Gardez cet article avec vous Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?
Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde (1854-1900) fut l’un des plus grands artisans du paradoxe moderne : écrivain, dramaturge, poète, critique, esthète, et aussi frère initié en Franc-Maçonnerie au sein de l’Apollo University Lodge № 357, à Oxford, où il fut reçu le 23 février 1875, puis élevé au grade de Maître Maçon, le 25 mai de la même année (alors que, né le 16 octobre 1854, il avait moins des 21 ans requis et avait donc dû bénéficier d’une dispense, peut-être sur les instances de son frère aîné William, qui était déjà franc-maçon). Quoiqu’il en soit, son goût inné pour le rituel, le masque, la mise en scène et la forme symbolique fait de lui un interlocuteur presque naturel, lorsque l’on interroge un homme sur le Temple, la Lumière, le secret et la transformation intérieure.
Plus que relevant d’une simple anecdote biographique, sa qualité maçonnique éclaire, en retour, une partie de son imagination littéraire : le théâtre de la vie, le travail sur soi, la pierre brute polie par l’art, la beauté qui précède, oriente et parachève la morale.
450.fm : Monsieur Wilde, qu’est-ce qui vous a poussé, jeune étudiant, à frapper à la porte du Temple ?
Oscar Wilde : La curiosité, mon cher, cette délicieuse maladie dont je n’ai jamais voulu guérir, et je doute que je l’aurais même pu, car elle est, par un doux paradoxe, l’un des seuls remèdes contre l’ennui moral, où l’esprit meurt à petit feu dans le ressassement des idées reçues. J’étais jeune, idéaliste – comme il serait coupable de ne pas l’être à cet âge –, volontiers crâneur – avec toutes les intempérances des énergies neuves –, et, par conséquent, immanquablement attiré par tout ce qui répandait un parfum de mystère et imposait une auguste beauté avec des colonnes, des portiques, des mosaïques et des trônes. Je me méfiais épidermiquement des évidences confortables. Aussi bien, la Franc-Maçonnerie ne m’apparaissait pas, à cette époque, comme une institution morale austère, mais bien comme une promesse : celle d’un théâtre secret où ce qui se joue n’a pas vocation à distraire, mais à révéler à l’être les voies de sa transformation.
J’y voyais un univers où le symbole volatilisait les plates apparences, où l’on ne se contentait pas d’invoquer un homme idéal, mais où l’on s’appliquait à dégager les scories, à rendre la conscience de soi plus attrayante par son élan purifié. Un étudiant, je le sais bien, n’aspire pas seulement à des vérités abstraites, mais se laisse aussi conquérir par la vaillance de leurs chatoiements, l’accomplissement de leurs harmonies. C’est un besoin d’incarnation : une voix, un visage, dans l’agrandissement de la lumière. La Loge, à mes yeux, offrait précisément cela : non un corpus de réponses implacablement articulées mais un art de souffler le chaud et le froid, d’instiller les questions et de les faire vibrer.
En outre, la Franc-Maçonnerie semblait, à mes yeux d’étudiant à Oxford, une société où le rang, la fortune et l’origine pesaient infiniment moins que dans les salons londoniens. C’était déjà une invitation à imaginer un monde où l’intelligence et la sensibilité auraient plus de prix que les titres et les héritages. Et je soupçonnais, peut-être un peu naïvement, que ce monde existait déjà, dans un repli de l’humanité, à l’écart du bruit et de la vanité du monde.
Oscar Wilde : Avec un mélange exquis d’amusement et d’émotion, ce qui est à mes yeux la seule manière honnête de vivre les choses. Il y avait dans cette scène tout ce que j’aime : le secret cardinal et cardiaque, la suspension temporelle et lumineuse, la parole saisissante et lapidaire, l’étrange noblesse des gestes codifiés, la présence d’un silence qui ne se consumait pas à vide, mais s’élevait dans une conscience ineffable. Être conduit les yeux bandés, entendre des voix graves, sentir que l’on passe d’un monde à un autre, c’est déjà du grand art dramatique ; c’est même l’une des rares formes de théâtre qui prétendent transformer celui qui y entre, et non seulement le distraire, c.-à-d. non point lui offrir un petit détour en dehors de soi mais le retourner brusquement à l’intérieur de lui-même.
J’ai immédiatement compris que j’entrais dans une société qui prenait le beau très au sérieux, nullement au sens superficiel de l’apparence, mais au sens profond de la forme s’élevant par son principe même. La véritable initiation ne consiste pas seulement à recevoir des symboles, à apprendre des mots, à mémoriser des gestes ; elle consiste à accepter de ne plus être tout à fait le même après les avoir reçus, c.-à-d. intériorisés. Or c’est là une des choses les plus rares au monde. La plupart des hommes ne veulent pas changer ; ils veulent seulement être un peu plus flattés, fût-ce sous les dehors de la critique, c.-à-d. magnifiés après avoir été momentanément égratignés.
La dramaturgie de l’initiation maçonnique m’a séduit parce qu’elle donnait au silence une ampleur et une dignité absolument inconnues de la vie mondaine. D’ordinaire, on parle pour occuper le vide ; en Loge, le silence est le siège de la présence. Je sentais, pour la première fois, que le vide ne signale pas toujours un défaut, une carence, mais est alors rempli d’élévation et de solennité. Et je compris, peut-être un peu rapidement, en cultivant ma pente, que la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale, mais une esthétique de la transmutation où l’homme apprend à se remodeler, lentement, avec patience, avec art.
450.fm : La Maçonnerie a-t-elle influencé votre conception de l’art ?
Oscar-Wilde-par-Napoléon-Sarony_Crop
Oscar Wilde : Sans doute, de façon souterraine, car je soupçonne l’art d’avoir secrètement rêvé d’être initiatique sans oser l’avouer. La Franc-Maçonnerie enseigne que l’homme est une pierre brute qu’il faut polir avec art. N’est-ce pas là la plus belle définition de l’esthétisme ? Transformer le vulgaire en beauté, la matière en chef-d’œuvre, l’homme ordinaire en œuvre d’art vivante. L’art, comme la Loge, ne consiste pas à nier la nature humaine, mais à la sculpter jusqu’à ce qu’elle se débarrasse des vulgarités factices auxquelles elle croit parfois même s’identifier et à libérer un souffle qui la transfigure et ne se réduise plus à sa banale respiration mécanique.
