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Une Marseillaise maçonnique oubliée

Quand les enfants de l’équerre et du niveau chantaient la République des vertus

La Marseillaise – Bnf

En ce 14 juillet, jour de fête nationale, La Marseillaise retrouve sa place dans l’espace public, sur les places, dans les cérémonies, au cœur de la mémoire républicaine. Mais derrière l’hymne national se cache aussi une histoire moins connue, celle de ses réappropriations fraternelles, symboliques et maçonniques.

À la fin du XVIIIe siècle, des Frères chantèrent eux aussi sur l’air des Marseillais, non pour appeler au combat sanglant, mais pour célébrer l’équerre, le niveau, la lumière, l’égalité et la vertu.

Cette Marseillaise maçonnique oubliée rappelle qu’au-delà du chant patriotique se tient une autre musique, celle d’une République intérieure où l’homme apprend à devenir libre, juste et fraternel.

La Marseillaise

Il existe parfois, au détour des vieux recueils oubliés, des textes qui ouvrent une fenêtre sur l’âme profonde d’une époque

Des chants qui ne sont pas seulement des mélodies destinées à accompagner une cérémonie ou un banquet, mais de véritables archives sensibles où résonnent les espérances, les combats et les idéaux d’hommes qui voulaient transformer le monde en commençant par transformer leur propre regard.

Le Cantique maçonnique sur l’air des Marseillais, composé par le Frère Delalande à la fin du XVIIIe siècle, appartient à cette catégorie rare.

Il témoigne d’un moment singulier où la ferveur révolutionnaire, l’héritage des Lumières et la culture symbolique des Loges se rencontrent.

Nous sommes autour de 1796

La France sort des heures sombres de la Terreur. Les Loges, profondément désorganisées par les bouleversements révolutionnaires, reprennent progressivement leurs travaux. À Roye, dans la Somme, la Loge Le Temple du Silence célèbre sa réouverture. Le premier jour du premier mois de l’année maçonnique 5796, les Frères se retrouvent lors d’un banquet. Après un discours consacré aux devoirs du Franc-Maçon, le Frère Delalande interprète un cantique composé sur l’air déjà célèbre de La Marseillaise.

Le choix de cette musique n’est évidemment pas neutre.

Quelques années auparavant, ce chant avait accompagné l’entrée de la Révolution dans une nouvelle dimension

Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html

Mais sous la plume de Delalande, l’appel aux armes devient un appel à la construction intérieure.

« Enfants du niveau, de l’équerre,
Le jour de gloire est arrivé »

La substitution symbolique est remarquable

Les enfants de la patrie deviennent les enfants de l’équerre et du niveau.

Le niveau rappelle l’égalité essentielle entre les êtres humains. Il abolit les distinctions artificielles pour rappeler que, devant la mort comme devant l’initiation, chacun retrouve la même condition. L’équerre invite à la rectitude, à la justice, à l’accord entre la pensée et l’action.

Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html

Le combat n’est plus seulement extérieur. Il devient intérieur.

Le véritable ennemi n’est plus uniquement l’oppresseur politique. C’est l’ignorance, le fanatisme, l’intolérance et tout ce qui empêche l’homme de devenir pleinement humain.

« Vous voyez arriver les temps
Qu’avaient préparés vos lumières »

Cette phrase concentre l’esprit du siècle

Elle ne signifie pas que la Révolution française serait une création de la Franc-Maçonnerie, raccourci souvent utilisé par les adversaires de l’Ordre. Elle rappelle simplement que les Loges du XVIIIe siècle furent des lieux où circulèrent des idées nouvelles.

La liberté de conscience, l’idéal de fraternité, la réflexion sur l’égalité civile, la confiance dans le perfectionnement de l’être humain appartenaient à cet horizon commun des Lumières.

Le refrain lui-même connaît une étonnante transmutation.

« Aux armes, mes amis,
Déchargez vos canons,
Tirez, tirez à la santé
De tous les vrais Maçons »

Rouget de Lisle composant Ma Marseillaise

Le canon du soldat devient le canon du banquet maçonnique

L’arme qui détruit devient la coupe qui rassemble. La poudre du champ de bataille devient la parole fraternelle portée lors des santés rituelles. Toute l’alchimie symbolique maçonnique est là. Transformer la violence du monde en énergie de construction. Transformer le métal brut en lumière.

Rouget de Lisle, La Marseillaise et la mémoire maçonnique

Derrière cette adaptation maçonnique apparaît naturellement l’ombre du créateur du chant originel, Claude-Joseph Rouget de Lisle.

Rouget_de_Lisle 1792

Né le 10 mai 1760 à Lons-le-Saunier, officier du génie, poète, auteur dramatique et musicien, Rouget de Lisle compose dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, à Strasbourg, le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. La France vient de déclarer la guerre à l’Autriche. Le maire de Strasbourg, Philippe-Frédéric de Dietrich, cherche un chant capable d’accompagner l’enthousiasme patriotique des volontaires.

Rouget de Lisle écrit alors une œuvre destinée à devenir l’un des chants les plus célèbres du monde. Elle ne s’appelle pas encore La Marseillaise. Ce sont les fédérés venus de Marseille qui, en montant vers Paris durant l’été 1792, popularisent ce chant au point que le peuple finit par lui donner leur nom.

Le 14 juillet donne à cette histoire une résonance particulière

Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 au Champ de Mars

Ce jour ne commémore pas seulement la prise de la Bastille de 1789. Il renvoie aussi à la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, moment d’union nationale où la Révolution tenta de se penser comme réconciliation, serment collectif et fraternité civique. C’est pourquoi La Marseillaise, devenue hymne national, ne doit pas seulement être entendue comme un chant de guerre. Elle est aussi l’un des grands récits sonores de la République française, avec ses grandeurs, ses tensions, ses blessures et son espérance.

L’histoire maçonnique de Rouget de Lisle mérite alors d’être abordée avec précision

Daniel Ligou – Babelio

Le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, publié sous la direction de Daniel Ligou, dans sa nouvelle édition augmentée aux Presses universitaires de France en 2012, apporte une indication nette. À l’article consacré à Claude-Joseph Rouget de Lisle, il est rappelé que le célèbre auteur de La Marseillaise appartenait à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville. Le même article précise que plusieurs membres de sa famille furent affiliés à la Loge L’Intimité, à l’Orient de Niort.

Cet apport est capital

Il permet de sortir d’une zone d’allusions incertaines pour rejoindre le terrain plus sûr de la documentation maçonnique. Loin d’être une simple légende entretenue par la mémoire fraternelle, l’appartenance de Rouget de Lisle à la sociabilité maçonnique trouve ainsi un appui dans une source de référence.

Le fichier Bossu, conservé à la Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, vient compléter cette indication

La fiche consacrée à Rouget de Lisle rappelle les grandes étapes de son parcours profane. Claude-Joseph Rouget de Lisle, né à Lons-le-Saunier le 10 mai 1760, fut élève sous-lieutenant à l’École de Mézières en 1782, ingénieur ordinaire et aspirant lieutenant en 1784, lieutenant à Grenoble, puis premier au château de Joux en 1789, capitaine en Alsace en 1791. Suspendu le 23 août 1792, arrêté sous la Terreur, il fut réintégré dans le Génie le 20 mars 1795. La fiche mentionne encore la campagne de Bretagne, sa démission acceptée le 12 avril 1796, puis ses activités d’auteur de pièces de théâtre et de chants, dont La Marseillaise. Elle indique enfin sa mort à Choisy-le-Roi le 26 juin 1836.

Mais l’élément le plus précieux, pour notre propos, se trouve dans la fiche maçonnique elle-même

Le fichier Bossu rattache Rouget de Lisle à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville, en 1782. La mention, brève, sèche, presque administrative, a pourtant la force des documents d’archives. Elle inscrit le nom du futur auteur de La Marseillaise dans le paysage maçonnique de la fin de l’Ancien Régime.

Cette date de 1782 n’est pas indifférente

Rouget de Lisle est alors un jeune officier en formation, au moment où les Loges militaires et les Loges d’Orient de province constituent d’importants lieux de sociabilité, de rencontre et de circulation des idées. La Franc-Maçonnerie n’est pas encore prise dans les lectures fantasmatiques qui viendront plus tard. Elle est un espace de parole, de reconnaissance, de fraternité choisie, d’éducation morale et symbolique. Elle accueille des officiers, des magistrats, des médecins, des hommes de lettres, des musiciens, des savants, des administrateurs, tous marqués, à des degrés divers, par la culture des Lumières.

Rouget de Lisle appartient à ce monde

Son génie propre, sa sensibilité poétique, son tempérament parfois difficile, son goût de la musique et de la parole chantée s’inscrivent dans une époque où la chanson politique, le cantique, l’hymne et le chant de banquet ne sont pas de simples divertissements. Ils sont des véhicules d’idées. Ils forment une pédagogie collective. Ils donnent à entendre ce que les discours ne suffisent pas toujours à transmettre.

La Marseillaise, par Alfred Marzolff, à Strasbourg.

La notice du fichier Bossu donne aussi à voir les ombres de l’homme. Elle évoque les reproches adressés à Rouget de Lisle par ses chefs, son épicurisme et son peu d’ardeur au travail. Cette notation, presque rude, restitue une figure moins lisse que la statue patriotique. L’auteur de La Marseillaise ne fut pas seulement un héros de bronze. Il fut un homme de chair, avec ses contradictions, ses fragilités, ses fidélités et ses écarts. Cela ne diminue pas sa grandeur. Cela la rend plus humaine.

Et cette humanité même intéresse le regard maçonnique.

Car l’initiation ne célèbre pas des êtres parfaits. Elle travaille sur des pierres brutes

Elle ne nie ni les failles ni les aspérités. Elle les reconnaît comme matière première d’un possible perfectionnement. Rouget de Lisle, homme des Lumières, officier, poète, musicien, auteur d’un chant devenu plus grand que lui, apparaît ainsi comme une figure de passage entre l’individu et le mythe, entre la Loge et la Nation, entre le chant fraternel et l’hymne civique.

14 juillet rue Daunon, Childe Hassam

Philippe-Frédéric de Dietrich, qui accueille la première interprétation du chant à Strasbourg, appartient lui aussi à cet univers de sociabilité éclairée où la Franc-Maçonnerie, les sciences, la politique municipale et l’idéal de réforme pouvaient se rencontrer. L’esprit qui entoure la naissance de La Marseillaise est donc celui d’un monde où se croisent officiers, savants, philosophes, hommes des Lumières et membres des Loges.

Mais La Marseillaise dépasse très vite son auteur. Elle devient un mythe. Un chant de passage. Un chant de seuil.

Comme dans une initiation, elle raconte une sortie de l’ancien monde et une marche vers une réalité nouvelle.

Son vocabulaire appartient à la guerre révolutionnaire, mais sa postérité dépasse largement le combat militaire. Elle devient l’expression d’un peuple qui cherche sa souveraineté et affirme sa dignité.

C’est précisément cette puissance symbolique qui explique pourquoi des Francs-Maçons du XVIIIe et du XIXe siècle vont reprendre son air.

Ils ne reprennent pas la violence du combat. Ils en extraient l’énergie. La Marseillaise maçonnique remplace la victoire sur l’ennemi par la victoire sur soi-même.

Elle transforme le champ de bataille en chantier. Le soldat devient bâtisseur. L’arme devient outil. La conquête devient perfectionnement.

Une autre révolution, celle de l’homme intérieur.

Le cantique de Delalande poursuit cette idée lorsqu’il proclame

« Toi, malheureux sans ressource,
Toi, vertueux persécuté,
Viens chez nous, de l’humanité
Nous te découvrirons la source »

La Loge apparaît ici comme un refuge moral. Non un lieu séparé du monde, mais un espace où l’humain retrouve sa dignité.

La dernière strophe ouvre enfin sur l’universalisme maçonnique

« Sur la surface de la terre,
Tous les Francs-Maçons répandus
Ne font que prêcher les vertus,
Ne font que porter la lumière »

Ces mots traversent les siècles.

Ils rappellent que l’idéal maçonnique n’est pas celui d’une domination mais celui d’une transmission. Porter la lumière ne signifie pas posséder la vérité. Cela signifie chercher. Toujours chercher.

Monet-montorgueil

Cette Marseillaise des enfants de l’équerre et du niveau, conservée dans les recueils maçonniques du XIXe siècle et citée par l’historien Daniel Ligou, demeure un magnifique témoignage d’une époque où l’on croyait encore que chanter ensemble pouvait contribuer à construire un monde nouveau.

