L’École à couvert – Le Grand Orient de France et son temple à reconstruire

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Deux années de travaux en Loge, vingt-cinq questions, deux cent seize propositions. Mis en ligne le 29 octobre 2026, le Livre blanc de la Commission obédientielle École de la République du Grand Orient de France porte un titre qui engage, L’École de la République : un temple à reconstruire. Derrière un constat sévère se dessine une thèse plus audacieuse qu’il n’y paraît. L’École ne doit pas devenir une Loge, mais elle a besoin de ce que la Loge sait protéger, un seuil, un silence, une parole réglée. Reste à savoir si le bâtisseur n’alourdit pas l’édifice qu’il voulait soulager.

L’École à couvert – Le Grand Orient de France et son temple à reconstruire

La boussole de Condorcet

Portrait de profil de Condorcet en habit sombre et jabot blanc
Condorcet, portrait anonyme, musée Carnavalet. Domaine public – Paris Musées

Le 20 octobre dernier, dans nos colonnes, S. Morin s’inquiétait du « silence relatif des institutions maçonniques sur les enjeux éducatifs » et appelait de ses vœux une synthèse publique et argumentée. Neuf jours plus tard, le Grand Orient de France publiait un volume de cent soixante pages qui ressemble fort à une réponse, même s’il procède d’une décision bien antérieure. C’est en effet lors du Convent de Lille, le 24 août 2024, qu’est née la Commission obédientielle École de la République. Sa méthode mérite d’être soulignée. Elle n’a pas sollicité, écrit-elle, « une réflexion d’experts, mais d’initiés ». Les Loges de toutes les régions ont travaillé cinq thèmes, des fondements de l’École à sa gouvernance, et la Commission en a tiré 216 propositions que le Grand Maître Guillaume Trichard présente « avec modestie » comme une contribution au débat public.

Guillaume Trichard
Guillaume Trichard

Le diagnostic est connu, mais il est posé sans fard. Baisse du niveau en lecture, en expression écrite et en mathématiques, heures d’enseignement rognées de réforme en réforme, diplômes fragilisés par le contrôle continu, désaffection pour le métier, culture du « pas de vague », et deux noms qui hantent ces pages, Samuel Paty et Dominique Bernard. Face à ce tableau, un nom revient sans cesse dans les contributions, celui de Condorcet, dont la théorie de l’instruction publique demeure pour beaucoup d’ateliers une boussole. L’épigraphe le rappelle, « même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave ». La préface reprend quant à elle la phrase prononcée par Ferdinand Buisson à Marseille en octobre 1903, « le premier devoir d’une République est de faire des républicains ».

Un lieu à couvert, non un lieu de vie

Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, assis à la table du conseil des ministres en 1937
Jean Zay en juin 1937. Agence Meurisse, BnF. Domaine public

La thèse la plus forte du Livre blanc tient en un refus. L’École, affirment les Loges, n’est pas le reflet de la société et ne doit pas l’être. Elle n’est pas d’abord un « lieu de vie », mais une institution autonome ordonnée à ses fins propres, instruire pour que chacun construise sa liberté. Le texte convoque Jean Zay, initié en 1926 à la loge Étienne Dolet d’Orléans, qui voulait dans sa circulaire du 31 décembre 1936 que les établissements demeurent « l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ». Il ose surtout une formule qui fera grincer quelques dents en posant que le silence et le bon ordre constituent un droit des élèves.

Le rapprochement avec le Temple trouve ici sa plus grande justesse. Une Loge n’ouvre ses travaux qu’une fois couverte, soustraite au tumulte profane, et le Livre blanc précise que cette séparation « n’est pas une fuite ». Hannah Arendt ne disait pas autre chose lorsqu’elle voyait dans l’école un espace intermédiaire chargé de protéger l’enfant du monde autant que le monde de l’enfant. De ce principe découlent des propositions concrètes et parfois courageuses. Augmenter le temps de classe à l’école primaire, « contre l’air du temps » reconnaissent les rédacteurs, retarder la spécialisation des parcours vers quinze ou seize ans, allonger la formation initiale des enseignants, implanter des formations d’excellence dans les territoires défavorisés afin d’obtenir une mixité « par le haut ». Au privé sous contrat, financé aux trois quarts environ par l’argent public, le texte oppose une règle d’une grande netteté, financement public, obligations publiques.

La classe n’est pas une loge

Gravure du XVIIIe siècle montrant une assemblée de francs-maçons en tablier réunie pour recevoir un apprenti
Assemblée de francs-maçons pour la réception des apprentifs, estampe, XVIIIᵉ siècle, BnF. Domaine public

Le chapitre le plus singulier, et sans doute le plus maçonnique, se demande si la méthode maçonnique peut devenir un modèle pédagogique. La réponse commence par une limite que nous aimerions lire plus souvent sous des plumes initiées. La classe n’est pas une loge, écrivent les rédacteurs. Elle accueille des enfants qui n’ont pas choisi d’être là, dans un cadre obligatoire, public et laïque, quand la Loge réunit des adultes volontaires. L’inspiration doit donc rester « pédagogique, non institutionnelle ou doctrinale ».

Ce qui franchit le seuil n’est pas le secret, c’est la forme. Un rituel d’entrée qui fait de la porte de la classe un passage entre la cohue du monde et l’espace de la transmission, une parole réglée où chacun parle à son tour et où la reformulation précède la contradiction, une progression par étapes qui fait de l’évaluation le récit d’un chemin plutôt qu’un verdict. Le Frère qui demande la parole par l’intermédiaire de son Surveillant connaît la vertu de ce détour, qui oblige à mûrir sa pensée avant de l’exprimer. Quant à l’autorité du maître, le texte la défend par un jeu de mots qui vaut programme. La verticalité pédagogique, assure-t-il, « n’écrase pas l’élève », elle « l’élève ». La caverne de Platon, invoquée au même endroit, rappelle enfin que l’éducation n’est pas accumulation mais conversion du regard.

Le chantier et ses échafaudages

Salle de classe villageoise du XIXe siècle, un maître debout parmi des élèves serrés sur leurs bancs de bois
Albert Anker, L’École de village en 1848, 1896. Domaine public

Le lecteur attentif relèvera pourtant une tension que l’ouvrage ne résout pas. L’introduction réclame de soulager l’École du poids que la société fait peser sur elle et dénonce l’empilement des réformes. Or les propositions ajoutent à leur tour chartes de coéducation, Écoles des parents, éducation à l’hygiène de vie, contrats territoriaux et instances nouvelles. Deux traditions cohabitent au fil des chapitres, celle d’une école de l’instruction, fidèle à Condorcet et à Catherine Kintzler, et celle d’une école de la coopération, attentive aux pédagogies actives et à l’évaluation formative. Cette coexistence trahit l’origine d’un livre nourri d’ateliers aux sensibilités diverses, dont l’écriture garde parfois la trace. Elle n’a rien de rédhibitoire. Une Obédience adogmatique ne produit pas une doctrine mais un chantier, et sa clé de voûte pourrait bien être la proposition la plus modeste, réunir une convention nationale sur les finalités de l’École. Les ateliers y trouveront matière à plancher, en se demandant non ce que l’École doit faire de plus, mais ce qu’elle doit cesser de faire pour redevenir elle-même.

Plus libre qu’en entrant

Le Livre blanc prévient lui-même que l’École, comme le temple, ne sera jamais achevée. Elle est moins un fait qu’une idée régulatrice, un horizon vers lequel chaque génération reprend l’équerre et le compas. Reconstruire ne signifie donc pas restaurer l’école d’antan, dont le texte refuse expressément la nostalgie, mais reprendre le plan là où les bâtisseurs l’ont laissé. Le Franc-Maçon connaît ce paradoxe mieux que quiconque, lui qui travaille à un Temple dont il ne posera jamais la dernière pierre. L’enfant n’a pas à le savoir. Il lui suffit de trouver, passé le seuil, un lieu à couvert dont il ressorte, selon le vœu des Loges, plus libre qu’il n’y est entré. C’est à cette sortie, bien plus qu’à la hauteur de ses colonnes, que se mesure un temple.

Une institutrice et ses élèves en costumes du XIXe siècle marchent dans la campagne sous un ciel clair
Albert Anker, La Promenade scolaire, 1872. Domaine public

Bibliographie sélective

  • Grand Orient de France, Commission obédientielle École de la République, L’École de la République : un temple à reconstruire. Livre blanc, préface de Guillaume Trichard, Paris, Grand Orient de France, octobre 2026, 160 pages (téléchargeable sur le site godf.org).
  • Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791), présentation de Charles Coutel et Catherine Kintzler, Paris, GF-Flammarion, 1994.
  • Catherine Kintzler, Condorcet. L’instruction publique et la naissance du citoyen, Paris, Le Sycomore, 1984, rééd. Gallimard, « Folio essais », 1987.
  • Hannah Arendt, « La crise de l’éducation », dans La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, rééd. « Folio essais ».
  • Ferdinand Buisson, discours au congrès du Parti républicain radical et radical-socialiste, Marseille, octobre 1903.
  • Jean Zay, circulaires du 31 décembre 1936 et du 15 mai 1937 sur les propagandes politiques et confessionnelles dans les établissements d’enseignement.
  • Jean-Paul Delahaye, Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons, Le Bord de l’Eau, coll. « Nouvelle bibliothèque républicaine », 2026.
  • Éric Saunier (dir.), Franc-maçonnerie et éducation (XVIIIᵉ-XXᵉ siècle), Maisonneuve & Larose / Hémisphères éditions, 2021.
L’École à couvert – Le Grand Orient de France et son temple à reconstruire

Crédits iconographiques : image à la une, Jean Geoffroy, dit Géo, En classe, le travail des petits, 1889, domaine public ; couverture du Livre blanc © Grand Orient de France ; portrait de Condorcet, musée Carnavalet, domaine public – Paris Musées ; Jean Zay, Agence Meurisse, 1937, Bibliothèque nationale de France, domaine public ; Assemblée de francs-maçons pour la réception des apprentifs, estampe, Bibliothèque nationale de France, domaine public ; Albert Anker, L’École de village en 1848, 1896, et La Promenade scolaire, 1872, domaine public.

Marianne-GODF
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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti est directeur de la rédaction de 450.fm. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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