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Il existe des phrases que l’on trouve sur des mugs, des cartes de vœux, des publications Instagram et, désormais, dans certaines planches de Loge présentées avec un sérieux impressionnant. La formule est attribuée à Oscar Wilde, ce qui est déjà un bon signe : elle a l’élégance, l’ironie et le léger mépris pour la bêtise humaine qui caractérisent le meilleur de son esprit. Et comme Oscar Wilde fut Franc-Maçon, il est permis de penser que, s’il avait assisté à certaines de nos tenues, il aurait pu ajouter une phrase complémentaire :
« Surtout, ne devenez pas vous-même : nous avons déjà assez de problèmes comme ça. »
L’authenticité, nouveau mot à la mode
« Soyez vous-même » est devenu l’un des grands commandements de notre époque. Soyez authentique. Soyez vrai. Soyez aligné. Soyez dans votre énergie. Soyez en accord avec votre vibration. Soyez, enfin, cette version idéale de vous-même que vous n’êtes probablement pas, mais que vous prétendez être depuis que vous avez regardé trois vidéos de développement personnel sur les réseaux sociaux. Dans la maçonnerie, cela donne parfois des résultats remarquables. On rencontre des Frères qui vous expliquent, avec une gravité liturgique, qu’ils ne peuvent pas faire ceci ou cela parce qu’ils doivent « rester alignés avec leur vérité intérieure ». On rencontre des Sœurs qui refusent une responsabilité parce qu’elles ne se sentent pas « dans leur énergie ». On rencontre des Orateurs qui préparent une planche de quarante minutes sur l’authenticité, tout en lisant leur texte sur leur téléphone avec la conviction d’un homme qui découvre sa propre pensée en temps réel.
Et l’on rencontre surtout des Frères qui vous disent :
« Moi, je suis comme ça. »
Traduction : « Je n’ai aucune intention de progresser, mais j’aimerais que vous trouviez cela profond. »
Être soi-même ne signifie pas être immobile

Car voici le malentendu magnifique. Être soi-même ne veut pas dire rester exactement ce que l’on est. Si c’était le cas, l’Apprenti devrait rester Apprenti toute sa vie, sous prétexte qu’il serait « authentique » dans sa curiosité, son ignorance et son incapacité à trouver la porte de la Loge sans demander son chemin. Le Compagnon devrait refuser d’être Maître, car devenir Maître serait une trahison de son identité de Compagnon. Et le Vénérable devrait refuser de rendre les colonnes, car quitter sa fonction serait un reniement de sa personnalité profonde de personne qui aime parler longtemps sans être interrompu.
Non. Être soi-même, ce n’est pas se figer. C’est reconnaître ce que l’on est, avec ses qualités, ses défauts, ses manies, ses peurs, ses élans et ses petites lâchetés, puis accepter de travailler sur tout cela.
Ce qui, dans une Loge, s’appelle parfois : faire son travail.
La Loge : un miroir, pas un salon de coiffure
La Loge est un lieu étrange. On y vient souvent en pensant que l’on va y trouver la Lumière, la sagesse, la fraternité et peut-être un peu de reconnaissance sociale. Puis on découvre que la Loge est surtout un miroir. Un miroir sans filtre.
Un miroir qui ne dit pas :
« Vous êtes magnifique. »
Mais plutôt :
« Vous êtes magnifique, mais vous interrompez tout le monde, vous parlez beaucoup trop, vous confondez écoute et attente de votre tour de parole, et vous appelez “fraternité” le fait de ne pas vouloir être contredit. »
C’est brutal. Mais c’est initiatique. Car être soi-même, ce n’est pas se contenter de sa première version. C’est accepter d’être confronté à ses angles, à ses aspérités, à ses pierres mal taillées. Et, accessoirement, à cette petite voix intérieure qui vous rappelle que non, vous n’êtes pas obligé de répondre à chaque message du groupe WhatsApp de la Loge à 23 h 47.
Oscar Wilde en Loge

