un métier, celui de bâtisseur, qui porte en lui une éthique. L’exposition rappelle, à sa manière, que la pierre n’est jamais neutre : elle est lien entre les générations. Elle souligne aussi que reconstruire suppose de respecter les savoir-faire locaux, ce qui ne laissera pas indifférents les lecteurs attentifs à la transmission compagnonnique.
Résister
L’équipe de commissaires mérite d’être saluée : Élisabeth Essaïan, architecte et maîtresse de conférences à l’ENSA Paris-Belleville, Mathilde Leloup, politologue à l’université Paris 8, et Yves Ubelmann, fondateur d’Iconem, commissaire associé. Le projet est labellisé Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture.
Le Temple… œuvre inachevée
À venir autour de l’exposition
Samedis 31 octobre et 14 novembre, 15 h : visites guidées (puis tous les quinze jours).
Du 28 au 30 octobre : stage maquette pour les 11-14 ans sur le thème « réparer / reconstruire ».
Vendredi 6 novembre : colloque « Des conflits géopolitiques aux écoles d’architecture », avec l’ENSA Paris-Malaquais (entrée libre sur inscription), clos à 19 h par la table ronde « Pédagogies en temps de conflits ».
Jeudi 26 novembre, 19 h : table ronde « La guerre vue par les artistes ».
Vendredi 11 décembre, 19 h : projection de Kosmina, trois fois, film en chantier de Maxime Faure, en présence de l’architecte Bogdana Kosmina, curatrice du pavillon ukrainien à la Biennale de Venise 2025.
Pour prolonger la visite : le catalogue de l’exposition et le n°43 de la revue Archiscopie, « Guerre et paysage », disponibles à la librairie de la Cité.
La ruine n’est pas la fin de l’histoire…
Cité de l’architecture & du patrimoine, Palais de Chaillot, Paris.
On sort de Chaillot avec une certitude un peu inconfortable : la ruine n’est pas la fin de l’histoire, mais une question posée aux vivants. Ceux qui détruisent misent sur l’oubli, et ceux qui documentent, transmettent et rebâtissent parient sur la mémoire. Pour qui a appris qu’aucun Temple n’est jamais achevé, cette exposition rappelle que l’œuvre de reconstruction est toujours à reprendre, pierre après pierre.
Informations pratiques
Exposition : Patrimoines en résistance. De Tombouctou à Odessa – Dates : du 20 mai 2026 au 3 janvier 2027 – Lieu : Cité de l’architecture et du patrimoine, palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro-et-du-11-Novembre, 75116 Paris – Horaires : tous les jours de 11 h à 19 h, sauf le mardi ; nocturne le jeudi jusqu’à 21 h – Tarifs : 13 € (plein), 10 € (réduit). Audioguide (français/anglais) : 5 € en plus du billet – Public : adultes et adolescents. Certains contenus peuvent heurter les personnes sensibles et les enfants de moins de 12 ans – Accessibilité : aide à la visite en français et en anglais, kit sensoriel, livret FALC – Renseignements : 01 58 51 52 00 – citedelarchitecture.fr – Billetterie : billetterie.citedelarchitecture.fr
Le mistral était tombé vers cinq heures, comme il le fait souvent en cette saison, laissant sur La Fare un ciel lavé.
Du cabinet du docteur Batson, on voyait les oliviers dévaler vers l’étang de Berre et, au loin, d’un bleu très sombre, la ligne de la montagne Sainte-Victoire.
Sur la table, deux verres de vin cuit, un plat de figues sèches et une lampe à huile que la servante, Marie, venait d’allumer.
Le docteur Batson, médecin provençal de la vieille école, qui soignait aussi bien les fièvres des paysans que les vapeurs des notaires, tira sa pipe et regarda son hôte, ce Parisien long et sec arrivé en fin d’après-midi par la diligence d’Aix.
Batson : « Voilà deux heures que vous êtes ici, Berlock, et, à part votre conférence à Aix sur la criminalité, je vois que quelque chose vous chagrine… À Paris, on dit que vous résolvez des énigmes, mais à La Fare, la plus grosse énigme de l’année, c’est de savoir qui a volé les melons de la veuve Roubaud. Alors je soupçonne que quelque chose vous tracasse. »
Berlock : « Vous soupçonnez juste, docteur, mais l’affaire que j’ai en tête, et que je voulais vous raconter pour vos carnets, n’est pas de celles qu’on traite avec une loupe de détective. Elle remonte à sept ans. En 1871, j’étais à Paris… Spectateur, seulement spectateur de la Commune, comme j’avais été spectateur du siège, coincé par le blocus prussien avec ma mémoire pour seule compagne et un chat errant pour tout garde-manger. »
Batson : « Vous avez mangé du chat ? »
Berlock : « Du rat, surtout. Le chat, je l’ai gardé pour l’amitié. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Je veux vous conter une rencontre. Je crois que vous y trouverez matière pour votre ami le docteur Élie, qui m’a dit il n’y a pas longtemps que vous aimiez, tous les deux, remonter aux sources des choses. »
Le docteur Élie
Batson : « Élie est franc-maçon, vous le savez. Chez lui, remonter aux sources est un devoir statutaire. Allez, je vous écoute. Il y a du vin et la soirée est longue. »
Berlock ferma à demi les yeux, comme pour revoir la scène :
Avril 1871 : la rencontre avec Pierre Leroux
« Un matin d’avril 1871, je me promenais non loin du cimetière du Montparnasse. On entendait au loin le canon de Versailles, ce grondement sourd qui n’arrêtait plus. Les rues étaient vides, les volets clos. Et là, au pied d’un mur, un vieil homme était étendu sur les pavés. Il avait les cheveux blancs, la barbe en désordre, un manteau trop mince pour la saison. »
Batson : « Il était blessé ? »
Berlock : « Non, épuisé. Une de ces faiblesses qu’on voit chez ceux que la faim et l’âge ont usés jusqu’à la corde. Il respirait court, le teint gris, les mains froides. Vous auriez diagnostiqué cela d’un coup d’œil. »
Batson : « Un cœur fatigué, des poumons qui ne suivent plus, et pas assez à manger depuis des semaines. Dans un Paris assiégé puis déchiré, c’est la recette ordinaire. Qu’avez-vous fait ? »
Berlock : « Je l’ai relevé, soutenu sous le bras, et il m’a indiqué sa porte, à deux cents mètres. Un logement modeste, presque nu, dans ce quartier populaire de la rive gauche. Des livres empilés au lieu de meubles. Je l’ai assis sur une petite paillasse, près de la fenêtre, j’ai trouvé un peu d’eau, un reste de pain. Et il m’a demandé mon nom. Quand je l’ai donné, ses yeux se sont éclairés. »
Pierre Leroux : « Berlock… Vous êtes le fils de l’ambassadeur ? J’ai connu votre père quand il représentait la France à l’étranger. Je suis Pierre Leroux. »
Pierre Leroux plus jeune
Batson : « Pierre Leroux ! Le Pierre Leroux du Globe, celui de De l’Humanité ? Mais on le disait mort, ou en exil. »
Berlock : « Non… Il était rentré de Londres à la faveur de la loi d’amnistie de 1859. Et il parlait, mon ami… comme un homme qui sait que le temps lui est compté et qui veut déposer son héritage dans la première mémoire disponible. Il m’a dit : “Après avoir été nommé maire de Boussac, j’ai été élu député à l’Assemblée constituante, puis à la Législative. J’avais expliqué à votre père ma conception du droit au travail, la réorganisation de l’industrie par l’association, et la reconnaissance de la Fraternité comme principe républicain fondamental.” »
Batson : « Votre père l’avait écouté ? »
Berlock : « Mon père écoutait tout le monde et ne répétait presque rien. Leroux s’en est d’ailleurs souvenu avec un sourire… Puis il a ajouté : “Mais je suis devenu un opposant déclaré au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Proscrit, je me suis exilé à Jersey, puis à Londres, où j’ai côtoyé Victor Hugo.” Il disait cela sans amertume, comme on énumère les étapes d’un long voyage. »
George Sand et Pierre Leroux, une alliance féconde
Batson : « Vous m’avez dit que Leroux était discret aussi sur ses relations avec George Sand. Je suppose que c’est de cela que vous avez parlé en premier ? »
Berlock : « J’ai osé lui dire : “Mon père m’a parlé de tout cela, mais il est resté assez discret sur votre relation avec George Sand.” Leroux m’a regardé longuement… “Berlock, vous dont on vante la mémoire phénoménale… je vais tout vous raconter.” »
George Sand
« Il m’a expliqué que sa rencontre avec Sand, à la fin des années 1830, avait donné naissance à l’une des alliances intellectuelles et politiques les plus fécondes de son temps. Lui apportait la théorie philosophique, avec son « socialisme humanitaire » et la Fraternité républicaine. Sand apportait sa notoriété littéraire, son génie romanesque, ses ressources financières : tout ce qu’il fallait pour diffuser ces idées massivement auprès du grand public. »
Batson : « Elle l’a découvert comment, Leroux ? »
Berlock : « Par ses articles, puis par son traité De l’Humanité, en 1840. Elle traversait alors une crise intellectuelle. Elle cherchait une réponse à la détresse du peuple, et à ce vide que laissait en elle le catholicisme traditionnel. Les consolations de l’Église ne lui suffisaient plus devant la misère qu’elle voyait. Leroux m’a dit, avec une certaine fierté : “Elle voyait en moi son maître, son saint Jean-Baptiste. Elle adhérait à mon idée que la Révolution française devait s’accomplir en intégrant la Fraternité et la solidarité sociale, vécues comme un idéal à la fois républicain et spirituel.” »
Batson : « Un saint Jean-Baptiste ! Voilà un homme qui ne manquait pas d’assurance. »
Berlock : « Il en avait le droit. Car Sand a fait plus que l’admirer : elle a adapté sa réflexion sur l’égalité à la condition des femmes et du peuple travailleur, ces deux groupes exclus de la vie politique sous la monarchie de Juillet. Elle faisait avec le roman ce que Leroux faisait avec le traité. Lui écrivait pour les philosophes et les militants. Elle traduisait ses concepts abstraits en récits accessibles à des dizaines de milliers de lecteurs. »
Liszt au piano, de Josef Danhauser (1840). Assis, de gauche à droite : Alexandre Dumas, George Sand, Franz Liszt, la comtesse Marie d’Agoult. Debout : Victor Hugo, Niccolò Paganini, Gioachino Rossini.
Batson : « Les femmes, les ouvriers… Je soigne leurs descendants, Berlock, et je vous assure que le peuple lisait bien peu de romans. Mais enfin, ses feuilletons, on les lisait à haute voix à la veillée. »
Berlock : « C’est précisément ce que Leroux soulignait. Et il ajoutait que cela fut particulièrement vrai pour la franc-maçonnerie et le compagnonnage. »
Batson : « Tiens, voilà notre ami Élie qui s’invite dans la conversation. »
Berlock : « Il y est depuis le début. Leroux m’a dit que Sand mettait en scène des sociétés secrètes largement inspirées de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle et du compagnonnage, luttant pour l’égalitarisme et la liberté de conscience. Ses théories sur la métempsycose, la chaîne de l’Humanité, la fraternité universelle s’y trouvaient directement intégrées. Dans ces romans, la bourgeoisie rencontrait le monde ouvrier ou paysan, et les barrières de classe tombaient par l’amour et l’association. On y trouvait la légitimité de la propriété partagée, le refus de l’exploitation capitaliste et surtout cette dignité du travailleur manuel, qu’elle érigeait en figure morale de la République à venir. »
Batson : « Le menuisier du Compagnon du Tour de France, je suppose… Perdiguier en toile de fond. Celui que nous avions rencontré en 1874.1 »
Agricol Perdiguier
Berlock : « (ironique) Vous avez lu Sand ! Je vous croyais seulement homme de lancette et de tisane. »
Batson : « (sur le même ton) Ma compagne Jeanne la lit avec avidité. Je me contente d’en subir les conséquences à table. »
Berlock : « J’ai dit alors à Leroux : “Elle a aussi soutenu financièrement et logistiquement vos entreprises éditoriales.” Il a hoché la tête. La Revue indépendante, par exemple, qui devint la tribune majeure du socialisme démocratique sous Louis-Philippe. Sand y publiait en feuilleton ses romans sociaux, Consuelo notamment, mais aussi des articles politiques. Et puis il y eut l’imprimerie de Boussac. »
Batson : « Il était imprimeur ? »
Berlock : « Il avait monté cette imprimerie au milieu de la Creuse, loin de Paris, pour y faire vivre une petite communauté d’écrivains et d’ouvriers. Une expérience d’association appliquée, comme il disait. Elle a duré ce que durent les utopies, mais elle lui a laissé des convictions pratiques. En février 1848, quand Louis-Philippe tombe et que la IIe République est proclamée, George Sand s’installe à Paris. Elle rédige bénévolement les Bulletins de la République pour le ministère de l’Intérieur de Ledru-Rollin, traduisant les idéaux républicains et sociaux en appels à destination des provinces. Elle fonde aussi La Cause du peuple, où elle défend avec conviction le suffrage universel et le droit au travail que Leroux prônait. »
Batson : « Une femme qui écrit les proclamations d’un ministère, en 1848. Voilà qui devait scandaliser les salons. »
Berlock : « Elle s’en moquait bien. Et Leroux, lui, siégeait à l’Assemblée constituante. Quand je lui ai demandé : “Et en 1848 ?”, il a eu ce petit sourire fatigué : “J’y incarnais l’aile du socialisme démocratique et pacifique. J’ai contribué à transformer beaucoup de loges, autrefois plutôt libérales, bourgeoises et modérées, en laboratoires d’idées sociales et républicaines. Puis vous connaissez la suite…” »
Batson : « Juin, le massacre, puis décembre 1851. Oui. Nous la connaissons tous, la suite… »
Pierre Leroux, franc-maçon et saint-simonien
Berlock : « J’ai ajouté : “Votre démarche est bien sous-tendue par le saint-simonisme.” Ses yeux, là, se sont vraiment illuminés. Il s’est redressé. »
Pierre Leroux : « J’ai été initié à la franc-maçonnerie en 1818, au sein de la loge Les Vrais Amis réunis, à Paris. Tout au long de ma vie, j’ai vu dans les loges l’espace idéal pour faire mûrir une synthèse entre la pensée sociale et l’idéal républicain. Rédacteur principal du Globe, j’ai rejoint le mouvement saint-simonien à la fin des années 1820, avec d’autres figures intellectuelles. Nous lui avons apporté une culture républicaine solide et une plume incisive. »
Saint-Simon, fondateur de la « religion nouvelle »
Batson : « Et puis vint le schisme. »
Berlock : « Oui… En 1831, Leroux rompit avec éclat avec Prosper Enfantin. Il rejeta la dérive autoritaire, théocratique et hiérarchique qu’avait prise le groupe de Ménilmontant, avec ce rôle de « Père suprême » dévolu à Enfantin… Voici ce qu’il m’a dit, en serrant le bord de la couverture sur ses genoux : “Je voulais conserver la substance sociale du saint-simonisme, l’émancipation des travailleurs, la solidarité, l’organisation du travail, mais en l’insérant dans un cadre strictement démocratique, égalitaire et républicain.” »
Batson : « Je comprends. Il refusait que l’émancipation devienne un culte avec un pape et une soutane. »
Berlock : « Exactement. Et c’est là que j’ai commencé à comprendre la portée de ce qu’il me racontait. Avant 1848, la « Fraternité » restait souvent le parent pauvre de la pensée libérale. Leroux, en s’appuyant sur les travaux rituels maçonniques, la « chaîne d’union », et sur la doctrine saint-simonienne de l’Association, voulait démontrer que la Fraternité était le liant indissociable sans lequel la Liberté devient anarchie économique et l’Égalité une contrainte autoritaire. Il a diffusé cette triade dans les milieux maçonniques et républicains, contribuant directement à son adoption officielle comme devise de la République en 1848, puis par le Grand Orient de France. »
Batson : « Liberté, Égalité, Fraternité. Nous la voyons maintenant sur les mairies. J’ignorais que ce vieil homme que vous aviez rencontré avait tant pesé sur ces trois mots. »
Berlock : « Leroux concevait la franc-maçonnerie comme le réceptacle d’une « religion de l’Humanité », laïque, fraternelle et sociale. Pour lui, la République ne devait pas être seulement politique, c’est-à-dire le droit de vote, mais sociale, avec l’abolition de la misère et l’organisation associative du travail. Et son concept de « solidarité », cette continuité de la vie humaine à travers les générations, séduisait une partie de la maçonnerie en quête de spiritualité laïque. Ses textes nourrissaient les débats des loges de province sous la monarchie de Juillet. Ils préparaient le terrain idéologique de 1848. »
Pierre Leroux et les frères Pereire
Batson : « Puisque nous parlons de saint-simonisme, il y a des noms que je connais mieux que les autres, parce que leurs rails passent à vingt lieues d’ici et que leurs docks bordent le port de Marseille : Émile et Isaac Pereire. Leroux vous en a parlé ? »
Berlock : « Je l’ai interrogé directement : “Parlez-moi de votre relation avec les frères Pereire.” Il m’a répondu : “Oui, nous nous sommes très bien connus. Notre relation repose sur une origine commune, le mouvement saint-simonien, avant que nos voies ne bifurquent radicalement vers deux modèles d’action opposés.” »
Note de l’auteur : après la révolution de 1830, la doctrine de Saint-Simon connut un essor fulgurant. C’est dans ce groupe de jeunes intellectuels et réformateurs que Leroux rencontra les frères Pereire. Le Globe, alors en difficulté financière, s’était rapproché des dirigeants du mouvement, Prosper Enfantin, le « Père », et Michel Chevalier, brillant polytechnicien et cadre montant. Émile Pereire, Hippolyte Carnot et Leroux écrivirent ensemble dans Le Globe et rédigèrent en 1831 une analyse économique majeure, l’Examen du budget de 1832, réclamant une réorientation des finances publiques vers les grands travaux d’utilité collective et l’amélioration du sort des classes populaires.
