Proverbes et sentences : « C’est dommage, tous les gens qui savent comment diriger un pays sont occupés à conduire les taxis ou à couper les cheveux »

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Cette phrase de George Burns n’a pas pris une ride. Elle décrit avec une cruauté délicieuse notre vocation nationale — et désormais mondiale — à gouverner tout ce que nous ne gouvernons pas, à commencer par le pays, puis l’Europe, puis l’ONU, avant de donner au Vénérable Maître quelques conseils sur la manière de tenir sa Loge.

« C’est dommage, tous les gens qui savent comment diriger un pays sont occupés à conduire les taxis ou à couper les cheveux. »

George Burns

George Burns, ou l’art de repérer l’expert partout

George Burns (1896-1996) était un humoriste, acteur et écrivain américain. Il a vécu un siècle, ce qui lui a laissé le temps d’observer plusieurs présidents, plusieurs guerres, plusieurs crises et, probablement, un nombre considérable de personnes parfaitement certaines qu’elles auraient fait mieux que les dirigeants en place. Cette formule lui est généralement attribuée dans une citation rapportée par Life en décembre 1979. Dans sa version anglaise, elle dit : “Too bad that all the people who know how to run the country are busy driving taxicabs and cutting hair.”

Taxis jaunes à NYC - Time Square
Taxis jaunes à NYC – Time Square

La phrase n’est évidemment pas dirigée contre les chauffeurs de taxi ou les coiffeurs. Au contraire : elle reconnaît une vérité universelle. Dans un taxi, chez le coiffeur, à la machine à café, dans une salle d’attente, au comptoir d’un bistrot, dans les commentaires Facebook ou devant une vidéo de trente-sept secondes, il y a toujours quelqu’un qui possède enfin le plan que les gouvernements, les diplomates, les économistes, les militaires, les juristes, les médecins, les ingénieurs et les scientifiques avaient malheureusement oublié de lui demander. C’est dommage.

Parce qu’avec toutes ces compétences cachées, l’humanité pourrait être gouvernée depuis le siège arrière d’une Prius ou entre deux shampoings.

Le pays aurait été sauvé entre la coupe et le brushing

Le mécanisme est toujours le même. Le client s’assoit. On lui pose une serviette autour du cou. Il regarde son reflet dans le miroir, prend un air de gravité républicaine et annonce :

« Moi, président, je règle ça en trois jours. »

En trois jours.

La dette publique, les retraites, les guerres, l’immigration, le dérèglement climatique, l’hôpital, l’école, les prisons, l’énergie, la diplomatie, le prix de l’immobilier, le stationnement à Paris et, si le rendez-vous dure un peu, le mystère de la matière noire. Le coiffeur, qui a entendu la même phrase 417 fois depuis lundi matin, répond avec la sagesse de ceux qui savent que la nuque est plus simple à dégager que le Proche-Orient :

« Vous voulez un dégradé sur les côtés ? »

Mais le grand stratège ne se laisse pas distraire. « Non, mais il faut surtout arrêter de faire n’importe quoi. » Voilà. C’est réglé. La politique mondiale tient donc en quatre mots : arrêter de faire n’importe quoi.

Pourquoi les chefs d’État n’y avaient-ils pas pensé ? Mystère. Peut-être parce qu’ils sont occupés à lire des dossiers, recevoir des rapports contradictoires, gérer des alliances impossibles, négocier avec des acteurs qui ne veulent pas négocier, répondre aux crises, aux sondages, aux marchés, aux guerres, aux catastrophes et à l’opposition. Ou alors, hypothèse plus crédible, parce qu’ils n’ont jamais pris le taxi avec la bonne personne.

L’expertise instantanée, nouveau sport mondial

Autrefois, pour être considéré comme compétent, il fallait étudier longtemps, travailler, échouer, recommencer, lire, pratiquer, faire l’expérience du réel et accepter l’idée désagréable que le monde est plus compliqué que notre première opinion. C’était terriblement long. Aujourd’hui, il suffit de regarder trois vidéos et d’écrire : « Faites vos recherches. »

À partir de là, chacun peut devenir :

  • Géopoliticien entre deux recettes de gratin.
  • Virologue après avoir lu un fil de commentaires.
  • Constitutionnaliste grâce à une vidéo tournée dans une voiture.
  • Spécialiste de l’économie mondiale parce qu’il suit un compte intitulé Réveillez-vous_Officiel_13.
  • Psychologue, nutritionniste et astrophysicien après 22 heures.
  • Expert en Franc-maçonnerie après avoir regardé Da Vinci Code deux fois et visité un temple pendant les Journées du patrimoine.

