Le Rite Écossais Ancien et Accepté n’élève pas, il dépouille

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Olivier de Lespinats relit les trente-trois degrés comme une lente dépossession de soi, où le cordon ne vaut rien sans la transformation intérieure.

L’auteur propose avec ce Guide spirituel et initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) un ouvrage considérable, cinq cents pages qui prennent le Rite à rebours de l’usage le plus répandu. Là où beaucoup lisent les Hauts-Grades comme une ascension d’honneurs, l’auteur y voit une descente, une lente mise à nu, une pédagogie de l’âme conduite du 1er au 33e degré. Le livre ne dévoile pas, il approfondit. Il ne raconte pas l’histoire du Rite, il en interroge la fécondité intérieure. Reste à savoir si cette exigence, portée par une ferveur constante, échappe toujours au risque de l’homélie.

Le grade se reçoit en un instant, la transformation demande une vie

Il existe une phrase, placée en exergue du volume, qui contient à elle seule tout le programme de l’auteur. « Le REAA n’est pas une montée vers un pouvoir, mais une progression vers un service plus humble de la Lumière. » Tout le reste en découle, et cette cohérence est déjà une forme de rigueur. Olivier Chebrou de Lespinats part d’un constat que beaucoup de Frères et de Sœurs formulent à voix basse sans oser l’écrire, à savoir que les Hauts-Grades sont trop souvent vécus comme une carrière, une accumulation de cordons, une distinction sociale à l’intérieur d’un espace qui prétend abolir les distinctions. À cette dérive, l’auteur oppose une thèse ferme. Le grade peut être conféré en un instant, la transformation qu’il appelle demande parfois toute une vie, et entre les deux se tient le travail. Le Rite ouvre une porte, il ne marche pas à la place de l’initié.

Cette distinction traverse le livre entier et lui donne son axe.

Elle produit une conséquence redoutable, car elle interdit toute satisfaction. Le Maître Secret n’est pas transformé par le fait d’avoir reçu le 4e degré, il le devient lorsqu’il apprend à garder le dépôt sans en faire un privilège. Le Kadosh n’est pas consacré par un titre, il doit apprendre à se séparer intérieurement de ce qui profane la Lumière. Le Souverain Grand Inspecteur Général ne couronne rien, il hérite d’une charge. Le lecteur comprend vite que ce guide ne le félicitera jamais.

Quatre regards posés sur une même porte

La partie préliminaire propose une méthode, et c’est peut-être la contribution la plus solide de l’ouvrage. Chaque degré peut être lu selon quatre plans complémentaires. Le plan symbolique demande ce que le degré donne à voir, les couleurs, les nombres, les outils, les tableaux, les gestes, toute la grammaire visible du Rite. Le plan initiatique demande ce que le degré fait vivre, quel seuil il fait franchir, quelle épreuve il impose, de quel état à quel autre il conduit. Le plan spirituel demande ce que le degré exige de transformer, quelle vertu il appelle, quelle illusion il oblige à quitter. Le plan mystique, enfin, ouvre sur ce qui excède l’homme et que le Rite approche sans jamais l’enfermer.

La force de cette méthode tient à son ordre

Tapis loge 18e degré REAA – source lesdecorsmaconniques.com

Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur un point que la littérature maçonnique néglige souvent, à savoir qu’il faut observer avant d’interpréter, décrire avant de spiritualiser, reconnaître la forme avant d’en tirer une leçon. Le symbole est une porte, mais une porte mal observée risque de rester fermée. Voilà une phrase que bien des planches ampoulées gagneraient à méditer. L’auteur se défend ainsi par avance du reproche que sa propre entreprise pourrait appeler, celui de plaquer un sens édifiant sur une matière qu’il n’aurait pas d’abord regardée.

Cette méthode s’applique ensuite avec constance. Chaque degré reçoit son chapitre, chaque chapitre déploie ses plans, décrit ses dangers intérieurs, propose des questions de méditation et des travaux concrets. La régularité de l’architecture est voulue, elle fait du livre un édifice où les chapitres se répondent comme des assises. Elle a aussi son prix, et nous y reviendrons.