Batson : « Mais l’idylle ne dura pas. »
Berlock : « C’est ce que j’ai dit à Leroux, mot pour mot. Il m’a répondu : “Non… À la fin de l’année 1831, quand le chef du mouvement transforme le saint-simonisme en une religion théocratique autoritaire, le groupe se disloque. Je démissionne avec éclat du Globe, en novembre 1831, rejetant notamment l’affairisme, la finance spéculative et la domination des élites industrielles. Les Pereire ont pris, eux aussi, leurs distances avec la dérive religieuse d’Enfantin à Ménilmontant… Mais ils sont restés fidèles au cœur de la doctrine : l’industrialisme, le rôle du crédit public. Ils ont choisi la voie du grand capitalisme d’État et de la finance d’investissement.” »
Batson : « Et j’en connais les fruits : le Crédit mobilier en 1852, les chemins de fer, les compagnies maritimes, les grands travaux de Paris et de Marseille. Émile est mort il y a trois ans, en janvier 1875. Isaac vit encore, mais l’effondrement du Crédit mobilier l’a bien meurtri. »
Berlock : « Leroux le formulait avec une lucidité que je n’oublierai pas : “Avec les frères Pereire, on voit le dédoublement du saint-simonisme après 1830. D’un côté, une branche politique et sociale, que j’incarne, qui donne naissance au socialisme républicain français. De l’autre, une branche économique et financière, celle des Pereire, qui façonne les structures du capitalisme industriel moderne.” »
Batson : « Mais voici une question que j’ai posée un jour à mon ami le docteur Élie… Les Pereire étaient-ils maçons ? »
Berlock : « J’ai posé la même à Leroux, qui m’a fait remarquer que, selon lui, ni Émile ni Isaac n’avaient jamais été identifiés comme francs-maçons. Il a hésité, puis il m’a dit : “Ma vision de la franc-maçonnerie, c’était la foi dans le progrès scientifique, l’essor industriel, la construction des réseaux ferroviaires, la pacification du monde par l’économie. C’est aussi ce que partageaient les frères Pereire, malgré leur engagement dans la finance.” »
Batson : « C’est une réponse d’homme généreux, mais d’historien approximatif. »
Berlock : « Je l’ai pensé aussi, et je me suis permis de lui préciser que, si les Pereire ne semblaient pas avoir été initiés eux-mêmes, ils évoluaient au cœur d’un réseau financier et politique où la franc-maçonnerie était omniprésente. On avait l’habitude d’associer à leur aventure Achille Fould, ministre d’État et financier, figure majeure issue de réseaux très connectés au Grand Orient, même si ses rapports avec les Pereire furent plus rivaux que fraternels. Une grande partie des cadres, ingénieurs et saint-simoniens travaillant sur leurs réseaux ferroviaires, comme la Compagnie du Midi, ou sur leurs projets d’urbanisme, à Marseille, à Arcachon, appartenaient à des loges. Et les cercles réformateurs et industrialistes qu’ils fréquentaient croisaient constamment les élites maçonniques du Grand Orient de France sous Napoléon III. »
Achille Fould
Berlock : « Leroux m’a répondu qu’effectivement les loges avaient servi de terreau de recrutement et de tribune pour la diffusion des idées saint-simoniennes auprès des élites intellectuelles et libérales. Maçons et saint-simoniens partageaient finalement des fondements philosophiques majeurs. »
Batson : « Lesquels ? »
Berlock : « Trois, qu’il a énumérés sur ses doigts maigres. D’abord l’amélioration matérielle de l’Humanité, devise fondamentale de la maçonnerie, qui se traduisait chez les saint-simoniens par le développement de l’industrie, le crédit public, le chemin de fer et les grands canaux, Suez, Panama, conçus comme des instruments de paix universelle. Ensuite la fraternité universelle : le concept saint-simonien d’« association universelle » faisait écho à la « chaîne d’union » maçonnique, visant à dépasser les nationalismes et les dogmes religieux traditionnels. Enfin l’émancipation et la méritocratie, car les deux mouvements prônaient une société guidée par les compétences plutôt que par les privilèges de naissance. »
Batson : « Et pourtant, vous m’avez dit que le saint-simonisme, à ses débuts, avait fini par ressembler à une loge à ciel ouvert. »
Berlock : « C’est une remarque que j’ai faite à Leroux, et il ne l’a pas démentie. Quand le mouvement s’était structuré, sous la direction de Prosper Enfantin et de Saint-Amand Bazard, entre 1829 et 1832, il avait pris la forme d’une véritable « Église », d’une communauté, notamment à Ménilmontant. Et pour construire cette identité, il avait largement puisé dans le patrimoine maçonnique. D’abord la hiérarchie et le vocabulaire : l’organisation en degrés, la désignation des dirigeants comme « Pères », les cérémonies d’initiation ou de réception rappelaient la structure des loges. Ensuite la symbolique du Temple et des bâtisseurs, avec l’idée d’un « Temple de l’Humanité », métaphore du travail industriel et de l’architecture sociale. Enfin le costume et les rites : l’ouverture des travaux, les chants collectifs, le port d’un habit spécifique, que plusieurs observateurs qualifièrent d’adaptation au grand jour des usages des loges. »
Pierre Leroux : « (la voix cassée, mais ferme) Oui, c’est exact. Mais la dérive théocratique et autoritaire d’Enfantin, ce « Père suprême », a fait s’éloigner les francs-maçons les plus attachés au rationalisme et au débat démocratique, comme Philippe Buchez2, ou moi-même. Nous avons fait schisme. »
Le docteur Philippe Buchez
Les derniers jours de Pierre Leroux
Berlock : « Ensuite, Pierre Leroux fut pris de quintes de toux, et je me résolus à partir. »
Batson : « Et vous l’avez quitté ainsi ? »
Berlock : « Il était tard dans l’après-midi. Je l’ai laissé dans ce quartier populaire de la rive gauche, très modeste, très affaibli, et je lui ai promis de repasser… Mais quelques jours plus tard, c’étaient ses obsèques. Elles furent organisées officiellement sous la Commune de Paris, et c’est au cimetière du Montparnasse qu’il fut inhumé, à quelques centaines de mètres de l’endroit où je l’avais trouvé étendu. »
Le Castelas de La Fare
Le docteur Batson resta un moment sans rien dire. Dehors, un chien aboya vers le Castelas qui veillait sur La Fare, et la lampe vacilla un instant.
Batson : « Vous savez ce qui m’est venu à l’esprit pendant que vous parliez ? Que vous avez été le dernier confident d’un homme qui avait confié ses idées à des millions de lecteurs par l’intermédiaire d’une romancière, et qui, à la fin, n’avait plus qu’un détective égaré pour les entendre à nouveau. »
Berlock : « Je crois qu’il m’a choisi justement pour ma mémoire, Batson. Il savait que je ne perdrais rien. C’est pourquoi, depuis sept ans, c’est la première fois que je trouve un homme capable d’en saisir la portée pour la transcrire fidèlement. »
L’héritage saint-simonien dans les loges
Batson : « Fantastique histoire, que ce XIXe siècle ! Car voyez-vous, après la dispersion du groupe d’Enfantin, les saint-simoniens réintégrés dans la vie publique, banquiers, ingénieurs, technocrates comme les frères Pereire ou Michel Chevalier, ont continué à croiser les réseaux maçonniques dans les grands projets d’aménagement… chemins de fer, ports, urbanisme haussmannien. D’autres figures issues du réseau saint-simonien, ou proches de lui, ont participé à la création du Crédit foncier de France et des grandes banques de dépôt, comme le Crédit lyonnais, fondé par Henri Germain, modernisant définitivement le paysage financier français. »
Henri Germain
Berlock : « Vous êtes mieux informé que je ne le pensais, mon ami. »
Batson : « C’est mon ami le docteur Élie, de Velaux, franc-maçon, qui m’en a fait la révélation. Il m’a expliqué que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la vision saint-simonienne de la science et de l’industrie a fortement nourri le positivisme maçonnique. Et que cela a contribué, l’an dernier, en 1877, à la décision du Grand Orient de France de supprimer l’obligation d’invoquer en loge le Grand Architecte de l’Univers. »
La nuit était tout à fait tombée. Berlock se leva, s’approcha de la fenêtre et regarda les premiers feux des mas disséminés dans la plaine.
Berlock : « Voilà, Batson. Un vieil homme se meurt sur un pavé de Paris, près des canons des Versaillais. Il avait posé trois mots sur le fronton de la République. Il avait donné une doctrine à une romancière, une famille de pensée aux loges et, par l’un de ces détours dont l’histoire est coutumière, il avait vu ses anciens compagnons bâtir des chemins de fer et des banques. Deux branches issues du même tronc, l’une politique et sociale, l’autre économique et financière. Et aucune des deux ne l’aura emporté sur l’autre. »
Batson : « Vous croyez à une réconciliation ? »
Berlock : « Je crois à une tension durable. Regardez… Cette année même, Paris s’apprête à accueillir l’Exposition universelle, la foire du progrès, des machines, de la paix par le commerce, tout ce dont rêvaient les saint-simoniens. L’an prochain, M. de Lesseps réunira ses ingénieurs pour parler de Panama. Et en même temps, la République s’enracine, les loges débattent de l’école laïque, le Grand Orient vient de rayer Dieu de ses statuts, les ouvriers réclament des chambres syndicales. Tout ce que Leroux appelait de ses vœux, la Fraternité, la solidarité, l’association du travail, entre dans la loi par morceaux, tandis que tout ce qu’il redoutait, l’affairisme, la finance spéculative, la domination des élites industrielles, prospère avec la même vigueur. »
Batson : « Alors, qui l’emportera ? »
Berlock : « Personne, docteur, et c’est là le secret. Les méandres de l’histoire vont créer une société nouvelle, faite de ces deux héritages entrelacés, qui s’opposeront, se nourriront et se corrigeront mutuellement. Une société qui risque de durer fort longtemps. Peut-être aussi longtemps que ces oliviers, qui ont vu passer bien des rois et des empires. »
Le docteur Batson remplit les deux verres, et Berlock leva le sien vers la lampe.
Berlock : « Alors buvons, mon ami, à Pierre Leroux et à la Fraternité, ce parent pauvre qui finit toujours par se rappeler à la table des riches. »
Batson : « Et à sa pensée qui, grâce à vous, est sortie des oubliettes de l’Histoire. »
Dehors, l’étang de Berre brillait faiblement sous la lune et, dans le village endormi, le clocher sonna onze heures.
2 En juin 1820, avec Saint-Amand Bazard, Pierre Dugied, Flotard et Nicolas Joubert, Philippe Buchez avait fondé la loge maçonnique « Les Amis de la Vérité ». Un mois après sa création, ils étaient déjà rejoints par trente jeunes gens (étudiants en droit, en médecine ou commis). La loge connut un essor rapide : elle compta jusqu’à 1 000 membres à son apogée. C’était une société de pensée qui prenait ses distances avec le formalisme rituel maçonnique ; son orientation politique était républicaine. Buchez figura parmi les fondateurs de la Charbonnerie française, qui compta jusqu’à 80 000 membres en 1822. Il fonda sa pensée socialiste sur les Évangiles, avec l’enseignement de la fraternité chrétienne et de la vertu, et chercha à concilier le christianisme et les idées révolutionnaires.
