« Paradise », le paradis qui oublie les pauvres et perd son âme

Avec Paradis, Dan Fogelman transforme le refuge des survivants en miroir noir de notre monde. La reprise de Another Day in Paradise, portée par Carol Kuswanto dans l’univers sonore de Siddhartha Khosla, y devient bien davantage qu’un souvenir de Phil Collins. Elle prend la forme d’une admonestation spirituelle adressée à une humanité capable de bâtir des abris, des villes, des arches et des illusions, mais encore incapable de reconnaître le visage souffrant placé sur son chemin.

Paradise commence sous l’apparence d’un thriller politique

Xavier Collins, agent du Secret Service, vit dans une communauté nommée Paradise où se sont réfugiées des figures puissantes après le désastre appelé « The Day ». La mort du président Cal Bradford ouvre une enquête, mais l’enquête policière n’est que le premier voile. Très vite, la série révèle une cité souterraine protégée, organisée, surveillée, une arche de béton et de lumière artificielle où les survivants les mieux choisis rejouent l’ancienne comédie du pouvoir, de la peur, du secret et de la domination. La première saison serre le spectateur dans ce monde clos.

La seconde saison déplace le centre de gravité vers l’extérieur, vers la terre blessée, vers les survivants laissés hors des murs, vers l’énigme d’une humanité qui persiste malgré l’effondrement. De saison en saison, Paradise cesse d’être un lieu pour devenir une question. Que vaut un salut réservé à quelques-uns lorsque le reste du monde demeure livré à la nuit.

Dan Fogelman, né en 1976 dans le New Jersey, s’est imposé comme l’un des grands architectes émotionnels de la fiction américaine contemporaine

Scénariste de Cars, de Bolt, de Tangled et de Crazy, Stupid, Love., créateur de This Is Us, de Pitch, de Galavant et désormais de Paradise, il possède une manière très reconnaissable d’assembler les temporalités, de faire surgir la mémoire au cœur du présent, de transformer le retournement narratif en révélation affective. Son œuvre n’avance jamais seulement par intrigue. Elle avance par dévoilements successifs, comme une cérémonie de reconnaissance où chaque personnage découvre qu’il porte en lui une chambre fermée. Avec Paradise, cette méthode prend une ampleur crépusculaire. Le récit familial et intime se prolonge en méditation politique. La question de la filiation, chère à Dan Fogelman, devient question de transmission dans un monde détruit. Que lèguent les pères à leurs enfants lorsque le ciel lui-même a été remplacé par une voûte factice.

C’est dans cette perspective que Another Day in Paradise acquiert une densité particulière

La chanson de Phil Collins, publiée à la fin des années quatre-vingt, appartenait déjà à la veine morale de la pop occidentale, puisqu’elle plaçait au centre de la ville moderne une pauvreté que chacun voit et que beaucoup choisissent pourtant d’ignorer. Dans Paradise, la reprise ne fonctionne pas comme une citation nostalgique. Elle devient une clé. Elle nous rappelle que le mot     « paradis » peut être la plus terrible des ironies lorsqu’il nomme le confort de ceux qui ne regardent plus la détresse d’autrui. La chanson dit l’aveuglement du passant. La série élargit cette cécité à l’échelle d’une civilisation entière. Les habitants du bunker n’ont pas seulement détourné les yeux d’une femme sans abri. Ils ont, pour survivre, accepté la possibilité que le reste du monde soit sacrifié à leur propre conservation.

La force de cette rencontre entre la série et la chanson tient à ce renversement.

Le paradis n’est plus le jardin originel. Il n’est plus l’Éden de l’innocence

Il devient un abri climatisé, une citadelle, un ventre minéral, une chambre close sous la montagne. Nous croyons y voir une arche, mais cette arche ressemble aussi à un tombeau. Nous croyons y reconnaître une ville sauvée, mais elle porte en elle la culpabilité de toutes les exclusions. Le nom même de Paradise agit alors comme un mot de passe profané. Dans la tradition biblique, le paradis évoque le lieu de la présence, l’espace où la créature n’est pas encore séparée de la source.

Dans la série, Paradise désigne au contraire la séparation absolue

Les élus sont dedans, les autres dehors. Les lumières brillent sous terre, tandis que le monde extérieur demeure livré à la ruine, au manque, à la violence et à la mémoire des morts.

Une lecture maçonnique ne saurait manquer cette inversion.

La Loge n’est pas un refuge pour se protéger du monde, elle est un chantier pour mieux retourner vers lui

Le Temple n’existe que parce qu’il y a dehors une humanité à servir, une pierre à relever, une fraternité à incarner. Si le Temple se transforme en bunker, si la lumière devient propriété privée, si la voûte étoilée devient plafond technique, alors la démarche initiatique se renverse en contrefaçon spirituelle. Paradise nous place devant cette tentation. Bâtir un espace ordonné après le chaos, tracer des limites, préserver la vie, organiser la communauté, tout cela pourrait sembler légitime. Mais l’ordre n’a de valeur que s’il demeure orienté par la justice. Un ordre sans compassion n’est qu’une architecture de domination.

