« La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom » – Quand la France libre devient la France retrouvée

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Il y a des titres qui s’imposent d’emblée. Et il y en a d’autres qui cheminent longtemps dans l’esprit du spectateur avant de révéler leur véritable lumière. J’écris ton nom, sous-titre du second volet de La Bataille de Gaulle, appartient à cette seconde famille.

À première vue, l’expression peut surprendre. Elle ne vient pas immédiatement à l’esprit lorsque l’on pense à de Gaulle, à Giraud, à Roosevelt, à Churchill, à Leclerc, à Jean Moulin, à Alger, à Londres, à Paris, aux réseaux clandestins, aux combats du désert ou aux calculs des puissances alliées. Elle semble presque trop poétique pour ce monde de cartes militaires, de télégrammes codés, de blindés, de trahisons, de conférences diplomatiques et de rapports de force.

Et pourtant, peu à peu, ce titre s’éclaire. Il s’éclaire non comme une explication, mais comme une révélation intérieure. Il faut attendre que le film accomplisse son chemin pour comprendre que ce nom, écrit au terme de tant d’épreuves, n’est pas seulement un mot. Il est une conquête. Il est une promesse. Il est ce que la France cherche à retrouver depuis la nuit de 1940.

Sans dévoiler la fin du film, disons seulement que la récitation du magnifique poème de Paul Éluard donne au titre toute sa portée. Écrit en 1942, publié dans Poésie et vérité 1942, repris par la France libre et diffusé pendant la guerre, Liberté appartient à ces textes qui ne commentent pas l’Histoire, mais l’accompagnent comme une lampe dans la nuit.

Paul Éluard

Le titre initial du poème était Une seule pensée ; Paul Éluard expliquera plus tard que le mot qui s’était imposé à lui était celui de Liberté. Ce poème fut aussi parachuté par la Royal Air Force au-dessus du sol français, signe rare d’une poésie devenue arme morale.

C’est toute la force de ce second volet : faire passer la France libre de la parole fondatrice à l’épreuve de l’incarnation.

La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom, réalisé par Antonin Baudry et écrit avec Bérénice Vila, est le deuxième chapitre du diptyque consacré au Général.

Le film, porté notamment par Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vartolomei et Félix Kysyl, est sorti en salles le 26 juin 2026, trois semaines après L’Âge de fer. Pathé le présente comme un film historique de 2 h 40, dans la continuité directe du premier opus.

Du fer à la parole accomplie

Le premier film, L’Âge de fer, racontait la naissance d’une voix dans l’effondrement. La France était vaincue, dispersée, humiliée. De Gaulle, presque seul à Londres, tentait de faire croire au monde que la bataille de France n’était ni terminée ni perdue.

Le second volet change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de dire non. Il faut désormais construire. Il ne suffit plus d’appeler. Il faut rassembler. Il ne suffit plus de préserver une flamme. Il faut qu’elle devienne foyer, puis force, puis gouvernement, puis armée, puis présence sur le sol national.

C’est là que J’écris ton nom prend sa grandeur.

Le film montre une France libre qui n’est plus seulement un refus, mais une architecture en formation

Anamaria Vartolomei

Une France qui doit unir ce qui est dispersé : les réseaux de Résistance intérieure, les forces françaises libres, l’armée d’Afrique, les anciens vaincus, les politiques revenus du désastre, les militaires qui doutent, les alliés qui hésitent, les combattants anonymes qui risquent tout dans l’ombre.

Maçonniquement, on pourrait dire que le premier volet montrait le moment où l’on retrouve l’axe. Le second montre le travail patient, douloureux, presque impossible, par lequel les pierres éparses doivent être réassemblées.

Casablanca, Alger, Londres : le chantier de la légitimité

Le film s’ouvre sur un monde où rien n’est simple. Casablanca, Alger, Londres, Washington : les lieux du pouvoir sont aussi des lieux de tension. Derrière les alliances officielles se jouent des rivalités féroces. Les Alliés veulent une France utile, disciplinée, militairement efficace. De Gaulle, lui, veut une France souveraine.

