Le Bestiaire initiatique : Le serpent – De la chute à la guérison, les anneaux de la connaissance

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Aucun animal n’a reçu de l’imagination humaine des significations aussi contradictoires que le serpent. Il est le tentateur du jardin d’Éden et le guérisseur enroulé autour du bâton d’Asclépios, le monstre que terrasse le dieu solaire et la puissance sacrée qui protège le souverain. Il rampe dans la poussière, habite les eaux, garde les tombeaux et les trésors, tandis que son corps, lorsqu’il se redresse, semble déjà vouloir rejoindre le ciel. Porteur de venin et promesse de régénération, il rappelle à l’initié qu’aucune force n’est mauvaise par essence, mais que toute puissance abandonnée à elle-même peut devenir destructrice.

Au plus près de la terre

Le serpent ne marche pas sur la terre mais paraît en suivre les plus secrètes ondulations. Son corps épouse le relief, pénètre les fissures, se glisse sous les pierres et disparaît dans les profondeurs où s’enfoncent les racines. Cette intimité avec le sol l’a naturellement associé aux puissances souterraines, aux morts, aux sources cachées, aux métaux en gestation et aux trésors que l’on ne peut approcher sans danger.

Le monde d’en bas n’est pourtant pas seulement celui de la tombe

Il est également le lieu obscur où la graine se défait avant de germer, où le minerai attend sa transmutation et où la vie semble mourir pour préparer son retour. Le serpent appartient à cet espace ambigu dans lequel la destruction et la naissance ne sont encore que les deux visages d’un même mystère.

Sa mue a renforcé cette proximité avec l’idée de renaissance

En abandonnant sa peau, il paraît se délivrer d’une forme ancienne pour reparaître rajeuni. L’homme y a vu l’image d’un renouvellement possible, peut-être même l’espérance d’une immortalité. Pourtant, l’animal qui semble triompher de la vieillesse demeure capable de donner la mort. La régénération qu’il promet n’abolit jamais le danger qu’il représente.

Le serpent se tient ainsi au point exact où les contraires cessent de s’exclure. Il appartient à la vie autant qu’à la mort, à la connaissance autant qu’à la ruse, au remède autant qu’au poison. Il ne tranche pas entre la lumière et l’ombre : il oblige à les regarder ensemble.

Une puissance avant d’être un jugement

Les traditions les plus anciennes ne font pas du serpent une créature simplement bonne ou mauvaise. Avant de devenir une figure morale, il est une puissance, et cette puissance prend la couleur de l’usage auquel elle se trouve consacrée.

Dans l’Égypte ancienne, le cobra dressé sur le front du pharaon protège le souverain et manifeste la vigilance flamboyante de la royauté

L’uræus, prêt à frapper les ennemis de l’ordre, devient l’œil ardent d’une autorité qui doit préserver l’équilibre du monde. Mais la même Égypte redoute Apophis, immense serpent du chaos qui attaque chaque nuit la barque solaire de Rê et tente d’interrompre la renaissance du jour.

Le serpent peut donc défendre l’ordre ou chercher à le dissoudre. La force demeure identique, mais son orientation change. Cette ambivalence constitue l’un des grands enseignements du symbole : l’énergie n’est jamais innocente, mais elle n’est pas davantage coupable. Elle demande une direction, une mesure et une volonté capable de la gouverner.

Le gardien de Delphes

Dans le monde grec, le serpent apparaît volontiers auprès des sources, des oracles et des lieux où la terre semble parler. Python garde le sanctuaire de Delphes avant d’être vaincu par Apollon. Le dieu solaire impose ainsi son ordre à une puissance tellurique plus ancienne, mais il ne l’efface pas entièrement. L’oracle demeure pythique et la prêtresse qui reçoit la parole divine conserve le nom de Pythie.

L’ancienne force souterraine n’est donc pas anéantie ; elle est intégrée à un ordre nouveau. Apollon ne fait pas taire la terre, il donne une forme à sa parole.

L’image peut être lue comme une allégorie du travail initiatique. Les forces obscures de l’être ne disparaissent pas parce que la conscience les condamne. Elles doivent être reconnues, affrontées, puis réordonnées. Ce qui demeurait informe devient alors une énergie disponible pour une œuvre plus haute.

L’initié ne terrasse pas son propre Python afin de se croire purifié. Il découvre que le monstre gardait aussi l’oracle.

Le venin et le remède

Le serpent accompagne également Asclépios, dieu grec de la médecine. Autour de son bâton s’enroule un reptile unique, symbole aujourd’hui encore associé à l’art de guérir. Cette figure ne doit pas être confondue avec le caducée d’Hermès, composé de deux serpents et lié à la médiation, au commerce et à la circulation.

Le bâton d’Asclépios réunit deux mouvements. Le bois se dresse verticalement, tandis que le serpent s’y enroule en spirale. La force terrestre reçoit un axe, le mouvement instinctif épouse une direction, et ce qui pouvait tuer devient le compagnon du guérisseur.

Pourquoi avoir choisi l’animal du venin pour représenter la médecine ?

Parce que le remède et le poison ne sont pas toujours des substances contraires. Ils peuvent provenir d’une même matière, séparés seulement par la connaissance de la mesure. Ce qui tue dans l’excès peut sauver lorsque l’intelligence lui donne sa juste proportion.

Le serpent enseigne ainsi que la guérison ne naît pas nécessairement de la suppression du danger. Elle peut naître de sa maîtrise. Le médecin ne nie pas le poison : il en connaît la nature, la dose et les limites.

Il en va de même dans la vie intérieure. Une passion qui consume peut devenir une force créatrice ; une peur qui paralyse peut devenir vigilance ; une colère aveugle peut se transformer en énergie de justice. Rien n’est transmuté sans connaissance, mais aucune connaissance n’est véritable sans mesure.

Le serpent d’Éden

Dans le récit de la Genèse, le serpent est présenté comme le plus rusé, ou le plus subtil, des animaux. Il ne contraint ni la femme ni l’homme. Il interroge, suggère et déplace imperceptiblement le sens de la parole divine. Par lui s’introduit la possibilité de regarder l’interdit non plus comme une limite protectrice, mais comme l’instrument d’une privation.

Le serpent promet l’ouverture des yeux, et les yeux s’ouvrent effectivement. Pourtant, ce dévoilement n’apporte pas la lumière espérée. Il fait surgir la honte, la peur, la dissimulation et l’accusation. La connaissance acquise ne réunit pas l’être : elle le divise.

Le texte biblique ne désigne d’ailleurs pas immédiatement ce serpent comme Satan. Cette identification se développera progressivement, notamment dans la tradition chrétienne, jusqu’à l’image de « l’antique serpent » donnée par l’Apocalypse. À l’origine, le récit conserve une ambiguïté plus profonde. Le serpent ne transmet pas une ignorance, mais une connaissance prématurée, saisie sans préparation et séparée de la sagesse.

Il ne suffit donc pas que les yeux s’ouvrent pour que l’être soit éclairé. Toute vérité n’est pas libératrice lorsqu’elle est reçue sans maturation intérieure. Le fruit est pris comme on s’empare d’un objet, alors qu’il aurait peut-être fallu devenir capable de le recevoir.

La chute ne condamne pas le désir de connaître ; elle montre le danger d’une connaissance détachée de toute transformation de celui qui connaît. Le serpent révèle ici l’intelligence qui sépare, analyse et distingue, mais qui, laissée seule, perd le sens de l’unité.

Le serpent élevé

La Bible offre cependant une seconde image, presque inverse de la première. Dans le Livre des Nombres, le peuple hébreu, traversant le désert, est frappé par des serpents brûlants. Moïse reçoit alors l’ordre de façonner un serpent de bronze et de l’élever sur une hampe. Ceux qui regardent cette figure échappent à la mort.

Le paradoxe est saisissant : l’image de ce qui blesse devient le moyen de la guérison. Il ne s’agit plus de fuir le serpent, mais de le contempler. La peur doit être portée au regard, élevée hors des profondeurs où elle agissait secrètement, afin que l’homme cesse d’être gouverné par elle.

Ce récit suggère que l’on ne guérit pas toujours en détournant les yeux

Certaines blessures exigent d’être reconnues, certaines ténèbres d’être nommées et certains venins d’être identifiés. Ce que l’être refuse de voir poursuit silencieusement son œuvre ; ce qu’il accepte de contempler peut commencer à perdre son pouvoir.

Lorsque le serpent de bronze devient plus tard un objet d’adoration, le roi Ézéchias le fait briser. Le signe qui ouvrait un passage s’était changé en idole. Le symbole vivant avait été confondu avec l’objet matériel qui le portait.

La leçon concerne toutes les traditions initiatiques. Un symbole n’est pas une réponse figée, mais un instrument de transformation. Lorsqu’il cesse de conduire au-delà de lui-même, il devient une prison.