Dans cette série, les puissants n’ont pas seulement bâti une ville. Ils ont construit une cosmogonie mensongère.

Ils ont fabriqué un ciel, réglé les rythmes, organisé les apparences, codifié la survie

Il y a là une dimension presque gnostique, mais inversée. Le monde sensible n’est plus l’illusion créée par un démiurge ignorant. C’est le refuge lui-même qui devient illusion, fabriqué par des volontés humaines persuadées de pouvoir remplacer la Providence par la technologie, la grâce par le contrôle, la fraternité par la sélection. Le spectateur initié y reconnaît une mise en garde ancienne. Toute construction humaine peut devenir idole lorsque l’outil cesse de servir l’esprit. L’équerre sans amour règle des prisons. Le compas sans humilité enferme le cercle autour de quelques privilégiés.

Another Day in Paradise fait entendre, au milieu de cette mécanique, la voix de celui qui se tient au bord du chemin.

Elle réintroduit le pauvre, l’exclu, l’invisible, le laissé-pour-compte

Elle rappelle que l’initiation véritable commence dans la reconnaissance de l’autre, non dans l’accumulation des secrets. Dans le cabinet de réflexion, l’impétrant rencontre la mort, le sel, le soufre, le pain, l’eau, les signes du dépouillement. Il ne reçoit pas une promesse de confort. Il reçoit une question radicale. Que feras-tu de ta vie lorsque tu auras vu ta propre fin. La chanson, dans Paradise, pose la même question à une civilisation survivante. Que fais-tu de ta survie lorsque d’autres n’ont pas eu droit à l’abri.

La reprise de Carol Kuswanto, parce qu’elle n’est pas l’originale de Phil Collins, ajoute encore une strate symbolique.

La voix déplacée, l’arrangement réinterprété, la distance entre la chanson connue et sa nouvelle incarnation disent la mémoire transformée par la catastrophe. Ce n’est plus la chanson du monde d’avant. C’est son spectre. Elle revient dans un monde où le paradis a été creusé sous la terre, comme si les morts eux-mêmes demandaient aux vivants de rendre des comptes. La musique devient alors une planche tracée sans mots savants. Elle met l’oreille à l’ordre. Elle oblige à entendre ce que le regard refuse parfois de porter.

La série atteint ici une qualité presque rituelle

Chaque reprise musicale agit comme une réminiscence profane devenue signe. Des chansons populaires, venues des décennies antérieures, traversent le récit à la manière d’objets rescapés. Elles sont les métaux du monde ancien, mais aussi ses fragments d’âme. Lorsque Another Day in Paradise retentit, la nostalgie se fissure. Ce que nous pensions connaître revient chargé d’une exigence nouvelle. La chanson ne console pas. Elle accuse avec douceur. Elle rappelle que le paradis sans justice est une chambre d’écho où la conscience finit par étouffer.

La portée initiatique de Paradise tient donc moins à son intrigue qu’à sa question centrale

Qui mérite d’être sauvé. Qui décide. Selon quels critères. Avec quelles omissions. La franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation, ne répond pas par la sélection des purs, mais par le travail patient sur soi-même au service d’une fraternité plus vaste que le cercle visible. Elle sait que la pierre brute n’est pas rejetée parce qu’elle est brute. Elle est travaillée parce qu’elle porte déjà la possibilité du Temple. À l’inverse, la cité de Paradise naît d’un tri. Elle commence par une séparation. Elle institue une hiérarchie de survie. Voilà son péché originel.

Paradise nous laisse devant une évidence inconfortable

Le paradis n’est pas un lieu où quelques-uns respirent pendant que les autres disparaissent. Il commence peut-être au moment précis où le regard cesse de fuir la misère placée devant lui.

La reprise d’Another Day in Paradise devient ainsi une parole de seuil pour notre temps.

Elle nous demande si nous voulons bâtir des bunkers ou relever des Temples

Elle nous rappelle que la lumière initiatique ne vaut que si elle descend jusqu’au frère inconnu, jusqu’à la sœur oubliée, jusqu’à l’être humain rencontré dans la rue du monde, là où le vrai paradis se mesure à la part de fraternité que nous acceptons enfin de rendre visible.

Dès demain, nous prolongerons cette méditation en analysant, avec le même regard maçonnique, la deuxième chanson de la série, Knockin’ on Heaven’s Door, devenue dans notre lecture « Frappant à la porte du paradis », lorsque Paradise quitte le registre de la survie pour rejoindre celui du seuil.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.
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