La marche de l’Apprenti : entre rituel et symbolisme

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Mes Frères, nous ne sommes plus dans le monde profane.
Lorsqu’il procède à l’ouverture rituelle des travaux, le Vénérable Maître marque ainsi que la Loge est un espace sacré, régi par un rituel qui en détermine le cadre matériel, le décor. Mais le rituel donne aussi, et peut-être surtout, un cadre aux attitudes et aux comportements des Frères. D’aucuns pourraient juger cette mise en forme obligée attentatoire aux libertés de chacun des Maçons assemblés dans le Temple, et en premier lieu à leur liberté d’expression voire de pensée. Au contraire : en fixant la forme, le rituel permet de se concentrer sur le fond. En outre, il crée une harmonie entre tous les Frères, dont il préserve l’égalité dans la diversité
.

C’est à ce titre que le rituel de chacun des différents degrés du Rite écossais ancien et accepté comporte des attitudes, des comportements gestuels et des modes de déambulation spécifiques, dont le symbolisme correspond aux enseignements du degré concerné. Ils participent ainsi aux « mots, signes et attouchements » qui caractérisent chaque degré et permettent aux Frères de se faire reconnaître à leur entrée dans le Temple puis de travailler dans un même cadre spirituel, un même plan, fonction du degré auquel travaille la Loge.

Parmi ces éléments gestuels, la marche propre à chaque degré est à considérer avec un intérêt particulier. Il s’agit en effet d’une déambulation rituelle pratiquée par le Franc-Maçon lors de son initiation à chaque degré auquel il sera successivement admis, mais aussi chaque fois qu’il souhaitera obtenir l’entrée du Temple lorsque, arrivant après l’ouverture des travaux, il n’aura pas pris part à celle-ci et n’aura donc pu être reconnu comme membre régulier de la Loge ou visiteur connu, c’est-à-dire régulièrement initié au degré auquel travaille la Loge.

La Marche est donc un élément d’identification, un signe de reconnaissance.

Comme tel, et à l’instar de toute prescription définie par le rituel, la marche est porteuse de significations symboliques, liées au degré.

La marche de l’Apprenti se fait, selon les stipulations dans la plupart des rituels, par trois pas égaux. Rectitude, attention et rigueur

Le sens symbolique de cette déambulation est quasi évident.
L’Apprenti franc-maçon dirige ses pas résolument vers l’avant, vers l’avenir. Il avance symboliquement vers l’Orient, d’où vient la Lumière, et où résident la sagesse et la connaissance.
Il progresse le regard droit, les yeux bien ouverts, car dès lors qu’il a recouvré la Lumière dont il avait été privé un temps lors des premières phases de son initiation, il agit en conscience, en pleine connaissance des devoirs qu’implique le serment solennel qu’il a prêté. Détermination, certes, mais aussi prudence, vigilance et réflexion.

La position des pieds est celle d’une équerre, outil symbolique majeur du premier degré du R.E.A.A. avec le Compas, formant avec ce dernier et le Volume de la Loi Sacrée les Trois Grandes Lumières. La vie du Franc-Maçon, non seulement dans le Temple mais aussi hors du Temple, doit se dérouler sous le signe de l’équerre, symbole de la rectitude et du droit.
Pour le géomètre et l’architecte, la notion d’ Équerre est conjointe de celle de Perpendiculaire, déterminée par l’usage d’un fil à plomb soutenu par un arceau. C’est précisément cet instrument qui figure sur le cordon du second Surveillant, particulièrement chargé de suivre la progression des Apprentis.

Voir l’article La marche de l’apprenti : symbolisme au REAA

Il convient ici de s’interroger sur le nombre de pas que comporte la Marche de l’Apprenti.
La Loge d’Apprenti fait appel à de nombreuses paires. On pourrait donc penser qu’elle est gouvernée par la notion de dualité et le nombre 2. En fait, elle fait appel à de très nombreux symboles ternaires. Citons ainsi, parmi les éléments physiques qui constituent le cadre symbolique de la Loge, les trois fenêtres à l’Est, au Sud et à l’Ouest, l’escalier à trois marches, le Flambeau à trois « étoiles » posé sur le plateau du Vénérable et surtout les trois piliers, Sagesse, Force et Beauté, placés à trois des angles du Tableau de Loge.
Évoquons également les trois officiers qui dirigent la Loge, les trois coups de la batterie ou les trois coups de maillet répétés par le Vénérable et les Surveillants à l’ouverture et à la fermeture des travaux.
Quant au rituel d’initiation, il comporte trois voyages symboliques ; le « temps » de l’Apprenti Franc-Maçon est de trois ans ; l’introduction en Loge se fait par trois grands coups,…

Peu après la Seconde Guerre Mondiale, curieusement, certains auteurs, dont Ananda Coomaraswamy (métaphysicien et historien de l’art indien), avaient fait la remarque d’une similitude entre la Marche de l’Apprenti franc-maçon et celle de Vishnou Trivikrama, c’est-à-dire faisant ses trois pas.
Selon la mythologie hindoue, le démon Bali avait réussi à prendre le contrôle de la Terre, du paradis et de l’enfer. Le nain Vamana, l’un des dix avatars en lesquels Vishnou s’incarne pour descendre sur Terre lorsque l’ordre du monde est perturbé, se présenta devant Bali et lui demanda de lui donner autant de terrain qu’il pourrait parcourir en trois pas. Bali, amusé par ce nain, accepta.
Reprenant alors sa dimension céleste, Vamana – Vishnou couvrit le Paradis d’un premier pas et toute l’étendue de la Terre d’un second pas. Bali réalisa alors qu’il avait devant lui Vishnou, et lui offrit sa propre tête. Vishnou lui marcha dessus en faisant un troisième pas et l’envoya dans les profondeurs du monde souterrain. Mais, généreux, il lui donna en même temps la lampe de la connaissance pour éclairer les ténèbres. En outre, Vishnou permit à Bali de revenir parmi les hommes une fois par an pour allumer les lampes avec celle qu’il lui avait offerte, pour éclairer les ténèbres que sont l’ego, l’ignorance, la cupidité, la luxure, la paresse. C’est l’événement que commémore Diwali, la principale fête hindoue, symbole de la victoire de la lumière sur les ténèbres, du bien sur le mal.

Quoi que ce récit mythique soit une illustration de la lutte contre le vice et un éloge de la vertu et qu’il utilise le concept de transmission de la Lumière, il ne semble cependant pas qu’on puisse y rattacher la Marche de l’Apprenti. C’est en tous cas l’opinion défendue par René Guénon dans une lettre adressée le 3 mai 1948 à Denys Roman : « Je ne crois pas qu’on puisse voir un rapport entre les trois pas de Vishnou et ceux de la marche de l’Apprenti ; ceux-ci sont décrits comme les premiers pas dans l’angle d’un carré long » .

Il ne semble pas qu’il soit fait mention de « pas » ou de « marche » particulière dans les catéchismes maçonniques les plus anciens. Toutefois, les rituels contemporains les plus proches des modèles préalables à la mise en forme de la Maçonnerie moderne comportent tous, à tout le moins, une posture, une disposition des pieds en équerre (talon contre talon) ou en double équerre ( le talon droit dans le creux du pied gauche, formant un « Té » ou un « Tau ») , comme cela se pratique au Rite d’York ou au Rite Émulation. Ce dernier mentionne explicitement, dans son rituel d’initiation, la notion de « pas régulier ».  

Et contrairement à ce qui se pratique, comme nous l’avons indiqué plus haut, dans les Loges travaillant au R.E.A.A., ces pas ne sont pas utilisés pour entrer dans un Temple lorsque les travaux sont ouverts. Il est précisé en effet que ces pas sont requis dans la posture qui les accompagne pour permettre la communication des secrets du grade.

On notera encore qu’à la question posée par le Vénérable : Comment prouvez-vous aux autres que vous êtes Maçon ? l’Apprenti sur le point de passer Compagnon au Rite Émulation répond : Par des signes, des attouchements et la parfaite régularité de ma marche.

La même notion de pas ou de marche servant de signe de reconnaissance se retrouve dans A Mason’s Examination de 1723, (p. 36 :72) dans le Manuscrit Graham de 1726 et plus clairement encore dans le Masonry Dissected de Prichard, publié en 1730 : –Êtes-vous Maçon ?Mes Frères et Compagnons me reçoivent et m’acceptent comme tel.Comment saurai-je que vous êtes un Maçon ?Par mes signes, attouchements et points parfaits de mon entréeQuels sont ces signes ?Toutes équerres, tous angles et toutes perpendiculaires » …

Publié à Mons en 1763, le Rituel du Marquis de Gages fait explicitement appel à la Marche en trois pas au cours de l’initiation :« Le maître dit : Frère 1er Surveillant, faites parvenir monsieur auprès du trône de la vérité et de la justice. Le 1er Surveillant le mène par trois pas auprès du maître, …. Alors il lui fait prêter le serment. »Cette marche est reproduite quelques instants plus tard au moment où le récipiendaire va être constitué Apprenti :« Il frappe un coup de marteau, … : Faites parvenir monsieur par les trois pas d’apprenti jusqu’au trône.  Le 1er Surveillant lui fait faire la marche d’apprenti en le menant auprès du maître qui le constitue apprenti ».

Il convient de noter que le différend entre les Antients et les Moderns, au XVIIIe siècle, a conduit à des interprétations divergentes de certains symboles et usages, dont celui de la Marche. Au Rite dit Français Moderne, c’est le pied droit qui est avancé en premier. Il en est de même au Rite Écossais Rectifié. Mais l’essentiel, le concept porté par le symbole qu’est la Marche, est identique.

On voit dans ces exemples anciens que la Marche vise non seulement à permettre de s’assurer de la qualité maçonnique d’un postulant ou d’un visiteur mais encore, lors des cérémonies de passage d’un degré au degré supérieur, de mettre le candidat dans une posture propre à lui conférer les « secrets » du grade auquel il est sur le point d’être admis.

La Marche, parce qu’elle est codifiée par un rituel et chargée de connotations symboliques, concourt à extraire le candidat du monde profane pour le placer dans un environnement différent, à un autre niveau de sa conscience, dans cet espace sacré intérieur où l’initiation prend son sens.

Pour autant qu’elle soit en ligne droite et régulière, la Marche de l’Apprenti n’est pas faite de trois pas enchaînés, comme dans la marche naturelle, mais de trois pas successifs, séparés par un temps d’arrêt, si infime soit-il. Elle évoque donc à la fois la continuité de l’effort auquel s’engage le Franc-Maçon, et les difficultés, doutes ou contradictions qui le conduiront à s’interrompre pour prendre le temps de la réflexion. Chaque pas, chaque étape de sa progression sera, à l’instar de ce que symbolise cette première Marche rituellement effectuée au soir de son initiation, l’occasion d’un bilan, d’un retour sur soi et d’un nouvel élan, fondé sur une nouvelle détermination. 

Être initié, c’est s’engager à progresser vers la Lumière et la Vérité et s’y engager à nouveau, à chaque pas accompli.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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