Cette cérémonie inventée n’est pas un degré. Elle s’ajoute au parcours symbolique des trois grades bleus, et s’adresse aux Maîtres de toute obédience qui souhaitent approfondir la question de la parole, du sacrifice et de la mémoire. Elle peut être confiée à toute Loge bleue du REAA, masculine, féminine ou mixte.
Le mythe fondateur est la fille de Jephté (Juges 11), dont la tradition ne retient pas le nom, associée à la Sagesse de Proverbes 9,1, qui « s’est bâti une maison, elle en a sculpté les sept colonnes». Le thème développé est la responsabilité de la parole donnée ; le devoir de mémoire ; la sagesse qui se construit sur ce qu’on a failli perdre. Comme la légende d’Hiram, ce récit qui fonde le rituel est une reconstruction symbolique : il n’a aucune prétention historique.
La figure mythique féminine introduite n’est jamais jouée par le ou la récipiendaire qui occupe la place du veilleur : la personne qui reçoit la mémoire. Dans ce texte, « Vénérable » désigne le Vénérable Maître. Les formules d’invocation ont trois variantes pour les Loges théistes, spiritualistes ou laïques : – Variante A, Loges théistes (REAA traditionnel) : « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, nous nous souvenons. » – Variante B, Loges spiritualistes ouvertes : « Devant ce qui nous dépasse et nous rassemble, nous nous souvenons. » – Variante C, Loges laïques et agnostiques : « Au nom de la conscience et de l’humanité, nous nous souvenons. »
Officiers, décor et tenue de la cérémonie
Officiers : Le Vénérable, qui conduit la cérémonie ; Le Gardien de la Mémoire (rôle tenu par le Premier Surveillant), qui dit la légende ; La Gardienne de la Sagesse (rôle tenu par le Second Surveillant), qui conduit la troisième partie ; Quatre Veilleurs (ou Veilleuses), pris parmi les Maîtres, qui tiennent les quatre stations ; Le Maître des Cérémonies, qui conduit le ou la récipiendaire ; L’Expert, qui prépare les ornements.
Décor. La Loge est ordonnée comme pour une tenue au premier degré. Au centre, un tapis représente une maison à sept colonnes dont la septième est inachevée. Quatre lumières sont posées aux quatre points cardinaux, éteintes au début de la cérémonie. Sur l’autel des serments reposent le Livre de la Loi sacrée (ou tout autre livre), l’équerre et le compas, et une branche d’olivier.
Les interventions des « Compagnes de la fille de Jephté » peuvent être tenues par des Frères (des Sœurs), ou par le collège d’Officiers. Le récipiendaire a le 3ème degré depuis au moins un an. Il ou elle a accepté la proposition de cette cérémonie après avis du Vénérable de son atelier et du Conseil des Officiers. Tenue. Tablier de Maître de son rite, gants blancs, un ruban de lin écru porté en sautoir.
Ouverture des travaux
Les travaux sont ouverts au premier degré selon le rituel habituel de la Loge. On y ajoute ce qui suit.
Vénérable (frappant un coup de maillet) : Mes Sœurs et mes Frères, nous sommes réunis pour une cérémonie de mémoire. Gardien de la Mémoire, quel est le sens de cette tenue ?
Gardien de la Mémoire : Vénérable, elle nous rappelle ce que nous risquons d’oublier que toute parole engage, et que celui qui la prononce n’en mesure jamais toutes les suites.
Vénérable : Gardienne de la Sagesse, que devons-nous bâtir ?
Gardienne de la Sagesse : Vénérable, une maison de sept colonnes. Six sont debout. La septième attend.
Vénérable : Que la mémoire nous éclaire, et que la sagesse nous relève. À l’Ordre d’apprenti, (mes Sœurs et) mes Frères.
Tous se mettent à l’Ordre. Le Vénérable prononce la formule d’invocation choisi. Les lumières des quatre points cardinaux restent éteintes.
Préparation et entrée du récipiendaire
Le (ou la) récipiendaire a été préparé(e) sur les parvis : une table porte une feuille blanche et une plume. On lui demande d’écrire, sans signer, « une parole que vous avez prononcée et que vous voudriez reprendre ». Le papier est plié et scellé.
Maître des Cérémonies : Vénérable, le (ou la) récipiendaire est prêt(e). Il (ou elle) porte une parole scellée.
Vénérable : Qu’il (ou elle) entre, et qu’on lui rappelle sa condition.
Le ou la récipiendaire est introduit(e) par le Maître des Cérémonies, ruban de lin sur les lèvres jusqu’au centre de la Loge. Là, le ruban est descendu autour du cou par le maître des cérémonies.
Vénérable : Vous qui êtes Maître (ou Maîtresse), vous avez prêté serment trois fois dans cette Loge. Savez-vous ce qu’est un serment ?
Récipiendaire : (réponse libre)
Vénérable : Un serment est une parole qui nous survit. Pouvez-vous reprendre une parole une fois prononcée ?
Récipiendaire : Non, Vénérable.
La légende de la fille de Jephté
Vénérable : Alors écoutez ce qui arrive à ceux qui parlent trop vite. Vénérable Gardien de la Mémoire (Premier Surveillant) vous avez la parole Gardien de la Mémoire (Premier Surveillant) : Il fut un temps où Israël, accablé, cherchait un chef. Jephté, le Galaadite, fut appelé, lui que ses frères avaient chassé. Avant d’affronter l’ennemi, il fit un vœu : « Si tu livres entre mes mains les fils d’Ammon, celui ou celle qui sortira de ma maison à ma rencontre, à mon retour victorieux, sera à toi, et je l’offrirai. » Il vainquit. Et à son retour, ce fut sa fille, son unique enfant, qui sortit au-devant de lui avec des tambourins et des danses. Il déchira ses vêtements. Elle, qui n’avait pas fait le vœu, dit : « Mon père, tu as ouvert la bouche devant l’Éternel : fais de moi selon ce qui est sorti de ta bouche. » Elle demanda seulement deux mois pour aller pleurer sur les montagnes avec ses compagnes. Et il la laissa partir. À la fin des deux mois, elle revint. On ne dit pas ce qui se passa ensuite. Ce que l’on sait, c’est que chaque année, quatre jours durant, les filles d’Israël allaient la commémorer. Les compagnes gardèrent son nom, que nul texte n’a conservé. Elles gardèrent ses paroles. Elles gardèrent surtout le secret de la veille : que la parole, une fois lâchée, devient une loi qui dévore ceux qu’on aime, et qu’il faut apprendre à ne plus parler à la légère. Mais la Sagesse, qui était avec Dieu dès le commencement, avait préparé une maison. Elle avait dressé sept colonnes. Elle avait envoyé ses servantes crier du haut de la cité : « Que celui qui est simple vienne ici. » La septième colonne, cependant, resta inachevée, car elle ne pouvait être élevée que par ceux qui avaient veillé. C’est pourquoi les Maîtres qui se souviennent viennent encore veiller ; et c’est pourquoi la septième colonne attend toujours.
Vénérable : Vous avez entendu un vœu devenir une loi. Cette parole scellée que vous portez, vous la déposez maintenant sur l’autel du serment. Mes frères (et mes sœurs), debout à l’ordre de veille.
Le ou la récipiendaire dépose le papier plié sur l’autel. Le Vénérable le couvre d’un voile de lin sans l’ouvrir. Ce papier ne sera jamais lu : il sera brûlé à la fin de la cérémonie.
Vénérable : Prenez-place. Léger temps de silence Maître des cérémonies veuillez présenter le récipiendaire aux points cardinaux. Vénérables veilleurs vous vous mettrez à l’ordre de veille à chaque allumage des étoiles à mon coup de maillet. Une fois la lumière donnée vous reprendrez place.
Les quatre stations de la veille
Le (ou la) récipiendaire est conduit aux quatre stations, par le Maître des Cérémonies qui le tient à côté de lui, sa main gauche sur l’épaule droite du récipiendaire. Dans l’ordre : Nord, Ouest, Sud, Est. À chaque station, un Veilleur ou une Veilleuse allume une lumière et pose une question à laquelle le (ou la) récipiendaire répond. Le silence est observé entre les stations.
Veilleur du Nord : Je suis le deuil du septentrion. Je ne demande pas que vous pleuriez. Je demande que vous reconnaissiez ce qui est perdu. Qu’est-ce qui a été sacrifié, sans que celui qui le sacrifiait ne le sache ? Répondez Récipiendaire : (réponse libre) Veilleur du Nord : Ce deuil est juste. Vénérable :coup de maillet. Que la première lumière soit.
Il allume la lumière du Nord et conduit le récipiendaire vers l’occident.
Veilleuse de l’occident : Je suis la parole de l’occident. Je suis ce qui sort de la bouche et ne rentre pas. Comment avez-vous appris à garder le silence, ou à parler plus lentement ? Répondez Récipiendaire : (réponse libre) Veilleuse de l’ouest : Cette retenue est une force. Vénérable :coup de maillet. Que la deuxième lumière soit.
Le Maître des cérémonies allume la lumière de l’occident conduit le récipiendaire vers le sud
Veilleur du Sud : Je suis la compagnie du midi. La fille de Jephté n’a pas pleuré seule. Pour qui avez-vous veillé, et qui a veillé pour vous ? Répondez Récipiendaire : (réponse libre) Veilleur du Sud : Cette présence est une grâce. Vénérable :coup de maillet. Que la troisième lumière soit.
Le Maître des cérémonies allume la lumière du sud et conduit le récipiendaire vers l’orient
Veilleuse de l’Orient : Je suis la mémoire de l’orient. Les compagnes de la fille de Jephté ont porté un nom que nul n’a conservé, mais elles ont porté la veille. Que garderez-vous, que vous ne pouvez écrire ? Répondez Récipiendaire : (réponse libre) Veilleuse de l’est : Cette garde est une charge. Vénérable :coup de maillet. Que la quatrième lumière soit.
Le Maître des cérémonies allume la lumière de l’orient. Les quatre lumières sont allumées. Le silence est observé pendant quelques minutes.
Vénérable : (coup de maillet) Prenez place.
La maison aux sept colonnes et l’engagement
Vénérable : Récipiendaire, vous avez veillé aux quatre points de l’espace. Vous êtes maintenant devant la maison de la Sagesse. Maître des cérémonies conduisez Le (ou la) récipiendaire devant le tapis de loge.
Gardienne de la Sagesse (second surveillant): Voici une maison de sept colonnes. Nommez-m’en six. Les six colonnes sont nommées par l’orateur : Orateur : Vérité, Justice, Miséricorde, Courage, Tempérance, Silence. Gardienne de la Sagesse (second surveillant) : La septième est inachevée. S’adressant au récipiendaire :Elle ne peut être élevée que par une main qui a veillé. Voulez-vous la placer ? Si vous acceptez, dites je le veux. Récipiendaire : Je le veux. Vénérable : Vous allez prêter auparavant l’engagement de la mémoire. Maître des cérémonies conduisez le récipiendaire devant l’autel des serments. Vénérables veilleurs , debout et à l’ordre de veilleur. Coup de maillet
Le (ou la) récipiendaire, la main droite déganté sur le Livre de la Loi et la gauche sur le cœur, le Vénérable descend de sa chaire pour se mettre à côté du récipiendaire.
Vénérable: Répétez après moi : Je m’engage à ne jamais parler à la légère devant ceux qui m’aiment et qui en subiront les suites. Je m’engage à garder la mémoire de ce qui a été sacrifié sans nom. Je m’engage à porter la veille, quand mes Frères et mes Sœurs seront dans le deuil. Et je m’engage à achever la septième colonne par mes actes, car aucun mot ne suffit.
Le Vénérable, maillet en main contre son cœur, pose la main gauche sur l’épaule droite du (ou de la) récipiendaire. Vénérable : Par le pouvoir qui m’est confié, et en présence de tous ceux qui ont veillé, je vous reçois Veilleur (ou veilleuse dans les ateliers féminins) de la Mémoire et je vous confie le mot de passe. Le vénérable prononce à l’oreille le mot Hokhmah en deux temps. En silence, Le Vénérablerevient à son plateau.
Vénérable : Vénérables veilleurs, prenez place. Maître des cérémonies, conduisez le néophyte devant le tapis de Loge, vous lui communiquerez le mot sacré en la forme requise après qu’il vous ait donné le mot de passe comme il l’a reçu, et lui ferez connaître l’attouchement.
Devant le tapis de Loge, le Maître des Cérémonies, reçoit le mot de passe à l’oreille, remet au (ou à la) néophyte une petite colonne de bois qu’il (ou elle) lui demande de placer sur le tapis, à l’emplacement de la septième colonne. Puis le Maître des Cérémonies lui enlève le ruban de lin autour du cou et le lui met en cordon de l’épaule droite à la hanche gauche.Il lui donne une accolade en tenant sa main droite, le pouce posé sur son poignet à l’endroit du pouls (le pouls de la mémoire) et lui murmure en un seul souffle « Zakhor ». Gardienne de la Sagesse : La maison est achevée. Qu’elle demeure ouverte.
Vénérable : Debout et à l’ordre de veille. En silence, Le Vénérable, prend le papier scellé et le brûle dans une coupelle prévue à cet effet sur son plateau; sans le lire. Vénérable : Ce que vous avez écrit est parti. Ce que vous avez compris reste. Prenez place vénérables veilleurs. Frère (ou sœur) Orateur, vous avez la parole Orateur : Mes Sœurs, mes Frères, Vénérables veilleurs, Nous venons de veiller. Il nous reste à dire ce qu’il en reste, lorsque les quatre lumières s’éteignent. La légende que nous avons entendue ne donne pas de nom à la fille de Jephté. Le texte garde le nom du père, celui du pays, celui de l’ennemi vaincu, mais il tait le sien. Cette absence n’est pas un oubli : elle est la matière même du récit. Ce qui est sacrifié reste souvent sans nom, et c’est pourquoi il faut des compagnes pour le porter. J’en retiens quatre enseignements. Le premier concerne la parole. Jephté n’est pas un homme mauvais. C’est un homme qui promet dans la peur et dans l’espoir, et qui ne mesure pas ce que sa promesse engage. Nous avons tous prêté serment, trois fois, dans cette Loge. L’Apprenti apprend le silence ; la légende nous en enseigne un plus exigeant, celui de la retenue avant de promettre. Le deuxième concerne le consentement. La fille accepte ; elle dit : fais de moi selon ce qui est sorti de ta bouche. Mais l’acceptation de la victime, comme celle d’Isaac, ne justifie pas le sacrifice. Nous n’honorons pas sa soumission : nous honorons sa lucidité, et nous refusons d’en faire un modèle. Celui qui détient le pouvoir de promettre doit répondre de ce que d’autres paieront. Le troisième concerne la mémoire. Les compagnes de la fille de Jephté ne se souviennent pas par sentiment. Elles se souviennent par institution : chaque année. La mémoire est un travail qui se répète. Une Loge qui veille un jour par an n’a pas fini d’apprendre à veiller. Le quatrième concerne la Sagesse. Elle a bâti sa maison, dressé ses sept colonnes, envoyé ses servantes crier du haut de la cité. Mais la septième colonne n’est pas terminée. Ce n’est ni une faute ni une promesse : c’est une invitation. Elle ne s’élève pas par des mots, mais par des actes. Je vous laisse deux questions à emporter, sans réponse à rendre ici : Quelle parole, cette semaine, aurais-je dû ne pas prononcer ?Qui, à côté de moi, porte un deuil que personne ne veille ? J’ai dit.
