EXCLUSIF : débat croisé entre 2 Grands Maîtres – « Faut-il se dévoiler comme Franc-maçon ou pas ? »

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Dans un paysage maçonnique français souvent marqué par la discrétion, deux Grands Maîtres récemment élus ont fait des choix radicalement différents quant à leur visibilité publique. Laurent Lemaire, nouveau Grand Maître Général de l’OITAR (Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal), a choisi de se dévoiler et d’assumer publiquement sa fonction. À l’inverse, Mar∴ J∴, nouveau Grand Maître de la Grande Loge Française de Misraïm, a décidé de préserver son anonymat.

Samuel Paty

Au-delà de cette différence majeure, les deux hommes présentent des similitudes frappantes : ils dirigent des obédiences de nature comparable (spiritualistes et attachées à la Tradition), ils viennent tous deux de prendre leurs fonctions il y a quelques semaines, et ils exercent l’un et l’autre au sein du ministère de l’Éducation nationale- Laurent Lemaire en tant qu’instituteur, Mar∴ J∴ en tant que directeur d’établissement.

C’est dans ce contexte particulier, marqué par la mémoire douloureuse des assassinats terroristes de Samuel Paty (16 octobre 2020) et Dominique Bernard (13 octobre 2023), que nous les avons réunis pour une interview croisée inédite.

Question 1 : Dans le contexte actuel, marqué par les assassinats de Samuel Paty et Dominique Bernard, comment justifiez-vous votre choix respectif concernant votre visibilité publique en tant que Grand Maître ?

Blason OITAR

Laurent Lemaire (OITAR) : Ma visibilité n’est pas liée au contexte, je ne me suis pas questionné sur le sujet. Je ne recherche pas une visibilité qui serait une marque de reconnaissance mais je sais également qu’en participant à des conférences publiques je suis identifiable et identifié. En revenant plus précisément à la question, ma visibilité ne résulte pas d’un courage exemplaire mais plutôt du fait que je ne me sens en rien coupable d’être Franc-Maçon. De plus, dans notre chaine d’union nous nous engageons à être toujours rayonnants à s’engager sans relâche à lutter contre le mensonge le fanatisme … J’essaie donc de donner vie à cet engagement.

Mar∴ J∴ (GLFM) : La mémoire de Samuel Paty et de Dominique Bernard ne me quitte pas. Ces drames ont traversé mon quotidien de directeur d’établissement de manière très concrète. Après l’assassinat de Samuel, j’ai animé un débat au sein de mon école. L’un de nos professeurs, profondément républicain, s’était insurgé contre le caractère obligatoire de la minute de silence- non pas par indifférence à la cause, bien au contraire : en humaniste convaincu, il estimait que cette minute imposée trahissait précisément ce que Samuel défendait. L’éveil des consciences ne se décrète pas. Il se cultive, par la transmission, par l’échange, par la rencontre. C’est aussi ce que nous enseigne notre Rite. C’est pourquoi j’ai choisi, moi, de défendre ces valeurs depuis ma position – sans me dévoiler, mais sans jamais me taire. Mon anonymat n’est pas un repli. C’est une forme de cohérence : faire vivre les idées plutôt que porter un nom.

Question 2 : En tant que professionnels de l’Éducation nationale, pensez-vous que le fait d’être franc-maçon puisse encore représenter un risque aujourd’hui ? Votre choix de visibilité (ou de discrétion) est-il influencé par cette réalité professionnelle ?

Laurent Lemaire – Grand Maître Général de l’OITAR

Laurent Lemaire (OITAR) : L’Education Nationale est une administration qui n’est pas différente de la société française. On va y retrouver des curieux, des sans avis et des réfractaires à la franc-Maçonnerie. Je ne me suis dévoilé qu’à un nombre de collègues limité : soit parce que je pensais que la Franc-maçonnerie pouvait leur correspondre soit parce que les évènements me l’ont imposé. En tout état de cause ceux qui chercheraient le découvriraient sans problème. Quel risque cela pourrait-il représenter ? Certains esprits soupçonneux pourraient à l’aune de cette découverte analyser mes choix pédagogiques (visites…intervenants), mon évolution

Changement de Grand Maître à la Grande Loge Française de Misraïm

Mar∴ J∴ (GLFM) : Nos populations estudiantines viennent de tous horizons et de tous milieux. Elles se sont forgé des croyances que certains sont prêts à questionner et d’autres pas encore. Nous travaillons, comme le dit notre rituel, « de midi à minuit », mais tous ne sont pas encore au zénith de leur capacité d’ouverture. Avancer à pas non feutrés avec ceux-là pourrait les braquer et s’avérer contre-productif. La finalité reste de les aider à s’élever, mais au rythme de chacun. Instiller des valeurs plutôt qu’imposer ma vérité me semble non seulement juste, mais aussi plus efficace. En ce sens oui, ma pratique maçonnique transpire dans mon exercice professionnel, au travers de la valorisation du vivre-ensemble, de la laïcité, du respect de l’autre, sans jamais se revendiquer comme telle. C’est, je crois, une manière honnête de témoigner.

Question 3 : Le voile de discrétion maçonnique est souvent présenté comme une protection. Dans votre cas, Laurent, vous avez choisi de le lever.

Laurent Lemaire (OITAR) : Je pensais que la société humaine s’était suffisamment ouverte, suffisamment instruite pour ne pas se laisser encore et toujours à la « chasse aux sorcières ». Je dis « je pensais » car avec l’avis du conseil de déontologie de la magistrature et la Franc-Maçonnerie j’ai peut-être présumé de cette ouverture d’esprit. Toutefois pour apporter la contradiction pour apporter une autre « vérité » je pense qu’il faut l’incarner, l’incarner physiquement pour donner un visage humain pour démystifier et offrir moins de prise à la théorie du complot.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Ce n’est ni de la méfiance, ni de la peur. C’est une prudence pragmatique, nourrie d’une conviction profonde : si la finalité est de « réunir ce qui est épars », à quoi bon braquer celui que l’on pourrait, un jour, aider à s’élever ? Le lien qui nous relie à l’autre est précieux. Il ne faut pas le rompre prématurément, avant que son moment soit venu. La société française n’est pas mon ennemie, elle est mon chantier. Et sur un chantier, on ne pose pas les clés de voûte avant les fondations.

Question 4 : Certains considèrent que la visibilité d’un Grand Maître renforce la présence maçonnique dans le débat public, tandis que d’autres estiment qu’elle expose inutilement l’institution. Où vous situez-vous dans ce débat, et pourquoi ?

Laurent Lemaire (OITAR) : La réponse est simple : L’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal ne prend pas part au débat public ce qui facilite une certaine discrétion du Grand Maître Général. Ma véritable visibilité est symbolisée lors des entretiens journalistiques des conférences des tables rondes.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Je respecte profondément le choix de Laurent. Chaque voie a sa légitimité dès lors qu’elle est mûrie et assumée. Pour ma part, je considère que l’institution parle d’elle-même par la qualité de ce qu’elle produit : la profondeur de ses rituels, la cohérence de ses valeurs, la vie fraternelle qu’elle génère. Mon rôle de Grand Maître est d’abord de créer les conditions pour que chacun de nos ateliers rayonne, pas nécessairement de porter un visage public. Cela dit, la GLFM communique : nous avons un site, des réseaux, une newsletter, des Tenues Blanches Ouvertes. Notre discrétion ne signifie pas notre absence. Et pour en donner une preuve concrète : nos locaux seront ouverts lors des Journées du Patrimoine, les 19 et 20 septembre prochains. Nous espérons accueillir les lecteurs de 450.fm pour leur faire découvrir notre fraternité et notre Rite, de visu, et avec toute la chaleur qui nous caractérise.

Question 5 : Si demain un nouveau drame comme ceux de Samuel Paty ou Dominique Bernard survenait, pensez-vous que votre choix actuel (visibilité ou discrétion) serait le bon ? Le regretteriez-vous, ou au contraire le confirmeriez-vous ?

