L’enseignement maçonnique

« Le maître maçon doit donner un enseignement complet ».
Comment réaliser cet objectif ?  

1390, Regius, article 13 :

1 Pourquoi enseigner ?

« Ne relevant que de vous-même, vous aurez une valeur en proportion de votre travail personnel. » Rituel.

Au moins, au IXe siècle, on avait à cœur l’instruction des enfants et des clercs. Certains devraient en prendre de la graine.

La présence aux tenues n’est-elle pas suffisante pour la bonne transmission ? Les rituels ne contiennent-ils pas toute la régularité maçonnique qu’il appartient à chacun de faire sienne ? La nécessité d’un enseignement maçonnique n’est pas une évidence. Ne dit-on pas couramment : chacun est son propre formateur, à chacun sa Vérité, son initiation.

« La distinction entre l’initiation effective et l’initiation virtuelle… est assez importante pour que nous essayions de la préciser encore un peu plus… Parmi les conditions de l’initiation… le rattachement à une organisation traditionnelle régulière suffit pour l’initiation virtuelle, tandis que le travail intérieur qui vient ensuite concerne proprement l’initiation effective, qui est en somme, à tous ses degrés, le développement « en acte » des possibilités auxquelles l’initiation virtuelle donne accès » (René Guénon, Considérations sur l’initiation). On peut bien avoir été initié, cela reste virtuel si on ne travaille pas sur les possibilités, rôle de l’instruction.

2 À qui enseigner ?

« Selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (François Rabelais, Pantagruel). « La connaissance de l’art de perfectionner ce qui est imparfait… Les connaissances qu’ils ne devaient point prodiguer au Vulgaire » (Grand Chapitre général, GODF).

On se doit de tenir les deux bouts de la chaîne de la connaissance :

1 Avec Descartes (Discours de la méthode), affirmer l’égalité des esprits, leur universelle aptitude à comprendre et à connaître. « Ce serait un amour de l’égalité bien funeste, que celui qui craindrait d’étendre la classe des hommes éclairés et d’y augmenter les lumières » (Condorcet, Premier Mémoire sur l’instruction publique).

2 Avec la même lucidité que Condorcet savoir qu’il « est impossible qu’une instruction même égale n’augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d’une organisation plus heureuse. Mais il suffit… que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même, et sans se soumettre aveuglément à la raison d’autrui, ce dont la loi lui a garanti la jouissance » (Premier Mémoire sur l’instruction publique).

3 La voie de la connaissance

Conte maçonnique : il était une fois une boîte reçue par un homme en héritage de son père sur laquelle il était écrit : « Ne pas ouvrir. » Longue attente. Enfin il cède à la curiosité et dedans il trouve un paquet d’étiquettes sur chacune desquelles est écrit : « À ne pas ouvrir. »

En franc-maçonnerie, d’abord on hérite, donc d’abord on s’endette. Certes le franc-maçon est autonome et libre penseur, c’est-à-dire libre de penser tout ce qu’il peut concevoir. Mais franc-maçon il n’est qu’autant que ses frères le « reconnaissent comme tel ».

« Puisque vous êtes Parfaite Maçonne, dites-moi enfin ce que vous entendez par Maçonnerie ? J’entends un amusement vertueux, par lequel nous retraçons une partie des mystères de notre religion »

(Manuel des Franches-Maçonnes, 1787).

La méthode socratique

Comment Socrate aide-t-il ses concitoyens à faire la lumière en eux-mêmes ? À l’exemple des pratiques maçonniques traditionnelles, il se méfie de l’écrit, cet accès autonome à la pensée qui supprime le maître spirituel. Sa méthode :

Le maître questionne

  • Le disciple répond avec un savoir faux

Le maître examine et réfute la réponse

  • Le disciple constate son ignorance par aporie

Le maître reformule la question

  • Le disciple recherche le savoir en lui-même parce qu’il a des dispositions et est intelligent.

Surtout, le dialogue ne se conclut pas sur une définition (du courage, de la beauté…) qui ne serait que provisoire. Socrate refuse toute conclusion dogmatique, son action consistant à progresser vers une plus grande clarté dans une enquête qu’il faut pousser toujours plus loin. Cette absence de définition ou de conclusion produit une trompeuse impression d’aporie, d’échec.

Au reste, le dialogue n’est pas uniquement une méthode intellectuelle rationnelle visant à atteindre le vrai ; il est aussi examen pour tenter d’agir sur le comportement moral de l’interlocuteur en le détournant de l’erreur. Il conduit des dialogues qui finissent par mettre son interlocuteur dans le doute complet, déstabilisé par les impasses logiques : « Tu me fascines l’esprit par tes charmes et tes maléfices, enfin tu m’as comme enchanté, de manière que je suis tout rempli de doutes » (Ménon à Socrate dans Ménon de Platon). Comme lors d’une hypnose, l’objectif est de faire lâcher prise à son interlocuteur afin qu’il sorte de son cadre de pensée. Cette méthode relève du préceptorat et exclut un enseignement collectif.

Le Manuscrit des Archives d’Edimbourg, (vers 1696), dans première partie, est une suite de questions et de réponses convenues qui permettaient aux maçons de se reconnaître. Ces « catéchismes » (Knoop, Jones et Hamer, Early Masonic Catechisms, 1943), sont à l’origine de nos instructions actuelles par demandes et réponses. « Chapitre 3 et 5 et 7 pour les apprentis, compagnons puis maîtres » dans le Nouveau catéchisme des francs-maçons, contenant tous les mystères de la maçonnerie de Louis Travenol, 174 (gallica.bnf.fr). Le catéchisme ressemble à un mantra sous forme de questions-réponses qu’il faut apprendre par cœur.

Le par cœur

La recitatio apprise par cœur est « la » méthode d’apprentissage scolastique des éducateurs religieux médiévaux. C’est au XVIe siècle, chez Rabelais, que l’expression « savoir par cœur » semble apparaître pour la première fois ; par cœur car le « cœur » était considéré alors comme siège de la pensée ou de la mémoire.

Jean-Jacques Rousseau

Cette pratique est farouchement rejetée par Montaigne : « On ne cesse de criailler à nos oreilles [d’enfants], comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. » Descartes, après lui, prône la raison qui fait dire à l’Académicien Condillac : « Celui qui ne sait que par cœur, ne sait rien…. Celui qui n’a pas appris à réfléchir, n’est pas instruit. ». Rousseau, dans l’Emile, se fait aussi l’apôtre du refus de l’apprentissage par cœur : « Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature et bientôt vous le rendrez curieux. »

Le par cœur est d’abord une façon à peine voilée d’initiation, afin de faire apprécier l’effort, en se fondant sur le principe selon lequel quelqu’un qui réussit à franchir la barrière de la reproduction pourra en passer d’autres. Il y a ainsi une rentabilité dans l’effort investi, effort qui sera moins coûteux au prochain apprentissage. Une phase d’imitation (ou de restitution de l’œuvre d’autrui) puis par une phase de transformation. « Ce que je sais, personne ne peut me le retirer » (Henri Marion, Dictionnaire pédagogique).

La voie analogique

Comme notre frère Benjamin Franklin sut faire le rapprochement entre les étincelles des machines électriques et les éclairs, servons-nous de l’analogie. L’imagination devance souvent la raison. La franc-maçonnerie permet l’apprentissage d’une forme de maniement de l’abstrait. Pour ce faire, elle sollicite systématiquement l’analogie. « Comme le soleil dans sa course se lève à l’Orient pour appeler les hommes au travail, le Delta radieux préside à nos travaux et nous rappelle que le travail est le premier devoir de l’homme » (Rituel).

Blaise Pascal

L’analogie est porteuse d’une puissance qui dépasse la simple conjonction « comme » utilisée dans une phrase. « Laid comme un crapaud » ne signifie pas que le crapaud est le symbole de la laideur. L’analogie est une opération intellectuelle qui permet de réunir les deux qualités de l’esprit, l’esprit de géométrie (la raison) et l’esprit de finesse (l’intuition) si chers au philosophe Pascal.

« La dernière qualité requise dans notre Ordre est le goût de la Science et des Arts Libéraux[1]. Ainsi l’Ordre exige de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail à un vaste ouvrage auquel nulle Académie ne peut suffire, parce que toutes ces Sociétés étant composées d’un très petit nombre d’hommes, leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu » (Discours du chevalier Michel de Ramsay, Lecture initialement prévue pour le 21 mars 1737). On peut dire que la connaissance des arts libéraux, de la géométrie, de l’histoire des bâtisseurs, réelle et légendaire, et de la morale définissent un premier corpus de connaissance.

Quel surveillant ?

« Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et [je souhaiterais] qu’il se comportât dans [l’exercice de] sa charge d’une nouvelle manière » (Montaigne, Essais).

« Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu trouveras la Pierre Cachée » (VITRIOL) autrement dit : « Deviens ce que tu es » (Nietzsche).

Annexe : Un exemple de l’action des loges du GODF en faveur de l’éducation en 1872


[1] La grammaire, la rhétorique, la dialectique d’une part, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la musique d’autre part.

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René Rampnoux
René Rampnoux
René Rampnoux, né à Périgueux, agrégé d'économie et de gestion, licencié en droit. Coordinateur des ouvrages Ellipses de préparation au Concours commun IEP, essayiste, il est ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France.

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