Bestiaire initiatique : le Phénix ou l’art de mourir pour vivre

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Il est des animaux symboliques qui accompagnent l’Homme sur son chemin. Le Phénix, lui, ne se contente pas de marcher à ses côtés : il lui révèle que toute véritable initiation exige une mort, une traversée du feu et une renaissance. Emblème chrétien de la résurrection, figure alchimique de l’Œuvre au rouge, il occupe une place éminente dans la tradition maçonnique et, plus précisément encore, au sein du Régime Écossais Rectifié.

Le Phénix est peut-être l’animal qui exprime le mieux le paradoxe initiatique

Il doit disparaître pour devenir pleinement lui-même. Il ne survit pas à sa mort : il passe à travers elle. Il ne restaure pas simplement ce qui fut détruit : il fait surgir de ses propres cendres une forme nouvelle, semblable à la précédente et pourtant transfigurée.

Voilà pourquoi il ne saurait être réduit au symbole contemporain de la « résilience ». Le Phénix ne nous dit pas seulement que nous pouvons nous relever après l’épreuve. Il enseigne une vérité plus exigeante : certaines parts de nous-mêmes doivent effectivement mourir afin que l’être intérieur puisse naître.

L’oiseau que nul ne peut retenir

Le Phénix appartient d’abord au monde des récits sacrés. Hérodote rapporte que les prêtres d’Héliopolis lui parlaient d’un oiseau rare, semblable à un aigle, dont le plumage mêlait l’or et le rouge. Il ne serait apparu en Égypte que tous les cinq cents ans, à la mort de son père, dont il transportait la dépouille enfermée dans une enveloppe de myrrhe.

L’historien grec prend cependant soin de préciser qu’il ne l’a jamais vu autrement qu’en peinture. Dès l’origine, le Phénix se tient donc à la frontière du visible et de l’invisible, de l’histoire et de la révélation. Il est moins un animal à observer qu’un mystère à méditer. La tradition grecque l’a souvent rapproché du Bennou égyptien, oiseau solaire associé à Héliopolis, à Rê, à Osiris et au renouvellement de la création.

Les versions antiques ne décrivent pas toutes sa combustion. Certaines racontent seulement la succession d’un Phénix à un autre. Mais, au fil des siècles, le bûcher, les aromates, la flamme et la renaissance à partir des cendres deviennent les éléments essentiels du mythe.

Cette transformation du récit est elle-même significative. Le Phénix n’est plus seulement l’oiseau de la durée cyclique : il devient l’animal du passage par le feu.

Le feu qui ne détruit que l’inutile

Dans toutes les traditions initiatiques, le feu possède une double puissance. Il éclaire et il consume. Il réchauffe et il juge. Il peut être feu de colère, de destruction et de guerre, mais aussi feu de purification, d’amour et de connaissance.

Le bûcher du Phénix n’est donc pas un lieu de châtiment.

Il est un autel.

L’oiseau y rassemble les substances précieuses et odoriférantes : myrrhe, encens, cannelle et autres aromates. Il ne meurt pas dans l’ordure ou dans l’abandon, mais au cœur d’une offrande. Sa disparition possède quelque chose de liturgique. Elle rappelle que toute consécration véritable suppose une séparation : il faut retrancher le profane, abandonner l’accessoire et livrer au feu ce qui ne peut plus servir.

Ce feu est proche de celui du creuset alchimique

Mausolée_Goblet_d’Alviella

Dans l’iconographie hermétique, le Phénix apparaît fréquemment comme l’une des figures de la phase ultime du Grand Œuvre, la rubedo, ou Œuvre au rouge. Après la noirceur de la putréfaction et la blancheur de la purification vient le rouge de l’accomplissement. La matière n’est pas revenue à son état initial : elle a été recomposée à un degré supérieur.

Ainsi en est-il de l’initié. Celui qui sort du Cabinet de réflexion ne devrait pas être exactement celui qui y est entré. Celui qui reçoit la Lumière ne possède pas seulement une connaissance supplémentaire : il est appelé à devenir autrement présent au monde.

Un ancien emblème chrétien de la Résurrection

Le christianisme s’est très tôt emparé du Phénix. Non pour authentifier zoologiquement son existence, mais parce que son histoire offrait une image saisissante de la victoire de la vie sur la mort.

Première-épître-dite-de-Clément-aux-Corinthiens

À la fin du Ier siècle, la Première épître dite de Clément aux Corinthiens lui consacre déjà un développement entier, présenté comme un « emblème de notre résurrection ». Tertullien le reprend ensuite dans son traité De la résurrection de la chair, tandis que Cyrille de Jérusalem l’évoque encore devant les catéchumènes comme une image visible de la résurrection promise.

Le Phénix entre ainsi dans les bestiaires chrétiens et dans l’art funéraire

Il devient une figure du Christ déposé au tombeau et relevé d’entre les morts, mais aussi de l’humanité appelée à participer à cette résurrection. Dans les manuscrits médiévaux, son bûcher est parfois rapproché du sépulcre, et son retour à la vie du matin de Pâques.

Cyrille-de-Jérusalem.

L’enseignement paulinien semble donner à cette lecture sa formulation la plus profonde :

« Ce que tu sèmes ne peut reprendre vie sans mourir d’abord. »

La graine et le Phénix disent ici la même chose. La mort initiatique n’est pas la négation de la vie, mais son enfouissement fécond. La matière ancienne doit se défaire afin de libérer la forme nouvelle.

Le Phénix ne représente cependant pas seulement le Christ ressuscité. Il indique aussi le chemin du chrétien appelé à « mourir au vieil homme » : mourir à l’orgueil, à l’égoïsme, à la volonté de domination et à l’illusion de se suffire à soi-même.

Le Phénix et la mort maçonnique

Le Franc-Maçon rencontre très tôt cette loi de mort et de renaissance.

Son initiation commence par une séparation d’avec le monde ordinaire. Dépouillé de ses métaux, privé momentanément de la vue, conduit dans les ténèbres, il fait l’expérience symbolique d’une dissolution de son ancienne identité.

Cette première mort demeure cependant inachevée. Elle devra être reprise, approfondie et rendue consciente tout au long du chemin. Le troisième degré lui donnera une dimension plus radicale encore : la Parole semble perdue, le Maître est renversé, la chair quitte les os et tout espoir humain paraît s’éteindre.

Mais la Franc-Maçonnerie n’est pas une école de la mort. Elle est un art de la relève.

Le Maître n’est pas relevé pour reprendre exactement sa vie antérieure

Il revient chargé d’une responsabilité nouvelle. Comme le Phénix, il porte en lui la mémoire de la flamme. Il sait désormais que la Lumière ne supprime pas la nuit, mais qu’elle peut naître en son sein.

La cendre devient alors un symbole essentiel. Elle est ce qui demeure après la combustion des apparences. Elle ne possède ni éclat ni dureté. Elle ne permet plus aucune vanité. Mais elle contient la trace du feu et témoigne que l’épreuve a réellement eu lieu.

Une place majeure au Régime Écossais Rectifié

Il convient ici d’être précis. Le Phénix n’est pas l’emblème indistinct de tous les rites dits écossais. Sa présence la plus explicite et la plus structurée se trouve au Régime Écossais Rectifié, et plus particulièrement dans son Ordre intérieur.

Le Régime fut organisé au Convent des Gaules, réuni à Lyon en 1778, puis confirmé et développé au Convent de Wilhelmsbad en 1782. Sous l’influence déterminante de Jean-Baptiste Willermoz, il abandonna la revendication d’une filiation templière temporelle et ininterrompue pour lui substituer l’idée d’un héritage spirituel et chevaleresque.

Le Phénix y devient notamment l’emblème des Écuyers Novices

Silhouettes Wilhelmsbad
Silhouettes Wilhelmsbad

Les Instructions rectifiées le présentent comme l’image de « l’honneur qui ne périt que pour revivre » et de l’Ordre disparu dans les flammes mais appelé à renaître.

Cette affirmation selon laquelle le Phénix serait « le plus ancien symbole de la maçonnerie » doit naturellement être entendue dans son registre traditionnel et initiatique, non comme une conclusion de l’histoire documentaire. Elle signifie que le principe de mort et de renouvellement appartient à l’essence même de toute initiation.

