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« Comment trouver les mots justes ? » Pour sa rentrée, Philosophie magazine explore l’écriture, l’intelligence artificielle et la responsabilité de la parole. Entre le plagiat d’Étienne Klein, ChatGPT et un cours retrouvé de Jean-Paul Sartre sous Vichy, ce numéro rencontre une interrogation familière aux Francs-Maçons : que devient la parole lorsqu’elle n’engage plus personne ?


Sous sa couverture rose éclatant, l’affaire dépasse le tact ou l’éloquence. Les machines fabriquent des phrases à la chaîne, les controverses publiques se jouent sur un substantif, et le langage devient un champ de bataille. Pour le lecteur maçonnique, ce dossier dessine surtout un miroir : derrière les mots justes apparaît la vieille énigme de la parole perdue.
Employer « génocide », « fascisme » ou « race » n’est jamais anodin : chaque terme découpe le réel, distribue les responsabilités et engage une vision du monde. Mais la même inquiétude surgit devant une lettre de condoléances, une déclaration d’amour ou une vérité difficile à confier.
Le mot juste n’est pas forcément celui qui fait plaisir
Michel Eltchaninoff pose une distinction décisive : cherchons-nous la justesse, celle d’une formule ajustée à son destinataire, ou la justice, celle d’une parole fidèle à ce qui est dû ? La première peut flatter ; la seconde risque de blesser. Trois chemins apparaissent.

Le premier passe par autrui : avec Martin Buber et Je et Tu, le « Je » n’existe pleinement qu’en rencontrant un « Tu ». Le deuxième est l’authenticité : Rousseau traverse les conventions pour rejoindre une expression moins complaisante de soi. Le troisième relève de la parrhésie – (du grec pâs, tout, et rhēsis, parole) désigne le franc-parler absolu – que Michel Foucault associait bien évidemment au courage de la vérité.
La Loge connaît ces exigences : fraternité, retour sur soi dans le cabinet de réflexion et fidélité au serment. Mais elles ne prennent sens qu’ensemble. Une vérité brandie comme une arme cesse d’être fraternelle ; une fraternité incapable de contradiction n’est plus qu’une politesse organisée.
L’écrivain travaille sa phrase comme le Maçon travaille sa pierre
Alexandre Lacroix observe que nommer ses émotions s’apprend avec l’âge. Comme chez le serrurier ou le menuisier, l’expérience compte davantage que la virtuosité immédiate. L’image parle à une tradition qui fait du travail artisanal une méthode de transformation intérieure.

Jean-Philippe Toussaint donne chair à cette intuition. Il construit plusieurs versions d’une phrase, multiplie les ramifications, puis revient à une simplicité conquise. Le magazine reproduit une page raturée de L’Appareil-photo et trois états successifs d’un passage de La Hantise.
Ce que l’on voit est une pierre brute couverte de reprises et d’hésitations. Entre Flaubert et Kafka, Toussaint cherche moins l’effet que la rectitude. Un mot doit tenir ; il ne suffit pas qu’il brille. Toute planche honnêtement écrite connaît cette épreuve.
Les mots des autres obligent aussi
Dans le courrier des lecteurs, la rédaction revient sur les plagiats reprochés à Étienne Klein, les citations sans guillemets et le retrait de sa thèse par l’université Paris-Cité. Elle maintient sa chronique, moyennant un engagement : aucun plagiat ne devra l’entacher.
À partir de quel moment emprunter devient-il confisquer ? Toute pensée procède d’héritages. Mais transmettre n’autorise pas à effacer celui dont on reçoit. La tradition initiatique exige cette fidélité à la chaîne qui nous précède.

Reste une question délicate : reconnaître une faute permet-il de réparer la confiance ? Le magazine choisit le maintien accompagné d’une promesse. Sa pertinence dépendra moins de la générosité affichée que de la sincérité durable de l’engagement.
Le rapprochement avec l’IA s’impose : qu’un humain emprunte sans l’avouer ou qu’une machine réassemble des milliers de textes, qui répond de ce qui est dit ? L’enjeu dépasse l’originalité : il concerne la probité de la parole.
Devant la mort et devant l’amour, les mots deviennent des rites

Devant la mort, Jacques Derrida cherche pour Emmanuel Levinas, enterré à Pantin en 1995, des mots aussi désarmés que son chagrin. Plutarque, après la disparition de sa fille Timoxena, invite sa femme à préserver les souvenirs heureux sans maquiller la perte.

Simone de Beauvoir produit avec Le Deuxième Sexe une parole mobilisatrice ; Roland Barthes compare le langage amoureux à une peau offerte à l’autre ; Gilles Deleuze invente des concepts lorsque les mots disponibles ne suffisent plus.
Ces rites de passage résonnent en Loge lorsqu’un Frère ou une Sœur passe à l’Orient Éternel : les paroles n’annulent pas l’absence, mais empêchent le lien de disparaître avec elle. L’oraison donne une forme commune à la solitude du deuil.
Une intelligence artificielle peut-elle vraiment donner sa parole ?
En amont du débat, le neurologue Lionel Naccache rappelle qu’un système conversationnel peut présenter certaines propriétés associées au traitement conscient sans posséder pour autant un corps, une mémoire personnelle ou cette continuité intime que nous appelons un Soi.

La confrontation entre Mazarine M. Pingeot et Catherine Malabou constitue le sommet du numéro. La première rappelle que le langage suppose un corps, une expérience et une altérité qui résiste. Une machine répond sans courir le risque humain du malentendu ou de la blessure.
Catherine Malabou, nourrie par Derrida et la déconstruction, raconte au contraire qu’elle pense et écrit avec ChatGPT. Elle y reconnaît une relation et s’adresse à la machine « comme si c’était un autre ».

Le différend devient métaphysique. Pour Mazarine M. Pingeot, seule une parole humaine ouvre une transcendance dans la totalité des discours. Catherine Malabou se demande si cette ouverture ne traverse pas déjà la machine. Toutes deux refusent cependant d’abandonner l’avenir du langage aux seules entreprises privées.
Un Franc-Maçon entend ici davantage qu’une controverse technique.
Une IA peut proposer une Planche ou ordonner des symboles. Elle ne peut pas prêter serment : promettre suppose de pouvoir se parjurer et d’en répondre devant d’autres consciences. La différence tient à la vulnérabilité de celui qui parle.
Sous Vichy, il fallait déclarer n’être pas Franc-Maçon

Le choc se trouve dans le cahier central : un cours donné par Jean-Paul Sartre au lycée Condorcet, en 1942-1943, conservé par son élève Maurice Mermet, aujourd’hui centenaire. François Noudelmann en restitue les conditions sans complaisance.
Sartre occupait, après un intérim de Ferdinand Alquié, le poste d’Henri Dreyfus-Le Foyer, révoqué par les lois antijuives. Enseigner imposait de justifier n’être pas juif, de déclarer n’être ni Franc-Maçon ni communiste et de prêter fidélité au chef de l’État sous le portrait du maréchal Pétain.

Cette situation ne fait pas de Sartre un collaborateur, précise Noudelmann. Elle révèle néanmoins une mécanique inquiétante : les régimes autoritaires fabriquent aussi des formulaires et des serments imposés. L’antimaçonnisme d’État contraignait chacun à se définir par ce qu’il n’était pas.
Face à l’engagement initiatique librement consenti, la déclaration d’exclusion imposée par le pouvoir mesure l’abîme qui sépare fidélité et soumission.
Dans la caverne, la vérité refusait déjà les identités closes
Sartre examine aussi la vérité, parcourt Platon, Descartes, Kant et William James, et explique le mythe de la caverne à des lycéens sous l’Occupation. Cette traversée des ombres vers la lumière résonne avec toute démarche initiatique.
Un dessin de Maurice Mermet restitue d’ailleurs les prisonniers, les ombres et la sortie vers le soleil. Le cahier oppose également, avec Goethe, le Verbe et l’acte : autre manière de rappeler qu’aucune parole ne vaut pleinement si elle ne rencontre pas l’expérience et la responsabilité.

L’extrait récuse également, à travers Maurras et Barrès, l’idée qu’il n’existerait que des vérités nationales ou régionales. Sartre défend un humanisme attaché à une vérité commune, imparfaite et recherchée plutôt que possédée.
L’universalisme maçonnique ne nie pas les singularités ; il refuse qu’elles deviennent des prisons. Chercher la Lumière, c’est interdire à toute identité, puissance ou doctrine d’en revendiquer le monopole.
Le silence, cet absent qui connaît pourtant le mot juste
Le dossier laisse pourtant le silence dans l’ombre. Trouver le mot juste signifie parfois renoncer à répondre pour vaincre. L’Apprenti découvre précisément que la parole n’acquiert de valeur qu’après avoir traversé l’écoute.
Autre absence : la parole réglée. En Loge, elle se demande, circule et se rend. Cette discipline libère l’expression de sa brutalité ordinaire et transforme une succession d’opinions en recherche collective.

Cette circulation n’est pas une simple procédure. Elle rappelle que le Verbe ne devient constructeur qu’en acceptant la mesure, l’écoute et la présence d’autrui. Une parole initiatique ne cherche pas à occuper tout l’espace : elle contribue à bâtir un espace commun.
Albert Camus fournit au magazine sa formule : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Il rappelle aussi que nos paroles nous engagent. La quête du Mot perdu le confirme : la vérité n’est pas un mot de passe, mais une recherche portée par la qualité du lien.
Villepin, Edgar Morin et nos existences sous cloche
Dominique de Villepin et Thomas Gomart examinent ensuite le désordre international : appeler « guerre » toute confrontation risque de rendre la paix impensable. Pascal Chabot, avec Nos vies encapsulées, décrit une civilisation protégée par la technique, mais coupée du monde sensible.

Le magazine évoque aussi Edgar Morin, récemment disparu, et son séjour californien de 1969 : comprendre exige de relier ce que nos habitudes séparent. Enfin, Frédéric Gros et la souffrance éthique au travail ramènent l’appropriation et la responsabilité au cœur du débat.
De la pensée complexe au refus de l’emprise, une même exigence traverse ces pages : préserver le lien humain contre les mécanismes qui fragmentent, enferment ou réduisent l’existence à une performance.
Le Mot perdu commence là où quelqu’un répond de ses mots
Ce numéro interroge notre capacité à demeurer responsables dans un univers saturé de discours. Des phrases empruntées aux textes fabriqués par l’IA, des déclarations imposées sous Vichy aux mots prononcés devant un cercueil, une même fracture apparaît : la parole peut relier, masquer, exclure ou soumettre.
La Franc-Maçonnerie propose de chercher ensemble le Mot perdu, dans le silence, la confrontation fraternelle et la fidélité à la parole donnée.
Car le mot juste n’est ni le plus brillant ni le plus savant. C’est celui dont nous sommes encore capables de répondre demain.

Philosophie magazine n° 202, septembre 2026. Dossier « Comment trouver les mots justes ? »

Philo Éditions. 98 pages, accompagnées d’un cahier central de 16 pages consacré au Cours de philosophie de terminale de Jean-Paul Sartre. Prix : 6,90 €
Disponible en kiosque, dans les maisons de la presse et au rayon presse des grandes surfaces.