La Parole perdue, ou la fécondité du manque

Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique
Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique

Le cœur spirituel du livre se tient dans le traitement de la Parole perdue. L’auteur refuse d’en faire un épisode rituel ou une énigme lexicale. La perte de la Parole est pour lui une expérience fondamentale, celle d’un homme qui découvre qu’il a perdu ce qu’il croyait posséder. De cette découverte naît le manque, et du manque naît la quête. Le chercheur ne chemine pas parce qu’il détient une méthode, il chemine parce qu’une absence le travaille. Il en résulte une leçon d’humilité qui vaut bien au-delà des Ateliers, car le vrai savoir ne se possède pas, il se reçoit et se transmet avec prudence.

Cette intuition irrigue toute la Loge de Perfection, où l’initié apprend à garder le dépôt, à purifier sa curiosité, à rectifier la justice, à transmuter la vengeance, à reconstruire le Temple et à descendre vers le Nom caché. Elle se prolonge dans le Chapitre, où l’exil de Jérusalem devient l’image de tous les éloignements intérieurs, de ces moments où l’être se sent séparé de son centre. Le retour d’exil n’est pas une nostalgie, il est une conversion. La formule est belle, et elle est juste.

Tablier-de-chevalier-Rose-Croix-18-du-REAA

La Rose ne fleurit pas à côté de la Croix

Le chapitre consacré au 18e degré est l’un des sommets du volume. La Croix y devient axe, point de rencontre du vertical et de l’horizontal, lieu où l’homme ne peut plus fuir sa propre vérité. La Rose y devient floraison, amour purifié par l’épreuve, réponse silencieuse de la vie à la blessure. « La Rose ne fleurit pas à côté de la Croix. Elle fleurit en elle. » Cette phrase dit mieux que de longues gloses ce que le Rose-Croix demande à celui qui le reçoit, non de contempler une allégorie, mais de laisser une fécondité naître au lieu même où il croyait ne trouver que perte.

La lecture est ici franchement spirituelle, et le lecteur attentif percevra qu’elle est aussi, largement, chrétienne d’inspiration. Foi, espérance, charité, miséricorde accomplissant la justice, loi conduite vers l’amour, le vocabulaire est assumé. Olivier Chebrou de Lespinats ne s’en cache pas, il inscrit son travail dans une filiation qu’il revendique, celle des passeurs, et il n’hésite pas à convoquer Jean-Baptiste Willermoz, Louis-Claude de Saint-Martin et Albert Pike. Les Frères et les Sœurs venus d’autres horizons, adogmatiques ou attachés à la stricte neutralité philosophique de leur Obédience, trouveront là une pierre d’achoppement. Ils auraient tort de refermer le livre, car l’auteur ne convertit pas, il propose. Mais ils devront traduire, et cette traduction n’est pas toujours facilitée.

Une chevalerie qui n’a plus d’ennemi extérieur

L’Aréopage occupe la plus longue partie de l’ouvrage, du 19e au 30e degré, et c’est là que la thèse s’éprouve. L’épée cesse d’être arme pour devenir discernement. Le combat cesse d’être extérieur pour devenir combat contre soi-même. Le Chevalier du Soleil, degré de l’illumination, reçoit un traitement remarquable, car l’auteur ose y nommer le danger propre à toute clarté, l’orgueil lumineux, la certitude d’avoir vu, la tentation de se croire supérieur parce que nous croyons savoir. Le Kadosh, au 30e degré, n’est pas celui qui se sépare des hommes, il est celui qui se sépare en lui-même de ce qui trahit la Lumière. La nuance est décisive, et elle désamorce l’une des lectures les plus toxiques que ce degré ait pu susciter au cours de son histoire.