Le Phénix rectifié est accompagné de la devise :

Perit ut vivat.

La formule peut être traduite par : « Il périt afin de vivre », ou plus librement : « Il meurt pour qu’il vive. »

Cette devise ne célèbre ni l’anéantissement ni le goût du sacrifice pour lui-même. Elle exprime la nécessité d’un dépouillement. Pour que vive l’homme véritable, l’homme déchu, dispersé et soumis à ses passions doit consentir à disparaître.

Nous retrouvons ici l’une des doctrines essentielles qui ont nourri la pensée de Willermoz : l’être humain, éloigné de son origine spirituelle, est appelé à retrouver son unité et sa destination. La « réintégration » ne consiste pas à remonter le temps, mais à restaurer en soi une conformité perdue avec le Principe.

Le Phénix devient dès lors bien davantage qu’un ornement héraldique. Il résume le programme spirituel du Rectifié.

De la chevalerie détruite à la bienfaisance vivante

La présence du Phénix dans l’Ordre intérieur évoque naturellement la mémoire du Temple. L’ancienne chevalerie a disparu comme institution terrestre. Ses maisons ont été dispersées, ses biens saisis et ses dignitaires livrés au supplice.

Mais le Régime Rectifié ne demande pas au Chevalier de reconstituer extérieurement l’Ordre du Temple. Il lui demande d’en faire renaître intérieurement les vertus : courage, fidélité, dépouillement, service et défense de la dignité humaine.

Le véritable Temple à relever n’est donc pas une puissance temporelle. Il est l’Homme restauré dans sa vocation.

C’est pourquoi le Chevalier rectifié est dit

Bienfaisant de la Cité Sainte

Sa renaissance ne saurait demeurer une expérience intérieure dont il jouirait solitairement. La flamme reçue doit devenir lumière pour autrui. La réintégration se vérifie dans la bienfaisance, la compassion active et le service.

Un Phénix qui renaîtrait uniquement pour contempler son propre éclat ne serait encore qu’un symbole de l’orgueil. Le Phénix maçonnique renaît pour servir.

Mourir au vieil homme

Que doit donc livrer le Franc-Maçon au feu ?

Non son individualité, ni sa mémoire, ni ce qui fait la richesse de son histoire. Mais tout ce qui, en lui, interdit encore la fraternité : les préjugés dont il se croit innocent, les ressentiments qu’il entretient, les certitudes qui le dispensent de penser, les titres auxquels il s’identifie, les honneurs qu’il confond avec l’honneur.

Le bûcher du Phénix est construit avec nos attachements

Son feu consume la suffisance, mais non la dignité ; l’ambition personnelle, mais non le désir d’œuvrer ; les illusions, mais non l’espérance. Il sépare ce qui doit disparaître de ce qui mérite d’être transmis.

Le Phénix enseigne ainsi que la renaissance initiatique ne se produit pas une fois pour toutes. Chaque degré, chaque épreuve, chaque tenue et chaque rencontre fraternelle peuvent nous replacer devant la même question : qu’acceptons-nous aujourd’hui de laisser mourir afin que quelque chose de plus juste puisse vivre ?

La cendre n’est pas la fin

Le Phénix ne promet pas au Franc-Maçon qu’il sortira indemne de l’épreuve. Il lui annonce davantage : il n’en sortira pas le même.

Il est cet oiseau impossible qui révèle une vérité intérieure. Toute lumière véritable possède son bûcher. Toute résurrection suppose un tombeau. Toute construction commence par la destruction de ce qui encombrait l’espace sacré.

Au Régime Écossais Rectifié, le Phénix rappelle au Maçon et au Chevalier qu’un Ordre ne demeure vivant ni par ses titres, ni par ses décors, ni par la seule répétition de ses usages. Il vit lorsque ses membres acceptent de renouveler en eux la flamme de l’initiation et d’en porter les fruits dans la Cité.

Mourir pour vivre : non pas disparaître, mais devenir enfin capable de servir.

Car la cendre n’est jamais le dernier mot du Phénix. Elle est la matière silencieuse dans laquelle la Lumière prépare son retour.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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