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Avec La Rose et le Poison, Solange Sudarskis, essayiste couronnée par l’Institut Maçonnique de France, se fait romancière et entraîne le lecteur dans le Paris de l’automne 1742, entre taverne enfumée, couvent muré, salons philosophiques et loges encore à demi clandestines. Sous l’intrigue d’un empoisonnement qui vise Marie-Anne de Nesle, favorite répudiée de Louis XV, se déploie une méditation sur la parole donnée, sur les fraternités mises à l’épreuve du pouvoir et sur la justice qu’un homme de bien peut espérer arracher à un monde de compromis. L’Art royal n’y tient pas lieu d’ornement, il forme la colonne vertébrale du récit.

Tout commence sous une pluie de malédiction, un soir d’octobre 1742

Armand de Saint-Clair, cadet d’une famille noble du Poitou, initié trois ans plus tôt dans la loge des Trois Colonnes à l’Orient de Bordeaux, arrive à Paris sur la foi d’une lettre elliptique de Jacques-Henri de Fargues, son ami d’enfance et son frère de loge. À peine retrouvé dans la taverne de la Pomme de Pin, Fargues meurt poignardé, le temps de glisser dans la main d’Armand une carte de tarot, L’Amoureux, chargée de symboles alchimiques, et de murmurer un nom de couvent. Le mot le plus juste du roman tombe quelques pages plus loin, lorsque le jeune homme comprend que la mort, « ce n’est pas le corps qui tombe, c’est la phrase inachevée ». Toute l’enquête qui suit consistera précisément à achever cette phrase, c’est-à-dire à honorer une parole que la lame d’un spadassin a interrompue. Le serment survit au serviteur, voilà la première leçon, très maçonnique, de ce roman d’aventures.
L’objet de la parole interrompue porte un nom que l’Histoire connaît
Marie-Anne de Nesle, la Rose de Nesle, favorite de Louis XV exilée au couvent de la Visitation Sainte-Marie après la maladie du roi à Metz, se meurt lentement, et la novice Louise de Montalais, qui la connaît depuis l’enfance, a reconnu dans ses souffrances la signature du poison. Une lettre entrevue, un sceau énigmatique, deux initiales, M.L., voilà tout ce dont dispose Armand pour remonter une chaîne qui conduit des bas-fonds du Temple aux petits appartements de Versailles.
« Nous avons une fraternité, pas une baguette magique »
La réussite du livre tient à la manière dont la Franc-Maçonnerie y travaille, discrètement et constamment. Solange Sudarskis restitue avec une précision d’historienne le Paris maçonnique de 1742, celui des loges à demi tolérées qui se réunissent dans des arrière-salles d’hôtels particuliers sous couvert de « réunions de philosophes ». La tenue chez le notaire Renard, Vénérable de la loge, compte parmi les plus belles pages du roman.

Autour de la question du jour, la connaissance progresse-t-elle par l’autorité des anciens ou par l’expérience, s’échangent des paroles qui sonnent comme un éloge de la transmission. « Sans mémoire, le regard est aveugle à ce qui précède », avance un frère, et cette phrase pourrait servir d’exergue à toute démarche initiatique. Point de merveilleux ici, point de complot universel. Lorsque Armand espère que la fraternité lui ouvrira toutes les portes de Paris, le Vénérable le détrompe d’une formule qui mériterait d’être méditée sur bien des parvis, « Nous avons une fraternité, pas une baguette magique ». La chaîne d’union fonctionne dans le roman comme elle fonctionne dans la vie, par confiance donnée, vérifiée, parfois trahie. Le chevalier de Beaumont, Orateur de la loge et agent discret de la Maison du Roi, lit le tarot non comme un grimoire mais comme « un système de symbolisme, une façon d’organiser la pensée ». Et la lectrice ou le lecteur averti sourira de croiser le comte de Clermont, protecteur des loges menacées, dont chacun sait ce que l’Histoire maçonnique fera bientôt de lui.

La carte elle-même mérite qu’un instant nous nous y arrêtions
L’Amoureux du Tarot de Marseille, cet homme debout entre deux femmes, hésitant entre deux voies sous la flèche de l’ange, accompagne Armand d’un bout à l’autre du récit, glissée dans la doublure de son manteau comme un viatique. Le jeune homme se tient en effet à tous les carrefours, entre la vie que son père avait tracée pour lui et celle qu’il se choisit, entre la province et Paris, entre Louise qu’il apprend à connaître et Marie-Anne qu’il cherche à sauver sans l’avoir jamais rencontrée. Le symbole ne surplombe pas l’intrigue, il en épouse le mouvement, et c’est ainsi que le symbolisme doit travailler dans un roman, de l’intérieur.
Les fraternités et leur ombre
Face à la loge se dresse son reflet inversé. La Société de Piété, confrérie dévote où convergent des intérêts jansénistes et jésuites, possède, elle aussi, ses signes, ses noms de frères, ses sceaux et son secret. Elle aussi se réclame d’un idéal qui dépasse l’individu. Mais son secret protège l’assassinat, son serment couvre le crime, sa verticalité écrase les consciences au lieu de les élever. L’auteure construit ainsi, sans jamais l’expliciter lourdement, une réflexion sur ce qui distingue une société initiatique d’une cabale. La distinction ne tient ni aux rites ni au vocabulaire, elle tient à l’usage de la Lumière. Le secrétaire Gautrin, comptable méticuleux de l’empoisonnement, lance à Armand une prophétie glaçante, « Les fraternités finissent toutes par ressembler à ce qu’elles combattaient ». Le roman n’écarte pas cette objection d’un revers de main, il la laisse ouverte comme une blessure, et c’est tout à son honneur. La fraternité d’Armand ne vaut que par la vigilance de ceux qui la composent, jamais par la vertu supposée de l’institution.
« Vous trouverez le compromis possible »
Le dénouement politique, que nous nous garderons de détailler, réserve à Armand une double leçon. La première concerne la confiance, puisque son principal allié finit par lui avouer l’avoir en partie utilisé, aveu qui n’annule pas l’alliance mais la fonde enfin sur la vérité. La seconde concerne la justice. Point de procès éclatant ni de châtiment exemplaire, mais une disgrâce silencieuse, des mutations discrètes, un roi soucieux de sa propre image. « Vous cherchez la justice parfaite, Saint-Clair. Vous trouverez le compromis possible », lui dit Beaumont, et cette maxime de sagesse politique rejoint une sagesse plus intérieure. Le plus beau chapitre du livre se joue à Lyon, lorsque Armand, face à Gautrin déchu, découvre que sa colère ne visait pas vraiment le meurtrier mais la mort elle-même, cette absurdité qui arrache les amis et laisse les phrases en suspens. En renonçant à la vengeance, il retrouve enfin son ami, l’homme et non plus le cadavre. Cette traversée de la colère vers le deuil, du désir de punir vers la mémoire apaisée, dessine une authentique mort symbolique suivie d’une renaissance. Le cabinet de réflexion n’est pas toujours une pièce obscure, il peut être une salle commune de pension lyonnaise, un matin d’hiver.

Des femmes qui se construisent
Il faut dire enfin la place que ce roman accorde aux femmes, et nous y devinons la sensibilité d’une auteure initiée au Droit Humain. Louise de Montalais, novice entrée au couvent, selon son propre aveu, parce que « la retraite était une façon de ne pas choisir », découvre dans l’action clandestine qu’elle est davantage elle-même dans le monde que dans la clôture. Sa sortie du couvent, sa passion pour Montesquieu et pour la chimie, son entrée chez une marquise amie des philosophes composent le portrait d’une femme des Lumières en train de naître, qui bâtit pierre à pierre son Temple intérieur hors des destins assignés. Marie-Anne de Nesle elle-même, rescapée du poison, confie qu’elle préférerait « être une autre femme que celle que Versailles a faite de moi ». Travail sur soi, liberté de conscience, refus des existences imposées, la matière initiatique du roman passe par ses héroïnes autant que par ses frères en tablier.

Les libertés du romancier et la vérité du roman
Restent les limites, qu’une critique honnête ne saurait taire. L’auteure déplace délibérément la chronologie. La maladie de Metz et la disgrâce de la favorite, historiquement datées de 1744, sont ici transportées en 1742, et Louise lit en 1743 des volumes de l’Encyclopédie qui ne commenceront à paraître qu’en 1751. L’auteure assume ces libertés au terme du volume, rappelant elle-même les dates exactes et concluant que tout le reste appartient à l’imagination. Le lecteur exigeant relèvera aussi quelques facilités propres au genre, des informateurs providentiels, des portes qui s’ouvrent au moment opportun, des dialogues parfois démonstratifs. Mais le genre est assumé avec un plaisir communicatif, celui du roman de cape et d’épée revisité par une érudite, où le détail matériel, le lait distribué aux portes de Paris, la boue des rues, les soupers des salons, donne au XVIIIe siècle une épaisseur sensible que bien des essais n’atteignent pas. L’écriture, ample sans être précieuse, sait ménager des phrases qui restent, et les dialogues, souvent vifs, portent la réflexion sans l’alourdir.

Maître de conférences honoraire de l’Université Lyon 1, chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques, initiée en 1977 dans la loge Évolution et Concorde du Droit Humain puis membre fondateur, en 1989, de la loge L’Arbre de Liberté, Solange Sudarskis a reçu en 2017 le prix littéraire de l’Institut Maçonnique de France, dans la catégorie Essais et Symbolisme, pour son Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique paru chez Dervy. Conférencière et auteure de plusieurs ouvrages maçonniques, elle avait jusqu’ici consacré ses livres à l’étude des symboles et de la pensée de l’Art royal. Ce passage à la fiction ne la fait pas changer de chantier, il lui offre un autre outil.
Le roman lui permet de montrer en action ce que l’essai analyse, la fraternité vécue, le serment tenu, la transmission incarnée.
L’épilogue rappelle ce que l’Histoire fit de la Rose de Nesle, morte à vingt-sept ans en décembre 1744, d’une fièvre que personne ne comprit. « Il l’avait sauvée une fois. Il n’avait pas pu la sauver de tout le reste. » Ces deux phrases pèsent d’un poids singulier une fois la lecture achevée. Que sauvons-nous, au juste, lorsque nous tenons parole, sinon la possibilité même que la parole ait un sens dans un monde qui la piétine. À la dernière page, Armand rend la carte de L’Amoureux non pas à un vivant mais à « ce que Fargues cherchait à protéger », la vérité. Chaque initié connaît cette évidence et passe sa vie à l’apprendre, nos victoires demeurent partielles, nos temples inachevés, et c’est précisément pour cela qu’il faut reprendre l’outil chaque matin. La question que ce roman dépose en nous est celle qu’Armand adresse en silence à son ami mort. Qu’avons-nous fait, chacun, de la phrase inachevée que d’autres nous ont confiée ?

La rose et le poison
Solange Sudarskis – Éditions L.O.L., 2026, 254 pages, 19 €
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