Laurent Lemaire (OITAR) : Je pense que le choix résultera d’un combat entre la raison, la fidélité à mon choix initial et les émotions, les sentiments et plus particulièrement la peur. Malgré ce drame abominable si j’arrive à rester le Maçon de mon initiation (un maçon vit debout) je pense que je continuerai mon engagement. Par contre si je n’arrive pas suffisamment à maîtriser mes sentiments alors il est fort probable que j’opterai pour plus de discrétion.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Oui, sans hésitation et c’est précisément parce que j’ai traversé ces drames de l’intérieur que je le dis avec conviction. Après l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, j’avais déjà eu la même démarche : promouvoir l’échange, la discussion, la sensibilisation au vivre-ensemble dans mon établissement. Depuis, le groupe auquel appartient mon école a formalisé des enseignements sur la laïcité, les religions, le fait religieux. Ces tragédies m’ont confirmé que le travail de fond- silencieux, continu, patient, est plus durable que les postures. Si demain un nouveau drame survenait, ma réponse serait la même : être présent dans le débat, transmettre les valeurs, mais ne jamais laisser ma fonction de Grand Maître devenir un prétexte pour exposer mon établissement ou mes élèves à des tensions qui ne leur appartiennent pas.

Question 6 : Au-delà de la question de la sécurité personnelle, quel message souhaitez-vous faire passer à vos obédiences respectives, mais aussi à l’ensemble de la Franc-maçonnerie française, à travers votre décision de vous révéler ou de rester discret ?

Laurent Lemaire (OITAR) : Ce n’est pas réellement un message c’est davantage un moyen pédagogique ; un moyen pédagogique pour :

– Donner un visage au Grand Maître Général, d’incarner la charge pour l’ensemble des SS et SS de l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal mais aussi pour les obédiences amies.

– D’humaniser l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal auprès du Grand Public.

Mar∴ J∴ (GLFM) : Que nous devrions tous œuvrer dans le même sens. Et que pour cela, la première étape serait déjà, au-delà des appareils et des étiquettes, de savoir reconnaître son Frère ou sa Sœur qui partage les mêmes valeurs et de lui permettre de travailler avec nous. Notre maçonnerie prône de faire travailler ensemble le riche et l’indigent, le puissant et le faible. Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas entre obédiences ? Suivant quel code humaniste déciderait-on qu’un tel est maçon et qu’un autre n’en est pas digne ? N’y aurait-il qu’une seule et unique vérité : celle de celui qui la revendique ? Où serait alors le côté universel de la maçonnerie ?

Sur le fond, je ne prétends porter aucune vérité absolue en disant cela : mais il me semble que chacun devrait décider de SA meilleure manière de porter nos valeurs au dehors. Pour certains, en la brandissant comme un étendard. Pour d’autres et c’est mon chemin, en partageant, en échangeant, en transmettant : la Liberté de penser (l’action de penser), l’Égalité entre les vérités des uns et des autres, en acceptant de faire une place en soi pour ces autres vérités. Et la Fraternité, cet amour du prochain, cet autre moi-même, qui m’apporte autant que je ne lui apporte.

Conclusion

Au terme de cet échange croisé, une chose apparaît clairement : il n’existe pas de réponse unique et absolue à la question de la visibilité maçonnique. Laurent Lemaire et Mar∴ J∴ incarnent deux approches légitimes, mûries par une même conscience des enjeux et une même fidélité à leur engagement initiatique.

Dans une France encore marquée par la violence terroriste et les tensions communautaires, leur choix respectif reflète deux philosophies de l’action maçonnique : l’une qui assume une forme de témoignage public, l’autre qui privilégie la prudence et le travail dans l’ombre. Entre courage de l’exemple et sagesse de la réserve, la Franc-maçonnerie française continue, à travers eux, de questionner sa place dans la cité. Un débat qui, loin d’être clos, ne fait que commencer.

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