La publier un 14 juillet, ce n’est donc pas ajouter une curiosité maçonnique à la fête nationale C’est rappeler que la République, lorsqu’elle demeure fidèle à sa promesse la plus haute, n’est pas seulement une organisation politique. Elle est aussi une exigence morale.

Entre Rouget de Lisle et Delalande, entre la Nation et le Temple, entre le citoyen et l’initié, une même interrogation demeure.

Comment faire naître un homme plus libre, plus juste et plus fraternel ?

Car avant de changer la cité, le Franc-Maçon le sait depuis toujours. La première pierre à tailler est celle qu’il porte en lui.

Religion au travail, la visibilité progresse et les équilibres se fragilisent

Le Baromètre du fait religieux en entreprise 2026, publié par l’Institut Montaigne sous la direction de Lionel Honoré, relève une présence religieuse désormais repérée dans près de huit environnements professionnels sur dix. Cette progression concerne principalement des pratiques ordinaires, peu perturbatrices pour l’activité. Elle s’accompagne néanmoins d’une hausse des tensions, des comportements rigoristes et des situations de stigmatisation ou de discrimination. Entre liberté de conviction, aspiration à la neutralité et exigences du travail collectif, l’entreprise devient l’un des lieux où se négocient concrètement les rapports entre croyances individuelles et règles communes.

L’Institut Montaigne, de la réflexion à l’action publique

Espace indépendant de réflexion consacré à l’intérêt général, l’Institut Montaigne étudie les grandes transformations économiques, sociales, technologiques, environnementales et géopolitiques. Ses publications prennent la forme de rapports, de notes d’analyse, de propositions d’action ou, comme dans le cas présent, d’« opérations spéciales » destinées à mesurer et à rendre intelligible un phénomène précis de la vie collective.

L’Institut entend ainsi établir un lien entre la recherche, le débat public et la décision, en produisant des données susceptibles d’éclairer aussi bien les politiques publiques que les pratiques des acteurs économiques et sociaux.

Lionel Honoré – source HAL

Lionel Honoré, le fait religieux observé au plus près du travail

Lionel Honoré est professeur en sciences de gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Tours. Il dirige l’Observatoire du fait religieux en entreprise, qu’il a créé en 2012 à Sciences Po Rennes. Ses recherches portent sur le fonctionnement des organisations, les comportements au travail et la manière dont les convictions religieuses prennent place dans les relations professionnelles.

Cette double approche, universitaire et empirique, lui permet d’aborder le fait religieux sans le réduire à une question identitaire ou idéologique. Il l’inscrit dans les réalités concrètes du management, du droit et des collectifs de travail.

Depuis 2013, le Baromètre du fait religieux en entreprise mesure la présence des comportements et des demandes liés à la religion dans les situations professionnelles.

L’édition 2026 repose sur 1 927 questionnaires recueillis auprès d’encadrants et de cadres, auxquels s’ajoutent 2 123 réponses de salariés croyants et pratiquants. Des observations de terrain et des entretiens menés avec des responsables des ressources humaines, des dirigeants, des salariés et des représentants de plusieurs cultes complètent cette enquête quantitative.

La continuité du dispositif permet de suivre les évolutions sur plus d’une décennie. Le croisement entre le regard de l’encadrement et celui des salariés pratiquants offre également une compréhension plus fine des situations vécues.

Une présence religieuse désormais largement visible

Le premier résultat concerne l’extension du phénomène. En 2026, 79 % des répondants déclarent observer régulièrement ou occasionnellement des faits religieux dans leur environnement professionnel, contre 71,3 % en 2024 et 66,7 % en 2022. Ce niveau est le plus élevé depuis la création du baromètre.

Cette donnée appelle cependant une lecture prudente

Elle ne signifie ni que 79 % des situations de travail sont perturbées par la religion, ni que huit entreprises sur dix connaissent des conflits religieux. Un signe vestimentaire, une demande d’absence pour une fête confessionnelle, une prière pendant une pause et un refus d’exécuter une tâche ne relèvent ni de la même nature ni du même degré de difficulté.

La majorité des manifestations observées demeure compatible avec le fonctionnement ordinaire de l’entreprise. Les situations à faible densité religieuse représentent 52 % des cas étudiés. Elles se caractérisent par une présence limitée, sans effet notable sur l’organisation du travail ou les relations professionnelles. Les situations de forte densité, dans lesquelles la religion influence réellement le fonctionnement du collectif, atteignent 24 %. Cette proportion progresse modérément depuis 2018, où elle s’élevait à 19 %.

Le rapport évite ainsi deux lectures également réductrices

La première consisterait à nier l’installation durable du fait religieux dans les entreprises françaises. La seconde ferait de toute expression religieuse une menace pour le travail collectif. Les résultats décrivent plutôt une coexistence de situations très différentes, allant de la manifestation individuelle sans conséquence jusqu’au conflit mettant directement en cause l’autorité, l’égalité professionnelle ou l’accomplissement des tâches.

Le signe religieux devient le premier fait observé

La transformation la plus visible concerne le port de signes religieux. Celui-ci est cité par 50 % des répondants en 2026, contre 34 % en 2024 et 21 % en 2022. En intégrant les objets religieux présents dans l’espace professionnel, la proportion atteint 53 %. Parmi les salariés croyants et pratiquants interrogés, 55 % déclarent porter ou avoir déjà porté un signe religieux au travail.

Les demandes d’absence ou d’aménagement du temps de travail arrivent ensuite

Elles sont citées par 29 % des répondants. La prière durant les pauses concerne 13 % des situations observées. Les comportements qui affectent plus directement les relations professionnelles restent moins fréquents. Le refus de serrer la main à une femme est relevé par 8 % des encadrants, le prosélytisme par 7 %, les refus de tâches ou de travailler sous les ordres d’une femme par 6 %.

Cette hiérarchie rappelle une distinction fondamentale

La visibilité religieuse ne se confond pas avec la transgression des règles professionnelles. Le port d’un signe relève, en principe, de la liberté de manifester ses convictions dans l’entreprise privée. Le refus de travailler avec une collègue en raison de son sexe porte au contraire atteinte à l’égalité et au fonctionnement du collectif. Une politique de gestion cohérente doit donc commencer par qualifier précisément les faits.

Le baromètre relève néanmoins une progression des comportements qualifiés de rigoristes.

En 2026, 17 % des répondants disent en observer régulièrement, contre 8 % en 2019. Dans les environnements à forte densité religieuse, cette part atteint 26 %. L’islam est associé à 91 % des situations ainsi identifiées. Cette donnée mesure une perception rapportée par les personnes interrogées. Elle ne saurait être étendue à l’ensemble des salariés musulmans ni être confondue avec une appréciation générale de leur pratique religieuse.

Un phénomène plus jeune, plus féminin et socialement concentré

L’édition 2026 met également en évidence une évolution sociologique. Les situations associées exclusivement à des femmes représentent désormais 31 % des cas observés, contre 26 % pour celles qui concernent uniquement des hommes. Cette féminisation s’explique notamment par l’importance croissante du port visible de signes religieux.

Les comportements perturbant davantage l’activité ou remettant en cause l’égalité entre les sexes demeurent cependant plus souvent associés à des hommes. Le rapport relève que les refus de travailler avec une femme, de se placer sous son autorité ou de lui serrer la main restent majoritairement masculins.

Le fait religieux observé au travail est aussi plus jeune

Les moins de 40 ans concentrent 86 % des situations, tandis que les moins de 30 ans en représentent la moitié. Les comportements transgressifs apparaissent également plus fréquents parmi les salariés les plus jeunes.

Plusieurs hypothèses peuvent contribuer à l’interprétation de cette évolution, parmi lesquelles une affirmation identitaire plus marquée, une moindre intériorisation de la frontière entre convictions personnelles et rôles professionnels, ou un rapport différent à l’autorité. Le baromètre établit toutefois une concentration générationnelle sans prétendre, à lui seul, en déterminer les causes.

La répartition sociale est tout aussi significative

Les ouvriers et les employés représentent 75 % des situations observées. Les secteurs les plus concernés sont ceux qui rassemblent une main-d’œuvre nombreuse, souvent jeune et socialement diverse, notamment l’industrie, le commerce, la grande distribution, le transport, la logistique, la sécurité et le nettoyage.

Les grandes entreprises apparaissent davantage exposées, ce qui tient en partie à l’importance de leurs effectifs et à la diversité des situations professionnelles qu’elles réunissent. Cette concentration ne doit pourtant pas conduire à associer mécaniquement religion et catégories populaires. Elle montre plutôt que les tensions deviennent plus visibles dans les espaces où se combinent contraintes horaires, travail collectif, hiérarchies de proximité et faibles possibilités d’aménagement individuel.

L’islam demeure majoritaire sans résumer le fait religieux.

Les faits observés concernent l’ensemble des cultes représentés dans l’enquête

L’islam demeure majoritaire dans les situations rapportées, mais le catholicisme, le judaïsme et les Églises évangéliques apparaissent également dans les demandes d’aménagement, le port de signes, les pratiques de prière ou l’expression des convictions.

La part majoritaire de l’islam peut être rapprochée de plusieurs facteurs que le rapport permet seulement d’approcher. La jeunesse de sa population pratiquante, la visibilité de certains signes, l’existence de prescriptions concernant les horaires, l’alimentation ou les relations entre les sexes, ainsi que la concentration de salariés musulmans dans certains secteurs peuvent accroître le nombre de situations repérées.

Le baromètre souligne aussi que les perceptions diffèrent selon les religions

Les pratiques catholiques sont souvent moins identifiées comme religieuses lorsqu’elles s’inscrivent dans des habitudes culturelles anciennes. Les expressions juives et évangéliques sont moins fréquemment observées dans les entreprises étudiées, mais elles ne sont nullement absentes.

Cette diversité invite à ne pas réduire le fait religieux à une seule confession. Une politique d’entreprise fondée sur des principes généraux doit s’appliquer à des comportements comparables sans établir de hiérarchie entre les croyances. Le critère pertinent demeure l’effet de la pratique sur la sécurité, l’accomplissement du travail, les droits d’autrui et le fonctionnement de l’organisation.

Les tensions progressent sans devenir la règle

La hausse de la visibilité religieuse s’accompagne d’une dégradation des perceptions. En 2026, 37 % des répondants considèrent le fait religieux comme négatif et perturbateur, contre 28 % en 2024 et 21,9 % en 2022. Près de la moitié estime que certains comportements religieux gênent la réalisation du travail, tandis que 46 % les jugent davantage revendicatifs.

Dans 55 % des situations comportant un fait religieux, une intervention managériale est jugée nécessaire. Cette proportion reste proche de celle relevée en 2024. En revanche, un quart de ces interventions donne désormais lieu à une tension ou à un conflit, contre 6 % en 2013.

L’entreprise ne connaît donc pas une multiplication générale des crises, mais les situations qui nécessitent l’intervention de la hiérarchie deviennent plus difficiles à réguler. La notion de densité religieuse apporte ici un éclairage utile. Dans les environnements où les manifestations sont nombreuses et répétées, leur perception se dégrade plus fortement.

L’accumulation peut transformer des pratiques individuellement admissibles en source de désorganisation ou d’incompréhension collective.

Une demande d’aménagement isolée se traite plus aisément qu’une succession de requêtes touchant les horaires, les tâches, les congés et les relations entre collègues.

Le rapport relève également une acceptabilité différenciée

Les pratiques qui perturbent peu le travail restent largement tolérées. Les refus de tâches, le prosélytisme insistant, les comportements discriminatoires et les remises en cause de l’autorité suscitent en revanche un rejet net. Cette frontière rejoint le droit applicable, qui protège les convictions sans reconnaître un droit général à se soustraire aux obligations essentielles du contrat de travail.

La visibilité expose aussi à la stigmatisation

La progression des tensions ne se manifeste pas uniquement par des revendications religieuses. Elle concerne aussi les réactions qu’elles provoquent. La part des répondants déclarant observer des situations de stigmatisation ou de discrimination liées à la religion atteint 37 %, contre 32 % en 2024 et 19 % en 2019.

Toutes les confessions sont concernées, mais selon des modalités différentes. La stigmatisation envers les salariés juifs augmente fortement. Elle est rapportée dans 41 % des situations les concernant en 2026, contre 32 % en 2024 et 16 % en 2022. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de progression des actes et discours antisémites qui dépasse le seul cadre professionnel.

