Pourquoi les maçons ont-ils peur du vide ?

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Prenez place dans le drone qui va survoler le travail maçonnique entre midi et minuit. Accrochez vos ceintures, prenez vos jumelles, puis observez les maçons en Loge et au dehors. On les voit : ils s’agitent, ils bougent, ils parlent, ils mangent et boivent… bref, ils remplissent le vide, mais ne l’exploitent pas. Il n’est donc guère étonnant qu’autant d’ego se cultive en Loge. René Girard en parlera selon ces termes : « Le monde moderne est un monde de rivaux malheureux. » C’est bien cela l’affaire, nous observons une rivalité permanente et un sentiment d’urgence sans finalité constructive, comme si le vide était une menace à fuir plutôt qu’un espace à habiter. Patience, nous y reviendrons pendant notre voyage.

Stanislav Grof, né à Prague (Tchécoslovaquie) en 1931, est un psychiatre tchèque, pionnier dans la recherche des états modifiés de conscience.

Ce trait de caractère, relativement général dans la franc-maçonnerie, n’est pas forcément le produit du hasard. Il peut être interprété, si l’on suit le docteur Stanislas Grof, pionnier de la psychologie transpersonnelle, comme la conséquence d’un traumatisme de la naissance, qui classerait certains francs-maçons dans une catégorie psychique en quête de fusion originelle. Cette piste de lecture, que vous connaissez déjà peut-être, ouvre une hypothèse intéressante : si tant de maçons redoutent le vide, c’est peut-être parce qu’ils cherchent confusément à retrouver une totalité perdue, un état de complétude antérieur à la séparation. En fait, la parole n’est pas la seule à être perdue.

Conférencier à l’oeuvre

Ce type de tendance n’a rien de pathologique en soi. Les groupes humains se constituent presque toujours par affinités psychologiques, biologiques, géographiques, culturelles ou sexuelles. Il est donc naturel de retrouver, au sein des Loges, des personnalités enclines à la fusion fraternelle. Le problème commence lorsque cette homogénéité produit des traits collectifs prévisibles, renforcés par la nature initiale des caractères présents. Pour le dire autrement, si vous réunissez des personnes ayant une forte sensibilité au lien, au rituel, à la chaleur du groupe et à la structure initiatique, il n’est pas surprenant qu’elles développent une aversion particulière pour tout ce qui ressemble à du vide.

On pourrait même dire que la franc-maçonnerie, dans certaines de ses expressions, attire des êtres qui supportent mal la vacance, le silence intérieur, l’espace non occupé. Le remplissage devient alors un réflexe : remplir l’agenda, remplir la tenue, remplir la parole, remplir l’agape, remplir la présence. À défaut d’exploiter le vide, on le recouvre. Cela explique aussi pourquoi le Franc-maçon impose à ses apprentis le silence, mais qu’un (trop) grand nombre aime autant prendre la parole… juste pour avoir la parole.

Abordons maintenant le cœur de notre sujet : le vide.

Le vide comme angle mort

Est-il utile de rappeler que la franc-maçonnerie, telle qu’elle s’est pensée dans ses héritages symboliques et philosophiques, s’inscrit dans une vision du monde héritée des anciens systèmes des éléments, notamment chez Empédocle, puis chez Aristote ? Dans cet univers intellectuel, le monde est composé d’éléments constitutifs : terre, eau, air, feu. Cette vision a profondément marqué l’Occident, en lui donnant le sentiment qu’un monde intelligible et ordonné devait nécessairement « remplir » l’espace.

La pensée occidentale classique a longtemps considéré le vide comme suspect, voire impossible. L’univers devait être plein, structuré, habité par des formes, des substances, des causes et des fins. De là à penser que l’homme est sur terre pour compléter ce que Dieu a commencé, il n’y a qu’un pas. Cette conception a nourri non seulement une métaphysique, mais aussi une certaine idée de l’action humaine, de la maîtrise, de la production et du contrôle. On peut même y voir l’une des racines lointaines du matérialisme moderne : remplir, posséder, organiser, produire, occuper.

Pourtant, ce postulat est en partie un non-sens.

L’univers que nous connaissons, à commencer par la Terre, est majoritairement remplie de vide. Les atomes qui constituent toute matière sont composés d’un noyau minuscule, entouré d’un nuage électronique immensément plus vaste. Si l’on agrandissait un atome à la taille d’un stade, son noyau serait réduit à une poussière imperceptible au centre. Autrement dit, ce que nous appelons « matière » n’est pas plein : c’est un arrangement extrêmement sophistiqué de vides, de distances, de tensions et de relations.

Même dans les matériaux les plus denses, comme l’acier ou la roche, l’essentiel de la structure est constitué d’espaces. La matière n’est pas la négation du vide, elle est son organisation. Et c’est ici que le paradoxe devient fécond : tout est vide, et pourtant tout paraît plein.

