Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 11 – Le cri de la dignité humaine

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Dans ces années à Querceto, Giovanni écrivit ce qui allait devenir son œuvre la plus connue, non pas par les contemporains, qui ne la lurent jamais sous sa forme complète de son vivant, mais par la postérité : l’Oratio de Hominis Dignitate, le Discours sur la Dignité de l’Homme.

Il avait été conçu, à l’origine, comme une simple préface aux neuf cents thèses, un discours d’ouverture qui expliquerait au grand débat romain quel était le projet de Giovanni et dans quel esprit il devait être abordé. Mais dans l’écriture, il était devenu bien autre chose : une déclaration philosophique d’une ampleur et d’une beauté peu communes, qui posait de façon radicalement nouvelle la question de ce qu’est un être humain.

Ficin était là le matin où Giovanni lui lut les premières pages, dans le studiolo de Querceto, par une matinée d’octobre froide et lumineuse.
— Dieu dit à l’homme : Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage qui te soit propre, ni don qui te soit particulier, afin que la place, le visage, les dons que tu désireras, tu les obtiennes et les conserves selon ton désir et ton jugement… , lut Giovanni.

Ficin leva la main. Il voulait que Giovanni s’arrête. Il ne voulait pas que la belle phrase soit noyée dans la suite avant d’avoir résonné.
— Continuez, dit-il au bout d’un moment, la voix légèrement altérée.
Les autres créatures ont une nature qui est définie et bornée par des lois que nous avons prescrites. Toi, que ne bride aucune limite, tu te définiras ta nature toi-même selon ton arbitre, en la puissance duquel je t’ai mis

Ficin se leva. Il fit quelques pas dans la petite pièce. Dehors, les oliviers s’ébranlaient légèrement dans un vent doux.
— Vous venez d’écrire quelque chose d’immense, dit-il enfin.
— Une préface.
— Non. Non, ce n’est pas une préface. C’est… c’est un manifeste. Pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, quelqu’un dit que l’homme n’est pas défini par sa nature mais par sa liberté. Que l’homme n’est pas une chose parmi les autres choses, fixée dans sa place dans l’ordre du monde, mais un être qui peut devenir ce qu’il décide d’être.
— C’est ce que la Kabbale enseigne sur le Adam Kadmon, l’Homme primordial. Et c’est ce que Plotin dit du Nous, de l’Intelligence divine qui n’est pas limitée par les formes mais les contient toutes…
— Oui, oui, dit Ficin avec impatience. Mais vous l’avez dit d’une façon que personne n’avait encore dite. Avec cette clarté, cette force. « Tu te définiras ta nature toi-même. » C’est révolutionnaire, Giovanni. Vous comprenez ? C’est révolutionnaire.
Giovanni sourit.
— Je comprends que c’est beau, dit-il. Je ne suis pas sûr que le beau soit toujours révolutionnaire.
— Dans ce cas, si.

Giovanni et Ficin, reprirent leur dialogue ce même soir, à table :
— Vous m’avez appris que le beau est le visible du vrai, dit Giovanni. Et que l’amour est la force qui meut les âmes vers le vrai par le beau. Mais dans mon Discours, je vais plus loin : je dis que l’homme est libre de choisir sa place dans l’ordre des êtres. Cela ne contredit-il pas votre néoplatonisme, qui suppose une hiérarchie fixe ?
— Cela le complète, dit Ficin. La hiérarchie néoplatonicienne est une description de la structure de l’être. Mais dans cette structure, il y a un être particulier, l’Homme, qui n’est pas fixé dans sa place, précisément parce qu’il est capable de contempler tous les niveaux. C’est ce que j’ai toujours cru. Vous l’avez dit mieux que moi.
— Mais la liberté que je lui attribue est plus radicale que ce que Plotin concevait. Pour Plotin, l’âme peut monter ou descendre dans la hiérarchie, mais la hiérarchie elle-même est fixe. Pour moi…
— Pour vous, l’homme peut se faire ange ou bête, plante ou pierre ou dieu, selon son choix.
— Oui. Il n’y a pas de nature humaine fixée. Il y a une liberté fondamentale, antérieure à toute nature.

Ficin réfléchit longuement.
— Cela va très loin, dit-il. Cela va peut-être plus loin que l’Église ne voudra suivre.
— Peut-être.
— Et pourtant… c’est ce que dit aussi la grâce, non ? La grâce divinise l’homme. Elle lui permet de devenir ce qu’il n’est pas par nature.
— C’est pourquoi je ne crois pas contredire la foi chrétienne. J’en exprime la profondeur.
— Vous êtes l’homme le plus brave que je connaisse, Giovanni. Ou le plus inconscient.
— Les deux ne s’excluent pas.
— Il y a quelque chose qui m’inquiète, dans ce que vous avez écrit, dit-il enfin. Vous dites que Dieu place l’homme au centre du monde, in mundi meditullio, n’est-ce pas votre expression, pour qu’il puisse regarder de là tout ce qui est dans le monde. Mais un centre, Giovanni, n’est pas seulement un lieu d’où l’on voit tout. C’est aussi un lieu d’où l’on peut tomber dans n’importe quelle direction.
— Vous avez raison de le dire ainsi. Ma liberté ne va pas seulement vers le haut.
— C’est cela qui me trouble. Vous écrivez que l’homme peut dégénérer jusqu’aux choses inférieures, devenir brute. Vous dites presque : tant mieux, c’est la preuve de sa grandeur. Mais n’est-ce pas jouer avec le feu ? Si rien dans sa nature ne le retient, qu’est-ce qui empêche qu’il ne descende, tout simplement ?
— Rien, dans sa nature. C’est vrai. Mais je ne dis pas que la nature ne le retient pas : je dis que rien d’extérieur ne le retient à sa place. Ce qui le retient, s’il y a quelque chose, doit venir de son propre jugement. C’est cela, la dignité : non pas d’être empêché de tomber, mais d’être seul responsable de ne pas tomber.

Ficin secoua la tête, mais on voyait bien qu’il était pris par l’idée.
— Vous savez ce que disent les Égyptiens de Protée, continua Giovanni. Ce dieu marin qui change de forme selon qu’on le saisit : tantôt flamme, tantôt fleuve, tantôt lion. Certains y voient un symbole de l’âme humaine. Moi je crois que c’est le symbole le plus juste que je connaisse. Nous ne sommes rien de fixe. Nous sommes la puissance de devenir n’importe quoi.
— Un caméléon, alors.
— Si vous voulez. Mais un caméléon qui choisit sa couleur, et qui en répond.

Il y eut un silence. Puis Ficin reprit, plus bas :
— Et la grâce, dans tout cela ? Vous parlez de jugement, de choix, de puissance : tout cela sonne bien aristotélicien, et peut-être un peu pélagien. Où est la place de ce que nous ne nous donnons pas nous-mêmes ?
— Je n’ai jamais dit que l’homme se fait seul, Marsile. Je dis qu’il est l’artisan de sa propre forme, mais un artisan a besoin d’un modèle, d’une lumière pour voir, d’une main qui ne tremble pas. Tout cela, c’est Dieu qui le donne. La grâce ne supprime pas la liberté : elle est la condition qui la rend capable d’atteindre ce vers quoi elle tend. Sans elle, ma liberté ne serait qu’un vertige.
— Voilà une belle formule. Mais Rome ne l’entendra peut-être pas comme une formule.

Giovanni sourit, presque avec insouciance.
— Rome jugera des mots. Dieu jugera de l’intention.
— Ce sont les mots qu’on brûle, Giovanni, pas les intentions.

Le mot resta suspendu un moment entre eux, plus lourd que Ficin ne l’avait voulu. Il reprit, radouci :
— Ce que je veux dire, c’est que la grandeur de votre thèse tient justement à ce qu’elle est dangereuse. Une pensée qui ne risque rien ne mérite pas d’être pensée. Vous avez raison de dire que l’homme peut devenir dieu ou bête. Mais souvenez-vous de ce que dit l’oracle de Delphes : connais-toi toi-même. Avant de choisir ce que je deviens, je dois savoir ce que je suis déjà, sinon ma liberté n’est qu’ignorance qui se prend pour de la puissance.
— C’est pour cela que je place le connais-toi toi-même avant l’ascension, dit Giovanni. La philosophie morale nettoie l’âme des passions. La dialectique et la philosophie naturelle l’élèvent par degrés, comme l’échelle de Jacob, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin contempler la théologie face à face. La liberté sans cette échelle n’est qu’une chute déguisée en vol.

Ficin le regarda longuement, avec une tendresse presque paternelle.
— Vous avez vingt-quatre ans, Giovanni, et vous parlez comme si vous aviez déjà traversé tous les degrés de cette échelle.
— Je n’ai fait qu’en dessiner le plan. Il me reste toute une vie pour la monter.
— Puisse Rome vous en laisser le temps, dit Ficin doucement.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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