Cette tension traverse tout le film. Roosevelt se méfie de de Gaulle. Churchill, même lorsqu’il le comprend, ne cesse de mesurer ce que l’homme lui coûte. Giraud apparaît comme la solution militaire commode, l’homme que l’on croit pouvoir opposer au général de Londres. Les Américains regardent la France comme un territoire à libérer, mais aussi comme un espace à administrer, à organiser, peut-être à contenir.

De Gaulle, lui, ne se bat pas seulement contre l’Allemagne nazie

Il se bat pour que la France libérée ne soit pas traitée comme un pays mineur, placé sous tutelle, réduit à l’état de conséquence stratégique. Ce combat est l’un des plus puissants du film : la guerre militaire est doublée d’une guerre symbolique. Qui parlera au nom de la France ? Qui aura la légitimité ? Qui dira le droit ? Qui portera la continuité républicaine ?

Dans une lecture initiatique, cette question est centrale. Car un pays peut être libéré militairement tout en demeurant symboliquement dépossédé. La vraie libération ne consiste pas seulement à chasser l’occupant. Elle consiste aussi à retrouver sa parole, sa verticalité, sa capacité de se nommer soi-même.

Simon Abkarian : de Gaulle dans la solitude du sommet

Simon Abkarian

Simon Abkarian poursuit ici son impressionnante incarnation de Charles de Gaulle. Dans L’Âge de fer, il donnait à voir un homme de granit et de feu, presque seul dans la nuit. Dans J’écris ton nom, il lui ajoute une autre dimension : celle de l’homme qui doit porter une légitimité avant qu’elle ne soit reconnue.

Son de Gaulle est toujours raide, impérieux, parfois cassant, souvent impossible. Mais il est plus que jamais traversé par une solitude immense. Il sait qu’il a raison sur l’essentiel, mais il sait aussi qu’avoir raison ne suffit jamais en politique. Il faut durer. Il faut manœuvrer. Il faut encaisser les humiliations. Il faut accepter parfois que l’Histoire avance par des chemins indignes d’elle.

Simon Abkarian joue cela avec une puissance rentrée. Son regard semble toujours peser plus loin que la scène présente. Il ne joue pas seulement le chef. Il joue l’homme qui a compris que la France n’existera plus comme puissance morale si elle ne se relève pas elle-même.

Ce de Gaulle n’est pas confortable. Il ne cherche pas à plaire. Il ne se laisse pas adopter. Il ne se laisse pas réduire. Il est une pierre d’angle : on peut buter contre elle, mais on ne peut pas construire sans elle.

Jean Moulin : le maître d’œuvre secret

Le second volet donne aussi toute sa place à Jean Moulin, interprété par Félix Kysyl. C’est l’un des grands apports du film. Car si de Gaulle incarne la parole verticale, Jean Moulin incarne le travail souterrain.

Jean Moulin est l’homme du lien. Il traverse les ombres. Il rassemble les réseaux. Il parle aux résistants, aux politiques, aux clandestins, aux hommes de terrain. Il sait que l’héroïsme dispersé ne suffit pas. Une Résistance sans unité peut mourir de sa grandeur même. Il faut donc relier, organiser, structurer, faire tenir ensemble des hommes et des mouvements qui ne se ressemblent pas, ne s’aiment pas toujours, mais doivent apprendre à travailler pour plus grand qu’eux.

Dans une lecture maçonnique, Jean Moulin apparaît comme un véritable passeur.

Il ne cherche pas la lumière pour lui-même. Il la transmet. Il ne s’installe pas au centre. Il relie les centres. Il travaille dans l’invisible afin qu’un édifice visible puisse naître.

Jean Moulin, Harcourt 1937

Là où de Gaulle trace l’axe, Moulin rassemble les colonnes. Là où de Gaulle parle au monde, Moulin parle à la nuit intérieure de la France. Là où de Gaulle affirme la souveraineté, Moulin prépare l’unité qui rendra cette souveraineté crédible.

Le film ne fait pas de Jean Moulin une figure de vitrail. Il en fait un homme d’action, de tension, de courage et de méthode. Un homme qui sait que la fraternité, dans ces temps d’épreuve, n’est pas une douceur sentimentale, mais une discipline du risque.

Leclerc : l’épée vive de la France combattante

Niels Schneider donne à Leclerc une présence vive, nerveuse, presque chevaleresque. Leclerc, dans ce second volet, est l’homme de l’action, du désert, de la rapidité, de l’audace, de la désobéissance nécessaire lorsque l’ordre reçu menace l’esprit même de la mission.