Le XXIe siècle a inventé une forme d’initiation accélérée : le savoir sans l’étude, la certitude sans l’enquête, l’autorité sans la responsabilité. C’est l’âge d’or du « Je ne suis pas spécialiste, mais… ». Après quoi, précisément, la personne vous explique pendant trente minutes pourquoi les spécialistes se trompent tous.

Les influenceurs, nouveaux prêtres du temple numérique

Les anciens peuples avaient leurs oracles, leurs devins, leurs prêtres, leurs augures, leurs interprètes du ciel et leurs prophètes plus ou moins inspirés. Nous avons les influenceurs. Ils ne lisent pas dans le foie des animaux sacrifiés; ils lisent dans les statistiques d’engagement. Ils ne consultent pas les étoiles; ils consultent les tendances. Ils ne parlent pas depuis le sommet d’une montagne sacrée; ils parlent devant un mur beige, avec une plante verte, une lampe LED violette et un micro dont le prix permettrait de financer trois bibliothèques municipales. Mais le principe est le même : la foule se rassemble, écoute, commente, partage et attend la parole qui donnera enfin sens au chaos.

« Bonjour les amis. Aujourd’hui, je vais vous révéler ce que les médias vous cachent. »

En général, les médias ne cachent rien du tout. Ils n’ont tout simplement pas jugé utile de consacrer leur une à une théorie fondée sur un montage vidéo, deux captures d’écran floues et une phrase prononcée par un ancien cousin d’un type qui aurait connu quelqu’un. Mais cela importe peu. L’influenceur est devenu l’oracle moderne. Il parle avec assurance. Il regarde la caméra comme s’il était le seul à avoir compris l’Histoire. Il annonce que « les choses bougent », que « tout va sortir », que « la vérité dérange », et que « vous allez comprendre ». Puis il vend une formation à 497 euros pour apprendre à « sortir de la matrice ».

Les gourous ont de beaux jours devant eux. Ils n’ont plus besoin de robe blanche, de grotte ou de disciple chargé de verser le thé. Ils ont une ring light, un code promotionnel et une communauté de 480 000 « éveillés » qui, curieusement, passent leur journée à leur demander quoi penser.

En Loge, le gouvernement mondial commence après l’agape

La Franc-maçonnerie n’échappe évidemment pas à cette maladie douce : l’outrecuidance initiatique.

C’est une affection très répandue. Elle touche principalement les Frères et les Sœurs qui n’ont jamais exercé une fonction, ne connaissent pas les contraintes d’un office, n’ont jamais préparé un budget, organisé une cérémonie, traité un conflit, accueilli un profane, répondu à une urgence fraternelle ou assumé les conséquences d’une décision.

Mais ils savent.

Ils savent exactement.

Ils savent comment le Vénérable Maître devrait diriger la Loge, comment le Grand Maître devrait diriger l’Obédience, comment les instances nationales devraient gouverner l’ensemble de la Franc-maçonnerie française, et comment, tant qu’à faire, l’humanité pourrait enfin retrouver le chemin de la Lumière.

Ils sont souvent assis au fond de la colonne, dans une posture de détachement souverain.

Ils n’ont rien demandé.
Ils ne veulent aucune charge.
Ils n’ont pas le temps.
Ils sont « très pris ».
Ils ne souhaitent « surtout pas entrer dans les jeux de pouvoir ».

Mais ils ont préparé une liste.

Une liste très précise de tout ce que les dirigeants font mal.

Le Vénérable est trop autoritaire.
Ou pas assez autoritaire.
Le Secrétaire écrit trop.
Ou pas assez.
Le Trésorier est trop prudent.
Ou il ne dépense pas assez.
L’Hospitalier n’appelle pas assez les absents.
Mais il ne faut surtout pas appeler le Frère X, car « il a besoin qu’on le laisse tranquille ».
Les nouveaux sont trop exigeants.
Les anciens sont trop installés.
Les travaux sont trop symboliques.
Ou trop sociétaux.
L’agape est trop chère.
Mais il faudrait une meilleure bouteille.

Et, naturellement, tout cela pourrait être réglé « très facilement ». Par qui ? Par eux, évidemment. Mais ils ne brigueront jamais aucune fonction, par pure humilité.

Le grade imaginaire du « Maître en tout »

Il faudrait peut-être créer un degré complémentaire. Après Apprenti, Compagnon et Maître, il y aurait le grade de Très Éminent Maître en Tout. Ses attributs seraient simples :

  • Un tablier avec une poche spéciale pour le téléphone.
  • Un cordon brodé « Moi, j’aurais fait autrement ».
  • Un maillet en mousse, afin qu’il puisse l’agiter sans jamais devoir présider.
  • Un sceau personnel portant la devise : « Je ne critique pas, je constate. »
  • Un siège au fond du Temple, légèrement surélevé, pour permettre une observation supérieure des erreurs des autres.