Fermeture des travaux
Vénérable : Mes Sœurs et mes Frères, la veille est terminée. Gardien de la Mémoire, que retient-on de cette tenue ? Gardien de la Mémoire : Que la parole engage, que le sacrifice sans nom doit être honoré, et que la mémoire est une veille. Vénérable : Gardienne de la Sagesse, qu’emportons-nous ? Gardienne de la Sagesse : Une septième colonne à construire, par nos actes. Vénérable : À l’Ordre de veille, mes Sœurs et mes Frères. Maître des cérémonies remplissez votre office. Le Maitre des Cérémonies éteint les quatre lumières, l’une après l’autre dans l’ordre inverse de leur allumage. Vénérable : Vénérables veilleurs, à l’ordre de veille. Coup de maillet. Faisons maintenant le signe de veille. La veille est suspendue.
Les travaux sont clos selon le rituel habituel de la Loge au premier degré.
Signes, mots et attouchement
Le commandement « À l’Ordre » garde le sens qu’il a dans la Loge : l’assemblée se lève et prend le signe d’ordre du grade d’apprenti, tel que le pratiquent l’obédience et le rituel de la Loge. La cérémonie y ajoute une posture propre, la posture à l’ordre de veille, utilisée à des moments précis : les deux mains croisées sur la poitrine, doigts joints, la droite sur la gauche. La tête légèrement inclinée. Les mains ne s’ouvrent pas : leur ouverture est réservée au signe lui-même, donné une seule fois, à la fermeture.
Signe de veille. Les deux mains croisées sur la poitrine, doigts joints, puis ouvertes lentement, paumes tournées vers le haut. Il signifie : ce que j’ai reçu, je le rends.
Mot de passe.Hokhmah (« Sagesse »). Il se donne à voix basse, par les deux syllabes alternées.
Mot sacré.Zakhor (« Souviens-toi »). Il ne se prononce qu’à l’oreille et dans la cérémonie.
Attouchement. Les mains droites sont jointes, le pouce de chacun posé sur le poignet de l’autre, à l’endroit du pouls : le pouls de la mémoire.
CATÉCHISME
D. Êtes-vous Veilleur (ou Veilleuse) de la Mémoire ? R. J’ai veillé aux quatre points de l’espace. D. Qui avez-vous veillé ? R. Celle dont le nom n’a pas été conservé, et celles qui ont gardé le sien. D. Pourquoi veille-t-on ? R. Parce qu’une parole prononcée à la légère devient une loi qui dévore. D. Que vous a-t-on demandé ? R. Une parole que je voudrais reprendre. D. Que devient cette parole ? R. Elle part avec la fumée. Ce que j’ai compris reste. D. Combien de colonnes compte la maison de la Sagesse ? R. Sept. Six sont debout, la septième est mon œuvre. D. Comment la construit-on ? R. Par les actes, car aucun mot ne suffit. D. Quel est le mot de passe pour faire connaître que vous êtes un veilleur ? R.Hokhmah (« Sagesse »). D. pourquoi ce mot ? R. Hokhmah est un mot hébreu féminin qui signifie « sagesse ». Hokhmah ne désigne pas d’abord un savoir abstrait. C’est surtout une compétence, un art de faire ou de bien conduire sa vie. C’est la Sagesse qui « a bâti sa maison » et « taillé ses sept colonnes ». La Septante traduit hokhmah par sophia, d’où la Sagesse de Salomon et la figure de Sophia ; le latin dit sapientia. D. Quel est le mot sacré ? R. Zakhor D. Que signifie-t-il ?Zakhor est l’impératif masculin du verbe hébreu (רזכו) et veut dire « souviens-toi ». Se souvenir n’est pas seulement un acte mental, c’est un acte qui engage. Quand Dieu « se souvient » de Noé (Genèse 8,1), il agit en sa faveur.
Particularités.
Nord (le deuil) : première station. L’ambiance est la plus sombre : la salle est encore éteinte, hors la lumière de l’autel. Parler le plus bas. Ouest (la parole) : la voix est claire et posée ; c’est la station qui parle de la parole, donc la plus nette. Sud (la compagnie) : la voix est chaleureuse. Le Veilleur peut tendre la main ouverte au ou à la récipiendaire, sans le ou la toucher. Orient (la mémoire) : dernière station. La Veilleuse prononce la phrase de clôture en regardant l’assemblée, puis allume la quatrième lumière : toute la salle est alors éclairée par les quatre points. Garder la porte pendant toute la cérémonie ; aucune entrée tardive n’est admise pendant les quatre veilles ni pendant le silence de quelques minutes.
Si la Loge le souhaite, le tronc peut être destiné à une œuvre portant secours à des personnes endeuillées ou isolées. Cette collecte donne un prolongement concret à la septième colonne : elle s’élève par des actes.
Sous un titre qui convoque l’imaginaire ancien de l’envoûtement, Jean-Cyril Vadi construit surtout un traité de discernement intérieur. Entités, formes-pensées, mémoires, égrégores, fragments d’âme, influences collectives ou parasitages énergétiques composent le vocabulaire d’un livre qui assume l’existence possible d’un invisible agissant, tout en déplaçant sans cesse la question vers la responsabilité du sujet. L’enjeu devient moins l’expulsion d’une présence étrangère que l’apprentissage d’une souveraineté intérieure, entendue comme capacité de discerner, de nommer, de ne pas projeter et de reprendre possession de son espace intérieur. Cette ambition donne au livre sa cohérence, mais aussi sa difficulté majeure, puisque langage thérapeutique, hypothèses spirituelles, pratiques énergétiques et symbolique de la transmutation y voisinent sans que leurs frontières soient toujours nettement établies.
L’invisible oblige à examiner le visible
Jean-Cyril Vadi, thérapeute et créateur de protocoles d’accompagnement fondés sur l’alchimie intérieure, présente une méthode qu’il nomme « déshypnose ». Le mot dit son projet. Il s’agit moins d’ajouter une croyance à d’autres croyances que de défaire les adhérences mentales, affectives ou symboliques qui emprisonnent le sujet dans des récits subis. L’auteur part pourtant d’une hypothèse exigeante pour le lecteur rationnel, celle d’entités ou de consciences non incarnées susceptibles d’interférer avec les vivants. Il convoque la Spirit Release Therapy et décrit une pratique qui ne cherche pas à chasser, mais à dialoguer, accompagner et libérer.
Cette orientation évite au livre de se réduire à l’exorcisme. Une influence peut être comprise comme mémoire, blessure, fragment psychique, forme collective ou fixation. Cette porosité nourrit sa richesse symbolique, mais crée aussi son principal problème épistémologique. À quel moment une « présence » relève-t-elle d’une métaphore opératoire, d’un phénomène psychique, d’une construction culturelle ou d’une réalité autonome supposée. Le livre ne tranche pas toujours. Il transmet une méthode de repérage et de relation, ce qui protège son propos de l’affirmation dogmatique sans résoudre la question de la preuve.
La souveraineté intérieure devient la véritable ligne de force
L’idée la plus constante du livre tient dans une proposition presque initiatique. Ce qui agit sur le sujet ne doit jamais abolir sa responsabilité. Le mot « souveraineté » revient comme une clef. Il désigne la capacité à demeurer présent à soi, à reconnaître une influence sans lui céder son centre, à distinguer ce qui appartient à l’histoire personnelle de ce qui semble venir d’ailleurs et à maintenir une faculté de décision. Cette posture détourne le lecteur de la fascination victimaire qui accompagne si souvent les récits d’envoûtement.
Le recours à l’alchimie intérieure donne une profondeur supplémentaire au désenvoûtement. La transmutation n’est pas conçue comme destruction d’une matière mauvaise. Elle suppose qu’une relation de dépendance puisse devenir conscience, qu’une peur puisse perdre son empire et qu’un fragment rejeté puisse être réintégré. Cette logique rappelle l’intuition hermétique selon laquelle la transformation véritable exige de travailler la matière plutôt que de la nier. Le « parasite » n’est plus uniquement l’ennemi extérieur. Il peut devenir le révélateur d’une faille, d’une blessure ou d’un attachement qui réclame d’être reconnu.
Le rituel cesse d’être un talisman lorsqu’il devient exercice de discernement
L’un des mérites du livre tient à la distinction entre rite, exercice et posture. Jean-Cyril Vadi refuse de présenter les pratiques comme des recettes mécaniques. Le rite engage le corps, l’attention et l’intention. L’exercice sert à observer, sentir, distinguer. La posture inscrit dans la durée ce que le geste rituel n’aurait fait qu’effleurer. Cette tripartition empêche de réduire la pratique spirituelle à une accumulation de procédures.
Le lecteur rencontre des opérations de diagnostic, de purification, de désengagement, de réintégration et de protection. L’auteur traite également la possession, la libération karmique, les pactes anciens, le mauvais œil, la malédiction et la magie noire. Ce vocabulaire pourrait nourrir l’imaginaire de la peur. Jean-Cyril Vadi déplace pourtant l’accent vers le discernement et la restauration du sujet.
Toute existence humaine connaît des influences, des emprises, des projections, des mémoires héritées, des fidélités invisibles et des injonctions familiales ou collectives. L’ouvrage gagne en pertinence chaque fois que son vocabulaire ésotérique permet de penser ces expériences sans les enfermer dans une causalité surnaturelle. Il devient plus fragile lorsque la description d’un phénomène invisible semble tenir lieu de démonstration. La distinction entre expérience subjective, interprétation symbolique et affirmation ontologique aurait mérité d’être davantage stabilisée.
L’égrégore ouvre une question particulièrement maçonnique.
Le terme d’« égrégore » occupe une place naturelle dans ce paysage. Dans de nombreux milieux initiatiques, il désigne la qualité collective qui naît d’un groupe réuni par des rites, des symboles, une mémoire et une intention partagée. La Franc-Maçonnerie connaît bien ce mot, même si toutes ses traditions ne lui accordent ni le même sens ni le même degré de réalité. Jean-Cyril Vadi l’inscrit parmi les formes susceptibles d’influencer l’individu. Une interrogation surgit alors. Une communauté initiatique élève-t-elle toujours ses membres, ou peut-elle aussi les enfermer dans ses habitudes, ses peurs, ses récits et ses fidélités.
Une Loge porte une mémoire collective, des usages, des affects et des attentes. Le Frère y reçoit une tradition, mais il doit apprendre à ne pas confondre transmission et soumission. La liberté de conscience demeure ici la pierre de touche. Le Temple ne devrait jamais absorber la conscience de celui qui y travaille. Il devrait lui permettre de mieux l’exercer. Sous cet angle, la « souveraineté intérieure » défendue par Jean-Cyril Vadi reçoit une lecture maçonnique exigeante. Le Maçon n’est pas propriétaire de la Lumière. Il est responsable de la manière dont il éprouve ce qui lui est transmis et dont il refuse qu’un symbole devienne instrument d’aliénation.
La déshypnose donne au livre son concept le plus suggestif
Jean-Cyril Vadi – capture site
La « déshypnose » désigne une sortie des scripts anciens, des croyances héritées et des formes de dépendance qui maintiennent l’individu dans une répétition. Le terme suggère que la vie ordinaire contient déjà des états d’hypnose sociale, familiale ou intérieure. Le sujet croit décider alors qu’il répète, croit voir alors qu’il interprète, croit se défendre alors qu’il reproduit parfois la structure même qui l’enferme. L’idée rencontre plusieurs traditions spirituelles qui, chacune à leur manière, travaillent l’attachement, la vigilance et la transformation du regard. Aucun rapprochement de ce type ne prouve l’existence d’entités, mais il éclaire la fécondité du mot « déshypnose » comme figure d’émancipation.
La libération karmique et les pactes anciens prolongent cette logique en abordant les liens hérités et les fidélités qui semblent survivre à leur contexte d’origine. Le langage karmique appartiendra ou non à la cosmologie du lecteur. L’idée d’un passé qui continue d’agir dans le présent demeure universelle. Toute initiation rencontre cette question du legs qu’il faut transmettre, transformer ou laisser mourir.
La critique commence là où le symbole risque de devenir diagnostic
Le livre précise que ses pratiques ne constituent pas un avis médical et qu’une difficulté physique ou psychique exige le recours à un professionnel de santé qualifié. Cette précaution est essentielle. Elle révèle la zone de vigilance qui accompagne tout discours mêlant souffrance, hypnose, énergie et présences invisibles. Certaines expériences décrites sous le nom d’entité peuvent être vécues avec une intensité considérable. Leur interprétation exige une prudence accrue, surtout lorsque la personne traverse une période de fragilité psychique.
Le langage symbolique peut aider à mettre en forme une expérience. Il peut aussi l’enfermer dans une explication trop rapide. Dire d’une angoisse qu’elle est « présence », d’une obsession qu’elle est « parasite » ou d’une difficulté relationnelle qu’elle relève d’un « pacte » peut constituer une métaphore utile dans certains cadres d’accompagnement. La même formulation devient problématique si elle acquiert le statut d’un diagnostic indiscutable. Jean-Cyril Vadi valorise le discernement, mais des critères plus développés pour distinguer intuition, projection, suggestion, dissociation, imaginaire rituel et hypothèse spirituelle auraient renforcé le livre.
Cette limite n’annule pas son intérêt. Nouveaux rituels de désenvoûtement ne peut être reçu comme manuel scientifique de l’invisible. Sa valeur se situe dans la tentative de construire une grammaire de la relation aux influences ressenties, puis de transformer cette relation en exercice de responsabilité. Le lexique final, avec l’alchimie intérieure, la déshypnose, l’égrégore, l’entité, l’envoûtement, le fragment d’âme, la transmutation et la souveraineté intérieure, confirme cette vocation pédagogique.
Le Temple intérieur n’exige pas de croire à tout ce qui frappe à sa porte
La lecture maçonnique du livre trouve ici son point le plus juste. L’initiation n’enseigne pas la crédulité. Elle apprend à travailler la perception, à éprouver le symbole, à garder le silence assez longtemps pour que le discernement remplace la réaction. La pierre brute ne devient pas pierre taillée par expulsion de tout ce qui dérange. Elle change par travail, par mesure et par confrontation avec ses propres résistances. La transmutation dont parle Jean-Cyril Vadi peut ainsi être entendue comme une discipline du seuil. Qu’une influence soit pensée comme entité, mémoire, forme-pensée, égrégore ou projection, la question décisive demeure celle de la relation que le sujet entretient avec elle.
