Cette semaine, notre miroir du temps s’ouvre sur une figure fondatrice : Moïse, porteur de la Loi, passeur entre le tumulte du désert et l’exigence de l’Alliance. Dans la mémoire maçonnique, il incarne la transmission, la rigueur et la verticalité, trois vertus qui éclairent le travail intérieur comme l’édification collective.

À travers cet entretien imaginaire, Moïse répond à nos questions comme on interroge un homme de seuils, de silence et de lumière. Son chemin, marqué par l’épreuve, la parole reçue et la responsabilité, entre en résonance avec les interrogations de l’initié qui cherche à tailler et à polir la pierre brute de son être.
Entretien avec Moïse
Moïse, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez-vous ?
Moïse : Je suis l’homme du passage. J’ai quitté un monde pour conduire un peuple d’une terre de servitude à une terre de liberté, qui sera fondatrice de son identité. Toutefois, serviteur de l’Éternel, je mourrai dans le pays de Moab et il reviendra à Josué, mon successeur, d’accompagner le peuple hébreu jusqu’à la Terre promise. Pour ma part, jamais, je n’aurai confondu la marche, c.-à-d. le chemin, avec son terme, c.-à-d. le point lointain d’arrivée que je n’aurai moi-même pas atteint. En définitive, ma vie n’aura été qu’une traversée, une traversée partielle, que ma mort aura interrompue.
Pourquoi vous appelle-t-on le porteur de la Loi ?
Moïse : Parce que j’ai reçu et transporté physiquement et spirituellement cette Loi. Au cours de l’exode des Hébreux, elle est devenue mon bagage essentiel et celui de mon peuple. J’aimerais ici souligner son caractère : si son poids aide à fixer la conscience, elle n’échappe pas à l’influence métaphorique de la pérégrination. En tout état de cause, elle ne peut être considérée comme un fardeau : la Loi se propose justement comme une Voie, une direction aux différents sens du terme, une orientation, si vous préférez, avec toute la portée géographique et symbolique que son radical : l’Orient, laisse entendre, car cette Loi, qui paraît si impérieuse et rigide, offre, pourtant, dans sa généralité, de grandes latitudes d’interprétation et de nombreuses franges de complément, ce qu’au demeurant, l’histoire se chargera d’illustrer dans l’espace et le temps. Et je voudrais y insister : cette Loi ne me fut pas donnée pour être possédée, mais transmise. Ainsi, porter la Loi, c’est accepter de n’en être que le gardien temporaire, tout en veillant à l’observer scrupuleusement au service de ceux dont le destin vous est confié.
C’est une transition toute trouvée pour la question qui suit : la Franc-maçonnerie, qui appartient au corps des grandes traditions, s’attache également à la transmission. Que vous inspire ce mot ?

Moïse : Merci de me donner l’occasion d’affiner un peu mon propos précédent. Transmettre n’est précisément pas répéter à l’identique. C’est, en priorité, faire passer une flamme sans l’éteindre. Celui qui reçoit doit comprendre qu’il n’est pas, pas plus que vous ne le fûtes, propriétaire de la lumière et qu’il est, à son tour, son détenteur provisoire, dans une chaîne qui se poursuivra.
Dans cette perspective, que signifie pour vous la rigueur ?
Moïse : La rigueur est la forme visible de la fidélité. Elle empêche le geste de se corrompre et la parole de se dissoudre. Sans elle, la liberté devient confusion. La rigueur peut paraître sévère mais elle n’est pas insensible. Celle à laquelle je fais référence et qui m’a servi de modèle est dépourvue de toute cruauté et ne vise qu’à l’exactitude. Elle s’efforce de garantir la régularité des choses, l’authenticité des processus. Dans sa plénitude, elle s’efface, en quelque sorte, pour laisser passer le souffle des origines.
Et la verticalité, au sens spirituel, que représente-t-elle ?

Moïse : La verticalité relie l’homme à ce qui le dépasse. Elle l’empêche de ramper à tout moment, dans la course même de l’instant. Elle lui rappelle qu’il doit se tenir debout, devant la conscience, face à la Loi et au silence.
Vous avez reçu des tables de pierre. Que symbolisent-elles ?
Moïse : Elles disent que ce qui fonde l’homme doit être stable. La pierre conserve ce que l’oubli menace. Elle rappelle que l’Alliance ne repose pas sur l’humeur, mais sur l’engagement. Pour le Franc-maçon que vous êtes, si la Loi est associée au Compas, au monde de l’invisible agissant, les tables, quant à elles, sont associés à l’équerre, au monde terrestre. L’union des deux permet l’accomplissement que devrait rechercher tout Franc-maçon, n’est-ce pas ?
Le désert a-t-il été pour vous une punition ou un enseignement ?

