Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

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Il existe des phrases qui devraient être gravées au-dessus de la porte de toutes les institutions, juste après le règlement intérieur et avant le plan d’évacuation. Celle de Chateaubriand en fait partie :

« Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus. »

Elle décrit avec une précision redoutable le cycle de presque toute organisation humaine. Une institution naît pour rendre service. Puis elle découvre qu’elle est utile. Enfin, elle comprend qu’elle peut se faire respecter, financer, obéir — et parfois craindre. À partir de là, le service devient un privilège, puis le privilège devient un abus.

Et la franc-maçonnerie n’échappe pas à cette loi. Loin de là.

Quand la Loge rend encore service

Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

Au début, il y a le service. Une Loge est créée parce que des Frères veulent travailler ensemble, transmettre, accueillir, réfléchir, se soutenir et construire quelque chose qui les dépasse. L’obédience existe pour protéger les ateliers, éditer des rituels, former les officiers, défendre la liberté de conscience et offrir un cadre commun.

À ce stade, tout va bien. On parle de fraternité, de lumière, de travail et de transmission. On organise des tenues, des agapes, des conférences et des planches. Le Vénérable sert. Le Secrétaire sert. Le Trésorier sert. Même le Frère chargé du buffet rend un service essentiel à la civilisation.

C’est l’âge d’or, celui où l’on croit encore que l’institution existe pour les membres.

Puis arrivent les privilèges

Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

Puis l’institution prend de l’âge. Elle accumule des bâtiments, des archives, des charges, des titres, des commissions, des instances, des protocoles et des habitudes. Le service devient une fonction. La fonction devient une position. Et la position commence à avoir ses avantages. On ne parle plus seulement de servir la Loge. On parle de représenter l’obédience, de défendre l’institution, de préserver l’équilibre, de respecter la Tradition et de ne pas bouleverser les équilibres établis. Traduction : certains ont trouvé leur place, et ils aimeraient bien y rester.

Le privilège maçonnique ne consiste pas toujours à rouler en voiture de fonction ou à dîner dans un restaurant étoilé. Il consiste souvent à être invité partout, à parler au nom des autres, à décider de qui montera, de qui restera sur les colonnes et de qui devra attendre encore cinq ans sa chance. Il consiste aussi à confondre sa fonction avec sa personne, et son opinion avec la Volonté du GADLU.

Enfin, les abus

Puis vient la troisième période : celle des abus.

Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

Ce n’est pas forcément la corruption financière, les valises de billets ou les châteaux acquis mystérieusement. Dans la maçonnerie, l’abus est souvent plus subtil. C’est l’abus de l’autorité symbolique. C’est l’abus du rituel. C’est l’abus du silence. C’est l’abus de la fraternité elle-même.

  • On vous demande de voter, mais on ne vous explique pas vraiment pourquoi.
  • On vous parle d’unité, mais on vous interdit de discuter.
  • On vous promet la fraternité, mais on vous rappelle votre place.
  • On vous invite à la liberté, mais seulement dans les limites autorisées.
  • On vous parle du GADLU, mais avec l’assurance d’un homme qui aurait reçu ses instructions directement, sans passer par la poste.

L’abus maçonnique, c’est lorsqu’une institution cesse de servir ses membres et commence à exiger qu’ils la servent. Lorsque la Loge n’est plus un lieu de travail, mais une propriété. Lorsque l’obédience n’est plus un outil, mais une fin. Lorsque le maillet ne sert plus à ouvrir les travaux, mais à fermer les bouches.

Les petites obédiences : le cycle recommence

Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

Les grandes obédiences ont souvent atteint le stade des abus depuis longtemps. Elles ont des palais, des conseils, des commissions, des procédures disciplinaires, des porte-parole, des historiens officiels et des ennemis intérieurs parfaitement répertoriés.

Mais les petites obédiences ne sont pas épargnées. Elles commencent parfois avec beaucoup de sincérité, peu de moyens et beaucoup de fraternité. Elles disent vouloir échapper aux appareils, aux apparences et aux ambitions. Elles promettent un retour à l’essentiel, au travail, à la simplicité et à la vraie initiation. Puis, quelques années plus tard, elles ont un siège, un Grand Maître, un Conseil, des hauts dignitaires, des protocoles, des distinctions, des voyages, des dîners de gala et une liste de Frères à surveiller. Le service est devenu privilège. Le privilège commence à ressembler à un abus.

Le cycle est implacable. Il ne demande même pas que les dirigeants soient mauvais. Il suffit qu’ils soient humains, flatteurs, flatés, entourés et convaincus d’avoir raison.

La survie de la franc-maçonnerie

La question n’est donc pas seulement de savoir si la franc-maçonnerie survivra. Elle survivra, probablement, comme elle a survécu aux guerres, aux interdictions, aux scissions, aux procès, aux crises de gouvernance et aux discours interminables sur la Lumière. La vraie question est de savoir sous quelle forme elle survivra.

Survivra-t-elle comme un espace de travail initiatique, ou comme une collection d’institutions qui se protègent elles-mêmes ? Survivra-t-elle comme une fraternité vivante, ou comme un empire de privilèges administratifs ? Survivra-t-elle comme une école de liberté, ou comme un système où l’on récite la liberté en tenant les membres sous surveillance ?

Les petites Loges et les petites obédiences ont peut-être une chance : celle de rester proches du service. Tant qu’elles restent modestes, utiles, accessibles et tournées vers leurs membres, elles échappent au piège. Mais dès qu’elles commencent à se prendre pour des institutions indispensables, elles entrent dans la deuxième période. Et la troisième n’est jamais très loin.

Le thermomètre de Chateaubriand

Proverbes et sentences : « Les institutions passent par trois périodes : celle des services, celle des privilèges, celle des abus »

Avant de défendre une institution, une obédience, une Loge ou une charge, on pourrait se poser trois questions simples :

  • Est-ce que cette structure rend encore service à ses membres ?
  • Est-ce qu’elle a commencé à distribuer des privilèges à ceux qui la dirigent ?
  • Est-ce qu’elle punit, exclut ou réduit au silence ceux qui la questionnent ?

Si la réponse est « service », tant mieux.
Si c’est « privilège », il est temps de s’inquiéter.
Si c’est « abus », alors il est peut-être temps de se souvenir que l’institution n’est pas la maçonnerie.

Car la maçonnerie n’est pas un siège, un Conseil, un rite, une obédience ou un titre. La maçonnerie, c’est le travail que l’on fait ensemble, dans le respect de la liberté et de la dignité de chacun.

Le mot de la fin

Une institution saine se reconnaît à ceci : elle sert sans exiger la servitude.

  • Une Loge saine se reconnaît à ceci : ses charges sont des services, pas des trônes.
  • Une obédience saine se reconnaît à ceci : elle protège la liberté de ses ateliers au lieu de la réglementer jusqu’à l’asphyxie.
  • Un Vénérable sain se reconnaît à ceci : il sait que le maillet ne lui appartient pas.

Car une institution qui demande à être servie a déjà commencé à abuser. Et une institution qui confond la critique avec la trahison a probablement déjà franchi la troisième période. Chateaubriand avait raison.

Les institutions passent par le service, le privilège et l’abus. La seule question est de savoir à quel stade se trouve la vôtre.

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