Les salariés musulmans déclarent davantage de discriminations, notamment lors de l’embauche

Trente pour cent des pratiquants musulmans interrogés disent avoir eu le sentiment d’être discriminés au cours d’un recrutement, contre 8 % pour l’ensemble des salariés pratiquants. Parmi les situations de discrimination à l’embauche repérées par les encadrants, 75 % concernent des personnes musulmanes.

La visibilité religieuse expose ainsi les salariés à un double risque

Elle peut susciter des difficultés d’organisation lorsqu’elle se traduit par des demandes incompatibles avec le travail. Elle peut aussi provoquer suspicion, mise à l’écart ou discrimination, même lorsque le comportement demeure conforme aux règles professionnelles.

Les conséquences humaines dépassent le seul incident

Parmi les salariés pratiquants ayant déjà ressenti une stigmatisation ou une discrimination, 53 % ont envisagé de quitter leur entreprise. Le défaut de traitement fragilise ainsi l’appartenance au collectif, la confiance envers la hiérarchie et la fidélité à l’organisation.

La neutralité souhaitée n’est pas la règle juridique générale

L’un des résultats les plus révélateurs concerne l’écart entre la perception des salariés et le droit. Quatre-vingt-un pour cent des répondants estiment que le principe de neutralité religieuse devrait s’appliquer aux entreprises privées.

Pourtant, la neutralité issue du principe de laïcité s’impose d’abord à l’État, aux collectivités publiques et aux agents chargés d’une mission de service public.

Dans l’entreprise privée ordinaire, le principe demeure celui de la liberté de conviction et d’expression religieuse

Cette liberté n’est pas absolue. L’employeur peut lui apporter des restrictions lorsqu’elles sont justifiées par la nature de la tâche, proportionnées au but recherché et fondées sur des considérations objectives telles que la sécurité, l’hygiène, le bon fonctionnement de l’entreprise ou la protection des droits d’autrui.

Une politique interne de neutralité peut également être instaurée dans certaines conditions. Elle doit être générale, cohérente et appliquée sans cibler une religion particulière. La jurisprudence européenne admet ce type de règle lorsqu’elle répond à un besoin réel de l’employeur et demeure proportionnée. La préférence d’un client ne suffit pas, à elle seule, à justifier l’interdiction d’un signe religieux.

Les décisions européennes citées dans le rapport montrent que le droit recherche moins une interdiction générale qu’une conciliation. La liberté du salarié, les nécessités de l’organisation, les droits des collègues et la préservation d’un climat de travail apaisé doivent être examinés ensemble.

Les comparaisons européennes confirment la diversité des approches. La Belgique accorde une place importante aux politiques de neutralité. L’Allemagne protège fortement la liberté religieuse. L’Italie et l’Espagne privilégient souvent les arrangements locaux. Le Royaume-Uni aborde davantage ces questions sous l’angle de la discrimination indirecte et de l’aménagement raisonnable.

Les encadrants demeurent insuffisamment accompagnés

Le principal enseignement opérationnel du baromètre concerne peut-être moins la religion elle-même que la faiblesse des outils disponibles. Seules 25 % des entreprises concernées disposent d’au moins un dispositif consacré à la gestion du fait religieux. Une proportion identique a organisé des formations spécifiques. Moins de la moitié des répondants disent bien connaître le droit applicable ou la politique interne de leur entreprise.

Cette insuffisance place les encadrants de proximité dans une situation délicate. Ils doivent qualifier rapidement un comportement, écouter une demande, vérifier sa compatibilité avec le travail, prévenir une éventuelle discrimination et préserver l’équilibre du collectif. Faute de formation ou de doctrine claire, leurs réponses risquent de varier selon les services, les personnes et les sensibilités.

Les petites et moyennes entreprises rencontrent des difficultés particulières

Elles disposent plus rarement d’un service juridique, d’une direction des ressources humaines structurée ou d’un référent spécialisé. Une situation qui pourrait être résolue par une explication ou un aménagement proportionné peut alors se transformer en conflit personnel.

Les salariés pratiquants apparaissent eux aussi isolés. Plus de 80 % déclarent faire face seuls aux tensions, aux refus de demandes, aux discriminations ou aux situations de stigmatisation. Les organisations syndicales adoptent des positions hétérogènes, parfois centrées sur la défense de la liberté individuelle, parfois davantage préoccupées par la neutralité ou la cohésion du collectif.

Le fait religieux est ainsi devenu une question ordinaire de management, sans être encore traité avec les moyens accordés à d’autres dimensions de la vie professionnelle.

Former les encadrants, définir des procédures, rappeler les critères juridiques et offrir des voies de médiation ne revient ni à favoriser la religion ni à la combattre. Il s’agit de transformer l’incertitude en règle intelligible.

Un instrument utile qui mesure aussi des perceptions

La continuité du baromètre constitue sa première force. Elle permet d’observer des tendances sur plus de dix années, de comparer les évolutions et de distinguer les phénomènes durables des variations ponctuelles. Le croisement entre encadrants et salariés pratiquants enrichit également l’analyse en faisant apparaître les écarts entre ceux qui gèrent les situations et ceux qui les vivent.

Certaines limites doivent toutefois être conservées à l’esprit. Une grande partie des résultats repose sur des faits déclarés et sur des perceptions. Le repérage d’un comportement religieux dépend de la sensibilité de la personne interrogée, de sa connaissance du contexte et de sa propre conception de la neutralité. Une visibilité accrue peut donc traduire une augmentation des pratiques, une attention plus grande portée à celles-ci, ou la combinaison de ces deux mouvements.

La catégorie de « comportement rigoriste » exige elle aussi de la prudence. Elle rassemble des attitudes diverses dont la qualification peut varier. L’association majoritaire de ces comportements à l’islam décrit ce que les répondants déclarent identifier. Elle ne mesure ni la religiosité d’une population entière ni une disposition générale des croyants musulmans.

Le baromètre accorde enfin une place importante aux entreprises déjà concernées par le fait religieux. Ses résultats éclairent précisément les situations observées, mais ils ne doivent pas devenir un portrait uniforme du monde du travail français. La moyenne nationale recouvre des différences considérables selon les secteurs, la taille des entreprises, les métiers et les territoires.

Ces réserves ne diminuent pas l’intérêt de l’étude. Elles en fixent le juste usage. Le baromètre ne livre pas un verdict sur les religions. Il fournit des repères pour comprendre des interactions professionnelles devenues plus visibles et parfois plus tendues.

La liberté de conscience à l’épreuve de la règle commune

Pour le Franc-Maçon, le sujet touche à l’une des articulations les plus délicates de la vie démocratique. La liberté de conscience protège aussi bien le droit de croire que celui de ne pas croire, de manifester une conviction que de refuser toute pression religieuse. Elle ne peut cependant se maintenir sans une règle commune capable de garantir à chacun une égale dignité.

La fraternité ne consiste pas à approuver toutes les demandes. Elle exige d’écouter les personnes sans renoncer à apprécier les comportements. Elle refuse également que la visibilité d’une croyance devienne le motif d’une exclusion. Entre complaisance et rejet, la démarche maçonnique recherche une mesure qui ne sacrifie ni la liberté individuelle ni l’égalité collective.

L’entreprise n’est pas une Loge et sa finalité demeure professionnelle. Elle réunit pourtant des femmes et des hommes porteurs d’histoires, de convictions et d’appartenances différentes. La qualité du lien collectif dépend alors de la capacité à distinguer la personne, toujours digne de respect, de l’acte, qui peut être discuté, limité ou refusé.

Le baromètre rappelle ainsi une exigence familière à la méthode initiatique

Avant de condamner ou d’absoudre, il faut nommer justement, examiner les faits et replacer chaque demande dans l’ensemble auquel elle appartient. La liberté sans règle peut devenir domination. La règle sans discernement peut devenir exclusion. Entre ces deux écueils se construit un espace commun où la conscience demeure libre parce que nul ne peut imposer la sienne aux autres.

Religion au travail – Baromètre du fait religieux en entreprise 2026, Lionel Honoré, Institut Montaigne, « Opération spéciale », juillet 2026, 116 pages.

Vient de paraître le N°6 de la Revue « Idéal Maçonnique », la revue maçonnique ouverte aux non-maçons !

L’idéal maçonnique c’est l’objet de notre désir affirme Mateo Simoita. En développant cette idée il en arrive à évoquer Edgar Morin qui fait l’objet du thème central de ce numéro. Ce dossier sur Edgar Morin commence par un texte d’Eric Parsotam intitulé « Le Migrant ». Il inaugure ainsi une rubrique lexicographique. Sylvie B.S. signe ce que l’on pourrait considérer comme l’éditorial du dossier : Edgar Morin, artisan d’un humanisme vivant.

Dans ces impressions de lectures de l’ouvrage « La Fraternité, pourquoi » Sylvie Moy fait un pas vers les « oasis de fraternité » qu’Edgar Morin a conçus.

Le dossier comprend une biographie d’Edgar Morin qui permet de replacer les différentes étapes de sa vie.

Ce dossier n’élude pas les questions qui fâchent avec la reprise de la diatribe de Caroline Fourest, farouche défenseuse de la politique de Benyamin Nétanyahou, très critique de l’attirance d’Edgar Morin pour le monde musulman.

Ce Numéro 6 contient aussi plusieurs textes personnels, sur les souffrances faites aux femmes et aux enfants par ce monde viril qui ne voit pas la perversité qu’il instrumente !

Christiane Mercier dans Vous avez dit « violence » ? et Horizon B dans Les violences faites aux femmes : Au-delà des chiffres, une question de liberté, apportent des témoignages personnels qui méritent réflexion.

Serge Maffre dans un article intitulé « LAÏCITÉ ET QUESTION SOCIALE, Deux chemins d’une même émancipation », replace, avec courage, la laïcité dans la problématique contemporaine.

Il n’y a pas de numéro de la revue « idéal Maçonnique » sans une brise poétique : Michel Renault et Thelonious l’Utopiste apportent ce vent frais qui nous fait du bien.

Vous pouvez télécharger gratuitement ce numéro soit dans son édition francophone soit dans l’édition anglophone en cliquant sur ce lien.

Rappelons que la revue « Idéal Maçonnique » est éditée par l’Association internationale pour la Promotion de l’Idéal Maçonnique.

Pierre Bertinotti dans « La Voix du GODF » : un Grand Maître à l’heure du bilan

Dans le huitième épisode de « La Voix du GODF », Fabrice Millon reçoit Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, pour un entretien de bilan à l’issue de l’année maçonnique 2025-2026. Communication, jeunesse, laïcité, intelligence artificielle, question sociale, État de droit, relations internationales : le Grand Orient de France revendique une année dense, tournée vers les Loges autant que vers la Cité.

À quelques semaines de la fin de son mandat, Pierre Bertinotti a choisi le micro de « La Voix du GODF » pour dresser le bilan d’une année maçonnique qu’il estime conforme aux engagements pris lors de son installation. Face à Fabrice Millon, le Grand Maître du Grand Orient de France revient sur les grands axes de son action : resserrer les liens entre l’obédience et ses Loges, moderniser la communication, renforcer la présence du GODF dans le débat public et poursuivre le rayonnement d’une Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique.

L’entretien s’ouvre sur une idée forte

Le Conseil de l’Ordre aurait rempli la feuille de route fixée par le Convent. Celle-ci portait notamment sur la sécurisation de l’avenir de l’obédience, la clarification des dépenses, le développement international, la solidarité, l’accompagnement des commissions obédientielles et la mise à disposition d’outils de travail plus modernes.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Pierre Bertinotti insiste sur deux priorités personnelles : rapprocher l’obédience des Loges et replacer le Grand Orient de France au cœur du débat public.

Pour le premier objectif, il cite la mise à disposition d’outils de formation et de transmission, la création de nouveaux supports de communication, dont GODF Actu, ainsi que le développement du podcast « La Voix du GODF ». Il souligne aussi le rôle des conseillers de l’Ordre délégués régionaux, appelés à devenir des relais vivants entre les Loges et l’obédience.

Fabrice Millon

Pour le second objectif, le fil rouge aura été celui de la refondation du pacte social. Cette notion a irrigué plusieurs grands thèmes : l’intelligence artificielle, la question sociale, les dignités humaines et l’État de droit. Quatre sujets qui disent, chacun à leur manière, les inquiétudes et les fractures du temps présent.

