Montluc honore Marc Bloch, l’historien qui fit de la vérité un acte de résistance

En cette année 2026, qui verra Marc Bloch entrer au Panthéon le 23 juin, le Mémorial National de la prison de Montluc propose trois rendez-vous où l’histoire cesse d’être une mémoire froide pour redevenir vigilance vivante. L’historien, le résistant, le témoin de L’Étrange Défaite y rejoint les imprimeurs clandestins et les images bouleversantes de Nuit et brouillard. Une même leçon s’impose alors, face à la nuit des temps troublés, transmettre demeure un acte de lumière.

Le Mémorial National de la prison de Montluc, lieu de détention, de douleur et de mémoire, annonce une série de rencontres qui prennent, en 2026, une résonance toute particulière.

Car cette année est celle de la panthéonisation de Marc Bloch, historien majeur, cofondateur avec Lucien Febvre de la revue Annales d’histoire économique et sociale, combattant des deux guerres mondiales, résistant, arrêté, torturé, puis assassiné par les nazis en 1944. Son entrée au Panthéon, prévue le 23 juin 2026, honore à la fois l’œuvre, l’enseignement et le courage d’un homme pour qui chercher la vérité ne signifia jamais se retirer du monde, mais s’y engager avec plus de lucidité, plus de droiture et plus d’exigence.

Né à Lyon le 6 juillet 1886, Marc Léopold Benjamin Bloch appartient à une famille juive alsacienne ayant choisi la France après l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Son père, Gustave Bloch, historien de l’Antiquité, professeur à Lyon puis à la Sorbonne, lui transmet très tôt le goût des sources, de la rigueur et de cette patience intellectuelle qui permet de distinguer le fait de la rumeur, l’archive du préjugé, la connaissance de l’opinion. Élève brillant du lycée Louis-le-Grand, Marc Bloch entre à l’École normale supérieure en 1904, est reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie en 1908, séjourne à Berlin et à Leipzig, puis enseigne avant la Grande Guerre. Déjà se dessine une vocation qui ne sépare pas l’intelligence du devoir, ni le savoir de la cité.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Marc Bloch est mobilisé

Il combat dans l’infanterie, sert comme officier de renseignement, termine capitaine, reçoit la Croix de guerre avec citations et la Légion d’honneur à titre militaire. L’historien n’est pas alors un spectateur de la catastrophe européenne. Il est dans la boue, dans l’épreuve, dans la réalité immédiate des hommes et des choses. Cette expérience marque profondément son regard. Elle lui apprend que les sociétés ne se comprennent pas seulement par les grands discours, mais par les gestes, les peurs, les croyances, les fausses nouvelles, les structures profondes qui gouvernent les comportements collectifs. Plus tard, son célèbre texte sur les fausses nouvelles de la guerre révélera déjà ce qui nous parle encore aujourd’hui avec une force troublante, la vérité est fragile lorsque les hommes préfèrent croire plutôt que comprendre.

Après 1918, Marc Bloch devient l’un des grands rénovateurs de la science historique française

Professeur à Strasbourg, puis à la Sorbonne, médiéviste de première importance, auteur des Rois thaumaturges, des Caractères originaux de l’histoire rurale française et de La Société féodale, il déplace les lignes de la discipline. Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 les Annales, revue appelée à transformer durablement l’écriture de l’histoire. Il ne veut plus d’une histoire réduite aux batailles, aux règnes et aux dates mortes. Il veut une histoire totale, ouverte à l’économie, à la sociologie, à la géographie, aux mentalités, au temps long, aux humbles réalités de la vie collective. Il fait descendre l’histoire du trône des vainqueurs pour la reconduire vers les champs, les villages, les croyances, les peurs, les échanges, les rites, les structures invisibles. À sa manière, il polit la pierre brute du passé pour en faire apparaître les lignes de force.

Mais Marc Bloch n’est pas seulement un savant

Il est un citoyen. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il a cinquante-trois ans, une santé déjà éprouvée et une famille nombreuse. Il demande pourtant à combattre. En 1940, il participe à la campagne de France, connaît la débâcle, l’effondrement de l’État, la faillite des élites militaires et politiques. De cette blessure naît L’Étrange Défaite, témoignage incandescent écrit dans l’urgence, publié après sa mort. Ce livre n’est pas seulement une analyse historique de la défaite. C’est un examen de conscience national. Marc Bloch y regarde la France en face. Il refuse les consolations faciles, les excuses commodes, les mythologies de confort. Il cherche les causes, les responsabilités, les aveuglements. Il montre que la défaite militaire fut aussi une défaite intellectuelle, morale et spirituelle, lorsque l’habitude remplace l’intelligence, lorsque l’autorité se coupe du réel, lorsque les institutions cessent d’apprendre.

Puis vient Vichy

Parce qu’il est juif, Marc Bloch est frappé par les lois antisémites. Il est écarté de la Sorbonne, son appartement est réquisitionné, sa bibliothèque est spoliée.

Réfugié en zone dite libre, il enseigne à Clermont-Ferrand puis à Montpellier dans des conditions difficiles

Il pourrait partir. Il ne part pas. Il continue d’écrire, de penser, de transmettre. Dans ces années sombres, il rédige aussi Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, livre testamentaire publié après la guerre. À la question simple et immense d’un enfant, « Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire », Marc Bloch répond par toute une vie. L’histoire sert à comprendre, à discerner, à résister aux mensonges, à libérer l’esprit des fatalités apparentes. Elle n’est pas accumulation de cendres, mais conservation du feu.

En 1943, Marc Bloch entre pleinement dans la clandestinité

À Lyon, il rejoint la Résistance, notamment le mouvement Franc-Tireur puis les Mouvements unis de la Résistance. Il prend des responsabilités, participe à l’organisation, écrit, agit, prépare l’avenir. L’historien du temps long devient homme du risque immédiat. Celui qui avait étudié les sociétés féodales, les croyances royales et les structures rurales descend dans la nuit de l’Occupation avec la même exigence que dans ses livres, ne pas céder au faux, ne pas se soumettre à l’indigne, ne pas abandonner la France à ceux qui la défigurent.

Le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté à Lyon par la Gestapo

Interné à la prison de Montluc, il est torturé. Il ne livre rien d’utile. Dans ce lieu où tant d’hommes et de femmes furent broyés, humiliés, promis à la déportation ou à la mort, il demeure jusqu’au bout un maître de dignité. Le 16 juin 1944, il est fusillé à Saint-Didier-de-Formans, avec d’autres résistants. Son épouse, Simonne Vidal, qui fut aussi son soutien, sa collaboratrice et une présence essentielle dans sa vie intellectuelle, meurt quelques jours plus tard, le 2 juillet 1944. En 2026, la panthéonisation associe aussi sa mémoire, rappelant que les grandes œuvres portent parfois, dans leur ombre, une part de travail, de fidélité et de sacrifice longtemps demeurée silencieuse.

Les motifs de cette panthéonisation se tiennent dans trois mots, œuvre, enseignement, courage

Le bureau de Marc Bloch

L’œuvre d’abord, parce que Marc Bloch a changé la manière de faire de l’histoire. Il a appris aux historiens à regarder autrement, à chercher sous l’événement la structure, sous le document la société, sous le fait la mentalité, sous la défaite les causes profondes. L’enseignement ensuite, parce que Marc Bloch fut un professeur au sens le plus noble du terme, non pas un distributeur de savoirs, mais un éveilleur d’esprit critique. Il voulait former des intelligences libres, capables d’interroger les sources, de refuser les simplifications, de distinguer l’exactitude de la propagande. Le courage enfin, parce que Marc Bloch ne sépara jamais la pensée de l’action. Il combattit en 1914, voulut encore servir en 1939, entra dans la Résistance en 1943, mourut en 1944 sans renier ce qu’il avait servi toute sa vie, la vérité, la France, la liberté de l’esprit.

C’est pourquoi Montluc est un lieu si juste pour évoquer Marc Bloch

Le Panthéon dit la reconnaissance nationale. Montluc dit le prix payé. Entre les deux se déploie tout le sens d’une mémoire républicaine qui ne doit jamais devenir simple cérémonie.

Marc Bloch n’entre pas seulement dans le temple laïque des grands hommes. Il y entre comme une conscience en éveil. Il rappelle que la science historique est une ascèse, que le patriotisme peut être lucide, que la République exige autre chose que des mots, et que l’honneur d’un intellectuel ne consiste pas à commenter le monde depuis le seuil, mais parfois à franchir la porte du danger.

Mardi 9 juin à 18 h 30, Yann Potin viendra présenter Marc Bloch, l’histoire en résistance, ouvrage collectif publié aux éditions du Seuil. Cette rencontre, suivie d’un temps de dédicaces avec la librairie Traits d’union de Lyon 7e, rappellera combien Marc Bloch incarne une figure rare, celle d’un savant pour qui l’exigence critique devient morale civique. À travers lui, l’histoire n’apparaît plus comme une discipline réservée aux bibliothèques, mais comme une école de discernement dans les temps de confusion.

NUIT ET BROUILLARD

Mercredi 10 juin à 18 h 30, Ophir Levy reviendra sur Nuit et brouillard d’Alain Resnais, sorti en 1956, dont 2026 marque les 70 ans. La projection du film ouvrira la soirée, avant une réflexion sur son histoire, son usage et son héritage dans la mémoire de la Shoah et de la déportation. Là encore, l’image devient archive, l’art devient témoin, le cinéma devient passage entre les morts et les vivants.

Enfin, aujourd’hui, samedi 30 mai à 10 h 30, la visite guidée thématique « Imprimeurs clandestins sous l’Occupation » a fait revivre le rôle capital de la presse clandestine, des tracts, des journaux et de ces artisans de l’ombre qui opposèrent l’encre libre à la propagande de Vichy et de l’occupant. Ce rendez-vous dialogue puissamment avec Marc Bloch. Car résister, c’est aussi imprimer, transmettre, faire circuler la parole vraie quand le mensonge occupe les murs, les ondes et les consciences.

À Montluc, la mémoire ne se contemple pas comme une pierre morte

Elle se travaille. Elle s’imprime. Elle se transmet. Et, en cette année Marc Bloch, elle rappelle que l’histoire, lorsqu’elle demeure fidèle aux faits, devient l’une des plus hautes formes de résistance. Dans un monde saturé de rumeurs, de falsifications et de passions tristes, la leçon de Marc Bloch demeure brûlante. Chercher la vérité n’est pas un luxe de savant. C’est une discipline intérieure, une fidélité civique, une lumière tenue debout dans la nuit.

École Marc Bloch, Lyon

Infos pratiques

Mémorial National de la prison de Montluc
4 rue Jeanne Hachette, Lyon 3e
Événements gratuits sur réservation / Téléphone 04 78 53 60 41 / Courriel
Horaires d’ouverture : Du mercredi au vendredi de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Le samedi de 10 h 00 à 12 h 30 et de 14 h 00 à 18 h 00 / Visite guidée à 16 h 00 / Fermeture du site les jours fériés

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES