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Montluc honore Marc Bloch, l’historien qui fit de la vérité un acte de résistance

En cette année 2026, qui verra Marc Bloch entrer au Panthéon le 23 juin, le Mémorial National de la prison de Montluc propose trois rendez-vous où l’histoire cesse d’être une mémoire froide pour redevenir vigilance vivante. L’historien, le résistant, le témoin de L’Étrange Défaite y rejoint les imprimeurs clandestins et les images bouleversantes de Nuit et brouillard. Une même leçon s’impose alors, face à la nuit des temps troublés, transmettre demeure un acte de lumière.

Le Mémorial National de la prison de Montluc, lieu de détention, de douleur et de mémoire, annonce une série de rencontres qui prennent, en 2026, une résonance toute particulière.

Car cette année est celle de la panthéonisation de Marc Bloch, historien majeur, cofondateur avec Lucien Febvre de la revue Annales d’histoire économique et sociale, combattant des deux guerres mondiales, résistant, arrêté, torturé, puis assassiné par les nazis en 1944. Son entrée au Panthéon, prévue le 23 juin 2026, honore à la fois l’œuvre, l’enseignement et le courage d’un homme pour qui chercher la vérité ne signifia jamais se retirer du monde, mais s’y engager avec plus de lucidité, plus de droiture et plus d’exigence.

Né à Lyon le 6 juillet 1886, Marc Léopold Benjamin Bloch appartient à une famille juive alsacienne ayant choisi la France après l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Son père, Gustave Bloch, historien de l’Antiquité, professeur à Lyon puis à la Sorbonne, lui transmet très tôt le goût des sources, de la rigueur et de cette patience intellectuelle qui permet de distinguer le fait de la rumeur, l’archive du préjugé, la connaissance de l’opinion. Élève brillant du lycée Louis-le-Grand, Marc Bloch entre à l’École normale supérieure en 1904, est reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie en 1908, séjourne à Berlin et à Leipzig, puis enseigne avant la Grande Guerre. Déjà se dessine une vocation qui ne sépare pas l’intelligence du devoir, ni le savoir de la cité.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Marc Bloch est mobilisé

Il combat dans l’infanterie, sert comme officier de renseignement, termine capitaine, reçoit la Croix de guerre avec citations et la Légion d’honneur à titre militaire. L’historien n’est pas alors un spectateur de la catastrophe européenne. Il est dans la boue, dans l’épreuve, dans la réalité immédiate des hommes et des choses. Cette expérience marque profondément son regard. Elle lui apprend que les sociétés ne se comprennent pas seulement par les grands discours, mais par les gestes, les peurs, les croyances, les fausses nouvelles, les structures profondes qui gouvernent les comportements collectifs. Plus tard, son célèbre texte sur les fausses nouvelles de la guerre révélera déjà ce qui nous parle encore aujourd’hui avec une force troublante, la vérité est fragile lorsque les hommes préfèrent croire plutôt que comprendre.

Après 1918, Marc Bloch devient l’un des grands rénovateurs de la science historique française

Professeur à Strasbourg, puis à la Sorbonne, médiéviste de première importance, auteur des Rois thaumaturges, des Caractères originaux de l’histoire rurale française et de La Société féodale, il déplace les lignes de la discipline. Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 les Annales, revue appelée à transformer durablement l’écriture de l’histoire. Il ne veut plus d’une histoire réduite aux batailles, aux règnes et aux dates mortes. Il veut une histoire totale, ouverte à l’économie, à la sociologie, à la géographie, aux mentalités, au temps long, aux humbles réalités de la vie collective. Il fait descendre l’histoire du trône des vainqueurs pour la reconduire vers les champs, les villages, les croyances, les peurs, les échanges, les rites, les structures invisibles. À sa manière, il polit la pierre brute du passé pour en faire apparaître les lignes de force.

Mais Marc Bloch n’est pas seulement un savant

Il est un citoyen. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il a cinquante-trois ans, une santé déjà éprouvée et une famille nombreuse. Il demande pourtant à combattre. En 1940, il participe à la campagne de France, connaît la débâcle, l’effondrement de l’État, la faillite des élites militaires et politiques. De cette blessure naît L’Étrange Défaite, témoignage incandescent écrit dans l’urgence, publié après sa mort. Ce livre n’est pas seulement une analyse historique de la défaite. C’est un examen de conscience national. Marc Bloch y regarde la France en face. Il refuse les consolations faciles, les excuses commodes, les mythologies de confort. Il cherche les causes, les responsabilités, les aveuglements. Il montre que la défaite militaire fut aussi une défaite intellectuelle, morale et spirituelle, lorsque l’habitude remplace l’intelligence, lorsque l’autorité se coupe du réel, lorsque les institutions cessent d’apprendre.

Puis vient Vichy

Parce qu’il est juif, Marc Bloch est frappé par les lois antisémites. Il est écarté de la Sorbonne, son appartement est réquisitionné, sa bibliothèque est spoliée.

Réfugié en zone dite libre, il enseigne à Clermont-Ferrand puis à Montpellier dans des conditions difficiles

Il pourrait partir. Il ne part pas. Il continue d’écrire, de penser, de transmettre. Dans ces années sombres, il rédige aussi Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, livre testamentaire publié après la guerre. À la question simple et immense d’un enfant, « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire », Marc Bloch répond par toute une vie. L’histoire sert à comprendre, à discerner, à résister aux mensonges, à libérer l’esprit des fatalités apparentes. Elle n’est pas accumulation de cendres, mais conservation du feu.

En 1943, Marc Bloch entre pleinement dans la clandestinité

À Lyon, il rejoint la Résistance, notamment le mouvement Franc-Tireur puis les Mouvements unis de la Résistance. Il prend des responsabilités, participe à l’organisation, écrit, agit, prépare l’avenir. L’historien du temps long devient homme du risque immédiat. Celui qui avait étudié les sociétés féodales, les croyances royales et les structures rurales descend dans la nuit de l’Occupation avec la même exigence que dans ses livres, ne pas céder au faux, ne pas se soumettre à l’indigne, ne pas abandonner la France à ceux qui la défigurent.

Le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté à Lyon par la Gestapo

Interné à la prison de Montluc, il est torturé. Il ne livre rien d’utile. Dans ce lieu où tant d’hommes et de femmes furent broyés, humiliés, promis à la déportation ou à la mort, il demeure jusqu’au bout un maître de dignité. Le 16 juin 1944, il est fusillé à Saint-Didier-de-Formans, avec d’autres résistants. Son épouse, Simonne Vidal, qui fut aussi son soutien, sa collaboratrice et une présence essentielle dans sa vie intellectuelle, meurt quelques jours plus tard, le 2 juillet 1944. En 2026, la panthéonisation associe aussi sa mémoire, rappelant que les grandes œuvres portent parfois, dans leur ombre, une part de travail, de fidélité et de sacrifice longtemps demeurée silencieuse.

Les motifs de cette panthéonisation se tiennent dans trois mots, œuvre, enseignement, courage

Le bureau de Marc Bloch

L’œuvre d’abord, parce que Marc Bloch a changé la manière de faire de l’histoire. Il a appris aux historiens à regarder autrement, à chercher sous l’événement la structure, sous le document la société, sous le fait la mentalité, sous la défaite les causes profondes. L’enseignement ensuite, parce que Marc Bloch fut un professeur au sens le plus noble du terme, non pas un distributeur de savoirs, mais un éveilleur d’esprit critique. Il voulait former des intelligences libres, capables d’interroger les sources, de refuser les simplifications, de distinguer l’exactitude de la propagande. Le courage enfin, parce que Marc Bloch ne sépara jamais la pensée de l’action. Il combattit en 1914, voulut encore servir en 1939, entra dans la Résistance en 1943, mourut en 1944 sans renier ce qu’il avait servi toute sa vie, la vérité, la France, la liberté de l’esprit.

C’est pourquoi Montluc est un lieu si juste pour évoquer Marc Bloch

Le Panthéon dit la reconnaissance nationale. Montluc dit le prix payé. Entre les deux se déploie tout le sens d’une mémoire républicaine qui ne doit jamais devenir simple cérémonie.

Marc Bloch n’entre pas seulement dans le temple laïque des grands hommes. Il y entre comme une conscience en éveil. Il rappelle que la science historique est une ascèse, que le patriotisme peut être lucide, que la République exige autre chose que des mots, et que l’honneur d’un intellectuel ne consiste pas à commenter le monde depuis le seuil, mais parfois à franchir la porte du danger.

Mardi 9 juin à 18 h 30, Yann Potin viendra présenter Marc Bloch, l’histoire en résistance, ouvrage collectif publié aux éditions du Seuil. Cette rencontre, suivie d’un temps de dédicaces avec la librairie Traits d’union de Lyon 7e, rappellera combien Marc Bloch incarne une figure rare, celle d’un savant pour qui l’exigence critique devient morale civique. À travers lui, l’histoire n’apparaît plus comme une discipline réservée aux bibliothèques, mais comme une école de discernement dans les temps de confusion.

NUIT ET BROUILLARD

Mercredi 10 juin à 18 h 30, Ophir Levy reviendra sur Nuit et brouillard d’Alain Resnais, sorti en 1956, dont 2026 marque les 70 ans. La projection du film ouvrira la soirée, avant une réflexion sur son histoire, son usage et son héritage dans la mémoire de la Shoah et de la déportation. Là encore, l’image devient archive, l’art devient témoin, le cinéma devient passage entre les morts et les vivants.

Enfin, aujourd’hui, samedi 30 mai à 10 h 30, la visite guidée thématique « Imprimeurs clandestins sous l’Occupation » a fait revivre le rôle capital de la presse clandestine, des tracts, des journaux et de ces artisans de l’ombre qui opposèrent l’encre libre à la propagande de Vichy et de l’occupant. Ce rendez-vous dialogue puissamment avec Marc Bloch. Car résister, c’est aussi imprimer, transmettre, faire circuler la parole vraie quand le mensonge occupe les murs, les ondes et les consciences.

À Montluc, la mémoire ne se contemple pas comme une pierre morte

Elle se travaille. Elle s’imprime. Elle se transmet. Et, en cette année Marc Bloch, elle rappelle que l’histoire, lorsqu’elle demeure fidèle aux faits, devient l’une des plus hautes formes de résistance. Dans un monde saturé de rumeurs, de falsifications et de passions tristes, la leçon de Marc Bloch demeure brûlante. Chercher la vérité n’est pas un luxe de savant. C’est une discipline intérieure, une fidélité civique, une lumière tenue debout dans la nuit.