Sur l’intelligence artificielle, le GODF entend faire entendre une parole humaniste

Non pour refuser la modernité, mais pour rappeler que toute puissance technique doit rester interrogée à l’aune de la liberté, de la responsabilité et de la dignité humaine. Sur la question sociale, Pierre Bertinotti affirme la nécessité d’un recentrage. Après les grands combats sociétaux auxquels le Grand Orient de France a contribué ou qu’il a accompagnés –IVG, abolition de la peine de mort, mariage pour tous, fin de vie – l’urgence est désormais de regarder en face les souffrances sociales qui nourrissent les replis, les colères et les votes de rupture.

Cette orientation s’est traduite par des contacts avec de grandes associations humanitaires et caritatives.

Ce choix a valeur de signe

Il marque la volonté de renouer le dialogue avec celles et ceux qui, sur le terrain, affrontent concrètement la précarité, l’exclusion et les fractures humaines.

1er mai 2026 au Père-Lachaise, DR

Autre thème majeur : la défense de l’État de droit

Dans un contexte où montent les discours autoritaires, les assignations identitaires et les remises en cause de l’universalisme, Pierre Bertinotti assume l’idée d’un combat culturel. Il ne s’agit pas, dit-il en substance, de politique partisane, mais bien d’un engagement politique au sens noble : défendre une certaine idée de la Cité, fondée sur la liberté absolue de conscience, la tolérance mutuelle, le respect de l’autre et le refus de la préférence nationale.

L’année aura également été marquée par une forte extériorisation

Le Grand Maître rend hommage aux Loges qui, partout, ont organisé conférences publiques, tenues blanches ouvertes, rencontres, portes ouvertes et débats. La Franc-Maçonnerie spéculative, rappelle-t-il implicitement, n’est pas une pensée immobile : elle prépare l’action, éclaire la décision et travaille à la transformation de l’homme comme de la société.

Rue Cadet, plusieurs temps forts ont rythmé l’année…

Façade du GOdF à Paris
Façade du GOdF à Paris 9e rue Cadet. Intérieur allumé.

La déambulation du 1er mai au Père-Lachaise, la fête de la laïcité du 13 décembre 2025, les tables rondes consacrées à la question sociale, aux dignités humaines et à l’État de droit, ou encore les « Chantiers de la République », abordant la liberté de la presse, les réseaux sociaux, la fin du multilatéralisme ou le réenchantement de la politique.

François-Hollande,-une-parole-qui-compte

La venue de personnalités politiques de premier plan – François Hollande, Bernard Cazeneuve, Édouard Philippe, ou encore la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet – témoigne de cette volonté de faire du siège du GODF un lieu de débat républicain. Non un cénacle fermé, mais un espace où la parole se confronte, où la contradiction peut s’exercer, où les principes républicains sont remis sur l’établi.

Dans la dernière partie de l’entretien, Pierre Bertinotti évoque les chantiers à poursuivre

Trois directions apparaissent clairement : la communication, la jeunesse et les relations internationales.

La communication, d’abord, parce que le GODF veut mieux faire connaître ce qu’il est, ce qu’il pense et ce qu’il apporte au débat public. À cet égard, il faut souligner un point important : l’épisode est proposé avec un sous-titrage, permettant aux personnes sourdes ou malentendantes d’accéder à son contenu. Ce choix d’accessibilité mérite d’être salué, car il prolonge concrètement une exigence humaniste : rendre la parole commune disponible au plus grand nombre.

La jeunesse, ensuite, constitue un enjeu décisif. Pierre Bertinotti insiste sur les moins de 35 ans, leur formation, leur accueil, leur implication dans les activités de l’obédience. Une obédience qui veut transmettre doit savoir écouter ceux qui arrivent. Elle doit tenir ensemble la fidélité à la tradition et l’intelligence du présent.

Les relations internationales, enfin, demeurent un axe fort. Le GODF souhaite renforcer ses liens avec les obédiences amies, soutenir davantage ses Loges à l’étranger et promouvoir une Maçonnerie libérale et adogmatique dans un monde traversé par les crispations géopolitiques. L’évocation de Sœurs ukrainiennes reçues récemment rue Cadet donne à cette ambition une résonance très concrète : la Fraternité n’est jamais un mot abstrait lorsque l’histoire se charge de bruit et de fureur.

Avec cet épisode de « La Voix du GODF », Pierre Bertinotti livre donc moins un inventaire qu’une lecture politique, maçonnique et symbolique d’une année de mandat.

Le bilan se veut dense, assumé, orienté vers l’action

Il rappelle que le Grand Orient de France entend rester fidèle à sa vocation : travailler l’homme pour éclairer la société, défendre la République lorsque ses fondements vacillent, et porter dans le monde profane les vérités patiemment éprouvées dans le Temple.

À l’heure où les discours de haine, les replis identitaires et les tentations autoritaires gagnent du terrain, cet entretien rappelle une évidence

Une obédience maçonnique ne se mesure pas seulement à son histoire, mais à sa capacité de faire vivre ses principes dans le présent. En cela, la parole de Pierre Bertinotti apparaît comme une invitation à poursuivre le travail : tailler la pierre, certes, mais aussi tenir la lampe allumée dans la Cité.

Source : GODF – Entretien complet à écouter, avec sous-titrage pour les personnes sourdes ou malentendantes.

La parole du Vénérable du lundi – « ça n’doit pas être drôle d’être obligé de lire le seul journal ouvert tout l’été ? »

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Mes très chers Frères et Sœurs,
La saison maçonnique est terminée. Le maillet s’est tu, les colonnes ont été repliées, et les temples ont retrouvé leur calme poussiéreux. Pour beaucoup, c’est le temps du repos bien mérité. Pour d’autres… c’est le début d’une longue traversée du désert. Et dans ce désert, il n’y a qu’une oasis où l’eau encore à flots : Le Journal 450.fm. Soyez les Bienvenus dans le Temple de l’information offerte fraternellement.

Alors oui, je vais me faire un petit plaisir. Un plaisir mesquin, je l’avoue, mais tellement jouissif. Toute l’année, certains ont passé leur temps à critiquer quelques chroniques de « 450.fm ? Trop à droite. Trop à gauche. Trop élitiste. Trop populaire. Trop IA, pas assez GODF ou GLDF selon. Trop ceci, pas assez cela... »

Certaines critiques allaient encore plus loin : journal partisan, organe officieux, concurrent déloyal, voire — comble de l’horreur — « pas assez maçonnique ». On a eu droit aux sous-entendus, aux critiques de couloir, aux posts passifs-agressifs et aux grands discours sur « la vraie presse maçonnique ».

Et puis arrive le mois de juillet…

Animaux de Brousse
Animaux de brousse

Et là… miracle. Le silence. Plus de tenues, plus de convocations, plus de débats en Loge, plus de revues papier qui sortent, plus rien. Le grand vide informationnel. Le néant maçonnique. Et devinez qui reste ouvert 24h/24, sept jours sur sept, même en plein mois d’août ?

Alors on les voit arriver. Timidement d’abord. Comme des bêtes assoiffées qui s’approchent d’un point d’eau en sachant très bien que le lion est caché derrière le buisson. Ils cliquent. Ils lisent. Certains restent dix minutes, d’autres une heure. Et puis, comble de la tragédie humaine, certains commentent.

Ah, mes amis… voir un frère ou une soeur qui nous a descendus en flammes toute l’année liker discrètement un article ou — mieux — laisser un commentaire pour entrer dans le débat… c’est du grand spectacle. C’est presque touchant. On a envie de leur mettre une petite chanson interprétée par Rika Zaraï : « Michaël est de retour  »

C’est un peu comme pactiser avec l’ennemi, non ? Une sorte de collaboration malgré soi. Le collabo de l’été. Le « je-critique-mais-je-le-lis-quand-même-parce-qu’il-n’y-a-que-ça ». On devrait leur créer une carte spéciale : « Résistant en hiver, lecteur en été ».

Il y a pire, vous savez. Il y en a qui vont jusqu’à nous envoyer des messages privés pour nous demander tel ou tel article ancien. En mode « je viens en paix, ne le dis à personne ». On sent quand même un peu la honte. La délicieuse, l’irrésistible honte. Celle du Frère ou de la Soeur qui, après avoir clamé partout que nous n’étions pas « sérieux », se retrouve à dépendre du survivant pour ne pas devenir fou ou folle pendant sa villégiature bretonne ou landaise.

Alors oui, je l’avoue sans rougir : cet été, on va se régaler. On va observer, avec un sourire en coin, tous ceux qui nous ont snobés pendant dix mois venir discrètement se servir à notre buffet informationnel « All you can eat * » . Parce qu’au fond, même nos plus farouches détracteurs ont besoin de savoir ce qui se passe dans la Maçonnerie. Et quand tout ferme, il n’en reste plus qu’un. C’est presque biblique.

« Tu m’as critiqué pendant la saison… mais l’été venu, tu mangeras à ma table. »

Alors à tous ceux qui vont nous lire cet été, parfois la boule au ventre : sachez que nous vous accueillons avec Fraternité et sans rancune. Et si jamais vous commentez… on ne dira rien. Promis – juré.

On se contentera de sourire en coin en pensant : « Tiens, encore un qui s’est rendu. »

Bon été à tous.
Et surtout, à très vite.

Le Vénérable (qui, lui, n’a jamais fermé)

  • * Buffet à volonté

L’obsolescence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle : crise du sens et défi initiatique pour la Franc-maçonnerie

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Nous sommes obsolètes. L’affirmation choque, dérange, semble outrancière. Pourtant, si l’on dépasse les réactions immédiates pour examiner froidement la trajectoire technologique actuelle, elle apparaît moins comme une provocation que comme une hypothèse sérieuse sur notre devenir. Non pas une obsolescence économique ou professionnelle, mais une obsolescence plus radicale : celle de notre fonction existentielle.

Le débat public sur l’intelligence artificielle reste souvent superficiel. Il se concentre sur la disparition d’emplois, la triche académique ou encore la concurrence faite aux artistes. Ces enjeux sont réels, mais ils ne constituent que les manifestations visibles d’un bouleversement bien plus profond. Le véritable enjeu n’est pas ce que l’intelligence artificielle fait à nos métiers, mais ce qu’elle fait à notre place dans le monde.

Comprendre ce basculement suppose d’abord de saisir ce qu’est réellement l’intelligence artificielle. Loin des fantasmes de robots conscients, elle désigne fondamentalement la capacité de systèmes techniques à reproduire des fonctions cognitives humaines : apprendre, raisonner, prévoir, créer. Ces systèmes reposent notamment sur des architectures inspirées du cerveau, les réseaux de neurones artificiels, capables de traiter des quantités massives de données et d’en extraire des régularités invisibles à l’œil humain. Ce qui distingue cependant l’intelligence artificielle contemporaine de toutes les technologies précédentes, c’est sa capacité d’apprentissage autonome. Elle ne se contente plus d’exécuter des instructions : elle découvre, optimise, innove. Elle identifie des corrélations inédites, élabore des stratégies que ses concepteurs eux-mêmes ne comprennent pas toujours. Nous entrons ainsi dans l’ère des « boîtes noires », où l’efficacité dépasse la compréhension.

L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? Par Franck FOUQUERAY Ed. Dervy – ISBN : 979-1-02-421827-4 – Prix : 9,90€

Cette dynamique est renforcée par une croissance exponentielle des performances. Chaque génération d’intelligence artificielle ne progresse pas linéairement, mais par bonds. Plus troublant encore, certains systèmes commencent à améliorer leurs propres architectures. Ce phénomène d’auto-amélioration récursive ouvre la perspective d’un emballement technologique, souvent désigné sous le terme de singularité.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne se contente plus d’assister l’humain : elle le dépasse déjà dans plusieurs domaines. En science, elle découvre en quelques semaines des millions de structures moléculaires là où l’humanité a mis des siècles à progresser. En médecine, elle anticipe des diagnostics avec une précision croissante. En art, elle produit des œuvres originales, capables de susciter émotion et réflexion. Cette montée en puissance pose une question décisive : qu’est-ce qui reste spécifiquement humain lorsque la machine excelle dans toutes les fonctions que nous considérions comme constitutives de notre intelligence ?

Pour répondre, il faut revenir à ce qui fonde notre identité. Depuis ses origines, l’humanité s’est construite autour d’une activité centrale : la résolution de problèmes. Survivre, comprendre, organiser, créer. Chaque étape de notre développement a consisté à transformer des obstacles en solutions, puis à engendrer de nouveaux défis.