Le mérite du livre consiste à déplacer la vieille dramaturgie du désenvoûtement. Le pouvoir n’est plus réservé à un spécialiste qui chasserait le mal au nom d’un savoir secret. Il revient progressivement au sujet sous forme de discernement, de responsabilité et de présence. Sa cartographie de l’invisible demeure pourtant liée à des présupposés que tous les lecteurs ne partageront pas, et son vocabulaire thérapeutique peut parfois donner une apparence de certitude à des phénomènes relevant d’interprétations spirituelles ou psychiques.
Peut-être le véritable désenvoûtement commence-t-il dans la capacité de ne pas se laisser posséder par une explication unique, fût-elle matérialiste, ésotérique, psychologique ou religieuse. Le Franc-Maçon sait que la Lumière ne supprime pas l’ombre.
Elle permet d’en discerner les contours. Entre croyance et refus de croire, entre fascination pour l’invisible et réduction du réel à ce qui se mesure, subsiste un espace de travail. C’est là que la souveraineté intérieure peut devenir autre chose qu’un mot et que la transmutation retrouve son sens le plus ancien, celui d’une conscience qui accepte de se transformer sans abandonner son droit de juger.
Nouveau rituel de désenvoûtement – Petit Manuel de transmutation des influences invisibles
Jean-Cyril Vadi – Éditions Trajectoire, 2026, 160 pages, 17 € / L’éditeur, le SITE
La franc-maçonnerie a toujours eu besoin de supports pour se raconter : revues savantes au XIXe siècle, blogs au début du XXIe, webradio plus récemment, sans oublier le kiosque. Beaucoup se sont arrêtés, certains brusquement, d’autres en silence ; d’autres encore ont changé de nom pour mieux continuer. Revue de détail de ces médias maçonniques disparus ou en sommeil, des plus récents aux plus anciens.
Les voix récentes qui se sont tues
Franc-Maçonnerie Magazine (Hélène Cuny)
Hélène Cuny, directrice de Franc-Maçonnerie Magazine
C’est la disparition la plus récente, et sans doute la plus visible. Lancé en 2009 dans la suite d’Initiations magazine, Franc-Maçonnerie Magazine avait fait un pari rare : sortir la presse maçonnique du seul abonnement pour la proposer en kiosque, en France, en outre-mer, en Europe francophone, en Afrique et au Canada.
Dirigé par Hélène Cuny et indépendant de toute obédience, il voulait « réunir ce qui était épars » en donnant la parole à toutes les sensibilités maçonniques. D’abord bimestriel, il est passé à huit numéros par an. En septembre 2024, il a fêté son 100e numéro, après quinze ans d’existence, une dizaine de hors-séries et un documentaire. Le dernier numéro paru est le n°109 (mars-avril 2026), avec au sommaire John Yarker, Henri Pena-Ruiz ou encore la franc-maçonnerie à Lille.
Depuis le printemps 2026, le magazine ne paraît plus, faute de moyens financiers. La société éditrice n’a pas déposé le bilan, mais le titre est à l’arrêt et un redémarrage paraît difficile. Trois facteurs ont pesé : le prix du papier, qui a doublé en deux ans, le coût de la diffusion en kiosque et la disparition de nombreuses maisons de la presse.
La Lumière, le blog « franc et maçon » de L’Express (François Koch)
Le blog La Lumière était hébergé par L’Express
François Koch (photo Babelio)
Pendant près d’une décennie, La Lumière, le blog franc et maçon de L’Expressa occupé une place à part. Il était tenu par François Koch, journaliste à L’Express de 1988 à 2019, et se présentait comme le seul blog consacré à la franc-maçonnerie rédigé par un journaliste d’un média grand public. Il existait déjà en mai 2010.
Son ambition tenait dans son titre : jeter « la lumière » sur ce qui reste caché ou discret dans le monde des loges. On y trouvait des informations sur les obédiences, leurs élections et leurs crises, notamment les remous de la GLNF au début des années 2010. Ces billets étaient souvent repris dans la presse maçonnique.
François Koch est aussi l’auteur du Vrai Pouvoir des francs-maçons (2009), fruit d’environ sept ans d’enquête. En 2019, il a quitté L’Express pour devenir contrôleur extérieur au Contrôle général des lieux de privation de liberté. Le blog s’est arrêté avec ce départ et n’a plus été alimenté depuis.
La Maçonne, le blog d’opinion d’une franc-maçonne
Sur la plateforme Over-blog, La Maçonnese présentait comme le « seul blog maçonnique dit « d’opinion » tenu par une franc-maçonne ». Son sous-titre, « Franc-maçonnerie & initiation des femmes », résumait sa ligne. Le ton était engagé, féministe et revendiqué comme indépendant de toute obédience. L’autrice, qui n’a jamais révélé son identité civile, signait ses billets « Lilithement vôtre ».
Le blog est actif au moins depuis 2014. Il a abordé la mixité, le sexisme ordinaire dans les obédiences, les positions des obédiences masculines sur l’initiation des femmes, et publié des études de fond. Il a aussi dressé en 2014 un répertoire des blogs maçonniques, devenu à son tour un témoignage sur un paysage numérique largement disparu. En 2022, 450.fm a republié l’un de ses billets sur le sexisme en franc-maçonnerie.
Aujourd’hui, le site reste en ligne avec plus de 70 pages d’archives, mais le dernier billet visible date du 19 août 2024.
RadioDelta, la webradio maçonnique (Gilles Saulière)
RadioDelta, « la radio qui rayonne entre tes oreilles »
L’idée naît en juillet 2016, lors d’un déjeuner à la Grande Loge de France. Gilles Saulière y propose le projet à Philippe Benhamou et Jean-Laurent Turbet, qui le cofondent avec lui. Le 24 août 2016, un « numéro zéro » de l’émission 1, 2, 3 Soleil ! est diffusé en direct, en toute discrétion : RadioDelta est née.
Gilles Saulière, cofondateur de RadioDelta
C’était une webradio collaborative, indépendante de toute obédience et ouverte aux non-maçons. Elle a fédéré jusqu’à une quarantaine de bénévoles et produisait 10 à 15 heures de programmes inédits par mois, avec une diffusion 24 heures sur 24. On y trouvait notamment :
les talk-shows 2 Colonnes à la 1, arrivé en 2018, et DeltaPol ;
des émissions thématiques (philosophie, littérature, voyages, musique) ;
Pierres de touche, conçue par la Grande Loge Mixte de France.
Philippe Benhamou aux commandes de 1, 2, 3 Soleil !, l’émission la plus écoutée de RadioDelta
Pendant le confinement de 2020, l’émission quotidienne Allo Gillou réunissait chaque soir les auditeurs sur Zoom et à l’antenne. En 2023, le Club des auditeurs comptait environ 1 200 membres et les archives plus de 500 heures (voir notre entretien avec Gilles Saulière).
Le dernier épisode publié sur les plateformes de podcast date du 17 décembre 2025 : 2 Colonnes à la 1, n°87, avec Marc Alpozzo. Riche de près de 390 épisodes, la radio est en pause depuis.
La Planche à Tracer, un magazine papier participatif (M∴ Bla∴*)
Ce mensuel papier, lancé par M∴ Bla∴, paraît pour la première fois au Salon du livre maçonnique de Cannes, les 11 et 12 octobre 2014. Il se veut l’œuvre de particuliers et ne parle au nom d’aucune obédience. Il repose sur un principe participatif : chaque numéro publie trois ou quatre « planches » de francs-maçons choisies autour d’un thème, et résume les autres dans « le coin du secrétaire ». S’y ajoutent :
un lieu symbolique mis à l’honneur chaque mois (Lyon, Bordeaux, Nice, Marseille, Paris) ;
un agenda culturel et des critiques de livres ;
un courrier des lecteurs, de l’humour maçonnique et un horoscope.
Le numéro 1 (octobre 2014) a pour thème « Être franc-maçon au XXIe siècle », le numéro 2 (novembre 2014) « Franc-maçonnerie et religion ». Les huit premières pages étaient téléchargeables gratuitement. Le titre n’a pas survécu après le 7e numéro. Le numéro 3 était consacré à Illuminati, théorie du complot et antimaçonnisme. Le 4 était un hommage à Charlie. Le 5 : l’Alchimie. Le 6 : La Mort. Le 7 : la Commune de Paris. Et le 8 n’est resté qu’à état de projet.
Les grandes revues d’hier
Jacques-Étienne Marconis de Nègre
La presse du Rite de Memphis : Marconis de Nègre
Au milieu du XIXe siècle, Jacques-Étienne Marconis de Nègre (1795-1868), figure centrale du Rite de Memphis, publie Le Soleil mystique, journal de la maçonnerie universelle (1853). Cette publication éphémère défend une maçonnerie aux origines égyptiennes et hermétiques. Ce courant ressurgira plus tard chez les occultistes de la Belle Époque.
L’Initiation, la revue de Papus (1888)
Papus, fondateur de L’Initiation et du Voile d’Isis
En octobre 1888, Gérard Encausse, dit Papus, fonde L’Initiation (voir aussi notre portrait de Papus) avec l’éditeur Lucien Chamuel et sa Librairie du Merveilleux. Ce mensuel accueille notamment Stanislas de Guaita et F.-Ch. Barlet. Il devient l’organe du Groupe indépendant d’études ésotériques et le grand vecteur du martinisme et de l’occultisme.
La première série s’arrête en septembre 1912, et Mysteria prend le relais en 1913. Après une longue éclipse (1914-1952), Philippe Encausse, fils de Papus, relance L’Initiation en 1953. C’est l’exemple même d’une revue qui a connu plusieurs vies.
L’Initiation au temps de Philippe Encausse (photo Salilus)
Le Voile d’Isis (1890)
Le Voile d’Isis
Deux ans plus tard, Papus lance Le Voile d’Isis, hebdomadaire du Groupe indépendant d’études ésotériques de Paris, plus orienté vers l’ésotérisme et la tradition. Repris par la maison Chacornac, le titre accueille à partir des années 1920 les articles de René Guénon. En 1936, il prend un nouveau nom tout en conservant sa numérotation : Études traditionnelles.
Études traditionnelles (1936-1992)
Dirigée par Paul Chacornac jusqu’en 1961, la revue devient la tribune de la pensée traditionnelle. Elle publie René Guénon, Frithjof Schuon, Michel Vâlsan, Titus Burckhardt et Leo Schaya, avec une attention constante à l’initiation et à la franc-maçonnerie.
Études traditionnelles, n°289, janvier 1951 : la revue annonce la mort de René Guénon
Interrompue de 1940 à 1945, elle reparaît ensuite pendant près d’un demi-siècle. Son dernier numéro, le n°518, couvre octobre à décembre 1992.
Le Symbolisme (1912)
Oswald Wirth (auteur inconnu)
En 1912, Oswald Wirth (1860-1943), ancien secrétaire de Stanislas de Guaita, fonde sa propre revue, Le Symbolisme. Elle devient une référence pour l’étude des symboles, du rituel et de l’idéal initiatique. Elle survit à son fondateur : reprise après la guerre par Marius Lepage, elle paraît jusqu’au début des années 1970.
Ce qu’il reste des médias maçonniques disparus
Les grandes revues anciennes ont laissé des collections reliées, des rééditions et des archives numérisées. L’Initiation et Études traditionnelles sont par exemple consultables en ligne sur le site de l’IAPSOP (International Association for the Preservation of Spiritualist and Occult Periodicals). Les médias plus récents laissent des traces plus fragiles : quelques pages encore en ligne, des podcasts encore écoutables, des numéros papier conservés par leurs lecteurs.
* A la demande de l’intéressée son nom a été anonymisé.
Avec Vincent Lindon dans le rôle de Jean Valjean et Tahar Rahim dans celui de Javert, Fred Cavayé relève le défi considérable d’une nouvelle adaptation cinématographique du chef-d’œuvre de Victor Hugo.
Derrière les costumes, les barricades et les destins contrariés se dessine une interrogation autrement plus vertigineuse : qu’est-ce qu’un homme juste dans une société qui confond trop souvent la justice avec la punition ? Le roman de 1862, toujours brûlant d’actualité, nous invite à méditer sur la rédemption, la fraternité et cette lumière intérieure qu’aucune condamnation ne devrait pouvoir éteindre.
Victor Hugo, ou l’impossible résignation devant l’injustice
Il est des œuvres que les siècles semblent incapables d’épuiser, parce qu’elles ne racontent pas seulement une époque, mais dévoilent les contradictions fondamentales de la condition humaine. Les Misérables, publiés en 1862, appartiennent à cette catégorie de monuments littéraires qui défient les adaptations tout en les appelant, comme si chaque génération devait retrouver, à travers ses propres images, le visage de Jean Valjean et l’inquiétante silhouette de Javert.
Vincent Lindon
En confiant cette nouvelle traversée de l’univers hugolien à Vincent Lindon, Fred Cavayé fait le choix d’un interprète dont la carrière s’est souvent construite autour des humiliés, des travailleurs précarisés et des êtres confrontés à la violence des institutions. À ses côtés, Tahar Rahim incarne l’inspecteur Javert, tandis que Noémie Merlant prête ses traits à Fantine et que Camille Cottin et Benjamin Lavernhe composent le couple Thénardier.
Tahar Rahim
Sorti le 14 octobre 2026, ce film d’une durée de 2 h 56 s’inscrit dans le mouvement de grandes adaptations populaires qui ont récemment remis le patrimoine romanesque français au cœur de l’actualité cinématographique.
Fred Cavayé
Mais Victor Hugo ne saurait se réduire à une succession d’aventures spectaculaires, aussi puissantes soient-elles. Son roman est une immense interrogation sur la dignité humaine, sur le pouvoir de l’amour et sur cette étrange faculté qu’a l’homme de se reconstruire lorsque tout semblait le condamner.
Jean Valjean, de la pierre meurtrie à l’homme régénéré
Jean Valjean entre dans le récit marqué par le bagne, le rejet et l’humiliation. Condamné initialement pour avoir volé du pain, il a payé dix-neuf années de sa vie une faute que la misère avait rendue presque inévitable, puis que les tentatives d’évasion ont aggravée.
Lorsqu’il retrouve la liberté, il découvre que celle-ci peut n’être qu’une illusion, tant le regard des autres continue de l’enfermer dans son identité de forçat.