École Marc Bloch, Lyon

Infos pratiques

Mémorial National de la prison de Montluc
4 rue Jeanne Hachette, Lyon 3e
Événements gratuits sur réservation / Téléphone 04 78 53 60 41 / Courriel
Horaires d’ouverture : Du mercredi au vendredi de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Le samedi de 10 h 00 à 12 h 30 et de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Fermeture du site les jours fériés

Le vol 714 ou le chiffre secret d’une initiation par le ciel

Avec Vol 714 pour Sydney, Georges Remi, dit Hergé, conduit Tintin vers l’une de ses aventures les plus étranges, les plus nocturnes et les plus métaphysiques. Sous l’apparence d’un détournement d’avion, d’une île volcanique, d’un milliardaire manipulateur et d’un temple souterrain visité par des présences venues d’ailleurs, l’album devient une traversée du seuil, une descente dans la mémoire enfouie du monde, puis une remontée vers une lumière que nul ne pourra vraiment retenir.

Vol 714 pour Sydney appartient à cette zone tardive de l’œuvre de Georges Remi, dit Hergé, où l’aventure tintinienne cesse peu à peu d’être conquête du monde pour devenir interrogation sur le réel lui-même. Né en 1907 à Etterbeek et disparu en 1983 à Woluwe-Saint-Lambert, Georges Remi a donné au XXe siècle l’une de ses mythologies graphiques majeures. Depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’à Tintin et l’Alph-Art – 24e et dernier album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin –, en passant par Le Lotus bleu, Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les Sept Boules de cristal, Objectif Lune, On a marché sur la Lune ou Les Bijoux de la Castafiore, Hergé n’a pas seulement bâti une œuvre d’aventure. Il a inventé une grammaire de la clarté, une science du trait, une dramaturgie de l’espace, une manière de faire tenir l’enfance et la métaphysique dans une même case.

Publié en 1968, Vol 714 pour Sydney surgit dans un monde travaillé par la vitesse, l’aéronautique, la guerre froide, les milliardaires, les médias, l’hypnose, les sciences parallèles et la fascination extraterrestre.

L’avion y est davantage qu’un moyen de transport

Il devient l’arche moderne, le vaisseau suspendu entre la terre ancienne et le ciel des révélations. Le voyage annoncé vers Sydney n’aura jamais lieu comme prévu, car l’itinéraire véritable se joue ailleurs, dans cette déviation initiatique par laquelle toute route profane se transforme en épreuve. Le vol régulier se change en détour, puis en rapt, puis en errance sur une île volcanique. À partir de cet instant, le récit quitte la géographie ordinaire pour rejoindre la topographie intérieure des mythes.

Le nombre 714 mérite d’être entendu comme une clef symbolique

Et non comme une preuve cachée qui réduirait l’album à un rébus, mais comme une chambre d’écho offerte à la lecture initiatique. Le sept ouvre vers la totalité spirituelle, les jours de la Création, les degrés de l’ascension, les planètes traditionnelles, les métaux de l’alchimie. Le un ramène au principe, au centre, à l’axe, à cette unité sans laquelle nul voyage ne peut retrouver son orientation. Le quatre désigne la terre, la matière, les éléments, les points cardinaux, le carré du monde visible.

Sept, un et quatre composent ainsi une étrange formule de passage.

L’esprit, le centre et la matière y sont appelés à se rencontrer

Leur addition donne douze, nombre du cycle accompli, du zodiaque, des tribus, des apôtres, de la ronde cosmique. Réduit encore, douze devient trois, nombre du ternaire, de la médiation et de la triangulation. Vol 714 pour Sydney porte donc, dans son titre même, la vibration d’un trajet qui va de la multiplicité du monde vers une révélation ternaire, avant que tout soit rendu au silence.

Le génie d’Hergé tient ici à ce qu’il ne théorise jamais cette profondeur

Il la laisse agir sous le rire, sous les coups, sous les maladresses, sous l’extravagance du milliardaire Laszlo Carreidas, sous la brutalité caricaturale de Roberto Rastapopoulos, sous la fidélité obstinée de Milou, sous la colère du capitaine Haddock, sous la présence presque sacerdotale du professeur Tryphon Tournesol. Chacun avance comme il peut dans cette fable de la dépossession. Les puissants veulent posséder, voler, contraindre, arracher un secret ou une fortune. Les vrais compagnons, eux, ne possèdent rien, sinon leur fidélité. La morale d’Hergé, à cet endroit, n’est pas moralisatrice. Elle est initiatique. Les êtres les plus rusés ne comprennent pas le mystère qu’ils approchent. Les êtres les plus disponibles le traversent sans le retenir.

Le temple souterrain constitue le cœur noir et lumineux de l’album

Il n’est ni ruine exotique ni curiosité archéologique. Il apparaît comme une matrice de pierre, un sanctuaire antérieur aux religions historiques, un lieu où la mémoire humaine rejoint une mémoire plus vaste. Les statues massives, les couloirs, les portes, les passages, les machines silencieuses, la présence du volcan et la proximité de la mer composent une architecture de l’initiation. Nous y retrouvons les grandes images de toute voie intérieure. La descente dans la caverne, l’épreuve de l’obscur, le labyrinthe, la menace du feu, la perte des repères, la rencontre avec l’inconnu, puis la sortie vers une lumière qui ne livre jamais tout son nom. À cet égard, Vol 714 pour Sydney dialogue secrètement avec la tradition maçonnique, non par appartenance directe, mais par affinité de structure. L’album connaît la puissance du seuil, la nécessité de l’épreuve, la valeur de la fraternité et l’impossibilité de transmettre pleinement ce qui ne peut être vécu que de l’intérieur.

La présence extraterrestre, loin d’appauvrir le mystère, lui donne une forme moderne

Hergé capte l’imaginaire des années 1960, nourri de soucoupes volantes, de parapsychologie, de pouvoirs mentaux et de récits d’anciens visiteurs. Pourtant, ce merveilleux spatial ne fait pas de l’album une œuvre de science-fiction au sens étroit. Il prolonge, avec les outils symboliques de son temps, la vieille interrogation religieuse sur les messagers venus d’en haut. Les anges, les dieux, les initiateurs, les maîtres invisibles, les voyageurs stellaires appartiennent à des langues différentes, mais tous désignent cette même inquiétude humaine devant une intelligence qui dépasse notre mesure. Chez Hergé, cette intelligence ne se livre jamais comme doctrine. Elle effleure, sauve, efface, puis se retire.

L’effacement final de la mémoire est l’un des gestes les plus troublants de l’album

Les personnages ont vu, mais ne pourront presque rien dire. Ils ont traversé un événement majeur, mais ce savoir leur échappe. Cette amnésie apparente possède une force spirituelle rare. Elle rappelle que l’initiation véritable ne s’archive pas comme un rapport de police. Elle travaille dans la profondeur de l’être, parfois à l’insu de celui qui l’a reçue. Nous croyons avoir oublié, alors que quelque chose en nous a été déplacé. La mémoire extérieure disparaît, la trace intérieure demeure. C’est peut-être ici que Vol 714 pour Sydney devient le plus maçonnique. Il affirme que la lumière ne s’emprisonne pas. Elle se reçoit, se perd, se cherche encore. Elle ne fonde pas une domination, elle exige une transformation.

Le rire lui-même participe de cette alchimie

Hergé pousse parfois la farce très loin, jusqu’à une bouffonnerie presque grinçante. Mais cette légèreté n’annule pas la profondeur. Elle la protège. La bande dessinée, chez Georges Remi, sait que le mystère devient pesant lorsqu’il cesse de sourire. Le capitaine Haddock, emporté par ses emportements, Laszlo Carreidas, enfant capricieux enfermé dans le corps d’un magnat, Roberto Rastapopoulos, criminel réduit à sa propre gesticulation, composent une humanité dérisoire devant l’immensité. Le temple, le volcan, la mer et le ciel rappellent que l’homme moderne peut posséder des avions, des radios et des fortunes, mais qu’il reste nu devant la grande inconnue.

Vol 714 pour Sydney est ainsi moins un détour dans la série qu’un miroir tardif tendu à toute l’œuvre

Tintin, qui avait parcouru le monde, atteint ici un lieu où le monde se dérobe. L’aventure ne conduit plus vers un trésor matériel, une victoire politique ou une réparation morale. Elle conduit vers un blanc, un effacement, une énigme conservée. L’album nous parle de ce qui arrive lorsque l’héroïsme rencontre l’inexplicable. Il ne renonce pas à l’action, mais il la subordonne à une question plus haute. Que vaut l’homme lorsqu’il ne maîtrise plus le récit de ce qui lui arrive. Que reste-t-il de l’expérience lorsque la preuve manque. Que savons-nous vraiment après avoir traversé le feu, la nuit, la peur et le silence.

Sous ses couleurs vives, Vol 714 pour Sydney est une chambre initiatique ouverte dans le ciel de l’enfance. Georges Remi, dit Hergé, y confie à Tintin l’une de ses plus étranges missions. Non plus dévoiler le monde, mais accepter que le monde garde une part de nuit. Le vol annoncé vers Sydney devient alors un voyage vers l’invisible, et le nombre 714, suspendu comme un signe au-dessus de l’album, ressemble à une formule de passage. Sept pour l’élévation, un pour le centre, quatre pour la terre. Entre les trois, un chemin s’ouvre. Et dans ce chemin, la bande dessinée rejoint la plus ancienne sagesse des initiés. Toute lumière reçue ne se possède pas. Elle oblige.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les Aventures de Tintin – Vol 714 pour Sydney  

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

GLMF : Rififi entre le Conseil de l’Ordre et le Grand Commandeur

Pourquoi le Conseil de l’Ordre de la Grande Loge Mixte de France veut-il la peau du S.C.M.F. ?

A l’instar de nombreuses Obédiences dont les Loges travaillent au Rite Ecossais Ancien et Accepté, la Grande Loge Mixte de France (GLMF) représentée par son Grand Maître Felix Natali, est unie au Suprême de Conseil Mixte de France (SCMF) par une convention aménageant les relations entre les deux entités, et garantissant l’autonomie de chacun, s’agissant des travaux au-delà du Grade de Maître. Alors que les relations entre ces deux structures sont sereines et pacifiées depuis près de dix années, il semble que le Conseil de l’Ordre de la GLMF représenté par Félix Natali ait pris la décision d’inciter l’actuel Souverain Grand Commandeur à quitter ses fonctions au plus vite.

Comme chaque année, l’assemblée générale du SCMF est réunie du 29 au 31 mai 2026, pour délibérer sur les questions usuelles (comptes, travaux) et pour procéder à l’élection du nouveau Bureau. En début d’année 2026, quelques membres du SCMF ont travaillé sur la mise en place d’une liste « alternative » et démarché des candidats susceptibles d’y figurer. A la suite des remous suscités par cette initiative, des tensions ont émergé au sein du Suprême Conseil de Mixte de France, et les membres dissidents ont pris l’attache du Conseil de l’Ordre de la Grande Loge Mixte de France pour faciliter leurs desseins.

