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Publiée à Paris en 1735, cette édition des Mœurs des Israélites et des Chrétiens réunit deux textes majeurs de l’abbé Claude Fleury. L’ouvrage ne fut pas écrit pour les Francs-Maçons. Il pouvait néanmoins offrir aux premiers initiés du XVIIIe siècle une précieuse intelligence du monde biblique dont leur symbolisme était déjà profondément nourri. Une lecture qui impose toutefois de ne pas confondre l’auteur avec un autre Fleury : le cardinal André-Hercule, adversaire déclaré des premières Loges françaises.
Claude_Fleury_by_Dominique_Sornique
Un livre plus ancien que son millésime
Il faut d’abord soulever délicatement la poussière déposée par les siècles sur la page de titre. Le volume conservé et numérisé par la Bibliothèque numérique de Kielce porte bien la date de 1735. Il est publié à Paris chez Émery, Saugrain père et Pierre Martin, sous le nom de Claude Fleury. Mais il ne s’agit pas de l’édition originale de l’œuvre.
Les Mœurs des Israélites avaient paru dès 1681, avant d’être profondément remaniées l’année suivante. Les Mœurs des Chrétiens furent publiées séparément en 1682. Les deux traités furent ensuite fréquemment réunis sous un titre commun. L’ensemble connut une diffusion considérable, jusqu’au XIXe siècle, et la première partie fut traduite dans onze langues.
L’édition parisienne de 1735 est donc posthume
Claude Fleury, né à Paris en 1640, était mort le 14 juillet 1723. Fils d’un avocat au Conseil privé, formé chez les jésuites du collège de Clermont, il étudia le droit civil et l’histoire avant d’être reçu avocat au Parlement de Paris en 1658. Après neuf années d’exercice, cet esprit méthodique et déjà profondément attiré par les questions religieuses abandonna le barreau pour la théologie et reçut l’ordination sacerdotale. Proche de Bossuet, il mena dès lors une carrière à la croisée de l’Église, de la Cour, de la pédagogie et de l’érudition historique.
Louis XV à l’âge de 5 ans
Précepteur des fils du prince de Conti, puis du comte de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV, il devint ensuite sous-précepteur des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry, petits-fils du Roi-Soleil, auprès desquels il travailla aux côtés de Fénelon. En 1716, il fut choisi comme confesseur du jeune Louis XV. Cette longue fréquentation des princes ne fit pourtant pas de lui un homme de cour avide d’influence : sa réserve, sa modération et son refus des querelles lui valurent le surnom significatif de « judicieux Fleury ».
Élu le 2 juillet 1696 à l’Académie française, il succéda à La Bruyère au fauteuil 36 et fut reçu sous la Coupole quelques jours plus tard, le 16 juillet. Il est ainsi le 123e membre de l’institution. Son œuvre majeure demeure l’immense Histoire ecclésiastique, publiée en vingt volumes, entreprise d’érudition saluée jusque par Voltaire et La Harpe. L’historien Prosper de Barante y reconnaissait un travail où l’érudition s’accompagnait de « critique et bonne foi ». Cette formule définit assez justement l’esprit des Mœurs des Israélites et des Chrétiens : moins le zèle d’un polémiste que la patience d’un historien, attentif à replacer les croyances, les institutions et les coutumes dans la durée des sociétés humaines.
Le dessein de Claude Fleury apparaît, pour son temps, d’une remarquable largeur. Il ne veut pas seulement dresser l’inventaire des coutumes d’Israël. Il cherche à restituer une civilisation dans son unité : agriculture, famille, éducation, justice, guerre, autorité des anciens, nourriture, vêtements, purification, fêtes, prière et gouvernement.
Son principe de lecture pourrait presque servir de règle à toute démarche initiatique.
Se défaire de ses préjugés, replacer les hommes dans leur temps et leur lieu, puis les juger selon le bon sens et la droite raison.
Claude Fleury invite ainsi son lecteur à dépasser l’étrangeté première des récits bibliques Derrière les sacrifices, les prescriptions alimentaires ou les usages familiaux, il croit découvrir une société fondée sur le travail, la transmission, la frugalité et la responsabilité. Il oppose volontiers cette « noble simplicité » à l’oisiveté, au luxe, aux inégalités excessives et au mépris du travail manuel qui caractérisent, selon lui, la société de son siècle.
L’Institut de France où siège l’Académie française.
Son regard demeure naturellement celui d’un ecclésiastique catholique du XVIIe siècle
L’histoire d’Israël y est ordonnée à l’accomplissement chrétien, et certaines interprétations portent la marque d’une théologie aujourd’hui historiquement située. Pourtant, dans ce cadre, Fleury accomplit un geste essentiel : il refuse de réduire les anciens Israélites à un peuple grossier ou superstitieux. Il les compare aux Grecs, aux Romains et aux Égyptiens, et reconnaît en eux une civilisation porteuse de morale, d’économie et de pensée politique.
De l’ancienne Alliance aux premières communautés chrétiennes
Louis XV à l’âge de 17 ans
La seconde partie poursuit cette recherche en examinant les mœurs des premiers Chrétiens. Fleury y étudie successivement l’Église de Jérusalem, le temps des persécutions, l’instruction, le baptême, la prière, l’étude des Écritures, le travail, les repas, les mariages, l’union des fidèles, les assemblées, le secret des mystères, l’hospitalité, le soin des pauvres, les sépultures, les ministères et la discipline communautaire.
Il accorde une attention particulière à l’union des cœurs et à la mise en commun des biens dans la première communauté de Jérusalem. Ce modèle ne repose pas seulement sur une doctrine professée, mais sur une manière de vivre : instruire, partager, travailler, secourir et transmettre.
Le livre devient alors une vaste architecture morale.
Les pierres en sont les coutumes ; les assises, les vertus ; la clef de voûte, la fidélité à une loi supérieure. Fleury ne se contente pas de raconter ce que les croyants affirmaient. Il cherche à montrer comment leurs convictions prenaient corps dans la cité, la famille et la communauté.
Une lecture possible pour les premiers Francs-Maçons
Rien ne permet d’affirmer que les premières Loges françaises auraient fait des Mœurs des Israélites et des Chrétiens un manuel d’instruction. Il serait imprudent d’en faire une source directe des rituels ou des grades. L’ouvrage n’enseigne aucun signe, aucun attouchement, aucun mot de reconnaissance.
Mais sa présence dans la culture religieuse et savante du temps ne pouvait être indifférente à des hommes dont l’univers symbolique se construisait autour de l’Ancien Testament, de la géométrie, du Temple de Salomon et de l’art de bâtir.
Les Constitutions dites d’Anderson publiées à Londres en 1723 inscrivaient déjà l’histoire légendaire de la Maçonnerie dans une immense généalogie biblique. Moïse y était présenté comme conduisant les Israélites à la manière d’une grande Loge, tandis que le Temple de Jérusalem devenait le modèle par excellence de l’architecture sacrée.
Dans ce contexte, le livre de Fleury pouvait fournir au Maçon cultivé autre chose qu’une simple exégèse.
Le roi Salomon
Mais bien une représentation vivante du monde sur lequel reposaient ses symboles. Le patriarche n’y était plus seulement un nom prononcé dans un récit ; il devenait chef de famille, pasteur, transmetteur et gardien de la mémoire. Salomon retrouvait sa place de roi, de juge et d’organisateur. Jérusalem apparaissait comme une cité habitée avant d’être élevée en figure spirituelle.
L’ouvrage n’explique donc pas le rituel maçonnique. Il éclaire l’arrière-pays biblique dans lequel celui-ci pouvait prendre racine.
De même, les chapitres consacrés au travail, à l’autorité des anciens, à l’instruction, aux assemblées, à l’union, au secours des pauvres ou au secret des mystères pouvaient résonner avec l’idéal naissant de la Loge. Non parce que l’Église primitive et la Franc-Maçonnerie se confondraient, mais parce qu’elles mobilisent l’une et l’autre, selon des finalités différentes, les images de la communauté ordonnée, de la transmission et de l’édification intérieure.
Surtout, ne pas confondre les deux Fleury
C’est ici que l’histoire nous tend un piège patronymique.
Cardinal_de_Fleury
Claude Fleury, auteur de l’ouvrage, n’est pas le cardinal André-Hercule de Fleury. Le premier meurt en 1723, avant que la Franc-Maçonnerie ne s’implante véritablement en France. Il ne peut donc être tenu pour responsable des mesures prises contre les Loges.
C’est André-Hercule de Fleury, cardinal et principal ministre de Louis XV, qui interdit en septembre 1737 les associations non autorisées, en visant tout particulièrement les assemblées de « frey-maçons ». Les travaux historiques montrent que cette intervention procédait d’abord d’une logique de police et de sécurité monarchique : sous l’Ancien Régime, toute réunion échappant au contrôle du pouvoir pouvait être considérée comme suspecte.
Le paradoxe n’en est que plus saisissant
En 1735 paraît sous le nom de Claude Fleury un livre capable d’aider les lecteurs à mieux comprendre les Israélites, les premiers Chrétiens et l’univers biblique du Temple. Deux ans plus tard, un autre Fleury tente de refermer les portes des premières Loges françaises.
L’un transmet une connaissance ; l’autre prononce une interdiction.
Lorsque le livre devient parvis
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Relire aujourd’hui les Mœurs des Israélites et des Chrétiens, ce n’est donc pas chercher un traité maçonnique dissimulé sous la soutane d’un abbé.
C’est retrouver une strate intellectuelle et spirituelle du monde dans lequel la Franc-Maçonnerie moderne a pris forme.
Claude Fleury rappelle au lecteur que les symboles ne descendent jamais seuls jusqu’à nous. Ils portent avec eux des manières de vivre, de travailler, de prier, de gouverner et de transmettre. Avant de devenir une figure rituelle, le Temple fut une mémoire habitée. Avant de devenir une parole initiatique, l’Écriture fut l’histoire d’un peuple, de ses fidélités, de ses épreuves et de ses espérances.
Entre les deux Fleury, l’histoire place ainsi deux colonnes singulières : auprès de l’une, le livre et sa lumière ; auprès de l’autre, l’ordre de police et la porte que l’on voudrait fermer. Au Franc-Maçon de discerner laquelle conduit véritablement vers le Temple.
Référence bibliographique Claude Fleury, Mœurs des Israélites et des Chrétiens, Paris, chez Émery, Saugrain père et Pierre Martin, édition de 1735
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice.
Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment.
Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.