Il y a chez lui quelque chose du chevalier moderne : non pas celui qui parade, mais celui qui sait que le commandement véritable suppose parfois de répondre à une exigence plus haute que la consigne immédiate. Leclerc comprend que la France libre doit prouver sa valeur par les armes, non par orgueil militaire, mais parce que la légitimité politique a besoin d’une réalité combattante.

Dans le désert, puis dans la marche vers la libération, Leclerc devient l’épée vive de cette France qui ne veut plus seulement être représentée, mais présente. À travers lui, le film montre que la France libre n’est pas une abstraction diplomatique. Elle est faite d’hommes, de véhicules, de fatigue, de poussière, de blessures, de morts, d’entêtement, de courage.

Si Moulin est le lien secret, Leclerc est l’élan visible.

Giraud : le double militaire et le faux équilibre

Henri Giraud

La confrontation entre de Gaulle et Giraud donne au film sa tension politique la plus constante. Henri Giraud n’est pas montré comme un simple repoussoir. Il représente une certaine logique militaire : l’ordre, la hiérarchie, le commandement, la continuité apparente, la possibilité d’une solution acceptable pour les Alliés.

Mais le film montre aussi les limites de cette solution. Une armée ne suffit pas à faire une nation. Un chef militaire ne suffit pas à incarner une légitimité morale. La guerre, rappelle le film à plusieurs reprises dans son esprit profond, n’est pas seulement une affaire de troupes. Elle est aussi une affaire de cause.

T. Lhermitte dans le rôle de Giraud

De Gaulle comprend que la France ne peut pas renaître uniquement sous commandement extérieur, ni dans une confusion entre pouvoir militaire et pouvoir civil. Il y va déjà de la République à venir. Il y va de la séparation des pouvoirs. Il y va de cette idée essentielle : la libération ne doit pas préparer un simple retour de l’administration, mais une renaissance de la souveraineté démocratique.

Le duel avec Giraud devient alors plus qu’une querelle d’hommes. Il devient une épreuve de discernement. Quelle France veut-on faire naître de la guerre ? Une France seulement libérée ? Ou une France redevenue maîtresse d’elle-même ?

Les grands face-à-face : quand les hommes portent l’Histoire

Antonin Baudry

L’une des grandes réussites du film tient à ses face-à-face. Antonin Baudry aime filmer les hommes au moment où ils doivent se mesurer les uns aux autres, non par de grands discours abstraits, mais par le poids d’un regard, d’un silence, d’un refus, d’une phrase qui tombe comme un couperet.

Nous avons aimé ces rencontres d’hommes où l’Histoire semble se condenser autour d’une table, dans un bureau, au détour d’un couloir, dans une tente du désert ou dans une ville libérée.

Sir Winston Churchill
Sir Winston Churchill

Le face-à-face entre Churchill et Roosevelt révèle deux conceptions de l’après-guerre : l’une encore européenne, impériale, inquiète ; l’autre déjà mondiale, américaine, organisatrice. Celui entre Churchill et de Gaulle met aux prises deux volontés indomptables, deux solitudes, deux orgueils nécessaires, deux hommes qui savent qu’ils se gênent autant qu’ils ont besoin l’un de l’autre.

Roosevelt est interprété par Campbell Scott

Le face-à-face entre de Gaulle et Giraud donne au film sa tension la plus politique. L’un porte la souveraineté, l’autre la solution militaire. L’un pense la France comme sujet historique, l’autre comme force armée à réorganiser. Et lorsque de Gaulle affronte Roosevelt, c’est toute la question de la reconnaissance qui surgit : être aidé, oui ; être placé sous tutelle, non.

Les scènes entre de Gaulle et Leclerc sont d’une autre nature. Elles respirent la confiance rude, l’ordre secret, l’exigence absolue. Deux rendez-vous dominent : d’abord dans le désert, comme si la France combattante naissait dans une géographie biblique, au milieu de la poussière, du sable et du feu ; puis dans la marche vers Paris, en 1944, lorsque l’ordre de l’Histoire semble rejoindre l’ordre intérieur du devoir. Entre ces deux hommes, il ne s’agit pas de sentimentalité. Il s’agit d’une transmission : de Gaulle donne l’axe, Leclerc prend la route.

