Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Deuxième chronique d’une série de seize sur la soustraction, tirée de « Dans la paume du monde » (Éditions L.O.L., 2026). La précédente laissait le singe dans la main du Bouddha et posait une question : qui tient le ciseau. Celle-ci pose la formule.
Deux choses perdent de la matière, et je voudrais qu’on les regarde côte à côte. La mer ronge la falaise ; elle en emporte à chaque marée, siècle après siècle, et ce qui en reste est ce qu’il y avait, en moins. La falaise ne devient pas meilleure falaise. Elle devient moins de falaise, et un jour elle n’est plus rien du tout. Le maillet entame le bloc ; il en fait tomber davantage, plus vite, plus violemment que la mer ne prend à la craie. Et ce qui reste se réorganise : les faces se répondent, les arêtes s’alignent, une géométrie paraît que la matière retirée tenait cachée. Même perte, deux destins.
La différence n’est pas morale. Elle n’est pas dans la quantité, ni dans la violence, ni dans l’intention de qui frappe, puisque la mer n’a pas d’intention et que le tailleur maladroit ruine une pierre aussi sûrement qu’une falaise. Elle est dans ce qui vient après le retrait. D’un côté, ce qui reste demeure tel quel, en moins. De l’autre, ce qui reste se recompose.

Regardez votre main. Vers la sixième semaine, la plaque qui deviendra cette main est une palette, et les cinq rayons digitaux y sont dessinés sans être séparés. Rien ne viendra sculpter les doigts du dehors. Entre la septième et la huitième semaine, les cellules situées entre les rayons reçoivent l’ordre de mourir ; les protéines de la famille BMP portent le signal, et les facteurs qui maintenaient ces cellules en vie se retirent au même moment. Il faut à la fois qu’un ordre arrive et qu’un soutien cesse. La forme humaine la plus reconnaissable, celle de la main qui tient le maillet, est le résultat d’un suicide cellulaire ordonné. Et pour qu’on ne prenne pas cela pour une image, la nature fournit la contre-épreuve. Le canard a la même palette au même stade ; chez lui, le signal de mort n’est pas exprimé entre les doigts, et la palme demeure. La membrane du canard n’est pas un ajout. C’est une soustraction qui n’a pas eu lieu. Le cerveau d’un enfant fait la même chose, plus lentement : il perd des connexions par millions, et les circuits survivants ne se contentent pas de rester, ils se recâblent et prennent des fonctions que l’encombrement leur interdisait.
Les ingénieurs ont rencontré la même différence sans la chercher, et ils lui ont donné le nom d’un jeu de hasard. En 2019, Jonathan Frankle et Michael Carbin ont montré qu’un réseau de neurones dense, initialisé au hasard, contient déjà un sous-réseau capable, entraîné seul, d’atteindre la même exactitude que le réseau entier, alors qu’on lui a retiré entre 85 et 95 % de ses paramètres. Ils l’ont appelé le billet gagnant. Le point qui doit arrêter le lecteur est celui-ci : le sous-réseau n’a pas été construit par l’élagage, il était là dès le tirage, et l’élagage n’a fait que le découvrir. Le remettre au hasard le détruit. Une pierre brute dont la forme était dedans, et une opération qui ne l’ajoute pas mais la dégage.

J’écris donc la chose ainsi. Un état ; un opérateur qui retire selon l’environnement ; un substrat qui subsiste ; un opérateur qui recompose ; et le cycle qui reprend sur le résultat. Qui n’aime pas les formules traduira sans rien perdre : on retranche, ce qui reste se réagence, on recommence. Trois affirmations sont logées là-dedans, et ce ne sont pas des définitions, car une définition ne peut pas être fausse.
La première est que le retrait dépend de la destination. Le même bloc, promis à un linteau ou à une clé de voûte, n’appelle pas les mêmes coups. Une clé veut des faces qui divergent, un linteau des faces parallèles, et la matière qu’il faut ôter pour l’une est exactement celle qu’il faut garder pour l’autre. Deux ouvriers également habiles feront tomber des choses opposées sans qu’aucun se trompe. Il n’existe donc pas de superflu en soi ; il n’existe que du superflu au regard d’une fin, et la fin n’est pas dans la pierre. Retenez ce que cela engage : celui qui fixe la destination décide du superflu sans jamais toucher au ciseau, et c’est de lui qu’il faudra parler avant de parler des outils.