Le Tribunal du 31e degré prolonge cette purification en la retournant contre le juge. Nul ne peut examiner autrui s’il n’a d’abord accepté d’être examiné par sa propre conscience, et l’auteur nomme sans détour le péril du degré, l’accusation spirituelle, cette forme d’inquisition intime qui se donne les couleurs de la rigueur. Le Consistoire du 32e degré ordonne les forces autour d’un centre, et le camp devient image de l’être unifié. Le 33e degré, lui, ne couronne personne. Il oblige. La souveraineté véritable y est dépossession, veiller sans posséder, transmettre sans capturer, gouverner sans dominer. Venant d’un homme qui porte lui-même ce degré et exerce des responsabilités au sommet d’une juridiction, la déclaration mérite d’être entendue.

Ce que la ferveur laisse dans l’ombre

L’honnêteté critique commande de dire aussi ce qui manque. L’ouvrage est un guide spirituel, il l’annonce, et il tient parole. Mais cette fidélité à son projet a un coût. L’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté, ses filiations disputées, ses fabrications, ses recompositions successives, ses tensions entre juridictions, tout cela demeure hors champ. Le lecteur qui chercherait à comprendre comment ces degrés se sont formés, par quelles mains et pour quelles raisons, devra se tourner ailleurs. L’auteur assume ce silence sans toujours le justifier, et la question demeure de savoir si une intériorisation véritable peut se passer durablement d’une connaissance critique de ce qu’elle intériorise.

Le second reproche tient à la forme. La régularité du gabarit, précieuse pour l’usage en Atelier, engendre une répétition qui pèse à la lecture continue. Les mêmes couples reviennent, monter et s’abaisser, recevoir et transmettre, savoir et se taire, jusqu’à devenir des cadences plus que des pensées. Les listes à puces, nombreuses, contredisent parfois l’intériorisation que le texte appelle, car il est paradoxal d’énumérer ce qui devrait mûrir. Enfin, l’homme dont parle ce livre reste presque toujours grammaticalement masculin, alors même que l’auteur œuvre au sein d’une juridiction mixte et s’adresse explicitement au Frère comme à la Sœur. La langue, ici, retarde sur l’intention.

Ces réserves n’entament pas l’essentiel. Elles éclairent plutôt la nature du volume, qui n’est pas un essai d’histoire ni une somme d’érudition, mais un support de travail. Les annexes le confirment, tableau spirituel des trente-trois degrés, lexique où chaque notion reçoit sa question de méditation et son danger intérieur, fiches pédagogiques, questions par degré. La septième partie, consacrée à la pédagogie, à l’art du questionnement, à la lecture des tapis de loge et à la planche comprise comme exercice de transformation, intéressera vivement tous ceux à qui la formation des initiés est confiée. Les dessins d’Hugues Archämal accompagnent ce cheminement sans jamais l’illustrer platement.

Rester en chemin

Olivier Chebrou de Lespinats

Olivier Chebrou de Lespinats, humaniste et spiritualiste, 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Mixte pour la France et vice-président de la Fédération Maçonnique Internationale des Grades Supérieurs, poursuit depuis plus de trente-cinq ans une œuvre d’une abondance peu commune, du Guide spirituel et initiatique du RER à Dieu et La conscience maçonnique, de La Lumière de la Transmission à La Voie du Maître Maçon et à Chemin du Soi au Moi. Ce Guide du REAA en constitue le versant le plus systématique, et sans doute le plus utile.

La dernière phrase de son avant-propos suffirait à définir sa position. « Le REAA n’achève pas l’homme. Il lui apprend à demeurer en chemin. » Voilà qui congédie d’un trait toute prétention au sommet. Un livre de cinq cents pages sur les trente-trois degrés qui se conclut en refusant l’achèvement, il y a là une élégance. Reste alors la seule question qui vaille, et l’ouvrage la laisse ouverte comme une porte que nul ne referme derrière nous. Que ferons-nous de la Lumière reçue, lorsque plus personne ne nous regardera la porter.

Guide spirituel et initiatique du REAA – Support de transmission, pédagogie et cheminement intérieur du 1er au 33e degré

Olivier de Lespinats – Auto-édition, 2026, 510 pages, 52,75 € / Pour commander

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES