Faut-il réhabiliter le diable ?

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Il ne s’agit évidemment pas de parler de la figure du diable avec toute la mythologie qui l’entoure, mais de sa fonction symbolique :  Diabolos contre Symbolon. Les deux  partagent la même racine verbale, ballein, « jeter ». Mais deux préfixes en inversent le sens. Syn-ballein :  « jeter ensemble », signifie  : ce qui réunit, ce qui recompose une unité à partir de deux fragments séparés. Dia-ballein :  « séparer, jeter à travers », donne la fonction du  diable : au lieu de réunir, il divise, il sépare, il clive.

Mais l’un va t-il sans l’autre ? Dans notre culture, et principalement la culture maçonnique, on met volontiers l’accent sur ce qui unit et on regarde négativement ce qui divise. C’est sans doute une erreur, car ce qui unit, s’il unit tout, sans distinction, mélange tout, et finit par organiser la plus parfaite confusion. Alors que ce qui divise peut au contraire permettre de discerner, de comprendre.

 Quand Dieu n’était pas encore le bon Dieu

La figure du diable  transmise par la tradition judéo chrétienne, représente l’adversaire cosmique de Dieu,  mais il n’a rien d’originel. Dans les textes sacrés, il apparaît tardivement timidement, et en aucun cas comme le pendant en négatif d’un dieu entièrement positif.  Le satan hébreu (ha-satan, « l’adversaire ») n’est pas un nom propre mais une fonction : dans le Livre de Job, il est un membre de la cour céleste, une sorte de procureur qui met à l’épreuve la fidélité des hommes avec l’autorisation explicite de Dieu. Rien n’y suggère une rébellion, une chute, une opposition frontale.

Plus troublant encore pour notre théologie contemporaine : Isaïe fait dire à YHWH lui-même : « je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur » (Isaïe 45:7). Cette fonction de diable serait donc une création divine ?  Le dieu des premiers textes se caractérise par son ambivalence.  Il est à la fois protecteur et aimant mais aussi jaloux, vindicatif, violent, et même profondément injuste. Ce n’est que beaucoup plus tard (Isaïe 14 et Ézéchiel 28  que viendra le récit de la chute de l’ange rebelle, et la séparation de la fonction diabolos avec Dieu. 

D’ailleurs, dès la Genèse, le Créateur a besoin du diabolos  pour créer le monde. Le double récit ne commence pas par une création à partir de rien, mais par une série de séparations — la lumière séparée des ténèbres, les eaux d’en haut séparées des eaux d’en bas, la terre séparée des mers. Le chaos indifférencié, le tohu-bohu, ne devient cosmos ordonné et nommable qu’à travers une succession d’actes de division. Les cosmogonies proche-orientales en  Mésopotamie, et en Égypte  obéissent à la même logique : l’ordre naît du chaos, de l’indifférenciation et le monde est menacé sans cesse de retourner au chaos.  

Le Symbolon Suprême (Dieu) ne peut pas fonctionner sans sa deuxième fonction : le Diabolos. Au que lorsque apparaît la figure chrétienne du Bon Dieu, le bon barbu sur son nuage, celui de la chapelle Sixtine, alors seulement, on a besoin de créer toute une cosmogonie des enfers et une personnalisation de la figure du Mal, en contrepoint. Il prend la figure de Lucifer (le porteur de Lumière qui se sépare de Dieu), il consomme la rupture définitive avec son créateur pour devenir l’incarnation exacte de son contraire : Satan. Bon Dieu et mauvais diable. Mais sans l’un l’autre n’existerait pas. Et réciproquement.

Sans principe de séparation, l’union se dégrade en fusion aveugle, en indifférenciation. Ce n’est jamais l’union seule qui produit du sens : c’est la tension maintenue entre unité et distinction. Une communauté sans aucune capacité de contradiction n’est pas harmonieuse, c’est une masse informe incapable de penser. La fonction diabolique, entendue ainsi, n’est pas l’ennemie de l’union : elle en est la condition dialectique, le tranchant qui empêche l’unité de sombrer dans la confusion.

Centre de l’Union ou lieu de séparation ? 

La Loge est précisément le lieu où séparation et union ne cessent de s’articuler l’une à l’autre.