Enfin, le face-à-face entre de Gaulle et Rex, nom de guerre de Jean Moulin, est l’un des plus beaux moments souterrains du film. Là encore, pas d’emphase. Deux hommes se reconnaissent parce qu’ils servent plus grand qu’eux-mêmes. L’un tient la parole de la France à Londres et à Alger ; l’autre fait circuler cette parole dans les caves, les réseaux, les fausses identités, les messages codés, les rendez-vous clandestins. Ce dialogue n’est pas seulement politique : il a quelque chose d’initiatique. C’est la rencontre de l’axe et du lien, du Verbe et du passage.

Roosevelt et Churchill : les alliés nécessaires, les amis difficiles

Franklin D. Roosevelt

Le film a l’intelligence de ne pas transformer les Alliés en figures univoques. Churchill demeure l’allié indispensable, mais jamais simple. Roosevelt apparaît comme une puissance distante, convaincue de son rôle mondial, mais réticente à reconnaître en de Gaulle autre chose qu’un général rebelle, difficile, minoritaire.

C’est l’une des grandes richesses du récit.

La France libre n’avance pas seulement contre l’ennemi allemand. Elle doit aussi convaincre ceux qui la soutiennent de ne pas la réduire. Elle doit obtenir de ses alliés qu’ils la respectent comme sujet politique, et non comme simple auxiliaire militaire.

La question est d’une actualité troublante : comment un pays affaibli conserve-t-il sa souveraineté au milieu de puissances plus fortes ? Comment rester soi-même quand le salut matériel dépend de ceux qui vous regardent avec condescendance ? Comment recevoir l’aide sans perdre son âme ?

Ici encore, la lecture maçonnique trouve une résonance.

La fraternité véritable ne consiste pas à absorber l’autre, mais à le reconnaître dans sa dignité propre. Aider un peuple, ce n’est pas parler à sa place. C’est lui permettre de retrouver sa voix.

Quand les masques tombent : la France sous protectorat ?

Il faut le dire fortement : l’un des grands mérites du film est de ne pas nous inviter à une vénération paresseuse de de Gaulle, mais à comprendre pourquoi, à certains moments, sa raideur fut salvatrice.

Car lorsque les masques tombent, une autre menace apparaît derrière la libération militaire : celle d’une France administrée, encadrée, placée sous tutelle, presque traitée comme un territoire vaincu à organiser par d’autres. On comprend alors ce que pouvait signifier, dans l’esprit américain, l’idée d’une administration alliée des territoires libérés, avec sa monnaie, ses autorités, ses relais, ses préfets ou administrateurs désignés de l’extérieur.

Et là, devant cette perspective d’une France certes délivrée de l’occupant mais privée de sa pleine souveraineté, on se dit simplement : merci de Gaulle.

Non par culte de l’homme providentiel

Non par fascination pour le chef. Mais parce qu’il fallait, à cette heure-là, quelqu’un capable de dire non. Non à l’abaissement. Non à l’effacement. Non à une France libérée sans être redevenue elle-même. Il fallait un homme assez difficile, assez orgueilleux, assez intraitable pour rappeler aux puissances alliées que la France n’était pas un protectorat, mais une nation.

Cette scène souterraine du film, cette inquiétude d’une France administrée par d’autres, donne à tout le diptyque son sens profond. De Gaulle ne combat pas seulement pour la victoire. Il combat pour que la victoire ne soit pas confisquée.

Le Conseil national de la Résistance (CNR) : l’architecture retrouvée

Bureau du CNR, aout 1944 – Président G. Bidault

Le film accorde une place décisive à la naissance d’une représentation collective de la Résistance. C’est un moment majeur. Car l’unité ne va pas de soi. Les résistants ne pensent pas tous de la même manière. Les partis se méfient les uns des autres. Les communistes, les gaullistes, les anciens parlementaires, les réseaux, les mouvements clandestins portent des histoires, des blessures et des visions différentes.

Mais il faut dépasser cela. Non pour effacer les différences, mais pour les ordonner autour d’un centre commun. C’est exactement ce que fait une architecture symbolique : elle ne supprime pas les pierres, elle leur donne une place dans l’édifice.

Le Conseil national de la Résistance devient ainsi l’un des grands moments initiatiques du film.

