Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Moïse, le porteur de la Loi »

Cette semaine, notre miroir du temps s’ouvre sur une figure fondatrice : Moïse, porteur de la Loi, passeur entre le tumulte du désert et l’exigence de l’Alliance. Dans la mémoire maçonnique, il incarne la transmission, la rigueur et la verticalité, trois vertus qui éclairent le travail intérieur comme l’édification collective.

Dans cet entretien imaginaire, Moïse répond à nos questions comme on interroge un homme de seuils, de silence et de lumière. Son chemin, marqué par l’épreuve, la parole reçue et la responsabilité, entre en résonance avec les interrogations de l’initié qui cherche à tailler et à polir sa pierre brute.

Entretien avec Moïse

Moïse, si vous deviez résumer votre personnalité en une image, que choisiriez-vous ?

Moïse : Je suis l’homme du passage. J’ai quitté un monde pour conduire un peuple d’une terre de servitude à une terre de liberté, qui sera fondatrice de son identité. Toutefois, serviteur de l’Éternel, je mourrai dans le pays de Moab et il reviendra à Josué, mon successeur, d’accompagner le peuple hébreu jusqu’en Terre promise. Pour ma part, jamais, je n’aurai confondu la marche, c.-à-d. le chemin, avec son terme, c.-à-d. le point lointain d’arrivée, que je n’aurai moi-même pas atteint. En définitive, ma vie n’aura été qu’une traversée, une traversée partielle, que ma mort aura interrompue.

Pourquoi vous appelle-t-on le porteur de la Loi ?

Moïse : Parce que j’ai reçu et transporté physiquement et spirituellement cette Loi.

En redescendant du Sinaï, avec les tables écrites du doigt de Dieu, je m’approche du camp où séjournent les miens, j’entends alors la foule chanter et danser autour d’un veau d’or avec lequel, en mon absence. elle s’était fabriqué un dieu. Je comprends avec horreur que le peuple d’Israël a trahi son alliance. Dans ma rage et ma souffrance, je brise les tables, à la fois, pour marquer cette rupture et pour éviter que le trésor que je rapportais ne puisse tomber un jour en des mains idolâtres. Ce faisant, je montre à mon peuple que je contrôle la loi et que je suis capable de prendre des décisions sans faire appel à Dieu, y compris en des circonstances gravissimes qui L’affectent directement. Mieux encore, je réécrirai moi-même les Tables de la Loi et les placerai dans un coffre sacré, l’Arche d’Alliance, qui accompagnera ensuite le peuple d’Israël, au cours de ses pérégrinations dans le désert. Le bagage matériel qu’a représenté l’Arche d’Alliance est modeste dans ses proportions. Ce qui compte surtout, c’est la Loi, en tant que telle, viatique spirituel qui doit nourrir l’homme, à tout instant, dans sa pensée et dans son action. C’est en cela que j’en fus le porteur, le restituteur, l’interprète et le messager.

Au cours de l’exode des Hébreux, les Tables de la loi auraient pu devenir, en leur forme originelle, d’encombrants impedimenta. Par leur aspect physique, désormais, elles manifestent leur double caractère, fixe et mobile. En tout état de cause, elles ne peuvent être considérées comme un fardeau car la Loi se propose justement comme une Voie, une direction aux différents sens du terme, une orientation, si vous préférez, avec toute la portée géographique et symbolique que son radical : l’Orient, laisse entendre. En y réfléchissant bien, cette Loi, qui paraît si impérieuse et rigide, offre, pourtant, dans sa généralité, de grandes latitudes d’interprétation et de nombreuses franges de complément, ce qu’au demeurant, l’histoire se chargera d’illustrer, dans l’espace et le temps. Si vous le permettez, j’insisterai sur un dernier point : cette Loi ne me fut pas donnée pour être possédée, mais transmise. Ainsi, pour répondre pleinement à votre question, porter la Loi, c’est accepter de n’en être que le gardien temporaire, tout en veillant à l’observer scrupuleusement, au service de ceux dont le destin vous est confié.

