La parole du lundi du Vénérable – « La Franc-Maçonnerie, c’est moi ! »

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À peine les agapes de fin de saison digérées, à peine les tabliers soigneusement rangés dans les armoires et les mails de convocation recommencés, voilà que la rentrée maçonnique s’annonce sous le signe de l’élection. Dans les Obédiences, on élit les Grands Maîtres. Dans les Loges, on élit les Vénérables. Dans les couloirs, on élit parfois déjà les futurs candidats. Et dans les conversations discrètes, on élit surtout ceux qui ne seront jamais élus — ce qui constitue, reconnaissons-le, une forme particulièrement raffinée de démocratie.

Le Frère qui n’était candidat à rien la semaine dernière devient soudain disponible, attentif, souriant et étonnamment présent aux réunions. Il répond aux messages avec une rapidité inhabituelle, serre les mains avec une chaleur presque fraternelle et s’intéresse subitement à la santé morale de la Loge. Il ne fait pas campagne, naturellement. Il « échange ». Il ne cherche pas les suffrages : il « écoute les attentes ». Il ne convoite aucune fonction : il « se tient simplement à la disposition de l’Ordre ».

Et lorsque quelqu’un lui demande s’il est candidat, il répond avec la modestie réglementaire :

Moi ? Non, pas du tout. Si les Frères pensent que je peux être utile…

Voilà. La campagne est lancée.

Une campagne sans programme

Faire campagne en franc-maçonnerie est un exercice délicat. Dans le monde profane, un candidat peut présenter un programme, organiser des réunions publiques, imprimer des affiches, publier des vidéos, distribuer des tracts et promettre tout ce que les électeurs ont envie d’entendre.

En Loge, c’est plus compliqué.

Il n’est pas toujours possible de dire clairement ce que l’on veut faire. Il faut éviter de paraître ambitieux, car l’ambition est une passion profane — sauf lorsqu’elle s’exerce dans le bon sens, avec le bon candidat, et de préférence au bénéfice de celui qui l’exerce.

On ne peut pas vraiment diffuser un programme. Une lettre d’intention, à la rigueur. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment vague pour ne fâcher personne, suffisamment précise pour avoir l’air sérieuse et suffisamment consensuelle pour ne révéler aucune opinion véritable.

Le candidat idéal doit donc être porteur d’un projet, mais sans projet trop visible. Il doit avoir une personnalité, mais sans personnalité trop affirmée. Il doit être capable de décider, mais sans donner l’impression de vouloir diriger. Il doit avoir des convictions, mais surtout ne pas les exprimer au mauvais moment.

En résumé, il faut convaincre les Frères que l’on est parfaitement capable d’exercer le pouvoir, tout en leur jurant que l’on n’en veut surtout pas.

L’art subtil de ne rien dire

La lettre d’intention maçonnique est un chef-d’œuvre littéraire. Elle appartient à un genre proche de l’horoscope et de la résolution de congrès.

On y retrouve généralement quelques mots incontournables : écoute, fraternité, transmission, ouverture, dialogue, assiduité, rayonnement, concorde et travail collectif. Le tout est généralement accompagné d’une phrase sur la nécessité de « redonner du sens » à l’engagement maçonnique – formule qui permet de ne pas préciser quel sens avait été perdu, ni qui l’avait égaré.

Le candidat promettra également de « favoriser la circulation de la parole ». C’est une excellente idée, à condition de ne pas oublier que la parole devra circuler dans les limites du temps imparti, du règlement intérieur, des habitudes de la Loge et de l’avis des Frères les plus anciens.

Il proposera de « rassembler ». Personne ne pourra s’y opposer. Qui souhaiterait se présenter contre le rassemblement ? Même les plus hostiles applaudiront. Quant à savoir autour de quoi, avec qui et selon quelles modalités, cela fera l’objet d’une réflexion ultérieure, probablement confiée à une commission.

Il évoquera enfin la « modernisation », terme toujours apprécié, à condition qu’il ne concerne ni les horaires, ni les méthodes de travail, ni les privilèges acquis, ni la durée des planches, ni la composition du bureau.

L’image, cette chose profane

En utilisant notre voix dans les urnes, nous pouvons jouer un rôle actif dans la création d’un avenir meilleur pour tous. ©Jean Luc Flemal

La franc-maçonnerie aime rappeler qu’elle se méfie des apparences. Elle enseigne à ne pas confondre l’être et le paraître, à dépasser les formes et à rechercher la vérité derrière les symboles. Mais, au moment des élections, l’image redevient soudain une question essentielle.

Le candidat doit avoir la bonne posture, le bon ton, le bon âge, la bonne ancienneté, le bon réseau et, si possible, le bon équilibre entre expérience et nouveauté. Il ne doit être ni trop brillant – cela inquiéterait – ni trop effacé – cela décevrait. Il doit paraître ferme sans être autoritaire, chaleureux sans être familier, cultivé sans être pédant et disponible sans donner l’impression qu’il n’a rien d’autre à faire.

Une sorte de miracle est alors attendu de lui : qu’il soit suffisamment visible pour être choisi et suffisamment discret pour ne pas sembler chercher à l’être. Le candidat doit donc pratiquer une forme de communication subliminale. Il ne dit pas : « Votez pour moi. » Il dit :

– Nous verrons bien ce que les Frères décideront.

Mais il le dit en regardant précisément les Frères qui décideront.

Dans les Loges, une démocratie très fraternelle

Il serait injuste de réserver ces observations aux élections obédientielles. Dans les Loges, le système n’est pas beaucoup plus démocratique, même si le vocabulaire y est plus affectueux. On ne parle pas de conquête du pouvoir, mais de transmission. On ne parle pas de succession, mais de continuité. On ne parle pas de stratégie électorale, mais de recherche du meilleur équilibre pour la Loge.

Pourtant, chacun sait généralement qui sera le prochain Vénérable plusieurs mois avant que le scrutin ne commence. Le vote ne sert alors plus à choisir, mais à confirmer. Il transforme une décision déjà prise en procédure régulière, ce qui est une manière très maçonnique de respecter la démocratie sans lui laisser trop de travail.

Le futur Vénérable est souvent identifié selon plusieurs critères :

  • il a suffisamment d’ancienneté pour être crédible ;
  • il n’est pas encore assez ancien pour être devenu complètement inaccessible ;
  • il connaît les usages de la Loge ;
  • il sait tenir une réunion sans déclarer la guerre à la moitié des Frères ;
  • il dispose d’un stock raisonnable de patience ;
  • et surtout, il n’a pas encore compris toute l’étendue des problèmes qui l’attendent.

Car il faut bien le dire : personne ne se porte candidat à la fonction de Vénérable en pleine connaissance de cause. On accepte d’abord la charge. On découvre ensuite les archives, les susceptibilités, les comptes, les absences répétées, les conflits anciens et les Frères qui n’ont jamais pardonné à la Loge une décision prise en 1998.

La Franc-Maçonnerie, c’est moi !

C’est à ce moment précis qu’apparaît notre candidat d’un genre nouveau. Il ne se contente pas de faire campagne. Il incarne l’institution tout entière.

Son slogan est simple :

La Franc-Maçonnerie, c’est moi.

Il ne propose pas un programme, puisqu’il est lui-même le programme. Il ne présente pas une vision, puisqu’il est la vision. Il ne demande pas la confiance des Frères : il considère qu’elle lui est due, comme une conséquence naturelle de son ancienneté, de ses médailles, de ses fonctions passées et de la quantité de planches qu’il a produites depuis son initiation.

Il ne dit pas :

– Je souhaite servir la Loge.

Il dit, avec une gravité touchante :

– La Loge a besoin de moi.

Nuance essentielle.

Le candidat de ce type ne fait pas campagne : il organise une démonstration de nécessité. Il laisse entendre que, sans lui, la Loge sombrera dans le désordre, l’amateurisme et peut-être même dans une forme inquiétante de liberté de parole. Il rappelle discrètement ses états de service. Il évoque les crises qu’il a traversées, les conflits qu’il a désamorcés, les Frères qu’il a formés et les traditions qu’il a sauvées d’un oubli certain. À l’entendre, il aurait personnellement empêché plusieurs Loges de disparaître, trois obédiences de se diviser et un ancien secrétaire de confondre le procès-verbal avec une tribune politique. Il est l’homme providentiel. Et, comme tous les hommes providentiels, il arrive généralement après avoir contribué à créer le problème auquel il prétend apporter la solution.

Faut-il réformer le système ?

La question mérite pourtant d’être posée sérieusement. Un système dans lequel il faut être élu sans pouvoir véritablement présenter son programme, sa personnalité ou ses intentions mérite au moins une planche, sinon une commission d’étude. La prudence maçonnique à l’égard de la personnalisation du pouvoir est compréhensible. La Loge ne devrait pas devenir la propriété d’un Frère, et une Obédience ne devrait pas être confondue avec celui ou celle qui la dirige. Les fonctions sont temporaires, les responsabilités sont confiées, et nul ne devrait s’installer dans un office comme s’il venait d’acquérir un titre de propriété sur le Temple.

Mais à force de refuser toute campagne, on risque de remplacer la transparence par les sous-entendus, le débat par les affinités, le programme par la réputation et le choix collectif par un arrangement tacite entre quelques Frères suffisamment informés. On ne demande pas nécessairement des affiches, des slogans ou des meetings électoraux dans le vestibule du Temple. Mais il serait peut-être utile que les candidats puissent exposer clairement :

  • leur conception de la fonction ;
  • leurs priorités ;
  • leur manière de travailler ;
  • leur vision de la Loge ou de l’Obédience ;
  • et les limites qu’ils entendent respecter.

Cela éviterait peut-être d’élire un Frère pour ce qu’on imagine qu’il fera, avant de lui reprocher ensuite de faire exactement ce qu’il n’avait jamais annoncé.

Le Vénérable en campagne

Le Vénérable en campagne est donc un personnage subtil. Il avance sans avancer, promet sans promettre et se présente sans se présenter. Il ne sollicite pas les votes, mais il apprécie que les Frères aient le bon goût de les lui accorder. Il ne cherche pas les honneurs, mais il serait dommage qu’ils tombent entre de mauvaises mains. Il ne veut pas le pouvoir, mais il estime que certains ne sont manifestement pas prêts à l’exercer.

Quant à nous, pauvres électeurs maçonniques, nous continuerons à voter en toute liberté, après avoir soigneusement vérifié que notre liberté nous conduisait bien au résultat prévu. Et lorsque le nouveau Vénérable sera installé, il prononcera probablement quelques mots sur l’humilité, le service et la fraternité. Puis il découvrira que la vraie campagne ne commence pas avant l’élection, mais le lendemain. Car dans une Loge, être élu est une chose. Faire croire que l’on n’avait jamais voulu l’être en est une autre.

Et si, par hasard, le Vénérable nouvellement élu commence son mandat par ces mots :

– Je n’ai jamais recherché cette fonction…

Que les Frères se rassurent. La campagne est terminée.

Le vénérable rassuré

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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