L’Art au compas – « Saint Joseph et l’Enfant » : quand Jules Richomme met l’équerre entre les mains de Jésus

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Dans l’atelier de Nazareth peint par Jules Richomme en 1870, il n’y a ni miracle spectaculaire, ni ciel déchiré par une lumière surnaturelle, ni anges descendus des nuées. Il y a beaucoup plus simplement un homme, un enfant, un établi, du bois, quelques copeaux et, dans la main du jeune Jésus, une équerre.

Pour le visiteur de l’église Saint-Paul-Saint-Louis comme pour celui qui contemple aujourd’hui l’esquisse conservée au Petit Palais, la scène appartient d’abord à l’iconographie chrétienne de Joseph charpentier. Mais le Franc-Maçon ne peut demeurer indifférent devant cet outil de bâtisseur devenu l’un des emblèmes majeurs de son propre langage symbolique. Encore faut-il regarder le tableau avec prudence : non pour y chercher quelque improbable message maçonnique dissimulé par le peintre, mais pour laisser dialoguer deux traditions qui, depuis des siècles, interrogent l’homme à partir de son travail, de ses outils et de la transmission du métier.

Jules Richomme appartient à cette peinture religieuse du XIXe siècle que l’on regarde parfois trop rapidement, victime de l’immense prestige des maîtres anciens et de la révolution picturale qui s’annonce alors du côté de Manet, Monet ou Degas. Né en 1818 dans une famille d’artistes – son père, Théodore Richomme, était graveur –, il fut lui-même peintre et graveur et consacra une part importante de son œuvre aux sujets bibliques. En 1870, lorsqu’il peint son Esquisse pour l’église Saint-Paul-Saint-Louis : Saint Joseph et l’Enfant, aujourd’hui conservée au Petit Palais, il s’inscrit dans une tradition iconographique ancienne tout en lui donnant une tonalité particulièrement sensible : Joseph n’est plus seulement le saint silencieux placé à l’arrière-plan de la Nativité, il devient l’homme du métier, celui dont les mains ont appris à mesurer, ajuster et façonner la matière, et auprès duquel l’enfant découvre que le travail est lui aussi une manière d’habiter le monde.

Cette manière de représenter Joseph avait profondément évolué au cours de l’histoire chrétienne

Longtemps personnage discret de l’art religieux occidental, presque effacé devant Marie et l’Enfant, il acquiert progressivement une personnalité propre. Le christianisme moderne insiste davantage sur le père nourricier, l’homme du quotidien, le travailleur de Nazareth. Georges de La Tour en avait donné, deux siècles auparavant, une vision devenue célèbre dans son Saint Joseph charpentier : la lumière de la bougie tenue par Jésus illumine le visage du vieillard penché sur son ouvrage et transforme l’atelier en lieu de révélation. Chez Richomme, la lumière est différente et le propos également. Le mystère ne naît plus seulement du clair-obscur ; il s’incarne dans la relation entre les deux personnages et, surtout, dans le passage de l’outil d’une génération à l’autre.

Car le détail essentiel du tableau se trouve là : l’équerre est entre les mains de l’enfant.

Saint Joseph, patron des charpentiers, travaille une poutre devant l’Enfant Jésus – 1640 – par Georges de La Tour.

L’atelier de Nazareth devient une école de l’homme

Richomme aurait pu représenter Joseph travaillant seul tandis que Jésus l’observe, comme tant d’artistes l’avaient fait avant lui. Il choisit au contraire de faire participer l’enfant au monde de l’atelier. Joseph, vêtu d’un rouge profond, se tient derrière l’établi ; son corps massif, ses bras puissants et son visage marqué disent l’expérience du travailleur. Jésus, vêtu de blanc, se tient à ses côtés et regarde vers lui. Entre les deux êtres se noue ce dialogue silencieux que connaissent toutes les cultures de métier : le maître n’enseigne pas seulement par la parole, mais par sa manière de tenir l’outil, de considérer la matière, d’observer un défaut ou d’attendre avant d’agir.

La scène touche ainsi à quelque chose de beaucoup plus vaste que la seule iconographie chrétienne.

Elle rejoint cette antique civilisation du geste transmis, que l’on retrouve chez les artisans, dans les corporations médiévales, les ateliers de la Renaissance, les métiers d’art, le Compagnonnage et, sous une forme symboliquement transposée, dans la Franc-Maçonnerie. Avant que le savoir ne soit massivement confié au livre, puis à l’écran, une part essentielle de la connaissance humaine passait d’une main à une autre. On apprenait en regardant, en répétant, en échouant parfois, en recommençant souvent. Le maître n’était pas seulement celui qui savait ; il était celui dont le travail témoignait que le savoir avait pénétré le corps.

Il y a dans le tableau de Richomme quelque chose de cette pédagogie très ancienne

Joseph ne semble pas prononcer un discours. Il montre un monde. L’enfant ne reçoit pas une doctrine abstraite ; il tient déjà l’instrument qui permettra de vérifier si une pièce est juste. Toute véritable transmission pourrait peut-être se résumer ainsi : donner à celui qui vient après soi non pas des réponses définitives, mais les outils qui lui permettront de construire ses propres réponses.

Le Franc-Maçon reconnaît immédiatement cette logique.

L’initiation ne prétend pas communiquer une vérité achevée qu’il suffirait ensuite de répéter. Elle remet à l’initié des symboles, des outils, des gestes et des récits dont le sens ne peut être épuisé par aucune explication. C’est à chacun de les travailler, comme on travaillerait une matière, en découvrant progressivement que l’outil qui semblait d’abord extérieur finit par devenir une manière de se regarder soi-même.

L’équerre : de l’instrument du charpentier à la mesure intérieure

Il faut cependant résister à une lecture trop facile.

Une équerre dans un tableau religieux du XIXe siècle ne constitue évidemment pas une signature maçonnique.

Elle est d’abord l’outil naturel du charpentier et, par conséquent, l’un des attributs iconographiques les plus cohérents de Joseph. La peinture ne doit donc pas être transformée artificiellement en planche maçonnique. Mais c’est précisément parce que l’équerre appartient au monde réel du constructeur que la Franc-Maçonnerie a pu en faire un symbole aussi puissant.

L’équerre possède une vertu philosophique remarquable : elle confronte immédiatement la chose à une norme. Une pièce de bois peut sembler droite ; l’instrument révèle si elle l’est. La main peut croire avoir correctement travaillé ; l’équerre oblige à vérifier. Elle introduit dans le métier une exigence qui dépasse l’impression personnelle. C’est pourquoi son passage du chantier opératif au langage spéculatif a été si fécond. Ce qui mesurait hier l’angle des matériaux peut aujourd’hui inviter l’homme à mesurer la rectitude de ses propres actes.

Le symbolisme maçonnique ne consiste d’ailleurs jamais, lorsqu’il est véritablement vécu, à transformer les outils en bibelots décoratifs.

L’équerre devient signifiante seulement lorsqu’elle cesse d’être regardée et commence à regarder celui qui la contemple. Elle lui pose silencieusement cette question dérangeante : selon quelle mesure conduis-tu ta propre existence ? Non pas selon quelle opinion, quelle humeur ou quel avantage du moment, mais selon quel principe suffisamment solide pour résister aux circonstances.

Dans le tableau de Richomme, cette question prend une profondeur particulière parce que l’outil est placé entre les mains de l’enfant. Jésus ne tient ni sceptre ni livre. Il tient un instrument destiné à vérifier la justesse d’un travail humain. Que l’on soit croyant ou non, l’image conserve une singulière force philosophique : la grandeur ne se manifeste pas encore dans la domination ou la puissance, mais dans l’apprentissage de la juste mesure.

Pour le Franc-Maçon, l’écho est évidemment puissant.

L’initiation commence elle aussi par une école du rapport juste : juste rapport à soi, juste rapport à l’autre, juste rapport à la parole, juste rapport au silence. L’équerre n’exige pas que tous les hommes deviennent identiques ; elle rappelle simplement que la liberté elle-même ne peut produire un édifice commun que si elle accepte certaines exigences de rectitude.

Joseph, saint patron des charpentiers, des artisans, des travailleurs et des pères de famille, ou la dignité initiatique du silence

L’un des traits les plus fascinants de Joseph dans les Évangiles tient à ce paradoxe : personnage essentiel, il demeure presque entièrement silencieux. Aucun long enseignement ne lui est attribué. Il accueille, protège, se met en route, travaille et accompagne. La tradition chrétienne a naturellement fait de ce silence une vertu spirituelle, mais il possède aussi une portée culturelle plus générale. Joseph appartient à cette humanité des transmetteurs discrets, de ceux dont l’autorité ne naît pas de la quantité de paroles prononcées mais de la cohérence entre le geste et l’existence.

Richomme le peint précisément ainsi. Son Joseph domine physiquement la scène, mais ne l’écrase pas. L’enfant existe pleinement à ses côtés. Entre eux, le peintre construit une relation qui n’est ni celle du maître autoritaire ni celle de l’élève passif. Le regard circule et l’outil a déjà changé de main.

Voilà qui ne peut manquer d’intéresser le Franc-Maçon, pour lequel la transmission initiatique repose précisément sur une dialectique du visible et du caché, de la parole donnée et du silence conservé. Un symbole que l’on explique entièrement cesse bientôt d’être un symbole : il devient une définition. L’initiation préfère laisser une part de l’expérience dans cette région où le sens continue de travailler intérieurement.

Dans une époque saturée de commentaires, d’images, d’explications et d’opinions instantanées, cette scène du XIXe siècle possède même une étrange modernité. Elle rappelle que certaines connaissances ont besoin de lenteur et que certaines vérités ne se donnent qu’à celui qui accepte de demeurer suffisamment longtemps devant l’ouvrage. Le silence de Joseph n’est donc pas une absence ; il est l’espace nécessaire à la transmission.

Le bois, les copeaux et la matière résistante

On associe spontanément la symbolique maçonnique à la pierre : pierre brute, pierre cubique, édifice, colonnes et Temple. Richomme nous conduit pourtant dans un atelier où règne le bois. Ce déplacement n’est nullement secondaire. Le bois possède sa propre intelligence symbolique. Contrairement à la pierre minérale, il conserve la mémoire visible du vivant : ses fibres, ses veines, ses nœuds et ses irrégularités racontent l’arbre dont il provient. L’artisan expérimenté ne travaille jamais véritablement contre le bois ; il apprend à reconnaître sa structure et à accompagner ce que la matière autorise.

Cette attention pourrait fournir au Franc-Maçon une belle leçon sur le travail initiatique lui-même. Tailler sa pierre brute n’implique pas de fabriquer un homme standardisé, débarrassé de toute singularité pour entrer dans quelque moule idéal. Il s’agit plutôt de comprendre sa propre matière, ses forces et ses résistances, ce qui peut être transformé et ce qui doit être assumé. La construction du Temple symbolique ne suppose pas l’uniformité de ses pierres ; elle exige leur harmonie.

Les copeaux visibles au pied de l’établi prennent alors une profondeur inattendue

Tout travail véritable laisse des traces.

Pour donner forme à une pièce de bois, il faut enlever de la matière ; pour dégrossir une pierre, il faut accepter que certains fragments tombent. L’expérience initiatique connaît elle aussi cette logique du retranchement. Nous entrons souvent dans la vie adulte avec l’illusion que progresser signifie accumuler : connaissances, honneurs, possessions, certitudes. Les traditions spirituelles, philosophiques et initiatiques enseignent volontiers le mouvement inverse. Grandir consiste parfois à retirer : un préjugé, une vanité, une certitude inutile, l’obsession d’avoir raison.

Les copeaux de Richomme deviennent alors, sous le regard symbolique, les modestes témoins d’un travail accompli sur la matière comme sur soi-même. Rien de spectaculaire dans cette transformation ; simplement cette lente modification qui finit par rendre possible une forme plus juste.

Du métier à l’initiation : lorsque l’outil se retourne vers celui qui le tient

L’histoire culturelle de l’Europe est inséparable de ces passages constants entre technique et symbole. Les bâtisseurs médiévaux ne construisaient pas seulement des murs ; leurs édifices traduisaient une conception du cosmos. Le nombre, la proportion, l’orientation et la lumière pouvaient devenir porteurs de sens. Les cathédrales témoignent de cette alliance entre la main qui travaille et l’esprit qui ordonne, entre la matière et l’idée.

La Franc-Maçonnerie spéculative héritera précisément de cette puissance métaphorique du métier. Elle transforme l’espace du chantier en représentation de l’existence humaine : la construction extérieure devient construction intérieure, les outils du maçon deviennent instruments de connaissance de soi, et le Temple cesse d’être seulement un bâtiment pour devenir l’image toujours inachevée d’une humanité à édifier.

Le tableau de Richomme se situe évidemment dans une autre tradition, chrétienne, mais les deux imaginaires peuvent ici dialoguer sans se confondre. Joseph travaille parce que l’existence humaine exige de transformer la matière pour habiter le monde. Le Franc-Maçon reçoit symboliquement les outils du constructeur parce que son propre être demeure lui aussi un chantier. Dans les deux cas, la dignité du travail vient de ce qu’il met l’homme en relation avec quelque chose qui lui résiste.

Une matière absolument docile ne nous apprendrait rien. C’est parce que le bois possède ses fibres et la pierre sa dureté que l’artisan doit développer patience, attention et intelligence. De même, l’homme ne se transforme pas par simple décret. Il rencontre ses propres résistances, ses habitudes, ses contradictions. L’initiation ne les abolit pas magiquement ; elle lui apprend peut-être à les regarder autrement.

L’équerre sans le compas

Le titre même de notre chronique invite cependant à poursuivre le jeu symbolique : nous regardons l’art « au compas », mais Richomme nous montre une équerre. Or les deux instruments, associés dans l’imaginaire maçonnique, ne disent pas exactement la même chose.

L’équerre appartient au domaine des rapports, des angles, des lignes qui doivent correctement s’ajuster. Le compas, lui, introduit le cercle, le centre et la limite. Il ne contrôle plus seulement la relation entre deux surfaces ; il dessine un espace autour d’un point stable. Dans la méditation maçonnique, l’un peut ainsi évoquer la rectitude de l’action tandis que l’autre ouvre vers la maîtrise de soi, la mesure des désirs et cette recherche d’un centre intérieur sans lequel l’existence risque de se disperser.

Richomme n’avait évidemment nul besoin de cette lecture. Son tableau se suffit parfaitement comme œuvre chrétienne et comme scène d’apprentissage. Mais regarder une œuvre symboliquement consiste précisément à reconnaître qu’elle peut susciter des significations que l’artiste n’a pas nécessairement formulées consciemment. L’interprétation véritable ne prétend pas annexer l’œuvre ; elle entre avec elle en conversation.

Ainsi, l’équerre tenue par Jésus peut devenir pour le Franc-Maçon une première interrogation : avant de tracer des cercles autour du monde, avons-nous appris à rendre nos propres actes suffisamment justes pour que l’édifice ne s’effondre pas ?

Le véritable Temple commence peut-être dans un atelier

Il y a enfin, dans cette œuvre relativement modeste par ses dimensions, quelque chose qui touche au cœur même de toute tradition initiatique : personne ne commence par bâtir une cathédrale. On commence par apprendre à tenir un outil, à observer la matière, à corriger son geste. Le Temple dont rêve symboliquement le Franc-Maçon n’échappe pas à cette loi. Il ne se construit ni dans les proclamations grandioses ni dans les certitudes abstraites, mais dans cette infinité de gestes minuscules par lesquels l’être humain tente chaque jour de devenir légèrement plus cohérent avec ce qu’il affirme.

Voilà pourquoi le tableau de Jules Richomme mérite d’être regardé longuement

Derrière la scène religieuse et l’iconographie traditionnelle de Joseph charpentier apparaît une véritable méditation sur la filiation spirituelle du métier. Un homme expérimenté se tient près d’un enfant ; l’établi les réunit ; l’outil a changé de main. Nous ignorons ce qui vient d’être dit et ce qui sera dit ensuite, mais nous comprenons que quelque chose vient d’être transmis.

Toute initiation pourrait presque se reconnaître dans cette scène.

Nous recevons des outils que d’autres ont tenus avant nous. Ils sont anciens, parfois usés par les siècles, mais chaque génération doit apprendre à les saisir comme s’ils étaient neufs. Car la Tradition n’est vivante que lorsqu’elle cesse d’être un objet conservé pour redevenir un instrument de travail.

Joseph appartient au monde du bois, le Franc-Maçon à l’imaginaire de la pierre ; l’un habite l’atelier de Nazareth, l’autre construit symboliquement son Temple intérieur. Pourtant, quelque chose les rapproche : cette conviction que l’être humain se révèle aussi par ce qu’il façonne et que la main, lorsqu’elle apprend la mesure, peut devenir l’auxiliaire de l’esprit.

Et c’est peut-être cela que l’équerre de Richomme murmure encore, un siècle et demi après avoir été peinte : avant de prétendre construire le monde, apprenons d’abord à rendre juste ce qui dépend de notre propre main.

Jules Richomme, Esquisse pour l’église Saint-Paul-Saint-Louis : Saint Joseph et l’Enfant, 1870, huile sur toile, 33,5 × 29 cm, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, inv. PPP4765. Œuvre préparatoire liée au décor de l’église Saint-Paul-Saint-Louis, Paris IVe.

Saint Joseph, patron des charpentiers. Saint Joseph est le père du Christ. Il est mentionné dans les évangiles de Mathieu et Luc. Joseph était charpentier à Nazareth, métier estimé à l’époque […]

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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