Après Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, Yonnel Ghernaouti poursuit aux Éditions L.O.L. une œuvre de vigilance intellectuelle et initiatique avec Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, vaste traversée de 654 pages où la rumeur, le faux, l’amalgame et la haine des loges sont repris mot après mot, comme autant de pierres noircies qu’il faut nettoyer avant de les replacer dans la lumière de l’histoire.
L’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme paraît d’abord comme un livre de combat, mais le mot serait insuffisant s’il ne désignait qu’une riposte.
Yonnel Ghernaouti ne compose pas une défense crispée de la franc-maçonnerie

Il ouvre un chantier de discernement. À l’âge où les images circulent plus vite que les preuves, où les réseaux sociaux donnent à la calomnie la vitesse d’une traînée de poudre, où la vieille haine change de masque sans changer d’âme, cet ouvrage rappelle que la première résistance consiste à nommer justement.
L’antimaçonnisme n’est pas seulement une hostilité. Il est une langue, une grammaire, une machine de substitution qui remplace l’histoire par le soupçon, la nuance par l’accusation, le symbole par le fantasme. Contre cette parole empoisonnée, l’abécédaire devient un outil d’épure. Il mesure, distingue, contextualise, replace chaque mot dans son épaisseur et chaque mensonge dans sa chaîne de transmission.
Le choix alphabétique possède ici une vraie puissance maçonnique. L’alphabet est la matière première du sens, la première architecture de la parole.
Lettre après lettre, Yonnel Ghernaouti reprend les signes capturés par la peur et leur rend leur droit à la complexité

Augustin Barruel n’est plus seulement l’abbé polémiste qui relit la Révolution française comme conspiration souterraine. Il devient le modèle durable d’une contre-méthode qui imite l’histoire pour mieux l’asservir à une intention cachée. Jacques-François Lefranc annonce déjà cette passion du voile levé, cette promesse de révélation qui flatte celui qui croit découvrir ce que tous ignoreraient. Léo Taxil montre jusqu’à la caricature la puissance du merveilleux noir. Alfred Dreyfus, Émile Zola, Édouard Drumont, Charles Maurras, Bernard Faÿ, les obsessions de Vichy, les bulles pontificales, Humanum genus de Léon XIII, les Protocoles des Sages de Sion, les Illuminati de l’imaginaire numérique, les vidéos complotistes, les montages et les fausses archives composent une vaste géographie du soupçon.
L’intérêt du livre est de ne jamais isoler ces noms comme des curiosités anciennes.
Il montre au contraire les continuités du discours antimaçonnique, ses recyclages, ses déplacements, ses ruses
Ce qui fut sermon devient pamphlet. Ce qui fut brochure devient film de propagande. Ce qui fut article haineux devient vidéo virale. Ce qui fut dénonciation de la République dite maçonnique devient fantasme de gouvernement invisible, d’État profond, d’élites occultes et de mondialisme. La forme change. Le mécanisme demeure. L’antimaçonnisme refuse toujours la pluralité des causes. Il veut une main cachée, un responsable total, un ennemi capable d’expliquer la Révolution, la laïcité, les droits humains, les crises sociales, les mutations culturelles et les inquiétudes spirituelles de notre temps. À cette paresse de l’esprit, l’auteur oppose une ascèse de l’intelligence.
Cette ascèse possède une résonance initiatique profonde.
La franc-maçonnerie travaille avec des symboles qui n’enferment pas le sens mais l’ouvrent L’antimaçonnisme fait exactement l’inverse. Il prend l’équerre, le compas, le Temple, le secret, le serment, la Lumière, le Grand Architecte de l’Univers, puis les retourne contre leur vérité intérieure. Là où le rite invite à transformer le regard, il imagine une manipulation. Là où le secret protège une expérience, il suppose un crime. Là où la fraternité cherche à élever l’homme au-dessus de ses passions, il dénonce un réseau. Le livre devient alors une œuvre de réparation symbolique. Il restitue aux mots leur dignité, aux outils leur noblesse, aux rites leur profondeur.
Cette dimension fait de l’ouvrage autre chose qu’un dictionnaire de l’hostilité

Nous y lisons une histoire des blessures infligées à la liberté de conscience. L’antimaçonnisme religieux, politique, nationaliste, antisémite, numérique ou pseudo-spirituel vise toujours davantage que les loges. Il vise la possibilité même d’un homme qui cherche hors des appartenances imposées, qui accepte la pluralité, qui travaille à sa propre rectification. C’est pourquoi les pages consacrées au judéo-maçonnisme, à l’Action française, à Vichy ou aux formes contemporaines de désinformation prennent une gravité particulière. Elles rappellent que les mots du soupçon ne restent jamais innocents. Ils préparent des exclusions, des lois, des fichiers, des violences, parfois des persécutions.
Yonnel Ghernaouti n’écrit pas en historien extérieur à son sujet

Il écrit en chroniqueur littéraire maçonnique, en homme de transmission, en lecteur des symboles et en veilleur de la parole publique. Auteur de Pourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple ?, de Les grands mystères de la Franc-Maçonnerie avec Jean-François Blondel, de La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle, de Les Lumières maçonniques, une quête universelle, de Quatre paroles sous la Voûte étoilée et d’Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, il poursuit une bibliographie cohérente où la tradition n’est jamais refuge nostalgique, mais force d’interprétation du présent. Son apport tient dans cette articulation rare entre mémoire maçonnique, culture historique, sens du symbole, vigilance civique et inquiétude spirituelle devant les dérives de la désinformation.
Il faut aussi saluer, avec une forme de concession nécessaire, l’ambition matérielle d’un tel volume
Un abécédaire de 654 pages peut sembler imposant pour un lecteur qui chercherait seulement une réponse rapide aux rumeurs du moment. Mais c’est précisément parce que la rumeur simplifie que le livre assume l’ampleur. Et cette ampleur ne se veut pas confiscatoire. La volonté de son auteur est de mettre cette matière à disposition, d’ici quelques mois, sur 450.fm, Journal n°1 de la Franc-Maçonnerie, afin que ce travail de clarification circule aussi largement que possible.
Ce geste prolonge le sens même de l’ouvrage. Il ne s’agit pas de garder le discernement sous clef. Il s’agit de le transmettre.
Ce livre touche enfin à une question plus vaste que l’antimaçonnisme lui-même

Pourquoi certains esprits préfèrent-ils la machination à la complexité. Pourquoi le symbole les effraie-t-il. Pourquoi la liberté de conscience demeure-t-elle si suspecte à ceux qui rêvent d’un monde entièrement soumis à l’identité, à l’obéissance ou à la peur. En suivant ces trois siècles d’accusations, nous découvrons moins une histoire marginale qu’une pathologie persistante de l’esprit public. Chaque époque invente ses fantômes, mais toutes retrouvent le même besoin d’un coupable invisible.
Face aux faussaires du sens, Yonnel Ghernaouti reprend le maillet, le ciseau et la règle
Il taille dans la pierre noire de la rumeur jusqu’à faire apparaître ce que le soupçon voulait ensevelir, la patience de la connaissance, la dignité du symbole, la fraternité de l’intelligence et cette Lumière humble qui ne triomphe jamais par le bruit, mais par la justesse du trait.
Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme
Yonnel Ghernaouti – Éditions L.O.L., 2026, 654 pages, 20,57 € / Pour commander, c’est ICI
Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre
Yonnel Ghernaouti – Préface de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, fondateur de l’Observatoire de l’antimaçonnisme 6 Éditions L.O.L., 2026, 14,50 € – numérique 6,50 € / Pour commander, c’est ICI