Selon plusieurs sources proches du dossier, des « plaintes » concomitantes ont ainsi été rédigées par plusieurs desdits membres et adressées au Conseil de l’Ordre de la GLMF, aux fins d’évincer l’actuel Souverain Grand Commandeur dans le cadre d’une procédure interne à la GLMF, et non dans le cadre des élections annuelles au sein du SCMF. C’est dans ce contexte, qu’une procédure disciplinaire a été ouverte par la GLMF en mars 2026 à l’encontre du Grand Commandeur sur des faits présentés comme du « harcèlement », à l’initiative exclusive de membres dissidents du SCMF.

Plusieurs observateurs s’interrogent toutefois sur le cadre retenu, la GLMF étant constituée en Fédération de loges et n’exerçant pas, sauf exception, de pouvoir disciplinaire direct sur les personnes physiques. Dans cette Obédience particulièrement attachée à la liberté de ses membres, le Conseil de l’Ordre doit selon le règlement intérieur de la GLMF saisir les Loges, qui exercent directement la discipline sur leurs membres personnes physiques.

C’est pourtant une procédure inédite et exceptionnelle qui aurait été retenue par le Conseil de l’Ordre. Selon plusieurs sources, le représentant du SCMF a été convoqué le 26 mars 2026 à une réunion fixée au 2 mai 2026, sans jamais avoir eu une connaissance précise des griefs formulés à son encontre. À l’approche de l’assemblée générale du SCMF, le Conseil de l’Ordre a ensuite directement saisi le 18 mai 2026 le Cercle des Sages, instance de contrôle et d’appel, afin qu’elle prononce directement à l’encontre du Grand Commandeur une suspension conservatoire à effet immédiat, ainsi qu’une sanction disciplinaire d’un an.

Le 23 mai, le Cercle des Sages se serait servilement empressé d’adresser au Conseil de l’Ordre une décision de suspension conservatoire, sans même prendre soin d’une notification directe à l’intéressé.

Cette séquence étonnante alimente des interrogations et des critiques :

  • Pourquoi une décision soudaine de suspension conservatoire plus de deux mois après les poursuites initiales et quelques jours avant l’assemblée générale du SCMF ?
  • Pourquoi contourner le pouvoir disciplinaire de la Loge, expressément inscrit dans les textes ?
  • Pourquoi, enfin, s’immiscer dans le fonctionnement d’une structure juridiquement indépendante, alors que la convention prévoit la réunion d’une commission mixte paritaire en cas de difficulté ?

Plusieurs voix relèvent qu’il s’agit, en près de 45 années, d’une première dans l’histoire de la GLMF, par la nature des faits reprochés, par l’agenda choisi, et enfin par la procédure utilisée.

A qui le Conseil de l’Ordre souhaite-t-il faire plaisir : à son Grand Maître, à certains membres du SCMF, ou bien encore à une Obédience externe ?

Ce deuxième volet de la série des coups de projecteurs consacrés à la Grande Loge Mixte de France, nous amène sérieusement à nous interroger sur les soudains remous d’une maison habituellement si tranquille. Selon les témoins proches du Grand Maître Félix Natali, il n’est habituellement pas connu comme un « querelleur ». Serait-il sous influence ?

Nous nous retrouverons la semaine prochaine pour un troisième volet tout aussi surprenant.
Bon week-end… à suivre.

Autre article de la série

ATHANOR : Revue de presse hebdo – N°9

Quand le silence médiatique succède au fracas judiciaire

Après plusieurs semaines d’une couverture nourrie, parfois haletante, parfois sidérante, le procès Athanor semble entrer dans une phase moins spectaculaire. Le bruit médiatique s’estompe. Les articles se raréfient.

Reste pourtant l’essentiel, un procès toujours en cours, une affaire d’une gravité extrême, et une question qui demeure pour le monde maçonnique, comment une telle mécanique de soupçon, de confusion et de violence a-t-elle pu être associée, même indirectement, à l’univers initiatique dont elle constitue l’exact renversement ?

Depuis le début de cette revue de presse hebdomadaire consacrée à l’affaire Athanor, 450.fm s’est efforcé de suivre, semaine après semaine, ce procès hors norme.

Non par goût du sensationnel

Non par fascination pour la noirceur. Mais parce qu’un tel dossier, impliquant vingt-deux accusés, des figures liées au renseignement, des policiers, des militaires et une structure se réclamant d’un environnement maçonnique, ne pouvait être laissé aux seules interprétations approximatives, aux amalgames faciles ou aux récupérations antimaçonniques.

Or cette semaine marque peut-être un tournant

Le sensationnel étant passé, peu d’articles voient désormais le jour. Le procès se poursuit, mais le flux médiatique se réduit. Les grandes révélations semblent moins nombreuses. Les comptes rendus deviennent plus espacés. La presse généraliste, après avoir largement relayé les premiers jours d’audience, paraît désormais se détourner d’un dossier long, complexe, parfois technique, où les responsabilités individuelles se dessinent lentement devant la cour.

C’est pourquoi 450.fm ne souhaite plus entretenir artificiellement cette revue de presse hebdomadaire lorsque la matière publiée devient trop mince.

Il ne s’agit pas d’abandonner le suivi de l’affaire, mais de ne pas transformer le silence relatif de l’actualité en répétition inutile

Le procès étant officiellement audiencé du 30 mars au 16 juillet 2026 au tribunal judiciaire de Paris, salle 2.01, nous reviendrons naturellement à son issue, autour de la mi-juillet, et plus tôt si l’actualité le nécessite.

Car cette triste et lamentable affaire, qui éclabousse l’image publique de toute la franc-maçonnerie alors même qu’elle en trahit les principes les plus élémentaires, exige autre chose qu’une chronique du scandale.

Elle appelle vigilance, lucidité et discernement

Elle oblige aussi les francs-maçons à rappeler que l’initiation n’est pas un décor, que la fraternité n’est pas un réseau d’influence, et que le secret maçonnique n’a jamais eu vocation à couvrir la confusion, la manipulation ou la violence.

Revue de presse hebdo – N°9

Dans l’ordre chronologique

22 mai 2026 – Mediapart – Matthieu Suc
« Procès Athanor – au centre des débats, ce que savaient les services de renseignement »

Mediapart revient sur un point particulièrement sensible du dossier, celui de ce que les services de renseignement auraient pu savoir, ou ne pas savoir, avant certains faits au cœur de l’affaire. Entendu comme témoin, un ancien lieutenant-colonel du service action de la DGSE affirme avoir alerté plusieurs semaines avant une tentative d’assassinat visant Marie-Hélène Dini, au sujet d’une opération en cours visant « une Israélienne ». Le journal souligne que ce témoin cherche d’emblée à se tenir à distance du dossier Athanor, tout en éclairant l’un des nœuds les plus troublants du procès, la porosité supposée entre fantasmes d’opérations clandestines, usages dévoyés du vocabulaire du renseignement et passage à l’acte criminel. Lien vers l’article https://www.mediapart.fr/journal/france/220526/proces-athanor-au-centre-des-debats-ce-que-savaient-les-services-de-renseignement

27 mai 2026 – La Dépêche du Midi – Martin Planques
« Procès Athanor – comment Laurent Pasquali, pilote auto abattu dans son garage, s’est retrouvé ciblé par le réseau criminel organisé dans la loge maçonnique »

Le pilote Laurent Pasquali – Source Lesvoitures.fr Par Steeve Arrignon

La Dépêche du Midi consacre un long article au volet Laurent Pasquali, pilote automobile assassiné en 2018. Le quotidien rappelle que vingt-deux personnes sont jugées jusqu’à la mi-juillet pour des faits allant jusqu’au meurtre, dans un dossier mêlant manipulations, contrats criminels, acteurs proches du renseignement et personnes gravitant autour de la loge Athanor. Laurent Pasquali, abattu dans un parking des Hauts-de-Seine, est présenté comme la seule victime tuée dans cette affaire. Son corps n’avait été retrouvé qu’un an plus tard en Haute-Loire. L’article détaille aussi la relation avec les époux Maarek, la dette non remboursée, puis l’entrée en scène de Frédéric Vaglio, rencontré dans l’environnement d’Athanor, et la transformation d’un litige financier en mission criminelle présumée. Lien vers l’article https://www.ladepeche.fr/2026/05/27/proces-athanor-comment-laurent-pasquali-pilote-auto-abattu-dans-son-garage-sest-retrouve-cible-par-le-reseau-criminel-organise-dans-la-loge-maconnique-13390082.php

Rappel judiciaire

Procès du dossier Athanor pour vingt-deux hommes et femmes liés à un meurtre et à divers autres projets criminels
Cour d’assises de Paris
Tribunal judiciaire de Paris, salle 2.01

Audiencé du 30 mars au 16 juillet 2026 selon l’Association de la Presse Judiciaire. La Dépêche du Midi évoque pour sa part une réponse attendue le 17 juillet. Procès audiencé au tribunal judiciaire, salle 2.01

Ainsi se referme provisoirement cette neuvième revue de presse

Non comme une clôture,

mais comme une veille mise en réserve.

Lorsque la lumière judiciaire aura poursuivi son travail, lorsque les débats auront livré leur pleine mesure, lorsque la cour aura rendu sa décision, 450.fm reprendra le fil. Car dans cette affaire où le nom d’Athanor, symbole de transmutation, aura été tragiquement associé à la boue des passions humaines, il faudra bien distinguer, avec rigueur, ce qui relève du crime, ce qui relève du fantasme, et ce qui relève de l’ombre portée sur une franc-maçonnerie qui n’a rien à gagner au silence, mais tout à retrouver dans la clarté.

Coast ouvre ses cœurs pour collecter des fonds pour les enfants malades

De notre confrère australien coastcommunitynews.com.au

Les francs-maçons de la loge Central Coast n° 2001 ont récemment retroussé leurs manches et se sont mis au travail dans un véritable esprit de mobilisation citoyenne, récoltant 10 000 $ pour l’association Business with a Heart.

Les événements de collecte de fonds comprenaient des barbecues communautaires au Narara Miniature Railway et au Bunnings Warehouse de West Gosford. Ces événements ont non seulement permis de récolter des fonds, mais ont également renforcé les liens locaux avec les familles, les clients et les bénévoles qui contribuent tous à la cause. Grâce à des efforts constants et au soutien de la communauté, la loge a récolté 5 000 $ et, avec l’aide de Masonicare, l’organisme de bienfaisance de la Grande Loge des francs-maçons, ce montant a ensuite été doublé pour atteindre un total de 10 000 $.

