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Quand les enfants de l’équerre et du niveau chantaient la République des vertus
La Marseillaise – Bnf
En ce 14 juillet, jour de fête nationale, La Marseillaise retrouve sa place dans l’espace public, sur les places, dans les cérémonies, au cœur de la mémoire républicaine. Mais derrière l’hymne national se cache aussi une histoire moins connue, celle de ses réappropriations fraternelles, symboliques et maçonniques.
À la fin du XVIIIe siècle, des Frères chantèrent eux aussi sur l’air des Marseillais, non pour appeler au combat sanglant, mais pour célébrer l’équerre, le niveau, la lumière, l’égalité et la vertu.
Cette Marseillaise maçonnique oubliée rappelle qu’au-delà du chant patriotique se tient une autre musique, celle d’une République intérieure où l’homme apprend à devenir libre, juste et fraternel.
La Marseillaise
Il existe parfois, au détour des vieux recueils oubliés, des textes qui ouvrent une fenêtre sur l’âme profonde d’une époque
Des chants qui ne sont pas seulement des mélodies destinées à accompagner une cérémonie ou un banquet, mais de véritables archives sensibles où résonnent les espérances, les combats et les idéaux d’hommes qui voulaient transformer le monde en commençant par transformer leur propre regard.
Le Cantique maçonnique sur l’air des Marseillais, composé par le Frère Delalande à la fin du XVIIIe siècle, appartient à cette catégorie rare.
Il témoigne d’un moment singulier où la ferveur révolutionnaire, l’héritage des Lumières et la culture symbolique des Loges se rencontrent.
Nous sommes autour de 1796
La France sort des heures sombres de la Terreur. Les Loges, profondément désorganisées par les bouleversements révolutionnaires, reprennent progressivement leurs travaux. À Roye, dans la Somme, la Loge Le Temple du Silence célèbre sa réouverture. Le premier jour du premier mois de l’année maçonnique 5796, les Frères se retrouvent lors d’un banquet. Après un discours consacré aux devoirs du Franc-Maçon, le Frère Delalande interprète un cantique composé sur l’air déjà célèbre de La Marseillaise.
Le choix de cette musique n’est évidemment pas neutre.
Quelques années auparavant, ce chant avait accompagné l’entrée de la Révolution dans une nouvelle dimension
Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html
Mais sous la plume de Delalande, l’appel aux armes devient un appel à la construction intérieure.
« Enfants du niveau, de l’équerre, Le jour de gloire est arrivé »
La substitution symbolique est remarquable
Les enfants de la patrie deviennent les enfants de l’équerre et du niveau.
Le niveau rappelle l’égalité essentielle entre les êtres humains. Il abolit les distinctions artificielles pour rappeler que, devant la mort comme devant l’initiation, chacun retrouve la même condition. L’équerre invite à la rectitude, à la justice, à l’accord entre la pensée et l’action.
Source http://mvmm.org/c/docs/marseill.html
Le combat n’est plus seulement extérieur. Il devient intérieur.
Le véritable ennemi n’est plus uniquement l’oppresseur politique. C’est l’ignorance, le fanatisme, l’intolérance et tout ce qui empêche l’homme de devenir pleinement humain.
« Vous voyez arriver les temps Qu’avaient préparés vos lumières »
Cette phrase concentre l’esprit du siècle
Elle ne signifie pas que la Révolution française serait une création de la Franc-Maçonnerie, raccourci souvent utilisé par les adversaires de l’Ordre. Elle rappelle simplement que les Loges du XVIIIe siècle furent des lieux où circulèrent des idées nouvelles.
La liberté de conscience, l’idéal de fraternité, la réflexion sur l’égalité civile, la confiance dans le perfectionnement de l’être humain appartenaient à cet horizon commun des Lumières.
Le refrain lui-même connaît une étonnante transmutation.
« Aux armes, mes amis, Déchargez vos canons, Tirez, tirez à la santé De tous les vrais Maçons »
Rouget de Lisle composant Ma Marseillaise
Le canon du soldat devient le canon du banquet maçonnique
L’arme qui détruit devient la coupe qui rassemble. La poudre du champ de bataille devient la parole fraternelle portée lors des santés rituelles. Toute l’alchimie symbolique maçonnique est là. Transformer la violence du monde en énergie de construction. Transformer le métal brut en lumière.
Rouget de Lisle, La Marseillaise et la mémoire maçonnique
Derrière cette adaptation maçonnique apparaît naturellement l’ombre du créateur du chant originel, Claude-Joseph Rouget de Lisle.
Rouget_de_Lisle 1792
Né le 10 mai 1760 à Lons-le-Saunier, officier du génie, poète, auteur dramatique et musicien, Rouget de Lisle compose dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, à Strasbourg, le Chant de guerre pour l’armée du Rhin. La France vient de déclarer la guerre à l’Autriche. Le maire de Strasbourg, Philippe-Frédéric de Dietrich, cherche un chant capable d’accompagner l’enthousiasme patriotique des volontaires.
Rouget de Lisle écrit alors une œuvre destinée à devenir l’un des chants les plus célèbres du monde. Elle ne s’appelle pas encore La Marseillaise. Ce sont les fédérés venus de Marseille qui, en montant vers Paris durant l’été 1792, popularisent ce chant au point que le peuple finit par lui donner leur nom.
Le 14 juillet donne à cette histoire une résonance particulière
Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 au Champ de Mars
Ce jour ne commémore pas seulement la prise de la Bastille de 1789. Il renvoie aussi à la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, moment d’union nationale où la Révolution tenta de se penser comme réconciliation, serment collectif et fraternité civique. C’est pourquoi La Marseillaise, devenue hymne national, ne doit pas seulement être entendue comme un chant de guerre. Elle est aussi l’un des grands récits sonores de la République française, avec ses grandeurs, ses tensions, ses blessures et son espérance.
L’histoire maçonnique de Rouget de Lisle mérite alors d’être abordée avec précision
Daniel Ligou – Babelio
Le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, publié sous la direction de Daniel Ligou, dans sa nouvelle édition augmentée aux Presses universitaires de France en 2012, apporte une indication nette. À l’article consacré à Claude-Joseph Rouget de Lisle, il est rappelé que le célèbre auteur de La Marseillaise appartenait à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville. Le même article précise que plusieurs membres de sa famille furent affiliés à la Loge L’Intimité, à l’Orient de Niort.
Cet apport est capital
Il permet de sortir d’une zone d’allusions incertaines pour rejoindre le terrain plus sûr de la documentation maçonnique. Loin d’être une simple légende entretenue par la mémoire fraternelle, l’appartenance de Rouget de Lisle à la sociabilité maçonnique trouve ainsi un appui dans une source de référence.
Le fichier Bossu, conservé à la Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, vient compléter cette indication
La fiche consacrée à Rouget de Lisle rappelle les grandes étapes de son parcours profane. Claude-Joseph Rouget de Lisle, né à Lons-le-Saunier le 10 mai 1760, fut élève sous-lieutenant à l’École de Mézières en 1782, ingénieur ordinaire et aspirant lieutenant en 1784, lieutenant à Grenoble, puis premier au château de Joux en 1789, capitaine en Alsace en 1791. Suspendu le 23 août 1792, arrêté sous la Terreur, il fut réintégré dans le Génie le 20 mars 1795. La fiche mentionne encore la campagne de Bretagne, sa démission acceptée le 12 avril 1796, puis ses activités d’auteur de pièces de théâtre et de chants, dont La Marseillaise. Elle indique enfin sa mort à Choisy-le-Roi le 26 juin 1836.
Mais l’élément le plus précieux, pour notre propos, se trouve dans la fiche maçonnique elle-même
Le fichier Bossu rattache Rouget de Lisle à la Loge Les Frères Discrets, à l’Orient de Charleville, en 1782. La mention, brève, sèche, presque administrative, a pourtant la force des documents d’archives. Elle inscrit le nom du futur auteur de La Marseillaise dans le paysage maçonnique de la fin de l’Ancien Régime.
Cette date de 1782 n’est pas indifférente
Rouget de Lisle est alors un jeune officier en formation, au moment où les Loges militaires et les Loges d’Orient de province constituent d’importants lieux de sociabilité, de rencontre et de circulation des idées. La Franc-Maçonnerie n’est pas encore prise dans les lectures fantasmatiques qui viendront plus tard. Elle est un espace de parole, de reconnaissance, de fraternité choisie, d’éducation morale et symbolique. Elle accueille des officiers, des magistrats, des médecins, des hommes de lettres, des musiciens, des savants, des administrateurs, tous marqués, à des degrés divers, par la culture des Lumières.
Rouget de Lisle appartient à ce monde
Son génie propre, sa sensibilité poétique, son tempérament parfois difficile, son goût de la musique et de la parole chantée s’inscrivent dans une époque où la chanson politique, le cantique, l’hymne et le chant de banquet ne sont pas de simples divertissements. Ils sont des véhicules d’idées. Ils forment une pédagogie collective. Ils donnent à entendre ce que les discours ne suffisent pas toujours à transmettre.
La Marseillaise, par Alfred Marzolff, à Strasbourg.
La notice du fichier Bossu donne aussi à voir les ombres de l’homme. Elle évoque les reproches adressés à Rouget de Lisle par ses chefs, son épicurisme et son peu d’ardeur au travail. Cette notation, presque rude, restitue une figure moins lisse que la statue patriotique. L’auteur de La Marseillaise ne fut pas seulement un héros de bronze. Il fut un homme de chair, avec ses contradictions, ses fragilités, ses fidélités et ses écarts. Cela ne diminue pas sa grandeur. Cela la rend plus humaine.
Et cette humanité même intéresse le regard maçonnique.
Car l’initiation ne célèbre pas des êtres parfaits. Elle travaille sur des pierres brutes
Elle ne nie ni les failles ni les aspérités. Elle les reconnaît comme matière première d’un possible perfectionnement. Rouget de Lisle, homme des Lumières, officier, poète, musicien, auteur d’un chant devenu plus grand que lui, apparaît ainsi comme une figure de passage entre l’individu et le mythe, entre la Loge et la Nation, entre le chant fraternel et l’hymne civique.
14 juillet rue Daunon, Childe Hassam
Philippe-Frédéric de Dietrich, qui accueille la première interprétation du chant à Strasbourg, appartient lui aussi à cet univers de sociabilité éclairée où la Franc-Maçonnerie, les sciences, la politique municipale et l’idéal de réforme pouvaient se rencontrer. L’esprit qui entoure la naissance de La Marseillaise est donc celui d’un monde où se croisent officiers, savants, philosophes, hommes des Lumières et membres des Loges.
Mais La Marseillaise dépasse très vite son auteur. Elle devient un mythe. Un chant de passage. Un chant de seuil.
Comme dans une initiation, elle raconte une sortie de l’ancien monde et une marche vers une réalité nouvelle.
Son vocabulaire appartient à la guerre révolutionnaire, mais sa postérité dépasse largement le combat militaire. Elle devient l’expression d’un peuple qui cherche sa souveraineté et affirme sa dignité.
C’est précisément cette puissance symbolique qui explique pourquoi des Francs-Maçons du XVIIIe et du XIXe siècle vont reprendre son air.
Ils ne reprennent pas la violence du combat. Ils en extraient l’énergie. La Marseillaise maçonnique remplace la victoire sur l’ennemi par la victoire sur soi-même.
Elle transforme le champ de bataille en chantier. Le soldat devient bâtisseur. L’arme devient outil. La conquête devient perfectionnement.
Une autre révolution, celle de l’homme intérieur.
Le cantique de Delalande poursuit cette idée lorsqu’il proclame
« Toi, malheureux sans ressource, Toi, vertueux persécuté, Viens chez nous, de l’humanité Nous te découvrirons la source »
La Loge apparaît ici comme un refuge moral. Non un lieu séparé du monde, mais un espace où l’humain retrouve sa dignité.
La dernière strophe ouvre enfin sur l’universalisme maçonnique
« Sur la surface de la terre, Tous les Francs-Maçons répandus Ne font que prêcher les vertus, Ne font que porter la lumière »
Ces mots traversent les siècles.
Ils rappellent que l’idéal maçonnique n’est pas celui d’une domination mais celui d’une transmission. Porter la lumière ne signifie pas posséder la vérité. Cela signifie chercher. Toujours chercher.
Monet-montorgueil
Cette Marseillaise des enfants de l’équerre et du niveau, conservée dans les recueils maçonniques du XIXe siècle et citée par l’historien Daniel Ligou, demeure un magnifique témoignage d’une époque où l’on croyait encore que chanter ensemble pouvait contribuer à construire un monde nouveau.
La publier un 14 juillet, ce n’est donc pas ajouter une curiosité maçonnique à la fête nationale C’est rappeler que la République, lorsqu’elle demeure fidèle à sa promesse la plus haute, n’est pas seulement une organisation politique. Elle est aussi une exigence morale.
Entre Rouget de Lisle et Delalande, entre la Nation et le Temple, entre le citoyen et l’initié, une même interrogation demeure.
Comment faire naître un homme plus libre, plus juste et plus fraternel ?
Car avant de changer la cité, le Franc-Maçon le sait depuis toujours. La première pierre à tailler est celle qu’il porte en lui.
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.