C’est une transition toute trouvée pour la question qui suit : la Franc-maçonnerie, qui appartient au corps des grandes traditions, s’attache également à la transmission. Que vous inspire ce mot ?

Moïse : Merci de me donner l’occasion d’affiner un peu mon propos précédent. Transmettre n’est précisément pas répéter à l’identique. C’est, en priorité, faire passer une flamme sans l’éteindre. Celui qui reçoit doit comprendre qu’il n’est pas – pas plus que vous ne le fûtes – propriétaire de la lumière et qu’il est, à son tour, son détenteur provisoire, dans une chaîne qui se perpétue.

Dans cette perspective, que signifie pour vous la rigueur ?

Moïse : La rigueur est la forme visible de la fidélité. Elle empêche le geste de se corrompre et la parole de se dissoudre. Sans elle, la liberté devient confusion. La rigueur peut paraître sévère mais elle n’est pas insensible. Celle à laquelle je fais référence et que j’ai prise comme modèle est dépourvue de toute cruauté et ne vise qu’à la justice et à l’exactitude. L’ordre que j’ai voulu servir de mon mieux se pose toujours en termes d’équilibre et d’un équilibre qui regarde l’avenir. C’est cela qu’il faut établir ou rétablir. La rigueur qui sous-tend l’action s’efforce, dans le même esprit, de garantir la régularité des choses, l’authenticité des processus. Dans sa plénitude, la rigueur s’efface, sans se dissiper pour autant (car elle maintient le jeu nécessaire des forces) et ce, pour laisser passer le souffle des origines. Malgré tout, il me semble qu’aujourd’hui, on peut dépasser le côté archaïque des châtiments. tout en conservant en mémoire ce qu’ils nous disent du destin des hommes et qui est loin d’être aboli – des hommes qui ne savent toujours pas marcher droit, qui n’ont toujours pas su trouver le sens de leur verticalité, l’exigence que cela comporte.

Justement, la verticalité, au sens spirituel, que représente-t-elle, pour vous ?

Moïse : La verticalité relie l’homme à ce qui le dépasse, à ce qui est plus grand, plus haut que soi. Pour ce que j’en sais – et j’en porte témoignage –, il s’agit de Dieu. Il commença par bruisser, depuis un buisson ardent, et se fit reconnaître de moi par son nom ineffable. Puis, toujours depuis ce modeste arbuste du mont Horeb, qui brûlait sans jamais se consumer – comme une Lumière résistant à la mort –, sans que je le sache exactement, Yahvé clama avec la force du brasier ou murmura dans ses crépitements Sa Parole qui se révéla comme celle de l’Être-Source. Il l’inscrivit, alors, sur des tables de pierre.

Cette Parole surplombe l’homme qui La reçoit dans Sa verticalité et, loin d’être foudroyé par cette verticalité, il est institué par elle. C’est ainsi qu’il apprend à se tenir droit, non seulement pour accomplir les actes de sa vie mais pour s’accomplir lui-même. C’est cette verticalité qui l’empêche de ramper à tout moment, dans cette course de l’instant qui le rendait naguère encore sinueux. En un mot, la verticalité exhorte l’homme à se tenir debout, devant la conscience, face à la Loi et au silence.

Ainsi, vous avez reçu des tables de pierre. Que symbolisent-elles ?

Moïse : Ce sont ces tables de la Loi dont je parlais au début de notre entretien et dont je suis, au plan plus spirituel que matériel, bien entendu, à la fois le récepteur, le porteur et le garant, comme l’histoire l’a montré. Elles disent que ce qui fonde l’homme doit être stable. Gravées comme elles l’ont été dans la pierre – pierre vive, s’il en est –, quel que soit leur support, désormais, elles traduisent l’importance de leur conservation intégrale et nous mettent en garde contre les menaces que leur oubli fait, à chaque fois, peser sur l’humanité. En fait, la Loi, si elle doit restée gravée quelque part, c’est dans le cœur des hommes, leur rappelant ainsi que l’Alliance ne repose pas sur une humeur passagère, mais sur un engagement de fond.