Dans l’Évangile selon Jean, le Christ rapproche sa propre élévation de celle du serpent du désert. La figure de la blessure devient ainsi, par un renversement vertigineux, une préfiguration du salut. Le serpent peut représenter le mal qui frappe, la conscience qui regarde et la puissance qui guérit.

La prudence et l’innocence

Le christianisme n’a jamais totalement réduit le serpent à la figure du démon. Dans l’Évangile selon Matthieu, Jésus recommande à ses disciples d’être prudents comme les serpents et simples comme les colombes.

La formule unit deux qualités qui pourraient sembler incompatibles. Sans la colombe, la prudence du serpent deviendrait calcul, dissimulation ou manipulation. Sans le serpent, la simplicité de la colombe risquerait de sombrer dans la naïveté et l’impuissance.

L’être accompli ne doit donc pas choisir entre l’intelligence et l’innocence. Il lui faut conquérir une innocence devenue lucide, capable de connaître la ruse sans l’employer pour nuire. L’initiation ne ramène pas à l’ingénuité de celui qui ignore le mal ; elle conduit vers la simplicité de celui qui l’a rencontré sans lui abandonner son cœur.

Moïse devant le serpent

Le Coran reprend à plusieurs reprises la métamorphose du bâton de Moïse. Jeté à terre, l’objet familier devient un serpent manifeste, au point que Moïse lui-même recule d’effroi avant que Dieu lui ordonne de revenir sans craindre.

Le bâton était un appui, l’instrument quotidien du berger et du voyageur. Il symbolisait ce sur quoi l’homme croit pouvoir compter. Or voici que cet appui se transforme soudain en puissance redoutable. Ce que Moïse pensait connaître révèle une nature insoupçonnée.

Avant de se présenter devant Pharaon, il doit donc traverser sa propre peur. Il abandonne son appui, voit surgir le serpent, recule, puis revient vers lui. Sa mission extérieure ne peut commencer qu’après cette confrontation intérieure.

Dans le récit coranique de la chute d’Adam, ce n’est pas le serpent qui murmure la tentation, mais Satan. Le reptile n’y reçoit donc pas la culpabilité édénique que l’imaginaire chrétien occidental lui a largement attribuée. Il demeure surtout, dans l’histoire de Moïse, le signe d’une puissance qui dépasse l’homme et oblige celui-ci à reconnaître les limites de sa maîtrise.

Les nāgas et le serpent intérieur

Dans les traditions de l’Inde, les nāgas appartiennent aux eaux, aux mondes souterrains, aux trésors et aux forces de fécondité. Ils peuvent protéger les lieux sacrés ou devenir redoutables lorsque l’équilibre est rompu. Ils ne relèvent pas d’une opposition simpliste entre le Bien et le Mal, mais d’un univers dans lequel toute puissance réclame respect et discernement.

Ananta, le serpent infini, sert de couche à Vishnou et paraît soutenir la durée cosmique

Vasuki devient la corde immense grâce à laquelle les dieux et les démons barattent l’océan de lait pour en faire surgir le breuvage d’immortalité. Dans le bouddhisme, le roi nāga Mucalinda protège le Bouddha en méditation en déployant au-dessus de lui ses anneaux et ses capuchons.

Le serpent devient ainsi le gardien de l’éveil. La puissance des profondeurs ne s’oppose plus à la méditation ; elle lui offre son abri.

La tradition du yoga figure également la kundalinī sous la forme d’une énergie enroulée à la base de l’être. Son éveil est souvent représenté comme une ascension à travers les centres subtils. Cette image ne saurait toutefois être réduite à la promesse naïve d’un pouvoir extraordinaire. Une énergie réveillée sans préparation peut désorganiser celui qu’elle devait transformer.

Le serpent intérieur ne demande donc pas seulement à être éveillé. Il réclame un axe, une discipline et une conscience assez stable pour ne pas confondre exaltation et élévation.

Le serpent à plumes

En Mésoamérique, Quetzalcóatl, le Serpent à plumes, réunit dans son nom et dans son corps deux règnes apparemment opposés. Le serpent appartient au sol et aux profondeurs, tandis que la plume évoque l’air, le vol et la hauteur céleste. Leur union donne naissance à une créature qui ne renie ni la terre ni le ciel.

Le symbole exprime moins l’évasion hors de la matière que la possibilité de la spiritualiser. Il ne s’agit pas de cesser d’être serpent pour devenir oiseau, mais de faire pousser des plumes au serpent.

