« Humanisme » n°352 – Réenchantement, ou l’art maçonnique de rendre le monde habitable

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Réenchanter le monde n’implique ni de restaurer quelque âge d’or, ni de repeindre le réel aux couleurs d’une consolation facile. Le numéro 352 d’Humanisme, la revue des francs-maçons du Grand Orient de France, choisit une voie plus exigeante. Il cherche les conditions intellectuelles, politiques, sensibles et fraternelles capables de rendre de nouveau désirable un monde démocratique fatigué de ses querelles. De Christophe Devillers à Bruno Fuligni, une conviction se dessine. La raison, privée de désir, de récit, de mémoire et de fraternité, ne suffit pas à faire société.

La pierre brute ne se polit pas en chassant l’impur

L’éditorial de Christophe Devillers donne sa tonalité à l’ensemble. Sa cible n’est pas tel camp particulier mais la tentation de la pureté elle-même, cette vieille passion humaine qui traverse les idéologies, les religions, les morales et les utopies dès que chacune prétend posséder seule la bonne mesure du monde. Pureté identitaire, révolutionnaire, morale ou prétendue pureté des intentions finissent par produire le même geste lorsque la conviction devient certitude absolue. Il faut alors désigner, trier, exclure, réduire l’autre à l’anomalie qu’il faudrait corriger.

Cette critique trouve, pour le lecteur maçon, une profondeur immédiate.

La pierre brute n’est jamais une pierre impure. Elle est une matière encore rugueuse, chargée de possibilités, qui réclame le travail patient de la main et de l’intelligence. Vouloir supprimer la rugosité en supprimant la pierre elle-même serait l’exact contraire de l’Art. Christophe Devillers choisit donc la nuance, non comme mollesse du jugement mais comme discipline de l’esprit. Distinguer, contextualiser, accepter l’incertitude, entendre une parole adverse et laisser cette parole déplacer quelque chose en soi deviennent les gestes civiques d’un authentique travail de taille.

L’image de la pierre livrée à l’eau vive inverse le vieux rêve de maîtrise. La matière accepte le temps, le courant et l’altérité. La formation de soi ne consiste pas à devenir lisse, mais à devenir habitable pour autrui. Réenchanter signifie alors apprendre à rencontrer ce qui résiste à nos certitudes.

Une démocratie meurt aussi lorsque personne ne prend le temps de la faire vivre

Logo de la République française
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Dans la rubrique des idées, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, déplace cette exigence sur le terrain du débat public. Son texte consacré à la possibilité même de débattre part d’un constat sévère. La conversation démocratique se trouve prise entre défiance, polarisation, accélération numérique et enfermement dans des univers d’opinions qui ne communiquent plus. Les réseaux sociaux ne constituent pas l’unique cause du mal, mais ils en accélèrent les effets. L’instantanéité privilégie la réaction, l’algorithme renforce les proximités et la contradiction devient trop souvent une offense.

Pierre Bertinotti

Pierre Bertinotti rappelle que la démocratie suppose un espace où des citoyens acceptent la légitimité d’une parole qu’ils ne partagent pas. Il rejoint ici une intuition centrale de la tradition maçonnique. Une Loge digne de ce nom ne sert pas à confirmer ce que chacun pensait déjà. Elle constitue une école de déplacement intérieur. La parole y circule sous une règle, le temps y est ordonné et l’écoute précède la riposte. Le conflit subsiste, mais reçoit une forme qui protège la recherche commune.

La République ne tient donc pas par la seule solidité de ses institutions. Elle vit de pratiques, de mœurs, d’habitudes de débat et d’une certaine confiance dans la possibilité d’un monde commun. Lorsque cette confiance se défait, chaque camp peut transformer ses adversaires en ennemis irréductibles. L’expérience maçonnique offre ici moins un modèle qu’un exercice. Penser contre soi-même devient une forme de courage civique. Il ne s’agit pas d’abandonner ses principes, mais de vérifier qu’ils résistent à la contradiction autrement que par l’anathème.

La défense de la République exige parfois une parole ferme. Toute la difficulté réside dans cette juste mesure que connaissent les bâtisseurs. Une porte doit pouvoir s’ouvrir sans que le Temple perde ses murs.

Réenchanter sans mentir, c’est rendre la vérité désirable

Directeur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, journaliste passé notamment par Franc-Tireur, La Tribune et Conspiracy Watch, fondateur de la revue littéraire Ernest, David Medioni part d’un objet inattendu, une chanson de Mylène Farmer devenue au début des années 1990 la bande sonore d’une génération gagnée par le désenchantement.

Liberté, justice, progrès, fraternité, avenir continuent d’être prononcés, mais leur puissance sensible s’est affaiblie.

David Medioni ne décrit pas un désert sans croyances. Il décrit un espace saturé de récits, d’images, de prophéties et de promesses concurrentes. Le problème n’est donc pas l’absence d’enchantement. Il tient à la prolifération de mauvais enchantements, ceux qui promettent une explication totale, une pureté retrouvée, des responsables cachés ou une catastrophe suffisamment certaine pour dispenser de penser.

Sa formule, réenchanter sans mentir, prend alors tout son sens. La modernité critique a appris à mesurer, démontrer, contester, vérifier et défaire les illusions. Cet héritage reste indispensable. Pourtant, aucune communauté politique ne survit longtemps si elle ne sait offrir que des procédures, des normes et une administration correcte de la désillusion. La vérité peut être exacte sans devenir pour autant désirable. Une société peut être rationnelle et laisser ses citoyens orphelins d’un horizon partagé.

La question touche ici au cœur de la démarche initiatique. Le symbole n’est pas un mensonge ajouté au réel. Il est une manière de rendre le réel plus intelligible sans prétendre l’épuiser. Le rituel ne demande pas de croire à une fable comme à un fait historique. Il ouvre un espace où des gestes, des récits et des figures permettent à chacun de travailler ce qui, autrement, resterait muet. Les humains n’habitent jamais la vérité nue. Ils ont besoin de formes pour la partager.

Les démocraties découvrent qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour être aimées

Réenchanter la démocratie impose de lui rendre une chair, des récits et une joie commune sans fabriquer de mythologie mensongère. David Medioni convoque Albert Camus pour chercher un « nous » assez vaste pour permettre d’appartenir à plus grand que soi sans s’y dissoudre. La chaîne d’union en donne une image éloquente. Chaque maillon demeure distinct, mais nul ne possède à lui seul la chaîne.

Fraternité ou adelphité, le symbole doit-il changer de mot pour rester vivant

La contribution de Nadia Geerts ouvre un débat sensible autour du vocabulaire de la fraternité. L’essayiste observe la progression du terme « adelphité », proposé comme désignation épicène des liens entre frères et sœurs, ainsi que le mouvement parallèle de féminisation des fonctions. Elle y voit une tension entre deux ambitions, effacer la marque sexuée dans certains mots et rendre, ailleurs, la présence des femmes davantage visible. Son interrogation touche moins à la grammaire qu’à la place accordée au symbole dans une institution initiatique.

Nadia Geerts

Nadia Geerts défend la fraternité comme une notion dont la portée a depuis longtemps excédé son origine étymologique. Elle rappelle que l’idéal républicain et la Déclaration universelle des droits de l’homme en ont fait une relation morale entre êtres humains. Elle insiste surtout sur le caractère immédiatement compréhensible de cette vertu et sur le « comme si » qui travaille la démarche maçonnique. Se dire frères ne décrit pas une parenté biologique. Cette parole crée une obligation de conduite. Elle demande que chacun traite l’autre selon une exigence qui dépasse les appartenances reçues.

L’argument mérite d’être entendu dans une institution où les mots ont une épaisseur rituelle. Pourtant, un symbole vivant possède aussi des lecteurs et des usages nouveaux. Le désir de déplacer le lexique peut traduire la volonté d’habiter plus pleinement un langage commun.

Faut-il protéger le mot pour sauver le symbole, ou laisser le symbole transformer son vêtement verbal afin de poursuivre son œuvre ?

Nadia Geerts privilégie l’esprit de fraternité contre le littéralisme et insiste sur la nécessité de concilier adaptation sociale et fidélité aux fondamentaux. Cette position possède une cohérence maçonnique, puisqu’un symbole cesse d’agir lorsqu’il est réduit à sa matérialité linguistique. Mais l’inverse mérite la même vigilance. Un symbole peut également perdre sa portée lorsque l’institution refuse d’entendre ce que ses mots produisent chez celles et ceux qui les reçoivent. La tradition initiatique n’est vivante que si elle accepte cette épreuve du sens.

Marc Bloch rencontre Hiram là où l’histoire refuse de mépriser les légendes

marc Bloch

Avec Charles Conte et sa chronique consacrée à Marc Bloch, au roi Salomon et à la légende d’Hiram, le numéro retrouve la profondeur du temps. Le rapprochement intrigue d’autant plus que Marc Bloch, immense historien et cofondateur avec Lucien Febvre de l’école des Annales, n’a pas fait de la figure d’Hiram un objet central de son œuvre. Charles Conte suit plutôt les chemins par lesquels l’historien s’est intéressé aux survivances, aux croyances collectives, aux légendes et à ces formes de mémoire qui échappent aux frontières trop étroites d’une histoire réduite aux seuls faits.

Panthéon Marc Bloch et Simonne_Vidal

Marc Bloch s’est notamment intéressé à la vie posthume des figures historiques, à la manière dont les sociétés prolongent un personnage dans le mythe et transforment sa mémoire selon leurs propres besoins. Charles Conte rappelle ainsi un texte de 1925 consacré à la « vie d’outre-tombe » du roi Salomon. L’historien ne demande pas à la légende de devenir un fait. Il cherche ce que la légende révèle des sociétés qui la transmettent.

Le lecteur maçon retrouve ici Hiram dans sa véritable patrie, non dans le registre de la preuve archéologique mais dans celui de la fécondité symbolique. Que la tradition ait transformé, combiné ou déplacé des matériaux bibliques importe moins que la fonction acquise par le récit au sein de la culture initiatique. Un mythe ne devient pas vrai parce qu’il aurait eu lieu. Il devient opérant parce qu’il continue de faire travailler ceux qui le reçoivent. Cette distinction protège à la fois la rigueur historique et la liberté initiatique. Charles Conte rappelle ainsi qu’entre crédulité et réduction rationaliste existe un territoire où l’histoire peut étudier la légende sans s’y soumettre et où la Franc-Maçonnerie peut vivre de ses mythes sans les transformer en chroniques factuelles.

Bruno Fuligni en 2015

Autour d’une table républicaine, la politique retrouve le goût du commun

Bruno Fuligni choisit une autre archive, autrement savoureuse, pour faire revivre le républicanisme français. Historien et écrivain, il s’attarde sur un banquet du Parti républicain-socialiste tenu au Grand Orient de France en décembre 1925. Le menu devient document politique. Turbot, poularde, fromages, vins et dessert racontent une sociabilité disparue où les congrès ne s’achevaient pas seulement par des motions mais autour d’une table capable de mêler les délégations et les sensibilités.

L’intérêt du texte dépasse l’anecdote gastronomique. Le banquet républicain appartient à une histoire politique de la convivialité. Il rappelle une époque où manger ensemble pouvait constituer une manière de fabriquer du commun, de désarmer momentanément les rivalités et de donner un corps à l’abstraction des principes. La date rapproche la scène de la mémoire de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tandis que la figure de Paul Painlevé fait apparaître tout un monde de savants, de parlementaires et de militants pour lesquels la République restait une construction quotidienne.

Le Parti républicain-socialiste disparaîtra, déchiré par ses contradictions. Mais l’archive pose une question qui traverse tout le dossier. Que reste-t-il d’une République lorsque ses membres ne savent plus partager une table, un récit, une dispute ou une fête ? La convivialité ne remplace ni le droit ni les institutions, mais elle leur donne une chaleur civique.

Pour les francs-maçons, cette scène possède une familiarité particulière.

Les agapes prolongent à leur manière la tenue, déplacent la parole et rendent visibles d’autres formes de fraternité. Le pain partagé ne résout aucune divergence doctrinale, mais il rappelle que l’adversaire d’une discussion peut rester le convive d’une même table. À une époque où l’opposition politique tend trop vite à devenir répulsion morale, ce vieux banquet de 1925 prend une saveur inattendue.

Le réenchantement commence lorsque la raison accepte d’avoir un cœur

La cohérence de ce numéro d’Humanisme tient au passage constant entre le politique, le symbolique, l’historique et le sensible. Le thème du réenchantement aurait pu conduire vers une spiritualité vague ou la nostalgie d’un sacré perdu. La revue choisit une direction plus difficile. Elle reste fidèle à l’humanisme rationaliste du Grand Orient de France tout en reconnaissant que la raison ne suffit pas à fabriquer du désir de vivre ensemble.

De Christophe Devillers à Bruno Fuligni, la revue relie ainsi nuance, débat, récit commun, fraternité, légende et mémoire républicaine. Ce parcours donne au réenchantement une épaisseur qui évite la consolation facile.

Quelques fragilités demeurent. Le mot « réenchantement » est si disponible qu’il menace parfois d’absorber des problématiques très différentes. La chaleur collective ne saurait devenir un remède général à des fractures dont les causes sociales, économiques et politiques restent dures. De même, la défense de l’universalisme gagnerait à accueillir davantage les objections de ceux qui perçoivent dans certains héritages linguistiques ou institutionnels des formes d’effacement. Mais ces tensions ne diminuent pas l’intérêt du numéro. Un humanisme sans contradiction finirait lui aussi par devenir une doctrine de pureté.

La leçon maçonnique se dessine avec netteté

Le Temple ne réenchante pas le monde en l’arrachant à l’histoire. Il enseigne que toute construction humaine réclame de la mesure, du temps, une mémoire et une discipline de la parole. La Lumière n’a de sens que parce qu’elle rencontre l’ombre sans prétendre la nier.

Réenchanter pourrait ainsi signifier rendre de nouveau crédible la possibilité d’un monde commun. Non un monde pacifié par décret, non une communauté sans conflits, mais une société où le désaccord ne détruit pas d’avance l’appartenance partagée. L’ancienne triade républicaine retrouve alors sa profondeur initiatique. La liberté sans fraternité peut se dessécher dans la solitude. L’égalité sans fraternité risque de devenir pure comptabilité. La fraternité sans liberté ni égalité peut se réduire à la chaleur fermée d’un clan. Leur équilibre, toujours à reprendre, constitue peut-être l’un des vrais secrets politiques du réenchantement.

Une pierre devient pierre de construction lorsqu’elle accepte d’être travaillée avec d’autres pierres. Un citoyen devient pleinement citoyen lorsqu’il consent à vivre avec des voix qui ne sont pas la sienne. Un Franc-Maçon poursuit son ouvrage lorsqu’il comprend que la Lumière ne lui appartient pas. Elle circule.

Humanisme, n°352, « Réenchantement », revue des francs-maçons du Grand Orient de France, Conform édition, août 2026, 128 pages, 14 € port inclus. L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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