
L’idée que la République française serait une création, voire une propriété, de la franc-maçonnerie est l’un des thèmes les plus constants de l’antimaçonnisme français. Elle repose sur un fait réel, la forte présence de francs-maçons parmi les fondateurs et les cadres de la Troisième République, pour en tirer une thèse fausse : celle d’un régime né d’un complot de loges et donc illégitime. De la « Gueuse » de l’Action française à la répression de Vichy, puis aux discours complotistes contemporains, ce soupçon vise moins la maçonnerie que la République elle-même. Le comprendre suppose de distinguer contribution historique et confiscation imaginaire.
Une présence réelle

La présence de francs-maçons dans l’histoire républicaine est bien établie. Léon Gambetta fut initié à Marseille en 1869. Jules Ferry fut reçu en 1875 à la loge parisienne La Clémente Amitié, le même jour qu’Émile Littré, au cours d’une cérémonie restée célèbre. Sous la Troisième République, nombre de parlementaires, de ministres et d’instituteurs fréquentaient les loges, particulièrement celles du Grand Orient de France, qui supprima en 1877 l’obligation de croire en Dieu. Les loges furent des lieux de débat sur l’école laïque, la séparation des Églises et de l’État, la protection sociale ou la solidarité chère à Léon Bourgeois.
De la contribution à la confiscation
L’antimaçonnisme transforme cette contribution en emprise totale. Il ne dit plus que des francs-maçons furent républicains ; il affirme que la République est maçonnique par essence, donc artificielle, étrangère au peuple et hostile à la religion. Ce glissement efface les révolutions, les luttes sociales, les débats parlementaires, les engagements de millions de citoyens qui n’étaient pas francs-maçons. Les lois scolaires de 1881-1882, la loi de 1905 ou les lois sociales deviennent les pièces d’un « plan » dont les loges auraient été l’état-major caché.
Repères
- 1797 : l’abbé Barruel attribue la Révolution française à une conspiration des philosophes, des francs-maçons et des Illuminés.
- 1877 : le Grand Orient supprime l’obligation de croire en Dieu ; l’Église et la droite catholique y voient la preuve d’une maçonnerie antireligieuse.
- 1904 : l’affaire des fiches, fichage d’officiers selon leurs opinions religieuses avec l’aide du Grand Orient, donne un argument durable aux adversaires des loges.
- Début du XXe siècle : Charles Maurras range les francs-maçons parmi les « quatre États confédérés » de l’« Anti-France ».
- 1940 : la loi du 13 août dissout les « sociétés secrètes » ; Vichy publie des listes de dignitaires au Journal officiel et organise une exposition antimaçonnique à Paris.
- 1943 : le Comité français de la Libération nationale, à Alger, annule la législation antimaçonnique de Vichy.
Délégitimer le régime

L’accusation vise en réalité la République. Si celle-ci est une œuvre de loge, elle n’exprime plus la volonté du peuple, mais celle d’une minorité cachée. La laïcité devient une vengeance contre l’Église, l’école publique un atelier de déracinement, les droits de l’homme une abstraction imposée. Ce schéma, central dans la rhétorique de Vichy qui associait « Juifs et francs-maçons » comme responsables de la défaite de 1940, a survécu à la guerre. Il réapparaît aujourd’hui dans des discours complotistes qui imputent aux loges chaque réforme sociétale.
Une simplification qui dégrade la citoyenneté
Cette lecture ne discute pas les lois, elle en cherche les auteurs cachés ; elle ne critique pas une politique, elle accuse un temple. Elle laisse entendre que les peuples ne font jamais leur histoire et qu’ils sont toujours manipulés. Or les historiens de la franc-maçonnerie montrent des loges diverses et divisées : républicaines, mais aussi monarchistes sous la Restauration, bonapartistes sous l’Empire, spiritualistes ou rationalistes, et souvent en désaccord entre elles.
Deux vérités à tenir ensemble
Une réponse maçonnique honnête doit tenir deux affirmations. Des francs-maçons ont servi la République, parfois avec courage, dans les assemblées, l’école, la Résistance. Mais la République n’appartient pas à la franc-maçonnerie : elle appartient à tous les citoyens, croyants et non-croyants, dès lors qu’ils reconnaissent la loi commune et la liberté de conscience. Dans une lecture symbolique, la République peut être pensée comme un chantier jamais achevé, où des pierres différentes tiennent ensemble sans se confondre.
Le saviez-vous ?
Sous l’Occupation, le film de propagande Forces occultes (1943), réalisé par Jean Mamy sous le pseudonyme de Paul Riche, met en scène un jeune député manipulé par les loges. Son réalisateur, ancien franc-maçon, fut fusillé à la Libération pour faits de collaboration.
Pour aller plus loin
- Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, 1797-1798.
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Éditions L.O.L., 2026, dont cette notice est adaptée.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Laïcité, Vichy et héritages antijudéo-maçonniques (antimaçonnisme), Abbé Augustin Barruel (antimaçonnisme), Entrée d’Antoine-Émile Moulin, père de Jean Moulin, au Grand Orient de France, 1902 (date historique), Complot judéo-maçonnique (antimaçonnisme).
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