D’un point de vue maçonnique, par exemple, les tables de la Loi peuvent être associées à deux symboles : la Loi, au Compas – au monde de l’invisible agissant – et les tables, à l’équerre – au monde terrestre –, si bien que l’union des deux favorise l’accomplissement de l’initié. Très spontanément, une comparaison vous vient sans doute à l’esprit avec l’Autel des serments sur lequel, à différents rites, vous déposez le Volume de la Loi Sacrée, généralement la Bible, et disposez dessus, une fois ouvert, un compas  et une équerre, ces symboles, pour vous, formant hiératiquement les Trois Grandes Lumières, sachant que vous utilisez les deux instruments pour interpréter le Livre sacré. Cet ensemble de propositions, que je vous soumets, ne peut évidemment que nous rapprocher.

Sous l’angle des apprentissages, diriez-vous que le désert a été, pour vous, une punition ou un enseignement ?

Moïse : Indubitablement, le désert fut une école : il dépouille, il ralentit, il éprouve. Dans le vide, l’homme entend mieux ce qu’il fuit d’ordinaire : sa peur, sa faiblesse et, parfois, l’appel du Très-Haut. C’est une sorte de Cabinet de Réflexion à une échelle gigantesque, qui s’étend dans l’espace comme il se prolonge dans le temps. Tout cela peut être perçu comme une immense métaphore, bien sûr.

Permettez-moi de rendre incidemment ici hommage à la mémoire du très grand spécialiste français des déserts, le scientifique, naturaliste, explorateur, humaniste et érudit Théodore Monod, que certains d’entre vous, à un titre ou à un autre, ont connu. Descendant d’une lignée paternelle de cinq pasteurs protestants, il était le fils de Dorina et Wilfred Monod, fondateur de la fraternité spirituelle des Veilleurs, et il fut, lui-même, théologien, à ses heures – qui ne sont pas des heures perdues ! –, ce qu’il ne me déplaît pas de rappeler, avec une pointe d’affectueuse espièglerie, aux libres penseurs que vous êtes…

C’est entendu. Vous en conviendrez, le lien entre le désert et le silence crève les yeux… ou, paradoxalement, les tympans ! Pourriez-vous nous indiquer quel rôle le silence a joué dans votre œuvre ?

Moïse : Le silence précède la parole juste. Sans lui, la parole devient bruit. Celui qui veut transmettre doit, d’abord, apprendre à se taire pour recevoir. Le silence est le centre du cercle et le bruit se propage à 360°, bien au large et tout autour, au mieux comme des ronds dans l’eau qui, peu à peu, n’emportent plus rien que des bredouillis sans importance et, au pis, avec moult remous et force remugles. En se poursuivant, le bruit confine à une vacuité de sens, tout à fait antagonique de cet oxymore qu’est la plénitude du vide, sachant, bien entendu, que le vide n’est pas le néant. C’est pourquoi la parole qui procède du silence est, par nature, économe sinon lapidaire. Tout utile voire nécessaire qu’elle soit, on doit garder à l’esprit que la parole fragmente le monde, tandis que, seul, le silence l’embrasse.

Il est donc aussi une source de Lumière. Dans une loge, non seulement, on évoque, mais on invoque la Lumière. Comment comprenez-vous ce mot ?

Moïse : La Lumière n’est pas seulement un savoir, c.-à-d. la diffusion d’un ensemble de connaissances et de compétences. C’est une faculté qui allie discernement, responsabilité et mise en ordre intérieure. Elle révèle autant qu’elle oblige. Chacun comprend que la Lumière dont on parle est invisible à l’œil nu, pas plus qu’elle n’est visible au microscope ou au télescope, que sais-je encore, car, seul, le cœur peut en percevoir le principe actif, la puissance de rayonnement. En elle réside la vibration créatrice initiale. Elle est force de Vérité.

Revenons à votre parcours, marqué par la sortie d’Égypte. Fut-ce une libération ou une rupture ?