Cette dynamique n’est pas seulement pratique, elle est existentielle. Elle structure notre rapport au monde et donne sens à nos actions. Le travail, la connaissance, l’art, même les relations humaines s’inscrivent dans cette logique : combler un manque, répondre à un besoin, dépasser une limite. Or, c’est précisément cette fonction que l’intelligence artificielle est en train de s’approprier. Elle ne se contente pas de résoudre des problèmes particuliers, elle tend vers une capacité générale à traiter tout type de défi, plus rapidement et plus efficacement que nous. Dès lors, une interrogation vertigineuse émerge : si une intelligence non humaine peut résoudre tous les problèmes mieux que nous, quelle est encore notre utilité ? Que devient une espèce dont la fonction fondamentale disparaît ?

La résistance à cette évolution existe, mais elle se heurte à une contrainte majeure : l’efficacité. Dans un système économique et social fondé sur la performance, l’outil le plus efficace finit toujours par s’imposer. Le choix individuel devient illusoire face à la pression collective. Refuser l’intelligence artificielle, c’est souvent accepter un désavantage compétitif. Ce mécanisme crée une dynamique comparable à une course aux armements. Même conscients des risques, les acteurs ne peuvent s’arrêter sans s’exposer à être dépassés. Ainsi, le développement de l’intelligence artificielle se poursuit, non parce qu’il est unanimement désiré, mais parce qu’il est structurellement inévitable. Paradoxalement, cette technologie porte aussi des promesses immenses. Elle pourrait contribuer à résoudre le changement climatique, éradiquer certaines maladies, optimiser la gestion des ressources. Elle incarne à la fois une menace existentielle et un espoir de progrès. C’est dans cette tension que se situe le véritable piège : refuser l’intelligence artificielle, c’est renoncer à des solutions majeures ; l’accepter pleinement, c’est risquer de perdre notre rôle.

AFLP N°34 - Août 2024/Image générée par Intelligence Artificielle (IA)
AFLP N°34 – Août 2024/Image générée par Intelligence Artificielle (IA)

Cette crise du sens ouvre un espace de réflexion où la franc-maçonnerie trouve une résonance particulière. Institution initiatique fondée sur la transmission symbolique et la quête de perfectionnement, elle s’est historiquement construite autour de l’idée d’un travail sur soi et sur le monde. Or, si la résolution des problèmes matériels et techniques est progressivement déléguée à des systèmes artificiels, la vocation maçonnique ne disparaît pas pour autant. Elle se déplace.

La franc-maçonnerie n’a jamais été uniquement une méthode d’efficacité. Elle est une voie de transformation intérieure, une école du sens, un espace où l’homme se confronte à ses limites, à ses contradictions, à son ignorance. Elle ne vise pas seulement à résoudre des problèmes, mais à comprendre ce que signifie être un être humain. Dans un monde où l’intelligence artificielle pourrait optimiser l’ensemble des processus extérieurs, la question initiatique devient centrale : que signifie encore travailler sa pierre brute lorsque les machines bâtissent des cathédrales de données ?

Peut-être précisément que la mission de la franc-maçonnerie se radicalise. Là où la technique tend à éliminer l’incertitude, elle rappelle la nécessité du doute. Là où l’algorithme optimise, elle interroge le sens. Là où la machine calcule, elle cultive la conscience.

L’intelligence artificielle excelle dans le domaine du comment. La franc-maçonnerie, elle, demeure dans celui du pourquoi.

Multi colored abstract pattern shining circle of creativity generated by artificial intelligence

Dans cette perspective, l’obsolescence technique de l’homme ne signifie pas nécessairement son insignifiance. Elle peut marquer un déplacement : de l’efficacité vers la signification, de la production vers la compréhension, de la résolution vers la contemplation. Mais ce déplacement n’est pas garanti. Il suppose une prise de conscience et un effort collectif pour redéfinir ce que nous valorisons. Sans cela, le risque est réel de voir l’humanité se dissoudre dans une dépendance totale à ses propres créations.

Ainsi, la question fondamentale n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle va tout résoudre. Elle est de savoir ce que nous ferons dans un monde où tout serait déjà résolu. Et c’est peut-être là que se joue l’avenir de la franc-maçonnerie. Non plus comme un outil de progrès technique ou social, mais comme un espace de résistance symbolique et de réinvention du sens.

Car si l’homme cesse d’être nécessaire pour agir, il reste peut-être irremplaçable pour signifier.

Références : L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? Par Franck FOUQUERAY Editions Dervy – ISBN : 979-1-02-421827-4 – Prix : 9,90€

Rencontre au miroir du temps avec Oswald Wirth

Oswald Wirth demeure l’une des grandes figures de la Franc-maçonnerie moderne en France. Théoricien du symbole, interprète du rituel, auteur d’ouvrages faisant référence depuis un siècle, au moins, il a consacré une grande part de sa vie à rendre l’Art royal intelligible à ses adeptes. Son œuvre n’a rien perdu de sa force, parce qu’elle ne se borne pas à commenter des formes : elle cherche à rendre la démarche initiatique plus claire, plus rigoureuse et plus intérieure.

À travers ce dialogue imaginaire, il ne s’agit pas de fabriquer des réponses anachroniques, mais de prolonger, autant que faire se peut, la pensée d’Oswald Wirth, en soumettant ses positions classiques à l’épreuve de l’actualité, sur des thèmes comme : le symbole, le rituel, le Tarot, la discrétion, la tradition, la verticalité initiatique, la formation de l’homme intérieur et la place de la franc-maçonnerie dans le monde contemporain. Et ce, bien entendu, dans la limite des capacités de l’interviewer…

450.fm : Frère Oswald Wirth, qu’est-ce qui vous semble le plus urgent à rappeler à un maçon d’aujourd’hui ?

Oswald Wirth : Il faut, d’abord, lui rappeler que la franc-maçonnerie n’est ni un décorum ni une décoration et, même si, par le fait c’est un lieu de sociabilité, il faut se garder d’en faire une appartenance mondaine. Il s’agit, à proprement parler, d’une discipline de transformation, sans quoi il faut renoncer à l’idée même de chemin initiatique. Celui qui l’aborde sans esprit de travail intérieur risque de n’en retenir que des apparences vaguement badigeonnées non d’exigences mais de commodités morales. Si l’on songe que l’effort en cause consiste à aller de la lettre à l’esprit, du rite au sens, du visible à l’invisible, et si ce passage n’est pas vécu, à chaque étape, en profondeur, autant dire que l’initiation devient vite inconsistante et reste, de toute manière, inachevée. Le maçon d’aujourd’hui doit donc comprendre qu’il ne vient pas en Loge pour prendre part à d’aimables conversations, à l’abri de l’agitation du monde, mais pour être travaillé et s’émanciper, c.-à-d., en se débarrassant de ses propres scories, mettre à jour le creuset de son être, là où circulent les principes vitaux.

450.fm : Vous avez souvent défendu l’idée que le rituel ne devait jamais être exécuté mécaniquement. Pourquoi est-ce si important ?

Oswald Wirth : Parce qu’un rituel sans conscience devient vite une cérémonie sans consistance. Il peut impressionner, mais il n’éveille pas. La répétition n’est féconde que si elle est accompagnée d’attention, de mémoire et d’intelligence. Le rituel maçonnique n’est pas fait pour produire une émotion superficielle ; il est destiné à imprimer dans l’âme des images agissantes. Quand on le prononce sans le comprendre ou en l’entendant de loin, sans vouloir l’intégrer, cela devient une coquille vide et ce n’est plus seulement lui qui sonne creux, mais celui qui prétend le pratiquer. Quand on le vit réellement, il devient, alors, un instrument de conversion intérieure. C’est là toute la différence entre la routine de confort et l’initiation progressive.

Oswald Wirth

450.fm : Dans votre enseignement, le symbole est central. Qu’a-t-il que ne possède pas le discours ordinaire ?

Oswald Wirth : Le symbole a l’avantage d’être vivant. Le discours ordinaire arrête, spécifie, enferme ; le symbole ouvre, ouvre encore, ouvre toujours. Il parle à plusieurs niveaux, à la fois. Il peut être compris par l’intellect, ressenti par l’imagination et médité par l’âme. Voilà pourquoi il traverse les siècles sans se dessécher. Un symbole n’épuise jamais son contenu. Plus on le contemple, plus il révèle. En cela, il s’oppose au langage purement conceptuel, qui prétend souvent tout dire alors qu’il réduit l’expérience humaine à des formules étroites. Le symbole respecte le mystère ; il en est même indéfiniment la porte.

450.fm : Votre ouvrage sur le Tarot a marqué des générations de lecteurs. Que représente pour vous le Tarot des imagiers du Moyen Âge ?

Oswald Wirth : Je l’ai toujours considéré comme un livre de sagesse voilée[1]. Le Tarot ne doit pas plus être réduit à un amusement qu’à une pratique divinatoire de bas étage. C’est une architecture de symboles. Ses arcanes majeurs décrivent les étapes d’un devenir, les dangers du chemin, les chutes possibles, les élans de l’âme et la conquête progressive d’une conscience plus haute. C’est un alphabet de l’initiation. Il ne remplace pas la franc-maçonnerie, bien entendu, mais il l’éclaire par correspondance. Les deux systèmes parlent de l’ascension de l’être, du combat contre l’illusion et de l’accès à une forme d’unité intérieure.


[1] Oswald Wirth, Le Tarot des imagiers du Moyen Âge, deux tomes (1926-1927), Paris, Aux éditions « Le Symbolisme » ; plus récemment Tchou. 1990, puis 2014, préface de Roger Caillois. in-8o, relié ; également réédité en fac-similé en 2019, Quimper, Aquilonia Éditions.

450.fm : Vous avez voulu rendre la franc-maçonnerie “intelligible”. Que faut-il entendre par là ?

Oswald Wirth : Dans l’ouvrage auquel vous faites référence[1], il ne s’agissait pas, pour moi, de « vulgariser », au sens le plus pauvre du terme, celui qui renvoie au radical du mot. Dans toute mon œuvre, d’ailleurs, il s’est toujours agi de restituer le sens, d’encourager la dynamique. Beaucoup croient que l’initiation consiste à recevoir un secret. Je dis, au contraire, qu’elle vise à apprendre à voir. Une franc-maçonnerie intelligible est une franc-maçonnerie qui ne cache pas son travail derrière des gestes incompris. Le secret initiatique n’est pas l’opacité ; c’est la profondeur. Rendre la Maçonnerie intelligible, c’est donc aider le maçon à comprendre ce qu’il vit, afin qu’il puisse en tirer un véritable progrès moral et spirituel.


[1] Oswald Wirth, La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, sa philosophie, son objet, sa méthode, ses moyens, trois tomes (1893-1922), Paris, Éd. Dervy, 1999 ; également en poche, 3 vol., chez J’ai lu, coll. « Aventure secrète », 2015-2016. Dans la même veine, on peut lire un autre de ses ouvrages majeurs : Oswald Wirth, Les Mystères de l’Art royal, rituel de l’adepte, Paris : Libr. Critique Emile Nourry, 1932 ; dernière éd. Paris, Éd. Dervy, 2024.

450.fm : Quel danger voyez-vous dans une franc-maçonnerie qui ne chercherait plus à se comprendre elle-même ?

Oswald Wirth : Elle risquerait de devenir mondaine, c.-à-d. détachée du sens du sacré et attaché aux usages sociaux superficiels, puis ornementale, c.-à-d. surchargée de motifs ronflants à force de tourner à vide, enfin rigoureusement inutile, parce que dépourvue de toute implication et de toute conséquence. Lorsqu’une institution initiatique cesse de se penser, elle se fige, elle se momifie, elle se dégrade. Les mots continuent d’être prononcés par habitude, les gestes continuent d’être accomplis mécaniquement, mais l’esprit s’en est allé. Le plus grand péril n’est pas l’hostilité extérieure ; c’est l’étourdissement, l’engourdissement, l’endormissement intérieurs. Une Maçonnerie qui se contente de perpétuer des formes sans les vivifier devient une survivance languide, un attardement artificiel, une persistance confuse et déclinante. Or l’initiation ne tolère ni l’intermittence ni la mollesse ni la passivité : elle exige une présence constante, un effort de l’intelligence, une fidélité de l’âme.

450.fm : Vous attachez beaucoup d’importance à la transmission. Qu’est-ce qu’une vraie transmission initiatique ?