Pour le maçon, au contraire, tout est souvent plein parce que tout est investi de sens. Le vide est moins accepté comme réalité que recouvert comme manque.

Le rythme du vide

Wuxing

Dans la pensée taoïste, le Wu Xing, que les Occidentaux ont trop vite appelé « les cinq éléments », désigne en réalité cinq mouvements. Car dans la pensée chinoise, l’univers n’est pas un assemblage de blocs immobiles, mais un réseau de transformations. La relation entre les choses y compte davantage que la chose isolée. Le monde se comprend alors comme circulation, rythme, alternance, passage.

Ces deux façons d’aborder le réel ne sont pas contradictoires : elles sont complémentaires.

Est-il nécessaire de rappeler que le sacré de nos travaux trouve son rythme au moment où le Maître des Cérémonies frappe quatre fois de sa canne autour du tapis de Loge, avec ou sans colonnes. Ce sont bien les intervalles entre les chocs, les suspensions du geste, les silences du rituel qui créent la dynamique initiatique. Le vide n’est pas ici une absence stérile ; il devient l’espace même où l’acte prend sens.

Comment croyez-vous que naît la musique qui vous touche tant par son rythme ? Ce n’est pas le son seul qui crée l’harmonie, mais le silence entre les notes. Sans pause, aucune phrase musicale ne respire ; sans intervalle, aucun motif ne se distingue ; sans vide, aucun rythme n’existe.

Le vide est donc moins un néant qu’un opérateur de forme.

Le pas comme enseignement

Définissons maintenant le remplissage en Loge pour ensuite en extraire le vide. Il y a d’abord les déplacements du rituel, et chaque pas est une suite de déséquilibres qui donnent tout son sens à la sentence « Ordo ab Chao » du Rite Écossais Ancien et Accepté. Le pas en lui-même est une alternance de phases qui engagent les quatre éléments. Voici le lien cohérent et ordonné selon le cycle naturel du pas :

Lorsque nous marchons, chaque pas fait intervenir les éléments dans un ordre précis.

Le talon, premier contact avec le sol, correspond à la Terre : c’est l’ancrage, la stabilité, la pesanteur. Il incarne l’élément solide, l’enracinement et le poids du corps qui s’affirme sur le sol.

La plante du pied, lorsque tout le pied est posé, correspond à l’Eau : c’est la phase de fluidité, de transmission et d’adaptation. Le poids se répartit souplement, comme un courant qui circule à travers le pied.

La pointe des pieds, au moment de la propulsion, correspond à l’Air : c’est la légèreté, l’impulsion vers l’avant et la transition. La pointe donne l’élan tout en quittant le sol, comme un souffle qui nous porte.

Le lever du pied, phase de suspension et de balancement, correspond au Feu : c’est l’énergie dynamique, la transformation et le mouvement pur. C’est la flamme intérieure qui propulse la jambe vers le prochain pas.

Les quatre Éléments

Ainsi, un seul pas complète le cycle : Terre → Eau → Air → Feu, avant de recommencer.

Mais entre chaque phase, il existe une transition, une suspension, un entre-deux. C’est là que réside le vide. Or ce vide n’est pas dépourvu de sens : il est la phase de passage, la matrice de la métamorphose. Dans la pensée occidentale ancienne, on parlerait volontiers d’éther ; dans une lecture plus symbolique, il s’agit de ce qui relie les éléments entre eux, de ce qui rend possible leur circulation. Le vide devient alors un transformateur.

L’exemple de la marche n’est qu’une parcelle de ce qui compose l’Art royal dans son ensemble. Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini : la parole, le geste, l’accueil, la respiration, les agapes, l’entrée et la sortie du temple, la prise de parole, l’écoute silencieuse. Toute la pratique maçonnique est soumise à un filtrage alchimique permanent qui interagit avec l’égrégore de la Loge. Ne pas travailler en conscience du plein et du vide, c’est laisser sur les parvis une partie de soi-même.

Nous voyons parfois des Frères ou des Sœurs répondre à leurs SMS durant la tenue. Ils ne sont alors qu’à moitié présents. Une part d’eux-mêmes demeure ailleurs, captée par des interlocuteurs probablement profanes. En réalité, ils manquent à la Chaîne d’Union par dilution de leur conscience. Et cela dit beaucoup de notre rapport au vide : si l’on n’accepte pas qu’un espace reste libre, alors on ne laisse plus aucun lieu à l’assemblée intérieure.

