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Le 23 juin 2026, Marc Bloch est entré au Panthéon. Quelques jours plus tôt paraissait chez Tallandier, en coédition avec le ministère des Armées, une bande dessinée d’une ampleur peu commune, Marc Bloch, l’historien combattant. Scénarisé par Jean-David Morvan avec Hélène Lemoine-Picard, dessiné par Laurent Bidot, mis en couleur par Hiroyuki Ooshima et prolongé par un dossier de l’historien Olivier Lévy-Dumoulin, l’album a été composé sous le regard de Suzette Bloch, petite-fille du grand médiéviste.
Il restitue le destin d’un savant qui fit de la recherche de la vérité une règle intérieure et qui la paya de son sang, le 16 juin 1944, dans un pré de l’Ain. Récit d’une vie, méditation sur le métier d’historien, l’ouvrage est aussi une leçon sur ce que coûte, et sur ce que vaut, une parole tenue jusqu’au bout.

Une boîte en fer-blanc enfouie dans la terre d’Auvergne

L’album s’ouvre là où tout s’achève. Prison de Montluc, à Lyon, le 16 juin 1944, vingt heures. Des noms claquent dans la cour, Adam, Bac, Bertolino, Bloch. Un ordre de circulation signé du SS-Obersturmführer Klaus Barbie (équivalent au grade de lieutenant), un camion, un chemin de campagne, un pré au lieu-dit La Roussille, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain. Les hommes tombent par groupes de quatre. Dans le fracas des salves surgit, en surimpression, une réflexion de l’historien sur « le silence des textes », qui ne vaut que si l’enquêteur s’assure qu’il tient aux faits et non aux témoins. Dès ces premières planches, Jean-David Morvan et Laurent Bidot posent le principe qui gouverne tout l’album, faire dialoguer la mort du résistant et la pensée de l’historien, l’événement brut et sa critique.
Le récit se déploie ensuite selon une construction d’une belle intelligence

Le 18 mars 1941, à Clermont-Ferrand, Marc Bloch confie au géographe Philippe Arbos, son camarade de l’École normale supérieure, un manuscrit tapé à la machine par son épouse Simonne, ce « Témoignage » rédigé après l’armistice et qui deviendra L’Étrange Défaite. Autour de ce dépôt s’organise toute la narration. Philippe Arbos, sa fille Lucienne et le jeune Gérard, engagés dans la Résistance, racontent, se souviennent, transmettent, tandis que le manuscrit, glissé dans une boîte en fer-blanc, s’en va dormir sous la terre de Montjuzet jusqu’à la Libération.
La bande dessinée trouve là son image la plus juste, celle d’une parole enfouie comme une semence, protégée par la fidélité de quelques-uns, promise à la lumière.
Chacun songera à ces dépôts que les traditions initiatiques confient à la terre, à la crypte ou au silence, dans l’attente du temps où ils pourront de nouveau être proférés.
« Nos cœurs s’étaient terriblement endurcis »

Pour comprendre l’historien, il faut d’abord suivre le soldat. Sergent en août 1914, Marc Bloch traverse la bataille des frontières, la retraite, puis la contre-offensive de la Marne. Bourgeois lettré parmi les hommes du peuple, il s’impose une exemplarité de tous les instants, dur avec ses soldats parce qu’il l’est d’abord avec lui-même, et il note que « nos cœurs s’étaient terriblement endurcis ». Les planches consacrées aux tranchées comptent parmi les plus abouties de l’album. Laurent Bidot y déploie une gamme terreuse et brumeuse où la boue semble monter jusqu’au ciel. La mort d’Alphonse Guillemant, ce mineur du Pas-de-Calais fauché par « un shrapnel qui m’était destiné », bouleverse durablement le sergent Bloch, qui portera lui-même le corps de son ami hors de la tranchée et découvrira, dans le deuil, le poids véritable de la fraternité des armes. Blessé à la tête, gazé aux Islettes, envoyé un hiver en Algérie, cinq fois cité, il achève la guerre comme officier de renseignements, chargé d’écrire aux familles des morts. L’album reproduit deux de ces lettres, consacrées au caporal Bernard, merveilles de délicatesse où la compassion ne transige jamais avec l’exactitude. La vérité, déjà, comme une politesse due aux vivants et aux morts.
De cette fournaise naît une interrogation qui ne quittera plus Marc Bloch. Pourquoi des hommes instruits croient-ils et propagent-ils des récits sans fondement ?

Son article de 1921 sur les fausses nouvelles de la guerre, admirablement mis en images, montre la rumeur naissant d’une donnée minime, déformée, amplifiée, cristallisée par le groupe lorsque l’information manque et que la peur domine. Un siècle plus tard, chacun mesure la portée de cette critique des sources appliquée au présent.
Cette exigence plonge ses racines dans une histoire familiale que l’album retrace avec beaucoup de soin. Marc Bloch descend d’une lignée juive alsacienne d’optants, ces familles qui choisirent la France après 1871 plutôt que de demeurer en terre annexée.

Son arrière-grand-père Gabriel Bloch s’était engagé dès 1793 dans l’armée révolutionnaire, et son père Gustave Bloch, historien de la Rome antique à la Sorbonne, avait défendu Strasbourg assiégée en 1870. L’affaire Dreyfus, qui divise la France quand Marc atteint ses douze ans, achève de forger sa conscience. La démonstration de l’innocence du capitaine par la critique documentaire lui enseigne que l’histoire doit être une quête exigeante de la vérité et que les préjugés, lorsqu’ils tiennent lieu de preuve, corrompent la cité tout entière.
Poser au passé les questions du présent

Vient ensuite le savant. Strasbourg, où la France réinstalle son université dans la ville recouvrée, la rencontre de Lucien Febvre, la soutenance de Rois et Serfs, l’audace des Rois thaumaturges, ce livre qui ose interroger le toucher des écrouelles pour dévoiler la fabrique de la croyance collective, puis Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, La Société féodale et la fondation, en 1929, des Annales d’histoire économique et sociale. Le parti pris de l’album est ici des plus singuliers. Entre les séquences dessinées s’intercalent des pages entières consacrées à chacun des grands livres, véritables notices raisonnées qui exposent la thèse, la méthode et la postérité de chaque œuvre. Le procédé ralentit parfois la respiration du récit, et le lecteur pressé pourra le juger didactique. Il faut pourtant y reconnaître une fidélité profonde à l’esprit des Annales, qui voulaient poser au passé les questions du présent et abattre les murs entre les disciplines.

La méthode comparée, l’histoire des mentalités, le « doute examinateur » qui ne cède ni à la crédulité ni au doute destructeur, tout cela parlera au cherchant, familier de cette voie étroite entre l’acceptation aveugle et la négation stérile où se construit patiemment la connaissance. L’album rend aussi justice à Simonne Vidal, épouse, secrétaire, première lectrice et critique de chaque page, amie de toute une vie, dont la présence discrète traverse le livre comme une basse continue. Le parcours s’achève avec Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, texte inachevé né d’une question d’enfant, « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire », où Marc Bloch rappelle que « l’incompréhension du présent naît de l’ignorance du passé » et compare le bon historien à l’ogre de la légende, qui sait son gibier là où il flaire la chair humaine.
« Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français »
Au cœur de l’album, reproduit dans son intégralité, le testament spirituel rédigé à Clermont-Ferrand le 18 mars 1941 demeure l’un des plus hauts textes que le vingtième siècle nous ait laissés sur la dignité humaine. Marc Bloch y demande des obsèques purement civiles, écarte les prières d’une orthodoxie dont il ne reconnaît point le credo, mais affirme, face à la mort, qu’il est né Juif et qu’il n’a jamais songé à s’en défendre. Il confesse s’être efforcé, toute sa vie durant, « vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit » et tient la complaisance envers le mensonge « pour la pire lèpre de l’âme ». Il souhaite enfin que soit gravée sur sa tombe cette seule devise, Dilexit veritatem, il a chéri la vérité. Comment ne pas entendre, dans ce texte d’une hauteur souveraine, quelque chose qui touche au serment, à la parole donnée, à la liberté absolue de conscience ? L’homme qui refuse à la fois le reniement et la superstition, qui se tient debout entre les ténèbres du mensonge et la Lumière de la vérité, dessine sans le savoir la figure d’un Temple intérieur que nulle geôle ne saurait abattre.
La suite le prouve

Après la débâcle de 1940, que l’album restitue dans des doubles pages muettes d’une intensité peu commune, colonnes de réfugiés sous les avions en piqué, silence de la défaite morale autant que militaire, Marc Bloch écrit son témoignage d’historien, refusant de céder au découragement. Chassé puis maintenu par dérogation sous les lois antijuives, veillant sur une épouse malade, il entre en Résistance au sein de Franc-Tireur, devient « Narbonne », se présente en souriant comme « le plus vieux capitaine de l’armée française ». Dénoncé, arrêté le 8 mars 1944, torturé à l’École de santé militaire par les hommes de Klaus Barbie, il ne livre rien. Et dans les murs de Montluc, ultime image de la transmission, il reprend l’enseignement de l’histoire de France avec, pour unique élève, un jeune résistant. Jusqu’au seuil de la mort, le maître passe la parole.
Du pré de l’Ain à la nef du Panthéon

Jean-David Morvan, à qui la mémoire de la Résistance doit déjà Madeleine, résistante, couronnée du prix René Goscinny, conduit ce récit avec une retenue remarquable, secondé au scénario par Hélène Lemoine-Picard. Laurent Bidot, qui avait adapté avec Après la rafle le témoignage de Joseph Weismann, donne à chaque époque sa matière et sa couleur propres, du bleu horizon des tranchées aux ocres de l’Auvergne occupée. Le dossier d’Olivier Lévy-Dumoulin, qui demande à quoi sert l’histoire, et la présence attentive de Suzette Bloch, journaliste et petite-fille de l’historien, achèvent de faire de l’album un objet de mémoire autant qu’une œuvre. Quelques réserves demeurent, un dispositif d’encadrement parfois bavard, des notices qui suspendent l’émotion au moment où elle affleure. Elles pèsent peu au regard de l’essentiel.
Le 23 juin 2026, la République a fait entrer Marc Bloch au Panthéon

Cet album rappelle que l’hommage véritable ne consiste pas à graver un nom dans le marbre, mais à faire vivre une exigence. Reste alors, l’ouvrage une fois reposé, une interrogation que chacun emportera avec soi. Qu’avons-nous aimé assez ardemment pour accepter qu’un jour deux mots latins le disent sur notre pierre ?
Retrouvez « Montluc honore Marc Bloch, l’historien qui fit de la vérité un acte de résistance »
Marc Bloch – L’historien combattant
Jean-David Morvan (scén.), Laurent Bidot (ill.), Suzette Bloch (conseil édit.)
Tallandier, 2026, 104 pages, 23 € – num. 16,99 €
Le SITE de l’éditeur

