EXCLUSIF : Interview de Franco Huard – Grande Loge ANI du Canada

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À la tête de la Grande Loge ANI du Canada depuis 2023, Franco Huard entame un second mandat avec une feuille de route axée sur la consolidation des loges, l’ouverture au public, la relève et le développement des relations internationales. Dans cet entretien, il revient sur les enseignements de son premier mandat, la singularité de la franc-maçonnerie québécoise et les projets qu’il souhaite faire progresser au cours des prochaines années.

1. Avec le recul de ton premier mandat, quel bilan personnel en tires-tu et comment cette expérience a-t-elle transformé ta vision du leadership maçonnique ?

À la Grande Loge ANI, un mandat de Grande Maîtrise peut être renouvelé selon notre constitution. J’ai donc pris la décision d’effectuer un second mandat pour le bien de l’Ordre au Québec.

À gauche, Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, aux côtés de Franco Huard, Grand Maître de la Grande Loge ANI du Canada, à droite.

Le premier mandat a été intense. Nous avons vécu de grands défis, des restructurations et beaucoup de travail de fond. Ces trois premières années nous ont permis d’établir des bases solides, d’accueillir de nouvelles loges et de poursuivre notre développement, notamment avec le Rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm. La signature d’un traité d’amitié avec le Grand Orient de France a aussi constitué une étape importante.

Un de mes objectifs était de rapprocher les maçonneries libérales et adogmatiques présentes au Québec. Nous avons travaillé avec le Grand Orient du Québec et le Grand Orient de France, notamment autour de conférences publiques. Cette coopération a contribué à faire naître le Salon maçonnique du Québec, dont nous avons maintenant tenu deux éditions.

Sur le plan personnel, la fonction m’a surtout appris à aimer encore davantage la pluralité de la maçonnerie. Dans une loge, on connaît d’abord son rite et sa propre réalité. Comme Grand Maître, il faut rassembler des frères et des sœurs, des rites et des sensibilités différentes. Certaines loges travaillent avec un Livre de la Loi sacrée, d’autres avec un livre blanc. Le leadership, pour moi, consiste à chercher une vision commune qui respecte cette diversité.

2. Qu’est-ce qui distingue, selon toi, la franc-maçonnerie québécoise et comment la Grande Loge ANI contribue-t-elle à son développement ?

Le Québec a une particularité très intéressante : nous sommes à la fois héritiers d’une culture européenne et profondément inscrits dans un environnement nord-américain. Cela nous permet de prendre le meilleur de ces deux mondes.

Au Rite écossais ancien et accepté, qui est mon rite de naissance, nos pratiques sont fortement inspirées des traditions européennes et françaises, tout en conservant certains apports anglo-saxons. Cette capacité de faire dialoguer différentes traditions donne à notre maçonnerie une identité particulière.

Cette liberté se retrouve aussi dans la liberté absolue de conscience. Selon la sensibilité de la loge, il peut y avoir un texte sacré ou un livre blanc. La Grande Loge ANI est également mixte dès son origine. Dans nos effectifs, nous sommes aujourd’hui autour de 55 % d’hommes et 45 % de femmes, ce qui montre que cette égalité est bien réelle dans la vie de l’obédience.

La maçonnerie libérale et adogmatique demeure toutefois relativement petite au Québec. Pour la faire grandir, il faut être visible, organiser des conférences publiques, participer aux débats de société lorsque c’est pertinent, utiliser les réseaux sociaux et créer des ponts entre les loges et les obédiences plutôt que de travailler en vase clos.

3. Le Salon maçonnique du Québec a connu une deuxième édition marquante. Quel rôle joue-t-il et jusqu’où voudrais-tu l’amener ?

Le Salon est d’abord une vitrine ouverte sur ce qu’est réellement la franc-maçonnerie. Nous voulions créer un événement capable d’intéresser les francs-maçons, mais aussi les profanes curieux, avec des sujets accessibles sans simplifier la démarche maçonnique.

Sophie Stevance & Boris Nicaise

Cette année, nous avons notamment accueilli la professeure Sophie Stévance, de l’Université Laval, pour une présentation sur la musique dans les rituels maçonniques. Son regard universitaire permettait de distinguer la musique composée par des francs-maçons de celle qui est réellement conçue ou utilisée dans un contexte rituel. Nous avons aussi reçu Yves Vaillancourt sur la laïcité et abordé l’histoire de Robert Ambelain ainsi que certains courants égyptiens de la maçonnerie. Cette pluralité est exactement ce que nous recherchons.

Pour les prochaines éditions, j’aimerais développer davantage de partenariats universitaires et inviter des spécialistes sur de grandes questions contemporaines. L’intelligence artificielle, ses possibilités, ses risques et les transformations qu’elle impose à la société pourraient par exemple faire l’objet d’un thème.

Nous réfléchissons également à la possibilité d’un mini-Salon à Québec durant l’année. L’objectif est de continuer à grandir. Nous avons accueilli près de 180 personnes cette année et j’aimerais que nous puissions dépasser les 250 lors de la prochaine édition.

4. Quel rôle le CLIPSAS peut-il jouer aujourd’hui dans la coopération internationale entre obédiences ?

Je précise d’abord que je ne suis plus deuxième vice-président du CLIPSAS : mon mandat s’est terminé en 2024. Cela dit, je demeure convaincu de l’importance de cette institution.

À gauche, Louis Daly, président du CLIPSAS, aux côtés de Franco Huard, Grand Maître de la Grande Loge ANI du Canada, à droite.

Le CLIPSAS a été créé comme centre de liaison. Les obédiences ont besoin d’un terrain neutre où elles peuvent se rencontrer, communiquer et travailler ensemble sur de grandes causes. Malgré Internet et toutes les technologies disponibles, il existe encore parfois un manque de communication entre les obédiences.

J’ai participé cette année à la rencontre de Sofia, en Bulgarie, et j’ai pu voir que le projet CLIPSAS Jeunesse, que j’avais lancé, est maintenant bien actif. Les jeunes se rencontrent, développent leurs propres projets et les présentent. Pour moi, c’est essentiel : ils représentent l’avenir de notre maçonnerie et il faut leur donner une place réelle.

5. Quelles retombées concrètes les traités et les relations internationales ont-ils pour les membres de la Grande Loge ANI ?

Signature du traité d’amitié entre la Grande Loge ANI du Canada et le Grand Orient de Belgique, en présence de Franco Huard (à gauche) et de Patrick Cauwert (à droite).

La Grande Loge ANI a une forte présence québécoise, mais elle est aussi profondément internationale. Nous avons des frères et des sœurs provenant d’Amérique latine et d’Europe, ainsi qu’une loge hispanophone, Wolfgang Amadeus Mozart.

Les traités d’amitié et de reconnaissance permettent concrètement à nos membres de voyager, d’être accueillis dans d’autres obédiences et de découvrir d’autres façons de pratiquer la maçonnerie. En retour, ils peuvent aussi faire connaître notre maçonnerie québécoise à l’international.

Je crois également que les maçonneries québécoise et française se complètent. La maçonnerie libérale et adogmatique québécoise est beaucoup plus jeune que la maçonnerie française. Nous avons donc intérêt à partager nos travaux et à chercher de nouveaux projets communs. À terme, il pourrait être intéressant d’explorer davantage de coopérations entre le Canada et des structures comme l’Alliance Maçonnique Européenne.

6. Quelle résonance symbolique donnes-tu à ta participation au ravivage de la Flamme sur la tombe du Soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe ?

J’ai été honoré de pouvoir participer au ravivage de la Flamme et surtout d’en comprendre l’histoire. Ce qui m’a marqué, c’est de voir autant d’obédiences réunies autour d’un même devoir de mémoire.

Comme Canadien, j’ai naturellement pensé aux soldats canadiens venus combattre en Europe lors des deux guerres mondiales et à ceux qui ont donné leur vie pour contribuer à la libération de la France. Être présent à cet endroit m’a profondément touché.

Sur le plan maçonnique, voir des obédiences différentes se rassembler autour de cette mémoire montre aussi que la maçonnerie peut dépasser ses différences et se retrouver autour de valeurs communes.

7. Quels espoirs portes-tu pour la relève et que dirais-tu à quelqu’un qui hésite encore à franchir la porte d’un temple ?

CLIPSAS 2026 à Sofia, en Bulgarie.

Une des choses qui me donnent beaucoup d’espoir, c’est que notre maçonnerie est relativement jeune. Nous avons des membres de différentes générations, avec un bon équilibre entre les jeunes et ceux qui ont davantage d’expérience.

Il faut continuer à présenter la maçonnerie aux jeunes et leur proposer des projets qui leur parlent. Je constate aussi un intérêt renouvelé pour la spiritualité, au sens du travail sur soi, et non du dogmatisme ou de la religion. La maçonnerie offre justement un coffre d’outils permettant de travailler sa pierre et de devenir une meilleure personne.

À ceux qui hésitent, je dirais simplement : osez faire le premier pas. Venez nous rencontrer. La maçonnerie m’a personnellement transformé et m’a appris à mieux me connaître. On y rencontre aussi des personnes qui partagent plusieurs de nos valeurs et avec lesquelles on peut grandir. C’est plus qu’une fraternité : c’est un cheminement.

8. Quels sont les principaux projets que tu veux concrétiser pendant ton deuxième mandat ?

Un projet qui me tient particulièrement à cœur est la création d’un triangle maçonnique à Ottawa d’ici les trois prochaines années. Nous avons déjà des membres installés dans la capitale canadienne et j’aimerais que ce triangle puisse éventuellement devenir une véritable loge.

Je veux aussi explorer d’autres territoires. Beaucoup de Français viennent vivre au Québec et plusieurs obédiences françaises sont présentes ici. L’inverse existe également : de nombreux Québécois vivent en Europe. Il pourrait donc être intéressant, à plus long terme, de voir naître outre-mer une loge ayant une sensibilité québécoise.

Cette expansion doit toutefois rester progressive. La technologie peut nous aider à maintenir le lien avec les groupes éloignés, grâce à la visioconférence et au partage de travaux. Mais elle doit aussi s’appuyer sur de vraies visites et des relations fraternelles avec les loges déjà présentes sur les territoires concernés. L’objectif est que personne ne travaille de façon isolée.

9. Quelle place le numérique doit-il prendre dans la communication et la transmission maçonniques ?

Le numérique est devenu incontournable, mais il doit rester un outil au service de la maçonnerie, et non remplacer la rencontre humaine.

Nous devons poursuivre les podcasts, les conférences publiques sur le Web et notre présence sur les réseaux sociaux. Il faut également nous adapter aux plateformes utilisées par les nouvelles générations, que ce soit TikTok ou celles qui apparaîtront demain, avec des formats plus courts lorsque c’est pertinent.

En parallèle, la visioconférence permet de partager des connaissances et de maintenir un lien avec des frères et des sœurs éloignés. L’enjeu est de profiter de cette capacité de connexion tout en conservant le sérieux, la profondeur et surtout la dimension incarnée de la fraternité.

10. Si tu pouvais laisser un message à l’ensemble des frères et sœurs de la Grande Loge ANI, lequel serait-il ?

Je leur dirais de continuer à faire ce que nous faisons de beau, de bon et de vrai.

En maçonnerie, nous travaillons notre pierre brute pour essayer de la polir. Une fois cette pierre polie, elle vient prendre sa place dans l’édifice que nous construisons ensemble. Je dirais donc à mes frères et à mes sœurs de continuer à travailler sur eux-mêmes et, surtout, de prêcher par l’exemple.

Soyez des leaders. Soyez là pour les autres. C’est ainsi que les gens pourront voir ce qu’est réellement la maçonnerie. Et je terminerais en leur posant simplement cette question : pour vous, c’est quoi, la maçonnerie ?

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