Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde (1854-1900) fut l’un des plus grands artisans du paradoxe moderne : écrivain, dramaturge, poète, critique, esthète, et aussi frère initié en Franc-Maçonnerie au sein de l’Apollo University Lodge № 357, à Oxford, où il fut reçu le 23 février 1875, puis élevé au grade de Maître Maçon, le 25 mai de la même année. Son goût inné pour le rituel, le masque, la mise en scène et la forme symbolique fait de lui un interlocuteur presque naturel, lorsque l’on interroge un homme sur le Temple, la Lumière, le secret et la transformation intérieure.
Plus que relevant d’une simple anecdote biographique, sa qualité maçonnique éclaire, en retour, une partie de son imagination littéraire : le théâtre de la vie, le travail sur soi, la pierre brute polie par l’art, la beauté qui précède, oriente et parachève la morale.
450.fm : Monsieur Wilde, qu’est-ce qui vous a poussé, jeune étudiant, à frapper à la porte du Temple ?

Oscar Wilde : La curiosité, mon cher, cette délicieuse maladie dont je n’ai jamais voulu guérir, et je doute que je l’aurais même pu, car elle est, par un doux paradoxe, l’un des seuls remèdes contre l’ennui moral, où l’esprit meurt à petit feu dans le ressassement des idées reçues. J’étais jeune, idéaliste – comme il serait coupable de ne pas l’être à cet âge –, volontiers crâneur – avec toutes les intempérances des énergies neuves –, et, par conséquent, immanquablement attiré par tout ce qui répandait un parfum de mystère et imposait une auguste beauté avec ses colonnes, ses portiques, ses mosaïques et ses trônes. Je me méfiais épidermiquement des évidences confortables. Aussi bien, la Franc-Maçonnerie ne m’apparaissait pas, à cette époque, comme une institution morale austère, mais bien comme une promesse : celle d’un théâtre secret où ce qui se joue n’a pas vocation à distraire, mais à révéler à l’être les voies de sa transformation.
J’y voyais un univers où le symbole volatilisait les plates apparences, où l’on ne se contentait pas d’invoquer un homme idéal, mais où l’on s’appliquait à dégager les scories, à rendre la conscience de soi plus attrayante par son élan purifié. Un étudiant, je le sais bien, n’aspire pas seulement à des vérités abstraites, mais se laisse aussi conquérir par la vaillance de leurs chatoiements, l’accomplissement de leurs harmonies. C’est un besoin d’incarnation : une voix, un visage, dans l’agrandissement de la lumière. La Loge, à mes yeux, offrait précisément cela : non un corpus de réponses implacablement articulées mais un art de souffler le chaud et le froid, d’instiller les questions et de les faire vibrer.
En outre, la Franc-Maçonnerie semblait, à mes yeux d’étudiant à Oxford, une société où le rang, la fortune et l’origine pesaient infiniment moins que dans les salons londoniens. C’était déjà une invitation à imaginer un monde où l’intelligence et la sensibilité auraient plus de prix que les titres et les héritages. Et je soupçonnais, peut-être un peu naïvement, que ce monde existait déjà, dans un repli de l’humanité, à l’écart du bruit et de la vanité du monde.
450.fm : Comment avez-vous vécu votre initiation ?

Oscar Wilde : Avec un mélange exquis d’amusement et d’émotion, ce qui est à mes yeux la seule manière honnête de vivre les choses. Il y avait dans cette scène tout ce que j’aime : le secret cardinal et cardiaque, la suspension temporelle et lumineuse, la parole saisissante et lapidaire, l’étrange noblesse des gestes codifiés, la présence d’un silence qui ne se consumait pas à vide, mais s’élevait dans une conscience ineffable. Être conduit les yeux bandés, entendre des voix graves, sentir que l’on passe d’un monde à un autre, c’est déjà du grand art dramatique ; c’est même l’une des rares formes de théâtre qui prétendent transformer celui qui y entre, et non seulement le distraire, c.-à-d. non point lui offrir un petit détour en dehors de soi mais le retourner brusquement à l’intérieur de lui-même.