Oscar Wilde fut initié à la Loge Apollo University, n° 267, à Oxford, en 1875. On imagine facilement ce qu’il aurait pu dire dans nos ateliers. Face à un Frère qui explique pendant vingt minutes qu’il « ne se reconnaît pas dans les structures » :
« Être incapable de s’adapter n’est pas une preuve de profondeur. C’est parfois simplement une forme de paresse avec un collier. »
Face à une Sœur qui annonce qu’elle ne viendra plus parce que la Loge « ne correspond plus à son chemin personnel » :
« Le chemin personnel est une chose admirable. Il permet surtout de partir sans avoir à expliquer pourquoi. »
Face à un Vénérable qui ouvre la tenue en déclarant :
« Chers Frères et Sœurs, aujourd’hui, nous allons parler d’authenticité » :
« Quelle chance. J’espère que vous ne vous reconnaissez pas trop dans le sujet. »
L’authenticité maçonnique : un travail, pas une excuse
La véritable authenticité maçonnique n’est pas celle du Frère qui déclare fièrement :
« Je suis direct, je dis ce que je pense. »
Traduction : « Je manque parfois de tact, mais j’appelle cela de la sincérité. » Ce n’est pas celle du Frère qui refuse toute critique parce qu’il doit « préserver son intégrité ». Traduction : « Je n’aime pas qu’on me contredise. » Ce n’est pas non plus celle de la Sœur qui affirme qu’elle ne peut pas participer à tel ou tel travail parce qu’elle « n’est pas dans cette vibration ». Traduction : « Je n’ai pas envie, mais j’aimerais que cela sonne mystique. » La véritable authenticité, c’est autre chose.
C’est être capable de dire :
« Je me suis trompé. »
« J’ai été injuste. »
« J’ai parlé trop vite. »
« J’ai confondu mon ego avec la défense de la Tradition. »
« J’ai besoin d’aide. »
« Je ne sais pas. »
Ces phrases sont rares. Elles sont aussi bien plus initiatiques que beaucoup de discours sur la Lumière.
La pierre brute a le droit d’être imparfaite

La maçonnerie ne demande pas d’arriver parfait. Elle demande d’arriver disponible. La pierre brute n’est pas honteuse de ses irrégularités. Elle ne prétend pas être déjà une pierre cubique. Elle ne se présente pas à l’atelier en affirmant :
« Je suis déjà parfaite, mais je viens ici pour me faire confirmer. »
Non.
La pierre brute accepte d’être travaillée. Elle accepte l’ébarbage, la taille, la correction, parfois même le marteau. Et c’est là toute la différence entre l’authenticité et l’autosatisfaction.
L’authenticité dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui. »
L’autosatisfaction dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui, et je vous déconseille fortement d’y toucher. »
Tous les autres sont déjà pris

La seconde partie de la phrase d’Oscar Wilde est peut-être la plus importante.
« Tous les autres sont déjà pris. »
Cela signifie que vous n’avez pas à imiter le Frère éloquent, la Sœur mystique, le Vénérable charismatique, l’Ancien savant, le jeune brillant ou le Frère qui semble avoir lu tous les livres de la bibliothèque de la Loge, y compris ceux qui n’ont jamais été écrits. Vous n’avez pas à jouer un rôle. Vous n’avez pas à porter un masque de sagesse. Vous n’avez pas à réciter des formules pour paraître profond. Vous n’avez pas à prendre la parole à chaque tenue simplement parce que le silence vous fait peur. Vous n’avez pas non plus à devenir cette version idéalisée de vous-même que vous présentez sur votre profil LinkedIn, votre page Facebook ou votre biographie de site maçonnique. La Loge n’a pas besoin d’une collection de clones. Elle a besoin de pierres différentes. Elle a besoin de personnalités, de tempéraments, de sensibilités, de compétences, de fragilités et de richesses diverses. Mais elle a surtout besoin que chacun accepte de travailler sur la sienne.
En pratique : quelques tests d’authenticité maçonnique
Pour savoir si vous êtes réellement « vous-même » en Loge, posez-vous quelques questions simples.
- Est-ce que je parle parce que j’ai quelque chose à dire, ou parce que j’ai peur du silence ?
- Est-ce que j’écoute les autres, ou est-ce que j’attends simplement qu’ils finissent ?
- Est-ce que je peux reconnaître une erreur sans la transformer en planche sur l’humilité ?
- Est-ce que je respecte les autres, ou est-ce que je respecte surtout l’idée que j’ai de moi-même ?
- Est-ce que je suis fidèle à mes valeurs, ou fidèle à mon confort ?
- Est-ce que je cherche la Vérité, ou est-ce que je cherche à avoir raison ?
- Est-ce que je suis moi-même, ou est-ce que je suis simplement le personnage que j’aimerais que les autres admirent ?
Si vous répondez honnêtement à ces questions, félicitations. Vous venez de faire davantage de travail initiatique que lors de certaines tenues consacrées à « l’homme nouveau dans la cité ».
La vraie liberté
« Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris » n’est pas une invitation à l’immobilisme. C’est une invitation à la liberté. La liberté de ne pas imiter. La liberté de ne pas se comparer. La liberté de ne pas jouer un rôle. La liberté de reconnaître ses limites sans en avoir honte. La liberté de progresser sans vouloir devenir quelqu’un d’autre. La liberté, surtout, de cesser de croire que l’authenticité consiste à faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut, et d’exiger ensuite que tout le monde appelle cela un cheminement spirituel. Car être soi-même, en maçonnerie, ce n’est pas rester tel quel. C’est devenir, lentement, patiemment, parfois avec douleur, la meilleure version de ce que l’on est déjà.
Et si, ce dimanche, vous ne savez pas exactement qui vous êtes, rassurez-vous. Vous êtes au bon endroit. La Loge existe précisément pour cela.