Les fonds ont été officiellement remis lors du prestigieux dîner de réseautage annuel de Business with a Heart à Sydney, une soirée qui a réuni des sympathisants, des défenseurs et des acteurs du changement unis par un objectif commun. Lors de cet événement, Jim Noble a participé à une table ronde où il a évoqué le travail des francs-maçons et l’engagement profond des loges envers les œuvres caritatives locales. Son message a réaffirmé une longue tradition de service – discrète, constante et animée par un véritable souci de la communauté. Pour ajouter une touche de légèreté à la soirée, Wonder-Bear, la mascotte adorée de Business with a Heart, a « flairé » le succès de la collecte de fonds et, en reniflant le chèque de présentation, l’a apporté sur scène où il a été officiellement remis à Tania Mastroianni par Paul Kelly et M. Noble.

L’histoire de Tania est une histoire de résilience et de détermination.

Diagnostiquée in utero d’une cardiopathie congénitale, une affection qui demeure la principale cause de mortalité infantile en Australie, emportant quatre jeunes vies chaque semaine, elle a dû faire face à des défis extraordinaires et les a surmontés. Après plusieurs opérations à cœur ouvert, elle a pris la décision courageuse de vivre pleinement sa vie et de rendre service aux autres. Cette décision a donné naissance à une entreprise à vocation sociale. La mission de l’organisation est simple mais profonde : faire en sorte que le plus grand nombre possible d’enfants malades reçoivent un ours en peluche spécial pour les accompagner durant leur séjour à l’hôpital.

Grâce au dévouement du Central Coast Lodge, cette mission prend vie localement.

Les membres de la loge sont fiers de soutenir la distribution d’ours en peluche à l’hôpital de Gosford, contribuant ainsi à égayer le quotidien des jeunes patients et à apporter du réconfort à leurs familles. Dans un monde qui peut souvent paraître complexe et accablant, il est bon de se rappeler qu’un impact significatif ne nécessite pas toujours de grands gestes. Parfois, tout commence par un barbecue, une intention partagée – et un ours en peluche placé dans les bras d’un enfant qui en a le plus besoin.

« Ordo ab Chao » ou l’art de travailler juste selon Alice Néant

Nous refermons ce livre avec le sentiment d’avoir accompagné une sœur sur le fil ardent d’une métamorphose, non pas vers un au-delà d’érudition, mais vers un dedans qui respire plus large. Alice Néant nous conduit d’outil en symbole, de geste en silence, comme si chaque page rallumait dans la mémoire initiatique un tison oublié qui recommence à luire.

La devise initiale murmure que le chemin importe davantage que le but, et nous comprenons aussitôt que l’ouvrage n’érige pas un système, il ouvre une voie où la pensée se tient debout à la manière d’un fil à plomb, verticale sans dureté, fidèle à l’axe qui relie la terre au ciel. Cette promesse de justesse tient tout le livre, depuis la première pierre jusqu’au dernier mot offert dans l’humilité d’un « J’ai dit » qui n’a rien d’un couvercle, plutôt un souffle déposé sur l’autel du travail accompli.

Nous avançons d’abord avec la pierre brute

L’écriture refuse l’abstraction et choisit le grain de la matière. La pierre n’est pas une idée, elle est rugueuse et lourde, un miroir où nous reconnaissons nos angles vifs et nos zones muettes. Tailler devient alors une prière sans bruit, une dialectique de l’ombre et de la lumière qui polit le visage intérieur jusqu’à le rendre respirable.

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pierre brute avec maillet et ciseau

Dans ces pages, nous ne cherchons pas à échapper à l’imperfection. Nous y consentons pour la transmuter. Le ciseau et le maillet n’attaquent pas une résistance ennemie. Ils réveillent un visage enseveli. L’auteure inscrit ce labeur dans la durée et nous rappelle que la perfection n’est pas une rive mais une houle qui pousse doucement vers plus de clarté. Ce que nous ôtons ne disparaît pas dans un oubli sans mémoire. Les éclats recueillis deviennent mémoire réconciliée, matières perdues rendues au cœur pour qu’il apprenne à pardonner à sa propre nuit.

Nous passons ensuite sous la garde du fil à plomb

Ici, la verticalité n’est pas dogme, elle est promesse d’alignement. Notre sœur raconte le retour d’un objet d’enfance devenu instrument d’éveil. Ce fil suspendu entre le bas et le haut enseigne la justice comme art de se tenir droit sans raideur. Nous recevons une éthique du redressement discret. La vie penche, la conscience corrige, l’âme ajuste son axe. À travers cette image, l’hermétisme affleure et rappelle la loi de correspondance. Ce qui se tient dans nos gestes se joue aussi dans nos pensées. Nous cherchons une équation intime où le plomb de la douleur devient or de compréhension. Le texte le dit sans thèse ni démonstration. La métamorphose est lente et respirée. Le fil ne tranche pas, il indique. Il ne condamne pas, il révèle. Nous reconnaissons là une pédagogie maçonnique de la douceur ferme qui refuse l’emphase et préfère l’exactitude du geste juste.

Vient le temps des métaux, que l’on dépose non pour s’angéliser, mais pour laisser la matière profane passer par le feu de l’athanor

La scène du cabinet de réflexion se lève comme un théâtre de l’invisible. V.I.T.R.I.O.L. n’apparaît pas comme une formule. C’est une clé, et la serrure est le corps lui-même. Le plomb, l’argent, le cuivre, l’or ne quittent pas la vie. Ils s’y ajustent autrement. Le plomb devient réserve d’avenir, pesanteur nécessaire où germe le désir de se lever. L’argent apprend à refléter sans blesser. Le cuivre parle la langue du lien. L’or nomme la clarté qui n’écrase pas. Nous marchons ainsi d’un métal à l’autre comme on traverse des saisons de l’âme, et l’ouvrage nous accompagne avec une précision sensible qui joint l’alchimie à la Kabbale sans rien diluer de l’expérience maçonnique. La transmutation n’est pas posture, elle est service de l’intérieur.

Le pavé mosaïque étend alors sa géométrie hospitalière

Pavé mosaïque

Par un détour biographique, la mémoire d’un sol de danse devient matrice symbolique. Les carreaux noirs et blancs cessent d’être une simple parure, ils deviennent pédagogie des contraires et des passages. Nous apprenons à marcher au milieu, non dans l’indécision, mais dans cette tierce présence qui relie et pacifie. L’auteure nomme ce lien discret qui tient l’ensemble et nous souffle que l’unité n’est jamais donnée, qu’elle s’assemble par la patience d’une charité active. Nous relevons la même humilité au seuil du tablier blanc. Reçu dans la crainte belle des commencements, il n’a rien d’un vêtement décoratif. Il protège, il rappelle, il engage. Ce blanc n’est pas virginité naïve, c’est l’aube qui revient chaque fois que nous consentons à travailler, car l’ouvrage n’installe pas un statut. Il remet au travail, toujours.

Plus loin, la lecture prend feu autour de l’initiation et de l’apprentissage de la mort

Nous suivons une initiation vécue depuis l’autre rive, regard de sœur pour une sœur, et cette délicatesse narrative réveille en nous une fraternité concrète. Mourir ne signifie pas déserter la vie. C’est consentir à quitter ce qui tient la lumière prisonnière. La figure d’Hiram surgit comme une certitude qui se tait. Elle n’héroïse pas la chute. Elle honore l’intégrité d’un refus. Dans ce clair-obscur naît une espérance qui ne marche pas avec des arguments. Elle marche avec la fidélité du cœur à ce qu’il sait devoir servir. Ici encore, l’ouvrage refuse la tentation de la théorie. Il préfère la densité des images qui se déposent dans la mémoire et travaillent longtemps après la lecture.

Nous trouvons aussi le cri discret d’un Ordo ab Chao vécu comme une expérience et non comme une devise gravée dans la pierre

Le temple renversé d’outils épars appelle non une réaction d’ordre extérieur, mais un rassemblement intérieur qui fait place à l’architecture invisible. Nous apprenons à recevoir le chaos sans effroi, comme l’autre nom de l’aube quand elle n’a pas encore trouvé sa forme. La devise devient une pratique d’atelier. Nous ne réprimons pas le désordre. Nous l’aimantons vers la forme en nous souvenant que l’ordre n’est jamais conquis pour toujours. Il se redemande à chaque tenue, à chaque mot, à chaque silence.

Cette écriture possède une qualité rare. Elle n’électrise pas. Elle élève. Elle n’écrase pas de références. Elle ouvre des portes.

Chaque planche adopte la cadence d’un cœur qui s’accorde, tantôt dans la ferveur, tantôt dans une gravité lumineuse

Nous y ressentons la tradition à l’œuvre sans rigidité, la Kabbale qui respire avec la danse des symboles, l’alchimie qui réconcilie la douleur avec la joie, la Maçonnerie qui ne s’excuse jamais d’être un chemin d’humain parmi les humains. Nous avons refermé ces pages avec une gratitude simple. Elles ne nous disent pas quoi penser. Elles nous donnent envie de travailler mieux.

Nous saluons enfin une voix

Celle d’Alice Néant, sœur du Rite Écossais Ancien et Accepté si l’on en croit la chair du récit, qui parle toujours depuis l’expérience. Elle ne dissimule ni tremblement ni ferveur. Elle laisse passer à travers elle ce que le Temple dépose dans une vie. Elle fait dialoguer l’atelier et la rue, l’outil et la blessure, la règle et la danse. Nous reconnaissons là une sensibilité qui sait nommer sans dénuder, transmettre sans asséner. Cette voix n’a pas cherché la posture de l’experte, elle a choisi la tenue de l’ouvrière. C’est ce qui la rend si fraternelle et si sûre.

L’ouvrage, publié aux Éditions L.O.L., porte la marque d’une cohérence intérieure

La table annonce des stations que nous retrouvons comme des jalons sur une route claire. Les outils et les symboles, la question politique envisagée avec prudence et exigence, les planches de lumière et de conscience, l’ultime triade qui resserre la parole autour de la fraternité et de la juste clôture, tout concourt à donner à la lecture la forme d’une tenue silencieuse qui nous tient longtemps. Nous le recommandons aux apprentis qui y puiseront l’humus de leurs premiers travaux, aux compagnons qui y reconnaîtront une boussole, aux maîtres qui y entendront la promesse d’une fidélité renouvelée.

Nous avons parlé de ce livre comme d’un chantier ouvert

C’est qu’il ne se contente pas de dire. Il invite. Il place dans la main de chacun l’équerre de la justesse et le compas de la mesure intérieure. Il rappelle que la fraternité ne se décrète pas, qu’elle se taille, qu’elle se coud, qu’elle se porte. Nous le refermons avec cette joie grave des bons ouvrages. Ils ne nous ressemblent plus après les avoir lus. Ils nous ressemblent mieux.

L’auteure, Alice Néant, livre ici un premier recueil où la voix autobiographique s’unit aux grandes constantes de la tradition maçonnique du Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le livre embrasse des thèmes fondateurs tels que la pierre brute, le fil à plomb, les métaux, le pavé mosaïque et le tablier blanc, puis s’aventure vers des territoires où la pensée civique rencontre la discipline de l’atelier, avant de revenir aux planches symboliques les plus anciennes, de l’initiation à la maxime du chaos ordonné, avec des inflexions kabbalistiques et alchimiques qui n’éteignent jamais la clarté du récit. Nous gardons de cette lecture le sentiment d’un compagnonnage vrai. L’ouvrage se situe ainsi dans la lignée des écritures qui ne séparent pas la pensée et la vie. Utile à toute bibliothèque de loge…

On va plancher !

Alice Néant Éditions L.O.L., coll. Chemin de Lumière, 2025, 168 pages, 9,90 € – Version numérique 5,50 €

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L’énergie : la force invisible qui construit ou détruit

De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmund Cristiano

Il existe des mots qui, malgré leur simplicité, renferment des univers entiers. L’énergie en est un. Dans le langage courant, on l’associe à la force, au mouvement et à la capacité d’agir ; et, en fait, le terme désigne bien une puissance active, une force motrice, quelque chose qui met en mouvement le corps, la volonté et même l’esprit. Mais pour ceux qui suivent un chemin initiatique, l’énergie n’est pas qu’une notion ou une métaphore : c’est une réalité subtile, concrète dans ses effets, présente dans chaque mot, dans chaque regard, dans chaque silence. Tout, en fin de compte, est énergie.

La matière, la pensée, le sentiment, la volonté. La physique définit également l’énergie comme la capacité d’accomplir un travail, et cette définition apparemment technique invite déjà à une réflexion plus large : il n’y a pas de transformation sans énergie, pas de construction sans force pour la soutenir. Il est donc naturel de se demander : quelle énergie investissons-nous dans nos vies, dans nos relations, dans notre Loge ?

Pyramide avec énergie au sommet
Pyramide avec énergie au sommet

Car l’énergie n’est jamais neutre dans l’usage que nous en faisons. Elle peut être lumineuse, constructive et orientée vers le bien ; ou sombre, perturbatrice, corrosive, voire saboteuse. Elle ne se manifeste pas toujours de façon spectaculaire. En réalité, elle agit souvent silencieusement. Une parole prononcée avec une intention pure peut encourager un frère en difficulté. Une parole prononcée à la légère, avec orgueil ou avec malice peut freiner l’enthousiasme, blesser et nuire à l’harmonie. La tradition initiatique nous enseigne que rien de ce qui se passe au Temple n’est superficiel. Chaque geste a une signification, chaque symbole une vibration, chaque présence porte en elle une qualité énergétique. Une loge n’est pas simplement un rassemblement de personnes dans un espace rituel ; c’est un champ vivant et fragile qui prospère grâce à la contribution intérieure de chaque individu.

Lorsque les Frères et Sœurs entrent dans le Temple avec une disposition sincère, un esprit droit et un esprit de service, ils y créent une énergie élevée, harmonieuse et féconde. En revanche, lorsque les rivalités, les murmures, les replis sur soi, le personnalisme ou une lassitude persistante s’installent, même le Temple en souffre. L’énergie positive n’est ni naïve ni un optimisme superficiel. Elle ne consiste pas à faire semblant que tout va bien. Il s’agit plutôt d’une force consciente et disciplinée, capable d’allier fermeté et bienveillance.

C’est l’énergie de ceux qui construisent sans fanfare, de ceux qui encouragent sans flatter, de ceux qui corrigent sans humilier, de ceux qui savent offrir une présence rassurante et soutenante. Dans le contexte maçonnique, cette énergie est profondément liée à l’idée de Lumière : non pas une lumière ornementale, mais une lumière qui oriente, qui distingue, qui révèle. Un frère ou une sœur animé(e) d’une énergie positive, même involontairement, devient souvent un point d’équilibre. Ce ne sont pas forcément ceux qui parlent le plus. Parfois, ce sont ceux qui écoutent le mieux, qui observent profondément, qui savent intervenir avec modération. Leur présence n’est pas envahissante : elle soutient. Elle n’impose pas : elle harmonise.

Et combien de fois, au cours d’une séance, une simple présence intérieurement ordonnée suffit à empêcher l’atmosphère de se dégrader, à ramener les débats à un ton plus élevé, à rappeler à chacun le sens de notre présence ensemble. Mais il existe une autre énergie, et il serait naïf de l’ignorer. C’est l’énergie qui divise, pollue et perturbe la confiance. Elle est négative, destructrice et saboteuse. Cela ne découle pas toujours d’une malveillance délibérée ; parfois, cela provient de blessures non cicatrisées, de frustrations, d’un besoin de reconnaissance, d’orgueil, d’envie ou d’un ego en quête constante de validation. Mais quelle que soit son origine, son effet est clair : cela détruit ce qui devrait être protégé.

Cette énergie peut se manifester de bien des façons : par des jugements hâtifs, des critiques stériles, par une tendance à toujours voir ce qui manque et jamais ce qui progresse, et par une propension à interpréter chaque choix d’autrui comme une attaque personnelle.

En semant le doute, la suspicion et le mécontentement. Dans l’art subtil du sabotage, qui souvent n’est pas manifeste mais opère en coulisses, érodant lentement la confiance mutuelle. Parfois, cela se cache même derrière des mots formellement corrects, mais intérieurement emplis de ressentiment. C’est là que le problème se complique, car le mauvais usage de l’énergie ne se limite pas au sens « mystique » ou symbolique du terme. Il touche à la vie concrète, au quotidien. Il s’agit de la manière dont nous choisissons d’utiliser nos énergies mentales, émotionnelles et spirituelles.

Il y a ceux qui utilisent leur énergie pour créer, inspirer, proposer, guérir. Et il y a ceux qui l’utilisent pour contrôler, manipuler, semer la confusion, freiner, rabaisser. Certains, en entrant dans une pièce, l’ouvrent. D’autres la referment. Certains insufflent le souffle. D’autres pèsent sur les autres. Le même phénomène se produit hors du Temple. Dans le monde profane, l’énergie est souvent mal employée : les conflits sont alimentés par leur pouvoir d’attraction, l’exagération est créée par l’excès destructeur, et l’on crie par manque d’intérêt pour le silence. On gaspille de l’énergie en disputes stériles, en paroles irresponsables, en compétitions vides de sens. Et, à long terme, ce gaspillage rend les gens fatigués, irritables, réactifs et incapables d’écouter. Cette même fatigue, si elle n’est pas reconnue et purifiée, peut s’infiltrer dans la Loge et contaminer un lieu qui devrait au contraire être un laboratoire de transformation.

Allégorie alchimique extraite de l’Alchimie de Nicolas Flamel, par le Chevalier Denys Molinier (xviiie siècle) et représentant les énergies conscientes et inconscientes se combinant pour guérir la personnalité

C’est pourquoi le travail maçonnique est aussi, profondément, un travail énergétique. Non pas au sens banal du terme, mais au sens le plus sérieux et intérieur. Il s’agit d’apprendre à reconnaître ce qui réside en nous. Cela signifie se poser honnêtement les questions suivantes : ce que j’apporte au Temple aujourd’hui est-il une aide ou un fardeau ? Mes paroles édifient-elles ou blessent-elles ? Mon silence est-il une forme de protection ou d’isolement ? Mon intervention découle-t-elle d’un désir de servir ou d’un besoin de se distinguer ?

L’un des grands enseignements de l’ésotérisme est que rien ne disparaît véritablement : tout se transforme. Même l’énergie négative, si elle est reconnue et rectifiée, peut devenir une source de conscience. La colère peut se muer en force morale. La douleur peut évoluer vers la compréhension. La déception peut se transformer en détachement mûr. L’envie peut devenir le reflet du travail restant à accomplir. Mais pour cela, la discipline intérieure est indispensable. Il faut avoir le courage de sonder son for intérieur. En ce sens, la devise alchimique Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem nous invite à visiter l’intérieur et, à travers un travail de rectification, à retrouver la pierre cachée.

Cela vaut également pour la vie en loge. Une communauté initiatique saine n’est pas une communauté où les tensions existent, mais une communauté où elles sont accueillies, comprises et transfigurées, sans pour autant les laisser dégénérer. Une loge mature n’est pas parfaite, mais elle est capable de préserver son propre centre. Pour ce faire, chaque membre est appelé à veiller sur lui-même. L’harmonie collective ne peut être atteinte sans responsabilité individuelle.

Albert Einstein écrit :

La vie, c’est comme faire du vélo : pour garder l’équilibre, il faut avancer.

C’est une phrase simple, mais profonde.

Même au niveau initiatique, l’équilibre n’est pas l’immobilité. C’est un mouvement conscient, un travail constant, une rectification continue. Celui qui s’arrête intérieurement stagne ; celui qui stagne accumule l’ombre ; et l’ombre, si on la laisse sans surveillance, finit par prendre le dessus. Dès lors, l’énergie positive devient un choix quotidien. Non pas un don réservé à quelques privilégiés, mais une pratique.

Bande d'amis, de copains heureux
Bande d’amis, de copains heureux

Nous choisissons l’énergie positive lorsque nous choisissons de comprendre plutôt que de réagir. Lorsque nous décidons de ne pas alimenter une spirale de sentiments négatifs. Lorsque nous offrons une parole bienveillante plutôt qu’une parole de circonstance. Lorsque nous œuvrons discrètement pour le bien commun sans rechercher la reconnaissance. Lorsque nous nous souvenons que chaque frère et chaque sœur mène des combats invisibles et mérite par conséquent respect, modération et sensibilité. L’individu en retire également de profonds bénéfices. Une personne qui gère soigneusement son énergie devient plus lucide, plus centrée et moins sujette à la dispersion.

Cela ne signifie pas ne pas souffrir, ne pas se mettre en colère, ni ne pas tomber. Cela signifie apprendre à ne pas s’installer durablement dans sa chute. Cela signifie se relever avec une vérité plus profonde. Cela signifie comprendre que la force n’est pas la dureté, mais la direction. En définitive, tout notre travail initiatique pourrait s’interpréter ainsi : apprendre à être des canaux purs. Laisser circuler en nous une énergie qui ne blesse, ne contamine ni n’humilie, mais qui au contraire illumine, fortifie et favorise notre épanouissement. Car chaque Loge, avant même d’être un lieu rituel, est un organisme subtil. Et tout organisme vit ou dépérit selon la qualité de l’énergie qui le traverse.

