Proverbes et sentences : « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade »

Recevez gratuitement la Lettre de 450.fm chaque soir. Je m’inscris →

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Il y a des phrases qui ne se lisent pas : elles se reçoivent comme un coup de maillet. Celle que l’on attribue couramment à Jiddu Krishnamurti est de celles-là :

« Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade. »

Nous avons appris à considérer l’adaptation comme une qualité. Être « bien intégré », « bien dans son époque », « en phase avec son milieu » : autant de compliments. Krishnamurti renverse la perspective. Si le milieu lui-même est malade, s’y sentir parfaitement à l’aise n’est plus une preuve d’équilibre, mais peut-être le premier symptôme du mal.

La bibliothèque du siège de la Société théosophique à Adyar, vers 1920

Jiddu Krishnamurti (1895-1986) est né à Madanapalle, dans le sud de l’Inde. Remarqué enfant, en 1909, sur la plage d’Adyar par des dirigeants de la Société théosophique, élevé par Annie Besant – figure de la théosophie et pionnière de la franc-maçonnerie mixte en Grande-Bretagne –, il fut présenté au monde comme un futur « Instructeur ». En 1929, à Ommen, aux Pays-Bas, il dissout pourtant l’Ordre de l’Étoile créé autour de lui, en affirmant que « la vérité est un pays sans chemin ». Toute sa vie, il refusera de devenir le maître que d’autres voulaient faire de lui.

Quand s’adapter devient une forme de sommeil

Le conformisme : s’adapter au groupe jusqu’à ne plus rien voir

L’adaptation est une nécessité vitale : l’enfant apprend la langue, les usages, les règles du groupe. Sans elle, aucune vie commune ne serait possible. Mais il existe une adaptation qui ne s’arrête jamais, qui finit par épouser tout ce qui l’entoure, jusqu’aux préjugés, aux violences ordinaires et aux mensonges partagés. Celle-là n’est plus une intelligence : c’est une anesthésie.

C’est précisément ce que la franc-maçonnerie appelle l’état profane. Le profane n’est pas l’ignorant, ni l’homme de peu de valeur : c’est celui qui vit encore « devant le temple », sans avoir pris la distance qui permet de regarder sa propre vie. Il est souvent parfaitement adapté. C’est même pour cela qu’il ne se pose pas de questions.

Le cabinet de réflexion, première désadaptation

Le parcours initiatique commence par une rupture. Dans le cabinet de réflexion, le candidat est soustrait au bruit du monde, privé de ses repères, confronté à la mort et à ses propres convictions. Puis on le dépouille de ses métaux : argent, bijoux, signes de rang. Tout ce qui le rendait « adapté » à la société profane est laissé à la porte.

Ce dépouillement n’est pas un mépris du monde. C’est une hygiène. Pour juger une société, il faut un instant cesser d’en dépendre. Krishnamurti ne disait pas autre chose lorsqu’il invitait chacun à observer sans le filtre des croyances reçues : on ne guérit pas d’une maladie que l’on prend pour la santé.

Les symptômes d’une adaptation trop parfaite

Le franc-maçon trop bien adapté à son milieu

Appliquée à nos vies, et même à nos Loges, la pensée de Krishnamurti invite à un examen sans complaisance. Quelques signes devraient alerter :

  • l’indignation qui s’éteint : on s’habitue à ce qui, hier encore, paraissait inacceptable ;
  • le confort de l’opinion dominante : on pense comme son milieu parce que c’est moins fatigant ;
  • la peur d’être singulier : on tait ce que l’on voit pour ne pas troubler l’harmonie apparente ;
  • la confusion entre paix et silence : on prend l’absence de débat pour de la tolérance ;
  • l’égrégore figé : la Loge elle-même devient un petit monde où l’on reproduit, en tablier, les conformismes du dehors.

L’égrégore d’un atelier est une force précieuse quand il élève chacun. Il devient un piège lorsqu’il ne sert plus qu’à rassurer, et que l’on se sent d’autant mieux en Loge que l’on y pense moins.

Le libre examen, remède maçonnique

La franc-maçonnerie libérale a placé au cœur de sa méthode le libre examen : ne rien tenir pour vrai qui n’ait été pesé par sa propre raison. C’est exactement l’inverse de l’adaptation aveugle. Le franc-maçon n’est pas invité à fuir la société, mais à y revenir autrement, avec un regard qui ne se laisse plus anesthésier.

Le travail sur la pierre brute prend alors tout son sens. Tailler sa pierre, ce n’est pas la rendre conforme au mur tel qu’il est ; c’est la rendre juste, pour qu’elle trouve sa place dans le Temple tel qu’il devrait être. Une pierre parfaitement adaptée à un édifice qui penche ne fait qu’aggraver son déséquilibre.

Ni révolté perpétuel, ni sujet docile

Il serait facile de tirer de Krishnamurti une apologie de la marginalité. Ce serait un contresens. Refuser par principe tout ce que propose la société n’est qu’une autre manière d’en dépendre : le rebelle systématique reste défini par ce qu’il combat. Le philosophe indien n’appelait ni à la révolte ni à la soumission, mais à une attention lucide, d’instant en instant.

La Loge offre, de ce point de vue, un espace singulier. On y apprend à écouter sans interrompre, à parler sans convaincre à tout prix, à regarder dans le miroir ce que l’on préférerait ignorer. C’est un lieu où l’on peut se désadapter un peu, sans se perdre, pour retourner ensuite dans la cité avec davantage de discernement.

Le mot de la fin

Être bien adapté à une société malade, c’est dormir paisiblement dans une maison qui brûle. Être initié, c’est sentir l’odeur de la fumée, et chercher avec d’autres le moyen d’éteindre l’incendie.

Krishnamurti ne nous demande pas de quitter le monde. Il nous demande de ne pas lui ressembler au point de ne plus le voir. La franc-maçonnerie, à sa manière, nous dit la même chose : nous ne sommes pas là pour nous conformer, mais pour nous transformer, et, par là, contribuer modestement à guérir ce qui peut l’être.

À lire aussi sur 450.fm

Cet article vous fait réagir ? Vous avez une information ou un témoignage à nous transmettre ?
Écrire à la rédaction
Cet article vous a plu ? 450.fm est libre et gratuit grâce à ses lecteurs. Un don, même modeste, nous aide à continuer. Soutenir 450.fm →

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

La Rédaction
La Rédaction
La rédaction de 450.fm publie chaque jour l’actualité des obédiences, une revue de presse internationale, des dossiers d’histoire, des chroniques et les fiches du Glossaire. Les articles signés La Rédaction sont préparés et vérifiés par l’équipe éditoriale, sous la direction de Franck Fouqueray.

Articles en relation avec ce sujet

Une info, un témoignage, une réaction ?

Écrivez à la rédaction de 450.fm, en toute confidentialité.

Contacter la rédaction

DERNIERS ARTICLES