Ce soir, dans le miroir du temps, nous accueillons un personnage aussi essentiel que controversé de l’histoire maçonnique : le Révérend James Anderson, l’homme à qui l’on doit les Constitutions de 1723, le texte fondateur de la Franc-Maçonnerie spéculative moderne. Pasteur presbytérien écossais, écrivain à gages, Grand Warden (Grand Surveillant) autoproclamé… et un peu faussaire à ses heures, joyeux buveur à tout moment, spéculateur assez vite ruiné, à qui s’attachait, en outre, une réputation assez scandaleuse de coureur de jupons… James Anderson n’était pas, à proprement parler, le candidat tout désigné pour rédiger le code vertueux de la Franc-Maçonnerie naissante.
Pourtant, c’est lui qui en est l’auteur. Le portrait qu’il donne à voir est Sans concession, sans filtre, tel qu’il fut : brillant, imprudent et terriblement humain.
QUESTION : Révérend Anderson, bienvenue en ce lieu hors du temps où les frères du passé viennent nous parler sans masque. Vous êtes l’auteur des Constitutions of the Free-Masons de 1723, ouvrage qui a posé les bases de ce que nous sommes encore aujourd’hui. Mais avant d’être « Ce » James Anderson de référence, qui étiez-vous vraiment ? Un pasteur modèle ou un homme aux faiblesses les plus triviales, comme, au reste, bon nombre de hauts personnages ?

James Anderson :(avec un petit rire franc et un accent écossais qui pointe encore) Ah ! Vous commencez fort, mon frère. Je vois bien là l’esprit franc d’un franc-maçon : on ne tourne pas autour du pot. Je suis né vers 1680 à Aberdeen, d’un père lui-même pasteur. J’ai étudié à l’université, j’ai été ordonné prêtre en 1707. Je suis arrivé à Londres pour servir les Écossais presbytériens exilés, exerçant mon ministère, d’abord, à Glass House Street, puis assez tôt et assez longuement à Swallow Street, enfin à Lisle Street Chapel, jusqu’à ma mort. Je fus un prédicateur connu, on m’appelait même « Bishop Anderson » (Évêque Anderson), dans le milieu. Mais je n’étais pas un saint, loin s’en faut. J’aimais la vie, la compagnie, j’avais un penchant pour la bouteille – un verre, puis deux, puis trois –, vous savez ce que c’est. Je picolais gentiment, quand même. On peut être un alcoolique impénitent sans se traîner la trogne d’ivrogne d’un cochet… Eh oui, j’ai eu des faiblesses ! En 1720, les pamphlets Priapeia Presbyteriana m’ont traîné dans la boue : ils m’accusaient d’être une vipère lubrique toute gluante d’hypocrisie, de séduire les femmes de mes paroissiens et peut-être pas seulement elles, au point qu’ils m’ont accablé du soupçon d’avoir contracté la vérole. Même si le propre de la satire est de virer aisément à la calomnie, disons que j’étais un homme de chair et de sang et que je n’avais rien d’un moine. Par ailleurs, j’ai perdu beaucoup d’argent quand a éclaté la bulle spéculative des Mers du Sud. Mon goût du lucre m’avait conduit à être qualifié, par le Gentleman’s Magazine, de « learned but imprudent » (érudit mais imprudent). J’ai, d’ailleurs, été incarcéré pour dettes, en 1734, à la Fleet Prison, qui fut démolie un siècle plus tard, en 1846. Avouez qu’être un pasteur en faillite, surtout à cette époque, était assez déshonorant et ce, d’autant plus pour quelqu’un qui se présentait comme le chantre des Obligations morales de la Franc-Maçonnerie… Ça la fichait mal. Heureusement, ce n’est pas ce que l’histoire a retenu, à mon sujet, ce n’est pas ce à quoi elle m’associe. Mes turpitudes personnelles sont largement tombées dans l’oubli…
QUESTION : Or c’est précisément ce qui rend votre histoire fascinante et… inconfortable. En 1721, la Grande Loge de Londres, sous la conduite du duc de Montagu, vous confie la rédaction d’un nouveau code. Vous n’étiez même pas maçon à l’origine ou, du moins, pas encore pleinement intégré. Pourquoi vous avoir choisi, vous, plutôt qu’un frère plus vertueux, plus discret, plus… recommandable ?