Oswald Wirth : Une vraie transmission ne consiste pas à appliquer à toute force un contenu intangible et figé. Elle consiste à éveiller chez l’autre la capacité de comprendre par lui-même. Le maître qui transmet ne rend pas obligatoire une vérité toute faite ; il donne les moyens d’accéder à la fraîcheur de la vérité, telle qu’elle se révèle et se déploie aux yeux de son nouvel adepte. C’est pourquoi la transmission maçonnique est si délicate : elle doit être à la fois fidèle et non dogmatique, précise et ouverte. Elle doit éviter deux écueils opposés : l’aridité technique et l’imposition autoritaire. Transmettre, c’est allumer un feu, non brandir une archive.

450.fm : La discrétion vous paraît-elle encore une vertu centrale ?

Oswald Wirth : Évidemment. Mais il faut s’entendre sur le sens et la portée de la notion. La discrétion n’est pas le mutisme ni le repli ni le goût du secret pour lui-même. C’est une forme de justesse. Le maçon discret ne cherche pas à exhiber son appartenance ni à en tirer profit. Il sait que les plus grandes transformations se font dans le silence intérieur. En ce qui le concerne, la discrétion protège l’œuvre contre les tentations du bâclage et les intempérances de la vanité et, dans l’esprit du profane, elle préserve le travail du risque d’incompréhension ou de mésinterprétation – toutes précautions dépourvues du moindre mépris. D’ailleurs, si le profane n’est pas convié à visiter les travaux en cours, si je puis dire, c’est aussi bien parce que, ce qui compte pour lui, c’est le résultat qu’il pourra concrètement observer – amélioration du comportement qu’il attribuera, si jamais cela le préoccupe, à toute cause qu’il voudra bien imaginer : c’est son affaire, l’essentiel étant que les fruits soient récoltés quand ils sont mûrs…

450.fm : Quelle différence faites-vous entre initiation et simple savoir ?

Oswald Wirth : Le savoir accumule des données ; l’initiation transforme l’être qui connaît (c’est la différence qu’on a coutume de faire entre savoir et connaissance). On peut posséder beaucoup d’informations et rester intérieurement inchangé. Quant à l’initiation, elle engage l’homme en entier. Elle ne consiste pas seulement à comprendre avec l’esprit, mais à aligner l’esprit, la sensibilité, la volonté et l’action. C’est pourquoi elle demande du temps, de la patience et une certaine humilité. L’initié n’est pas celui qui sait beaucoup ; c’est celui qui devient plus juste, à tous les sens du terme.

450.fm : Que faut-il penser de ceux qui recherchent dans la franc-maçonnerie une promotion sociale ?

Oswald Wirth : Ils se trompent de porte. La Loge n’est pas un tremplin de carrière. Celui qui y entre pour obtenir des avantages extérieurs n’a pas compris son sens profond. De toutes façons, s’il existe des réseaux favorables aux avancements et aux nominations, ils passent par ailleurs : c’est l’appartenance à un grand corps, à un bureau d’anciens élèves, à certains cercles ou clubs huppés, à des associations professionnelles, etc. Je déconseille catégoriquement la franc-maçonnerie à cette fin. Ce serait, au demeurant, une contradiction flagrante dans les termes.

Sur le fond, la franc-maçonnerie n’a de valeur que si elle aide l’homme à se dépouiller de ses vanités, non à les nourrir. Elle ne confère pas du pouvoir ; elle apprend la maîtrise de soi. Elle ne distribue pas de privilèges ; elle enseigne la responsabilité. C’est précisément pour cette raison qu’elle convient mal à ceux qui cherchent seulement à grimper dans l’échelle sociale, à monter dans le monde.

Oswald Wirth

450.fm : Pour autant, la franc-maçonnerie doit-elle rester à l’écart du monde profane ?

Oswald Wirth : Non, pas au sens d’un retrait ombrageux voire absolu. Le maçon doit vivre parmi les hommes et participer aux devoirs de la cité. Mais il doit le faire en gardant une distance intérieure. La Loge forme un être qui agit dans le monde sans s’y dissoudre. La franc-maçonnerie n’isole pas, elle prépare. Elle apprend à servir sans se perdre, à agir sans se corrompre, à s’engager sans être asservi aux passions du moment.

450.fm : Pourquoi l’idée de l’homme au travail vous semble-t-elle essentielle ?

Oswald Wirth : Parce que rien d’important ne se fait sans œuvre. L’homme n’est pas achevé. Il est une pierre encore imparfaite, une matière à façonner pour lui donner une plus grande cohérence. La franc-maçonnerie rappelle cette vérité oubliée : nous sommes des êtres en devenir. Le travail initiatique consiste à tailler, polir, ordonner, rectifier. Sans ce travail, l’homme demeure prisonnier de ses impulsions et de ses abandons. Grâce à cet effort constant, il devient capable de construire du sens et d’en être, à la fois, un moteur et un inspirateur

450.fm : Quelle est, selon vous, la première condition pour qu’un maçon progresse ?

Oswald Wirth : L’honnêteté envers soi-même. Sans cela, rien n’est possible. Il faut accepter de voir ses limites, ses illusions, ses résistances. L’initié qui se ment à lui-même n’avance pas. Au contraire, celui qui ose regarder ce qui lui manque ou ce qui le submerge peut commencer à se transformer. La franc-maçonnerie n’est pas un refuge pour les personnes satisfaites de leur propre image. C’est une école d’examen intérieur, tournée vers la rectification, puis l’action.

450.fm : Y a-t-il une seconde condition ?

Oswald Wirth : La persévérance. L’initiation n’aime ni la précipitation ni l’impatience. Beaucoup veulent des résultats immédiats, des certitudes rapides, des effets visibles. Mais le vrai travail se fait lentement. Le symbole demande du temps, le rituel demande de l’assimilation, la pierre demande d’être reprise… à de multiples reprises, justement. Une progression initiatique authentique repose sur la constance. C’est dans la durée que se reconnaît le sérieux du chercheur de Lumière.

450.fm : Le Grand Architecte de l’Univers occupe-t-il pour vous une place centrale ?

Oswald Wirth : Il représente le principe d’ordre et d’unité auquel l’intelligence humaine peut se référer. Je ne le réduirai à aucune formule. La Tradition y voit le Principe créateur, c.-à-d. Ce de quoi tout procède et Ce vers quoi tout doit tendre. Il est, à la fois, une incitation au respect, une orientation intérieure et une manière d’affirmer que le monde n’est pas voué à un chaos indescriptible et insurmontable et que l’homme peut y conduire des projets cohérents et bénéfiques. C’est, d’ailleurs, le sens de la devise maçonnique : Ordo Ab Chao, que l’on traduit coutumièrement par « L’Ordre issu du Chaos », et qui est également associée à une autre expression latine : Lux In Tenebris, qui s’interprète comme la « Lumière issue des Ténèbres ». N’est-il pas dit dans la Bible, en Genèse 1,8 : « Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le deuxième jour » ? Eh bien, c’est ainsi que la franc-maçonnerie transpose symboliquement ce verset. En effet, la franc-maçonnerie, lorsqu’elle est profonde, invite à reconnaître une harmonie supérieure, même si chacun la comprend selon sa sensibilité. L’essentiel est de ne pas tomber dans la veulerie, la confusion ou l’arbitraire. Le principe du Grand Architecte de l’Univers rappelle qu’il existe des finalités heureuses, qu’il existe des mesures adéquates et qu’il existe des constructions bénéfiques.

450.fm : Comment concevez-vous le lien entre tradition et modernité ?

Oswald Wirth : La tradition n’est pas la répétition servile du passé. Elle est la conservation vivante d’un esprit. La modernité n’est pas à rejeter ; elle doit seulement être jugée à l’aune de ce qu’elle apporte à l’élévation humaine. Quand une époque oublie la tradition, elle s’agite beaucoup mais construit peu au bénéfice de l’Homme. Quand elle l’entretient sans intelligence, elle la fige. Il faut donc unir fidélité, discernement et innovation. La vraie tradition sait traverser le temps, parce qu’elle est féconde.

450.fm : D’où cette question : les symboles maçonniques changent-ils avec les siècles ?

Oswald Wirth : Leur forme extérieure peut varier, mais leur noyau demeure. Un symbole authentique est assez riche pour parler à des générations différentes sans cesser d’être lui-même. Ce qui change, c’est notre capacité à le comprendre, c’est la variété de nos évocations. Chaque époque projette sur lui ses propres inquiétudes et ses propres aveuglements comme ses propres attentes et ses propres défis. C’est pourquoi le travail d’interprétation ne s’arrête jamais. Le symbole reste stable ; l’homme, lui, évolue.

450.fm : Quelle place donnez-vous à la fraternité ?

Oswald Wirth : Elle est capitale, à condition d’être vraie. La fraternité n’est pas une cordialité de façade. Elle suppose le respect, la loyauté, l’aide mutuelle et la reconnaissance de la dignité d’autrui. Dans une Loge bien comprise, elle n’est pas sentimentale : elle est spirituelle et morale. Toutefois, cette vertu se colore nécessairement d’éléments subjectifs. Elle ne nous en oblige pas moins à voir en l’autre un compagnon de route et jamais un rival. En cela, c’est tout le contraire d’Abel et Caïn. Dans sa bienveillance foncière, la fraternité est l’une des grandes conquêtes de la franc-maçonnerie, parce qu’elle transforme le regard que nous portons sur nos semblables, nous engage à la coopération avec autrui et concourt au succès de chacun dans son accomplissement initiatique.

450.fm : Que diriez-vous à ceux qui doutent encore de l’intérêt de l’initiation ?

Oswald Wirth : Je leur dirais, qu’homme ou femme, on a toujours su tracer des chemins pour se comprendre. À cette fin, les doctrines abstraites ne suffisent pas. Il faut des rites, des symboles, des légendes, des expériences impliquantes. L’initiation répond à un besoin profond de l’âme humaine : aider à formaliser et à choisir les directions d’un devenir. Ce n’est pas un luxe pour amateurs de mystères ; c’est une pédagogie de l’être. Certes, ceux qui ignorent cette voie peuvent vivre et progresser honnêtement, mais, à mon sens, ils se privent d’un langage précieux pour mieux se comprendre et mieux se construire.

450.fm : Si vous deviez résumer votre héritage en une seule phrase, laquelle choisiriez-vous ?

Oswald Wirth : Je dirais simplement ceci : la franc-maçonnerie vaut par la transformation intérieure qu’elle rend possible, non par les apparences sous lesquelles elle se montre. Si, au delà de la part la plus intime de la conscience qu’elle contribue à forger, elle aide aussi un être humain à devenir plus lucide, plus juste, plus libre et plus fraternel dans son rapport à son entourage, à la société et au monde, nul doute, alors, qu’elle accomplit sa mission.

Quelques mots pour inviter à poursuivre…

Oswald Wirth

À travers ces réponses, une même ligne se dessine : la franc-maçonnerie, pour Oswald Wirth, n’est jamais une exposition de soi ni une identité de circonstance. C’est une école du symbole, une méthode de travail intérieur, une discipline de vérité et une pratique de transformation. Son langage est celui de la profondeur, non de l’éclat ; celui de l’effort, non du prestige ; celui de la fidélité, non de la mode.

Ce dialogue imaginaire rappelle combien sa pensée demeure actuelle. Dans un monde saturé d’images, d’opinions sommaires et d’exclusions revendiquées, Wirth ramène sans cesse à l’essentiel : comprendre, méditer, travailler, se corriger, transmettre : bref, prendre le temps d’exister réellement, d’être pleinement. C’est à cela que le sujet peut le mieux employer sa liberté. Et c’est sans doute pour cela que son œuvre continue de parler à ceux qui, ne cherchant pas un catalogue de réponses toutes faites, ont souhaité, à la fois, cultiver une exigence et s’engager dans la Voie.

On mesure mal aujourd’hui l’immense notoriété que connut cet occultiste et franc-maçon (dont le parcours se déroula essentiellement à la Grande Loge de France, au sein de la loge Le Travail et les Vrais Amis Fidèles qui existe encore, après moult tribulations, sous le titre distinctif : José Roigt – Thomas Jefferson, № 137), lui qui fut aussi le secrétaire et l’ami de Stanislas de Guaita, disparu prématurément, en 1897, à l’âge de 36 ans, des suites de complications rénales sans doute causées ou aggravées par la prise de drogue. Originaire de Suisse alémanique et traducteur d’un conte symbolique de Goethe : Le Serpent vert (préface d’Albert Lantoine, Paris, Éd. Dervy, 1935 ; rééd. 1999), Oswald Wirth, au faîte de sa gloire, servit ainsi de modèle à Jules Romain pour son personnage de Lengnau, dans sa suite romanesque en 27 volumes, parus entre 1932 et 1946 : Les hommes de bonne volonté[1].