Moïse : Indubitablement, le désert fut une école. Il dépouille, il ralentit, il éprouve. Dans le vide, l’homme entend mieux ce qu’il fuit d’ordinaire : sa peur, sa faiblesse, et parfois l’appel du Très-Haut. C’est le Cabinet de Réflexion de l’Apprenti, à l’échelle gigantesque, qui s’étend dans l’espace autant qu’il se prolonge dans le temps. Tout cela au plan symbolique, bien sûr. Je voudrais, cependant, rappeler ici la mémoire du très grand spécialiste français des déserts, le scientifique, naturaliste, explorateur, humaniste et érudit Théodore Monod, que certains d’entre vous, à un titre ou à un autre, ont connu.
Le silence a-t-il joué un rôle dans votre œuvre ?
Moïse : Le silence précède la parole juste. Sans lui, la parole devient bruit. Celui qui veut transmettre doit, d’abord, apprendre à se taire pour recevoir. Le silence est le centre du cercle et le bruit se propage à 360°, tout autour, comme des ronds dans l’eau qui, peu à peu, n’emportent plus rien que des bredouillis sans importance. Le bruit est voué à une vacuité de sens, tout à fait antagonique de cet oxymore qu’est la plénitude du vide, sachant, bien entendu, que le vide n’est pas le néant. C’est pourquoi la parole qui procède du silence est, par nature, économe voire lapidaire. Tout utile voire nécessaire qu’elle soit, on doit garder à l’esprit que la parole fragmente le monde, tandis que, seul, le silence l’embrasse.
Dans une loge, on parle souvent de Lumière. Comment comprenez-vous ce mot ?
Moïse : La Lumière n’est pas seulement un savoir, c.-à-d. la diffusion d’un ensemble de connaissances et de compétences. C’est une faculté qui allie discernement, responsabilité et mise en ordre intérieure. Elle révèle autant qu’elle oblige. Chacun comprend qu’elle est invisible à l’œil, seul le cœur peut en percevoir le principe actif, la puissance de rayonnement. En elle réside la vibration créatrice initiale.
Revenons à votre parcours, marqué par la sortie d’Égypte. Fut-ce une libération ou une rupture ?

Moïse : Ce furent les deux. Toute libération vraie est une rupture d’avec l’asservissement, mais elle ouvre aussitôt une exigence nouvelle. On ne quitte pas l’esclavage pour sombrer dans la précipitation et l’empressement. Si la sortie d’Égypte fut une libération, elle marqua, en effet, la fin d’une épreuve mais aussi le début d’une autre.
On peut y voir la reviviscence d’un vieux principe que les Francs-maçons se sont réapproprié sous le nom de palingénésie, c’est-à-dire le fait de mourir pour renaître, et qu’ils interprètent à deux niveaux de compréhension : à l’échelon individuel, un retour à la vie et une source d’évolution qui va au delà d’une simple régénération, en impliquant une transformation profonde et salutaire de l’être, apparentée à une totale renaissance, et, à l’échelle de l’humanité, un principe, une loi universelle et permanente, où une succession de révolutions concernant les sociétés, l’histoire et les civilisations tend à réaliser une fin générale et providentielle.
À cet égard, il ne vous aura pas échappé que, même dans la perspective où je m’exprime ici, il ne s’agit nullement de la promesse d’un quelconque au-delà mais bel et bien d’une expérience guidée par la conscience qui s’inscrit dans une réalité vécue. Le fait de savoir si les dimensions personnelles et collectives s’entremêlent ou simplement s’entrecroisent ne supporte pas de doute. En revanche, il s’apprécie de façon variable selon les cas, sans, pour autant, jamais dispenser a priori ni exonérer a posteriori d’aucune responsabilité. Sinon, l’idée même de liberté serait dépourvue de sens et de portée et le mouvement de l’histoire comme celui de la vie intérieure ne serait qu’un destin agencé par une volonté surnaturelle, au moyen de ficelles invisibles. L’univers serait entièrement mécanique et sans intérêt ni enjeu pour une vie douée d’intelligence et de sensibilité. C’est en quoi la Parole de Dieu s’adresse à l’homme et ne saurait se substituer à lui.
En poussant donc la liberté jusqu’à la licence, c.-à-d. jusqu’à faillir et succomber à tous les excès, que diriez-vous à celui qui confond liberté et absence de règle ?
Moïse : Je lui dirais qu’une liberté sans loi finit par se dévorer elle-même. La vraie liberté est capable de se gouverner. Une liberté qui a pour dessein de détruire et qui s’y complaît et s’y achève, ne dresse que des tableaux macabres sans lien avec son principe de vie car la liberté sert à construire à neuf, à entretenir durablement, à découvrir et à développer avec éclat. La liberté est inséparable de l’idée de renaissance, comprise à la fois comme la saveur fraîche des commencements et le goût profond des fidélités.
C’est sans doute dans cette optique que la Franc-maçonnerie valorise le travail sur soi. Cela vous parle-t-il ?
Moïse : Oui, car nul ne peut conduire les autres s’il n’a pas commencé par se connaître et se maîtriser soi-même. Le premier temple à bâtir est celui de l’homme intérieur. Je crains qu’un certain nombre de Francs-maçons, de nos jours, aient, d’abord, pour ambition de gouverner les choses, d’avoir prise sur les événements. Ils espèrent obscurément – et à tort – que le pouvoir que les autres leur accordent remplira leur vide intérieur et cela, sur tous les plans, finalement.
Mutatis mutandis, ce qui est vrai pour le pouvoir l’est aussi pour l’amour. Le goût insatiable des conquêtes provient d’un manque incomblable en soi-même, de cet inconsolable « enfant intérieur » qui se manifeste chez l’adulte de multiples façons et traduit cette difficulté à poser ses limites, comme la psychologie contemporaine l’a étudié et cherche à le réparer. Il faut donc commencer par s’aimer soi-même, avant de rechercher l’amour des autres, et s’aimer soi-même ne se confond pas avec un quelconque narcissisme, une survalorisation de soi, un investissement de la libido intensivement replié sur le moi, selon les conceptions en vogue aujourd’hui.
C’est, à l’inverse, une capacité de disposer d’une image complète et nuancée de soi qui ne dévalorise pas plus sa propre personne que celle de l’autre, chez un sujet qui s’efforce de cheminer dans le monde, de plain pied avec ses semblables. Telle est la base de tout, en définitive, car il s’agit de cultiver la confiance, confiance en soi et confiance dans les autres. Sans excès, c-à-d. avec mesure et lucidité. Avec une espérance robuste qui dépasse les inévitables déceptions dont le cours d’une vie ne peut qu’être parsemé, une espérance toujours prompte à renaître. On retrouve la même idée.
Au reste, vous-même, vous avez souvent dû affronter l’incrédulité de votre propre peuple. Comment supporte-t-on cela ?