J’ai toujours pensé que la vie devait imiter l’art, et non l’inverse. Or la Maçonnerie est une des rares institutions qui ne se contentent pas de moraliser ; elle pratique la forme, le rite, l’ordonnance, l’harmonie. Elle comprend qu’un symbole bien placé peut enseigner davantage qu’un sermon mal écrit et que la beauté est une forme de vérité souvent plus puissante que la réalité brute. Elle ne se contente pas de dire à l’homme qu’il doit être meilleur ; elle le fait entrer dans un espace où la transformation devient possible – et même désirable.
En ce sens, la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale : c’est une esthétique de la transformation intérieure. L’art, pour moi, ne vise pas seulement à représenter le monde, mais à lui donner une forme plus noble. La Franc-Maçonnerie propose exactement cela à l’homme : une forme plus noble de lui-même. Et c’est là que l’art et la Maçonnerie se rejoignent, non dans une simple union superficielle – une expression –, mais dans une rencontre profonde entre la substance et la forme – une fusion.
450.fm : Quel est le symbole maçonnique qui vous a le plus frappé ?
Oscar Wilde : Le fil à plomb, sans hésiter – je dirais plutôt marqué que frappé, vous comprenez pourquoi – ; en effet, il rappelle à l’homme qu’il n’est jamais aussi gracieux qu’il le croit. Tout être humain se redresse volontiers devant les autres – il bombe le torse –, mais il s’incline assez vite devant ses propres contradictions – il se vautre. Le fil à plomb n’a aucune indulgence : il n’est que rectitude, il exige de se tenir droit, dans un monde où, en général, alternent la pose et la posture, la courbure et la sinuosité. C’est un symbole sans complaisance ni flagornerie, à ce point épuré qu’il en est immatériel. C’est l’axe intransigeant par nature, puisqu’il est l’absolu traversant la matière. En tant que tel, il est voué à ne demeurer qu’un symbole. On pourrait imaginer son pendant, sous la voie lactée, dans le scintillement de l’étoile du Berger, guide céleste et planète brûlante, pour l’homme qui chemine dans le semi-désert, le maquis, le marécage de l’histoire humaine.
J’aime aussi l’acacia, parce qu’il est l’un de ces symboles imputrescibles qui reculent les limites du temps, sans cesser d’être modestes. Nous sommes tous tragiquement mortels et c’est justement pourquoi nous avons inventé les signes, les rites et les récits : pour entourer notre sentiment de finitude d’autres choses que de vapeurs d’encens et de halos de lumière. Le symbole maçonnique a cette élégance rare de ne jamais expliquer lourdement ce qu’il suggère, avec, cependant, une vigueur impérissable. C’est une allégorie muette qui se laisse peu à peu deviner par qui veut bien sincèrement l’explorer.
Le fil à plomb, l’acacia, l’équerre, le compas, le tablier, la pierre brute : chacun de ces symboles est une invitation à devenir autre. Et c’est précisément là que la Maçonnerie rejoint l’art : elle ne se contente pas de dire à l’homme ce qu’il est, elle le met en position d’envisager ce qu’il pourrait être.
450.fm : La fraternité maçonnique correspondait-elle à votre idéal ?
Tombe d’Oscar Wilde
Oscar Wilde : La fraternité est une idée charmante, tant qu’elle reste esthétique, tant qu’elle ne se réduit pas à un simple impératif moral. J’ai rencontré dans les Loges des hommes cultivés et spirituels, capables de silence, d’écoute et de conversation, et même, à ce stade, de vérité, je veux dire d’une vérité qui ne s’abat pas sur vous comme un verdict, une vérité composite et vivace qui se discipline dans le chaos. La fraternité maçonnique m’a intéressé parce qu’elle prétendait unir ce que le monde sépare : l’origine, le rang, la fortune, les vanités. C’était déjà, en elle-même, une sorte de miracle, dût-on s’arrêter à ces premières considérations. C’est évidemment bien plus, pour qui s’est engagé sur le chemin.
Mais je dois ajouter que la fraternité véritable, pour moi, n’est pas seulement morale ; elle est aussi intellectuelle et sensible. Deux esprits qui se reconnaissent enfin dans la beauté échappent plus aisément au ridicule que deux consciences, toutes éblouies de leurs vertus, qui s’inclinent, à la première occasion, pour se congratuler. Le monde est plein d’hommes « bons », à les en croire ; il est bien plus rare d’y rencontrer des êtres empreints d’élégance dans la pensée, de justesse dans le sentiment, de force dans le silence.
La fraternité maçonnique, lorsqu’elle est vraie, est une fraternité de l’âme et de l’esprit, elle fait fi des conventions et des convenances. Or c’est précisément là mon idéal : une fraternité où la beauté, la matière et l’esprit s’allient pour aiguillonner la vérité, non une vérité de glace ou de marbre devant laquelle on s’agenouille, mais une vérité tenant toute dans la sublimation de l’art et qui, à la manière de l’homme qui se transforme, se transforme elle-même indéfiniment.
450.fm : Avez-vous été déçu par la Maçonnerie ?
Oscar Wilde : Déçu ? C’est un adjectif trop abrupt, pour un sentiment plus pointilliste, disons plutôt que j’ai découvert, comme dans toutes les institutions humaines, de nombreux petits abîmes creusés au pied de l’idéal. La Franc-Maçonnerie promet la Lumière, mais certains de ses adeptes semblent surtout y chercher un éclairage flatteur pour leur ego. Entre nous, je n’avais pas besoin de cela, étant même parvenu à faire passer pour de l’humour la déclaration de mon propre génie[1]… En revanche, ce travers universel manque d’éclat quand il s’étale avec suffisance et avec sottise. Vous le retrouvez en maçonnerie, parmi ceux qui font mine de s’éprendre des symboles et sur qui ils glissent, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne rien exiger en retour, c’est bien et c’est même prudent, quand vous vous adressez aux autres ; mais c’est moins bien et c’est même fort laid quand vous vous mettez vous-même en scène et que vous vous placez au centre du jeu (je dis bien jeu : J-E-U). Ici, l’orthographe compte car certains s’y méprennent avec autant de constance que d’inconsistance. (N’oubliez pas que je parle assez bien votre langue pour y faire des jeux de mots : n’ai je pas écrit directement en français, en 1891, une tragédie intitulée : Salomé ?) Pour revenir à notre propos, je dirai que ces buses infatuées s’affublent, avec autant de solennité que d’ennui, d’un petit moi tout décoré de symboles, dans le vain espoir de masquer leurs oripeaux.
Ces cas pathétiques se concentrent le plus souvent en certains points de la hiérarchie, puisque cette hiérarchie qui devrait être intérieure est loin de l’être exclusivement, la course aux hochets n’y étant pas un sport négligeable. J’inclus ainsi ces fanfarons empanachés dans la cohorte des « frères » qui, au cours des temps et sous diverses latitudes, ont pu transformer une voie de perfectionnement, pas seulement en gentils clubs services ou en cercles d’influence à peine occultes, mais, de proche en proche, l’ambition dégradant les comportements, en réseaux d’affaires plus ou moins tentaculaires voire en organisations aux activités rigoureusement inavouables, comme la chronique judiciaire l’illustre actuellement à Paris. Il est déjà regrettable que le tablier puisse devenir un déguisement, quand il recouvre une pierre qui reste brute. De fait, cela comporte inévitablement des risques de dérive. Mieux vaut alors un individualisme débridé, voyez-vous ! un individualisme qui ne doit rien à personne.
Pour autant, majoritairement, la franc-maçonnerie ne déçoit pas ses membres dans les grandes largeurs, quoique, marginalement aussi, chez ceux qui la quittent, pour sa trivialité et sa paresse. Cela ne concerne pas un très grand nombre d’ateliers mais on devrait y réfléchir, être un peu plus soucieux de l’assiduité au travail ! Certes, la franc-maçonnerie a eu et a encore ses grands moments et ses grands mouvements et, comme alors elle est vertueuse, on n’en parle pas. Si vous voulez mon sentiment qui ne vise pas qu’elle, une institution est toujours plus belle, sous le jour radieux de ses objectifs, qu’à la lumière crue de certaines de ses pratiques. C’est pourquoi, à mon avis, il est important de garder à l’esprit que tout Temple réclame des sacrifices ; or il existe toujours de prétendus adeptes qui n’y déposent, comme offrandes, que de la pacotille ou des couronnes flétries. Je n’ai jamais regretté la Maçonnerie dans la justesse ni la hauteur de ses conceptions, mais, au delà des légers étourdissements pittoresques – et plutôt naïfs – que certains y éprouvent, je me demande comment vous pourriez corriger les grossiers simulacres auxquels confinent ces grand-messes où des mamamouchis quêtent inlassablement de la reconnaissance, dans un panurgisme somnolent. Même si les loges sont suffisamment indépendantes pour qu’on ne puisse pas dire que le poisson commence à pourrir par la tête, c’est toujours le chef d’orchestre qui conduit la symphonie et il faut aussi que le hautbois et le premier violon donnent le « la ». Bref, en l’état du monde et dans la condition d’affaiblissement où se trouve la franc-maçonnerie, j’augure mal son avenir, si elle ne s’attache pas, toute entière, à trouver, à l’unisson de ses principes, une fréquence universelle pour les temps présents ? Quant au diapason, il ne varie pas : c’es toujours 440 Hz…
[1] Allusion à une anecdote se rapportant à son arrivée aux États-Unis, le 2 janvier 1882, où, avec une feinte ingénuité, il répond à un douanier : « Je n’ai rien à déclarer, hormis mon génie » (« I have nothing to declare except my genius »).
450.fm : Si vous vous en référez à votre expérience, le secret maçonnique vous plaisait-il ?
Oscar Wilde : Par principe, car le secret est l’un des derniers refuges du charme. Tout ce qui est trop visible s’achève en vulgarité ; tout ce qui est commodément accessible perd de son intensité poétique. Le secret, au contraire, donne de la profondeur, de la gravité à ce qui n’en avait pas encore. Il en devient musical, mélodique, harmonique. Il y a toujours quelque chose d’assez ridicule et, pour tout dire, d’assez sot à s’échiner à livrer toutes les explications du monde en une phraséologie interminable, alors qu’on dit beaucoup plus en disant moins. Par l’arrêt qu’il impose, le secret maçonnique vous y invite. Je ne parle pas spécialement ici du secret d’appartenance qui peut être la source des problèmes que j’ai évoqués tout à l’heure mais qui reste nécessaire dans les contextes d’hostilité qu’affrontent un peu partout les partisans de la liberté de conscience. je vise les secrets propres aux cérémonies, aux rituels, et aux symboles. Vous direz, c’est un peu ridicule car on trouve toute une littérature sur ces sujets. Qu’importe ! Ce qui compte, c’est d’en maintenir la magie et cette magie est enclose dans le vécu des membres en loge. Il faut donc continuer à en interdire la divulgation même si cette divulgation est à portée de main, depuis des siècles. Je suis connu comme le prince du paradoxe et je ne suis donc pas gêné pour vous le dire. Quant aux mots secrets, aux mots de passe, aux mots de semestre, ce sont de bons exercices pour la mémoire. N’oubliez pas que vous vieillissez aussi et c’est mentalement excellent pour vous !
La franc-maçonnerie est un chemin que les errances et les dissipations de ma vie, mes foucades et mes mondanités, bref, la volatilité de mon caractère ne m’ont pas permis de retrouver ; mais cela ne m’empêche pas de dresser un parallèle entre l’art et la franc-maçonnerie. La leçon est la suivante et elle se vérifie, dans les deux cas : l’intelligence joue aux cartes et ce n’est certainement pas en les étalant sur la table qu’on engage la partie. Il y a un temps pour les abattre et c’est à la fin, à chaque fin, celle d’un chapitre ou celle d’un degré. Vous êtes sans doute comme moi : vous n’aimez pas les joueurs trop pressés… C’est en quoi le secret maçonnique, lorsqu’il est digne de ce nom, n’a rien d’une coquetterie : c’est une discipline toute en retenue. Il oblige l’homme à mesurer sa parole, à peser ce qu’il transmet, à comprendre que le mystère n’est pas l’ennemi de la vérité, mais parfois sa mise en scène la plus éloquente et la plus élégante. Le secret l’aide à franchir des étapes, à progresser dans sa propre histoire. Ce n’est pas une vérité cachée suspendue d’avance au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès ou un angelot psalmodiant l’Esprit Saint, mais une vérité qui s’offre patiemment à qui la mérite et qui, comme en art, prend, à chaque fois, une forme singulière. Dites-vous bien que rien de ce qui est précieux ne se dissipe par enchantement dans la clameur du monde.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie personnelle ?
Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde
Oscar Wilde : Elle a, au moins, confirmé en moi cette intuition profonde qu’un homme ne se sauve pas seulement par ses idées, mais par la forme qu’il donne à son existence. J’ai toujours pensé que la vie devait être belle avant d’être utile, et la Maçonnerie m’a donné l’exemple d’une école du geste, de la tenue, de la répétition signifiante. Un rituel bien conduit vaut mieux qu’une pensée maladroite. Mettez cela en balance : les pensées maladroites pullulent, alors, un peu de rituel, là-dessus, ça ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ? À cet égard, il y a une locution latine dont certains rites ont fait une devise et que je vous propose de méditer à loisir, c’est: Ordo ab Chao, que je traduirais volontiers par « l’Ordre extrait du Chaos », où l’on doit comprendre qu’il s’agit d’une action et de son résultat et non d’un composant que l’on mettrait à part. J’ai choisi ce participe passé pour faire allusion aux mystères multiples de cette extraction dont chacun doit concocter sa recette, à sa façon. Et ce n’est pas pour autant qu’il en est quitte pour toujours. Il apprend, il acquiert du métier mais c’est une épreuve qui ne s’arrête jamais vraiment. C’est un défi permanent car, comme le chaos est perpétuel – et sur ce constat, l’artiste et le franc-maçon convergent, avec l’homme de la rue, au demeurant… –, eh bien, l’ordre est toujours à recommencer, pour reprendre le verbe qu’utilisera, en 1920, Paul Valéry, dans son célèbre poème : « Le cimetière marin » : La mer, la mer, toujours recommencée !
La franc-maçonnerie m’a aussi rappelé que l’on peut être vrai jusque dans la manière d’être théâtral. Ce n’est pas parce qu’un geste est magistralement symbolique qu’il est faux ; c’est précisément parce qu’il est symbolique qu’il peut être magistralement exécuté. C’est tout l’art du pinceau dans la calligraphie chinoise ou de la gestuelle stylisée du théâtre nô, au Japon. Autant dire qu’il n’y a pas lieu de glorifier l’indistinction des situations banales : leur brouillard est aussi fait de nos embrouillements. Plutôt qu’à jouer sa vie comme une mauvaise pièce où l’on improvise de façon trouble et désordonnée, la Maçonnerie m’a appris à mieux tenir mon rôle, à savoir le porter haut, à y donner une direction… si possible, jusqu’à la scène finale dont, de toutes façons, on ignore tout, auparavant. Pour mon compte, il fut certainement préférable que je n’en susse rien d’avance car mes derniers jours furent obscurs et misérables. Je crois que vous en direz un mot au bas de cet entretien.
Soyons plus gai ! La Maçonnerie m’a aussi donné des symboles, des frères, des soirées, et même une forme de solitude plus riche, plus solennelle. Elle m’a appris que l’homme peut être seul sans être isolé et que le silence est le contraire du silence (vous commencez à discerner en moi un amateur invétéré de paradoxes ; cela tombe bien, la maçonnerie n’en est pas avare, non plus). Je disais donc que le silence est le contraire du silence, précisément parce qu’il imprime dans notre esprit davantage de sens que la plupart de nos bavardages, fussent-ils savants ou philosophiques.
450.fm : Que pensez-vous de l’égalité en Loge ?
Oscar Wilde : L’égalité est une belle et nécessaire fiction, une de ces idées qui ne sont peut-être pas vraies dans le monde, mais qui sont indispensables dans le Temple. En Loge, elle possède au moins la vertu de mettre en suspens les titres et les fonctions, ce qui est déjà un soulagement pour les âmes épuisées par les conventions et les disparités sociales. Le noble et le roturier s’y disent frères et, pour l’espace de quelques instants – et non en l’espace de quelques instants, un tel bouleversement serait une illusion abyssale –, l’humanité retrouve quelque chose de sa dignité perdue, c.-à-d. de son unité originelle.
Mais il faut bien admettre que l’égalité est plus facile à proclamer qu’à vivre. Les hommes transportent toujours avec eux leur vanité, leur rang, leur désir de gloire. La Loge est intéressante précisément parce qu’elle essaie, contre l’évidence de la société, de faire exister une fraternité, là où le monde fabrique sans cesse des distinctions et des divisions, à la faveur des ambitions et des injustices. D’ailleurs, je le relevais, tout à l’heure, elle est un peu rattrapée par la patrouille des chapeaux pointus et des chemises à fleurs. Sous leurs grands airs de componction, ce n’est jamais, pour eux, qu’une apothéose de carnaval où ne leur manquent plus que les confetti, les sarbacanes et les serpentins – piètre caravane de haines recuites et d’orgueils indurés entonnant, dans les cérémonies, l’amour fraternel et la paix universelle.
Cependant, dans beaucoup de tenues, quand les choses se passent bien – et c’est souvent le cas, même si je raille certains comportements que ma bonne nature ne saurait épargner –, l’égalité en Loge est, il faut bien le dire, une sorte de miracle, une espérance, certes, appelée à demeurer au seuil de nos vies sociales, mais une promesse qui, même si on ne la tient pas durablement envers ses semblables – je dis, à la fois, « semblables » par antiphrase et en référence à notre irréductible condition humaine –, une promesse qui, néanmoins, se renouvelle à chaque fois que l’on se tourne sincèrement vers le centre du cercle, c.-à-d. dans le déploiement du monde, vers le point qui contient tout.
On retrouve ici l’idée du fil à plomb que j’ai évoqué au début de cet entretien, où vous me demandiez de vous désigner, en quelque sorte, un « symbole totémique », une analogie esthétique rappelant visuellement, pour moi, l’idéal le plus difficile à atteindre ; et, n’ayez crainte, je fais dûment la distinction d’avec un « symbole fétiche » car nous savons bien – et cela m’a plu – qu’en maçonnerie, il n’y a que des représentations qui donnent à réfléchir, aucun emblème que l’on vénère ; ce pourrait être, à la limite, le cas du delta lumineux, qui est allumé à l’orient au-dessus du maître de loge, que l’on nomme ainsi parce qu’il a une forme de triangle équilibré s’approchant de celle de la quatrième lettre de l’alphabet grec, en majuscule : Δ, et qui, en l’occurrence, comporte en son centre un motif, tantôt un œil, celui de la conscience, voire celui d’Horus qui, après sa restauration, eut magiquement une capacité de vision s’étendant à « l’invisible », tantôt le tétragramme hébreu YHWH [יהוה] qui signifie « être » avec les marques de conjugaison du passé et du futur: « Celui qui était, qui est et qui sera », vous voyez Qui je veux dire, cet Ineffable dont ce serait le nom, eh bien, même là, il ne s’agit nullement d’un symbole d’adoration ; c’est dire que, même quand on fait allusion de façon quasi transparente au Grand Architecte de l’Univers, sous couvert, parfois, de diverses traditions recourant à une sorte de métrologie sacrée, le delta lumineux ne fait l’objet d’aucune piété, d’aucun acte de dévotion : il renvoie à l’infini, à l’inconnu, à l’inconnaissable, donc, à l’univers et spécialement à ce qui en serait le Principe, en Occident : l’Un. Certes, on se tourne vers lui, mais on ne s’y prosterne pas car, si l’on va vers la sagesse avec humilité, c’est sans servilité ni supplication. C’est cela le respect pour moi. Il ne peut être, à chaque étape, qu’un acte de liberté. Et, à l’échelle de la Loge, il se témoigne naturellement par cette règle d’égalité qui place chacun de plain pied avec l’autre, en reconnaissant à tous les mêmes droits et – comme j’aimerais y croire – les mêmes devoirs.
450.fm : Avez-vous continué à fréquenter les Loges après Oxford ?
Oscar Wilde : Moins que je ne l’aurais souhaité et moins encore que j’aurais pu m’enhardir à le confesser à ces employés de la morale publique que sont les juges. La vie londonienne, les dîners, les succès, les amitiés brillantes, les fatigues sociales : tout cela prend le pas sur les engagements discrets. Mais l’éloignement n’est pas l’abandon, il n’est pas l’oubli. Un être n’efface pas ce qu’il a réellement éprouvé, sous prétexte qu’il a vieilli ou voyagé, surtout s’il a fait vœu d’écrire sur ce qu’il a pu comprendre des hommes.
C’est pourquoi je n’ai jamais renié mon appartenance. Au contraire, j’ai toujours trouvé quelque noblesse à ces fidélités silencieuses qui ne réclament pas de publicité. Les fraternités véritables continuent d’agir, même lorsqu’on ne les fréquente plus assidûment. Elles se présentent alors moins comme un carnet de rendez-vous que comme un pôle magnétique, à celui qui a traversé les mers.
La Maçonnerie, pour moi, ne fut jamais assimilée à une institution que l’on visite : c’est une forme de mémoire intérieure, une manière de porter en soi un Temple invisible, même quand on ne franchit plus les portes du Temple matériel, même si la vie vous a constamment entraîné au delà des sentiers battus. Je crois que figure, dans certains rituels, un bien connu « pas de côté » qui constitue « une invitation à rencontrer, à agir, à découvrir le monde ». Eh bien, voyez-vous, pour ma part, je fus un familier des changements de perspectives et c’est l’art qui fut mon alignement.
450.fm : Vous semblez nous en asséner la démonstration, tout du long, mais revenons-y une bonne fois et avec bonne foi (je sais que vous n’aimez pas trop cette expression) : pour autant, la Maçonnerie est-elle, de votre point de vue, foncièrement compatible avec l’esthétisme ?
Certificat de maitre maçon d’Oscar Wilde
Oscar Wilde : Elle l’est à discrétion, si j’ose dire, c.-à-d. à souhait et surabondamment – ce qui est, de ma part, un compliment rare. La Maçonnerie est une œuvre d’art collective : ses rites ont la précision d’une composition, ses symboles la profondeur d’une métaphore, son architecture morale l’élégance d’un système qui veut tout relier sans jamais simplifier. En vérité, elle ne se contente pas de parler à l’esprit ; elle s’adresse à l’œil, à l’oreille, à l’imagination, à l’être entier, dans toute la profondeur de son histoire et de ses générations, dans toute l’étendue de ses expériences et de ses connaissances. Et, pour le faire, elle met en branle toute une esthétique, très épurée, très condensée : par ses symboles, par ses décors, par ses rituels, etc.
L’esthétisme n’est pas seulement l’amour du beau : il repose sur la conviction que la forme a un pouvoir spirituel. Or la Maçonnerie sait depuis longtemps ce que beaucoup de philosophes ignorent encore : l’homme se transforme par ce qu’il contemple, répète et met en scène. Elle est donc bien plus proche de l’art qu’on ne le croit, et sa puissance morale réside beaucoup plus dans son esthétique que ne l’imaginent, en général, ceux qui se revendiquent d’elle. Eux qui, pourtant, s’échinent à former une belle pensée, pourquoi ne se l’avouent-ils pas ? Serait-ce qu’ils y voient des artifices sorciers et, alors qu’ils y succombent, certes, assez souvent avec une grâce médiocre, voudraient-ils conjurer ces sortilèges et les livrer hypocritement au bûcher des vanités comme tous ces objets impies trop richement travaillés ? Je me demande parfois si ce qui l’emporte dans la réprobation morale de l’esthétisme, dénoncé à peu de frais comme un culte éperdu de la beauté, n’est pas un complexe d’infériorité. Il est vrai que, pour ma part, je ne me suis guère empoisonné l’existence par une perception négative de mon talent…
Alors, convenons-en, la Maçonnerie n’est pas seulement une éducation morale, qui, d’ailleurs, se comprend différemment selon les lieux et les temps, les cultures et les individus : c’est une éducation par la forme, par le geste, par le silence, par la parole, par la lumière. Elle est, en ce sens, une des plus belles œuvres d’art jamais conçues par l’homme, à son propre usage. Bien comprises, la tension et l’attention esthétiques, quand l’homme les intègre, peuvent contribuer à élargir et à alléger les perspectives. L’esthétique se situe au delà de la morale, de la morale défensive des sociétés, de la morale coercitive et cléricale, que, du reste, ni les policiers ni les prêtres ne respectent. Je me demande parfois si la morale antique, qu’on semble souvent révérer en en disant tout et n’importe quoi, n’était pas, en réalité, plus juvénile. Et, m’étant, aussi bien à Oxford que par la suite, beaucoup intéressé à la Grèce, j’ai quelques éléments de réponse, soit dit avec cet art de la litote qu’affectionnent aussi les francs-maçons. Je pourrais encore m’engager sur le terrain des morales primitives et il y aurait, alors, beaucoup à dire, en matière de justice et de cruauté. Quittons ce sujet et accordons-nous sur l’observation générale suivante : l’esthétique est, par essence, spirituelle, aussi bien par son inspiration que par son œuvre. Et faisons-en chacun notre miel, pour notre vie et le train du monde, si je puis dire, en empruntant à William Congreve le titre qu’il donna, en 1700, je crois, à l’une de ses comédies : The Way of the World…
450.fm : Quels conseils donneriez-vous aux maçons d’aujourd’hui ?
Oscar Wilde : Je leur conseillerais, d’abord, de ne pas confondre sérieux et rigorisme, même si certains ont, nous l’avons vu, une conception plutôt souple de leur devoir, mais ce n’est pas à eux que je m’adresse : ils n’ont, d’ailleurs, cure de mes recommandations. En tout cas, il ne faut pas vivre le moindre mouvement de pensée, dans un dilemme constant avec l’hédonisme, et je ne vous empêche pas de prendre cela comme un reproche voilé.
Poursuivant, si je me concentre sur l’objet principal de toute présence en loge, j’observerai, pour faire image, qu’on peut travailler sur la pierre brute sans être aussi raide qu’un fonctionnaire contrôlant un administré. Soyez plus beaux, oui, mais surtout plus vivants, plus chatoyants, plus joyeux, plus capables d’ironie envers vous-mêmes, car l’homme qui ne rit jamais, ni de soi ni du monde, demeure une statue mal équarrie. Et, que diable, ne distillez pas de la morosité, ne mettez pas de glaçon dans votre whiskey mais de l’effluve et de la jubilation ! Ne soyez pas seulement alertes, mais allègres !
Et puis, je leur dirais ceci : n’oubliez pas que le symbole n’est pas un trophée, mais un objet sensible correspondant à une vertu. Porter un tablier ne sert à rien si l’on ne sait pas congédier son orgueil. La Maçonnerie serait infiniment plus puissante s’il y dominait la conscience que la Lumière ne se mesure pas à la longueur des discours, mais à la qualité de la transformation intérieure.
Je leur conseillerais, enfin, de ne pas se contenter de répéter les rites, mais de les habiter. Un rite qui n’est pas habité est un costume de scène informe et rapiécé. Un rite habité remplit son… office : il est la vie. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, faites en sorte que la beauté y parle aussi fort que la morale, car une vérité bien dite est toujours plus fraternelle qu’un dogme mal porté.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle appris quelque chose sur vous-même ?
Oscar Wilde : Elle m’a appris que l’on peut être sincère sans être austère, profond sans être ennuyeux, et même vrai sous une allure théâtrale. Ce n’est pas une petite leçon. Je dirais même qu’elle ne manque pas de panache car le panache n’est pas qu’un plumet d’uniforme qui se dandine et se pavane dans les cérémonies, sans trop faire illusion, c’est, dans l’éclat de la substance même, la légèreté qui la couronne, c’est l’élégance spectaculaire des idées vaillantes, une dextre épée flamboyante, comme je pourrais dire en mélangeant les langages héraldique et maçonnique, qui transperce les trompeuses certitudes dont sont tout caparaçonnés les sots, les fats et les puissants.
D’une subtilité à l’autre, le Temple m’a également montré que le masque n’est pas toujours un mensonge et qu’en tout cas, le mensonge s’y lit : il peut être une forme de protection, de calcul ou d’indifférence. Souvenons-nous, d’ailleurs, du sens originaire du mot : personne, par lequel on désigne un individu parce qu’il est doué d’une conscience et mérite de la considération de par sa dignité : eh bien, ce mot dérive du latin persona, qui renvoie au « masque de l’acteur », vocable qui, à l’époque chrétienne, signifiera « visage, face ». Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Ne serait-ce qu’à entendre que le masque cristallise les traits les plus profonds d’un caractère, dévoile les ambivalences d’un personnage… les vérités de l’homme, en quelque sorte.
J’ai compris aussi que l’identité n’est pas un bloc, mais une construction. Nous nous faisons et nous nous défaisons par symboles, par rencontres, par fidélités, par ruptures. La Maçonnerie, en cela, m’a donné une image de l’homme comme être de passage, toujours au travail, jamais terminé, et, loin de susciter la lamentation, c’est peut-être la plus grande courtoisie qu’on puisse rendre à la nature humaine.
Pour résumer, elle m’aura enseigné que l’on peut aimer la vérité sans cesser concomitamment d’aimer la forme et plus encore que l’on peut chercher la Lumière sans chasser l’ombre en tout point – ce qui compte, c’est la lucidité et, pour moi, cette faculté qui émet ou réfléchit la lumière, qui paraît immédiate sans jamais être courte, qui voit à travers les choses jusqu’au don de double vue, ce que j’appellerai la clairvoyance, en un mot comme en deux : claire voyance, je la juge inséparable de l’art.
450.fm : Regrettez-vous, en quoi que ce soit, d’avoir été franc-maçon ?
Photographie d’Oscar Wilde en tenue maçonnique
Oscar Wilde : Pas le moins du monde. On regrette ce qui a été fade, inutile ou humiliant ; or je n’ai jamais trouvé la Maçonnerie ni insipide ni inconsistante ni dégradante. Bien au contraire – je me demande si je ne l’ai pas déjà dit, en partie, –, elle m’a offert des rites, des symboles, des frères, des soirées, et ce qui vaut plus encore pour un créateur, la sensation qu’un monde plus intense existe derrière le monde ordinaire. L’envers du décor ne signifie pas seulement une part sombre, la moins reluisante, où, sous les apparences, on tire les ficelles ; c’est aussi un ensemble de ressorts secrets grâce auxquels se construit un monde désirable. Il s’agit alors de la face cachée des choses la plus honorable, la plus noble, or c’est, je crois, parce qu’il se produit, dans les multiples fantasmes de l’opinion, une confusion entre ces deux états que la franc-maçonnerie est d’autant plus facilement suspectée de jouer sur les deux tableaux. Pour ma part, en tant qu’artiste, j’aurais été bien bête de renoncer à l’enseignement et à l’apport de la franc-maçonnerie, alors même qu’elle a nourri, à une époque de formation, ma vision du monde.
Je dirais même que j’aurais regretté l’inverse : ne pas avoir traversé cette expérience. Les institutions ne valent pas seulement par ce qu’elles accomplissent objectivement, mais par ce qu’elles éveillent dans l’esprit d’un être singulier. Et dans mon imaginaire, la Franc-Maçonnerie a laissé une marque plus profonde que les succès mondains, par nature plus fugaces, plus évanescents.
450.fm : Vous avez été tout à l’heure assez critique. Alors, la Maçonnerie est-elle, en définitive, une société d’hypocrites ou un cercle de chercheurs ?
Oscar Wilde : Elle est, naturellement, les deux. Toute institution humaine qui prétend élever l’homme attire à la fois ceux qui cherchent la Lumière et ceux qui recherchent la lumière des projecteurs ou… l’ombre des complicités. Les hypocrites se servent du symbole comme d’une parure ; les chercheurs s’en servent comme d’un outil. La différence est immense, mais elle ne saute pas toujours aux yeux car les tartufes sont habiles et les charlatans, que ce soit là comme ailleurs, en orateurs pompeux et en puissants manœuvriers, y gagnent parfois des positions élevées.
J’ai, quant à moi, une tendresse particulière pour les chercheurs, d’une part, par ce que ce sont les plus nombreux, que c’est eux qui sont trahis avant le reste du monde, et surtout parce qu’ils savent encore douter d’eux-mêmes. L’hypocrite a, en fait, le culot de ne douter de rien, et surtout pas de sa malice et, le reste, il s’en fiche. Le chercheur accepte, pour sa part, de ne pas savoir et il a de la sympathie pour qui, venant d’autres horizons, ne sait pas non plus ou, à l’inverse, soumet à son jugement de nouveaux éléments. Et c’est cette modestie-là, partagée dans un effort commun, qui sous-tend l’élévation.
La Maçonnerie, en ce sens, est un miroir, un miroir réaliste et magique, à la fois : elle montre à l’homme ce qu’il est dans sa diversité et ce vers quoi il peut tendre dans son unité.
450.fm : Si vous deviez résumer la Franc-Maçonnerie en une phrase ?
Oscar Wilde : « Une société secrète qui tente de transformer des hommes ordinaires en œuvres d’art, avec plus ou moins de succès. »
Mais j’ajouterais volontiers que c’est aussi l’une des rares institutions qui osent proposer à l’homme une tâche noble sans rien lui promettre, tout en lui disant que ce ne sera pas facile… On comprend mieux qu’avec un tel programme, comme vous diriez aujourd’hui, il y ait des « sorties de route »… La franc-maçonnerie demande donc du temps, de la patience, du silence, du style, et j’insiste sur cette dernière vertu, désormais à peu près exsangue, qui consiste à vouloir devenir meilleur sans cesser d’être élégant. N’y voyez pas une afféterie mondaine, mais un raffinement spirituel car l’élégance, qui est aussi une élégance morale, vous maintient en température et vous aide à tenir le cap.
La Maçonnerie n’est pas seulement une école de vie en société, adoucissant les mœurs, c’est une éducation progressive à toutes les formes de beauté, dans différents registres ; elle vous apprend à les combiner ; je crois sincèrement, même si j’ai pris ultérieurement des chemins de traverse pour y parvenir, que la maçonnerie est aussi un laboratoire de transformation intérieure, à condition que vous consentiez à vous émanciper par un effort régulier. Pour ma part, dans cette recherche de la vie authentique, j’ai assez tôt préféré l’art comme voie d’assomption.
450.fm : Un dernier mot pour les francs-maçons du XXIe siècle ?
Oscar Wilde : Messieurs… et Mesdames, désormais, soyez plus beaux, plus drôles, plus paradoxaux… La Lumière a horreur de l’ennui, tandis que la monotonie se calfeutre dans l’ombre, et le Temple n’a jamais gagné à ressembler à une salle de repos pour esprits las et consciences en berne. Si vous devez porter un tablier, au moment de le ceindre, qu’il vous oblige à penser, à sourire, à vous élever un peu au-dessus de la condition commune ! N’ayez pas peur d’échapper à la médiocrité ambiante !
N’oubliez jamais que la vraie noblesse d’une Loge ne tient pas à ses belles paroles ni à sa bonne humeur – toutes capacités à la portée de la moindre assemblée prête à ripailler –, mais à la qualité des âmes qui la composent et qui, par l’œuvre qu’elles y entreprennent, s’efforcent de devenir un peu plus lucides, un peu plus généreuses. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, je vous répéterai mon leitmotiv : faites en sorte que la beauté y parle d’un même ton que la morale, car une idée proférée avec grâce vaut mieux qu’une vérité assénée avec arrogance. J’aimerais que cela devienne aussi votre préoccupation dominante. La fraternité, ce me semble, ne s’en porterait que mieux…
Ainsi, soyez des maçons qui pensent, qui rêvent, qui aiment, qui sourient, qui… débrutissent et espèrent. Vous y gagnerez en beauté et je vous en serai poliment reconnaissant, comme on disait autrefois.
Petite notice d’adieu…
Attendu sa personnalité excentrique, Oscar Wilde n’aurait jamais pu chercher, dans la Franc-Maçonnerie, un moule à gaufres : c’eût été, de toutes façons, dans l’esprit même de cette tradition, un symbole antinomique d’une volonté très affirmée et consubstantielle de respecter les différences, même si l’on ne peut pas tout à fait exclure que vienne s’insinuer ici où là, dans les loges, un certain prêt-à-penser, qu’il s’agisse tantôt de conservatismes anciens, tantôt de néo-conformismes. Dans sa jeunesse, Oscar Wilde incluait sans doute la maçonnerie dans sa manière originale de vivre, dans son art de consolider ses relations et, surtout, dans son appétit de découverte esthétique, augmentée d’une dramaturgie subtile de l’âme et d’une profuse discipline des symboles. Son passage à l’Apollo University Lodge № 357 rappelle que cet Atelier a pu séduire des personnalités fort différentes, y compris l’un des plus brillants esprits paradoxaux dont la littérature s’honore encore Outre-Manche, même s’il fut victime du moralisme obsessionnel de l’époque victorienne où l’on allait, par décence, jusqu’à juponner les pieds des pianos à queue… Le goût du paradoxe était non seulement honorable au Royaume-Uni mais faisait pendant au « British humor », que l’on traduit restrictivement par « humour anglais », ce qui valut une fulgurante et croissante renommée à l’auteur irlandais de ce roman majeur: Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray), de la pièce maîtresse : L’Importance d’être Constant (The Importance of Being Earnest) et d’un essai si personnel: Le Critique en tant qu’artiste (The Critic as Artist), sans compter qu’il fut également un poète célèbre jusqu’à la fin, quand il écrivit, après son emprisonnement, La Ballade de la geôle de Reading (The Ballad of Reading Gaol), long poème décrivant les derniers moments d’un condamné à mort. Passèrent donc les écarts contrôlés de langage d’un homme d’esprit ; en revanche, ne passèrent pas les écarts incontrôlés de conduite d’un homme s’assumant pleinement. Le 25 mai 1895, s’achève le procès du « dandy désinvolte », condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. L’écrivain ne se relèvera pas de cette épreuve. Ruiné, il prendra le chemin de l’exil et se réfugiera à Paris où, dans un complet dénuement, il mourra, le 30 novembre 1900, à l’âge de 46 ans.
Dans cette interview imaginaire, nous avons surtout voulu rendre hommage à sa profonde inclination pour l’esthétisme, agrémentée d’un vif et légendaire penchant pour l’humour – que nous n’avons pu qu’imparfaitement restituer –, et ce, en écho – quelque peu abusivement sollicité[1], avouons-le – à un idéal de beauté de la franc-maçonnerie qui est loin d’être toujours léger – et ce, encore moins au plan des allusions spirituelles fleurissant si rarement sur les colonnes, alors qu’elles pourraient non seulement relever, avec une ironie charmante, les aspects saugrenus ou simplement plaisants des réalités, mais aussi et surtout, par leur climat propice, préserver les Sœurs et les Frères de l’esprit de sérieux qui les guette si facilement en loge.
Merci de vos encouragements et de votre fidélité. Merci de nous accompagner dans ces rêveries un tantinet transgressives et, pour le moins, insolites auxquelles nous trouvons le charme de notre espérance commune – un charme sans doute complaisant mais jamais vénéneux, qui s’autorise, au gré de son audacieux programme, des libertés on ne plus extrapolantes mais toujours, souhaitons-le, respectueuses de nos invités, tous personnages mythiques, qu’ils aient ou non vécu ! Cette manière extravagante de nourrir nos imaginaires n’a qu’un but : stimuler notre amour de l’Art Royal, tout en nous divertissant. C’est, d’ailleurs, la saison : profitons-en ! Faisons comme nos enfants ou petits-enfants qui, n’ayant plus la tête à l’étude, s’adonnent en classe à des jeux culturels…
[1] Bien entendu, il ne s’agit ici, cent cinquante ans plus tard, que de nous inspirer de la préoccupation esthétique, du penchant théâtral et de la causticité d’Oscar Wilde. Les références maçonniques que nous mettons dans sa bouche ne sont ni de son époque ni de son rite (nous cédons à l’emprise du Rite Écossais Ancien et Accepté !). On sait que c’est immuablement le Rite émulation qui fait référence à la Grande Loge unie d’Angleterre. Ainsi, par exemple, le « pas de côté » du Compagnon qu’évoque l’illustre écrivain irlandais est, alors, pratiquement inconnu des Maçons anglais qui, au demeurant, dans leur immense majorité, ignorent les trois premiers grades du REAA, et ce, d’autant plus à la fin du XIXe siècle… Oscar Wilde ne fut-il pas reçu apprenti, le 23 février 1875, puis directement passé maître, le 25 mai suivant, comme nous l’avons relevé dans le chapeau de cet article ? De même, le Delta lumineux, sur lequel s’attarde avec précision Oscar Wilde, dans cette interview imaginaire, n’apparaît qu’extrêmement rarement à l’Orient d’une loge anglaise, même si, en ce temps-là, Outre-Manche, son symbolisme n’est pas étranger aux connaissances maçonniques, étant observé, toutefois, que son importance est, alors, purement anecdotique. Au sujet des représentations intérieures de temples typiquement anglais, on ne saurait trop recommander de consulter les cinq volumes de Neville Barker Cryer, Masonic Halls of England (Lewis Masonic, 1989).
Quant à la présence d’Oscar Wilde en loge ou à des événements correspondants, « il semble que [sa] dernière apparition maçonnique à Oxford ait eu lieu, lors du bal du 17 juin 1879 » (« Wilde’s last masonic appearance in Oxford seems to have been at the Ball on l7 June 1879 », AQC 112, p. 192, avec d’autres précisions sur sa fréquentation, p. 217, en n. 72). Par ailleurs, on ne trouve guère, dans son œuvre, d’influences évidentes de la franc-maçonnerie, sauf, peut-être, d’une façon pour le moins décalée, dans sa pièce de théâtre : Vera, or, The Nihilists (New-York, 1883), dont le « seul intérêt pour nous est que le premier acte s’ouvre sur une réunion de conspirateurs où des mots de passe sont échangés et où se déroule une sorte de cérémonie d’ouverture catéchétique avant la récitation d’un serment terrifiant » ! (« Its sole interest to us is that the first Act opens with a meeting of conspirators at which pass-words are exchanged and a kind of catechetical opening ceremony takes place before a fearful oath is recited », AQC 93, p. 14).
Nous remercions notre Frère Bernard Dat de ses remarques circonstanciées et invitons nos lecteurs à prendre connaissance, à titre complémentaire, d’un épisode se rapportant principalement au séjour d’Oscar Wilde dans les geôles de sa Gracieuse Majesté, en cliquant ici.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »