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La revue des revues sous le regard maçonnique
Cinq hebdomadaires, cinq sensibilités, cinq façons de regarder la France de cette rentrée : Le Point, L’Express, Marianne, Le Nouvel Obs et Valeurs actuelles. 450.fm est heureux d’offrir ainsi à ses lecteurs, semaine après semaine, une présentation croisée de cinq des grands hebdomadaires de la presse française, non pour leur dire ce qu’il faudrait penser, mais pour mettre à leur disposition les matériaux nécessaires au libre examen. À première vue, leurs couvertures semblent ne rien partager. Pourtant, à les lire ensemble, un même paysage se dessine : fragilité démocratique, dette publique, poussée des radicalités, crise de l’école, puissance des médias, bouleversement de l’intelligence par le numérique, question migratoire, souveraineté européenne et inquiétude devant la disparition d’un monde commun. Pour le franc-maçon, l’intérêt de cette lecture croisée n’est évidemment pas de rechercher dans la presse la confirmation de ses propres convictions. Il est de placer les opinions sur le pavé mosaïque, d’en éprouver les oppositions et, compas en main, de chercher ce qui peut encore permettre aux femmes et aux hommes de demeurer ensemble dans une société qui semble parfois avoir perdu le sens de la mesure.

Un nécessaire regard de transparence : combien l’État aide-t-il ces cinq hebdomadaires ?
Puisque nous parcourons chaque semaine ces grands titres, il paraît également légitime d’éclairer brièvement leur économie. La presse française bénéficie historiquement d’un système d’aides publiques que le ministère de la Culture inscrit notamment dans une politique de soutien au pluralisme, à la diffusion et à la modernisation. Pour l’année 2023, l’État a ainsi attribué 204,7 millions d’euros d’aides directes à la presse : 22,7 millions au titre du pluralisme, 133 millions pour le transport et la diffusion, 19,1 millions pour la modernisation et 30 millions dans le cadre de l’aide exceptionnelle destinée à compenser la hausse du coût du papier. À cela s’ajoutaient 84 millions d’euros d’aides indirectes, notamment fiscales.
Les cinq hebdomadaires examinés dans cette chronique figurent eux-mêmes parmi les bénéficiaires de ces dispositifs.
Selon les données ministérielles publiées pour 2023, Le Point totalise 2 652 437 euros, soit environ 17,4 centimes par exemplaire ; Le Nouvel Obs, alors encore enregistré sous l’appellation L’Obs, 1 871 215 euros, soit près de 18,7 centimes par exemplaire ; Marianne, 1 435 917 euros, soit environ 21,3 centimes ; L’Express, 1 400 628 euros, soit près de 14,6 centimes ; enfin Valeurs actuelles, 693 140 euros, soit quelque 13,3 centimes par exemplaire.
Au total, ces cinq titres représentent ainsi 8 053 337 euros de montants comptabilisés dans le tableau ministériel des titres de presse aidés pour l’année 2023. Il serait cependant abusif d’en déduire une quelconque rémunération des opinions éditoriales : ces sommes procèdent de mécanismes réglementés concernant notamment la diffusion, l’acheminement des abonnements, le pluralisme, la modernisation ou encore, cette année-là, la compensation exceptionnelle liée au prix du papier.

Cette précision a toute sa place dans Le Monde au compas, car elle montre que des hebdomadaires aux lignes éditoriales parfois diamétralement opposées bénéficient d’un même système de soutien public. À l’échelle de la République, on pourrait presque y voir une image du pavé mosaïque : il ne s’agit pas de financer une opinion contre une autre, mais de contribuer à préserver l’espace commun dans lequel plusieurs opinions peuvent encore être publiées, confrontées, critiquées et librement jugées. Pour le citoyen, et plus encore peut-être pour le franc-maçon attaché à la liberté absolue de conscience, l’essentiel demeure que les règles soient publiques, les montants transparents et le pluralisme réellement garanti.
Une rentrée où chacun pressent que quelque chose se défait
Il y a dans les cinq hebdomadaires de cette première semaine de septembre une tonalité singulière. Nous ne sommes plus tout à fait dans la simple chronique gouvernementale, pas encore dans une campagne présidentielle pleinement déclarée, mais déjà dans cet entre-deux où chaque événement tend à devenir le symptôme d’une crise plus profonde. La France est-elle « prérévolutionnaire ? », demande Le Point. A-t-elle déjà basculé dans le populisme ?, s’interroge L’Express. Jean-Luc Mélenchon « nous vend-il du rêve ? », demande Marianne. Vincent Bolloré entend-il peser de tout son empire sur la prochaine présidentielle ?, enquête Le Nouvel Obs. Quant à Valeurs actuelles, il fait de l’école, publique comme privée, l’un des premiers champs de bataille idéologiques de 2027.
Cinq formulations différentes pour une même inquiétude : qu’est-ce qui tient encore la maison commune ?
La question est éminemment maçonnique, non parce que les Loges auraient vocation à proposer un programme de gouvernement – ce n’est ni leur fonction ni leur légitimité –, mais parce que toute démarche initiatique commence précisément par une interrogation sur l’ordre et le chaos, la construction et l’effondrement, l’harmonie possible entre des pierres qui ne sont jamais identiques.
Le franc-maçon sait qu’un Temple ne tient ni par l’uniformité des matériaux ni par la violence avec laquelle on les contraindrait à s’emboîter. Il tient parce qu’ils ont été ajustés. Toute démocratie digne de ce nom pourrait méditer cette très ancienne leçon des bâtisseurs.

Le Point – Lorsque la peur de la rupture devient le récit national
Le Point ouvre cette séquence par une question spectaculaire de Franz-Olivier Giesbert : « La situation de la France est-elle prérévolutionnaire ? » Le rapprochement historique est assumé. Institutions contestées, impôts, réglementations, sentiment d’impuissance publique, fragmentation sociale : l’éditorialiste cherche dans la France contemporaine certains échos de la fin de l’Ancien Régime. Le numéro poursuit cette exploration de l’inquiétude française à travers Laurent Wauquiez, la progression de l’AfD en Allemagne ou encore les dernières confidences d’Édouard Balladur, tout en réservant une place à la science avec le Prix Nobel de physique Albert Fert.

Le long entretien accordé par Laurent Wauquiez dit beaucoup du moment politique. Le responsable de la droite appelle son camp à l’unité et met en garde contre l’hypothèse d’un second tour présidentiel livré aux extrêmes, tout en refusant que la droite devienne la simple continuation du macronisme. Derrière les stratégies personnelles apparaît une question plus profonde : les anciennes familles politiques peuvent-elles encore survivre entre des blocs électoraux de plus en plus antagonistes ? Le débat ne porte déjà plus seulement sur les programmes, mais sur les frontières mêmes des partis, leurs alliances, leur identité et jusqu’à leur raison d’être.

Le reportage consacré à l’AfD en Saxe-Anhalt élargit opportunément le regard. Ce qui frappe n’est pas uniquement la progression d’un parti, mais l’installation, dans une partie de la population, d’un sentiment de dépossession culturelle, territoriale et politique. Les formations radicales prospèrent rarement sur les seules doctrines : elles grandissent lorsque des citoyens cessent de croire que les institutions parlent encore leur langue, comprennent leurs inquiétudes ou maîtrisent leur destin.
Pour le franc-maçon, la leçon mérite attention.
L’histoire enseigne combien il est dangereux de répondre à la démesure par une démesure symétrique. La démocratie suppose que l’adversaire demeure un interlocuteur avant de devenir un ennemi. Cela ne signifie nullement accepter l’inacceptable ni relativiser les atteintes aux libertés fondamentales ; cela signifie au contraire défendre avec d’autant plus de vigueur l’État de droit que la colère monte.
L’initié connaît le symbolisme de la règle : elle ne sert pas à nier les aspérités de la pierre, mais à empêcher que la construction ne penche jusqu’à l’effondrement.

Plus inattendue et peut-être plus vivifiante encore est la rencontre proposée avec Albert Fert, Prix Nobel de physique. À 88 ans, le chercheur évoque la spintronique et les pistes susceptibles notamment de réduire la consommation énergétique de l’intelligence artificielle. Voilà soudain un autre visage de la modernité : non plus seulement l’époque subie comme menace, mais la connaissance conçue comme possibilité de transformation.
Cette présence de la science au milieu des inquiétudes politiques n’est pas secondaire. Depuis les Lumières, la franc-maçonnerie entretient une relation profonde avec l’idée de perfectibilité. Non point la croyance naïve selon laquelle toute nouveauté serait nécessairement un progrès, mais la conviction qu’aucune émancipation durable n’est possible sans connaissance, expérimentation, doute et libre examen.
Le Point juxtapose ainsi presque involontairement les deux pôles de notre époque : la peur du déclin et la capacité d’inventer. Entre les deux se situe précisément le travail de l’initié : refuser aussi bien la nostalgie paralysante que l’adoration béate de la nouveauté.
L’Express – Lire, raisonner, résister au règne de l’immédiat

Avec L’Express, la question démocratique prend une autre forme. Éric Chol ouvre le numéro par cette interrogation : « Et si la France avait déjà basculé dans le populisme… » Le magazine s’attache à ces promesses politiquement séduisantes dont ceux-là mêmes qui les prononcent savent parfois qu’elles seront difficiles, voire impossibles, à mettre en œuvre. Le problème dépasse dès lors un parti ou un candidat : il touche à notre rapport collectif à la vérité politique.
Mais l’un des dossiers les plus intéressants du numéro porte un titre autrement plus inquiétant : « La fin de la lecture marquera un tournant civilisationnel ». Le constat dépasse largement la nostalgie du bibliophile. L’Express rappelle que 63 % des Français auraient lu au moins cinq livres en douze mois, soit six points de moins qu’en 2022, tandis que les écrans occupent une part toujours plus considérable du temps disponible.
Pour le franc-maçon, le sujet est profondément initiatique. Entrer en franc-maçonnerie revient aussi à apprendre lentement à lire autrement : lire un rituel, un symbole, un silence, une architecture, un geste ; apprendre surtout que la lettre ne livre pas immédiatement l’esprit qu’elle dissimule. L’Apprenti découvre que le sens se dévoile rarement au premier regard et que le passage de la lettre à l’esprit constitue déjà une transformation intérieure.

La disparition progressive de la lecture longue serait donc bien davantage qu’une mutation culturelle. Elle modifierait notre rapport au temps, à l’argumentation, au doute, peut-être même à la démocratie. Une société incapable de demeurer vingt minutes avec un texte difficile, contradictoire ou nuancé devient plus vulnérable aux slogans, aux indignations instantanées et aux vérités préfabriquées.
Le numéro établit d’ailleurs lui-même la passerelle avec l’intelligence artificielle grâce à la chronique de Denys de Béchillon, « L’IA : un outil pour la vérité, une chance pour la démocratie ». L’outil numérique peut produire du faux, mais il peut également aider à confronter plus rapidement des sources, restituer des connaissances et déceler certaines manipulations. Tout dépend de l’homme qui l’utilise.
Cette dialectique est familière au monde initiatique. Le maillet peut édifier ou détruire ; le feu alchimique purifier ou consumer. Aucun outil n’est initiatique en lui-même : l’intention, la maîtrise et la conscience de celui qui le tient déterminent son usage.
L’entretien de couverture avec le Prix Nobel d’économie Jean Tirole et Karine Van Der Straeten prolonge cette exigence de rationalité. Face au déclassement économique européen, à la révolution technologique et à la compétition sino-américaine, ils refusent le fatalisme : « La crise peut être évitée, si… » Tout se trouve peut-être dans ce « si », qui réintroduit la responsabilité là où notre temps politique aime présenter tant de décisions comme inéluctables.

Le reportage sur la fabrication française de munitions et l’analyse des investissements chinois en Europe replacent également au premier plan la notion de souveraineté. Celle-ci n’est plus une abstraction : elle dépend de chaînes industrielles, de matières premières, de compétences, d’énergie, de technologies, de données et désormais d’infrastructures numériques.
Le vieux rêve européen peut alors être relu au compas. L’universalisme n’implique pas l’impuissance. La fraternité n’interdit pas la vigilance. On peut vouloir une Europe ouverte tout en exigeant qu’elle conserve la capacité de décider librement de son destin.
Le cosmopolitisme véritable n’est pas la disparition des maisons ; il suppose que l’on puisse ouvrir leurs portes sans en remettre les clefs à autrui.
Marianne – La contradiction comme exercice républicain
De tous les textes parcourus cette semaine, l’un des plus directement consonants avec la méthode maçonnique se trouve peut-être sous la plume de Jean Quatremer : « À bas l’intolérance, vive la contradiction ! » Marianne revendique ce qui devrait être une évidence mais paraît désormais presque subversif : accueillir dans ses pages des opinions que l’on ne partage pas précisément afin de pouvoir les discuter.

Une Loge qui ne réunirait que des Frères ou des Sœurs pensant exactement de la même manière deviendrait rapidement une chambre d’écho. Le pavé mosaïque enseigne l’inverse : le noir n’a de sens qu’au voisinage du blanc, non pour que l’un abolisse l’autre, mais afin que chacun fasse apparaître une réalité plus complexe que lui-même.
Cette éthique de la contradiction irrigue le grand dossier consacré au programme économique de Jean-Luc Mélenchon. Marianne ne se contente pas de l’exposer : le magazine le confronte notamment aux économistes Éric Berr et Philippe Aghion. Fiscalité, salaire minimum, dette publique, retraites, services publics : les propositions sont passées au crible de leur efficacité et de leur faisabilité.
L’exercice est sain. Dans le monde profane comme en Loge, l’intention généreuse ne dispense jamais de l’examen de ses conséquences. L’idéal sans méthode peut devenir incantation ; la méthode sans idéal se réduit à l’administration des choses. Entre les deux, la pensée politique cherche continuellement son point d’équilibre.
La dette publique traverse d’ailleurs presque tous les hebdomadaires de la semaine, jusque dans les confidences d’Éric Lombard sur les coulisses de Bercy. Il n’est pas indifférent que la question financière devienne l’un des grands thèmes moraux de la période. Car une dette publique n’est jamais seulement un chiffre comptable : elle engage des choix entre générations et oblige à arbitrer entre solidarité présente et liberté future.

Autre dossier particulièrement intéressant : cette vaste photographie du pays proposée autour du livre Nous les Français. Marianne ausculte les goûts, les appartenances, les fractures et les représentations d’une nation qui continue de former une communauté politique tout en ne se racontant plus exactement la même histoire.
C’est sans doute l’une des grandes questions de cette rentrée : comment faire peuple lorsqu’on ne partage plus les mêmes récits ?
La franc-maçonnerie possède sur ce point une expérience qui ne saurait évidemment constituer une recette politique mais qui demeure éclairante : fabriquer du commun non par l’effacement des différences, mais par l’existence d’un rituel partagé. En Loge, chacun vient avec son histoire, ses convictions, ses blessures, ses croyances ou ses interrogations ; pourtant tous acceptent temporairement une même règle, un même espace symbolique et une parole ordonnée.

Une démocratie ne pourrait-elle pas, elle aussi, retrouver quelques-uns de ses grands rituels communs : l’école, la citoyenneté, le respect de la loi, le débat contradictoire, la transmission de l’histoire et le consentement à la règle commune ?
Le numéro nous offre enfin Boualem Sansal, revenant sur la liberté d’expression et sur ce qu’il observe en France après avoir connu l’emprisonnement. Son témoignage rappelle que les libertés dont nous discutons parfois avec une certaine désinvolture prennent une autre densité lorsqu’elles ont été réellement confisquées.
La liberté de conscience n’est pas un agrément occidental. Elle demeure une conquête fragile.
Le Nouvel Obs – Qui possède les consciences ?

La couverture du Nouvel Obs est probablement la plus frontalement politique : « Bolloré – Main basse sur la présidentielle ». Le magazine publie des extraits de La Droite de Dieu, enquête de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat, et décrit la volonté prêtée à Vincent Bolloré de peser sur la prochaine campagne présidentielle, notamment au service d’une union de la droite et de l’extrême droite. Le dossier analyse les relations entretenues avec plusieurs personnalités politiques et la mobilisation d’un vaste ensemble médiatique, éditorial et audiovisuel dans une bataille culturelle de longue durée.
Il importe ici de distinguer l’analyse propre au magazine de la question de principe qu’elle soulève. Celle-ci concerne toutes les sensibilités politiques : jusqu’où une puissance économique peut-elle intervenir dans la formation de l’opinion ?
La franc-maçonnerie moderne s’est constituée dans un siècle où l’émancipation intellectuelle supposait précisément de sortir de différentes formes de tutelle, qu’elles fussent politiques, religieuses ou sociales. La liberté de conscience ne consiste pas seulement à pouvoir choisir entre plusieurs opinions ; encore faut-il que les conditions permettant leur formation demeurent suffisamment pluralistes.

Qu’un milliardaire soit catholique, athée, conservateur, progressiste ou autre chose encore n’est pas la question. Le sujet réside dans la concentration des moyens capables de fabriquer du consentement. Dès lors qu’un même pouvoir économique contrôle journaux, maisons d’édition, radios, chaînes de télévision et instruments de diffusion, le maçon peut légitimement ressortir son compas : non pour interdire, mais pour mesurer la juste distance entre pouvoir économique, pouvoir politique et liberté des consciences.
Le numéro change radicalement de perspective avec le reportage consacré aux « naufragés de Ceuta ». On y rencontre des adolescents, parfois mineurs, ayant tenté de gagner l’enclave espagnole à la nage ; le récit restitue l’ampleur dramatique de l’afflux de la fin juillet et les morts qui l’ont accompagné.
La question migratoire est devenue l’un des sujets sur lesquels la raison se retire le plus rapidement. Aux chiffres s’opposent les affects, à la compassion la peur, à l’hospitalité la nécessité des frontières. Un regard maçonnique sérieux doit refuser les deux facilités : nier les difficultés réelles liées aux migrations ou effacer, derrière le mot abstrait de « flux », la singularité des êtres humains.
La fraternité n’est pas l’absence de frontières ; elle est l’interdiction morale de cesser de voir un homme derrière une frontière.

Le duel Glucksmann-Faure offre une autre déclinaison de cette crise du commun : deux visions de la gauche, l’une recherchant l’addition des familles existantes, l’autre considérant que certaines alliances font perdre davantage qu’elles ne rapportent. Le sujet dépasse largement le Parti socialiste. Toutes les familles politiques se trouvent désormais confrontées à la même interrogation : où placer la frontière entre compromis et renoncement ?
Mais le texte qui retiendra peut-être le plus l’attention du lecteur maçon est l’entretien avec Claire Marin autour de Nos vies écorchées. La philosophe rappelle que le corps n’est pas une simple enveloppe, mais le lieu de nos blessures, de nos attachements et de notre rapport au monde. Elle défend une intelligence du sensible, du contact et de la vulnérabilité.

Claire Marin parle du geste, de la main et de la matière. Elle observe que construire, pétrir, modeler ou dessiner développent une intelligence spécifique faite de précision, de patience et d’attention. Elle distingue surtout « le toucher de la prise » : toucher suppose du tact, du respect et un ajustement à la sensibilité de l’autre.
Tout maçon reconnaîtra la portée symbolique de ces mots. Travailler la matière, c’est aussi travailler sa pensée. La pierre brute ne devient pas pierre cubique par la seule vertu d’une théorie, mais dans la rencontre du geste, de l’outil et de la résistance de la matière. De même, tendre la main à l’autre ne signifie ni le saisir ni le posséder.
Dans un monde politique qui semble ne plus savoir que s’empoigner, Claire Marin réintroduit peut-être une très ancienne sagesse : toucher sans prendre.
Valeurs actuelles – L’école, champ de bataille de la République

Valeurs actuelles choisit pour sa couverture « La revanche de l’école libre ». Le dossier défend l’enseignement privé et décrit certaines pratiques de recrutement des candidats au professorat sous contrat comme une volonté de les conformer aux normes de l’Éducation nationale et d’écarter l’expression trop visible de leurs convictions religieuses. Le magazine pose ensuite l’école comme l’un des « grands chantiers de 2027 », interroge Madeleine de Jessey sur la baisse du niveau en lecture et confronte plusieurs propositions visant à réformer l’école publique.

On peut naturellement discuter le cadrage idéologique retenu par l’hebdomadaire. Mais derrière la polémique apparaît une question fondamentale qui traverse tout l’échiquier politique : à quoi sert encore l’école ?
À transmettre des connaissances ? À former des citoyens ? À réduire les inégalités ? À préparer à l’emploi ? À constituer une culture commune ? Sans doute doit-elle accomplir simultanément toutes ces missions, ce qui explique une part de son épuisement.
Pour un franc-maçon, l’école possède une dimension symbolique particulière. Elle constitue, avec le droit et la citoyenneté, l’un des rares lieux où la République peut encore proposer à l’enfant de devenir autre chose que le simple héritier de ce que sa naissance lui a donné.
L’initiation elle-même repose sur ce pari : l’être humain est perfectible.
Il ne s’agit nullement de nier la famille, les traditions ou les appartenances. Mais une République ne peut accepter qu’elles déterminent définitivement le destin intellectuel d’un enfant. L’école est cette porte par laquelle celui qui naît quelque part peut apprendre à regarder ailleurs.
C’est pourquoi le débat entre école publique et école privée ne devrait jamais être réduit à une nouvelle guerre de religions scolaires. La liberté de l’enseignement mérite protection ; mais l’existence d’un socle républicain commun, la liberté de conscience des élèves et la transmission des savoirs fondamentaux ne sont pas davantage négociables.
Le même numéro traite également de l’excision, en rappelant que cette pratique concerne aussi des jeunes filles vivant en France. Ici, les précautions relativistes doivent disparaître : aucune tradition ne saurait justifier la mutilation d’un être humain.

L’universalisme prend alors son sens le plus concret. Affirmer que tous les êtres humains possèdent une égale dignité signifie précisément que le corps et l’intégrité d’une petite fille valent davantage que n’importe quelle coutume.
Valeurs actuelles consacre enfin un article à « 1789 et la vraie justice fiscale », mobilisant l’héritage révolutionnaire pour défendre une conception proportionnelle de l’impôt. Que l’on partage ou non les conclusions économiques développées, le constat historique est intéressant : 1789 demeure l’un des grands réservoirs symboliques dans lesquels toutes les familles politiques françaises viennent encore chercher une légitimité.
Liberté, égalité, propriété, consentement à l’impôt : les mots de la Révolution restent ouverts, plus de deux siècles après, à des interprétations contradictoires. Preuve supplémentaire que les grands symboles ne meurent pas ; ils changent d’interprètes.
Cinq journaux, mais une seule inquiétude : comment refaire société ?
Au terme de ces centaines de pages parcourues, les divergences éditoriales sautent évidemment aux yeux. Pourtant, quelque chose de plus profond rassemble ces cinq hebdomadaires.

Le Point redoute l’approche du point de rupture. L’Express s’inquiète du populisme, du déclin de la lecture et du décrochage européen. Marianne cherche encore dans la contradiction républicaine un remède à la fragmentation. Le Nouvel Obs interroge le pouvoir médiatique et donne un visage humain aux migrations. Valeurs actuelles fait de l’école et de la transmission l’un des champs décisifs de la bataille culturelle.
Tous, finalement, parlent de transmission.
Transmission d’un savoir à l’école, d’une capacité de lecture, de valeurs démocratiques, d’une mémoire nationale, d’une culture politique. Transmission aussi d’une dette financière, écologique et morale à ceux qui viendront après nous.
C’est peut-être ce mot que le franc-maçon pourrait inscrire cette semaine au centre de son tableau de Loge imaginaire.
Car nous sommes les héritiers de pierres que nous n’avons pas nous-mêmes extraites. D’autres avant nous ont construit les libertés publiques, l’école, l’État de droit, la laïcité, la science moderne, la protection sociale, l’Europe, la liberté de la presse et cette extraordinaire possibilité de contester publiquement ceux qui nous gouvernent. Rien n’oblige pourtant l’édifice à durer.
Le compas n’indique ni la droite ni la gauche
Le monde profane aime demander de quel côté se trouve la vérité. Le symbole du compas invite à poser autrement la question.
Le compas n’indique ni la droite ni la gauche. Il mesure.
Il mesure la distance entre l’idéal et sa réalisation, entre la parole et l’acte, entre la liberté et la responsabilité, entre l’individu et la communauté. Il rappelle qu’une société sans limites devient invivable, mais qu’une société enfermée derrière toutes ses limites finit par mourir d’asphyxie.

L’équerre exige la rectitude. Le niveau rappelle l’égalité fondamentale. Le fil à plomb oblige chacun à descendre en lui-même avant de prétendre redresser le monde.
À lire ces cinq hebdomadaires, notre pays ressemble parfois à un immense chantier où chacun accuse l’autre d’avoir déplacé les plans. Certains voudraient reconstruire l’ancienne maison, d’autres l’abattre, d’autres encore l’agrandir jusqu’à ne plus reconnaître ses murs. Pendant ce temps, quelques pierres se détachent.
Peut-être faudrait-il commencer plus modestement : réapprendre à lire avant de condamner, écouter avant de répondre, vérifier avant de partager, distinguer la conviction du fanatisme, la foi de l’emprise, l’autorité de l’autoritarisme et la fraternité de la complaisance. Accepter surtout cette règle qui vaut autant dans une démocratie que sous la Voûte étoilée : celui qui pense autrement que moi ne m’empêche pas nécessairement de penser ; il peut m’obliger à mieux penser.
Bâtir encore
Cette rentrée de septembre 2026 ne nous présente peut-être pas une France « prérévolutionnaire », « populiste », « ruinée », « confisquée » ou « décadente », comme chacun, selon sa sensibilité, pourrait être tenté de la qualifier. Elle nous montre d’abord une France qui doute profondément de ce qui la relie encore.
Et c’est peut-être cela qui mérite le plus notre attention.
Une société supporte longtemps les désaccords lorsqu’elle conserve la certitude d’appartenir à une histoire commune. Elle devient autrement plus fragile lorsque ses citoyens ne se reconnaissent même plus comme compagnons du même voyage.
Le travail maçonnique commence précisément là : non pas supprimer le conflit, mais transformer l’affrontement en contradiction, la contradiction en dialogue et le dialogue, chaque fois que cela demeure possible, en construction commune.
Il faudra beaucoup de maillets, quelques compas, infiniment de patience et surtout des femmes et des hommes acceptant de travailler sur leur propre pierre avant d’exiger que leur voisin retaille la sienne.
Le chantier est immense.
Mais tant qu’il restera des bâtisseurs, rien n’obligera le Temple à devenir une ruine.