L’essentiel n’est peut-être pas la quantité d’énergie que nous possédons, mais la manière dont nous la dirigeons. Car la même force qui peut allumer une lampe peut aussi embraser une maison. Une même parole peut bénir ou blesser. Un même silence peut protéger ou condamner. Ainsi, la véritable tâche initiatique n’est pas d’accumuler du pouvoir, mais d’apprendre à le maîtriser.

La question demeure, au final : l’énergie que nous apportons au Temple génère-t-elle de la Lumière… ou invite-t-elle les autres à vivre dans les ténèbres ?

GLMF : les comptes de Félix Natali sauvés par la pierre, mais pas par sa qualité de gestionnaire

Certaines obédiences du paysage maçonnique français sont actuellement en très mauvaise posture financière, sociale ou parfois fraternelle par la dégradation des relations humaines. La rédaction a choisi de braquer ses projecteurs sur une des « big eight » : la Grande Loge Mixte de France (GLMF) une maison plus que quarantenaire. En effet, nous avons été interpelés par des membres ou ex membres sur de nombreux points concernant la gestion de l’équipe en poste. Cela concerne des aspects financiers inquiétants pour l’actuel Grand Maître Félix Natali ou encore des pratiques relationnelles et disciplinaires qui interrogent, de la part des deux Grands Maîtres adjoints n° 1 et 2.

Ces points sont suffisamment sérieux et documentés pour que la rédaction ait mené une enquête auprès des plaignants. Une série de trois articles vous permettra d’apprécier les dérives d’une maison maçonnique si discrète à l’ordinaire.  

Comptes 2025 : Félix Natali confronté à ses contradictions financières.

La publication des comptes 2025 de la GLMF offre une image paradoxale : celle d’une organisation affichant un excédent spectaculaire de plus de 708 000 euros… tout en reconnaissant elle-même une situation financière « toujours tendue ». Derrière le résultat au demeurant flatteur, l’examen détaillé des chiffres révèle une réalité beaucoup moins confortable : sans la vente d’un actif immobilier majeur, l’obédience resterait structurellement déficitaire. Vous avouerez que cela interroge et inquiète lorsqu’on sait que lorsqu’il quitte la rue Pétion, le nouveau siège de la GLMF, l’actuel Grand Maître Félix Natali est un CGP, autrement dit un conseiller en gestion de patrimoine. Cela pose question et nous allons tenter d’y répondre.

Un bénéfice largement artificiel

Le chiffre qui saute immédiatement aux yeux est l’excédent final de 708 366 €.

Présenté isolément, ce résultat pourrait laisser croire à un redressement spectaculaire. Pourtant, l’analyse du compte de résultat raconte une autre histoire. Le résultat d’exploitation demeure négatif à –57 060 €, tandis que le résultat courant avant impôts reste déficitaire à –62 516 €.

Le bénéfice final provient en réalité quasi exclusivement d’une opération exceptionnelle :

  • 1 475 000 € de produits exceptionnels liés à une cession d’immobilisation, c’est-à-dire la vente d’un bien immobilier ;
  • contre 704 118 € de valeur comptable des actifs cédés.

Autrement dit, la GLMF ne dégage pas aujourd’hui suffisamment de ressources par son activité normale pour équilibrer durablement ses comptes.

Son excédent 2025 repose principalement sur la liquidation d’une partie de son patrimoine. Cette distinction est essentielle. Car vendre un immeuble peut améliorer ponctuellement une trésorerie ; cela ne constitue pas un modèle économique dans une période où la GLMF ne communique plus et recrute relativement peu.

Une dépendance préoccupante au patrimoine historique

La vente du site de la rue de Bizerte marque un tournant stratégique majeur pour l’obédience. Les disponibilités passent ainsi de 5 732 € à plus de 1,07 million d’euros en un an. À court terme, cette opération soulage incontestablement la situation financière :

  • disparition quasi complète de l’endettement bancaire ;
  • renforcement spectaculaire de la trésorerie ;
  • amélioration de la situation nette.

Mais cette embellie pose une question de fond :

que restera-t-il lorsque les actifs cessibles auront disparu ?

Car les comptes montrent simultanément :

  • une baisse des cotisations ;
  • une diminution des prestations ;
  • un recul global des produits d’exploitation.

La dynamique opérationnelle ne semble donc pas suivre.

Des charges de gouvernance qui interrogent sérieusement

Dans un contexte officiellement qualifié de « tendu », certaines dépenses interrogent inévitablement sur les priorités de gestion.

Les comptes détaillent notamment :

  • 42 557 € de déplacements liés au Conseil de l’Ordre ;
    48 810 € de déplacements pour le Convent ;
    18 356 € de déplacements des conseillers ;
    hausse de 174 % des frais de représentation des loges GLMF.
    9 000 € des frais de location d’un local d’archives situé à presque 5 kms du siège de l’obédience, un non-sens.
    323 119 €/an de masse salariale en 2025, suite à l’embauche il y deux ans d’une directrice des services « comme dans les grandes obédiences pour faire plus crédible » selon les propres termes du Grand Maître. Une charge salariale inexplicable et injustifiée compte tenu de la situation financière actuelle. Il reste que depuis l’arrivée de Félix Natali la masse salariale a bondi de 66%.

Le problème est que ni l’activité, ni le chiffre d’affaires n’ont augmenté. Ainsi, rien ne justifie cet emploi supplémentaire qui plombe dangereusement les comptes de la GLMF.

La rédaction a eu accès à l’administrateur Internet de la GLMF, ce site Internet est destiné aux Loges. Notre surprise fut de constater que cet outil interne n’est pas mis à jour. Il faut en tirer la conclusion que ladite directrice des services doit être très occupée par ailleurs.

Christiane Vienne ancien GM

Autre point qui pose question, sous le mandat du Grand Maître Édouard Habrant durant la période COVID, des actions de communication externes avaient été mis en place. Pour l’exemple, une newsletter mensuelle, une revue semestrielle papier (Sisyphe), et surtout : Radio GLMF (Pierres de touche) qui émettait tous les dimanches matin avec une équipe de rédaction.

Avec Félix Natali, ce budget a été totalement supprimé. La radio est redevenue muette. Après Édouard Habrant, Christiane Vienne sa remplaçante avait officiellement chargé l’actuel Grand Maître adjoint Assad ASS∴ des relations presse avec 450.fm.

Durant les deux années suivantes, ce dernier n’a émis aucun article ni communiqué. Ce qui était probablement le signe avant-coureur d’un mal plus profond que nous voyons apparaitre actuellement et que nous détaillerons dans les prochains articles à venir sur cette série.

Pris isolément, aucun des postes de dépenses n’a nécessairement de caractère anormal. Mais leur accumulation peut rapidement donner le sentiment d’une gouvernance administrative lourde, coûteuse et éloignée des préoccupations de terrain d’une petite maison maçonnique qui ne grossit plus et qui devrait apprendre à vivre selon ses ressources.

Le contraste est d’autant plus marqué que la direction évoque déjà une possible augmentation future de la capitation. La question devient alors politique autant que comptable. L’effort qui sera demandé aux loges servira-t-il à développer la vie maçonnique… ou à maintenir une structure centrale de plus en plus onéreuse pour des services réduits ?

Une inflation des charges salariales

Les charges de personnel augmentent dangereusement :

Évolutions annuelles

PériodeCharges socialesÉvolution en €Évolution en %
2021 → 2023191 507 € → 195 035 €+3 528 €+1,84%
2023 → 2024195 035 € → 278 909 €+83 874 €+43,01%
2024 → 2025278 909 € → 323 119 €+44 210 €+15,85%
2021 → 2025191 507 € → 323 119 €+131 612 €+68,72%

Cette progression est significative dans une organisation dont les ressources d’exploitation stagnent ou diminuent. Les défenseurs de la direction y verront une professionnalisation nécessaire de la structure. Les critiques y liront plutôt le symptôme d’une bureaucratisation progressive : une administration qui continue de croître alors même que les ressources ordinaires s’érodent.

Un rapport de contrôle étonnamment consensuel

Le rapport des vérificateurs aux comptes retient également l’attention par son ton particulièrement bienveillant.

Le document insiste longuement sur :

  • « l’esprit fraternel » ;
  • « le climat de confiance » ;
  • les échanges « conviviaux et ouverts ».

En revanche, les interrogations de fond sur :

  • la soutenabilité du modèle économique ;
  • la dépendance aux cessions immobilières ;
  • la maîtrise des dépenses ;
  • l’évolution des cotisations ;

… restent très peu développées.

Cette approche peut nourrir un malaise chez certains membres qui attendraient d’un organe de contrôle interne une posture plus indépendante et plus exigeante vis-à-vis de la gouvernance financière.

Une question désormais incontournable

Les comptes 2025 ne révèlent ni fraude apparente ni irrégularité manifeste. Les dettes diminuent, la trésorerie est renforcée et la situation nette s’améliore fortement.

Mais ils révèlent autre chose : une organisation qui semble avoir retrouvé de l’oxygène moins grâce à la performance de son activité que grâce à la vente d’un héritage immobilier constitué au fil des décennies par les anciens. Et c’est peut-être là le véritable sujet. Car une institution peut vendre ses murs qu’une seule fois. Elle ne peut pas bâtir durablement son avenir sur cette seule stratégie, à moins qu’elle se prépare à fusionner avec une autre structure de même nature. La question est posée et nous y reviendrons dans les prochains articles à venir avec de plus amples détails.

La rédaction a sollicité la GLMF en la personne de son Grand Maître Félix Natali, afin d’obtenir certaines observations. À l’heure où nous publions, aucune réponse circonstanciée ne nous est encore parvenue. Si l’obédience souhaite faire valoir ses éléments d’explication, nous les publierons naturellement.

Par ailleurs, tel que nous le verrons prochainement, l’Obédience s’est livrée ces derniers mois à une politique disciplinaire perçue par certains membres comme brutale et disproportionnée en excluant, parfois au mépris du respect élémentaire de la législation, des membres ou des Loges qui assuraient pourtant un revenu dont la GLMF avait grand besoin. Les raisons invoquées furent pour le moins discutables et surtout aux antipodes de l’esprit fraternel que la maison GLMF portait depuis quatre décennies.

Le prochain volet traitera d’une affaire pour le moins très trouble, qui donne des signes assez inquiétants, quant à la sérénité de l’actuelle gouvernance. Puis nous braquerons ensuite les projecteurs sur certaines méthodes de gestion humaine et disciplinaire de cette obédience

là où les chiffres cessent d’être seulement des chiffres pour devenir le symptôme d’un climat jadis fraternel en phase de dégradation… à suivre ci-dessous.

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Antimaçonnisme 2.0 : quand la théorie du complot se prend pour de la résistance

Analyse d’une vidéo conspirationniste qui illustre les ressorts d’un discours aussi ancien que dangereux

Un genre très ancien dans un emballage moderne

L’antimaçonnisme n’est pas né sur YouTube. Il est vieux de plusieurs siècles. Dès la création des premières grandes loges au XVIIIe siècle, des pamphlets accusent les francs-maçons de comploter contre les rois, les Églises, les nations. En 1738, le pape Clément XII publie la première bulle pontificale condamnant la franc-maçonnerie. En 1797, l’abbé Barruel publie ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, attribuant la Révolution française à un complot maçonnique. Ces textes fondateurs posent une structure narrative qui n’a pratiquement pas changé depuis : une société secrète toute-puissante, des preuves que personne ne peut voir, un danger imminent pour l’humanité.

La vidéo analysée ici reproduit fidèlement cette structure, en y ajoutant simplement les technologies et les angoisses du XXIe siècle : pandémies, armes météorologiques, « complexe numérico-financier », censure sur internet.

L’architecture du délire : comment ça fonctionne

Ce type de vidéo ne cherche pas à convaincre par la preuve. Il cherche à immerger le spectateur dans un univers de sens total où tout devient cohérent, où plus rien n’est dû au hasard, où chaque événement historique trouve sa place dans un grand récit.

Les chercheurs en sciences cognitives appellent cela le « proportionnality bias » : la tendance humaine à croire que les grands événements ont nécessairement de grandes causes. Une pandémie mondiale ne peut pas être le fruit d’un accident naturel — il doit y avoir un coupable à la hauteur du désastre. Une crise financière ne peut pas résulter de la complexité des marchés — il doit y avoir des mains qui tirent les ficelles.

La vidéo exploite cette tendance avec habileté. Elle commence par établir une liste impressionnante de faits vrais et vérifiables — oui, de nombreux dirigeants américains ont appartenu à des loges maçonniques, oui, des révolutionnaires du XIXe siècle étaient franc-maçons — pour glisser progressivement vers des affirmations invérifiables et absurdes.

C’est la technique dite du « fil de l’araignée » : on fait entrer le spectateur par une porte raisonnable, et on referme derrière lui.

Le problème de la preuve

Thermométre de l’antimaçonnisme, la température grimpe, jusqu’où….

La vidéo prétend s’appuyer sur des « milliers de documents explosifs » compilés par des « repentis de haut grade. » Ces documents sont décrits comme scellés « sous contrôle juridique et notarial partout dans le monde. » Autrement dit : vous ne pouvez pas les voir, mais ils existent, et leur existence même prouve leur importance.

Ce raisonnement est circulaire et, en logique formelle, invalide. Une affirmation qui ne peut pas être réfutée n’est pas une preuve — c’est une croyance. Karl Popper a montré il y a un siècle que la falsifiabilité est la condition minimale de toute proposition scientifique. Or les théories du complot sont construites précisément pour ne jamais pouvoir être réfutées : si vous demandez des preuves, c’est que vous êtes naïf ou complice ; si les preuves n’existent pas, c’est qu’elles ont été censurées ; si un expert contredit la thèse, c’est qu’il appartient au complot.

La liste : le grand mélange

L’un des passages les plus révélateurs de la vidéo est sa liste de « francs-maçons criminels » où figurent pêle-mêle : Napoléon Bonaparte, Karl Marx, Joseph Staline, Lénine, Trotski, des présidents américains, Gustave Eiffel, Enrico Fermi (physicien ayant travaillé sur la bombe atomique) et Buzz Aldrin.

Cette liste pose un problème logique élémentaire. Marx et les présidents capitalistes américains étaient des adversaires idéologiques absolus. Staline et les présidents américains ont failli déclencher une guerre nucléaire. Napoléon et Wellington (également cité) se sont combattus à Waterloo. Si tous ces hommes obéissaient aux mêmes « maîtres suprêmes » de la franc-maçonnerie, pourquoi se sont-ils affrontés si violemment ?

La réponse conspirationniste est toujours prête : « c’était un spectacle pour tromper les peuples. » Ce faisant, la théorie se rend imperméable à toute contradiction. C’est la marque d’une pensée fermée, pas d’une enquête sérieuse.

L’antisémitisme en filigrane

Histoire politique de l'antisémitisme en France-De 1967 à nos jours
Histoire politique de l’antisémitisme en France-De 1967 à nos jours

Le texte mentionne en passant que la critique de la franc-maçonnerie est « intelligemment associée au nazisme antisémite », en s’en indignant. Mais il est important de rappeler ici le contexte historique : l’antimaçonnisme et l’antisémitisme ont été historiquement liés dans la propagande d’extrême droite, notamment dans les Protocoles des Sages de Sion (faux document fabriqué par la police secrète tsariste au début du XXe siècle), qui mêlait complot juif et complot maçonnique. La vidéo ne cite pas les Juifs explicitement, mais elle reprend une structure narrative dont l’origine et les usages historiques sont bien documentés.

Les « armes météorologiques » et les pandémies fabriquées

La vidéo affirme que les pandemies — Covid-19 (« plandémie des chauves-souris »), grippe aviaire, vache folle, variole du singe — sont « des substances cultivées dans leurs propres laboratoires » par les francs-maçons.

Cette affirmation est contredite par l’ensemble de la littérature scientifique sur ces maladies. L’ESB (vache folle) a pour origine l’alimentation de bovins avec des farines animales contaminées, documentée dès les années 1980. La grippe aviaire H5N1 est un virus aviaire qui franchit la barrière des espèces, phénomène bien compris en virologie. Quant à SARS-CoV-2, les études sur son origine font l’objet d’un débat scientifique sérieux (transmission zoonotique naturelle ou accident de laboratoire), mais aucune ne pointe vers une fabrication intentionnelle par une société secrète.

L’assertion sur les « armes météorologiques » relève du même registre. Si des programmes de modification météorologique existent (ensemencement de nuages, notamment), l’idée que des francs-maçons contrôlent le climat mondial n’est étayée par aucune donnée.

Le « Nuremberg 2 » : quand la rhétorique devient dangereuse

« Pseudoscience in Naziland », essai de Willy Ley, paru dans le magazine de science-fiction Astounding, mai 1947. Illustration de B. Tiedeman.

La fin du texte appelle à un « tribunal mondial » où les « pillards » seraient jugés, leurs biens confisqués. Elle accuse les « censeurs » d’internet de « complicité de génocide. »

Cette rhétorique n’est pas anodine. L’appel à un « Nuremberg 2 » est récurrent dans les milieux complotistes depuis la pandémie de Covid-19, et il a des effets concrets. En désignant des catégories entières de personnes — journalistes, scientifiques, politiques, « francs-maçons » — comme coupables d’un génocide planifié, ce discours fournit une justification morale à la violence. On ne juge pas pour cela les croyants sincères dans ces théories, mais il faut nommer clairement ce mécanisme.

Des études sur la radicalisation montrent que le passage à l’acte violent suit presque toujours une phase de déshumanisation rhétorique de l’ennemi. « Ils nous exterminent » est souvent l’étape précédant « nous devons les arrêter à tout prix. »

Pourquoi ces vidéos fonctionnent

Il serait confortable de penser que seules les personnes peu éduquées ou fragiles sont sensibles à ces discours. C’est faux. Des études montrent que la croyance aux théories du complot transcende les niveaux d’éducation et les catégories sociales. Elle répond à des besoins psychologiques profonds : besoin de sens face au chaos, besoin d’un ennemi identifiable face à des problèmes complexes, besoin d’appartenir à un groupe qui « sait » face à un sentiment d’impuissance.

La vidéo satisfait ces besoins de manière très efficace. Elle offre une explication totale (tout est lié), un ennemi identifiable (les francs-maçons de haut grade), une communauté de résistants (« nous »), et un sentiment de supériorité épistémique (« nous savons ce que les autres ignorent »).

Ce que la franc-maçonnerie est réellement

Pour être complet, il faut rappeler ce qu’est la franc-maçonnerie dans la réalité documentée. Il s’agit d’une confraternité philosophique et initiatique, fondée au XVIIIe siècle, qui regroupe aujourd’hui environ six millions de membres dans le monde. Elle est organisée en loges autonomes sous l’autorité de grandes loges nationales, sans hiérarchie mondiale unifiée — ce qui contredit déjà structurellement l’idée d’un « commandement suprême » mondial.

Ses principes déclarés sont la liberté de conscience, la fraternité, la philanthropie. Ses membres sont tenus à une discrétion sur leurs rituels internes, ce qui alimente les fantasmes, mais cette discrétion n’est pas le secret absolu que décrivent les conspirationnistes. De nombreux francs-maçons parlent ouvertement de leur appartenance ; des historiens sérieux ont accès aux archives des loges ; des musées maçonniques existent partout dans le monde.

Cela ne signifie pas que des réseaux d’influence informels n’existent pas au sein des loges — comme ils existent dans tout club, association professionnelle ou parti politique. Mais un réseau d’influence est très différent d’une organisation criminelle mondiale orchestrant pandémies et guerres depuis des siècles.

Conclusion : le vrai danger

La vidéo analysée ici n’est pas une curiosité inoffensive. Elle illustre un phénomène documenté et préoccupant : la montée des récits conspirationnistes totalisant, amplifiée par les algorithmes des plateformes numériques qui favorisent les contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles.

Elle est « hors sol », dans le sens où elle flotte dans un univers coupé des méthodes de vérification communes. Mais elle n’est pas sans conséquences. Elle érode la confiance dans les institutions, disqualifie les experts, prépare psychologiquement ses spectateurs à rejeter toute information contredisant le récit.

La meilleure réponse n’est pas le mépris ou l’ignorance, mais l’analyse rigoureuse — exactement ce genre de décryptage qui montre, mécanisme par mécanisme, comment ce type de discours construit son emprise.

Sources recommandées pour approfondir : Gérald Bronner, « La démocratie des crédules » (2013) ; Daniel Pipes, « Le complot : Comment la paranoia politique s’est emparée du monde occidental » ; les travaux de l’Observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch).

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Le Rite Moderne d’Écosse, ou la tradition retrouvée par l’audace spirituelle

Avec Le Rite Moderne d’Écosse – Une franc-maçonnerie spirituelle pour le XXIe siècle, Laurent Jaunaux offre bien davantage qu’un ouvrage de présentation rituelle. Il propose une méditation dense sur la capacité de la franc-maçonnerie à demeurer vivante lorsqu’elle accepte de recevoir l’héritage sans l’embaumer, de transmettre sans répéter, d’inventer sans rompre.

Entre mémoire écossaise, souffle celtique, imaginaire arthurien, spiritualité non dogmatique et exigence initiatique, ce livre ouvre une voie rare, celle d’une tradition qui ne se contente pas de conserver la lumière, mais cherche encore à la faire circuler.