[1] Jules Romain, Les hommes de bonne volonté, Paris, Flammarion, 1958, nouv. éd. en quatre volumes Paris, Robert Laffont, « Collection Bouquins », 1988. Pour Lengnau, v. vol. 1, chap. « Recherche d’une Église », pp. 1190-1202.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

La Franc-maçonnerie à travers l’histoire espagnole

Source de ce travail : omnesmag.com – Par José Carlos Martín de la Hoz 

La franc-maçonnerie a traversé les siècles en changeant de visage selon les époques, les pays et les régimes politiques. Tantôt espace de sociabilité, tantôt objet de suspicion, tantôt acteur réel de certains débats de société, elle a suscité des interprétations opposées, souvent nourries par des lectures idéologiques autant que par l’histoire elle-même. Le texte qui suit s’inscrit dans cette zone de tension : il interroge les origines, les structures, les ambitions et les ambiguïtés d’un mouvement qui a longtemps échappé aux définitions simples.

Une histoire difficile à documenter

L’un des grands problèmes de l’historien lorsqu’il aborde la franc-maçonnerie tient à la rareté des documents fiables. Les archives sont souvent fragmentaires, les témoignages partiels, et les récits produits par les adversaires comme par les défenseurs de l’institution sont rarement exempts d’intentions. Cette difficulté méthodologique est d’autant plus forte que la franc-maçonnerie s’est construite, selon les périodes, entre transparence affichée et discrétion revendiquée.

C’est ce que rappelle l’analyse historique évoquée ici : comprendre la franc-maçonnerie suppose de distinguer les faits établis des interprétations, les structures visibles des noyaux supposés, et les usages politiques de son nom de son fonctionnement réel. L’historien doit donc avancer avec prudence, en gardant toujours à l’esprit que ce qu’il voit n’est pas nécessairement tout ce qui existe.

Le contexte intellectuel des origines

Selon cette lecture, la franc-maçonnerie moderne prend forme dans le climat des Lumières, au moment où l’Europe cherche de nouveaux équilibres entre autorité, raison, progrès et liberté. Dans ce contexte, les idées de fraternité universelle, de déisme et de réforme morale ont trouvé un terrain favorable. Le Dieu des philosophes, conçu comme architecte de l’univers, était alors souvent pensé comme un principe premier lointain, ordonnant le monde sans intervenir dans le détail des affaires humaines.

De ce point de vue, la franc-maçonnerie apparaît comme le prolongement organisé de certaines aspirations intellectuelles du XVIIIe siècle. Elle naît dans une époque où les élites cultivées cherchent à concilier spiritualité, raison et influence sociale. Cette synthèse explique en partie son succès, mais aussi les soupçons qu’elle a pu susciter dès l’origine.

Un cadre pour des hommes de pouvoir

Il est logique que des hommes dotés d’influence économique, de relations sociales solides et d’ambitions intellectuelles aient pu former des groupes d’influence. L’interprétation ici proposée insiste sur cette dimension : derrière le langage de la fraternité et de l’élévation morale, il y aurait aussi la volonté de défendre des intérêts sociaux et économiques dans un monde en profonde mutation.

L’article relie cette dynamique aux transformations de l’économie mondiale, à l’essor des routes commerciales et à la montée en puissance d’une bourgeoisie capable de supplanter peu à peu l’ancienne noblesse. La franc-maçonnerie devient alors l’un des lieux où s’élaborent des formes nouvelles de pouvoir, à la fois symboliques, relationnelles et politiques. Dans cette perspective, elle n’est pas seulement une société d’idées, mais aussi un instrument de circulation des influences.

Une organisation en cercles concentriques

La structure maçonnique est présentée comme composée de plusieurs niveaux, ou cercles concentriques. Cette image permet de distinguer la franc-maçonnerie visible, intermédiaire, institutionnelle, et un noyau plus restreint, supposé être le véritable centre d’orientation. À l’échelle des grandes obédiences, on retrouve des grades, des règles, des rites et des degrés de transparence qui donnent à l’ensemble une organisation complexe.

Cette complexité explique pourquoi l’histoire maçonnique est pleine de divisions, de scissions et de réorganisations. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les obédiences se multiplient et se diversifient selon les pays et les traditions. Loin d’être un bloc homogène, la franc-maçonnerie apparaît alors comme un ensemble fragmenté, traversé de tensions internes, de rivalités de sensibilités et de formes variées d’engagement.

Vestige de la dictature de Franco
Vestige de la dictature de Franco – Espagne

Le noyau secret et ses effets supposés

L’idée d’un noyau central très restreint, composé d’individus riches, intelligents et influents, appartient à l’imaginaire classique des récits sur la franc-maçonnerie. Dans cette lecture, l’anonymat de ce petit groupe serait la clef de son efficacité et de son pouvoir. C’est lui, et non les loges ordinaires, qui orienterait les grandes décisions et définirait les stratégies à long terme.

Cette représentation permet d’expliquer rétrospectivement certaines crises politiques, comme la guerre civile espagnole, ou certaines persécutions historiques, comme celles subies sous le franquisme. Mais elle se heurte à un problème majeur : la difficulté de documenter ce niveau supposé du pouvoir maçonnique. Faute de preuves directes, le récit oscille entre hypothèse historique et construction interprétative.

La dimension politique de la franc-maçonnerie

L’article insiste sur la relation entre franc-maçonnerie et politique, non comme alliance officielle, mais comme présence diffuse dans les équilibres de pouvoir. Il suggère que des membres de la franc-maçonnerie ont pu peser sur des choix de société, influencer des courants idéologiques ou soutenir certaines orientations réformatrices. Dans cette optique, l’institution elle-même se présenterait comme neutre, tandis que ses membres agiraient, chacun à son niveau, dans des sphères de décision.

Cette distinction entre l’organisation et les personnes est essentielle pour comprendre la logique du texte. Elle permet de maintenir l’idée d’une franc-maçonnerie officiellement non partisane tout en lui attribuant une influence réelle sur les évolutions du monde. C’est précisément dans cette tension que naissent les controverses les plus durables autour de son rôle historique.

Spiritualité, philosophie et quête de sens

Visitez gratuitement la loge maçonnique la plus complète du pays. (Tourisme Castille et León)

Le texte accorde une place importante à la dimension spirituelle de la franc-maçonnerie. Celle-ci ne serait pas seulement un réseau d’influence, mais aussi un espace de quête intérieure. Dans cette optique, elle s’intéresserait à des philosophes comme Spinoza ou Hegel, ainsi qu’à des courants contemporains comme le Nouvel Âge, parce qu’ils cherchent eux aussi à répondre au besoin spirituel de l’être humain.

Cette lecture met l’accent sur une aspiration profonde : celle d’une fraternité universelle fondée sur une vision élargie du religieux. La franc-maçonnerie serait ainsi l’un des lieux où se cherche une forme de spiritualité compatible avec la modernité, la liberté de conscience et le dépassement des particularismes. Cette dimension explique en partie son pouvoir de fascination sur des esprits très divers.

Deux conceptions de la religion

L’un des points les plus intéressants du texte est la distinction entre deux étymologies du mot religion. D’un côté, la tradition associée à Cicéron, qui renverrait à une forme de relecture ou de réinterprétation du monde ; de l’autre, la tradition chrétienne relayée par Lactance, qui fonde la religion sur l’idée de lien entre l’homme et Dieu. Cette opposition permet de comprendre deux visions différentes du rapport au sacré.

Dans la première, la religion est davantage un effort de compréhension et d’organisation du monde. Dans la seconde, elle est relation vivante, attachement, union. Le texte souligne que la conception maçonnique du religieux se rapprocherait davantage de la première, tandis que l’Église catholique défendrait la seconde. C’est précisément là que s’est installée une longue incompréhension historique.

La réponse de l’Église catholique

L’article rappelle enfin que la franc-maçonnerie a suscité, de la part de l’Église catholique, des condamnations répétées tout au long de l’histoire. Ces condamnations ont contribué à nourrir un malaise durable au sein des cercles maçonniques, notamment parce qu’elles ont souvent été perçues comme une contestation de leur légitimité spirituelle et morale.

Cette opposition n’est pas seulement doctrinale ; elle est aussi historique et culturelle. Elle renvoie à deux conceptions du monde, de la vérité, du salut et du lien social. D’un côté, une institution religieuse structurée autour d’une révélation et d’une appartenance ; de l’autre, une société initiatique fondée sur la recherche symbolique, la progression intérieure et la fraternité. C’est dans cet espace de tension que la franc-maçonnerie a construit une part essentielle de son histoire.

Une lecture critique de la puissance

Au fond, ce texte propose moins une histoire neutre de la franc-maçonnerie qu’une interprétation critique de sa place dans le monde moderne. Il la présente comme un espace où se croisent spiritualité, influence, intérêts sociaux et ambition de réforme. Cette pluralité explique à la fois sa force et les soupçons qu’elle a suscités.

La franc-maçonnerie apparaît ainsi comme un objet historique difficile à saisir, parce qu’elle se situe à la frontière du visible et de l’invisible, du discours officiel et de l’action réelle, du symbolique et du politique. C’est précisément cette ambiguïté qui la rend si durable dans l’histoire européenne.

Une institution de modernité

La lecture proposée permet finalement de voir la franc-maçonnerie comme l’une des formes de sociabilité les plus caractéristiques de la modernité occidentale. Elle naît dans un monde où les autorités traditionnelles vacillent, où les élites circulent davantage, où les idées se mondialiseront de plus en plus, et où la question du pouvoir devient inséparable de celle des réseaux. À ce titre, elle n’est ni une simple société secrète, ni une pure école de morale, mais un lieu où se sont affrontés plusieurs modèles de civilisation.

Son histoire est donc indissociable des transformations politiques, religieuses et intellectuelles de l’Europe. Et si elle continue de fasciner, c’est précisément parce qu’elle oblige à penser ensemble ce que l’on sépare trop souvent : la conscience, le pouvoir, la fraternité et l’influence.

Pour terminer

La franc-maçonnerie à travers l’histoire ne peut être réduite à une seule définition. Elle est à la fois méthode initiatique, structure de sociabilité, lieu de circulation des idées et espace de tensions avec les institutions religieuses et politiques. L’article que nous venons de reprendre met en lumière cette complexité, en insistant sur les dimensions spirituelles, sociales et stratégiques qui ont accompagné son développement.

Son intérêt principal est de rappeler que la franc-maçonnerie ne s’explique jamais par un seul ressort. Elle s’inscrit dans le temps long des sociétés européennes, dans leurs conflits de visions du monde, dans leurs rapports au sacré et dans leurs luttes d’influence. C’est ce mélange de lumière et d’ombre, de discours moral et de calcul politique, de quête intérieure et de réalité historique, qui continue d’en faire un sujet aussi sensible qu’essentiel.

La Franc-maçonnerie a-t-elle besoin des célébrités, ou les célébrités ont-elles besoin d’elle ?

La question paraît simple, mais elle touche en réalité à un mécanisme central de la sociabilité maçonnique : la circulation symbolique du prestige. Depuis le XVIIIe siècle, la Franc-maçonnerie a attiré des hommes (et quelques femmes) de pouvoir, de pensée, d’action ou de création, et cette concentration de noms illustres a contribué à forger son image publique. En retour, l’adhésion de figures déjà connues a souvent renforcé leur visibilité, leur réseau ou leur statut d’homme d’influence.

Autrement dit, le phénomène fonctionne dans les deux sens. La Franc-maçonnerie se nourrit de la notoriété des grands noms qu’elle compte dans ses rangs, mais ces grands noms trouvent aussi dans l’ordre un espace de sociabilité, de transmission et parfois de légitimation morale qui peut renforcer leur présence dans l’histoire.

Un objet historique, pas seulement médiatique

George Washington, premier président des États-Unis. source : archives EVZ

Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir à l’histoire. La franc-maçonnerie spéculative naît au début du XVIIIe siècle dans un contexte où les élites intellectuelles, politiques et scientifiques cherchent des lieux de rencontre transconfessionnels et transsociaux. La loge devient alors un espace rare où des hommes de milieux différents peuvent se reconnaître comme pairs dans une culture commune de discussion, de symboles et d’idéal humaniste.