Il ne s’agit pas seulement d’un organe politique. Il s’agit d’un acte de réunion. Une France dispersée recommence à parler d’une seule voix. Non parce qu’elle serait devenue uniforme, mais parce qu’elle accepte de reconnaître une finalité supérieure.

Dans cette perspective, la Résistance cesse d’être seulement une somme d’actes héroïques. Elle devient une construction. Une œuvre commune. Un Temple clandestin dressé contre la nuit.

La mise en scène : un film de tension, d’ombre et de feu

Antonin Baudry filme ce second volet comme un vaste échiquier moral. Les scènes de pouvoir, les échanges diplomatiques, les réunions clandestines, les mouvements militaires et les moments d’intimité historique s’enchaînent avec une tension constante.

Le film n’est pas seulement spectaculaire. Il est nerveux. Il passe des bureaux aux champs de bataille, des salons diplomatiques aux caches de résistants, des cartes militaires aux silences intérieurs. Le montage donne parfois le sentiment que plusieurs France parlent en même temps : celle de Londres, celle d’Alger, celle du désert, celle des réseaux, celle de Paris, celle des puissances alliées.

Cette alternance est l’un des moteurs du film. Elle montre que l’Histoire ne se déroule jamais en ligne droite. Elle procède par superpositions, par voix croisées, par contradictions, par décisions prises dans l’urgence. Une phrase prononcée à Londres peut résonner dans une cave de France. Un combat dans le désert peut peser sur une discussion à Washington. Une réunion clandestine peut changer la reconnaissance d’un gouvernement.

Le cinéma d’Antonin Baudry trouve ici son véritable sujet : non pas seulement de Gaulle, mais la circulation de la légitimité.

Les acteurs : une fresque habitée

Comme dans le premier volet, la distribution est l’une des grandes forces du film.

Simon Abkarian demeure le centre magnétique, mais il ne confisque pas l’œuvre. Niels Schneider donne à Leclerc une vigueur sèche, presque impatiente, qui contraste admirablement avec la verticalité gaullienne. Félix Kysyl apporte à Jean Moulin une intensité plus intérieure, faite de courage discret et de tension morale. Loïc Corbery, en René Pleven, incarne avec finesse cette intelligence politique de l’organisation, discrète mais essentielle. Simon Russell Beale poursuit son Churchill à la fois massif, ironique, stratège et profondément humain. Campbell Scott compose un Roosevelt qui regarde déjà l’après-guerre comme un nouvel ordre mondial à façonner.

Anamaria Vartolomei

Mais il faut aussi souligner le rôle tout aussi essentiel d’Anamaria Vartolomei, qui interprète Livia, opératrice radio et assistante de Jean Moulin. Par sa présence attentive, nerveuse, presque vibrante, elle donne chair à cette Résistance de l’ombre qui ne parle pas fort, mais dont chaque geste peut sauver ou perdre un réseau. Elle est celle qui transmet, code, écoute, reçoit, alerte, veille. Autour d’elle, la clandestinité cesse d’être une abstraction : elle devient fatigue, tension, silence, urgence, confiance fragile.

Livia incarne cette part souvent invisible de la Résistance sans laquelle aucune parole venue de Londres, aucune décision politique, aucune stratégie militaire n’aurait pu réellement rejoindre le terrain. Elle est le fil tendu entre Jean Moulin et les réseaux, entre l’ordre reçu et l’action accomplie, entre la parole du chef et le courage anonyme de celles et ceux qui l’exécutent dans la nuit. Dans une lecture maçonnique, elle pourrait être vue comme une gardienne du passage : celle qui veille sur la circulation de la parole, sur la justesse du message, sur la continuité du lien.

René Pleven

Le film réussit ainsi à ne pas réduire l’Histoire à un seul visage. De Gaulle est l’axe, mais les autres sont les pierres, les colonnes, les arcs-boutants. Jean Moulin relie, Leclerc avance, Pleven organise, Livia transmet. La France libre n’est pas un monologue. Elle est une polyphonie.

Liberté : le mot retrouvé

Dans le premier volet, la France libre naissait dans le fer. Dans le second, elle cherche le mot qui donne sens au combat.