Il est des ouvrages maçonniques qui décrivent, classent, ordonnent, expliquent

Celui de Laurent Jaunaux appartient à une autre famille. Il ne se contente pas de présenter le Rite Moderne d’Écosse, il en donne à sentir la nécessité intérieure, la lente venue, la cohérence profonde, comme si un rite nouveau ne pouvait naître qu’à partir d’une mémoire longuement travaillée par le désir de transmettre autrement. Le Rite Moderne d’Écosse n’est donc pas seulement le livre d’un fondateur ou d’un organisateur.

Il est le témoignage d’une conscience maçonnique qui refuse de choisir entre l’ancien et le futur, entre la fidélité aux sources et l’appel d’un monde bouleversé.

Laurent Jaunaux occupe ici une place singulière

Reçu franc-maçon en 1991 dans une loge à l’Orient de Rueil-Malmaison travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté, il a parcouru l’Europe maçonnique, rencontré des Frères marquants, noué des fidélités intellectuelles et spirituelles, approfondi le Rite Écossais Rectifié, devenu l’un de ses axes majeurs depuis 2002, avant de rejoindre la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra en 2012.

CBCS-anneau

Chevalier bienfaisant de la Cité sainte (CBCS) et 33e, actuel Grand Maître de la Grande Loge Franco-Maltaise, il est aussi l’administrateur du site « franc-maçonnerie française », fondé en 1995, espace de ressources devenu familier à de nombreux chercheurs.

Son livre Le rituel des Anciens ou édition 6004 du Guide des Maçons Écossais, publié chez Dervy en 2004, avait déjà montré son attention aux filiations rituelles, aux textes fondateurs et aux permanences symboliques. Ses nombreux articles sur le REAA, le RER, les traditions chevaleresques, les sources jacobites, les rituels d’installation ou la gestuelle de l’épée et du chapeau dessinent une œuvre patiente, toujours soucieuse d’articuler histoire, rite et intériorité.

Ce nouveau livre prolonge cette trajectoire en lui donnant une ampleur particulière

Le Rite Moderne d’Écosse apparaît comme un rite jeune, né au début du XXIe siècle, mais il ne surgit pas ex nihilo. Il s’enracine dans les courants écossais introduits en France au XVIIIe siècle, dans la mémoire de la Stricte Observance Templière (SOT), dans l’ombre portée du Régime Écossais Rectifié, dans le Rite Standard d’Écosse, dans les résonances celtiques et arthuriennes, dans cette matière légendaire où la quête du Graal devient moins un récit médiéval qu’une grammaire de l’âme. Laurent Jaunaux ne cherche pas à fabriquer une antiquité artificielle. Il assume au contraire le caractère contemporain du rite, tout en montrant que la nouveauté véritable ne vaut que lorsqu’elle demeure reliée à une profondeur.

Tablier GMP SOT – Nos Colonnes

C’est là que le livre prend toute sa force

Le Rite Moderne d’Écosse ne se présente pas comme une addition d’emprunts, mais comme une architecture spirituelle. Ses dix grades ne sont pas de purs degrés administratifs ou honorifiques. Ils dessinent un itinéraire. Nous y voyons se déployer une pédagogie de l’être, depuis les fondements symboliques de la loge jusqu’aux perspectives chevaleresques, depuis l’apprentissage de la mesure jusqu’à l’épreuve de la fidélité, depuis le travail sur soi jusqu’à la responsabilité envers le monde. La référence à la Table Ronde n’est pas une coloration romanesque. Elle rappelle que toute quête initiatique véritable suppose une communauté de chercheurs, une égalité devant l’idéal, une discipline intérieure et cette tension vers une lumière qui n’appartient à personne parce qu’elle oblige chacun.

L’ouvrage affronte aussi une question décisive pour notre temps

Comment une franc-maçonnerie spirituelle peut-elle parler aux femmes et aux hommes du XXIe siècle sans devenir religieuse au sens confessionnel, sans se dissoudre dans l’individualisme contemporain, sans céder à la pure sociabilité, sans perdre sa part de mystère et d’exigence.

La réponse de Laurent Jaunaux tient dans une ligne fine, exigeante, parfois audacieuse

Laurent Jaunaux

Le Rite Moderne d’Écosse affirme une spiritualité ouverte, sans dogme imposé, où la croyance n’est pas une condition d’entrée dans la quête, mais où la quête ne renonce jamais à l’invisible, au symbole, à la verticalité. Cette position est précieuse. Elle rappelle que la liberté de conscience n’est pas un vide, mais un espace intérieur où peut naître une parole juste.

La place donnée aux femmes et aux hommes dans une même aventure initiatique mérite également d’être soulignée

Le Rite Moderne d’Écosse assume une pratique mixte, ou du moins une hospitalité spirituelle capable de penser ensemble les polarités humaines. Cette ouverture rejoint la logique profonde d’un rite qui entend parler à l’être humain complet, à sa mémoire, à son intelligence, à sa sensibilité, à son désir de beauté, à son exigence de vérité. Dans un temps où la franc-maçonnerie doit sans cesse se demander comment transmettre sans appauvrir, accueillir sans affadir, renouveler sans disperser, ce livre apporte une réponse méditée.

Le plus beau, peut-être, réside dans la manière dont Laurent Jaunaux fait dialoguer les héritages.

Le celtisme, l’arthurianisme, la chevalerie, l’écossisme, le rectifié, le monde du métier, la symbolique de la lumière et de la parole ne sont jamais plaqués les uns sur les autres. Ils composent une constellation. Le lecteur comprend alors qu’un rite n’est pas seulement un protocole. Il est une mémoire en acte. Il est une manière d’habiter le temps. Il est une méthode pour faire passer l’homme de la dispersion à l’unité, de la curiosité à l’engagement, de l’opinion à la conscience. C’est précisément ici que l’ouvrage touche à une vérité maçonnique essentielle. La tradition ne survit pas par conservation extérieure. Elle demeure lorsqu’elle est travaillée, comprise, vécue, transmise par des êtres qui acceptent d’en devenir les serviteurs lucides.

La préface de Michel Maffesoli donne à l’ensemble une assise intellectuelle particulièrement juste

Michel Maffesoli

Né en 1944 à Graissessac, ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, professeur émérite à l’université Paris-Descartes, Michel Maffesoli a consacré une part essentielle de son œuvre à la puissance de l’imaginaire, aux formes communautaires du lien social, aux rites du quotidien et à cette postmodernité où l’homme ne se comprend plus seulement par la raison abstraite, mais par les appartenances, les symboles, les affects, les mythes et les fidélités partagées. Sa présence en ouverture du livre éclaire immédiatement le projet de Laurent Jaunaux en le replaçant dans une interrogation plus vaste sur l’Esprit du temps, sur la manière dont une tradition initiatique peut entendre les mutations du siècle sans se dissoudre en elles. Michel Maffesoli saisit bien que la franc-maçonnerie ne peut survivre par pure conservation extérieure. Elle doit retrouver une capacité de reprise, de transformation et d’enracinement dynamique. Ce n’est pas le changement pour lui-même qui importe, mais la métamorphose fidèle, celle qui permet à l’ancien de redevenir fécond.

Cette préface donne ainsi au Rite Moderne d’Écosse une profondeur de perspective

Michel Maffesoli y perçoit moins une construction rituelle récente qu’une réponse spirituelle à l’épuisement des grands récits rationnels et à la soif contemporaine de communautés de sens. Là où la modernité a souvent isolé l’individu dans l’abstraction, le rite réapprend le lien, la présence, la parole partagée, la force du symbole et la densité du vécu. En cela, la pensée de Michel Maffesoli rencontre naturellement la démarche de Laurent Jaunaux. Tous deux rappellent, chacun depuis son lieu, que la tradition n’est vivante que lorsqu’elle accepte de respirer dans son époque, sans renier ce qui la fonde.

La postface de Philippe Michel prolonge cette lecture en la ramenant vers l’expérience fraternelle et la réalité vécue du chemin initiatique

Philippe Michel

Philippe Michel ne se contente pas de saluer l’entreprise de Laurent Jaunaux. Il en mesure la portée intérieure, avec le regard de celui qui sait que la franc-maçonnerie n’est pas seulement affaire de textes, de grades ou d’institutions, mais d’hommes et de femmes engagés dans une transformation réelle d’eux-mêmes. Sa postface insiste sur la liberté, sur le sens, sur l’exigence d’une quête qui ne doit ni s’enfermer dans le dogme ni se perdre dans l’indétermination. Elle rappelle que le Rite Moderne d’Écosse n’a de valeur que s’il demeure une voie, c’est-à-dire un passage, une marche, une manière d’unir mémoire et devenir, tradition et conscience, héritage reçu et responsabilité transmise.

Philippe Michel donne ainsi au livre une dernière respiration fraternelle

Il ne ferme pas l’ouvrage. Il l’ouvre vers ceux qui auront à faire vivre ce rite, à l’éprouver, à l’habiter, à en vérifier la fécondité dans la durée.

Le cœur du livre demeure pourtant bien la voix de Laurent Jaunaux, voix à la fois érudite et habitée, rigoureuse et fraternelle

Nous sentons chez lui une volonté de montrer que la franc-maçonnerie n’a pas seulement un passé glorieux à commenter, mais une œuvre à poursuivre. La spiritualité maçonnique n’est pas une fuite hors du siècle. Elle est une manière de répondre à ses fractures, à ses fatigues, à ses déracinements, en réouvrant le chemin du symbole, de la lenteur, de la parole donnée, de la lumière partagée.

Le Rite Moderne d’Écosse – Une franc-maçonnerie spirituelle pour le XXIe siècle est ainsi un livre de fondation et de clarification. Il intéressera les historiens des rites, les maçons attentifs aux filiations, les chercheurs de sens, les amoureux des traditions chevaleresques et celtiques, mais aussi tous ceux qui pressentent que la franc-maçonnerie ne pourra rester vivante qu’en retrouvant son audace première. Non l’audace de rompre pour rompre, mais celle de faire refleurir l’ancien dans une forme intelligible à notre temps.

Avec Laurent Jaunaux, le Rite Moderne d’Écosse apparaît comme une pierre nouvelle posée sur un chantier très ancien

Une pierre encore fraîche, mais déjà orientée. Une pierre qui ne prétend pas remplacer les colonnes reçues, mais ajouter sa vibration propre à l’édifice commun. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie modernité initiatique, non pas courir après le siècle, mais lui rappeler que toute lumière digne de ce nom vient de plus loin que nous et nous demande d’aller plus loin que nous-mêmes.

Le Rite Moderne d’Ecosse – Une franc-maçonnerie spirituelle pour le XXIe siècle

Laurent Jaunaux – Michel Maffesoli (préf.) – Philippe Michel (postf.)

Publié à compte d’auteur, 2026, 384 pages, 25 €

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