Moïse : Ce furent les deux. Toute libération vraie est une rupture d’avec l’asservissement, mais elle ouvre aussitôt une exigence nouvelle. On ne quitte pas l’esclavage pour sombrer dans la précipitation et l’empressement. Si la sortie d’Égypte fut une libération, elle marqua, en effet, la fin d’une épreuve mais aussi le début d’une autre.

On peut y voir la reviviscence d’un vieux principe que les Francs-maçons se sont réapproprié sous le nom de palingénésie, c’est-à-dire le fait de mourir pour renaître, et qu’ils interprètent à deux niveaux de compréhension : à l’échelon individuel, un retour à la vie et une source d’évolution qui va au delà d’une simple régénération, en impliquant une transformation profonde et salutaire de l’être, apparentée à une totale renaissance, et, à l’échelle de l’humanité, un principe, une loi universelle et permanente, où une succession de révolutions concernant les sociétés, l’histoire et les civilisations tend à réaliser une fin générale et providentielle. Sur ce dernier plan, vous êtes peut-être moins certain de votre affaire mais cela reste, néanmoins, je pense, votre horizon, votre espérance et, en cela, nous nous rejoignons.

D’ailleurs, il ne vous aura pas échappé que, même dans la perspective où je m’exprime ici, la renaissance dont nous parlons n’a rien à voir avec une résurrection – de toutes façons, cela concernerait, si j’ose dire, une autre chapelle ! Ainsi, il ne s’agit nullement de la promesse d’un quelconque au-delà mais bel et bien d’une expérience guidée par la conscience, qui s’inscrit dans une réalité vécue. Le fait de savoir si les dimensions personnelles et collectives s’y entremêlent ou simplement s’y entrecroisent ne supporte pas de doute. En revanche, chaque situation s’apprécie de façon particulière, sans, pour autant, dispenser (a priori) ni exonérer (a posteriori) de toute responsabilité. Sinon, l’idée même de liberté serait dépourvue de sens et de portée et le mouvement de l’histoire comme celui de la vie intérieure ne serait qu’un destin agencé par une volonté surnaturelle, au moyen de ficelles invisibles. L’univers serait entièrement mécanique et sans intérêt ni enjeu pour un être doué d’intelligence et de sensibilité. C’est en quoi la Parole de Dieu s’adresse à l’homme et ne saurait se substituer à celui-ci. L’homme est libre, vis-à-vis de Dieu. Il est libre, par nature.

En poussant donc la liberté jusqu’à la licence, c.-à-d. jusqu’à faillir et succomber à tous les excès, que diriez-vous à celui qui confond liberté et absence de règle ?

Moïse : Je lui dirais qu’une liberté sans loi finit par se dévorer elle-même. La vraie liberté est capable de se gouverner. Une liberté qui a pour dessein de détruire et qui s’y complaît et s’y achève, ne dresse que des tableaux macabres sans lien avec son principe de vie car la liberté sert à construire à neuf, à entretenir durablement, à découvrir et à développer avec éclat. La liberté est inséparable de l’idée de renaissance, comprise à la fois comme la saveur fraîche des commencements et le goût profond des fidélités.

C’est sans doute dans cette optique que la Franc-maçonnerie valorise le travail sur soi. Cela vous parle-t-il ?

Moïse : Oui, car nul ne peut conduire les autres s’il n’a pas commencé par se connaître et se maîtriser soi-même. Le premier temple à bâtir est celui de l’homme intérieur. Je crains qu’un certain nombre de Francs-maçons, de nos jours, aient, d’abord, pour ambition de gouverner les choses, d’avoir prise sur les événements. Ils espèrent obscurément – et à tort – que le pouvoir que les autres leur accordent remplira leur vide intérieur, à moins qu’ils n’assimilent leur agitation à une vie intérieure… C’est le fait de toute activité frénétique ou débridée, ne croyez-vous pas ?