Moïse : En acceptant que la mission ne soit pas toujours immédiatement comprise. Le guide ne cherche pas l’approbation ; il cherche la fidélité à ce qui lui a été confié. C’est précisément là que l’expression « marcher dans le désert » prend tout son sens. On affronte l’épreuve suprême de la solitude qui met à mal, pour le moins, ce que, dans la psychologie contemporaine à nouveau, vous appelez les « zones de confort » et qui tourne et retourne, fouille et fouaille cet amour de soi dont je parlais à l’instant.
Lorsque tout le monde vous lâche, même votre Frère, il faut aller chercher en soi cette étincelle d’amour qui engendre la confiance. C’est ainsi que vous savez si, dans votre moi profond, vous avez toujours les pierres à silex qui vous permettent de la produire. Dès lors, plus rien ne vous fera peur et vous pourrez soulever les montagnes ou écarter les mers, si vous acceptez de prendre ces expressions pour des métaphores et non au premier degré comme je l’ai fait, moi-même. Tout cela pour dire que rien n’est plus fort que l’amour inconditionnel, c.-à-d. sans exigence préalable, avec une acceptation totale de l’autre, sans aucune attente de retour. J’y insiste pour qu’on se comprenne bien car c’est loin d’être une mince affaire…
Quittons donc les terrains mouvants de la psychologie aussi bien que l’idée de traversée qui vous est associée, pour envisager un édifice solide. Le Temple de Salomon occupe une place importante dans l’imaginaire maçonnique. Quel regard portez-vous sur la notion de temple ?
Moïse : Un temple n’est pas seulement un édifice. C’est une forme donnée à l’ordre intérieur. Là où l’homme apprend à unir mesure, beauté et rectitude, le temple commence déjà à s’élever. C’est la matérialisation, la concrétisation des lois de notre univers. Ces lois, vous autres les Francs-maçons, vous les étudiez dès le premier degré. Loi de la gravité, loi de la Lumière, celle de l’alternance… vos Loges recueillent des expressions de toutes ces lois. Au demeurant, il ne suffit pas de regarder et de commenter les symboles, un universitaire le ferait mieux que vous et, dans votre optique, c’est une préparation mentale car il s’agit, en fin de compte et principalement, de les sentir, de les vivre, de les mettre en œuvre, pour leur conférer une pleine validité et vitalité… et les incarner dans la fraternité.
Quel rapport entretenez-vous avec l’Alliance ?
Moïse : L’Alliance n’est pas une faveur accordée sans contrepartie. C’est une responsabilité partagée. Elle oblige autant qu’elle élève.
La fraternité maçonnique cherche à unir des hommes différents. Cette ambition vous semble-t-elle légitime ?
Moïse : Elle l’est par construction, puisque les hommes sont différents par définition. Mais elle l’est sans mollesse, sans veulerie, parce qu’elle ne peut se payer du prix d’un renoncement à la vérité et à l’exigence. Soyons au clair sur deux points qui doivent, à cet égard, se combiner étroitement : l’unité n’est pas l’effacement des différences ; elle est leur mise en ordre au service du bien commun.
Quel danger guette celui qui se croit dépositaire d’une vérité absolue ?

Moïse : L’orgueil et l’arrogance, évidemment. Dès qu’un homme s’imagine propriétaire du vrai, il cesse d’écouter. Or la sagesse ne peut valablement s’éveiller que là où s’arrête l’empire des certitudes.
Aussi bien, que signifie pour vous la patience ?
Moïse : La patience est le temps rendu fécond. Ce qui est juste ne s’impose pas toujours rapidement. Il faut parfois laisser mûrir les consciences comme on laisse naître le jour. Il faut accepter de sentir s’effilocher la nuit et blanchir le matin, avant de voir poindre puis rayonner l’aurore. Comme il est dit : « il fut nuit, il fut matin« . C’est dans ce sens que s’ordonnent les choses, que le monde assemble ses clartés dans la polyphonie des êtres.
Si vous deviez adresser un mot aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?
Moïse : Gardez la fidélité à la route, même quand la route fatigue. La pierre ne devient juste qu’à force de travail et l’Homme ne devient droit qu’à force d’épreuves assumées. C’est précisément lorsque le monde devient fou ou que les éléments se liguent contre vous, que vous êtes appelés à éprouver votre valeur et à la prouver efficacement. Il vaut mieux, alors, que vous puissiez faire fonds, à un degré satisfaisant – j’aurais pu dire : suffisant, si l’adjectif n’était ambigu dans un tel contexte –, sur l’amour que vous vous portez. Je ne parle pas de cette inclination excessive pour soi-même, de cette admiration de sa petite personne, de cette fixation affective sur sa propre image que j’ai, d’ailleurs, évoquée précédemment, qui est on ne peut plus morbide et malsaine tant elle crée une hypertrophie du moi et une obnubilation du monde, et que les exercices spirituels bannissent par leur déroulement même. Non, je parle bien de l’amour de votre être tout entier, avec ses qualités et ses points de perfectibilité discernables et évolutifs car l’amélioration des êtres est constitutivement et indéfiniment une caractéristique de la condition humaine et c’est, d’ailleurs, à cette aspiration vers le mieux que se reconnaît l’homme de foi et le franc-maçon, dans les diverses définitions qu’il est susceptible de donner de lui-même, de sa pratique, de son idéal ou de sa méthode, peut se considérer et peut être légitimement considéré comme un homme de foi, si l’on accepte de donner à la spiritualité un sens plus étendu que celui qu’elle avait dans l’Antiquité et plus tard encore, et qui se limitait à une croyance dogmatique en une religion.

Voilà de bien riches propos qui dépassent sans doute la figure intrépide et austère que l’on retient ordinairement de vous et que vous avez bien voulu actualiser à notre intention. Toutefois, la fin de cet entretien approche et nous souhaiterions, Moïse, que vous nous donniez, en manière de dernière leçon, un résumé de vos recommandations que l’on ne confondra pas avec les Commandements…
Réponse. Eh bien, en bref, il ne suffit pas de recevoir la Loi : il faut l’incarner. La transmission n’a de sens que si elle devient transformation ou plutôt transmutation. Là se trouve la vraie verticalité. Car c’est au moment où la matière s’aligne en verticalité que la lumière peut enfin passer au travers. Alors, la Force de l’esprit qui résiste aux passions peut se conjuguer à la recherche de l’harmonie que vous nommez Beauté, pour tracer les voies de la Sagesse.
Dernière scolie vagabonde, à l’instar du nomadisme de Moïse…
Moïse demeure une figure de fondation : il ne séduit pas, il ordonne ; il ne flatte pas, il élève. Il n’en faut pas moins savoir mettre en tension son refus d’une fixité mortifère, avec l’image de statue figée que, paradoxalement, on conserve de lui : un personnage audacieux sous une allure de marbre. Aux maçons qui sont attachés à sa présence symbolique, il rappelle qu’aucun héritage vivant n’est immuable et stéréotypé mais qu’en dépit des époques et quelle que soit l’obscurité des temps, doit demeurer un haut et même degré d’exigence dans l’appréciation des responsabilités.
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