Les agapes et le faux plein

Nous n’entrerons pas aujourd’hui dans le registre des agapes, qui constituent pourtant une illustration parfaite du plein et du vide. On se remplit, mais on ne se nourrit pas toujours véritablement en Loge après la tenue. Il faudrait, pour cela, manger en conscience. Il faudrait même que les aliments répondent à une forme d’alchimie des quatre racines évoquées plus haut.

Or qui, dans votre Loge, est réellement capable de vous guider dans ce sens ? Il est plus simple d’aller au restaurant, où le menu est librement choisi, que de donner un sens profond à ce qui se partage. Et voilà comment nous glissons du rite vers l’usage, puis de l’usage vers le monde profane.

Là encore, le problème n’est pas le repas. Le problème est ce qui, en nous, cherche à éviter le vide sous toutes ses formes, y compris dans la convivialité.

La franc-maçonnerie comme voie polymorphe et polysémique

Nous le comprenons mieux maintenant : la franc-maçonnerie est polymorphe et polysémique.

Polymorphe, parce qu’il existe des variantes de rituels qui s’appuient sur une identité commune que nous appelons franc-maçonnerie. Polysémique, parce que le sens donné aux symboles peut varier d’un rite à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une obédience à l’autre. Mais dans tous les cas, nous sommes censés pratiquer une voie initiatique.

Il est certain que de nombreuses Loges ne comprennent même plus la définition de ce terme. Elles ont conservé l’habillage, les décors, la terminologie, les mots de passe, les rituels, mais leur pratique est devenue totalement vide de sens, et donc vide d’initiation. Ce n’est pas seulement une faiblesse : c’est une dérive. Le rite demeure, mais l’esprit s’évanouit.

À l’inverse, pour les Loges qui sont réellement restées dans une voie de recherche initiatique, un autre écueil apparaît : celui de la transgression. La franc-maçonnerie moderne s’est parfois enfermée dans la peur de sa propre dilution. Elle passe alors son temps à regarder dans le rétroviseur plutôt qu’à chercher, par le pare-brise, la voie du futur.

La tradition n’est pas inutile. Elle est même indispensable. Mais elle n’a de valeur que comme ancrage, non comme cage. Elle nous rappelle d’où nous venons afin que nous ne nous perdions pas. Si vous êtes né à Saumur, il y a fort à parier que votre culture ne sera pas la même que si vous êtes né à Arcangues. Vous serez nourri de votre terre, de vos paysages, de vos histoires, de vos références, de vos héritages.

Mais cela ne doit pas vous empêcher de vous tourner vers l’avenir. Il ne s’agit pas de nier ce que vous avez reçu ; il s’agit de le transformer, de le faire mûrir, de le conduire vers la personne que vous devez devenir : vous-même. Nous parlons ici d’identité. Et l’identité ne peut pas être un simple copier-coller de ce que faisaient vos ancêtres. Sinon, cela s’appelle du folklore.

Or un art qui passe son temps à protéger et à reproduire inlassablement le folklore d’antan est voué à la mort. La culture ne vit que si elle se renouvelle sans cesse, nourrie des graines du passé, mais sans se réduire à la photocopie.

Le vide comme possibilité d’avenir

Sablier qui se vide
Sablier qui se vide, le temps qui passe

C’est pourquoi il est peut-être temps de poser à nouveau sur le métier notre ouvrage maçonnique et de le compléter par des sens nouveaux. Le vide n’est pas ici une menace : il est une condition de fécondité. On ne construit rien de durable sans espace intérieur. On ne transforme rien sans intervalle. On ne pense rien de neuf si l’on remplit immédiatement tout silence.

Le vide n’est pas l’ennemi du maçon. Il est son épreuve. Il le confronte à ce qu’il fuit, à ce qu’il masque, à ce qu’il remplit trop vite. Il lui demande de cesser de bourrer le monde de bruit, d’activités, de gestes et de paroles pour entendre enfin ce qui se dit dans l’entre-deux.

Peut-être est-ce là le vrai défi initiatique : non pas savoir remplir, mais apprendre à laisser advenir.

La graine est là, déposée par ce questionnement. Et vous aurez tout l’été pour y penser… s’il vous reste un peu d’espace.

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Franck Fouqueray
Franck Fouqueray
Fondateur du Journal 450.fm en 2021 - Président des Éditions LOL depuis 2016 - Auteur de nombreux ouvrages maçonniques. Parmi ses nombreuses activités, on peut noter qu'il est fondateur du réseau social maçonnique On Va Rentrer qui regroupe plus de 6 500 Frères et Soeurs. Il est aussi le créateur du premier Festival d'humour maçonnique de Paris. Il a présidé de 2017 à 2022, la Fraternelle des écrivains maçonniques. En 2024, il a lancé le Premier Monastère Maçonnique Laïc (Manoir d'Hiram - Thouars 79) pour accueillir les retraites maçonniques.

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