Cette structure a mécaniquement attiré des personnalités visibles. Il n’est donc pas surprenant que les listes de francs-maçons célèbres soient longues et très variées : George Washington, Benjamin Franklin, Mozart, Goethe, La Fayette, Garibaldi, Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt, Duke Ellington, André Citroën, Oscar Wilde, Arthur Conan Doyle, et bien d’autres encore selon les sources obédientielles et historiques compilées.

Sir Winston Churchill

Mais la présence de ces noms ne prouve pas que la franc-maçonnerie crée la célébrité. Elle prouve surtout qu’elle a longtemps été un lieu de rencontre privilégié des élites actives, des réformateurs, des artistes et des dirigeants.

Le prestige va dans les deux sens

Dans une logique sociologique, la relation est réciproque. Lorsqu’un personnage déjà célèbre entre en franc-maçonnerie, il apporte avec lui une part de sa visibilité. La loge ou l’obédience gagne alors en prestige, en crédibilité et en pouvoir d’attraction. À l’inverse, le personnage célèbre gagne un environnement symbolique, des réseaux de confiance, un langage moral commun et une forme d’élévation initiatique qui peut consolider son image publique.

C’est particulièrement net dans le cas des grandes figures politiques ou intellectuelles. George Washington, Benjamin Franklin ou La Fayette ne sont pas devenus célèbres parce qu’ils étaient maçons ; ils étaient déjà au cœur de l’histoire. En revanche, leur qualité de maçons a renforcé, après coup, l’image d’une franc-maçonnerie liée aux Lumières, à l’indépendance et à l’universalisme civique.

Le mécanisme est donc circulaire : la célébrité alimente le prestige maçonnique, et le prestige maçonnique rejaillit en retour sur la mémoire du personnage.

Duke Ellington

Pourquoi tant de noms célèbres ?

La réponse tient en partie à la nature même de la franc-maçonnerie moderne. Elle s’adresse historiquement à des hommes capables de lecture symbolique, de discipline intellectuelle et d’engagement social. Elle attire donc naturellement des profils déjà insérés dans les circuits de décision, de culture ou de création.

Les sources maçonniques elles-mêmes insistent sur cet aspect. La Grande Loge de France, par exemple, présente les francs-maçons célèbres comme des humanistes “en avance sur leur époque”, engagés dans le progrès social, scientifique et artistique.

Cette mise en récit a évidemment une fonction de valorisation. Elle montre que la franc-maçonnerie aime se raconter à travers des noms reconnus, parce que ces noms donnent chair à son idéal. Mais cette logique a aussi un effet de sélection : les personnalités discrètes, les maçons anonymes, les artisans silencieux, les militants de base disparaissent souvent derrière les figures prestigieuses.

Les célébrités deviennent-elles plus célèbres grâce à la maçonnerie ?

Franklin D. Roosevelt

La réponse est oui, parfois, mais pas pour les mêmes raisons selon les époques. Dans les siècles passés, appartenir à une loge pouvait renforcer un homme public parce que la maçonnerie offrait un réseau, une tribune relationnelle et un espace de distinction sociale. Dans ce cas, la célébrité était amplifiée par l’inscription maçonnique.

Dans le monde contemporain, l’effet est plus nuancé. Pour un artiste, un écrivain ou un acteur, l’appartenance maçonnique peut ajouter une dimension de mystère, d’initiative personnelle ou de profondeur symbolique à son image. Mais cette amplification fonctionne surtout dans les imaginaires extérieurs, pas comme un mécanisme automatique de notoriété.

Un exemple utile est celui de Mozart, souvent cité parmi les maçons célèbres. Sa gloire ne vient évidemment pas de la loge, mais la référence maçonnique a pu enrichir la lecture de certaines de ses œuvres et nourrir la légende culturelle qui l’entoure.

De même, des figures comme Churchill, Franklin D. Roosevelt ou Garibaldi n’ont pas acquis leur importance historique grâce à la maçonnerie, mais leur appartenance a contribué à inscrire leur nom dans une mythologie plus vaste, où politique, morale et fraternité se rejoignent.

Garibaldi

La franc-maçonnerie comme machine à mémoire

La vraie force de la franc-maçonnerie n’est peut-être pas de fabriquer des célébrités, mais de fabriquer de la mémoire. Elle conserve des noms, les relie à une généalogie d’idéal, les inscrit dans une continuité symbolique et leur donne une place dans une histoire collective.

C’est là que se trouve la différence essentielle avec des courants comme le rosicrucianisme ou le martinisme. Ces traditions ont des figures de référence, parfois majeures, mais elles ont moins bénéficié de la même centralité institutionnelle, de la même visibilité publique et du même ancrage historique dans les sphères politiques et culturelles. La franc-maçonnerie, elle, a souvent occupé le centre du jeu social, d’où sa capacité à faire émerger, accueillir et retenir des personnalités de premier plan.

Elle n’est donc pas seulement une fraternité d’hommes illustres ; elle est aussi un dispositif de canonisation mémorielle. Elle sélectionne, nomme, transmet, commémore. Le nom du maçon célèbre devient alors une preuve vivante de la fécondité du projet maçonnique.

Les mécanismes concrets de cette amplification

Gilbert du Motier Marquis de Lafayette

On peut distinguer au moins quatre mécanismes par lesquels la franc-maçonnerie amplifie la célébrité :

  • Le réseau. La loge connecte des personnes influentes entre elles, dans un cadre de confiance et de réciprocité.
  • La légende. L’appartenance maçonnique ajoute une couche de mystère ou de profondeur à la biographie d’une personnalité publique.
  • La transmission. Les obédiences entretiennent la mémoire des grands noms, ce qui prolonge leur notoriété au-delà de leur époque.
  • La légitimité morale. Être maçon peut être présenté comme une marque d’engagement humaniste, de discipline éthique ou d’intérêt pour le progrès.

Ces mécanismes ne sont pas identiques selon les pays. Aux États-Unis, où l’affichage maçonnique a longtemps été plus direct, la visibilité du lien entre prestige social et appartenance est très forte. En France, la discrétion est souvent plus grande, mais la logique symbolique demeure.

Le risque du mythe inverse

Oscar Wilde

Il existe cependant un danger : croire que la maçonnerie suffit à rendre célèbre. C’est faux. La plupart des francs-maçons ne sont pas des personnages publics, et la majorité d’entre eux cherchent même à vivre leur engagement dans l’anonymat.

Le mythe du “réseau qui fabrique les puissants” simplifie abusivement une réalité plus complexe. Oui, la franc-maçonnerie a accueilli des dirigeants, des artistes et des penseurs majeurs. Non, cela ne signifie pas qu’elle distribue automatiquement du prestige. Les célébrités arrivent souvent avec leur propre trajectoire, leur propre charisme, leur propre capital symbolique.

Il faut donc se méfier des conclusions trop rapides. La franc-maçonnerie ne crée pas ex nihilo le génie, la notoriété ou le talent. Elle offre un cadre où ces qualités peuvent être reconnues, mises en récit et parfois magnifiées.

Une réponse nuancée

Si l’on veut répondre franchement à ta question, la formule la plus juste serait celle-ci : la franc-maçonnerie se nourrit des célébrités, et les célébrités se nourrissent parfois de la franc-maçonnerie. Ce n’est pas une relation de cause unique, mais une alliance d’intérêts symboliques, historiques et mémoriels.

La franc-maçonnerie gagne des figures qui attirent l’attention, et ces figures gagnent un cadre qui prolonge leur aura. Dans certains cas, l’effet est faible ; dans d’autres, il est considérable. Tout dépend de l’époque, du pays, du personnage et de la manière dont l’appartenance maçonnique est rendue publique ou non.

Conclusion

Arthur Conan Doyle

La question n’est donc pas de savoir qui, de la maçonnerie ou des célébrités, “utilise” l’autre. La réalité historique est plus subtile : la franc-maçonnerie fonctionne comme une chambre de résonance du prestige, et le prestige fonctionne en retour comme un aimant pour la maçonnerie.

C’est sans doute pour cela que son histoire est si peuplée de noms fameux. Elle n’a pas seulement accueilli des célébrités ; elle a su les transformer en repères mémoriels, en symboles et parfois en incarnations d’un idéal. Et c’est précisément cette alchimie qui la rend si difficile à réduire à une simple société de réseau.

La morte-saison maçonnique, ou l’art de survivre à la fermeture estivale

5

Ça y est. On y est.

La dernière tenue est derrière nous, le maillet a frappé pour la dernière fois, les colonnes se sont inclinées et le Vénérable a prononcé le mot fatal : « La Loge est au repos jusqu’en septembre. » Et là… plus rien. Le silence. Le vide abyssal. Le néant. Finis les mails à 23h47 pour savoir si on prend du jambon-beurre ou du saumon-fenouil pour le banquet. Terminées les discussions passionnées sur le sens du mot « régularité » qui durent trois heures et demie.

Plus de tenues où l’on passe deux heures à débattre pour savoir si l’on va voter à main levée ou par boules. Le temple est vide, les chaises sont rangées, et le buffet de l’agape n’est plus qu’un lointain souvenir. Et nous, pauvres mortels, nous nous retrouvons seuls face à nous-mêmes. Sans rituel. Sans frère. Sans sœur. Sans justification existentielle du mercredi soir.

C’est le grand drame de l’été maçonnique : la Loge est morte, et nous avec.

Le Vénérable, lui, tient le coup. On le voit sur les réseaux, stoïque, presque serein. Il a trouvé sa bouée de sauvetage : 450.fm, le dernier et seul journal maçonnique qui reste en veille 24h/24 toute l’année. Les Soeurs et les Frères errent lamentablement entre la plage et le barbecue, Le vénérable, lui, se plonge dans les articles avec la dévotion d’un apprenti devant son tableau de loge. C’est son Prozac éditorial. Sa madeleine de Proust symbolique. Son seul lien avec la civilisation pendant que le reste du troupeau se disperse aux quatre vents.

Parce qu’il faut bien l’avouer : hors Loge, beaucoup de frères et sœurs sont… disons… un peu perdus. On se rend compte que notre vie sociale, pour une bonne partie, reposait sur ces trois heures mensuelles où l’on pouvait enfin parler sans que le conjoint lève les yeux au ciel. Maintenant, on se retrouve à devoir faire la conversation avec des profanes qui, eux, ne comprennent toujours pas pourquoi on dit « à l’Orient » au lieu de « à l’est ».

C’est cruel. On passe de « Frère Untel, vous avez la parole » à « Chéri, tu peux sortir la poubelle ? ». Le choc culturel est violent.

La Loge est en vacances

Alors oui, on essaie de se raccrocher à des choses. Certains organisent des « agapes estivales » qui finissent en apéro-saucisson à 34 degrés à l’ombre car c’est la 3e canicule de cette année. D’autres relisent pour la septième fois La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes en espérant que, cette fois, ils vont enfin tout comprendre. Les plus désespérés vont jusqu’à liker des publications maçonniques sur Facebook en plein mois d’août. On tombe bien bas.

Et pendant ce temps, le Vénérable, serein, envoie régulièrement le lien d’un article de 450.fm avec ce petit commentaire laconique :

« Tiens, ça te fera du bien. » Sous-entendu : « Arrête de déprimer, reprends-toi, la Maçonnerie continue, même quand la Loge est fermée. »

Parce qu’au fond, c’est ça le cynisme de la chose : on passe dix mois à se plaindre des tenues trop longues, des débats stériles et des agapes trop chères… et dès que la Loge ferme, on se met à déprimer comme si on nous avait retiré un organe vital.

L’être humain est décidément un animal étrange, surtout quand il est maçon.

Alors profitons de cette morte-saison pour ce qu’elle est : une épreuve initiatique comme une autre. Une façon de vérifier si notre maçonnerie tient encore debout quand il n’y a plus ni maillet, ni cordon, ni tableau de loge. Et si jamais le vide devient trop insupportable, il reste toujours 450.fm :

  • Le dernier bastion.
  • La bouée.
  • Le phare dans la nuit estivale.

Merci aux chroniqueurs qui restent sur le pont durant l’été. Sans eux, on serait vraiment orphelins. Allez, courage mes frères et mes sœurs…

On se retrouve en septembre, avec un peu de chance, encore vivants. Et surtout, n’oubliez pas : même au repos, la Loge continue… dans nos têtes et nos coeurs.

(Enfin, espérons-le.)