Le Palmipède et la fabrique du soupçon…

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Il fallait bien que le doyen des hebdomadaires satiriques français, qui souffle cette année ses cent dix bougies, consacrât l’un de ses Dossiers à cette humeur de l’époque que nous nommons complotisme. Sous le titre « 100 histoires de complotistes », le numéro 180 des Dossiers du Canard enchaîné, coordonné par Olivier Picard et ouvert par un éditorial d’Erik Emptaz, dresse l’inventaire réjouissant et alarmant d’une complosphère qui, selon la jolie formule maison, sévit depuis la nuit des temps mais vit aujourd’hui sa meilleure vie sur les réseaux sociaux.

Cent récits, cinq chapitres, une ménagerie entière de fantasmes, voilà de quoi tenir compagnie au lecteur pendant l’été, entre deux baignades.

Le numéro vaut à lui seul le détour

Le premier chapitre, « Les mécanos de la parano », démonte les rouages de la mécanique infernale, du biais cognitif au dossier Epstein érigé en preuve absolue, de l’intelligence artificielle devenue amie des conspis jusqu’aux youtubeurs qui prospèrent à plein tube. Le deuxième, « Complètement complotistes », convoque la Terre plate, les reptiliens, les présidents fous d’aliens et le fameux bug de l’an 2000. Le troisième, « Les faux airs de l’Histoire », remonte le temps, de Néron accusé de l’incendie de Rome aux « Sages de Sion » qui agitent encore les antisémites, de la chasse aux sorcières de Joseph McCarthy à la Central Intelligence Agency dont le complot serait, paraît-il, le métier même. Le quatrième, « De mal en conspis », et le cinquième, « Un pognon de dingos », rassemblent enfin les obsessions financières, de la famille Rothschild aux GAFAM, de Bill Gates rêvé en affameur du monde aux maîtres du monde réunis à Davos.

Le Canard n’a pas son pareil pour épingler d’un titre

« Illuminati toi-même », « Adrénochrome, en un mot comme en sang », « Le Q ne se cache plus » pour la nébuleuse QAnon, ou encore Thierry Meyssan promu « effroyable imposteur des tours de Manhattan », voilà l’art consommé du calembour mis au service d’une pédagogie du dégonflage. Diego Aranega y déploie sa bande dessinée « Complociety », et Joe Rogan s’y voit rappeler sa devise favorite, « je ne complote pas, je questionne », formule qui résume à elle seule la ruse de tout le genre. Sept familles, nous dit le Palmipède, se partagent cette parentèle du soupçon, des antivax radicaux aux amateurs de soucoupes, des négationnistes du climat aux collectionneurs de sociétés secrètes. Le disparu vol MH370 lui-même y devient prétexte à un jeu de mots, tant il est vrai que la moindre énigme non résolue nourrit aussitôt la machine à fantasmes. Le procédé fait sourire, mais il enseigne aussi, l’air de rien, une leçon d’humilité, car le complotiste hait par-dessus tout le hasard et l’inexpliqué, ces deux compagnons pourtant fidèles de toute vie honnête.

L’éditorial d’Erik Emptaz donne le ton et la clé

Erik Emptaz – Babelio

Discuter avec un adepte de la complosphère, prévient-il, n’est jamais une mince affaire, car le complotiste ne se reconnaît pas pour tel et retourne toute contradiction en preuve supplémentaire du complot. Tenter de le raisonner relève du travail de Sisyphe, aussi vain qu’éreintant. Reste alors une arme, une seule, que le Palmipède manie avec délectation, à savoir le recul et l’humour, précisément ce qui manque le plus à la panoplie des paranoïaques. Rire du complot, non pour en minimiser la nocivité, mais pour en désamorcer la fascination, telle est la ligne assumée de ce Dossier.