C’est alors qu’intervient l’évêque Myriel, figure capitale de l’œuvre, dont le geste de miséricorde provoque un bouleversement intérieur infiniment plus profond que toutes les sanctions antérieures. En offrant son pardon à celui qui l’a volé, et en lui donnant les chandeliers d’argent qui deviendront le signe tangible d’une conscience réveillée, l’évêque accomplit ce que le système pénitentiaire n’avait jamais su entreprendre : il reconnaît en un condamné la possibilité de devenir un homme nouveau.
Cette métamorphose possède une résonance initiatique saisissante.
Dans la tradition maçonnique, la pierre brute ne devient pas pierre taillée par l’effet d’un jugement extérieur, mais par un travail conscient, patient, parfois douloureux, qui engage l’être tout entier. Le changement véritable ne consiste pas à effacer magiquement les fautes du passé, mais à leur opposer une existence transformée.
Jean Valjean n’est évidemment pas un Franc-Maçon dissimulé sous un personnage romanesque, et rien ne justifierait pareille assimilation. Cependant, son itinéraire peut être lu comme une admirable allégorie de la régénération morale, puisqu’il découvre progressivement que l’essentiel n’est pas de paraître innocent, mais de devenir responsable.
L’homme qui portait ses chaînes finit par devenir celui qui porte les autres.
Javert, quand la loi oublie la justice
Face à cette transformation se dresse Javert, incarnation d’un ordre qui ne connaît ni nuances ni hésitations. À ses yeux, la règle possède une autorité absolue, et celui qui l’a transgressée demeure définitivement marqué par sa transgression.
La confrontation entre Valjean et Javert dépasse ainsi le face-à-face traditionnel entre un fugitif et un policier. Elle oppose deux conceptions de l’humanité : l’une considère que l’individu est prisonnier de son passé, tandis que l’autre affirme qu’il peut toujours dépasser ce qu’il fut.
La tragédie de Javert tient précisément à ce qu’il n’est pas simplement un homme cruel. Il est un homme dont la fidélité à la loi a progressivement remplacé l’exercice du discernement.
Lorsque les certitudes qui fondaient toute son existence commencent à vaciller, son univers moral menace de s’effondrer, parce qu’il lui manque cette faculté essentielle qui consiste à distinguer la légalité de la justice, l’obéissance de la conscience et l’autorité de la vérité.
Cette opposition rejoint l’une des préoccupations majeures de la philosophie morale comme de la réflexion maçonnique.
Victor Hugo en 1829
La règle est indispensable à l’organisation d’une société, mais elle devient redoutable lorsqu’elle prétend épuiser à elle seule l’idée du juste. Une conscience véritablement éveillée ne saurait se satisfaire d’une conformité mécanique aux prescriptions, puisque toute exigence morale suppose aussi la capacité de reconnaître l’humanité de celui que la règle désigne comme fautif. La justice commence peut-être au moment où l’on refuse de confondre un homme avec son dossier.
Fantine, Cosette et les oubliés du progrès
Réduire Les Misérables à la rivalité entre Valjean et Javert serait pourtant trahir l’ambition considérable de Victor Hugo, dont le roman embrasse les souffrances sociales, les inégalités économiques, la condition féminine et les violences faites à l’enfance.
Fantine incarne l’immense injustice d’une société qui juge les plus fragiles sans jamais examiner les mécanismes responsables de leur détresse. Cosette représente cette enfance dont l’innocence devrait imposer à tous un devoir de protection, tandis que les Thénardier donnent à voir les formes les plus sordides de l’exploitation humaine.
À travers ces destins, Victor Hugo rappelle que la misère n’est pas seulement une absence de ressources, mais aussi une privation de reconnaissance, de sécurité et parfois d’avenir.
Le regard maçonnique trouve ici un terrain de réflexion particulièrement fécond, car la fraternité ne saurait se limiter à un sentiment généreux éprouvé dans l’espace protégé du Temple. Elle réclame une traduction concrète dans les rapports sociaux, dans l’attention portée aux plus vulnérables et dans cette vigilance permanente qui empêche les mécanismes de l’exclusion de devenir des habitudes collectives. Une société peut multiplier les discours sur la dignité tout en maintenant des conditions qui la rendent inaccessible à certains de ses membres.
Victor Hugo nous oblige à regarder cette contradiction en face.
Une adaptation spectaculaire peut-elle préserver l’âme du roman ?
Le défi de Fred Cavayé est immense, tant l’œuvre originale accumule les personnages, les méditations historiques, les digressions philosophiques et les interrogations sociales.
Les premières réactions critiques soulignent les qualités d’une distribution ambitieuse, notamment la confrontation entre Vincent Lindon et Tahar Rahim, tout en faisant apparaître une réserve importante : la recherche du grand spectacle peut conduire à privilégier les épisodes les plus immédiatement dramatiques au détriment de la complexité morale du roman. Cette tension constitue précisément la question critique la plus intéressante.
Adapter Hugo ne signifie pas nécessairement reproduire chacune de ses pages, entreprise d’ailleurs impossible, mais retrouver l’exigence profonde de sa pensée, cette conviction que la grandeur humaine se mesure moins à la puissance qu’à la capacité de secourir, moins à la sanction qu’à la possibilité de relever.
La modernité d’une adaptation ne devrait donc pas se mesurer exclusivement au rythme de son montage ou à l’ampleur de ses décors, mais à sa faculté de nous faire éprouver que la misère demeure un scandale et que la dignité ne se négocie pas.
À ce titre, cette nouvelle rencontre avec Jean Valjean possède au moins une vertu incontestable : elle remet au centre de notre actualité culturelle une œuvre dont les questions fondamentales ne semblent malheureusement pas avoir vieilli.
La lumière appartient à celui qui se relève
La grande leçon des Misérables ne réside pas dans l’idée naïve selon laquelle tous les hommes seraient naturellement bons, mais dans la conviction autrement plus exigeante qu’aucun être humain ne devrait être considéré comme définitivement incapable de bien.
Victor Hugo
Jean Valjean ne trouve pas sa grandeur dans l’absence de faute, mais dans l’obstination avec laquelle il tente de réparer, de protéger et de transmettre ce qu’il a reçu. Sa véritable victoire n’est pas d’échapper à Javert. Elle est de parvenir à ne plus appartenir intérieurement au monde qui l’avait enfermé.
Voilà pourquoi Victor Hugo continue de parler si profondément à celles et ceux qui conçoivent l’existence comme un cheminement vers davantage de lucidité, de responsabilité et de fraternité.Car il est des chaînes dont les tribunaux peuvent nous délivrer, et d’autres que seule une conscience éveillée parvient à briser.
Sources : Académie des César, AlloCiné, Les Misérables de Victor Hugo
LES MISÉRABLES – Bande-annonce – Vincent Lindon / Tahar Rahim (2026) STUDIOCANAL
L’histoire d’un homme qui voulait découvrir d’autres mondes
Nous partons parfois en vacances pour quinze jours. Nous fermons la porte de notre maison, nous embrassons ceux que nous aimons, nous confions le chien à un proche. Nous savons que, dans deux semaines, nous retrouverons notre vie. Nos amis seront toujours là. Notre restaurant préféré aussi. Le cinéma du quartier proposera de nouveaux films. Les enfants auront peut-être grandi d’un imperceptible rien. Nous aurons voyagé. Mais le monde auquel nous appartenons nous attendra.
Et si, cette fois, nous partions un peu plus loin ? Beaucoup plus loin. Si loin que notre destination ne serait plus un pays, ni même une planète de notre Système solaire, mais une étoile située à une centaine d’années-lumière de la Terre ? Un voyage qui nous conduirait vers d’autres mondes, peut-être vers les premières traces d’une vie extraterrestre.
Un voyage extraordinaire, presque inconcevable. Et pourtant, les lois de la physique permettent d’en décrire la trajectoire, d’en calculer les durées et d’en prévoir les conséquences. Nous ne savons pas aujourd’hui construire le vaisseau nécessaire. Mais les équations de la relativité d’Einstein n’interdisent pas ce voyage. Alors imaginons un instant que les ingénieurs aient réussi. Et suivons celui qui a accepté d’y prendre place.
Il s’appelle Pierre. Il a trente ans.
Une proposition extraordinaire
Pierre était ingénieur à l’Agence spatiale européenne. Depuis l’enfance, il regardait les étoiles avec cette étrange conviction qu’elles n’étaient pas seulement des points lumineux dans le ciel, mais autant de questions auxquelles l’humanité n’avait pas encore répondu. Il avait étudié les mathématiques, la physique, les trajectoires des sondes et les mouvements des planètes. Il savait que l’Univers était immense. Il n’avait jamais imaginé qu’on lui proposerait un jour d’aller le vérifier lui-même.
Ce matin-là, dans un bureau de l’Agence, un dossier l’attendait. Sur la couverture figuraient quelques caractères : TOI 700. Une petite étoile rouge, dans la constellation de la Dorade, à un peu plus de cent années-lumière de la Terre. Autour d’elle gravitent plusieurs planètes. Deux d’entre elles, TOI 700 d et TOI 700 e, ont des dimensions proches de celles de la Terre et se trouvent dans la zone habitable de leur étoile. La première appartient à la zone habitable dite conservatrice ; la seconde à une zone plus large, dite optimiste. Une expression qui ne promet ni océans, ni forêts, ni créatures extraordinaires. Elle signifie seulement que, sous certaines conditions, notamment atmosphériques, de l’eau liquide pourrait exister à leur surface. (Source : NASA, mission TESS, découverte de TOI 700 d en 2020 et de TOI 700 e en 2023.)
Personne ne savait réellement à quoi ressemblaient ces mondes. Et c’était précisément la raison du voyage.
— Vous voulez envoyer une sonde ? demanda Pierre.
— Non. Nous voulons envoyer un équipage. Et nous aimerions que vous en fassiez partie.
Pierre regarda de nouveau le nom de l’étoile. Plus de cent années-lumière. La lumière elle-même mettrait plus d’un siècle à franchir cette distance.
— Combien de temps durerait le voyage ?
— Un peu plus de dix-huit ans, aller-retour. Pour les passagers.
Il avait trente ans. Il en aurait environ quarante-huit à son retour. Il pensa à sa femme, à leurs enfants, à leur maison, au chien qui attendait chaque soir derrière la porte. Il connaissait les équations de la relativité. Il savait que ces dix-huit années ne seraient pas celles des habitants de la Terre. Mais, ce matin-là, devant le dossier, les nombres avaient quelque chose d’irréel.
Il demanda quelques jours pour réfléchir.
Ce que l’on emporte
Pendant plusieurs semaines, Pierre relut les dossiers, examina les risques et interrogea les ingénieurs. Il passa surtout de longues soirées avec sa famille. Ses enfants comprenaient qu’il partirait très loin, mais les distances entre les étoiles ne signifiaient pas grand-chose pour eux. Son plus jeune fils lui demanda un soir : « Tu reviendras quand ? » Pierre répondit : « Dans longtemps. » L’enfant réfléchit, puis demanda : « Plus longtemps que les vacances ? » Pierre sourit tristement. « Oui. Beaucoup plus longtemps. » — « Mais tu reviendras ? » Il répondit oui. C’était une réponse exacte. Et pourtant, elle ne disait presque rien.
La veille du départ, Pierre fit le tour de sa maison. Il s’arrêta devant une photographie de famille, posa la main sur le dossier d’une chaise, regarda le jardin par la fenêtre. Tout lui semblait ordinaire. Une tasse oubliée sur la table, un livre ouvert, des chaussures près de la porte. Ces objets n’avaient aucune valeur particulière. Ou plutôt, ils possédaient cette valeur immense que nous accordons rarement aux choses familières : ils appartenaient à sa vie. Il comprit alors qu’on ne quitte jamais seulement un lieu. On quitte aussi une manière d’habiter le monde.
Au matin, il embrassa sa femme, ses enfants. Il caressa une dernière fois le chien. Il ferma la porte. Il savait que son choix aurait un prix immense. Il ne reverrait probablement jamais ceux qu’il aimait. Mais il avait accepté de devenir l’un des premiers êtres humains à contempler de près des planètes tournant autour d’un autre soleil. Peut-être découvrirait-il des indices de vie. Peut-être ne trouverait-il rien. Dans les deux cas, il aurait contribué à repousser l’une des plus anciennes frontières de la connaissance humaine.
Le premier jour
Le vaisseau s’éloigna de la Terre dans un silence presque irréel. Sur les écrans, notre planète diminuait lentement. Pierre distingua encore les nuages, les océans, la courbe lumineuse de l’atmosphère. Puis la Terre devint un petit disque, puis un point. Il pensa aux navigateurs qui avaient quitté leur port sans savoir ce qui les attendait au-delà de l’horizon. Cette fois, l’océan était l’espace. Et l’horizon, une étoile à plus de cent années-lumière.
Les moteurs s’étaient allumés. Le vaisseau accélérait avec une accélération propre constante de 1g, soit environ 9,81 m/s². Pour les passagers, cette poussée créait une sensation de poids comparable à celle de la pesanteur terrestre. Pierre pouvait marcher dans sa cabine, poser un verre sur une table, dormir dans un lit. Les objets tombaient vers le plancher. Le vaisseau offrait ainsi une forme de pesanteur artificielle pendant les phases propulsées.
Pourtant, derrière cette apparente tranquillité, sa vitesse augmentait. Après une année vécue à bord, il atteindrait environ 77,5 % de la vitesse de la lumière. Après deux années, près de 96,8 %. Jamais il n’atteindrait cette vitesse limite, mais il pourrait s’en approcher toujours davantage. Et plus il s’en approcherait, plus une différence grandirait entre le temps vécu à bord et celui écoulé sur Terre. Pierre connaissait ce phénomène. Einstein l’avait décrit plus d’un siècle auparavant. Le temps n’était pas le même pour tous les voyageurs de l’Univers.
Journal de bord — Départ : Pierre a 30 ans. Temps vécu à bord : 0. Temps écoulé sur Terre : 0.
Quand les étoiles changent de visage
La première année passa. Pierre avait pris ses habitudes. Il travaillait avec les autres membres de l’équipage, consultait les instruments, observait le ciel. Il écrivait parfois des messages destinés à sa famille, sachant qu’ils mettraient de plus en plus longtemps à parvenir sur Terre. La distance imposait son propre silence. Lorsqu’il souffla sa trente et unième bougie, l’horloge du vaisseau indiquait une année depuis le départ. Dans le référentiel terrestre, environ une année et deux mois s’étaient écoulés. La différence semblait encore modeste.
Puis vint le deuxième anniversaire. Le ciel avait commencé à changer. Les étoiles semblaient se concentrer vers l’avant du vaisseau. Certaines lumières quittaient le domaine visible, tandis que d’autres rayonnements pouvaient y entrer. Pierre connaissait ces effets : l’aberration relativiste et le décalage Doppler. La direction apparente des étoiles se modifiait, tout comme les fréquences de leur lumière. Il avait étudié ces phénomènes dans des livres. À présent, les instruments et les images reconstituées du ciel les lui révélaient.