Cette image rejoint l’une des aspirations fondamentales de toute démarche initiatique. L’homme n’est pas appelé à mutiler sa nature terrestre afin d’accéder à l’esprit. Il doit travailler cette matière, lui donner une orientation et devenir lui-même le lieu où les profondeurs rencontrent les hauteurs.

Le cercle du monde

Dans la mythologie nordique, Jörmungandr, le serpent de Midgard, entoure le monde habité et maintient sa queue dans sa gueule. Son immense corps trace une limite autour de l’univers humain. Il contient le monde autant qu’il menace de l’étouffer, et lorsqu’il rompra son cercle au temps du Ragnarök, l’ordre cosmique entrera dans sa crise ultime.

D’autres traditions connaissent également de grands serpents créateurs ou protecteurs

Chez plusieurs peuples aborigènes d’Australie, les figures du Serpent arc-en-ciel sont liées à la formation des paysages, aux cours d’eau, aux lois du territoire et aux obligations qui unissent les êtres humains à la terre. Dans les traditions issues de l’ancien Dahomey, Dan ou Aido Hwedo contribue à soutenir l’équilibre du monde, tandis que Damballa, dans le Vodou haïtien, demeure associé aux origines, à la continuité et à une sagesse très ancienne.

À travers ces récits, le serpent ne représente plus seulement une créature particulière. Il devient la ligne vivante qui relie les eaux et la terre, les ancêtres et les descendants, le monde visible et ses fondements invisibles.

Mélusine et la part cachée

Les légendes européennes ont conservé les antiques figures serpentines sous les traits de dragons, de guivres, de vouivres et de femmes-serpents. Mélusine en offre l’une des expressions les plus riches.

Condamnée à prendre périodiquement une forme serpentine, elle impose à son époux Raymondin de respecter le secret de sa métamorphose. Celui-ci devra s’abstenir de la regarder durant le temps où elle retrouve sa nature cachée. Lorsqu’il transgresse l’interdit, l’union se brise.

Mélusine n’est pourtant ni une tentatrice ni une puissance stérile. Elle bâtit, fonde des lignées, élève des châteaux et apporte la prospérité. Sa part serpentine n’est pas l’envers honteux de son œuvre civilisatrice ; elle en constitue peut-être la source profonde.

Raymondin ne supporte pas qu’une part de l’être aimé lui demeure inaccessible. En voulant tout voir, il croit conquérir la vérité, mais il détruit ce qui rendait la relation possible.

La légende enseigne ainsi une discipline du regard. Toute connaissance ne donne pas un droit de possession, et tout secret n’est pas une tromperie. Il existe des mystères que l’on ne peut approcher qu’en renonçant à les violer.

La Vouivre, souvent gardienne d’une pierre précieuse, pose une question comparable. Celui qui s’approche du trésor uniquement pour s’en emparer risque de devenir prisonnier de sa propre convoitise. Le véritable joyau n’est peut-être pas celui que garde le monstre, mais la maîtrise intérieure nécessaire pour contempler son éclat sans en être aveuglé.

L’Ouroboros

Lorsque le serpent se mord la queue, il devient Ouroboros et dessine un cercle dont nul ne peut distinguer le commencement de la fin. Il se nourrit de sa propre substance, se détruit et se régénère dans un même mouvement.

Dans les traditions hermétiques et alchimiques, cette figure exprime la continuité de la matière, le retour des cycles et l’unité cachée des contraires. La célèbre formule grecque Hen to pan, « l’Un est le Tout », rappelle que la multiplicité apparente procède d’une même réalité et retourne vers elle.

L’Ouroboros ne décrit pourtant pas une répétition immobile. Son cercle peut être compris comme une matrice, un espace où l’ancienne forme se décompose afin qu’une autre puisse naître. L’être humain y découvre qu’il porte en lui la matière de sa propre transformation. Ses erreurs, ses blessures et ses expériences peuvent devenir la substance même de son travail.

Le serpent qui se dévore avertit toutefois du risque d’enfermement. Celui qui ne se nourrit que de lui-même finit par tourner indéfiniment dans son propre cercle. L’unité véritable ne saurait être confondue avec le narcissisme d’un être qui refuse l’altérité.

L’Ouroboros est donc à la fois promesse de totalité et mise en garde contre la fascination du moi.

Kaa, le maître des profondeurs

L’imaginaire contemporain connaît surtout Kaa par les adaptations cinématographiques du Livre de la jungle, qui en ont souvent fait un prédateur rusé, comique et hypnotique. Le personnage créé par notre Frère Rudyard Kipling possède cependant une tout autre stature.

Rudyard_Kipling

Chez Rudyard Kipling, Kaa est un immense python, ancien, patient et redouté des Bandar-log. Lorsque Mowgli est enlevé par le peuple des singes et conduit aux Grottes froides, Baloo et Bagheera font appel à lui. Kaa participe à la délivrance de l’enfant et devient ensuite l’un de ses alliés.

Il n’est pas un serpent venimeux. Sa puissance réside dans ses anneaux, dans la lenteur calculée de ses mouvements et dans la maîtrise absolue de son corps. Il incarne une force contenue, d’autant plus impressionnante qu’elle n’a pas besoin de s’agiter pour s’affirmer.

Couverture de l’édition originale (MacMillan) du The Jungle Book de 1894

Les Bandar-log représentent au contraire la dispersion. Ils parlent sans mémoire, imitent sans comprendre, se croient admirables parce qu’ils font beaucoup de bruit et passent sans cesse d’un projet à un autre. Leur agitation donne l’illusion de la vie, mais elle ne produit aucune œuvre durable.

Face à eux, Kaa oppose le silence, la continuité et la concentration. Là où les singes sautent d’une branche et d’une idée à l’autre, il demeure lié à son axe intérieur. Sa force vient précisément de ce qu’il ne se disperse pas.

Sa danse exerce cependant une fascination à laquelle Mowgli lui-même doit prendre garde. La puissance qui rétablit l’ordre peut également absorber la volonté de celui qui la contemple sans vigilance.

Kaa enseigne donc qu’il est parfois nécessaire d’appeler les forces profondes pour vaincre le tumulte, mais qu’il ne faut jamais leur remettre entièrement sa conscience.

Rudyard Kipling fut reçu Franc-Maçon le 5 avril 1886 à l’Orient de Lahore, au sein de la Loge Hope and Perseverance n° 782. Il serait excessif de transformer chacun de ses récits en une allégorie maçonnique, mais son œuvre témoigne d’un intérêt constant pour la Loi, l’apprentissage, la transmission, la fraternité au-delà des origines et la maîtrise de soi.

Kaa apparaît alors comme un gardien archaïque, détenteur d’une mémoire que les singes ont perdue. Il habite les ruines, connaît les anciennes voies et ne prête sa puissance qu’à ceux qui savent la solliciter avec respect.

Le serpent et l’axe

Dans la Franc-Maçonnerie, le serpent n’apparaît jamais comme une figure simple. Il est tour à tour l’image du mal à vaincre, de la puissance à redresser, de la connaissance à purifier et de la guérison à recevoir. Deux degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté en proposent des lectures particulièrement fortes : le dix-neuvième degré, celui de Grand Pontife ou Sublime Écossais, dit de la Jérusalem céleste, et surtout le vingt-cinquième degré, celui de Chevalier du Serpent d’Airain.

Au dix-neuvième degré, le tableau de la Loge s’inspire des chapitres XXI et XXII de l’Apocalypse de saint Jean. Il représente la Jérusalem céleste, ville parfaite et quadrangulaire, descendant du ciel sur un nuage. Elle s’abaisse pour écraser un serpent à trois têtes, image des forces de division, de corruption et d’égarement que la Maçonnerie régénérée doit surmonter. Ses douze portes rappellent l’universalité de la cité spirituelle, tandis qu’en son centre s’élève l’arbre de vie, dont la fécondité se déploie selon le rythme symbolique du nombre douze.

La ville céleste et le serpent composent ainsi une scène de jugement, mais aussi de réordonnancement. Le serpent n’y est pas seulement détruit ; il est soumis à une mesure supérieure. Le désordre est replacé sous l’autorité d’une architecture parfaite, la multiplicité dispersée sous celle d’un centre, et l’obscurité sous celle d’une lumière descendue d’en haut. La Jérusalem céleste devient alors l’image d’une conscience reconstruite, d’un monde intérieur restauré selon l’ordre, la justice et l’harmonie.

Sautoir 25e degré

Le vingt-cinquième degré, celui de Chevalier du Serpent d’Airain, conduit plus profondément encore au cœur de cette ambivalence. La cérémonie de réception du candidat, revenant de captivité et encore chargé de chaînes, s’inspire du Livre des Nombres. Le peuple hébreu, frappé par des serpents brûlants, trouve la guérison lorsqu’il porte les yeux vers le serpent d’airain que Moïse a élevé sur une perche.

Le symbole est saisissant, car ce qui donnait la mort devient, une fois élevé, le signe même de la guérison. Le serpent n’est pas supprimé : il est redressé. Le poison n’est pas nié : il est transmuté. Ce qui rampait dans la poussière reçoit un axe, et ce qui mordait devient, par un renversement spirituel, l’instrument d’un relèvement.

Tablier 25e degré

L’Évangile selon Jean établit lui-même un parallèle entre le serpent élevé par Moïse dans le désert et le Christ élevé sur la croix. Le symbole païen ou inquiétant est ainsi intégré à une lecture de salut. Ce qui blessait le corps devient l’image de ce qui guérit l’âme ; ce qui retenait l’homme dans la peur devient le moyen de sa délivrance.

La marche du grade, accomplie en serpentant, exprime cette progression difficile. Elle rappelle que l’homme ne parvient pas au bien par une ligne droite, mais par une suite d’épreuves, de détours, de chutes, de reprises et de persévérance. Le chemin initiatique ne supprime pas les sinuosités de l’existence ; il apprend à leur donner un sens.

Le serpent dressé autour d’un axe constitue, à cet égard, une image essentielle. Tant qu’il rampe sans direction, l’instinct demeure soumis à l’horizontalité des appétits, des peurs et des réactions immédiates. Lorsqu’il s’enroule autour du bâton, il ne cesse pas d’être serpent, mais sa force reçoit une orientation. L’énergie terrestre n’est pas détruite ; elle est ordonnée, élevée et mise au service d’une construction intérieure.

Le travail initiatique ne consiste donc pas à mutiler l’être humain en prétendant abolir ses passions.

Il invite à les connaître, à les mesurer et à les convertir en forces de transformation. Le venin peut devenir remède lorsque la conscience en connaît la juste dose. La ruse peut devenir prudence lorsqu’elle renonce à manipuler. Le désir peut devenir élan lorsqu’il cesse de vouloir posséder. La peur peut devenir vigilance lorsqu’elle n’impose plus la fuite. La chute elle-même peut devenir le commencement du relèvement lorsqu’elle ouvre enfin les yeux sur ce qui doit être travaillé.

Entre le serpent à trois têtes écrasé sous la Jérusalem céleste et le serpent d’airain élevé dans le désert, deux gestes se répondent. Le premier soumet la puissance chaotique à l’ordre de la cité spirituelle ; le second transforme la puissance mortelle en signe de guérison. L’un rappelle que certaines forces doivent être dominées, l’autre qu’elles peuvent être transmutées.

L’initié n’est donc pas celui qui prétend ne plus posséder d’ombre. Il est celui qui consent à descendre vers elle avec une lampe, sans l’adorer, sans la fuir et sans s’imaginer pouvoir la supprimer d’un seul geste. Il apprend que la véritable maîtrise ne consiste pas à tuer le serpent intérieur, mais à lui donner un axe afin que sa puissance, délivrée du venin de la confusion, puisse contribuer à l’édification du Temple.

Le gardien du seuil

Le serpent apparaît auprès des arbres, des sources, des grottes, des tombeaux et des trésors parce qu’il garde les lieux de passage. Il demeure là où un monde touche un autre monde, là où la conscience rencontre ce qu’elle avait rejeté dans les profondeurs.

Il ne défend pas seulement l’accès au sanctuaire ; il éprouve le désir de celui qui veut y pénétrer. Cherche-t-il la connaissance pour servir ou pour dominer ? Veut-il contempler le trésor ou s’en emparer ? Espère-t-il guérir ou seulement échapper à la douleur sans en comprendre l’origine ?

Celui qui désire le savoir pour accroître son pouvoir risque de recevoir le venin au lieu du remède

Celui qui veut forcer le secret de Mélusine perdra ce qu’il croyait posséder. Celui qui méprise le serpent d’Éden oubliera qu’une part de sa ruse habite aussi son propre esprit.

Mais celui qui accepte de reconnaître le reptile en lui-même découvrira peut-être que l’adversaire gardait également une clef.

Le serpent ne demande ni à être adoré ni à être maudit. Il appelle au discernement. Il rappelle que les puissances profondes ne deviennent fécondes que lorsqu’elles reçoivent une direction, et que la lumière ne se conquiert pas en niant l’ombre, mais en apprenant à la traverser sans lui livrer son âme.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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