Le pavé mosaïque en offre l’image la plus immédiate. C’est parce que le noir est noir et que le blanc est blanc que le pavé mosaïque fonctionne. C’est l’opposition des deux contraires en même temps que leur juxtaposition. Séparer l’ombre de la lumière, l’encre qui écrit, d’avec  son support blanc :  le papier. L’œil ne procède pas autrement. Les cellules de base, qu’on nomme bâtonnets, distinguent uniquement le noir et le blanc. Elles  permettent de percevoir les formes sans lesquelles le monde serait indistinct. La couleur ne vient qu’après, elle est secondaire, gérée par les cônes

Dès l’entrée en maçonnerie,  les questions de séparation, se posent :  le vieil homme doit mourir pour que l’homme nouveau puisse naître.  Cette séparation est brutale, irrémédiable, irréversible, tranchée. A chaque tenue, on entre dans l’espace sacré, on ferme la porte au monde extérieur, le monde profane. Le rituel d’ouverture est en même temps un rituel de fermeture, il nous en sépare, fermement. 

Les instruments que nous utilisons couramment sont des outils qui tranchent :  les lames des épées qui menacent de nous trancher la gorge, le maillet et le ciseau avec lesquels nous dégrossissons la pierre brute, puis nous affinons  sa forme. Nous taillons, nous séparons pour découvrir ce qui sera la forme définitive. Et nous rejettons le reste comme des déchets. 

Pas de démarche maçonnique, pas de travail maçonnique, sans ce travail incessant de séparation, de discrimination entre le bien et le mal entre l’ombre et la lumière,  chaque pas que nous faisons pour progresser nous sépare.

C’est la séparation, et c’est l’harmonie du noir et du blanc qui travaille. Malgré leur discontinuité les carreaux noirs et les carreaux blancs se tiennent l’un à l’autre. Séparés, éloignés, ils n’auraient aucun pouvoir  et ne pourraient pas fonctionner. 

Liés, mais différents, tels sont les francs-maçons en loge.  S’ils étaient semblables, ils se perdraient dans l’indifférenciation. Mais en maintenant ensemble ce qui les sépare,  ils construisent quelque chose de nouveau. 

Alors pourquoi faut-il qu’il ne revendiquent que le volet symbolique de leur travail et jamais le volet “diabolique” ? Réunir ce qui était par, être le centre de l’Union, tenir de toutes ses mains la chaîne des frères et sœurs, celle de l’humanité, réunir les hautes valeurs morales qui sans elle aurait continué de  s’ignorer…. Rien de cela ne serait possible sans la fonction inverse du symbole : le diabolos,  par lequel tout le travail s’effectue : séparer, couper, trancher, discriminer, discerner. 

Le débat contradictoire, la liberté de conscience, relèvent eux aussi, d’une fonction diabolique retournée en instrument de vérité : celui qui objecte, qui introduit la contradiction, qui refuse les faux consensus, ne travaille pas contre la fraternité — il travaille pour elle, en l’empêchant de se figer dans une unanimité de façade. Sans cette capacité à séparer les points de vue, à faire droit à la dissonance, il n’y aurait pas de progression initiatique.

Réhabiliter..

Réhabiliter le diable ne signifie en rien faire l’apologie du mal, mais au contraire,  mieux distinguer le bien et le mal. Ce n’est pas céder le pas relativisme qui mélange tout et prétend que tout est d’égale valeur. C’est au contraire, rechercher les différences. Mais revendiquer le diabolos suppose de le faire sortir de sa diabolisation, pour en faire un instrument tranchant, donc dangereux, car il peut travailler aussi bien pour le bien que pour le mal, selon la manière dont l’ouvrier s’en sert. 

1 COMMENTAIRE

  1. Définition d’Ambrose Bierce du mot Sorcière :1/ Horrible et repoussante vieille femme, en perverse activité avec le diable. 2/ Belle et attirante jeune personne, dont les perverses activités dépassent le diable. (-_-)

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Pierre Gandonniere
Pierre Gandonniere
Membre du Grand Orient de France et du Grand Chapitre Général. Journaliste, consultant, enseignant Auteur d’une thèse sur l’Ecologie de l’Information Auteur de : "L'Humanisme en Tablier Vert -L'Ecologie est-elle une question maçonnique ?" Detrad, 2023

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