Il songea qu’Einstein avait décrit, avec des équations, des paysages qu’aucun être humain n’avait encore vus. À bord, pourtant, rien ne lui donnait l’impression que son temps s’écoulait différemment. Son cœur battait normalement. Il dormait, mangeait, vieillissait. Une seconde restait une seconde pour lui. C’était seulement en comparant sa trajectoire dans l’espace-temps à celle des habitants de la Terre que la différence apparaissait.
Journal de bord — Deux ans après le départ : Pierre a 32 ans. Il a vécu 2 ans à bord ; environ 3,76 ans se sont écoulés dans le référentiel terrestre. Le vaisseau atteint près de 96,8 % de la vitesse de la lumière.
Pierre regarda longtemps ces chiffres. Puis il reprit son travail. Il est étrange de constater à quel point l’être humain peut s’habituer à l’extraordinaire.
Cinquante années-lumière
Un peu plus de quatre années et demie après le départ, Pierre reçut l’annonce qu’il attendait. Le vaisseau avait atteint la moitié de sa route. Près de 50,7 années-lumière parcourues. Les moteurs allaient désormais inverser leur poussée afin de commencer le freinage. Il faudrait encore plusieurs années vécues à bord pour rejoindre TOI 700.
Pierre se rendit au poste d’observation. Devant lui, les étoiles formaient un paysage qu’aucun navigateur terrestre n’aurait reconnu immédiatement. Il contempla ce ciel longtemps. Puis il consulta le journal de bord.
Journal de bord — Mi-parcours : Pierre a environ 34 ans et demi. Il a parcouru près de 50,7 années-lumière. Pour lui, 4,52 ans se sont écoulés ; sur Terre, 51,68 années ont passé. Sa vitesse atteint environ 99,983 % de celle de la lumière.
Cinquante et une années. Pierre relut le chiffre. Il avait quitté la Terre quatre ans et demi plus tôt, selon sa propre horloge. Là-bas, plus d’un demi-siècle s’était écoulé. Il pensa à ses enfants. Ils avaient grandi. Cette phrase, si banale pour un père, prenait désormais une signification presque insupportable. Il pouvait calculer leur âge dans le référentiel terrestre. Mais il ne connaissait ni leurs voix d’adultes, ni leurs visages, ni les événements qui avaient fait d’eux les êtres qu’ils étaient devenus. La physique lui disait combien de temps avait passé. Elle ne pouvait pas lui raconter ce qui s’était passé pendant ce temps.
Il savait également que les messages ne pouvaient franchir la distance plus vite que la lumière. Les chiffres du journal de bord n’étaient donc pas des nouvelles reçues de la Terre, mais les durées calculées par les ordinateurs de navigation. Entre les événements vécus là-bas et les informations qui pourraient lui parvenir, il existait un retard considérable.
Un autre soleil
Le freinage dura plusieurs années. Puis, un jour, TOI 700 cessa d’être une simple destination sur un écran. L’étoile apparut devant eux, différente du Soleil qui avait éclairé toute l’histoire humaine. Une naine rouge, plus petite et moins chaude que notre étoile. Autour d’elle gravitaient des mondes que les astronomes terrestres avaient identifiés grâce aux infimes diminutions de lumière provoquées par leurs passages devant l’étoile. Pierre observait maintenant ce que les télescopes n’avaient pu qu’entrevoir.
Des planètes réelles. Des mondes qui avaient connu leurs propres histoires, leurs propres bouleversements, peut-être leurs propres océans. Il aurait voulu savoir ce qui se trouvait à leur surface. Il aurait voulu descendre, toucher une pierre, regarder un ciel inconnu. Mais la mission n’était pas un conte. Il fallait observer, mesurer, vérifier. Les instruments cherchaient des informations sur les atmosphères, les températures, les surfaces. Aucun signal ne devait être interprété comme une preuve de vie sans examen rigoureux.
Pierre avait appris depuis longtemps que l’enthousiasme scientifique n’autorisait pas à confondre ce que l’on espère avec ce que l’on découvre. Et pourtant, devant ces mondes, il éprouvait quelque chose que les équations ne pouvaient décrire. La Terre n’était plus l’unique planète dont il avait contemplé le voisinage. L’Univers avait cessé d’être seulement une promesse lointaine. Il était devenu un lieu où l’on pouvait arriver.
Journal de bord — Arrivée à TOI 700 : Pierre a environ 39 ans. Il a vécu 9,05 ans à bord ; environ 103,35 années se sont écoulées sur Terre. Distance parcourue : environ 101,4 années-lumière.
Il était allé voir. Il était temps de rentrer.
Le chemin du retour
Sur le chemin du retour, Pierre écrivit beaucoup. Il raconta les observations, les paysages célestes, les journées de travail, les découvertes et les questions nouvelles. Mais ses textes devenaient parfois plus personnels. Il parlait de sa maison, d’un arbre dans le jardin, d’un petit restaurant où il allait le dimanche, de la voix de son fils lorsqu’il lui avait demandé s’il reviendrait.
Le voyage du retour obéissait au même programme : une longue accélération, puis un freinage de même intensité. Les horloges continuaient à accumuler des durées très différentes. Pierre le savait. Il n’avait pas besoin de regarder les chiffres pour comprendre que le temps terrestre avançait bien plus vite que le sien entre le départ et les retrouvailles impossibles.
À mesure que le vaisseau ralentissait lors de sa dernière phase de freinage, les étoiles retrouvaient progressivement leur disposition familière. Le Soleil grandissait. Les planètes réapparaissaient sur les écrans de navigation. Et un jour, la Terre fut là. Bleue. Magnifique. Presque inchangée à l’échelle de l’astronomie.
Pierre ressentit une émotion qu’il n’avait pas éprouvée au départ. Il avait parcouru plus de deux cents années-lumière. Il avait contemplé un autre soleil. Il avait approché des mondes inconnus. Il revenait chez lui.
Journal de bord — Retour sur Terre : Pierre a environ 48 ans. Il a vécu 18,10 ans à bord ; 206,71 années se sont écoulées sur Terre. Distance totale parcourue : environ 202,9 années-lumière.
Ceux qui nous attendent
Nous ne sommes pas partis pour quinze jours.
Nous avons fermé la porte de notre maison, embrassé ceux que nous aimions, confié le chien à un proche. Nous sommes de retour. Mais ici, plus rien n’existe de ce qui était notre vie. Nos amis ne sont plus là. Notre restaurant préféré non plus. Le cinéma du quartier n’est peut-être plus qu’un souvenir dans des archives. Les enfants ont grandi, aimé, travaillé, vieilli. Ils ont eu des enfants à leur tour, puis des petits-enfants. Des vies entières se sont succédé. Et tous ceux que nous connaissions ont disparu.
Nous avons voyagé. Mais le monde auquel nous appartenions ne nous a pas attendus.
Pierre avait quarante-huit ans. Il aurait encore pu vivre des décennies. Pourtant, il était devenu un homme d’un autre temps. Il connaissait les lois de la physique qui avaient rendu son voyage théoriquement possible. Il savait expliquer la dilatation du temps, calculer les vitesses, décrire les trajectoires. Mais aucune équation ne lui rendrait la voix de son fils. Aucune formule ne ferait réapparaître sa femme sur le seuil de leur maison.
Il avait traversé l’espace. Il avait aussi traversé l’histoire. Et peut-être découvrait-il alors qu’un voyage ne se mesure pas seulement à la distance parcourue, ni même au temps nécessaire pour l’accomplir. Peut-être se mesure-t-il aussi à ce qu’il nous reste lorsque nous arrivons.
Alors une dernière question se pose :
Si nous pouvions aller partout dans l’Univers, mais ne plus jamais retrouver ceux et ce que nous aimons, jusqu’où souhaiterions-nous réellement partir ?
Une dernière parenthèse : Andromède
Notre voyageur avait choisi une étoile située à une centaine d’années-lumière. Mais il aurait pu rêver d’une destination bien plus lointaine : la galaxie d’Andromède, à environ 2,5 millions d’années-lumière. Dans le même modèle théorique, avec une accélération propre constante de 1g jusqu’à mi-parcours et un freinage symétrique, l’aller-retour aurait duré environ 57,2 ans à bord. Sur Terre, environ cinq millions d’années se seraient écoulées.
Cinq millions d’années. À cette échelle, ce ne serait plus seulement une famille, une ville ou une civilisation que Pierre aurait laissée derrière lui. Ce serait presque tout le monde qu’il avait connu.
Sources scientifiques : NASA, mission TESS, découvertes de TOI 700 d et TOI 700 e ; publication The First Habitable-zone Earth-sized Planet from TESS. I. Validation of the TOI-700 System ; NASA, galaxie d’Andromède. Les durées sont calculées dans un modèle idéalisé avec une distance de 31,1 parsecs (environ 101,4 années-lumière), une accélération propre constante de 1g et un freinage symétrique, sans séjour à destination. Pierre, son équipage et leur mission sont fictifs.
Pour aller plus loin
Comment Pierre a-t-il pu parcourir plus de deux cents années-lumière en seulement dix-huit années vécues à bord ? Pourquoi son horloge et celles de la Terre n’indiquent-elles pas la même durée ? Que deviennent les étoiles lorsque l’on approche de la vitesse de la lumière ? Et quels obstacles technologiques rendent aujourd’hui un tel voyage hors de notre portée ?
La Voûte Étoilée vous invite à prolonger cette histoire dans une Exploration illustrée consacrée à la relativité et aux voyages interstellaires.
La Voûte Étoilée — Prolonger le chemin. Élargir le regard. Approfondir l’expérience.lavouteetoilee.net
Il est des ouvrages qui viennent conforter des convictions ; d’autres, plus précieux peut-être, obligent à les éprouver. Avec Laïcité et droits des femmes. L’autonomie en question, Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès réunissent des voix venues de la philosophie, du droit, de l’histoire des religions, du militantisme et du journalisme pour interroger l’une des promesses les plus exigeantes de notre modernité : celle d’un universel qui ne laisserait personne hors de son cercle. Pour le Franc-Maçon, cette lecture prend une résonance particulière, car elle rappelle qu’entre les grands principes gravés au fronton du Temple et leur accomplissement dans la Cité demeure toujours un chantier.
Lorsque l’universel doit rendre des comptes
Il est des livres qui répondent et d’autres qui déplacent la question jusqu’à la rendre impossible à esquiver. Laïcité et droits des femmes. L’autonomie en question appartient incontestablement à cette seconde famille. Son ambition n’est pas seulement de rappeler que les femmes disposent, dans les démocraties contemporaines, de droits consacrés par les textes nationaux et internationaux ; elle consiste surtout à examiner ce qu’il advient de ces droits lorsqu’ils rencontrent la réalité des traditions, des appartenances religieuses, de la pression familiale ou communautaire, des héritages culturels et de toutes ces puissances invisibles qui façonnent une existence avant même que l’individu puisse prétendre la choisir.
La couverture de l’ouvrage donne d’ailleurs le ton avec une ironie presque cruelle
À l’invocation de la Déclaration universelle des droits de l’homme répond cette question : « Et la femme ? », aussitôt suivie de cette réplique faussement désinvolte : « N’entrons pas dans les détails. » Tout l’intérêt du livre est précisément d’entrer dans ces détails, car l’Histoire nous a appris qu’ils sont rarement secondaires. C’est dans le droit d’hériter, d’étudier, de travailler, de disposer de son corps, de circuler librement, de choisir un conjoint, de quitter une religion ou de se soustraire à une norme familiale que l’universel cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité.
Le sous-titre, L’autonomie en question, dit à lui seul la profondeur du problème
L’autonomie ne saurait être confondue avec une liberté purement juridique. On peut être déclaré libre et demeurer enfermé dans un réseau de contraintes intériorisées, de dépendances économiques, d’interdits religieux ou de fidélités obligées. Être autonome, au sens le plus fort du terme, suppose de pouvoir exercer une volonté sans que celle-ci soit préalablement confisquée par un groupe, une tradition ou une autorité qui parlerait à la place de l’individu. C’est là que l’ouvrage prend une dimension philosophique qui dépasse largement le seul débat sur la laïcité.
La liberté de conscience comme pierre de touche
Les contributrices et contributeurs réunis autour de Laure Caille, Annie Sugier et MichèleVianès viennent d’horizons très divers. Razika Adnani, Djémila Benhabib, Gérard Biard, Chahla Chafiq, Catherine Kintzler, Frédéric Lenoir, Maryam Namazie, Anne Soupa, Odon Vallet ou encore le Collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers ne parlent pas tous le même langage et ne procèdent pas de la même tradition intellectuelle, mais leurs analyses convergent sur un point essentiel : la liberté de conscience n’a de sens que si elle demeure entière.
Cette idée devrait parler avec une force particulière au Franc-Maçon. La liberté de conscience ne consiste pas seulement à garantir à chacun le droit de croire ; elle implique tout autant le droit de ne pas croire, de quitter une religion, de critiquer un dogme, d’examiner les prescriptions reçues et de refuser qu’un système de pensée, si ancien ou sacré soit-il, puisse se soustraire au libre examen. Cela ne revient évidemment pas à confondre la critique d’une doctrine avec l’hostilité envers ceux qui la professent. Toute la difficulté, et peut-être toute la noblesse de l’exercice, consiste précisément à maintenir ensemble ces deux exigences : respecter les personnes sans sanctuariser leurs idées, protéger les croyants sans interdire la critique des croyances.
Catherine Kintzler
La tradition maçonnique libérale connaît bien cette tension, puisqu’elle a placé le libre examen au cœur de sa démarche. Pourtant, l’ouvrage nous rappelle implicitement qu’aucune institution ne peut se contenter de proclamer un principe pour s’en croire définitivement dépositaire. La liberté absolue de conscience n’est pas une formule rituelle ni un héritage prestigieux dont il suffirait de revendiquer la possession ; elle est une pratique, une vigilance, presque une ascèse intellectuelle, qui impose de retourner régulièrement le regard vers soi-même afin de vérifier si l’on applique effectivement aux autres la liberté que l’on revendique pour soi.
Quand le sacré vient consacrer l’ordre ancien
L’une des grandes forces du volume tient à son exploration des liens entre religion et domination patriarcale. Les textes montrent combien les récits des origines, les traditions religieuses, les institutions cléricales et les interprétations autorisées ont souvent servi à présenter l’infériorité féminine comme naturelle, nécessaire ou voulue par Dieu. Le pouvoir humain recevait alors la sanction du ciel et la hiérarchie sociale se trouvait protégée par le caractère supposément intangible du sacré.
Lucetta Scaraffia
L’ouvrage ne verse cependant pas dans une lecture sommaire qui ferait des religions un bloc uniforme. Il donne également la parole à des femmes croyantes qui travaillent leurs traditions de l’intérieur, interrogent leurs institutions et cherchent à faire émerger d’autres lectures. Anne Soupa examine ainsi la place des femmes dans le catholicisme, tandis que Lucetta Scaraffia rappelle combien les religieuses elles-mêmes ont longtemps peiné à être entendues. Cette pluralité évite de réduire le débat à une opposition trop commode entre croyance et émancipation ; elle rappelle plutôt que toute tradition est aussi un champ d’interprétation et de lutte.
Pour le Franc-Maçon, cette question possède une résonance familière.
Le travail initiatique enseigne que les préjugés les plus tenaces ne sont pas toujours ceux que l’on repère chez autrui, mais ceux que l’on porte soi-même sans les voir. Ainsi, la pierre brute dont il est ici question n’est évidemment pas la femme qu’il faudrait façonner selon une norme quelconque ; elle est bien plutôt cette part d’archaïsme, d’habitude et de domination que chacun doit reconnaître en lui-même avant de prétendre travailler au progrès du monde.
1905 : une conquête essentielle, mais non un aboutissement
La deuxième partie de l’ouvrage revient sur la laïcité, la loi de 1905 et le rapport entre séparation des Églises et de l’État et droits des femmes. Là encore, le livre évite de transformer l’histoire républicaine en récit trop parfait. La séparation constitue incontestablement une étape majeure dans la construction d’un espace politique où aucune religion ne peut dicter directement la loi civile, mais elle n’a pas été conçue comme un programme d’émancipation féminine. La République elle-même a longtemps proclamé l’universel tout en maintenant les femmes à l’écart de la pleine citoyenneté.
Il fallut donc, au fil du temps, contraindre les principes à tenir leurs propres promesses. C’est l’une des grandes leçons politiques et philosophiques qui traversent l’ouvrage : les droits ne deviennent effectifs que lorsque ceux qui en sont privés exigent que l’universel cesse d’être théorique. L’histoire du suffrage féminin, de l’autonomie juridique, de l’accès à l’éducation ou de la maîtrise de la fécondité rappelle combien il existe toujours un écart entre les mots inscrits dans les textes et leur traduction dans les vies.
Cette tension devrait préserver la Franc-Maçonnerie d’une autosatisfaction confortable. Nous aimons, dans nos Temples, les mots de Liberté, d’Égalité, de Fraternité et d’Humanité ; ils structurent notre imaginaire, notre langage symbolique et une part de notre histoire. Mais leur ancienneté ne garantit rien. Un principe n’est vivant que s’il continue d’être interrogé. Le compas peut bien tracer un cercle de fraternité universelle ; encore faut-il avoir le courage de regarder qui demeure en dehors de sa circonférence.
De Téhéran à Kaboul, l’autonomie cesse d’être abstraite
L’ouvrage élargit ensuite le regard vers des pays où les droits des femmes ne relèvent plus seulement d’un débat de société, mais d’un affrontement quotidien avec des systèmes politiques et religieux qui entendent réglementer leur corps, leur vêtement, leur mobilité, leur éducation et leur parole publique. Les pages consacrées à l’Iran et à l’Afghanistan rappellent ainsi avec force que l’autonomie peut devenir, dans certains contextes, un acte de résistance.
Plusieurs contributions évoquent la notion d’« apartheid sexuel » afin de désigner les systèmes qui organisent institutionnellement la séparation ou l’exclusion des femmes en raison de leur sexe. Derrière la question juridique se dessine une interrogation plus vaste : peut-on admettre qu’un système de domination devienne moins condamnable dès lors qu’il revendique une légitimité religieuse ou culturelle ? Le volume répond clairement par la négative et revendique un universalisme qui ne suspend pas les droits fondamentaux au seuil des traditions.
Le regard maçonnique retrouve ici une dimension profondément fraternelle. Si la Chaîne d’Union possède un sens qui dépasse le seul rituel, elle ne saurait s’interrompre aux frontières politiques, religieuses ou culturelles. Une fraternité qui ne s’appliquerait qu’à ceux qui nous ressemblent serait une simple solidarité de groupe ; l’idéal initiatique prétend davantage, puisqu’il affirme l’existence d’une commune humanité dont nul ne devrait être exclu.
Le voile, l’école, le sport : la difficulté du jugement
Les chapitres consacrés au voile islamique, à l’école, au sport et à la mixité abordent naturellement des sujets plus polémiques. Les auteurs défendent une conception universaliste exigeante et s’interrogent sur la manière dont certaines contraintes peuvent être intériorisées au point d’être vécues ou présentées comme des choix individuels. L’interrogation est légitime, mais elle exige également prudence et discernement, car parler d’autonomie suppose de ne jamais confisquer la parole de celles que l’on prétend défendre.
C’est sans doute ici que la méthode maçonnique du libre examen peut apporter sa meilleure contribution. Elle invite à se défier tout autant du dogmatisme que du relativisme, à entendre les témoignages sans renoncer à examiner le contexte dans lequel ils prennent sens, et à distinguer soigneusement des situations souvent amalgamées dans le débat public. Une adulte n’est pas une mineure, une usagère du service public n’est pas une agente soumise à un devoir de neutralité, un choix vestimentaire ne peut être jugé indépendamment des conditions sociales et familiales dans lesquelles il s’inscrit. La difficulté n’est donc pas une raison pour renoncer à penser ; elle est au contraire ce qui oblige à penser mieux.
Un miroir que la Franc-Maçonnerie doit accepter de regarder
La lecture prend une profondeur particulière lorsqu’on la rapporte à l’histoire maçonnique elle-même. Annie Sugier, cofondatrice avec Simone de Beauvoir de la Ligue du droit international des femmes, a reçu en 2023 le Prix des droits des femmes de la Grande Loge Féminine de France. Ce lien entre engagement féministe et univers maçonnique rappelle combien les Loges ont souvent accompagné les combats pour l’émancipation. Mais il serait trop commode d’en déduire que le chantier serait achevé.
La Franc-Maçonnerie, comme toutes les institutions humaines, porte ses propres contradictions. Elle s’est voulue école de liberté, lieu de perfectionnement et laboratoire de fraternité tout en ayant longtemps exclu les femmes de certaines de ses structures. Elle a proclamé l’universel tout en demeurant traversée par les pesanteurs de son temps. Cette contradiction ne condamne pas son idéal ; elle l’oblige à le travailler sans cesse. Il ne suffit pas de prononcer le mot « Humanité » pour devenir universel. Encore faut-il accepter que l’autre, et d’abord celle ou celui qui ne nous ressemble pas, puisse occuper une place pleine et entière dans l’espace symbolique comme dans la Cité.
C’est là que l’équerre, le niveau et le compas retrouvent une profondeur qui dépasse la décoration rituelle. L’équerre oblige à rectifier ce qui demeure faussé, le niveau rappelle l’égale dignité des êtres, le compas nous enseigne que l’universel ne peut tolérer d’exclus silencieux. Tous ces outils deviennent vains s’ils ne servent qu’à illustrer des discours auxquels nos pratiques demeureraient étrangères.
Bâtir l’autonomie plutôt que la proclamer
Dans sa dernière partie, l’ouvrage rassemble les différents fils de la réflexion autour d’une conception laïque, féministe, humaniste et universaliste de l’émancipation. La laïcité y apparaît moins comme une doctrine que comme une architecture politique permettant à chacun de disposer d’un espace de liberté vis-à-vis des autorités spirituelles. Elle ne prétend pas organiser les consciences ; elle rend possible leur pluralité en empêchant qu’une croyance particulière devienne la norme commune imposée à tous.
Le lecteur pourra discuter certains diagnostics, contester certaines formulations ou regretter que des positions divergentes ne soient pas toujours développées avec la même ampleur. Un tel débat est non seulement légitime, mais nécessaire, car la laïcité elle-même ne saurait devenir un dogme. Pourtant, demeure au terme de la lecture une question dont il est difficile de détourner le regard : que signifie un choix lorsque le refus entraîne l’exclusion, la violence, la rupture familiale ou la perte de toute protection sociale ? C’est ici que l’autonomie révèle toute son épaisseur. Elle ne se décrète pas ; elle se construit par le droit, l’éducation, l’indépendance économique, la protection contre les violences et cette capacité intellectuelle de se tenir à distance de ce que l’on a reçu afin de pouvoir librement y consentir ou le refuser.
Laïcité et droits des femmes nous rappelle finalement que l’universel n’existe jamais à l’état achevé. Il demeure un chantier, une exigence et parfois une inquiétude. Pour le Franc-Maçon, qui travaille symboliquement à l’édification d’un Temple toujours inachevé, la leçon est particulièrement claire : aucune construction ne peut prétendre à l’harmonie si certains de ceux qu’elle devait abriter restent encore sur le parvis. La véritable émancipation ne consiste pas à parler au nom des femmes, mais à faire en sorte que nul dogme, nul clan, nulle tradition et nul pouvoir ne puisse confisquer leur parole ou déterminer leur destin. Alors seulement l’universel cessera d’être une promesse abstraite pour devenir cette œuvre commune à laquelle la République comme la Franc-Maçonnerie prétendent, chacune à leur manière, travailler.
Laïcité et droits des femmes – L’autonomie en question
Laure Caille, Annie Sugier et Michèle Vianès (dir.) – L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 262 pages, 26 € – numérique 19,99 € / L’éditeur, le SITE
Depuis ce mardi 20 octobre 2026, Riga accueille un musée entièrement consacré à la franc-maçonnerie mondiale. Plus de 2 000 objets, réunis en une dizaine d’années par un collectionneur passionné, racontent trois siècles d’histoire de l’Ordre : symboles, rituels, grandes figures, mais aussi persécutions. Avec, en vedette, Mozart et Pouchkine.
Cet article s’appuie sur le reportage d’Elena Vikhrova pour le portail de l’audiovisuel public letton LSM.lv (en russe), dont nous proposons ici une adaptation en français.
Dix ans de collection, plus de 2 000 objets
À l’origine du Riga Museum of World Freemasonry, installé au 7 de la rue Baznīcas, au cœur de la capitale lettone, il y a un homme : Konstantin Rubakhin. Pendant une dizaine d’années, il a patiemment réuni tabliers, bijoux, diplômes, livres, objets rituels et documents d’archives, dont une bonne partie acquise dans des ventes aux enchères internationales. La collection dépasse aujourd’hui les 2 000 pièces.
Le fondateur ne s’en cache pas : il est lui-même franc-maçon. Son ambition est de montrer ce qu’est réellement la franc-maçonnerie, loin des fantasmes, en laissant parler les objets. Un projet au long cours, que 450.fm avait annoncé dès 2021.
La télévision publique lettone ne permet pas d’intégrer sa vidéo sur d’autres sites : cliquez sur l’image pour la voir sur LSM.lv.
Symboles, degrés et cabinet de réflexion
Le parcours s’ouvre sur les fondamentaux : les symboles de l’Ordre, l’équerre et le compas, les différents degrés et leurs tabliers, dont certains richement brodés. Une salle reconstitue un espace rituel, afin que le visiteur profane puisse se représenter le cadre dans lequel se déroulent les tenues.
Mozart, Pouchkine, Cagliostro… les Frères célèbres
Une large place est faite aux francs-maçons illustres. Pièce maîtresse : un fac-similé, réalisé en 1932, du registre de la loge de Mozart. Il n’en existerait que trois exemplaires, l’un à Riga, un autre dans une loge anglaise, le troisième à Stockholm. Le musée expose aussi un reçu portant une devise que le compositeur aurait pu faire sienne : « Les difficultés nous fortifient ».
Alexandre Pouchkine, reçu en loge en 1821 à Kichinev, en Moldavie, a lui aussi sa vitrine. Tout comme Cagliostro, dont le passage en Courlande en 1779 a laissé des traces dans l’histoire de la région. Lord Byron, Heinrich Heine, Alfons Mucha ou Robert Burns complètent cette galerie. Le visiteur y découvre également la loge de Rudyard Kipling, qui entretient encore aujourd’hui un mémorial de la Première Guerre mondiale.
D’autres salles évoquent la bienfaisance, avec le traditionnel tronc de la Veuve, ainsi que les rois et chefs d’État qui furent initiés, parmi lesquels le président américain Harry Truman.
La franc-maçonnerie en Lettonie, une histoire mouvementée
Le musée retrace aussi l’histoire locale. Les premières loges apparaissent à Riga dans les années 1750 ; le philosophe Johann Gottfried Herder et l’écrivain Garlieb Merkel figurent parmi les Frères de l’époque. En 1822, l’interdiction des sociétés secrètes dans l’Empire russe met un coup d’arrêt à cet essor. Un diplôme de loge lettone, orné de trois cœurs couronnés et de trois épées, témoigne de cette période.
La franc-maçonnerie renaît à l’époque de l’Art nouveau, avant d’être de nouveau entravée à partir de la fin des années 1920 sous le régime de Kārlis Ulmanis, puis sous les occupations allemande et soviétique. Il faut attendre le début des années 1990 pour qu’elle reparte. On compte aujourd’hui en Lettonie treize loges régulières, reconnues par la Grande Loge Unie d’Angleterre, aux côtés de loges d’autres sensibilités, dont des loges libérales.
Une salle consacrée à l’antimaçonnisme
Le musée ne cache pas la face sombre de cette histoire. Une salle est consacrée aux persécutions : on y voit notamment un magazine letton de propagande antimaçonnique de 1942, ou encore le triangle rouge que portaient les francs-maçons déportés dans les camps nazis. Un document de 1931 relate aussi le cas d’un Frère contraint de quitter sa loge pour pouvoir conserver son emploi aux chemins de fer.
Ce que le musée veut dire au grand public
Le reportage de LSM se termine par une série de questions-réponses qui démontent quelques idées reçues. La franc-maçonnerie n’est pas un lobby ; la religion et la politique n’ont pas leur place aux agapes. On n’y est pas recruté : c’est le candidat qui frappe à la porte. La cotisation annuelle se situe, selon le fondateur, entre 150 et 200 euros, et peut atteindre 300 à 600 euros pour ceux qui pratiquent les hauts grades. Les femmes ne sont pas exclues : loges mixtes, loges féminines et, historiquement, loges d’adoption existent. Le visiteur apprend enfin la tradition du gant blanc déposé dans le cercueil d’un Frère passé à l’Orient éternel.
Un musée qui montre la franc-maçonnerie telle qu’elle est, ni plus mystérieuse ni moins humaine que ceux qui la composent.
Source : Elena Vikhrova, « Моцарт, Пушкин и тайное братство. В Риге открывается музей масонства », LSM.lv, octobre 2026. Vidéo : LTV. Photo de une : Riga, la Maison des Têtes noires et l’église Saint-Pierre – Diliff, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.