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L’étymologie est pleine de ressources, même l’été… Voyez, ce mot de « négoce » qui recouvrait, autrefois, toutes les affaires, toutes les occupations, tous les intérêts de ce monde, avant de se restreindre dans l’usage à diverses activités de commerce, puis de désigner, à la marge, certains trafics suspects, eh bien, ce mot de « négoce » est emprunté – ce qui n’est en rien surprenant – au latin negotium, utilisé, dans l’Antiquité, au premier sens que je viens de mentionner.

Ce n’est donc point là la cause de mon étonnement : il faut la rechercher dans le concept lui-même, construit par opposition à l’otium, ce temps libre sporadique ou prolongé où l’on profite du repos pour s’adonner à la méditation, à l’étude, à des loisirs intellectuels et vertueux, s’éloignant des agitations quotidiennes[1]. On voit toute l’importance que les Romains y attachaient pour avoir décidé de définir les activités productives et profitables comme la négation de l’otium, c.-à-d. le negotium, accordant morphologiquement, je n’ose dire : radicalement, la primauté au premier sur le second !
C’est un chercheur de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), Jean-Miguel Pire (n’ayez crainte, le Pire côtoie le meilleur !), qui invitait tout un chacun, il y a quelques années, à renouer avec un loisir fécond, studieux et désintéressé « pour lutter contre la marchandisation du monde », en consacrant ce temps – et ô combien celui des vacances – « à s’améliorer soi-même, à progresser pour accéder à une cohérence et à une compréhension du monde plus grandes[2] ».
Les mots changent de sens au fil des siècles et otium n’y fait pas exception, il oscilla aussi dans sa compréhension avec une oisiveté vaine, un relâchement paresseux ou un isolement mélancolique – ce qui n’est guère mieux –, negotium, à l’inverse, ravivant occasionnellement ses nuances, sous couleur d’activité civique au service de la communauté. C’est la glorieuse itinérance du vocabulaire. Toutefois, le sens dominant d’otium est resté noble. L’idée s’en trouvait primitivement chez les Grecs : à l’instar de Socrate, la vie contemplative, dédiée à la philosophie, s’y était érigée en modèle, celui-ci influençant les idées de la Rome antique, et ce fort progressivement, à partir du IIe siècle avant notre ère, non sans quelque vigoureuse résistance, au demeurant, car, idéalement, le citoyen romain se plaçait au service de l’État et son engagement au profit de la collectivité primait sur sa vie intérieure, si bien que le développement de sa pensée, favorisé par l’otium, débouchait nécessairement dans la vie active – tout individu mâle, tout vir (d’où vient l’adjectif « viril », quelque peu viral sur les réseaux sociaux, actuellement) devant principalement se dévouer au cursus honorum, à la carrière très réglée des honneurs.

Cicéron donna de l’otium un bon exemple, lui qui, tombé en disgrâce sous César, se retira dans sa villa de Tusculum qu’il affectionnait particulièrement, parmi ses propriétés, et n’eut plus d’autre « loisir » que de s’adonner à l’otium, cette pipe qui réveille les consciences, soit dit pour faire image… Enchaînant les traités, il espéra non seulement ne pas se faire oublier de ses concitoyens, mais se rendre utile à leurs yeux. Après avoir redoublé d’étude et de zèle, il évoqua cette période finale de sa vie, dans sa célèbre plaidoirie Pro Sestio, comme un « cum dignitate otium » qu’après moult débats sémantiques, on se propose de traduire par : « un repos dans l’honneur ».
Un « repos » ? Quel mot polysémique, quand bien même il ne désigne pas une large marche entre deux étages, une surface unie dans une œuvre d’art ou le cran d’une arme à feu ! C’est, en effet, à la fois : l’interruption volontaire de l’activité afin de récupérer ses forces, en cela, un besoin physiologique indispensable, au dire même de l’Organisation mondiale de la santé ; en psychologie, un mécanisme opposé au stress ; juridiquement, un droit fondamental du salarié, désormais lié, par les traités, à la dignité humaine ; religieusement, le temps du Shabbat consacré à la sanctification ou encore le dimanche qui s’est imposé aux chrétiens comme « le jour du Seigneur ». Quant au bouddhisme, il nous met à sa façon sur la Voie, en comprenant le repos comme un apaisement de l’esprit, une extinction de l’agitation mentale et un exercice de méditation dont l’ultime étape est représentée par le Nirvana qui symbolise la cessation totale des souffrances.

Sans vouloir me perdre ici en considérations philosophiques, je voudrais citer le propos provoquant d’un énergique défenseur du droit au temps libre, Sir Bertrand Russell, 3e comte du nom, fils d’aristocrates très « évolués » à la mode Jules et Jim et surtout immense mathématicien et philosophe britannique, lauréat du prix Nobel de littérature en 1950, qui n’hésita pas à prétendre que : « Une grande partie des maux du monde moderne provient de l’habitude de considérer le travail comme une vertu. » C’était en 1932, dans son Éloge de l’oisiveté (titre original : In Praise of Idleness). Il y voyait un préjugé moral des classes privilégiées qui redoutaient que, dans l’oisiveté, les classes les plus pauvres ne se livrassent à la dépravation, alors que la production industrielle était, à son avis, désormais, suffisante pour assurer, avec un minimum de travail, les besoins de la population. Il affirmait, en conséquence, que quatre heures de travail par jour suffiraient pour que chacun pût consacrer le reste de son temps au loisir, dans une conception qui se rapprochait, d’ailleurs, de l’otium loué par Sénèque[3], qui prônait un repos roboratif et fructueux. En effet, selon le philosophe stoïcien du 1er siècle, « ne sont pas oisifs ceux dont les plaisirs ont beaucoup à faire », et d’en recommander les bienfaits, en ces termes : « il faut savoir détendre sa pensée : elle se relève, après un repos, plus assurée et plus vive » (Sur la tranquillité de l’âme, XVII, 5-8). C’était aussi la conviction de Paul Valéry qui, dans ses Cahiers, de façon récurrente, développait l’idée que, même à l’échelle très réduite du sommeil, la suspension de l’activité intellectuelle permettait la renaissance de la pensée.

Pour nous qui célébrons la Gloire au Travail, sachant que notre Frère Voltaire avait pu dire, dans son Candide : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin », il nous reste à méditer, à l’heure de l’intelligence artificielle générative et quasiment à un siècle de distance, l’assertion prophétique du grand logicien, vieil original au cœur d’artichaut et aux mœurs très libres, plus connu, cela étant, pour ses positions fluctuantes en matière de pacifisme, quoique conjoncturellement cohérentes (c’est le moins qu’on pût en attendre de lui !), sans compter que le célèbre auteur du paradoxe du barbier demeure, devant l’Éternel, le père de la fameuse théorie de la théière reposant sur l’idée qu’une hypothétique théière, trop petite pour être observée, orbiterait autour du Soleil, entre la Terre et Mars, et que, faute de pouvoir prouver sa non-existence, on demanderait à tout le monde d’y croire, comme, du reste, on ne s’en est guère privé, au cours des siècles, pour quoi que ce fût d’autre…
| Bref, il est vrai que le repos peut rendre plus intelligent (je ne dis pas cela pour moi qui suis à la retraite…) et, quand il est bien employé, il peut – qui mieux est – être vu, à la fois, comme une récompense, une discipline et un idéal, tant il favorise la liberté intérieure, l’épanouissement humain et l’équilibre social. Alors, vive l’été et que les vacances soient l’otium du peuple ! |
[1] On lira, avec profit, sur le sujet, comme le disait le Nouvel Observateur, la « réjouissante anthologie de textes latins [traduits] concoctée par Jean-Noël Robert », intitulée : L’Empire des loisirs, L’otium des Romains, Signets Belles Lettres, 2011, 336 p., 15 €. Cliquer ici pour une présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.
[2] Jean-Miguel Pire, Otium, Art, éducation, démocratie, préface de Jean de Loisy, Actes Sud, 2020, 224 p., 21 €. Cliquer ici pour une présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.
[3] Au-delà des citations de Sénèque qui suivent cet appel de note, on peut accéder à un extrait plus large du dialogue Sur la tranquillité de l’âme, en cliquant ici.