Mutatis mutandis, ce qui est vrai pour le pouvoir l’est aussi pour l’amour. Le goût insatiable des conquêtes provient d’un manque incomblable en soi-même, de cet inconsolable « enfant intérieur » qui se manifeste chez l’adulte de multiples façons et traduit cette difficulté à poser ses limites, comme la psychologie contemporaine l’a étudié et cherche à le réparer. Il faut donc commencer par s’aimer soi-même, avant de rechercher l’amour des autres, et s’aimer soi-même ne se confond pas avec un quelconque narcissisme, une survalorisation de soi, un investissement de la libido intensivement replié sur le moi, selon les descriptions qu’on en fait aujourd’hui.

C’est, à l’inverse, une capacité de disposer d’une image complète et nuancée de soi qui ne dévalorise pas plus sa propre personne que celle de l’autre, chez un sujet qui s’efforce de cheminer dans le monde, de plain pied avec ses semblables. Telle est la base de tout, en définitive, car chaque réalisation positive repose sur la confiance que l’on peut cultiver, confiance en soi et confiance dans les autres. Certes, sans excès, c-à-d. avec mesure et lucidité, mais avec une espérance robuste qui dépasse les inévitables déceptions dont le cours d’une vie ne peut qu’être parsemé ; en d’autres termes, une espérance toujours prompte à renaître. On retrouve la même idée.

Au reste, vous-même, vous avez souvent dû affronter l’incrédulité de votre propre peuple. Comment supporte-t-on cela ?

Moïse : En acceptant que la mission ne soit pas toujours immédiatement comprise. Le guide ne cherche pas l’approbation ; il cherche la fidélité à ce qui lui a été confié. C’est précisément là que l’expression « marcher dans le désert » prend tout son sens. On affronte l’épreuve suprême de la solitude qui met à mal, pour le moins, ce que, dans la psychologie contemporaine à nouveau, vous appelez les « zones de confort » et qui tourne et retourne, fouille et fouaille cet amour de soi dont je parlais, à l’instant.

Lorsque tout le monde vous lâche, même votre Frère, il faut aller chercher en soi cette étincelle d’amour qui engendre la confiance. C’est ainsi que vous savez si, dans votre moi profond, vous avez toujours les pierres à silex qui vous permettent de la produire. Dès lors, plus rien ne vous fera peur et vous pourrez soulever les montagnes ou écarter les mers, si vous acceptez de prendre ces expressions pour des métaphores – et non au premier degré, comme je l’ai fait, moi-même ! Tout cela pour dire que rien n’est plus fort que l’amour inconditionnel, c.-à-d. sans exigence préalable, avec une acceptation totale de l’autre, sans aucune attente de retour. J’y insiste pour qu’on se comprenne bien car c’est loin d’être une mince affaire…

Quittons donc les terrains mouvants de la psychologie aussi bien que l’idée de traversée qui vous est associée, pour envisager un édifice solide. Le Temple de Salomon occupe une place importante dans l’imaginaire maçonnique. Quel regard portez-vous sur la notion de temple ?

Moïse : Un temple n’est pas seulement un édifice. C’est une forme donnée à l’ordre intérieur. Là où l’homme apprend à unir mesure, beauté et rectitude, le temple commence déjà à s’élever. C’est la matérialisation, la concrétisation des lois de notre univers. Ces lois, vous autres les Francs-maçons, vous les étudiez, dès le premier degré : loi de la gravité, loi de la Lumière, celle de l’alternance… Vos Loges recueillent des expressions et des exemples de toutes ces lois. Au demeurant, il ne suffit pas de scruter et de commenter les symboles : un universitaire le ferait mieux que vous. Aussi bien, dans votre optique, c’est à une préparation mentale que vous vous livrez car il s’agit, en fin de compte et principalement, de les sentir, de les vivre, de les mettre en œuvre, pour leur conférer une pleine validité et vitalité – l’objectif étant de les incarner tous les jours, avec fraternité, ou, comme vous le dites dans certains de vos rituels, « d’accomplir au-dehors l’œuvre entreprise dans le temple »

Ne quittons donc pas le domaine du sacré. Nous voudrions vous interroger sur la relation personnelle de Dieu avec le peuple d’Israël, relation au cœur de laquelle vous vous trouvez, avec, d’ailleurs, une autre figure centrale des Écritures, Abraham. Quel rapport entretenez-vous avec l’Alliance ?

Moïse : L’Alliance n’est pas une faveur accordée sans contrepartie. C’est une responsabilité partagée. Elle oblige autant qu’elle élève. Ces simples mots disent tout, me semble-t-il.

Merci. Comme vous le savez, la fraternité maçonnique, que vous avez évoquée tout à l’heure, cherche à unir des hommes différents. Cette ambition vous semble-t-elle légitime ?

Moïse : Elle l’est par construction, puisque les hommes sont différents par définition. Mais elle l’est sans mollesse, sans veulerie, parce qu’elle ne peut se payer du prix d’un renoncement à la vérité et à l’exigence. Soyons au clair sur deux points qui doivent, à cet égard, se combiner étroitement : l’unité n’est pas l’effacement des différences ; elle est leur mise en ordre, au service du bien commun.

Vous faites l’éloge d’une pluralité concertée or certains considèrent que leur conception de la mise en ordre, dont vous parlez aussi, ne peut qu’être univoque, l’aménagement de voies différentes leur paraissant justement équivoque, au pire sens du terme – et donc condamnable. Quel danger, à votre avis, guette celui qui se croit dépositaire d’une vérité absolue ?

Moïse : L’orgueil et l’arrogance, évidemment. Dès qu’un homme s’imagine propriétaire du Vrai, il cesse d’écouter. Or la sagesse ne peut valablement s’éveiller que là où s’arrête l’empire des certitudes.

Aussi bien, que signifie pour vous la patience ?

Moïse : La patience est le temps rendu fécond. Ce qui est juste ne s’impose pas toujours rapidement. Il faut parfois laisser mûrir les consciences comme on laisse naître le jour. Il faut accepter de sentir s’effilocher la nuit et blanchir le matin, avant de voir poindre puis rayonner l’aurore. Comme il est dit : « il fut nuit, il fut matin« . C’est dans ce sens que s’ordonnent les choses, que le monde assemble ses clartés dans la polyphonie des êtres.

Si, à ce stade, vous deviez adresser un conseil un peu solennel aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?

Moïse : Gardez la fidélité à la route, même quand la route fatigue. La pierre ne devient juste qu’à force de travail et l’Homme ne devient droit qu’à force d’épreuves consenties et assumées. C’est précisément lorsque le monde devient fou ou que les éléments se liguent contre vous, que vous êtes appelés à éprouver votre valeur et à la prouver efficacement. Il vaut mieux, alors, que vous puissiez faire fonds, à un degré satisfaisant – j’aurais pu dire : suffisant, si l’adjectif n’était ambigu dans un tel contexte –, sur l’amour que vous vous portez. Je ne parle pas de cette inclination excessive pour soi-même, de cette admiration de sa petite personne, de cette fixation affective sur sa propre image que j’ai, d’ailleurs, évoquée précédemment, qui est on ne peut plus morbide et malsaine tant elle crée une hypertrophie du moi et une obnubilation du monde, et que les exercices spirituels bannissent et balayent par leur déroulement même.

Non, je parle bien de l’amour de votre être tout entier, avec ses qualités et ses points de perfectibilité discernables et évolutifs car l’amélioration des êtres est constitutivement et indéfiniment une caractéristique de la condition humaine et c’est, d’ailleurs, à cette aspiration vers le mieux que se reconnaît l’homme de foi – et le franc-maçon, dans les diverses définitions qu’il est susceptible de donner de lui-même, de sa pratique, de son idéal ou de sa méthode, peut se considérer et peut être légitimement considéré comme un homme de foi, si l’on accepte de donner à la spiritualité un sens plus étendu que celui qu’elle avait dans l’Antiquité et plus tard aussi, et qui se limitait alors – et se limite parfois encore – à une croyance dogmatique en une religion.