J’ai immédiatement compris que j’entrais dans une société qui prenait le beau très au sérieux, nullement au sens superficiel de l’apparence, mais au sens profond de la forme s’élevant par son principe même. La véritable initiation ne consiste pas seulement à recevoir des symboles, à apprendre des mots, à mémoriser des gestes ; elle consiste à accepter de ne plus être tout à fait le même après les avoir reçus, c.-à-d. intériorisés. Or c’est là une des choses les plus rares au monde. La plupart des hommes ne veulent pas changer ; ils veulent seulement être un peu plus flattés, fût-ce sous les dehors de la critique, c.-à-d. magnifiés après avoir été momentanément égratignés.
La dramaturgie de l’initiation maçonnique m’a séduit parce qu’elle donnait au silence une ampleur et une dignité absolument inconnues de la vie mondaine. D’ordinaire, on parle pour occuper le vide ; en Loge, le silence est le siège de la présence. Je sentais, pour la première fois, que le vide ne signale pas toujours un défaut, une carence, mais est alors rempli d’élévation et de solennité. Et je compris, peut-être un peu rapidement, en cultivant ma pente, que la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale, mais une esthétique de la transmutation où l’homme apprend à se remodeler, lentement, avec patience, avec art.
450.fm : La Maçonnerie a-t-elle influencé votre conception de l’art ?

Oscar Wilde : Sans doute, de façon souterraine, car je soupçonne l’art d’avoir secrètement rêvé d’être initiatique sans oser l’avouer. La Franc-Maçonnerie enseigne que l’homme est une pierre brute qu’il faut polir avec art. N’est-ce pas là la plus belle définition de l’esthétisme ? Transformer le vulgaire en beauté, la matière en chef-d’œuvre, l’homme ordinaire en œuvre d’art vivante. L’art, comme la Loge, ne consiste pas à nier la nature humaine, mais à la sculpter jusqu’à ce qu’elle se débarrasse des vulgarités factices auxquelles elle croit parfois même s’identifier et à libérer un souffle qui la transfigure et ne se réduise plus à sa banale respiration mécanique.
J’ai toujours pensé que la vie devait imiter l’art, et non l’inverse. Or la Maçonnerie est une des rares institutions qui ne se contentent pas de moraliser ; elle pratique la forme, le rite, l’ordonnance, l’harmonie. Elle comprend qu’un symbole bien placé peut enseigner davantage qu’un sermon mal écrit et que la beauté est une forme de vérité souvent plus puissante que la réalité brute. Elle ne se contente pas de dire à l’homme qu’il doit être meilleur ; elle le fait entrer dans un espace où la transformation devient possible – et même désirable.
En ce sens, la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale : c’est une esthétique de la transformation intérieure. L’art, pour moi, ne vise pas seulement à représenter le monde, mais à lui donner une forme plus noble. La Franc-Maçonnerie propose exactement cela à l’homme : une forme plus noble de lui-même. Et c’est là que l’art et la Maçonnerie se rejoignent, non dans une simple union superficielle – une expression –, mais dans une rencontre profonde entre la substance et la forme – une fusion.
450.fm : Quel est le symbole maçonnique qui vous a le plus frappé ?

Oscar Wilde : Le fil à plomb, sans hésiter – je dirais plutôt marqué que frappé, vous comprenez pourquoi – ; en effet, il rappelle à l’homme qu’il n’est jamais aussi gracieux qu’il le croit. Tout être humain se redresse volontiers devant les autres – il bombe le torse –, mais il s’incline assez vite devant ses propres contradictions – il se vautre. Le fil à plomb n’a aucune indulgence : il n’est que rectitude, il exige de se tenir droit, dans un monde où, en général, alternent la pose et la posture, la courbure et la sinuosité. C’est un symbole sans complaisance ni flagornerie, à ce point épuré qu’il en est immatériel. C’est l’axe intransigeant par nature, puisqu’il est l’absolu traversant la matière. En tant que tel, il est voué à ne demeurer qu’un symbole. On pourrait imaginer son pendant, sous la voie lactée, dans le scintillement de l’étoile du Berger, guide céleste et planète brûlante, pour l’homme qui chemine dans le semi-désert, le maquis, le marécage de l’histoire humaine.
J’aime aussi l’acacia, parce qu’il est l’un de ces symboles imputrescibles qui reculent les limites du temps, sans cesser d’être modestes. Nous sommes tous tragiquement mortels et c’est justement pourquoi nous avons inventé les signes, les rites et les récits : pour entourer notre sentiment de finitude d’autres choses que de vapeurs d’encens et de halos de lumière. Le symbole maçonnique a cette élégance rare de ne jamais expliquer lourdement ce qu’il suggère, avec, cependant, une vigueur impérissable. C’est une allégorie muette qui se laisse peu à peu deviner par qui veut bien sincèrement l’explorer.