James Anderson : (riant franchement) Parce que, malgré tout, j’étais l’homme de la situation : j’étais vraiment capable de rendre le service qu’on me demandait ! J’étais un écrivain aguerri, sachant compiler et recomposer avantageusement, bref, apte à redonner de l’allure à de vieux grimoires gothiques ensevelis sous la poussière. J’avais déjà publié des sermons et d’autres écrits édifiants. Le duc voulait un texte qui donnât à la jeune Franc-Maçonnerie spéculative un passé glorieux, une légitimité remontant à l’antiquité, tout comme des règles suffisamment inspirantes pour éviter les débordements et les querelles. J’étais disponible, j’avais la plume facile et je ne tordais pas le nez quand on me promettait un bon cachet. Quant à ma moralité… on ne se souciait guère, alors, de brevets de sainteté. Il s’agissait justement d’assainir un peu les « mœurs du temps ». On m’a demandé un livre. Je l’ai fait. J’ai même un peu… enjolivé l’histoire : Adam, Noé, Salomon, Hiram… j’ai tissé une belle légende pour que les frères se sentent les héritiers d’une tradition millénaire. Certains historiens m’ont, plus tard, traité de faussaire. On peut difficilement leur donner tout à fait tort. Mais, sans ces inventions et ces accommodements, la Franc-Maçonnerie n’aurait peut-être jamais gagné l’aura universelle qu’elle a connue…
QUESTION : Vous avez donc forgé une partie de l’Histoire que vous présentiez comme vérité. Et, pendant ce temps, vous accumuliez les dettes, vous fréquentiez les tavernes, vous étiez la cible de pamphlets salaces. Comment un homme comme vous a-t-il pu écrire les Obligations, les « Charges », qui exigent des maçons d’être « bons et vrais, libres de naissance, sans immoralité ni scandale » ?

James Anderson : (sérieux soudain, presque grave) Parce que je connaissais mieux que personne la différence entre l’idéal et la vie réelle. J’ai écrit ces « Charges » précisément parce que je savais combien il était difficile de les respecter. « Évitez la gloutonnerie et l’ivresse »… je l’ai écrit en toute connaissance de cause ! J’ai connu l’ivresse, les excès, les regrets du lendemain. J’ai écrit que le maçon devait être « homme d’honneur et de probité », parce que je savais ce que c’était d’y manquer, parfois. La Franc-Maçonnerie n’est pas une congrégation de saints. C’est une fraternité d’hommes imparfaits qui cherchent à s’améliorer. J’étais, en quelque sorte, le parangon ironique de ce qu’il faut transcender. En toutes hypothèses, regardez ce que ces Constitutions ont accompli. Elles ont unifié les loges, elles ont – certes, progressivement – ouvert la porte à toutes les religions, en n’exigeant de se fier qu’à « la religion sur laquelle tous les hommes s’accordent » ; c’est ainsi qu’elles ont posé les bases de la tolérance. J’ai peut-être été un piètre modèle moral, de mon vivant, mais j’ai été un bon artisan de la cause.

QUESTION : On vous accuse aussi d’avoir falsifié des minutes de la Grande Loge, pour vous faire passer pour Grand Warden, Grand Surveillant. Est-ce vrai ?
James Anderson : (soupir) Oui. J’ai un peu arrangé les choses. J’étais ambitieux, je voulais que mon nom restât attaché à l’œuvre. J’ai payé cher cette vanité : dettes, prison, jusqu’à mourir dans la pauvreté en 1739. Mais l’œuvre a survécu. Benjamin Franklin l’a réimprimée en Amérique, en 1734. Elle a inspiré l’Irlande, l’Europe. Elle est encore lue aujourd’hui, trois siècles plus tard. Le livre a été indéniablement plus grand que l’homme. Est-ce si rare ?
QUESTION : En vous écoutant, on mesure l’ironie de sort : l’homme qui a codifié la morale maçonnique était lui-même une petite caricature ambulante, bourrée d’imperfections. Est-ce une faiblesse ou, au contraire, une force pour la Franc-Maçonnerie ?

James Anderson : Une force immense, en définitive. La Franc-Maçonnerie n’a jamais prétendu recruter des anges. Elle recrute des hommes. Des hommes comme moi : brillants, imparfaits, parfois ridicules, souvent faillis. Ce qui compte, c’est le travail sur soi. J’ai rédigé ces règles, parce que je savais combien elles étaient difficiles à suivre. Et c’est peut-être la plus belle leçon que je laisse : même un pasteur scandaleux, ruiné, raillé pour tous ses travers, a pu concevoir les fondements d’une fraternité qui dure encore et qui, dans son principe, malgré les scandales sporadiques dont son histoire est parsemée, n’en demeure pas moins un exemple pour l’humanité. Ne cherchez pas la perfection chez vos frères. Cherchez la sincérité de l’effort. Œuvrez ensemble à chercher la Lumière !
QUESTION : Révérend Anderson, merci pour cette franchise rare. Vous n’étiez sans doute pas le candidat le plus moral… mais vous étiez peut-être celui dont la Franc-Maçonnerie avait besoin, en 1723 : un homme de chair… et de plume, capable de construire un message universel, à partir de légendes éparses que vous avez remodelées à votre convenance.
James Anderson : (sourire dans la voix) Merci, mon frère. Et souvenez-vous : le Temple se bâtit avec des pierres imparfaites. C’est même pourquoi on le construit et c’est ainsi qu’il devient solide.
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