Une nuance mérite pourtant d’être posée, et le Canard, mieux que tout autre, sait la tenir Dévoiler n’est pas toujours délirer. Depuis Maurice et Jeanne Maréchal, ses fondateurs de 1915, le journal a bâti sa gloire sur l’art de révéler les vrais secrets du pouvoir, les valises diplomatiques et les caisses noires, les connivences que l’ordre établi voudrait garder dans l’ombre.

Le complotiste, lui, fabrique un secret là où il n’en existe aucun, il invente une intention là où règnent le hasard, la bêtise ou l’intérêt bien compris.

Toute la difficulté, pour l’esprit exercé, tient dans ce discernement, distinguer l’enquête patiente qui remonte des faits vers leur cause de la rêverie paranoïaque qui déduit les faits d’une cause décrétée par avance. Le franc-maçon connaît d’expérience cette exigence, lui qui apprend à peser avant de juger.

Nous ne saurions pourtant lire ce numéro tout à fait comme un lecteur ordinaire

Car parmi les cibles que le Canard promet de traiter dans son supplément numérique – la fabrique numérique du soupçon ? – de la mi-juillet figurent, en bonne place, les francs-maçons « éternellement démolis », voisins des Templiers maudits, des Jésuites de mauvaise compagnie et de l’Opus Dei en position de missionnaire.

Voilà rassemblée, en une même galerie, toute la ménagerie des sociétés dites secrètes que l’imaginaire complotiste traque depuis plus de deux siècles. Le franc-maçon y tient un rôle de premier plan, celui du comploteur par excellence, tapi dans l’ombre de ses loges, tirant les ficelles du monde pour le compte d’un pouvoir occulte.

Cette fable ne date pas d’hier, et le Dossier a raison de rappeler que ces théories reprennent, avec les mêmes ressorts, des récits déjà vivaces au Moyen Âge.

Le mythe du complot judéo-maçonnique possède ses classiques et ses faussaires

Il faut ici nommer l’abbé Augustin Barruel, dont les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, publiés dès 1797, forgèrent le patron de toute la littérature du soupçon, en attribuant la Révolution française à une conjuration des philosophes, des francs-maçons et des Illuminés de Bavière. Il faut nommer aussi Léo Taxil, prince des mystificateurs, qui inventa de toutes pièces une Diana Vaughan grande prêtresse d’un satanisme maçonnique, avant d’avouer publiquement son canular, le 19 avril 1897, dans un éclat de rire resté fameux. Quant aux Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué au tournant du XXe siècle, ils continuent, le Canard le note justement, d’agiter les antisémites. La franc-maçonnerie a donc nourri, bien malgré elle, quelques-unes des plus tenaces impostures de l’âge moderne.

Le troisième chapitre du Dossier, consacré aux faux airs de l’Histoire, touche d’ailleurs à une corde qui nous est familière

Derrière le récentisme qui prétend qu’un passé ne passe pas, derrière les prophéties de saint Malachie ou les pèlerins de Bugarach guettant la fin du monde, se love une même angoisse du temps, une même impatience devant le mystère de la durée. Le complotiste veut que l’Histoire possède un sens caché, écrit d’avance par une main occulte, quand l’initié apprend, lui, à habiter le temps sans le forcer, à recevoir le sens comme un fruit lent plutôt qu’à l’arracher. Il y a, dans le fantasme apocalyptique, une contrefaçon du grand espoir spirituel, une hâte qui trahit la peur bien plus qu’elle ne nourrit l’espérance.

Là réside, pour nous, le prix de ce Dossier, et aussi sa profondeur inattendue. Le franc-maçon reconnaîtra dans le portrait du complotiste une manière de miroir noir, un reflet inversé de sa propre démarche. Le complotiste, en effet, se croit détenteur d’une vérité cachée que le vulgaire ignore, il se sait porteur d’une mission, il se donne pour devoir de dévoiler ce que le pouvoir dissimule. Cette posture, à première vue, mime celle de l’initié, qui chemine lui aussi vers une connaissance voilée, qui reçoit lui aussi la charge d’une quête. Mais tout les sépare.

Le comploteur veut la certitude quand l’initié cultive le doute, il exige la révélation immédiate quand l’initié consent à la lente patience du travail, il cherche le frisson du secret arraché quand l’initié accepte l’humilité d’un dévoilement toujours différé, jamais achevé. Le premier bâtit un système clos, où tout se répond et rien ne respire, tandis que le second ouvre un chantier sans cesse recommencé.

Nous touchons là au cœur de l’affaire. La pensée complotiste est une contrefaçon de la pensée symbolique.

Toutes deux voient des correspondances partout, toutes deux refusent la surface plate des choses et cherchent un sens enfoui

Mais la première fige ces correspondances en un dogme paranoïaque, tandis que la seconde les tient pour des invitations au travail intérieur, jamais pour des preuves. Le symbole relie et libère, quand le signe complotiste enferme et accuse. Le franc-maçon apprend, sur le pavé mosaïque, à tenir ensemble le clair et l’obscur sans les confondre, à suspendre son jugement, à préférer la question à la réponse toute faite. Cette discipline de l’esprit, cette hygiène du doute méthodique, constitue peut-être le meilleur antidote à la peste douce du soupçon généralisé.

Le franc-maçon aurait tort, du reste, de contempler ce tableau avec la seule sérénité du juste

Car la frontière est mince, et la tentation guette, entre le goût légitime du symbole et la fascination trouble pour le secret. Combien de démarches se réclamant de l’ésotérisme ont glissé, faute de méthode et d’humilité, vers la crédulité pure et la chasse aux signes. La complosphère recrute aussi chez les amateurs déçus de mystère, chez ceux que la quête a laissés à mi-chemin. Voilà pourquoi la vigilance critique, loin de contredire la voie initiatique, en forme le cœur même. Douter, vérifier, éprouver, tels sont les gestes d’une raison qui ne renonce jamais à la profondeur.

Nous ne cacherons pas que la lecture de ce dossier fait fortement écho aux travaux de Yonnel Ghernaouti, notamment à son enquête Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, parue le 22 février 2026, ainsi qu’à son Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, publié le 21 mai de la même année, toujours aux éditions L.O.L. Dans ces deux ouvrages, l’auteur suit pas à pas les mécanismes par lesquels la calomnie antimaçonnique se construit, se diffuse, se transforme et se recycle au fil des époques.

Là où l’essayiste dissèque, le Canard croque – et le trait vaut parfois la démonstration. Rire de Léo Taxil et de ses héritiers, c’est déjà les dépouiller d’une part de leur pouvoir de nuisance, car le rire demeure cette flèche singulière que le fanatisme ne sait ni prévoir ni parer.

Reste une inquiétude que l’humour ne dissipe pas tout à fait

Erik Emptaz le reconnaît lui-même, ces théories ont désormais accédé, par le canal des réseaux et jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, à une visibilité inédite. Le franc-maçon, cible éternelle et résignée de ces fabricants de peur, sait mieux que quiconque que la calomnie ne meurt jamais tout à fait, qu’elle sommeille et resurgit. Raison de plus pour saluer ce numéro salutaire du Palmipède, qui rappelle, sous couvert de plaisanterie, une vérité fort sérieuse, à savoir que la lumière ne se gagne que contre l’ombre, et que la meilleure défense contre les mécanos de la parano demeure cette vertu si peu répandue, la faculté de douter de ses propres certitudes. Voilà, au fond, une leçon très maçonnique, et le Canard enchaîné la sert avec l’esprit qui, depuis cent dix ans, fait tout le sel de son vol.

Nous refermons ce numéro le sourire aux lèvres et la pensée en éveil, persuadés qu’il faut lire les fabricants de soupçon non pour les craindre, mais pour mieux les désarmer, et qu’un peuple qui sait rire de ses peurs a déjà commencé de s’en affranchir.

Les dossiers du Canard enchaîné

100 histoires de complotistes

Le Canard enchaîné, Numéro 180, Juillet 2026, 114 pages 7 €

Le site du Canard enchaîné

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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