Le rituel serait bref.

Le Vénérable demanderait :

« Mon Frère, avez-vous accepté une charge ? »

Le candidat répondrait :

« Non, Vénérable Maître, car je ne cherche pas les honneurs. »

Le Vénérable poursuivrait :

« Avez-vous néanmoins un avis sur chaque charge existante ? »

Le candidat, très ému :

« Oui, Vénérable Maître. »

Alors toute la Loge frapperait trois fois, puis l’installerait directement dans la Commission critique générale, qui se réunirait chaque mois pour constater que les choses n’avancent pas.

Savoir n’est pas gouverner

Il faut pourtant reconnaître une chose : ceux qui critiquent ne sont pas toujours dépourvus de bonnes idées.

Un Vénérable Maître peut se tromper.
Un Grand Maître peut mal évaluer une situation.
Un bureau peut être insuffisamment transparent.
Une Loge peut s’enfermer dans ses habitudes.
Une Obédience peut prendre une décision maladroite.
Et même, incroyable révélation, un Frère ayant « le grade » peut ne pas avoir la compétence.

Le grade n’est pas une injection de génie. Le cordon n’est pas un diplôme de gouvernance. Le maillet ne déclenche pas automatiquement la sagesse. Il sert parfois seulement à rappeler qu’il faut arrêter de parler tous en même temps. Mais l’inverse est tout aussi vrai : une opinion n’est pas une compétence, et une critique n’est pas une capacité à faire. Savoir qu’une décision est imparfaite ne signifie pas que l’on saurait gérer les contraintes qui l’ont produite. Voir un problème ne suffit pas à résoudre le problème. Gouverner, présider, organiser ou arbitrer, c’est faire l’expérience du réel : le budget insuffisant, les disponibilités incompatibles, les sensibilités blessées, les règles à respecter, les urgences inattendues et les conséquences que quelqu’un doit assumer. C’est là que l’expert de taxi et le Maître en Tout de la Loge ont une chose en commun : ils prennent rarement en charge la facture de leurs solutions.

Les vrais sages parlent moins fort

La personne qui connaît vraiment un sujet commence souvent par dire :

« C’est plus compliqué que cela. »

Elle ne fait pas une entrée triomphale. Elle ne promet pas de régler le pays, l’Obédience ou la Loge avant le prochain trimestre. Elle pose des questions. Elle écoute les contraintes. Elle vérifie ce qu’elle croit savoir. Elle accepte de dire : « Je ne sais pas. » Quelle idée étrange.

Dans un monde où l’assurance a remplacé la compétence, où l’algorithme récompense la phrase la plus catégorique et où le doute est pris pour une faiblesse, le véritable connaisseur paraît presque suspect.

Il n’annonce pas la vérité définitive.
Il ne crie pas.
Il ne vend pas de méthode miracle.
Il ne promet pas de « révélation exclusive ».
Il ne traite pas ses contradicteurs de dormeurs, de jaloux, de vendus ou de reptiles.

Il travaille. C’est très mauvais pour les réseaux sociaux. Mais c’est excellent pour la civilisation.

La meilleure coupe de cheveux du pays

Alors, rendons hommage aux coiffeurs et aux chauffeurs de taxi. Ils ont probablement entendu plus de programmes politiques que tous les instituts de sondage réunis. Ils savent que le pays pourrait être sauvé entre deux boulevards périphériques et une coupe courte sur les côtés.

Et rendons hommage aussi aux Frères et Sœurs qui ont un avis, bien sûr, mais qui acceptent de faire davantage que commenter. Ceux qui prennent une charge. Ceux qui organisent. Ceux qui accueillent. Ceux qui préparent les travaux. Ceux qui lisent les règlements que personne ne veut lire. Ceux qui font les comptes. Ceux qui appellent les absents. Ceux qui prennent des décisions imparfaites et qui en assument les conséquences.

La démocratie, comme la Franc-maçonnerie, n’a pas besoin de silencieux obéissants. Elle a besoin de critiques libres, informés et courageux. Mais elle n’a pas non plus besoin de 60 millions de chefs d’État, 20 000 Grands Maîtres et 48 membres de Loge convaincus qu’ils pourraient sauver le monde s’ils n’étaient pas retenus par la préparation de la prochaine agape. George Burns avait donc vu juste. Tous ceux qui savent gouverner le pays sont peut-être occupés à conduire des taxis ou à couper les cheveux. Et, en Loge, tous ceux qui savent parfaitement diriger l’Obédience sont, hélas, déjà très occupés à expliquer pourquoi ils ne prendront jamais la moindre responsabilité.

Le vrai Maître ne se reconnaît pas à la quantité de conseils qu’il distribue.
Il se reconnaît à la part de travail qu’il accepte de prendre.

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