« La République » au sein nu : Daumier ou la Liberté devenue mère

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L’Art au compas – Une œuvre, un symbole, un chemin…

Honoré Daumier, La République, 1848, huile sur toile
H. 73 ; L. 60 cm. Donation Etienne Moreau-Nélaton, 1906. © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Après avoir suivi la Liberté de Delacroix sur les barricades de juillet 1830, il fallait poursuivre la marche. Non pour chercher une nouvelle insurrection, ni pour contempler une autre héroïne brandissant le drapeau au-dessus des morts, mais pour comprendre ce qui advient lorsque la fumée se dissipe, lorsque les fusils se taisent et que le peuple, après s’être levé, doit apprendre à construire.

Dix-huit années séparent La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix de La République d’Honoré Daumier. Dix-huit années seulement, et pourtant tout semble avoir changé. La femme de Delacroix avançait dans le tumulte, le sein offert au vent de l’Histoire, un fusil dans une main et le drapeau tricolore dans l’autre. Celle de Daumier ne court plus. Elle s’est assise. Elle n’entraîne plus des combattants au-delà d’une barricade jonchée de cadavres. Elle accueille trois enfants contre son corps. Deux boivent à ses seins ; le troisième, à ses pieds, lit un livre ouvert.

Le drapeau demeure. Mais il ne flotte plus au-dessus de la poudre et du sang. Il se dresse désormais auprès d’une mère.

Honoré Daumier,

Tout le passage de la Révolution à la République tient dans cette métamorphose

Chez Delacroix, la Liberté ouvre la brèche ; chez Daumier, la République doit transformer cette ouverture en demeure humaine. Après l’éclair du soulèvement vient le temps plus obscur, plus patient et peut-être plus difficile de l’édification.

Car renverser un ordre ne suffit jamais à fonder un monde.

Donner un corps à l’invisible

En février 1848, la monarchie de Juillet s’effondre. Une nouvelle République est proclamée. Comme tous les régimes naissants, elle cherche immédiatement ses lois, ses institutions, ses mots, mais aussi ses emblèmes. Elle doit apparaître aux yeux de ceux qu’elle entend gouverner en leur nom. Elle doit devenir visible.

Esquisse la Liberté de Delacroix…AI Generated

Une monarchie possède le visage du souverain. Elle dispose de sa couronne, de son sceptre, de ses armoiries et de son trône. Le roi concentre dans son propre corps l’image du pouvoir. Mais comment représenter une République dont le principe affirme précisément que la souveraineté n’appartient plus à un seul homme ? Comment donner un visage particulier à ce qui doit incarner la volonté de tous ?

Le gouvernement provisoire de 1848 organise un concours destiné à faire naître cette représentation nouvelle

Honoré Daumier y participe. Son tableau, resté à l’état d’esquisse, ne deviendra jamais l’image officielle espérée. Pourtant, il conserve aujourd’hui une force que bien des allégories plus solennelles ont perdue.

Daumier ne montre pas une République cuirassée, triomphante, couronnée de lauriers ou entourée des attributs conventionnels de la puissance. Il lui donne le corps généreux d’une femme du peuple, les épaules larges, la poitrine abondante, les bras capables de porter, de protéger et de nourrir. Cette femme ne règne pas. Elle accomplit une fonction. Elle donne.

Par ce simple choix, Daumier renverse silencieusement l’ancienne représentation du pouvoir Dans la monarchie, l’autorité descend du souverain vers ses sujets. Dans son tableau, la puissance ne se mesure plus à ce qu’elle retient, mais à ce qu’elle distribue. Le corps de la République n’est pas un corps qui exige la soumission : il devient une source d’existence, de croissance et de connaissance.

La République ne se tient donc pas au-dessus du peuple

Elle est au milieu de lui. Elle ne contemple pas ses enfants depuis la hauteur d’un trône. Elle les reçoit contre sa chair.

Cette proximité donne au tableau une gravité particulière. Il ne s’agit plus seulement de politique. Quelque chose de plus ancien traverse la scène : le souvenir des déesses mères, des figures de la fécondité, des représentations de la Charité et des Vierges nourricières. Daumier ne copie pas un modèle religieux ; il en déplace la force. Il fait passer dans le domaine civique une image longtemps réservée au sacré.

La République devient ainsi une maternité symbolique. Non parce qu’elle engendrerait biologiquement ses citoyens, mais parce qu’elle doit créer les conditions qui leur permettront de naître véritablement à eux-mêmes.