Sur ce dernier plan, je ne doute pas que vous me reconnaissiez ce droit, comme vous le reconnaissez à chacun de vos membres, sachant qu’à l’inverse, ceux-ci respectent – les temps ayant changé – votre pleine liberté de conscience. Quelle que soit ma conviction intime, ce dont je me réjouis, c’est de me retrouver avec vous sur des principes et des valeurs essentielles, dont, d’ailleurs, assez largement, je présume, le contenu du Décalogue, n’est-ce pas ? Et, puisqu’on en est à distinguer les époques, des peuples de langues et de cultures variées, priant des dieux différents, ont coexisté dans l’histoire de l’humanité, pas de façon toujours sereine et durable, certes ; mais il n’en demeure pas moins que la tolérance religieuse et la protection des cultes remontent bien avant l’adoption de la loi sur la laïcité, en l’an 1905 de votre ère chrétienne, et même bien avant cette dernière, avec des compréhensions variables, des fluctuations, des accalmies et des massacres, des accommodements et des humiliations, selon les temps et les lieux. Je rappellerai, enfin, que le judaïsme, proscrivant tout prosélytisme, ne fut cause d’aucune guerre de religions et que la condition diasporique du peuple juif lui-même l’a conduit à cohabiter pacifiquement partout où il l’a pu – à l’exception, peut-être, de la Palestine d’aujourd’hui qui pose de sérieuses questions mais qui ne saurait relever de nos échanges car, vous en serez d’accord, vous ne pouvez, tout de même, pas faire parler les morts, à ce point !

Gustave Doré : Moîse

C’est ainsi que nous approchons du terme de notre entretien. Vous y avez tenu des propos très riches qui dépassent déjà de beaucoup la figure intrépide et austère que l’on retient ordinairement de vous. Vous avez bien voulu accepter d’actualiser votre pensée, à notre intention, dans de très amples proportions. Les conditions de réception de votre message nous ont conduits à l’interpréter extensivement et peut-être même abusivement. Dans ce cas, nous vous prions de bien vouloir nous en excuser, comme nous le faisons auprès de nos lecteurs, vous comme eux nous accordant, nous l’espérons, le bénéfice de la… bonne foi. Pour finir, Moïse, nous souhaiterions que vous nous donniez un résumé de vos recommandations que l’on ne confondra pas avec les Commandements… que vous appelez, du reste, les Dix Paroles.

Réponse. Eh bien, en bref, il ne suffit pas de recevoir la Loi : il faut l’incarner. La transmission n’a de sens que si elle devient transformation ou plutôt transmutation. Là se trouve la vraie verticalité. Car c’est au moment où la matière s’aligne en verticalité que la lumière peut enfin passer au travers. Alors, la Force de l’esprit qui résiste aux passions peut se conjuguer à la recherche de l’harmonie que vous nommez Beauté, pour tracer les voies de la Sagesse.

Dernière scolie vagabonde, à l’instar du nomadisme de Moïse…

Moïse demeure une figure de fondation : il ne séduit pas, il ordonne ; il ne flatte pas, il élève. Il n’en faut pas moins savoir mettre en tension son refus d’une fixité mortifère, avec l’image de statue figée que, paradoxalement, on conserve de lui : un personnage audacieux sous une allure de marbre. Aux maçons qui sont attachés à sa présence symbolique, il rappelle qu’aucun héritage vivant n’est immuable et stéréotypé mais, qu’en dépit des époques et quelle que soit l’obscurité des temps, doit demeurer un haut et même degré d’exigence dans l’appréciation et l’application des responsabilités.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

3 Commentaires

  1. Merci pour ces rencontres au miroir du temps qui sont toujours très agréables à lire, ne serait-ce que pour le sentiment de proximité qu’elles inspirent. Une proximité qui réactualise de vieux principes, une proximité qui nous rappelle aussi sans doute que symboliquement Moïse est une petite part de nous-même, quand le peuple qu’il cherche à unifier correspond à l’ensemble de notre être, avec toutes ses aspirations, toutes ses tendances et tous ses défauts. Alors on comprend mieux aussi pourquoi les rabbins enseignent que l’homme doit apprendre à sortir d’Egypte, tous les jours…

    Pour aller plus loin sur cette question: Exode ou l’Aventure intérieure de Laurent BERNARD.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES