Au « 16 Cadet », les loups sont entrés dans Paris… et ils rôdent encore

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La façade du Grand Orient de France prise pour cible : derrière le tag, le vieux poison du soupçon antimaçonnique

Dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 septembre, le siège du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris (9e arrdt), a été couvert d’inscriptions mettant directement en cause l’influence supposée de la Franc-Maçonnerie. Le GODF a déposé plainte. Au-delà de la dégradation matérielle, l’épisode réveille un imaginaire beaucoup plus ancien : celui d’une puissance occulte qui agirait « dans l’ombre ».

Face à cette rhétorique du soupçon, la réponse ne saurait être la surenchère.

Elle doit être celle de la République : la loi, la vigilance, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité et la solidarité.

« Les loups sont entrés dans Paris »

L’image vient de loin. Dans le Journal d’un Bourgeois de Paris, l’une des grandes chroniques du XVe siècle – œuvre anonyme écrite par un Parisien entre 1405 et 1449 -, les loups pénètrent à plusieurs reprises dans une capitale épuisée par la guerre, la faim et les épidémies. Entre 1423 et 1439, Paris fut à plusieurs reprises envahi par des loups poussés par la faim ; leurs incursions firent une trentaine de victimes.Jacques Berlioz rappelait dans L’Histoire combien ces scènes avaient frappé les contemporains : lorsque les repères collectifs vacillent, lorsque la cité se fragilise, ce qui demeurait aux lisières franchit soudainement les portes.

Les siècles ont passé et Paris n’est évidemment plus cette ville médiévale assiégée par les animaux sauvages. Mais les loups dont il est aujourd’hui question appartiennent à une autre forêt : celle des préjugés, des fantasmes et des théories du soupçon.

Rue Cadet, dans la nuit du 5 au 6 septembre, la façade du siège du Grand Orient de France a été taguée. Parmi les inscriptions tracées sur les vitrages figure cette accusation :

« Vous exercez votre influence dans l’ombre. À l’ombre loin du peuple. »

Le Grand Orient de France a porté plainte.

À ce stade, il serait irresponsable d’attribuer sans preuve ces dégradations à une organisation, à un mouvement politique ou à un individu déterminé. L’enquête dira, peut-être, qui en est l’auteur. Mais les mots, eux, peuvent déjà être examinés. Car leur vocabulaire n’est pas neuf.

L’ombre, l’influence, le complot : un très vieux lexique

« Influence », « ombre », éloignement du « peuple » : en quelques mots réapparaît toute une grammaire de l’antimaçonnisme.

Depuis plus de deux siècles, les Francs-Maçons ont été accusés tour à tour de gouverner secrètement les États, de manipuler les révolutions, d’organiser les carrières, de contrôler la presse, la banque, la justice ou l’école. Les régimes autoritaires ont abondamment exploité cette représentation d’une société invisible dirigeant la société visible.

Il suffit pourtant de considérer l’histoire réelle de la Franc-Maçonnerie française pour mesurer combien cette caricature est réductrice. On peut discuter ses prises de position, contester l’action de telle obédience, débattre de son rôle dans la cité – et il est sain qu’une démocratie le permette. Critiquer n’est pas haïr. Interroger n’est pas fantasmer.

La frontière est franchie lorsque le débat laisse place à la représentation d’un groupe agissant secrètement contre « le peuple ». Car alors l’argument politique disparaît derrière une construction imaginaire : celle de l’ennemi dissimulé.

Et l’histoire nous enseigne que les ennemis imaginaires finissent parfois par produire des victimes bien réelles.

La République ne répond pas au tag par le tag

Il serait pourtant contraire à l’idéal maçonnique de transformer cet incident en prétexte à la peur ou à l’anathème.

La réponse d’une démocratie commence par le droit. Une dégradation est constatée, une plainte est déposée, la justice doit pouvoir accomplir son travail. La République ne répond pas à la bombe de peinture par une autre bombe de peinture, pas davantage qu’elle ne répond au soupçon par un soupçon inverse.

Mais elle possède une autre arme, infiniment plus exigeante : l’éducation du citoyen.

Car les valeurs de la République ne sont pas seulement des mots inscrits aux frontons des bâtiments publics. Elles doivent être mises en œuvre par chacun.

Liberté, Égalité, Fraternité
Liberté, Égalité, Fraternité

Liberté, d’abord : liberté de conscience, liberté de croire ou de ne pas croire, liberté d’adhérer ou non à une association philosophique, spirituelle ou initiatique.

Égalité, ensuite : aucun citoyen ne doit être suspecté en raison de son appartenance réelle ou supposée à une communauté, une religion, une association ou une obédience.

Fraternité, surtout : ce troisième terme de la devise républicaine est peut-être le plus difficile, parce qu’il exige de reconnaître dans celui qui ne pense pas comme nous un autre citoyen et non un adversaire absolu.

À ces trois piliers s’ajoutent deux exigences que notre temps rend chaque jour plus nécessaires : la laïcité et la solidarité.

La laïcité protège l’espace commun. Elle n’est ni l’effacement des convictions ni leur persécution ; elle rend possible leur coexistence sous l’autorité d’une loi commune. Quant à la solidarité, elle rappelle que la République n’est pas seulement une architecture juridique : elle est aussi une communauté de destin.

La citoyenneté est elle aussi un travail

Les Francs-Maçons connaissent la puissance symbolique du chantier. Rien n’est jamais achevé. La pierre demande à être travaillée ; l’édifice à être entretenu ; la lumière à être transmise.

Il en va de même de la République.

Elle ne survit pas simplement parce que trois mots figurent sur les mairies. Chaque citoyen en devient, à sa mesure, le gardien et l’ouvrier. Refuser la rumeur avant de la partager, vérifier une information, combattre les généralisations, défendre la liberté de conscience de celui dont on ne partage pas les convictions : voilà peut-être quelques-uns des travaux les plus modestes et les plus nécessaires de notre temps.

Le Franc-Maçon pourrait même y reconnaître quelque chose de familier. Construire plutôt que détruire. Examiner plutôt que condamner. Éclairer plutôt qu’obscurcir.

Car ce qui vient d’être écrit sur une vitre rue Cadet pose finalement une question dépassant très largement la Franc-Maçonnerie : quelle société voulons-nous bâtir lorsque nous rencontrons celui que nous ne comprenons pas ?

Une société où chacun soupçonne son voisin d’agir dans l’ombre ? Ou une République où les désaccords peuvent être portés en pleine lumière ?

Et les loups ?

Au XVe siècle, les loups pénétraient dans Paris lorsque la ville était affaiblie.

Ceux d’aujourd’hui ne possèdent ni crocs ni fourrure. Ils prennent parfois le visage de la rumeur, du complotisme, de la haine ordinaire ou de cette facilité redoutable consistant à transformer un groupe humain en puissance mystérieuse responsable de tous les maux.

Les loups sont entrés dans Paris. D’une certaine manière, ils y sont encore.

Mais contrairement aux Parisiens de 1438, nous connaissons les moyens de leur résister : la connaissance, l’esprit critique, la loi, la fraternité et cette vigilance républicaine qui ne désigne pas de nouveaux ennemis mais refuse obstinément que l’ignorance en fabrique.

La façade de la rue Cadet est nettoyée. Le plus difficile commence ailleurs : empêcher que les mots qui l’ont souillée ne deviennent des évidences dans les esprits.

Nous resterons attentif aux suites données à cette affaire et vous tiendrons informés de tout nouvel élément concernant l’enquête.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.
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