Après les barricades

La comparaison avec Delacroix éclaire immédiatement l’œuvre. Dans La Liberté guidant le peuple, tout est mouvement. La composition semble aspirée vers l’avant. La femme franchit les obstacles ; elle marche au-dessus des corps, entraînant derrière elle une foule encore dispersée. La Liberté appartient à l’instant où l’Histoire rompt ses digues. Elle surgit comme une apparition. Elle est presque trop vive pour appartenir durablement au monde.

Honoré Daumier choisit un geste contraire. Sa République ne traverse pas l’espace : elle l’occupe. Elle ne surgit pas : elle demeure. Son corps est lourd, dense, profondément inscrit dans la matière. Certains pourraient voir dans cette immobilité une perte d’élan. Ce serait oublier que s’asseoir peut être une manière de fonder.

L’homme pressé confond souvent l’action avec le mouvement. Il croit que celui qui court agit nécessairement davantage que celui qui reste immobile. Pourtant, le bâtisseur sait qu’avant d’élever une colonne, il faut mesurer le sol. Il faut prendre le temps de reconnaître la matière, de choisir l’assise et de vérifier la solidité des fondations.

La République de Daumier appartient à ce second temps

Elle vient après l’enthousiasme, lorsque commencent les responsabilités. La Liberté peut être proclamée en une journée ; la justice demande des générations. Une barricade peut être élevée dans la nuit ; une école ne se construit ni ne transmet en quelques heures. Un trône peut tomber sous la poussée d’une foule ; les préjugés, les inégalités et les servitudes intérieures résistent plus longtemps que les palais.

Le tableau nous conduit ainsi de l’héroïsme visible à l’œuvre silencieuse. Il rappelle que les révolutions les plus spectaculaires ne sont pas toujours les plus profondes. Il existe des bouleversements sans fusils, des libérations qui s’accomplissent dans une classe, auprès d’un berceau, dans l’ouverture d’un livre ou dans la transmission d’une parole.

L’ancienne barricade n’a pas disparu. Elle s’est déplacée. Elle se dresse désormais entre l’enfant et l’ignorance, entre le pauvre et la dignité, entre l’individu et la capacité de penser par lui-même.

Le corps comme premier Temple

La figure de Daumier occupe presque toute la toile. Elle possède quelque chose d’architectural. Ses jambes et les plis de son vêtement forment une base large ; son torse se dresse comme une masse centrale ; son bras accompagne la verticale de la hampe du drapeau. Elle paraît moins posée devant un décor qu’elle ne constitue elle-même l’édifice principal de la composition.

Dans une lecture initiatique, cette présence peut être envisagée comme celle d’un Temple vivant.

Non pas un Temple de pierres appareillées, fermé par de lourdes portes et protégé du monde profane, mais un Temple de chair dont les colonnes seraient les bras, dont le cœur serait l’autel et dont le sein fournirait la première nourriture. Daumier semble suggérer que toute construction politique digne de ce nom doit commencer par le respect du corps humain.

Avant d’instruire, il faut que l’enfant puisse vivre. Avant de lui demander de se tenir debout, il faut lui donner la force de grandir. Avant de célébrer abstraitement sa liberté, il faut le délivrer de la faim, de l’abandon et de l’humiliation.

La République apparaît ainsi comme la gardienne des fondations.

La Franc-Maçonnerie emploie volontiers le langage du chantier, de la pierre et du Temple. Mais ces mots peuvent se vider de leur substance lorsqu’ils ne rencontrent plus la réalité humaine. Le Temple de l’Humanité ne se bâtit pas dans un ciel abstrait. Il commence dans la manière dont sont traités les plus vulnérables. Il se fissure chaque fois qu’un être est considéré comme une quantité négligeable, une force de travail, un dossier, une origine ou un obstacle.

La pierre brute n’est pas une matière lointaine posée sur un établi symbolique. Elle est aussi ce qui, en nous, demeure indifférent à la souffrance d’autrui.

Daumier ne représente donc pas une République qui prononcerait de grands discours sur l’universel. Il la montre accomplissant un geste simple. Elle nourrit. Et ce geste apparemment domestique devient un acte politique majeur, parce qu’il affirme qu’aucune élévation collective n’est possible tant que les besoins les plus élémentaires ne sont pas reconnus.

La hauteur d’un édifice spirituel se mesure toujours à la profondeur de ses fondations humaines.

Le mystère du sein découvert

Le sein nu traverse l’histoire de l’art occidental. Tantôt signe de fécondité, tantôt manifestation de la beauté, tantôt attribut maternel, tantôt geste de dévoilement, il se situe à la frontière de l’intime et de l’universel.

Chez Delacroix, le sein de la Liberté participe à l’énergie de la scène. Il ne relève pas de la sensualité ordinaire. Il donne à la femme une dimension à la fois populaire et mythique, humaine et presque antique. Chez Daumier, le même dévoilement change de sens. Le sein n’accompagne plus le combat ; il nourrit.

Ce déplacement est essentiel. Il fait de la République non plus seulement celle qui libère, mais celle qui entretient la vie après la libération. Elle ne se contente pas d’ouvrir les chaînes. Elle doit empêcher que les êtres affranchis ne retombent dans d’autres dépendances.

Le sein devient alors le symbole d’une puissance qui consent à se donner.

Le pouvoir politique est souvent représenté par des objets de possession : le sceptre que l’on tient, la couronne que l’on porte, l’épée que l’on brandit. Ici, la puissance réside au contraire dans la capacité à laisser circuler une substance. La République n’accumule pas sa force. Elle la transmet.

Cette circulation est au cœur de toute véritable initiation

Celui qui croit posséder la Lumière l’a déjà perdue, car la Lumière n’est pas un objet que l’on enferme. Elle n’existe que dans son rayonnement. Elle passe d’une conscience à une autre sans s’appauvrir. Elle augmente même de ce partage, comme une flamme qui en allume une seconde sans que la première diminue.

Le lait de Daumier devient ainsi une image de cette transmission.

Il est blanc, couleur de commencement, de clarification et de passage. L’imaginaire alchimique pourrait y reconnaître, avec prudence, quelque chose de l’albedo, ce moment où la matière, après avoir traversé la noirceur de la dissolution, commence à se purifier. La France de 1848 sort d’une nouvelle crise, d’un nouvel effondrement politique. Le tableau semble rêver l’instant où le sang des révolutions pourrait être transformé en lait, où la violence de l’Histoire deviendrait une nourriture pour l’avenir.

Mais aucune opération alchimique n’est achevée par un simple changement de couleur. Le blanc n’est pas encore l’or. Il ne constitue qu’un passage. De même, proclamer la République ne suffit pas à réaliser la promesse républicaine. Le nouveau régime demeure une matière en travail, encore chargée des contradictions de l’ancien monde.

Trois enfants au seuil de la connaissance

Ils sont trois autour de la République. Deux enfants tètent ses seins. Le troisième s’est placé à ses pieds, devant un livre ouvert. La composition paraît simple ; elle contient pourtant toute une philosophie de l’éducation.

Les deux premiers reçoivent une nourriture immédiate. Ils sont encore dans la proximité charnelle de la mère. Le troisième s’en est déjà légèrement éloigné. Il n’est pas séparé d’elle, puisqu’il demeure dans l’espace de sa protection, mais il accède à une autre forme de nourriture.

Le lait devient lettre.
La substance devient signe.
La croissance du corps s’ouvre à celle de l’esprit.

Ce passage contient une véritable dramaturgie initiatique.

L’enfant ne peut commencer son existence sans recevoir

Il dépend d’une présence antérieure, d’une langue qu’il n’a pas inventée, d’une culture qui le précède et d’une affection qui lui permet de se construire. Mais il ne doit pas demeurer éternellement dans cette dépendance. Le but de la transmission n’est pas de maintenir celui qui reçoit dans une position d’infériorité. Il est de lui permettre de s’éloigner progressivement de la source sans la renier.

La bonne mère ne conserve pas l’enfant contre elle. Elle lui donne un jour la possibilité de se lever.

La véritable République ne devrait pas davantage considérer le citoyen comme un être mineur, incapable de choisir, de juger ou de contester. Elle n’a pas pour vocation de penser à sa place. Elle doit lui fournir les moyens de penser par lui-même.

C’est peut-être le sens le plus profond du livre posé aux pieds de la figure. La République ne nourrit pas seulement des sujets dociles ; elle instruit des consciences qui pourront un jour l’interroger.

Le livre ouvert ne délivre cependant aucune révélation immédiate. Il faut apprendre à le lire. Il faut reconnaître les lettres, les assembler, comprendre que les signes visibles renvoient à un sens qui ne se trouve pas entièrement à leur surface. L’enfant lecteur accomplit déjà le travail de l’initié devant le symbole.

Car un symbole ressemble à un livre ouvert dans une langue que l’on croit d’abord connaître. Tout est visible, et pourtant tout demeure à comprendre.

Le compas, l’équerre, la pierre, la lumière, la marche, la porte ou la colonne peuvent être décrits en quelques mots. Mais leur profondeur ne se laisse pas épuiser par une définition. Il faut les fréquenter, les travailler, les confronter à l’existence. L’initiation ne consiste pas à recevoir le sens véritable d’un symbole comme on reçoit une réponse correcte. Elle consiste à devenir capable de le lire.

L’enfant de Daumier est donc placé au commencement d’une herméneutique. Il apprend que le monde n’est pas seulement fait de choses, mais aussi de significations.

La République lui donne un livre ; elle ne peut pas accomplir la lecture à sa place.

Le trois qui met le monde en mouvement

Le nombre des enfants n’est pas indifférent au regard symbolique. Le trois est le nombre du passage, de la médiation et de l’engendrement. Là où le deux peut opposer, le troisième terme introduit une circulation.

Le corps et l’esprit pourraient demeurer face à face, chacun réclamant la primauté

La matière et la pensée pourraient se mépriser mutuellement. La liberté individuelle et le devoir envers la communauté pourraient se transformer en forces ennemies. Le troisième terme ne fait pas disparaître leur tension ; il leur permet d’entrer dans une relation vivante.

Les trois enfants peuvent naturellement appeler la devise républicaine. La Liberté ne consiste pas seulement à délivrer l’individu de ses entraves ; elle doit lui donner la possibilité de devenir sujet de son existence. L’Égalité ne signifie pas que tous seraient identiques, mais qu’aucun ne devrait être privé des conditions nécessaires à son accomplissement. La Fraternité, enfin, ne se réduit pas à un sentiment aimable : elle est ce lien exigeant sans lequel la liberté du plus puissant finit par dévorer celle du plus faible.

Ces trois principes, souvent gravés dans la pierre des édifices publics, sont ici rendus à la chair.

La Liberté boit, l’Égalité reçoit, la Fraternité circule entre les corps

On pourrait encore reconnaître dans ces trois enfants les étapes d’une transmission initiatique. L’un reçoit, l’autre grandit, le troisième commence à déchiffrer. Bientôt viendra peut-être le temps où celui qui lisait enseignera à son tour.

Toute initiation véritable suit ce mouvement. Elle commence par l’accueil, se poursuit par le travail et ne trouve son accomplissement que dans la transmission. Celui qui garderait jalousement pour lui ce qu’il a reçu interromprait la chaîne dont il prétend être le dépositaire.

La tradition ne demeure vivante qu’en acceptant de passer par d’autres corps, d’autres intelligences et d’autres sensibilités.

De la triade au carré

La République et les trois enfants forment ensemble un groupe de quatre personnages. Le ternaire des principes vient ainsi s’inscrire dans le quaternaire de la manifestation.

Le trois peut appartenir au monde des idées, des devises et des aspirations. Le quatre lui donne une assise. Il est le nombre du carré, des points cardinaux, des saisons et des éléments. Il marque le passage du principe à l’organisation du monde.

La République ne devient réelle que lorsque les valeurs proclamées prennent corps dans des institutions, des lois, des écoles, des hôpitaux, des actes de justice et des comportements quotidiens. La Fraternité ne vit pas davantage parce qu’elle est prononcée dans un Temple ; elle doit être éprouvée dans la relation avec celui qui nous contrarie, nous déçoit ou ne nous ressemble pas.

Le quatre rappelle ainsi une vérité sévère : une idée n’est accomplie que lorsqu’elle accepte l’épreuve de l’incarnation.

Les quatre personnages de Daumier composent une petite humanité. La mère en constitue le centre de gravité, mais aucun enfant ne se confond avec les autres. Deux reçoivent de manière semblable, tandis que le troisième suit déjà une autre voie. L’unité n’efface donc pas la diversité.

Ce détail rejoint une intuition fondamentale de la construction maçonnique. Un Temple ne se compose pas de pierres identiques, mais de pierres différentes que le travail rend capables de s’accorder. L’harmonie ne résulte pas de la suppression des singularités. Elle naît de leur juste relation.

Le drapeau comme axe du monde

La hampe du drapeau introduit dans la composition une verticale décisive. Elle prolonge le corps de la République et l’élève au-dessus du groupe. Alors que la mère et les enfants appartiennent pleinement au monde terrestre, à la chair, au besoin et à la croissance, le drapeau ouvre un espace supérieur.

Il relie l’assise et l’horizon.