La deuxième est que le retrait précède la recomposition. J’affirme un ordre et j’interdis la lecture inverse, celle où l’on atteindrait d’abord la forme pour ôter ensuite ce qui n’y sert plus. Un contre-exemple établi me forcerait à restreindre la formule à une classe de processus. Je n’en connais pas.
La troisième est que la recomposition n’est pas rien. C’est la seule qui sépare tout ceci d’une description de l’usure, et c’est la plus difficile à établir, parce qu’il est facile de montrer qu’on a retiré et malaisé de montrer que ce qui reste s’est réagencé plutôt qu’appauvri. On y reviendra avec un carnet et un dé.
Trois refus l’accompagnent, et ils valent autant. La formule ne promet aucune amélioration : quand le signal de mort déborde sa zone, les doigts ne se séparent pas mieux, ils se raccourcissent ; un retrait mal indexé ne donne pas une forme plus fine, il donne une forme fausse. Elle ne promet aucune conservation : rien ne persiste sous l’opération, on ne remonte pas de l’état successeur à l’état d’origine, et Canguilhem le disait déjà de la guérison, qui n’est jamais un retour mais l’institution de normes nouvelles. Elle ne promet aucun terme, et ce refus est le plus lourd. La pierre cubique, celle qu’on tient pour achevée, n’est pas un état où l’on s’assied ; c’est une direction. Qui la croit finie pose son maillet, et poser son maillet, dans une opération qui se reprend, n’est pas se reposer au sommet. C’est commencer lentement à ne plus convenir.
On m’objectera que j’aligne trois registres qui ne se doivent rien, et que trois ressemblances ne font pas une loi. C’est juste et j’y reviendrai dans deux semaines.
Il existe en revanche une pensée pour laquelle tout ceci serait un contresens, et c’est la seule que je tienne pour un adversaire sérieux. Simone Weil nomme décréation le mouvement par lequel un être défait en lui ce qui dit je, non pour devenir meilleur, mais pour laisser la place. Chez elle, le retrait est la fin et non le moyen, et la recomposition qui suit n’est plus l’ouvrage de celui qui s’est retiré. Je ne réfute pas cela. Je note que je décris un tailleur qui reste, et qu’elle décrit une pierre qui consent à n’être plus une pierre ; le lecteur choisira laquelle des deux il reconnaît dans sa propre vie.
Reste à distinguer les gestes, car un tailleur ne possède pas un outil mais trois, et celui qui les confond ruine sa pierre. Le ciseau détache un éclat à l’endroit où on le pose : c’est le retrait, la suppression d’éléments, la seule forme qui laisse un tas au pied de l’établi et qu’on peut compter le soir. Le fil à plomb ne retire rien ; le maçon le pose contre le mur qu’il vient de monter et le regarde pendre. Le mur est intact et il est condamné. Quelque chose est tombé, qui n’était pas de la matière : la validité d’un cadre que les faits démentent. La troisième ne supprime ni éléments ni structures ; elle abat la cloison de planches entre deux ateliers, et deux hommes qui ne se voyaient pas découvrent en une heure une manière de faire qu’aucun n’aurait trouvée seul. Le retrait a porté sur une planche.
Trois gestes, donc, et une question qui vaut pour chacun : quel genre de chose tombe quand il sert. Une matière, une croyance, ou une séparation. On peut retenir la question sans rien savoir des outils.
Les confondre n’est pas une faute d’école. L’homme qui prend pour une anomalie ce qui n’était qu’un élément de trop démolit sa maison parce qu’une tuile manque ; celui qui prend pour un élément de trop ce qui était une anomalie remplace des tuiles sur une charpente pourrie. Il vaut la peine de demander lequel des trois nos machines exécutent. Elles font le premier à une échelle inouïe ; elles se prêtent au troisième en mettant en rapport des domaines qui s’ignoraient ; elles ne font jamais le second. Rien en elles ne rencontre l’anomalie qui rend un cadre intenable, parce qu’il faudrait d’abord tenir un cadre. Et seule la première salit le sol.
Cette chronique se prolonge et se débat si l’on démontre un processus de formation, où la forme est atteinte d’abord et le superflu ôté ensuite, ou bien un retrait dont le résidu se réagence sans qu’aucune destination l’ait indexé.
La semaine prochaine, on comptera ce que pèse une décision qui ne touche pas la pierre : quatre mots d’un maître d’œuvre, et quarante-sept avenirs qui tombent.
Julien Cartier