Le fil à plomb, l’acacia, l’équerre, le compas, le tablier, la pierre brute : chacun de ces symboles est une invitation à devenir autre. Et c’est précisément là que la Maçonnerie rejoint l’art : elle ne se contente pas de dire à l’homme ce qu’il est, elle le met en position d’envisager ce qu’il pourrait être.
450.fm : La fraternité maçonnique correspondait-elle à votre idéal ?

Oscar Wilde : La fraternité est une idée charmante, tant qu’elle reste esthétique, tant qu’elle ne se réduit pas à un simple impératif moral. J’ai rencontré dans les Loges des hommes cultivés et spirituels, capables de silence, d’écoute et de conversation, et même, à ce stade, de vérité, je veux dire d’une vérité qui ne s’abat pas sur vous comme un verdict, une vérité composite et vivace qui se discipline dans le chaos. La fraternité maçonnique m’a intéressé parce qu’elle prétendait unir ce que le monde sépare : l’origine, le rang, la fortune, les vanités. C’était déjà, en elle-même, une sorte de miracle, dût-on s’arrêter à ces premières considérations. C’est évidemment bien plus, pour qui s’est engagé sur le chemin.
Mais je dois ajouter que la fraternité véritable, pour moi, n’est pas seulement morale ; elle est aussi intellectuelle et sensible. Deux esprits qui se reconnaissent enfin dans la beauté échappent plus aisément au ridicule que deux consciences, toutes éblouies de leurs vertus, qui s’inclinent, à la première occasion, pour se congratuler. Le monde est plein d’hommes « bons », à les en croire ; il est bien plus rare d’y rencontrer des êtres empreints d’élégance dans la pensée, de justesse dans le sentiment, de force dans le silence.
La fraternité maçonnique, lorsqu’elle est vraie, est une fraternité de l’âme et de l’esprit, elle fait fi des conventions et des convenances. Or c’est précisément là mon idéal : une fraternité où la beauté, la matière et l’esprit s’allient pour aiguillonner la vérité, non une vérité de glace ou de marbre devant laquelle on s’agenouille, mais une vérité tenant toute dans la sublimation de l’art et qui, à la manière de l’homme qui se transforme, se transforme elle-même indéfiniment.
450.fm : Avez-vous été déçu par la Maçonnerie ?

Oscar Wilde : Déçu ? C’est un adjectif trop rude, pour un sentiment plus pointilliste, disons plutôt que j’ai découvert, comme dans toutes les institutions humaines, de nombreux petits abîmes creusés au pied de l’idéal. La Franc-Maçonnerie promet la Lumière, mais certains de ses adeptes semblent surtout y chercher un éclairage flatteur pour leur propre ego. C’est là un travers universel : beaucoup aiment les symboles, pourvu qu’ils n’exigent rien en retour. Il s’en affublent solennellement pour masquer leurs oripeaux.
Je ne suis donc pas tant déçu de la Maçonnerie que de la facilité avec laquelle certains « frères » transforment une voie de perfectionnement en club d’appartenance voire de connivence. Le tablier peut devenir un déguisement, pour qui oublie qu’il recouvre une pierre restée désespérément brute. Or une institution est toujours plus belle, considérée sous le jour radieux des buts qu’elle s’assigne, qu’à la lumière crue des pratiques de ses membres. Tout Temple, en effet, réclame des sacrifices ; certains n’y déposent, comme brûlantes offrandes, que de la pacotille voire, tantôt, des couronnes flétries.
Je n’ai jamais regretté la Maçonnerie dans la justesse ni la hauteur de ses conceptions, mais, au delà des légers étourdissements pittoresques que certains y éprouvent, je suis assez désabusé, désormais, par les grossiers simulacres auxquels confinent ces grand-messes où des mamamouchis quêtent inlassablement de la reconnaissance.
450.fm : Le secret maçonnique vous plaisait-il ?
Oscar Wilde : Par principe, car le secret est l’un des derniers refuges du charme. Tout ce qui est trop visible s’achève en vulgarité ; tout ce qui est commodément accessible perd de son intensité poétique. Le secret, au contraire, donne de la profondeur, de la gravité à ce qui n’en avait pas encore. Il en devient musical, mélodique, harmonique. Il y a toujours quelque chose d’assez ridicule et, pour tout dire, d’assez sot à s’échiner à livrer toutes les explications du monde en une phraséologie interminable, alors qu’on dit beaucoup plus en disant moins. L’intelligence joue aux cartes et ce n’est certainement pas en les étalant sur la table qu’on engage la partie Il y a un temps pour les abattre et c’est à la fin. Je n’aime pas les joueurs trop pressés.
Le secret maçonnique, lorsqu’il est digne de ce nom, n’est pas une coquetterie : c’est une discipline toute en retenue. Il oblige l’homme à mesurer sa parole, à peser ce qu’il transmet, à comprendre que le mystère n’est pas l’ennemi de la vérité, mais parfois sa mise en scène la plus éloquente et la plus élégante. Le secret n’est pas une vérité cachée, mais une vérité qui s’offre patiemment à qui la mérite. Rien de ce qui est précieux ne se dissipe par enchantement dans la clameur du monde.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie personnelle ?

Oscar Wilde : Elle m’a au moins appris qu’un homme ne se sauve pas seulement par ses idées, mais par la forme qu’il donne à son existence. J’ai toujours pensé que la vie devait être belle avant d’être utile, et la Maçonnerie m’a offert une école du geste, de la tenue, de la répétition signifiante. Un rituel bien conduit vaut mieux qu’une pensée maladroite.
Elle m’a aussi rappelé que l’on peut être vrai jusque dans la manière d’être théâtral. Ce n’est pas parce qu’un geste est magistralement symbolique qu’il est faux ; c’est précisément parce qu’il est fortement symbolique qu’il est magistral. Il n’y a pas lieu de glorifier l’indistinction des situations usuelles : leur brouillard est aussi fait de nos embrouillements. Plutôt qu’à jouer sa vie comme une pièce où l’on improvise de façon trouble et désordonnée, la Maçonnerie m’a appris à mieux tenir mon rôle, à savoir le porter haut, à y donner une direction… jusqu’à la scène finale dont, de toutes façons, on ne sait rien d’avance.
La Maçonnerie m’a aussi donné des symboles, des frères, des soirées, et même une forme de solitude plus riche, plus solennelle. Elle m’a appris que l’homme peut être seul sans être isolé, et que le silence n’est pas muet.
450.fm : Que pensez-vous de l’égalité en Loge ?
Oscar Wilde : L’égalité est une belle et nécessaire fiction, une de ces idées qui ne sont peut-être pas vraies dans le monde, mais qui sont indispensables dans le Temple. En Loge, elle possède au moins la vertu de mettre en suspens les titres et les fonctions, ce qui est déjà un soulagement pour les âmes épuisées par les conventions sociales. Le noble et le roturier s’y disent frères et, pour l’espace de quelques instants – et non en l’espace de quelques instants, ce serait une illusion de le croire –, l’humanité retrouve quelque chose de sa dignité perdue, c.-à-d. de son unité originelle.
Mais il faut bien admettre que l’égalité est plus facile à proclamer qu’à vivre. Les hommes transportent toujours avec eux leur vanité, leur rang, leur désir de gloire. La Loge est intéressante précisément parce qu’elle essaie, contre l’évidence de la société, de faire exister une fraternité, là où le monde fabrique sans cesse des distinctions et des divisions, à la faveur des ambitions et des injustices.
L’égalité en Loge est donc une forme de miracle, une espérance, certes, appelée à demeurer au seuil de nos vies sociales, mais une promesse qui, même si on ne la tient pas durablement envers ses semblables – je dis, à la fois, « semblables » par antiphrase et en référence à notre irréductible condition humaine –, une promesse qui, néanmoins, se renouvelle à chaque fois que l’on se tourne vers le centre du cercle, c.-à-d. dans le déploiement du monde, vers le point qui contient tout.
450.fm : Avez-vous continué à fréquenter les Loges après Oxford ?
Oscar Wilde : Moins que je ne l’aurais souhaité et moins encore que j’aurais pu m’enhardir à le confesser à ces employés de la morale publique que sont les juges. La vie londonienne, les dîners, les succès, les amitiés brillantes, les fatigues sociales : tout cela prend le pas sur les engagements discrets. Mais l’éloignement n’est pas l’abandon, il n’est pas l’oubli. Un homme n’efface pas ce qu’il a réellement éprouvé, sous prétexte qu’il a vieilli ou voyagé, surtout s’il a fait vœu d’écrire sur ce qu’il a pu comprendre des hommes.
C’est pourquoi je n’ai jamais renié mon appartenance. Au contraire, j’ai toujours trouvé quelque noblesse à ces fidélités silencieuses qui ne réclament pas de publicité. Les fraternités véritables continuent d’agir, même lorsqu’on ne les fréquente plus assidûment. Elles se présentent alors moins comme un calendrier que comme un alignement.
La Maçonnerie, pour moi, ne fut jamais assimilé à une institution que l’on visite : c’est une forme de mémoire intérieure, une manière de porter en soi un Temple invisible, même quand on ne franchit plus les portes du Temple matériel.
450.fm : La Maçonnerie est-elle compatible avec l’esthétisme ?

Oscar Wilde : Elle l’est à discrétion, si j’ose dire, c.-à-d. à souhait et surabondamment et c’est, chez moi, un compliment rare. La Maçonnerie est une œuvre d’art collective : ses rites ont la précision d’une composition, ses symboles la profondeur d’une métaphore, son architecture morale l’élégance d’un système qui veut tout relier sans jamais simplifier. En vérité, elle ne se contente pas de parler à l’esprit ; elle parle à l’œil, à l’oreille, à l’imagination.
L’esthétisme n’est pas seulement l’amour du beau : c’est la conviction que la forme a un pouvoir spirituel. Or la Maçonnerie sait depuis longtemps ce que beaucoup de philosophes ignorent encore : l’homme se transforme par ce qu’il contemple, répète et met en scène. Elle est donc bien plus proche de l’art qu’on ne le croit, et bien plus morale que ceux qui s’en revendiquent sans savoir former une belle pensée.
La Maçonnerie n’est pas seulement une éducation morale : c’est une éducation par la forme, par le geste, par le silence, par la parole, par la lumière. Elle est, en ce sens, une des plus belles œuvres d’art jamais conçues par l’homme et pour lui-même. Elle est au delà de la morale, elle est spirituelle par son inspiration et par son œuvre.
450.fm : Quel conseil donneriez-vous aux maçons d’aujourd’hui ?
Oscar Wilde : Je leur conseillerais, d’abord, de ne pas confondre sérieux et rigidité. On peut travailler sur la pierre brute sans être aussi raide qu’un fonctionnaire contrôlant un administré. Soyez plus beaux, oui, mais surtout plus vivants, plus attentifs, plus capables d’ironie envers vous-mêmes, car l’homme qui ne rit jamais de soi demeure une statue mal équarrie.
Et puis, je leur dirais ceci : n’oubliez pas que le symbole n’est pas un trophée, mais un objet sensible correspondant à un devoir. Porter un tablier ne sert à rien si l’on ne sait pas congédier son orgueil. La Maçonnerie serait infiniment plus puissante s’il y dominait la conscience que la Lumière ne se mesure pas à la longueur des discours, mais à la qualité de la transformation intérieure.
Je leur conseillerais aussi de ne pas se contenter de répéter les rites, mais de les habiter. Un rite qui n’est pas habité est un costume de scène. Un rite habité remplit son… office : il est la vie. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, faites en sorte que la beauté y parle aussi fort que la morale, car une vérité bien dite est toujours plus fraternelle qu’un dogme mal porté.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle appris quelque chose sur vous-même ?
Oscar Wilde : Elle m’a appris que l’on peut être sincère sans être austère, profond sans être ennuyeux, et même vrai sous une allure aimablement théâtrale. Ce n’est pas une petite leçon. Le Temple m’a montré que le masque n’est pas toujours un mensonge : il peut être une forme de protection, de mise en ordre, parfois même de révélation. D’ailleurs, le mot de personne par lequel on désigne un individu parce qu’il est doué d’une conscience et mérite de la considération de par sa dignité, eh bien ce mot dérive du latin persona, soit le «masque de l’acteur», vocable qui, à l’époque chrétienne, signifiera «visage, face». Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Ne serait-ce qu’à entendre que le masque cristallise les traits les plus profonds d’un caractère, dévoile les ambivalences d’un personnage… les vérités de l’homme, en quelque sorte.
J’ai compris aussi que l’identité n’est pas un bloc, mais une construction. Nous nous faisons et nous nous défaisons par symboles, par rencontres, par fidélités, par ruptures. La Maçonnerie, en cela, m’a donné une image de l’homme comme être de passage, toujours au travail, jamais terminé, et c’est peut-être la plus grande courtoisie qu’on puisse rendre à la nature humaine.
Elle m’a aussi appris que l’on peut aimer la vérité sans cesser concomitamment d’aimer la forme et plus encore que l’on peut chercher la Lumière sans chasser l’ombre en tout point – ce qui compte, c’est la lucidité.
450.fm : Regrettez-vous d’avoir été maçon ?
Oscar Wilde : Pas le moins du monde. On regrette ce qui a été fade, inutile ou humiliant ; or je n’ai jamais trouvé la Maçonnerie ni insipide ni inconsistante ni dégradante. Bien au contraire, elle m’a offert des rites, des symboles, des frères, des soirées, et ce qui vaut plus encore pour un créateur, la sensation qu’un monde plus intense existe derrière le monde ordinaire. L’envers du décor ne signifie pas seulement une part sombre, la moins reluisante, où, sous les apparences, on tire les ficelles ; c’est aussi un ensemble de ressorts secrets grâce auxquels se construit un monde désirable. Il s’agit alors de la face cachée des choses la plus honorable, la plus noble, or c’est, je crois, parce qu’il se produit, dans un grand fantasme de l’opinion, une confusion entre ces deux états que la franc-maçonnerie n’en jouerait que davantage, sur ces deux tableaux. Pour ma part, en tant qu’artiste, j’aurais été bien bête de renoncer à l’enseignement et à l’apport de la franc-maçonnerie, alors même qu’elle a nourri, à une époque de formation, ma vision du monde.
Je dirais même que j’aurais regretté l’inverse : ne pas avoir traversé cette expérience. Les institutions ne valent pas seulement par ce qu’elles accomplissent objectivement, mais par ce qu’elles éveillent dans l’esprit d’un être singulier. Et dans mon imaginaire, la Franc-Maçonnerie a laissé une marque plus profonde que les succès mondains, par nature plus fugaces, plus évanescents.
450.fm : La Maçonnerie est-elle une société d’hypocrites ou de chercheurs ?
Oscar Wilde : Elle est, naturellement, les deux. Toute institution humaine qui prétend élever l’homme attire à la fois ceux qui cherchent la Lumière et ceux qui recherchent la lumière des projecteurs ou… l’ombre des complicités. Les hypocrites se servent du symbole comme d’une parure ; les chercheurs s’en servent comme d’un outil. La différence est immense, mais elle ne saute pas toujours aux yeux car les tartufes sont habiles et les charlatans, que ce soit là comme ailleurs, en orateurs pompeux et en puissants manœuvriers, y gagnent parfois des positions élevées.
J’ai, pour ma part, une tendresse particulière pour les chercheurs, parce qu’ils savent encore douter d’eux-mêmes. L’hypocrite a le culot de ne douter de rien. Le chercheur accepte de ne pas savoir. Et c’est cette modestie-là qui sous-tend l’élévation.
La Maçonnerie, en ce sens, est un miroir : elle montre à l’homme, à la fois, ce qu’il est et ce qu’il pourrait être.
450.fm : Si vous deviez résumer la Franc-Maçonnerie en une phrase ?
Oscar Wilde : « Une société secrète qui tente de transformer des hommes ordinaires en œuvres d’art, avec plus ou moins de succès. »
Mais j’ajouterais volontiers que c’est aussi l’une des rares institutions qui osent proposer à l’homme une tâche noble sans rien lui promettre, tout en lui disant que ce ne sera pas facile… On comprend mieux qu’avec un tel programme, comme vous diriez aujourd’hui, il y ait des « sorties de route »… La franc-maçonnerie demande donc du temps, de la patience, du silence, du style, et j’insiste sur cette dernière vertu, désormais à peu près exsangue, qui consiste à vouloir devenir meilleur sans cesser d’être élégant. N’y voyez pas une afféterie mondaine, mais un raffinement spirituel car l’élégance, qui est aussi une élégance morale, vous maintient en température et vous aide à tenir le cap.
La Maçonnerie n’est pas seulement une école de vie en société, adoucissant les mœurs, c’est une éducation progressive à toutes les formes de beauté, dans différents registres ; elle vous apprend à les combiner ; c’est aussi un laboratoire de transformation intérieure, à condition que vous consentiez à vous émanciper par un effort régulier.
450.fm : Un dernier mot pour les francs-maçons du XXIe siècle ?
Oscar Wilde : Messieurs… et Mesdames, désormais, soyez plus drôles, plus beaux et plus paradoxaux. La Lumière a horreur de l’ennui et le Temple n’a jamais gagné à ressembler à une salle de repos pour esprits las et consciences en berne. Si vous devez porter un tablier, au moment de le ceindre, qu’il vous oblige à penser, à sourire et à vous élever un peu au-dessus de la condition commune, pour ne pas dire de la médiocrité ambiante !
N’oubliez jamais que la vraie noblesse d’une Loge ne tient pas à ses envolées ni à sa bonne humeur – toutes capacités à la portée de la moindre assemblée prête à ripailler –, mais à la qualité des âmes qui la composent et qui, par l’œuvre qu’elles y entreprennent, s’efforcent de devenir un peu plus lucides et un peu plus généreuses. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, faites en sorte que la beauté y parle d’un même ton que la morale, car une idée proférée avec grâce vaut mieux qu’une vérité assénée avec arrogance. Ainsi en va-t-il de toute fraternité bien comprise.
Soyez des maçons qui pensent, qui rêvent, qui aiment, qui sourient, qui doutent, qui travaillent, qui polissent, qui espèrent. Vous y gagnerez en beauté et je vous en serai poliment reconnaissant, comme on disait autrefois.
Pour terminer…
Attendu sa personnalité excentrique, Oscar Wilde n’aurait jamais pu chercher, dans la Franc-Maçonnerie, un moule à gaufres : c’eût été un symbole antinomique de cette volonté consubstantielle de respecter les différences, même si l’on ne peut pas tout à fait exclure que vienne s’insinuer ici où là, dans les loges, un certain prêt-à-penser, qu’il s’agisse tantôt de conservatismes anciens, tantôt de néo-conformismes. Dans sa jeunesse, Oscar Wilde incluait sans doute la maçonnerie dans sa manière originale de vivre, dans son art de consolider ses relations et, surtout, dans son appétit de découverte esthétique, augmentée d’une dramaturgie subtile de l’âme et d’une profuse discipline des symboles. Son passage à l’Apollo University Lodge № 357 rappelle que cet Atelier a pu séduire des personnalités fort différentes, y compris l’un des plus brillants esprits paradoxaux dont la littérature s’honore encore Outre-Manche, même s’il fut victime du moralisme obsessionnel de l’époque victorienne où l’on allait, par décence, jusqu’à juponner les pieds des pianos à queue… Le goût du paradoxe était non seulement honorable au Royaume-Uni mais faisait pendant au « British humor », que l’on traduit restrictivement par « humour anglais », ce qui valut une fulgurante et croissante renommée à l’auteur irlandais de ce roman majeur: Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray), de la pièce maîtresse : L’Importance d’être Constant, et d’un essai si personnel: The Critic as Artist (Le Critique en tant qu’artiste), sans compter qu’il fut également un poète célèbre jusqu’à la fin, quand il écrivit, après son emprisonnement, La Ballade de la geôle de Reading (The Ballad of Reading Gaol), long poème décrivant les derniers moments d’un condamné à mort. Passent donc les écarts contrôlés de langage d’un homme d’esprit ; en revanche, ne passent pas les écarts incontrôlés de conduite d’un homme s’assumant pleinement. Le 25 mai 1895, s’achève le procès du « dandy désinvolte », condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. L’écrivain ne se relèvera pas de cette épreuve. Ruiné, il prendra le chemin de l’exil et se réfugiera à Paris où, dans un complet dénuement, il mourra, le 30 novembre 1900, à l’âge de 46 ans.
Dans cette interview imaginaire, nous avons surtout voulu rendre hommage à sa profonde inclination pour l’esthétisme, agrémentée d’un vif penchant pour l’humour, que nous avons trop peu restitué, et ce, en écho – quelque peu abusivement sollicité, avouons-le – à un idéal de beauté de la franc-maçonnerie qui n’est pas toujours léger et moins encore au plan des allusions spirituelles fleurissant si rarement sur les colonnes, alors qu’elles pourraient non seulement relever, avec une ironie charmante, les aspects plaisants ou insolites des réalités, mais préserver les Sœurs et les Frères de l’esprit de sérieux qui les guette si facilement en loge.