Cette verticale peut être reçue comme un axis mundi, un axe symbolique reliant ce qui est en bas à ce qui est en haut. Il ne s’agit pas de séparer la terre du ciel, mais de rappeler que l’existence humaine se dessèche lorsqu’elle se limite à la satisfaction de ses nécessités immédiates.

La République doit nourrir, certes, mais elle doit aussi offrir une orientation. Elle doit permettre à l’être humain de vivre, sans oublier de lui proposer une raison de vivre ensemble.

Sans la mère, le drapeau ne serait qu’une abstraction.
Sans le drapeau, la mère risquerait de ne représenter qu’une protection sans horizon.

Le génie de Daumier réside dans leur réunion.

L’idéal est tenu par celle qui nourrit. Il ne plane pas au-dessus du peuple comme une injonction désincarnée. Il demeure attaché au corps, à la vulnérabilité et au soin.

Le drapeau, dès lors, ne vaut pas seulement par ses couleurs. Il vaut par la main qui le porte et par le geste que l’autre main accomplit.

Il existe des emblèmes qui exigent le sacrifice des hommes. Celui de Daumier semble au contraire devoir leur garantir la possibilité de grandir.

Une alchimie du bleu, du blanc et du rouge

Les couleurs nationales offrent à leur tour un champ de méditation. Il serait vain d’en faire un code ésotérique rigide, comme si Daumier avait voulu dissimuler sous chaque teinte une doctrine réservée à quelques initiés. Le symbole ne gagne rien à devenir un rébus. Mais les couleurs possèdent leur propre pouvoir de résonance.

Le bleu ouvre la profondeur. Il est la couleur de l’espace, de l’éloignement et de ce qui invite le regard à sortir de sa proximité immédiate. Il peut évoquer la pensée qui prend de la hauteur sans renoncer au réel.

Le rouge appartient au sang, au feu, au désir et à l’action. Il conserve la mémoire des combats, de la colère et des sacrifices. Il rappelle que l’Histoire n’a jamais offert spontanément la liberté à ceux qui la réclamaient.

Le blanc, placé entre les deux, paraît chercher la conciliation. Il est l’intervalle, la page, le silence dans lequel une parole nouvelle devient possible. Dans l’œuvre alchimique, il peut annoncer la clarification après la nuit de la matière.

Ces trois couleurs ne prennent cependant leur sens que par leur union. Le bleu livré à lui-même pourrait devenir rêverie impuissante. Le rouge sans mesure se changerait en violence. Le blanc privé de toute tension ne serait plus que vide ou effacement.

Le drapeau réunit les contraires sans les confondre. Il suggère que la République n’est pas l’abolition des forces antagonistes, mais leur mise en ordre dans une construction commune.

Une Loge poursuit une ambition comparable. Elle ne fait pas disparaître les différences de convictions, de tempéraments ou de parcours. Elle tente de créer un espace dans lequel elles puissent entrer en dialogue sans se détruire.

La concorde n’est pas l’absence de désaccord. Elle est l’art difficile de ne pas transformer toute différence en guerre.

Le bonnet de l’affranchi

La République porte le bonnet phrygien. Hérité de l’imaginaire révolutionnaire, celui-ci renvoie à la figure de l’affranchi, de l’être qui a quitté la servitude.

Son symbolisme dépasse donc la simple appartenance politique. Il évoque un changement d’état.

Or l’initiation se présente elle aussi comme un passage. Elle conduit symboliquement de l’obscurité vers la lumière, de la dispersion vers la recherche d’un centre, de la pierre brute vers une forme plus juste. Mais cette transformation ne peut être confondue avec une délivrance magique.

Nul bandeau retiré ne suffit à rendre clairvoyant. Nul titre ne suffit à faire un Maître. Nul bonnet ne garantit que l’ancien esclave ne transporte pas en lui les habitudes de sa servitude.

L’affranchissement le plus difficile concerne les chaînes invisibles : les préjugés que l’on prend pour des vérités, les passions que l’on confond avec la volonté, les conformismes dont on se croit libre parce qu’ils sont partagés par le plus grand nombre.

Le bonnet phrygien de Daumier ne signifie donc pas que la liberté serait acquise une fois pour toutes. Il place au-dessus de la République une exigence de vigilance.

Tout peuple libéré peut redevenir servile. Toute conscience éclairée peut préférer le confort d’une certitude à l’inquiétude de la pensée. Toute institution créée pour émanciper peut finir par protéger ses propres intérêts plutôt que sa vocation première.

La liberté n’est pas un état dans lequel on s’installe. Elle est une discipline intérieure.

La République et l’ambiguïté du féminin

Daumier donne à la République un corps de femme à une époque où les femmes demeurent exclues du suffrage politique. Le paradoxe est considérable. La femme représente la souveraineté populaire sans pouvoir l’exercer pleinement. Elle prête son visage à la citoyenneté dont elle est encore tenue à l’écart.

Cette contradiction traverse une grande partie de l’iconographie républicaine. La Liberté, la Justice, la Nation ou la République sont souvent féminines ; les institutions qui les invoquent restent longtemps gouvernées presque exclusivement par des hommes.

Le regard contemporain ne peut ignorer cette faille. Mais il ne doit pas seulement la dénoncer depuis une position de supériorité rétrospective. Il peut aussi y voir le signe qu’une allégorie contient parfois davantage que la société qui l’a produite.

La République féminine de Daumier porte une promesse que la République historique n’était pas encore prête à accomplir

L’image déborde son époque. Elle annonce involontairement ce que les institutions devront un jour reconnaître : nul universel n’est véritable lorsque la moitié de l’humanité demeure maintenue dans une citoyenneté incomplète.

Le symbole agit précisément de cette manière. Il ne se contente pas de refléter le monde tel qu’il est. Il révèle la distance entre la réalité et l’idéal qu’elle proclame.

Une œuvre initiatique n’est pas celle qui nous rassure en confirmant nos valeurs. Elle est celle qui nous met en demeure de mesurer nos actes à nos paroles.

La République comme figure de la Charité

La composition de Daumier rappelle les anciennes allégories de la Charité, dans lesquelles une femme protège et nourrit plusieurs enfants. Le peintre reprend ce vocabulaire, mais il le transporte dans l’espace politique.

Ce déplacement ne signifie pas que le religieux serait simplement remplacé par le civique. Il montre plutôt que certaines aspirations humaines traversent les formes historiques du sacré. Prendre soin, secourir, transmettre et protéger ne sont pas la propriété d’une tradition particulière. Ces gestes appartiennent à ce fonds commun où les spiritualités, les philosophies et l’humanisme peuvent se rencontrer.

La République hérite ici d’une obligation autrefois confiée à la vertu théologale. Elle ne peut se contenter d’administrer. Elle doit reconnaître la dignité de ceux dont elle a la charge.

Cette République maternelle ne doit pourtant pas être comprise comme une puissance infantilisante. Nourrir n’est pas asservir. Protéger ne consiste pas à enfermer. Le véritable soin prépare l’autonomie de celui qui le reçoit.

Toute pédagogie digne de ce nom travaille à sa propre disparition. Le maître accomplit sa fonction lorsque l’élève peut poursuivre sans lui. Le parent accepte que l’enfant s’éloigne. L’initiateur transmet des outils, mais il ne doit pas exiger que le chemin d’autrui reproduise exactement le sien.

La République de Daumier offre son lait et son livre. Elle ne réclame ni prosternation ni culte. Elle semble attendre que ses enfants deviennent un jour capables de porter eux-mêmes le drapeau.

L’œuvre au noir de l’Histoire

Il serait cependant trop facile de contempler ce tableau comme une paisible allégorie de la générosité républicaine. L’année 1848 ne fut pas seulement celle des espérances. Elle fut également celle des désillusions, des affrontements et du sang versé.

La République naissante se découvre rapidement divisée. La question sociale, la misère ouvrière, la fermeture des Ateliers nationaux et les journées de Juin révèlent la profondeur des fractures. Le régime qui prétend nourrir ses enfants peut aussi retourner ses armes contre eux.

Cette violence historique assombrit nécessairement la toile. Elle place derrière la mère nourricière l’ombre de Saturne, ce père mythique qui dévore sa propre descendance. Toute institution porte en elle cette possibilité monstrueuse : oublier la raison pour laquelle elle fut créée et sacrifier ceux qu’elle devait servir.

La République de Daumier devient alors moins une célébration qu’une injonction. Elle ne dit pas ce que la République est ; elle montre ce qu’elle devrait être.

Dans la perspective alchimique, l’image se situe entre plusieurs états de la matière. Le noir du conflit n’a pas été entièrement dépassé. La blancheur du lait annonce une purification, mais l’œuvre au rouge, celle d’une réconciliation vivante entre l’esprit et la matière, demeure à accomplir.

La République reste au creuset

Elle peut se transformer ou se corrompre. Elle peut nourrir ou dévorer. Elle peut instruire ou endoctriner. Elle peut libérer l’esprit ou exiger sa soumission sous couvert d’unité.

Le tableau ne supprime pas cette ambiguïté. Il nous oblige à la regarder.

