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Cette pensée attribuée à Ralph Waldo Emerson rappelle une vérité aussi simple qu’implacable : nos actes, notre manière d’être et notre cohérence parlent toujours plus fort que nos déclarations. En Franc-maçonnerie, où l’on invoque volontiers la Lumière, la Fraternité et le travail sur soi, elle devient une mise à l’épreuve particulièrement exigeante.
« Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis. »
Ralph Waldo Emerson
Emerson : la parole et l’être
Ralph Waldo Emerson (1803-1882) fut l’une des grandes figures intellectuelles américaines du XIXe siècle. Essayiste, poète, conférencier et ancien pasteur unitarien, il fut le principal représentant du transcendantalisme de Nouvelle-Angleterre, courant de pensée qui valorisait la conscience individuelle, la nature, l’intuition et la possibilité, pour chaque être humain, d’accéder à une vérité intérieure. La formule que nous connaissons est une version condensée d’un passage de son texte « Social Aims », prononcé en conférence en 1864 et publié dans Letters and Social Aims en 1875. Emerson y écrit, dans une traduction libre :
« Ce que vous êtes se tient au-dessus de vous et tonne si fort que je ne peux entendre ce que vous dites pour le contredire. »

La nuance est importante. Emerson ne dit pas seulement que les actes valent mieux que les paroles. Il affirme que notre être profond — ce qui s’exprime dans nos gestes, nos réactions, notre regard sur autrui, nos habitudes, notre façon de tenir une promesse ou d’exercer un pouvoir — finit toujours par démentir, ou confirmer, les beaux discours que nous prononçons.
- On peut parler de générosité avec une grande éloquence et ne jamais donner de son temps.
- On peut défendre la tolérance tout en humiliant celui qui n’est pas d’accord.
- On peut célébrer l’humilité en rappelant, à chaque occasion, ses grades, ses titres, ses relations et le nombre de fois où l’on a été applaudi.
Les mots sont gratuits. L’être, lui, finit toujours par envoyer la facture.
Le personnage que nous jouons
Nous vivons une époque où chacun est invité à se raconter. Il faut avoir une « identité », une « posture », une « marque personnelle », une « ligne éditoriale », un compte, un profil, une biographie, une photo professionnelle prise devant une bibliothèque soigneusement choisie et, si possible, une phrase inspirante placée en bas de page. Le problème est que nous pouvons raconter très longtemps la personne que nous aimerions être sans jamais devenir cette personne. Sur les réseaux sociaux, chacun peut se présenter comme libre, profond, bienveillant, spirituel, engagé, courageux et amateur de vérité. Il suffit de choisir une photo en noir et blanc, de regarder l’horizon avec intensité et d’ajouter :
« Je ne cherche pas à plaire. Je cherche à être vrai. »
Puis de passer l’après-midi à vérifier qui a aimé la publication.
Emerson nous rappelle une vérité peu adaptée aux stratégies de communication : nous ne sommes pas ce que nous affirmons être. Nous sommes aussi — et peut-être surtout — ce que les autres expérimentent de nous. La personne qui vous parle de bienveillance mais devient agressive dès qu’on la contredit ne prêche pas la bienveillance : elle utilise le mot comme un paravent. Celui qui parle de liberté mais exige que tout le monde pense comme lui ne défend pas la liberté : il défend son confort. Celui qui invoque la vérité tout en refusant les faits qui le dérangent ne cherche pas la vérité : il cherche une décoration pour son opinion.
En Maçonnerie, le tablier ne parle pas tout seul
C’est ici que la sentence d’Emerson rejoint la Franc-maçonnerie par la pensée. Le Maçon apprend à prononcer de très beaux mots : Fraternité, Lumière, Tolérance, Vérité, Liberté, Justice, Humanisme, Bienveillance, Sagesse.

Avec un peu d’expérience, il apprend aussi à les dire avec une gravité parfaite, en regardant légèrement au-dessus de l’assistance, comme si l’Orient éternel venait de lui transmettre une information importante. Mais le problème des mots maçonniques est qu’ils ont la mauvaise habitude de demander à être vécus. On peut porter un tablier immaculé et arriver en Loge avec une humeur de contrôleur fiscal un lundi matin. On peut faire la chaîne d’union, serrer les mains de tous les Frères et Sœurs avec émotion, puis passer l’agape à expliquer pourquoi le Frère absent n’a jamais été vraiment à sa place dans l’atelier. On peut parler de l’égalité entre les colonnes et ne jamais écouter l’Apprenti qui ose poser une question. On peut faire une planche magnifique sur l’humilité, avec des citations de Marc Aurèle, de Saint François d’Assise, de Jung et de trois auteurs introuvables, puis demander à l’Orateur si l’on peut ajouter en bas de page : « Travail exceptionnel présenté par le Très Illustre Frère… »
Le tablier est un rappel de l’œuvre à accomplir. Il n’est pas une preuve que l’œuvre est terminée.
La fraternité à l’épreuve des détails
La fraternité ne se mesure pas seulement dans les grandes formules. Elle se reconnaît dans les détails, souvent très peu glorieux. Elle se reconnaît lorsqu’un Frère malade est appelé sans qu’il ait besoin de demander de l’aide. Elle se reconnaît lorsqu’une Sœur nouvelle n’est pas laissée seule à l’agape parce que les anciens ont déjà repris leurs conversations habituelles, celles qu’ils poursuivent depuis 1987. Elle se reconnaît lorsqu’un désaccord n’entraîne ni sarcasme, ni mise à l’écart, ni campagne de couloir. Elle se reconnaît lorsqu’un Vénérable Maître accepte qu’on ne soit pas d’accord avec lui sans rappeler qu’il a été élu « à une très large majorité ». Elle se reconnaît lorsqu’un Frère ayant exercé de nombreuses fonctions s’assoit humblement sur une colonne et laisse les autres faire leur expérience, y compris lorsqu’ils ne font pas exactement comme lui.
Voilà ce que veut dire Emerson : le comportement parle avant le discours. Un Frère peut dire « Je suis à ton écoute ». Mais s’il consulte son téléphone pendant que vous lui parlez, son téléphone vient de rendre un avis très clair sur la question. Une Loge peut inscrire « Fraternité » en lettres d’or dans son programme annuel. Mais si les nouveaux ne reviennent pas, si les absents ne sont jamais appelés et si les conflits sont traités par le silence, le programme est beaucoup moins convaincant que les faits.
La parole initiatique est une parole incarnée

La parole maçonnique est précieuse. Elle n’est pas une parole de salon, encore moins une compétition d’érudition. Elle engage celui qui la prononce. C’est pourquoi le silence de l’Apprenti n’est pas une punition. Il est une école de cohérence. Avant de parler de la Lumière, il faut apprendre à voir. Avant de parler de la Fraternité, il faut apprendre à rencontrer. Avant de parler de la Vérité, il faut apprendre à reconnaître ce que l’on ignore. Dans une société saturée de paroles, d’opinions, de commentaires et de prises de position instantanées, la Franc-maçonnerie devrait être un lieu où les mots retrouvent leur poids.
- Dire « liberté » suppose de laisser l’autre penser autrement.
- Dire « égalité » suppose de ne pas confondre ancienneté et supériorité.
- Dire « fraternité » suppose de s’intéresser à celui qui ne peut rien nous apporter.
- Dire « tolérance » suppose d’accepter une parole qui nous irrite.
- Dire « Lumière » suppose, au moins parfois, de reconnaître nos zones d’ombre.
Sans cela, les mots ne sont plus des outils. Ils deviennent des décors.
Le test d’Emerson
La sentence d’Emerson pourrait devenir un test maçonnique redoutable. Avant de prendre la parole en Loge, chacun pourrait se demander :
« Si je ne pouvais pas prononcer un seul mot ce soir, que dirait mon comportement à ma place ? »
- Dirait-il : « Je suis disponible » ?
- « Je respecte la parole des autres » ?
- « Je prends ma part du travail commun » ?
- « Je sais reconnaître une erreur » ?
- « Je suis heureux de voir progresser quelqu’un sans avoir besoin d’en être l’auteur » ?
- « Je peux être en désaccord sans cesser d’être fraternel » ?
Ou dirait-il plutôt :
« Je suis venu vérifier si l’on me reconnaît encore. »
Cette dernière phrase est parfois beaucoup plus audible qu’on ne le croit. La Franc-maçonnerie ne demande pas des êtres parfaits. Heureusement : si elle n’acceptait que les êtres parfaitement cohérents, les temples seraient très silencieux, et les agapes se résumeraient à une bouteille d’eau minérale pour deux. Elle demande mieux : des femmes et des hommes conscients de l’écart entre leurs paroles et leurs actes, assez humbles pour le reconnaître, et assez courageux pour travailler à le réduire.

Ce que nous sommes fait du bruit
Emerson ne nous condamne pas à être irréprochables. Il nous invite à devenir plus vrais. L’homme ou la femme authentique ne prétend pas avoir vaincu tous ses défauts. Il ou elle ne transforme pas chaque hésitation en leçon universelle, ni chaque responsabilité en titre honorifique. Il ou elle essaie simplement de faire en sorte que ses gestes ne démentent pas constamment ses valeurs.
C’est peut-être cela, le véritable travail de la pierre brute : non pas fabriquer une statue parfaite, brillante, immobile et prête pour les réseaux sociaux, mais devenir progressivement quelqu’un dont les actes, les mots et les silences racontent la même direction.
Ce que nous sommes parle toujours.
Il est donc prudent de veiller à ce qu’il ne crie pas le contraire de ce que nous proclamons par le verbe.