Ce mot n’est pas seulement militaire. Il n’est pas seulement politique. Il est moral, spirituel, presque initiatique. La liberté n’est pas seulement le contraire de l’occupation. Elle est la capacité de se tenir debout, de refuser l’abaissement, de choisir la lumière exigeante plutôt que la sécurité servile.

Pour un Franc-Maçon, cette dimension est essentielle.

De gaulle et Leclerc gare Montparnasse 25 août 1945

La liberté ne peut être séparée du discernement. Elle n’est pas licence, caprice ou exaltation individuelle. Elle est responsabilité. Elle oblige celui qui la prononce à se transformer lui-même. On ne peut écrire son nom sans accepter de lui appartenir.

C’est pourquoi le film touche. Il ne raconte pas seulement comment un pays est libéré. Il raconte comment un pays redevient digne de sa liberté.

Une leçon pour aujourd’hui

Pourquoi ce film parle-t-il si fortement à notre époque ?

« Unite the Right » à Charlottesville, en Virginie, USA août 2017

Parce qu’il rappelle que les peuples ne meurent pas seulement par invasion. Ils peuvent mourir par lassitude, par confusion, par oubli de leur propre exigence. Ils peuvent perdre leur souveraineté extérieure, mais aussi leur souveraineté intérieure.

J’écris ton nom nous dit que la liberté n’est jamais acquise. Elle doit être nommée, défendue, organisée, transmise. Elle a besoin de poètes, de soldats, de politiques, de clandestins, de diplomates, de femmes et d’hommes de l’ombre. Elle a besoin de voix qui appellent et de mains qui relient.

De Gaulle, Jean Moulin et Leclerc forment ici une triangulation puissante

Manuscrit « Une seule pensée »

De Gaulle donne l’axe. Moulin rassemble les forces cachées. Leclerc porte l’élan combattant. L’un proclame, l’autre relie, le troisième avance. Ensemble, ils donnent à la France libre sa respiration complète : la parole, l’organisation, l’action.

Notre seul regret, peut-être, tient à une absence

Manuscrit « Une seule pensée »

Comment ne pas songer, devant cette marche vers Paris, à ces mots devenus l’une des plus hautes liturgies civiles de notre mémoire nationale : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, c’est-à-dire de la France qui se bat. »

Rol-Tanguy_et_Leclerc

Dans le pas lourd et décidé des hommes de Leclerc, dans le ronflement des half-tracks et le drapeau tricolore qui claque à nouveau sur les toits, on entend une nation qui se relève de ses cendres, farouchement, presque mystiquement. De Gaulle entrant dans Paris, c’est la France éternelle qui y revient par sa voix grave et son pas lent, comme un roi revenant sur son trône après l’exil.

On imagine alors le Général, immense et solitaire au milieu de la foule en liesse, portant sur ses épaules le poids d’une victoire qui n’est pas seulement militaire, mais spirituelle. Paris libéré n’est pas une ville reconquise : c’est une âme retrouvée. Dans ses rues encore chaudes de combats, le chant d’un peuple qui refuse d’être vaincu résonne plus fort que les derniers coups de feu.

Et l’on comprend, en cet instant suspendu d’août 1944, que la vraie victoire n’est pas d’avoir chassé l’occupant. La vraie victoire est d’avoir redonné aux Français le droit de se regarder à nouveau dans les yeux sans rougir. Par sa seule présence, de Gaulle rendit à la France son honneur et à Paris sa lumière.

Dans L’Âge de fer, de Gaulle refusait que la nuit ait le dernier mot. Dans J’écris ton nom, la France apprend peu à peu à prononcer le mot qui donne sens à cette longue traversée.

Paul Éluard l’avait porté comme un chant de Résistance. Le film le reçoit comme un héritage.

Et lorsque ce mot s’éclaire enfin, il ne désigne plus seulement la fin d’une guerre. Il désigne ce que les peuples et les consciences doivent sans cesse reconquérir pour ne pas redevenir prisonniers de la peur, de la servitude ou du renoncement.

Dans L’Âge de fer, il fallait une flamme.
Dans l’heure du relèvement, il faut un nom.

Et ce nom, chacun le comprend alors, n’appartient pas seulement à l’Histoire. Il appartient à toute conscience qui refuse de plier.

La Bataille de Gaulle : J’écris ton nom – bande-annonce (2026)

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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