L’esquisse et le Temple inachevé

Daumier ne réalisera jamais la grande composition définitive prévue par le concours. Son tableau demeure une esquisse. La peinture conserve une certaine liberté de touche ; les formes ne sont pas toutes refermées ; quelque chose paraît encore en train de naître sous nos yeux.

Cette incomplétude donne à l’œuvre une dimension prophétique.

La République elle-même demeure une esquisse. Elle n’est jamais définitivement accomplie. Chaque génération reçoit d’elle une forme déjà dessinée, mais doit reprendre les lignes, corriger les déséquilibres, consolider les fondations et ouvrir de nouveaux espaces.

Il n’existe pas de République achevée, pas davantage qu’il n’existe de Maçon définitivement taillé.

L’inachèvement n’est pas ici une imperfection regrettable. Il est la condition du travail. Ce qui se croit achevé cesse de se transformer. Ce qui se prétend parfait devient incapable d’accueillir la critique et finit par confondre la fidélité avec l’immobilité.

La Franc-Maçonnerie exprime cette idée lorsqu’elle parle du Temple de l’Humanité.

Ce Temple ne sera jamais terminé par une génération particulière. Chacun y pose quelques pierres, parfois maladroitement, souvent sans voir l’ensemble de l’édifice. Le sens du travail ne dépend pas de la certitude d’en contempler l’achèvement. Il réside dans la justesse du geste accompli.

L’esquisse de Daumier nous délivre donc d’une illusion dangereuse : celle qui consisterait à croire que l’héritage républicain pourrait être conservé sans être retravaillé.

Un édifice vivant ne se protège pas seulement en répétant les gestes des anciens. Il faut encore discerner ce qu’ils n’ont pu voir, entendre les voix qu’ils ont laissées au-dehors et poursuivre l’œuvre dans des conditions qu’ils n’avaient pas imaginées.

Le livre, le lait et la Lumière

Trois grandes formes de transmission se rencontrent dans la toile : le lait, le livre et le drapeau.

Le lait appartient au corps. Il donne la force élémentaire sans laquelle aucune croissance ne serait possible.

Le livre appartient à l’intelligence. Il ouvre l’espace du langage, de la mémoire, de l’interprétation et du jugement.

Le drapeau appartient à la communauté. Il propose un horizon collectif, un signe sous lequel des individus séparés peuvent tenter de se reconnaître.

Ces trois éléments ne doivent pas être dissociés. Une société qui nourrirait les corps sans éveiller les consciences fabriquerait la dépendance. Une société qui multiplierait les savoirs tout en abandonnant les plus faibles produirait une intelligence sans justice. Une société qui exalterait ses emblèmes sans protéger les vies transformerait l’idéal en idole.

Daumier les réunit dans un même espace, comme si l’être humain ne pouvait être véritablement élevé qu’à la condition que sa chair, son esprit et son appartenance au monde soient travaillés ensemble.

La Lumière initiatique n’est donc pas seulement intellectuelle.

Elle n’est pas une accumulation de connaissances réservée à ceux qui auraient le loisir de les acquérir. Elle doit pénétrer l’existence entière.

La Lumière qui ne rencontre jamais la souffrance humaine devient froide.
La Fraternité qui se défie de l’intelligence devient aveugle.
La liberté qui refuse toute responsabilité finit par se retourner contre elle-même.

Le tableau compose silencieusement leur alliance.

Le spectateur, quatrième enfant invisible

Devant l’œuvre, nous ne demeurons pas de simples observateurs

La composition semble nous attirer au pied de la République, à proximité du livre ouvert. Nous devenons cet autre enfant que Daumier n’a pas représenté.

Nous avons reçu une langue, une mémoire, des institutions et des droits que nous n’avons pas créés seuls. Nous sommes nés au sein d’un monde déjà commencé. D’autres ont combattu, écrit, enseigné et parfois souffert pour que certaines libertés nous paraissent aujourd’hui naturelles.

Mais tout héritage pose une question : que faisons-nous de ce que nous avons reçu ?

Restons-nous éternellement attachés au sein, exigeant de la République qu’elle nous nourrisse sans jamais participer à son œuvre ? Nous contentons-nous de répéter les mots inscrits dans le livre, sans les confronter à notre conscience ? Brandissons-nous le drapeau comme un signe d’exclusion, ou savons-nous reconnaître en lui une promesse à étendre ?

Devenir adulte, politiquement comme initiatiquement, ne signifie pas se croire dégagé de toute dette. Cela signifie accepter la responsabilité de transmettre à son tour.

Le Maçon ne reçoit pas la Lumière pour en faire un privilège.

Le citoyen ne reçoit pas des droits pour ignorer ceux qui en sont encore privés. L’héritier n’honore pas les bâtisseurs en conservant pieusement leurs outils dans une vitrine, mais en reprenant le chantier là où ils l’ont laissé.

La République doit encore devenir ce qu’elle promet

Le tableau de Daumier ne nous demande pas d’adorer la République. Il nous demande de la juger à la mesure de ses enfants.

Les nourrit-elle tous ? Les instruit-elle réellement ? Leur permet-elle de devenir libres ?
Reconnaît-elle chacun comme une fin et jamais seulement comme un moyen ?

Ces questions ne concernent pas uniquement l’État

Elles s’adressent à toute communauté humaine, y compris à la Franc-Maçonnerie. Une Obédience ou une Loge peut proclamer la Fraternité et céder pourtant aux rivalités, aux exclusions ou aux ambitions. Elle peut célébrer la Lumière tout en refusant d’entendre ce qui dérange ses habitudes. Elle peut transmettre des rituels sans transmettre le désir de chercher.

Daumier nous ramène alors à une vérité essentielle : les institutions ne valent jamais davantage que l’usage humain que l’on fait de leurs principes.

Le drapeau, le livre, le Temple et le rituel ne sont que des médiations. Ils peuvent ouvrir ou enfermer. Tout dépend de la conscience qui les porte.

De la Liberté conquise à la République construite

Delacroix avait peint l’instant où un peuple franchit la peur. Daumier imagine celui où il doit apprendre à ne pas gaspiller sa victoire.

La Liberté avançait dans la lumière violente de l’événement. La République s’installe dans une clarté plus intérieure, celle de la transmission. Elle ne brandit plus le fusil, mais elle n’a pas renoncé au combat. Son adversaire est seulement devenu moins visible.

Il se nomme ignorance, misère, indifférence, servitude volontaire, fanatisme, abandon ou oubli.

La Liberté guidait le peuple parce qu’il fallait ouvrir la voie. La République le nourrit et l’instruit parce qu’il faut désormais rendre cette voie praticable pour ceux qui viendront après.

Entre les deux œuvres, le drapeau n’est pas tombé. Il a changé de fonction. Il n’appelle plus seulement à se lever contre ce qui opprime. Il demande de construire ce qui empêchera l’oppression de renaître.

Le passage de Delacroix à Daumier ressemble ainsi au passage de l’initiation au travail.

Il ne suffit pas d’avoir connu la nuit, entendu les paroles et reçu symboliquement la Lumière. Tout commence véritablement lorsque l’on retourne dans le monde avec la responsabilité de transformer cette expérience en actes.

La République de Daumier nous apparaît alors comme une figure de la Maîtrise.

Non une maîtrise qui domine, mais une maîtrise qui engendre, protège, instruit et accepte de disparaître dans ce qu’elle transmet.

Elle sait que ses enfants ne lui appartiennent pas. Elle les prépare au jour où ils pourront se tenir debout sans son soutien immédiat. Peut-être le lecteur fermera-t-il un jour son livre. Peut-être saisira-t-il la hampe du drapeau. Peut-être nourrira-t-il à son tour ceux qui viendront.

C’est ainsi que la chaîne demeure vivante.

La République n’est pas seulement un héritage reçu. Elle est une œuvre remise entre nos mains.

Daumier l’a laissée inachevée, comme si aucune toile ne pouvait contenir sa réalisation définitive. Il nous appartient d’en poursuivre les lignes, non avec des pinceaux, mais par la manière dont nous traitons l’autre, dont nous transmettons le savoir et dont nous ajustons notre pierre à la construction commune.

Après la barricade vient le chantier.

Après le cri vient la parole.

Après le drapeau levé vient le livre ouvert.

Tombe d’Honoré Daumier au Père-Lachaise (division 24)

Et derrière la femme assise, nourrissant trois enfants dans le silence de la peinture, se dessine peut-être le véritable programme de toute République et de toute initiation : faire naître des êtres assez forts pour vivre, assez éclairés pour penser et assez fraternels pour transmettre.

En savoir plus sur Daumier, l’expo au Musée d’Orsay

Légende : Honoré Daumier, La République – 1848, huile sur toile, H. 73 ; L. 60 cm / Donation Étienne Moreau-Nélaton, 1906 – © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Daumier vers 1850 – Wikipedia / -Autres illustrations : IA generated

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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